LE DOUBLE MARIAGE
Il Y a certainement trois noblesses, celle de la nature , celle du sang et celle du coffre-fort.
(Recueil de Maximes.)
Ici , et au moment de tout avouer, Lapeyrel, dont les yeux se portèrent machinalement sur les deux portraits du fameux Gasrou, comte de Folx, etdePaul dcFoix, archevêque de Toulouse, s'arrêta, contenu
par le parallèle qu'il fit avec rapidité entre sa famille et celte auguste maison ; néanmoins , trop avancé pour reculer, il reprit la parole , encouragé qu'il fut par un regard et un geste tout de bienveillance que lui adressa le baron.
— Nous sommes , dit-il , adroitement modeste à une époque où nul n'est à sa place convenable j oii l'or élève les uns et où le temps abaisse les autres. On déplore, lorsque Ton a une aine birn née , ces jeux cruels de la fortune , et si on désire de les
corriger en ce qu'ils ont d'amer Mon
Dieu ! monsieur le baron , poursuivit le vieillard en essayant de vaincre son embarras , que je suis mal h mon aise au moment où il faut que je vous communique l'espérance présomptueuse d'un de mes petits-lils ; il n. comme tout le pays, rendu les armes à la comlesse Lucienne ; et si
vous ne le jugiez pas indigne cVobtenir la main...
Depuis quelques minutes, le baron avait deviné le but des paroles débitées par Lapeyrel ; mais comme la personne d'Aristide lui était peu agréable, il attendait que le voile fut déchiré entièrement ; mais tout-a-coup frappé d'une idée qui lui sauvait la dureté dun refus , il se hâta dinterrorapre l'interlocuteur ; et tout en se contraignant , afin de ne pas laisser apercevoir son opinion bien fixée.
— Pardonnez-moi , mon cher compatriote , si je ne vous laisse pas aller plus avant j votre démarche, celle que monsieur votre petit -fils fait faire, me prouve votre aftection et son respect ; je vous en remercie tous deux ; mais puisque la glace est rompue, je dois vous apprendre que notre pauvreté , car je qualifie ainsi notre cxis-
tence par opposition à la "vôtre , est très romanesque j nous aimons nos enfans autant que les vôtres vous sont chers , et à cette qualité,, la baronne, mon frère, mon fils et mes filles avons promis réciproquement à Sylvcre et à Lucienne de ne nous immiscer que pour le conseil dans l'affaire importante de leur mariage. Ce sera donc dorénavant a la comtesse Lucienne, et à elle seule, entendez-vous, que M. Aristide, que j'autorise, s'adressera. Ajournons jusque-là toute autre réponse, toule conversation, tout plan, puisqu'une fantaisie, un caprice, une raison quelconque exprimés par ma pclile-fiilc , renverseraient ce que nous aurions voulu arrêter.
— Que du moins, s'écria Lapcyrel , sauvé dans son anionr-proprc de la Iionlc d'un refus humiliant, il me soit permis , monsieur le baron , de vous exprimer ma
reconnaissance respectueuse ; certes , je ne vous cache pas combien je me sens indigne d'une telle alliance ; mais elle n'est pas la première : la noblesse a plus d'une fois mis du fumier doré sur les terres . . . — Fi! fi! mon vieux camarade de cheval-fondu, de quilles, et de courses autour de la ville; pouvez-vous parler ainsi! Je sens le prix de la noblesse ; mais l'opulence a le sien. Croyez-vous que les qualités personnelles ne soient pas mises aussi au premier rang; probité , délicatesse, cœur généreux, vertus, lorsqu'ils se rencontrent dans un homme , élèvent celui-ci au titre de prince, selon la nature ; et je voudrais que vous pussiez entendre dans quelle estime Théodebert est auprès des miens.
— Lui, soit; mais sonfrèrelj!
— Entre nous , reprit l'honorable vieillard en baissant la voix, et ceci par
urbanité pure , si vous eussiez proposé le libérateur de Lucienne... Celui-ci aime donc ailleurs ?... Je m'étais figuré... Nous verrons ceque Lucienne décidera... Oui , mon cher monsieur , ce que décidera Lucienne, car nous nous remettrons à elle seule du choix de son époux.
— Dieu veuille qu'il soit favorable à mon petit-fils ; et si la chose était, M. Saint- Aurèle et moi, en récompense d'un tel honneur , élèverons la fortune à venir d'Aristide au niveau de celle de son frère aîné... iJais , puisque nous traitons ce point important , me permettrez - vous , monsieur le Baron , une question qui , Lieu qu'étrangère à ce qui nous occupe , s'y rattache néanmoins par un lien...
Lapeyrel , au moyen de cette préparation et profilant de la facilité qu'il trouvait à conclure cette grande afl'airc, allait
en venir à la proposition de la main de sa lillc pour le vicomte de Pamiers, lorsque dans rantichambre on entendit une voix s'élever qui demandait le Baron.
— Un importun , dit celui-ci en se levant. . . La porte fut ouverte, et M. de Cervalle, gentilhomme, domicilié à Castelnaudary, où sa malice tenait lieu de celle de Molleau a Saint-Félix, entra. Depuis trois jours il était en visite au château de Saint-Paulet, et il y avait appris ce même jour la nouvelle qui, dès la veille, occupait tout Saint-Ft'lix-, en même temps on lui avait dit que nul des habitans de cette dernière ville n'osait rapporter aux Pamiers cet événement scandaleux. Lui, charmé de rencontrer une occasion d'exercer sa méchanceté, son amour du commérage , était aussitôt monté à cheval, et, quittant M. de Latour, avait pris la route
d'un lieu où il trouverait matière à répandre sa bile infernale.
11 ne connaissait les Lapeyrel que de nom, et les détestait par cause unique de leur fortune. La conformité de caractère Favait depuis longues années lié à M. Molleau, et c'était au logis de celui-ci qu'il descendait aux époques très rares de ses apparitions a Saint-Félix. Il en fit ainsi dans la circonstance actuelle; et n'ayant pas trouvé son cher anii^ il laissa son cheval aux soins de la viedle gouvernante de celui-là, et, sans reUirder d'une minute, il courut vers Thôlel de Pamiers par la roule des boulevards du nord , comme étant la moins fréquentée des promeneurs, et par conséquent celle où il y aurait pour lui moins de cliances d'être relardé dans l'apport de la mauvaise nouvelle.
M. Cervalle ctait trop cher à Satan pour que le démon n'écarlât pas de lui les importuns; peut-être l'enveloppa-t-il d'un nuage pareil à celui dont l'enchanteur Ismen environna le terrible sultan Soliman. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'habitant T;itillon de Castelnaudary entra dans l'autichambre du Baron, sans que l'on eût retardé son impatience. Norbert, n'accourant pas assez vite au gré de sa fantaisie, il fondit tête baissée dans le salon; et, entièrement occupé du motif qui le faisait agir, il ne fit pas attention que le vieux Seigneur était seul , et sou- -dain élevant la voix :
— Ah! monsieur de Pamiers, dit-il, ^'est dans la circonstance que l'on reconnaît les amis. Certes, il eût été pénible â mon attachement pour vous, pour tous les vôtres, de ne pas être le premier à
vous apprendre ce qui se passe , et les bruils imposteurs quosent répandre les ennemis de votre illustre maison.
Cette exorde avait été débitée avec tant de volubilité, que ni le Baron ni Lapeyrel n'avaient pu l'interrompre. Tous deux , en même temps, piqués de curiosité, manifestaient par le jeu muet de leur physionomie combien le désir de savoir ce qui attirait l'étranger; et M. Cervalle , non moins avide de poursuivre , continua avec la même rapidité :
— Monsieur, je le pense, est également voire ami? (un geslc expressif de Lapeyrel répondit ariinnallvcincnt ). Et cela doit cire, qui peut vous .ipprocher sans vous chérir? Il partagera mou iuilignatiou, et certainement la vôtre... oui, la vôue... Apprenez que des caquettiers, des malveillaus, des faiseur» de contes, des coui-
méreurs, gens que j'abhorre, que je déteste, et dont, grâce a Dieu, je n'approche pas , répandent le bruit depuis hier matin que le très noble Vicomte votre petit-fils, lui , élevé aux saintes vertus de ses proches , a déshonoré publiquement une fille de rien , il est vrai ; une trèspetite bourgeoise, mais dont les parens ont fait une fortune scandaleuse. Oui, à les entendre, on admettrait que Tliéritier de votre iFlustre maison aurait séduit cette créature, quelle est enceinte du fruit de ses œuvres; et pour preuve de cette calomnie odieuse , mille lettres depuis hier sont répandues dans votre ville. Le canton de Revcl , Tarrondissement de Villefranche, les dcpartemens de la Haute- Garonne, de l'Aude, de l'Arricge , du Tarn, du Languedoc, enfin la France, et plus loin encore, et tous certifiant que,
dans l'avant-dernière nuit, onze témoins oculaires ont vu monsieur votre vertueux petit-fils descendre par une échelle de corde des fenêtres de la chambre à coucher de la fille de ces petites gens , qui ont quitté le nom vulgaire de Lapeyrel pour prendre celui non moins obscur de Saint-Aurèle.
J'ai déjà dit que l'effrayante loquacité du bavard ne permettait pas qu'on pût lui couper la parole; il avait donc achevé toute sa période, malgré le désir d'instinct du Baron qui, dès les premiers mots, avait entrevu la vérité; mais^ au nom de Lapeyrel et de Saint-Aurclc, l'aïeul de celle qu'on déshonorait aussi indignement , prononça d'une voix émue le nom de Mathllde.
— Oui, Malhilde, précisément, continua le révélateur. Ah! monsieur, vous
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savez donc aussi l'aventure , et vous la taisiez au Baron votre ami?
— Si je m'étais clouté de ce que votre malice infernale débite sans ménagement, répartit l'interpellé, M. de Pamiers ne m'aurait pas vu chez lui aujourd'hui, car je suis Tun de ces hommes de rien , je suis Lapeyrel, le père pauvre en généalogie, sans doute, mais riche aujourd'hui de plus de huit cent mille francs de rente.
— Vous êtes bien imprudent , monsieur de Cervalle, dit îi son tour le Baron à un homme déjà consterné; car, bien qu'il ne connût pas personnellement ceux dont il parlait avec cette légèreté déplorable, il n'en était pas moins leur débiteur pour une assez grosse somme, empruntée sur hypothèque et à terme très rapproché.
— Croyez , poursuivit le Baron , en
s'adressant à Lapeyrcl , qne j'ignorais complètement l'infâme mensonge dont monsieur se rend le colporteur béne'vole.
— Monsieur le baron, s'écria le Gentilhomme consterné, vous m'insultez!
> — Soit! et malgré ma vieillesse, je vous en rendrai raison.
— A Dieu ne plaise que je vous la demande; j'excuse voire douleur et votre embarras surtout, ma foi. INIessieurs , je suis en tout ceci coupable de trop de zèle; j'ai appris à Saint-Paulct ce que je vous rapporte. On m'y a dit que nul des concitoyens du Laron n'oserait lui apprendre ceci; alors moi, par amilié, par estime, par intérêt. . .
— Etes venu pour suivre à Saint-Félix le rôle que vous jouez à Caslelnaudary , celui de boule-feu perpéluel. Sachez, monsieur de Cervalle, ajouta le Daron,
que ceux de votre caractère sont plus crainls qu'aimés ; gardez-vous de croire que je vous ai la moindre reconnaissance du service prétendu que vous dites me rendre , et je ne présume pas que Monsieur que voila vous garde plus de gratitude.
Le méchant vieillard , aussi lâche que nourri de fiel, blêmissait en écoutant ces paroles dures ; combien plus ressenlil-il de confusion et de rage , lorsque M. de Pamiers ajoula :
— Or maintenant , que vous avez dégorgé votre venin, veuillez, puisqu'il ne vous reste plus ici de mal k faire, vous retirer, afin que je puisse avec monsieur aviser entre nous aux conséquences de ce qui , je Tespcre , sera une calomnie odieuse. Sortez.
— Vous entendrez parler de moi , ccr-
lainement , dit celui que Ton punissait à si juste litre; tout Caslelnaudary saura comment vous l'insultez dans la personne d'un de ses gentilshommes.
— M. le Baron vous a dit de sortir, répartit à son tour le vieux Lapeyrel, dont les yeux élincelaient ; si vous ne lui obéissez , ce sera moi qui vous chasserai , misérable !
— Un roturier! I
— Votre créancier, au moins.
Un geste expressif du Baron détermina la retraite de l'étranger, qui s'éloigna rempli de honte et de désespoir, car s'il avait reçu l'offense, il connaissait sa propre lâcheté. A peine eut-il refermé la porte, que le Baron, allant vers Lapeyrel, lui prit la main et dit avec une bonhomie parflutc :
— Mon ancien camarade, que se sera-
t-il passé ? mon petit-fils aura-t-il rendu un trop prompt hommage à votre petitefille ? J'en suis véritablement fâché ; il n'est pas assez riche pour elle,
— Vous le pensez , monsieur le Baron, et ceci parce que vous êtes le plus noble des hommes, mais moi je peux vous avouer avec plus de contentement aujourd'hui que jamais, que la pensée unique de toute ma vie a été celle d'illustrer ma famille par une double alliance avec la vôtre j et je peux bien ajouter que Mathilde n'était pas née , que la fille à venir de mon fils était promise en espérance au fils du vôtrq; enfin , quand cette peste publique, ce misérable que vous venez si justement de punir, est venu nous interrompre, j'allais à la suite de ma demande au nom d Aristide, vous conjurer d'accepter Mathilde, avec plus de deux cent mille livres
de dot, pour le vicomte Sylvèrej et puisque ces enfans s'aiment ainsi.. .
— Le savons-nous... ce que nous a débité ce vilain homme peut n'être qu'un mensonge ; au reste, je ne tarderai pas ;i éclaircir le fait.
Le Baron sonna , et il ordonna a Norbert, qui répondit a lajDpel, de faire venir au salon le grand-bailli de Morée , le vidame de Tara.scon, et le vicomte de Pamiers. Celui-ci était absent, dit le valet de chambre, tandis qu'il s'en allait quérir les autres. Lapeyrel prit congé; il lui tardait de rentrer chez lui , et il lut convenu qu'il tarderait peu à revenir, son dessein étant d'apprendre U l'heureux Aristide ce qu'il croyait une réponse favorable, et d'obtenir de Mathilde la confession sincère de ses seutimcns cl de ses rapports envers le vicomfe de Pamiers.
vm.
La jeunesse, par ses extravagances, déconcerte éirangonient la gravité de 1 âge mûr .
(Recueil de Maximes).
Assurément nul gentilhomme n'était plus persuadé de l'ancienneté et de rillus- Iration de sa race que Tétait le baron de Pamiers de la sienne. La pensée de dégénérer , dans la personne de son petit-
fils , ne pouvait que l'humilier profondément j mais , d'un autre côté , il était raisonnable ; il s'avouait que depuis la révolution française la noblesse avait perdu sa position ; et en 'l 808 rien ne laissait croire à la possibilité de la voir remonter a son ancien rang; les Bourbons même , recouvrant la couronne , ce qui n'était guère probable, les gentilshommes rentreraientils dans l'intégrité de leurs droits ? INon , peut-être ; or, dans tous ces cas ^ ne vaudraii-il pas mieux se relâcher de la sévérité des alliances, el, par un mariage d'argent, faciliter au iils de S)lvère le moyen de remonter à la splendeur complète de ses ancôlres.
Telle était la question que la sagesse du baron se posait depuis plusieurs années; elle n'avait pas été long-temps à reconnaître combien un hymen serait facile a con-
dure entre l'he'ritier de la maison de Foix-Pamiers et la jeune Mathilde ; et elle avait décidé Taffirmalive. Cependant une derté excessive , la crainle d'un refus pénible avaient contenu le baron dans un silence d'autant plus nécessaire, que la baronne, doublement orgueilleuse en sa qualité d'Espagnole et de femme d'un Foix-Pamiers, ne rêvait, elle, qu'une alliance avec sa propre famille; et, à défaut (le celle-ci , avec au moins celle de quelqu'autre grand d'Espagne , ses parens.
Or, puisque d'après le rapport de don Lobranos , le duc , prince de Montézuma , n'avait pas de fille, pourquoi ne pas accepter pour Sylvère la riche héritière que le ciel lui envoyait. Ainsi pensait le baron, joyeux peut-être au fond de son cœur des bruits populaires qui avaient brusqué une
affaire qui , suivie dans son cours naturel ^ aurait pu traîner long-temps et manquer. Il appelait son frère et son fils pour leur faire part de ce qui se passait. La porte intérieure de l'appartement s'ouvrit ; lui se retourna , croyant voir paraître ceux qu il attendait , et à leur place ce fut la jeune Rose Morel qui se montra ; elle était fort émue, une rougeur ardente couvrait ses joues , et elle s'approcha toute tremblante du baron.
— Qu'est-ce , mon enfant j qu'as-tu ?
demanda celui-ci.
— Ah' monsieur, ma bonne mère vient de me faire dire par un de nos voisin» qu'elle me priait de venir tout de suite à Norelle, où elle a quelque chose d'important a m'apprcndrc. . . Comme, peul-ctre, je ne reviendrai que demain, voudrez-vous m'excuser auprès de madame la comtesse,
si je m'en vais sans lui en demander la permission: elle esta l'église avec madame sa grand'mère et mesdemoiselles ses tantes, et je n'ose y aller.
— Bien, bien , ma Rose, et avec raison ainsi nommée; fais mes tendres amitiés aux liens, je me cliar^,e ici de te jusliiîer.
La villageoise allait poursuivre, mais la venue du Grand-Bailli et du Yidame lui coupa la parole j elle s'évada , se contentant de saluer le Baron et les autres. Dès qu'elle fat sortie, M. de Pamiers, s'adressant ù tous deux :
— Messieurs , leur dit-il , j'ai à vous communiquer deux propositions de mariage ; et regardant, comme vous le présumez sans doute, notre cher vicomte et sa parfaite sœur ; hymen révolutionnaire, je l'avoue, mais oii la grandeur de la dot ré-
pare en quelque sorte la niécliocrité du futur et de la future.
— Les Lapeyrel auraient-ils parlé, demanda le grand-bailli de Morée.
— Et cela , tout-à-lhcure .
— Les qualités de Thcodebert , dit à son tour le vidamc de Tarascon , peuvent seuls me faire accepter un tel neveu.
— Eh bien , précisément , dit le baron en interrompant sou fils , il n'est pas question de cclui-lh -, Lucienne ne lui inspire que de l'amitié, puisque l'aïeul de nos voisins la réclame pour son petit-fils Aristide .
— Quoi , s'écria le Grand-Bailli , Théodebcrt la cède à sou frère? j'en suis fâché pour elle et pour nous.
— Il ne la rendra pas heureuse, ajouta le Vidame.
— Messieurs, elle ne sera pas conlrainle
à l'épouser; je me suis effacé, et j'ai remis à la comtesse la réponse à faire. Quant à Sylvère, si les bruits de ville colportés par une mauvaise langue de Castelnaudary sont vrais , il a d'une façon éclatante fait connaître son choix a tout Saint- Félix. Avez-vous eu vent de ce qui se serait passé, au dire de M. de Cervalle, pendant l'avantdernière nuit?
— Non, je ne sais rien, répartirent le frère et le fils.
— Dans ce cas, reprit le baron, ce sera moi qui ferai roflfice de MoUeau à Saint- Félix , et de Cervalle a Castelnaudary. Apprenez donc que dans la nuit d'avanthier plusieurs témoins ont vu sortir le Vicomte de cliez les Parisiens, et que la belle Matliilde lui aidait à descendre jusques aux boulevards.
— Voilà une bien fâcheuse uouvelie , dit le Vidame en soupirant.
— Allons, mon neveu , re'pîiqua le grand-bailli de Morée ; resteriez-vous en 1808 dans vos idées de 4 788? Dans vingt ans les événemens ont tout change -, y a-lil en France une famille noble sans entache de mésalliance; et si la belle de Sylvère apporte avec elle une dot convenable. . .
— Plus de deux cent mille livres de rentes lui sont assurées, ajouta le Baron.
— Eh! mon frère, répartit le même , que le fils de Sylvère rencontre une Icnmie aussi riche, et les Foix-Pamiers seront certes beaucoup plus riches qu'ils ne l'ont jamais été. Qu'en pensez-vous, mon frère?
— Que dans un naufiage , répondit le
Baron, il est d'ordinaire de s'accrocher à la
première planche venue, et quand celle-ci
est le coffre du trésor. . . . Un seul point II. 9
me blesse: j'aurais voulu que ma bru entrât chez moi par la porte , et non que mon petit-fils s'y jetât par la fenêtre de sa propre maison.
— Il est certain que c'est désagréable. . . Mais j'entends Sylvère ; il rentre toujours en chantonnant; et chez lui le refrain d'un vaudeville n'annonce pas toujours la paix du cœur.
Le Vicomte parut^ et le Grand-Bailli avait raison ; le front du jeune gentilhomme était sombre , et sa contenance embarrassée ; il tressaillit presque à la vue de ses grands parens , comme si un pressentiment lui eût révélé le nouvel assaut que ceux-là lui^feraieut soutenir ; néanmoins, se flattant qu'ils ignoraient encore sa fatale aventure , il essaya de sourire et de ramener sur ses traits la sérénité. Le Daron, qui était adossé à la cheminée , lit un pas vers
lui, et montrant l'ottomane qui, posée à gauche de l'àtre, y remplaçait par habitude la seconde bergère, et sur laquelle était assis le grand-bailli de Morée, car le vidame de Tarascon demeurait debout , son père ne lui ayant pas dit de s^asseoir, il fit signe au Vicomte d'y prendre place également, lui se jeta dans le fauteuil réservé à sa femme , et le Vidame s'empara du poste occupé tout à l'heure par son père ; celuici alors s'adressant au nouveau venu,
— Vous arrivez à propos, Sylvère, pour recevoir à votre tour la communication que je viens de faire k vos oncles ; on me propose un mari pour votre sœur?
— Théodebert , à qui elle doit la vie , dit vivement le jeune homme,
— Non, mais le frère de celui-là, et Je plus impatient des deux, car il a au moins le premier parlé à ses grands parcns .
— Et les miens^ répliqua le Vicomte, ne voudront pas faire le malheur de Lucienne?
— Jusqu'à ce jour, dit le Baron, aucun de ceux-là n'a manifesté cette fantaisie. D'où proviendrait cette infortune ? le prétendant est jeune, beau garçon, très-riche; il n'est pas noble. . . votre sœur aurait-elle aussi fait un choix?
Ces mots elle aussi tintèrent désagréablement à l'oreille du Vicomte; l'instinct lui dit qu'ils lui étaient appliqués; cependant, et plus occupé :lu soin de soutenir sa sœur et son ami que du besoin de se protéger soi-même, il répliqua en affectant un ton très- naturel :
— Lucienne a, je vous le confesse, répondu par le don de son cœur h celui à qui elle est redevable de la vie. L'amour ardent , respectueux surtout de Théode-
bertj a devancé la préférence de Lucienne, et je suis le garant irrécusable de la pureté réciproque de cet attachement chaleureux et pur.
— Il paraît,. Sylvère, riposta le Grand- Bailli qui idolâtrait son petit-neveu, que si les choses sont ainsi de ce côté , le jeune Saint-Aurèle a plus respecté ma nièce que toi n'as fuit de sa sœur?
— Monsieur ! I ! mon oncle! ! !
— Eh bien, Vicomte, répartit le même, suis-je un calomniateur ? dans ce cas , je rejette le mal sur mon frère.
— Ah! Bailli, dil ]\1. de Pamiers, que je voudrais, dans cette mauvaise affaire, n'avoir que répété ctourdimcnt un bruit imposteur.
— Sylvère , est-ce vrai , est-ce faux que l'avant-dernièrc nuit, et versl'aube venue, vous êtes sorti furtivement de la maison
des Lapeyrel ? Vicomte , lorsque vous me répondrez, songez que j'ai voulu ne parler uniquement qu'au gentilhomme; aurai-je besoin de vous répéter ma question? vous avez une minute pour vous expliquer.
Une pâleur mortelle couvrit avec rapidité les joues et le front de Sylvère; une larme mouilla son œil élincelant; il pencha sa tête , laissa tomber ses mains , et les soixante secondes de répit furent soixanles épingles douloureuses et poignantes qui atteignirent le cœur de l'accusé , de l'accusant , et des deux auditeurs. Sylvère , également coupable de mensonge et de désobéissance , releva tout-à-coup son corps, et regardant fixement son aïeul :
— Oui , monsieur; j'ai commis le crime, et il en nécessite un second non moins infâme , celui qui me souillera du nom de
lâche: la fuite enfin; oni, la fuite. Je ne pourrai jamais me battre avec messieurs de Saint-Aurèle , et je ne consentirai pas non plus à épouser leur sœur ; laissezmoi quitter Saint-Félix ; ne vous opposez plus à mon désir de prendre ma part a des moissons de gloire que cueillent mes concitoyens les généraux Laplane, Cafarelly, les colonels de Ribes, de Sabathier, messieurs de Villèle, de Severac, Amiel, Delgua, Croux, et tant d'autres. Napoléon est à Bayonne 5 il viendra bientôt k Toulouse ; que je l'y rejoigne, et je serai heureux.
— Monsieur le vicomte du Pamiers , reprit son aïeul avec solennité, je conviens tout comme vous que mademoiselle de Saint-Aurclc a par trop fait preuve de légèreté.
— Elle est innocente, messieurs; inno-
cente , pure ; oh ! oui , Malliilde est sans tache.
— Pour pure , pour innocente, soit; on vous l'accorde, et ma joie en est grande j mais pour sans tache , rayez ces mots de son éloge; votre élourderie , ce rendez-vous d'enfant^ car votre parole est sacrée pour moi, n'en ont pas moins porté une rude atteinte à sa réputation j la calomnie n'a plus de bornes, pUis de bornes , entendez-vous ; les médians l'ont déshonorée sans retour, et le spuI moyen qui vous reste pour la réhabiliter dans l'opinion publique , c'est de la couvrir du bouclier de votre nom.
— Oh! ceci, jamais.
— Vous la méprisez donc?
— Jo l'adore.
— Tu es fou^ s'écria le Vitlame à son tour; que signifient tes paroles? Cette fille
est chaste , innocente , pure, sans tache ; tu l'adores , et lu ne veux pas l'épouser ?
— Je ne le peux pas.
— Tu ne le veux pas.
— Je ne le peux pas.
— Sylvère, cîit alors le Baron avec une sévérité croissante à chaque parole, est-ce avec des énigmes, des charades et des jeux de mots que vous devez traiter cette question si majeure? Que signifie dans votre position cette différence entre ne pas pouvoir et ne pas vouloir ? Quels obstacles s'opposent k voire mariage? Les parens de la jeune fille consentent, et même ont demandé ; ils donnent à Malhllde une fortune égale à celle de ses frères: plus de deux cent mille livres tournois de revenus; de mon côté, je donne mon aveu, je vous réponds tic celui de ma (cmme , votre grand'nière , sur celui de ces messieurs
et de mes filles. Il y a plus encore : une seconde alliance peut ajouter à Tinlimité des deux familles; je me plais à vous dire que votre prétendue a conquis mon affection; que si sa naissance répondait a ses autres qualités, elle serait la petite-fille que j'aurais préférée a toute autre •, oui, à toute autre, entendez-vous? Maintenant, à toutes ces choses, ajoutez que l'on vous aime , que vous aimez ; qu'enfin , par une étourderie bien blâmable, vous avez flétrie une réputation que , mieux que tout autre , vous eussiez du respecter ; et voilà que , lorsque votre sœur va devenir la sienne, qu'elle-même est appelée par tous les vôtres à devenir votre femme ; lorsque, peut-être, vous avez dans la nuit dernière renouvelé la faute de la précédente, aujourd'hui vous venez froidement repousser un mariage, non seulement avantageux,
mais auquel est attaché dorénavant voire honneur, celui de cette pauvre crédule fille, de ses parens, et de la maison de Pamiers, enfin.
— Notre père a raison toujours, dit aussi le Vidame , el il en a mille fois plus aujourd'hui. La belle voie pour devenir militaire, que celle de Tinfamie. . .
— Mon oncle, vous m'insultez, s'écria Syivère.
— Taisez-vous, monsieur, répartit virement le Baron a son fils, et ne répliquez pas à cet insensé. Le voilU f.iricux de la réalité; il se ballia contre son oncle cl il fuira les Sainl-Auièlc, et il se croira hlanc comme notre épéc, après qu'ayant séduit, abusé, perdu de réputation une honnête fille, il aura pris la fuite pour échapper à la vindicte publique et à la juste colère de deux frères irrites.
— Ah! mon père, je suis cruellement puni... que la foudre m'e'crase, elle me rendrait service; je n'ai plus qua mourir pour échapper. . .
— Ah! quoi, cher enfant, dit le grandbailli de Morce, a rien; en pe'rissant aujourd'hui, tu emporteras dans la tombe ton déshonneur, celui de tes proches, celui de tous ces gens-là. Une seule voie t'est ouverte, celle du mariage. Qu'y faire? je conçois que tu auras marié une trèsmauvaise opinion de ta femme , qui déjà fille a cédé...
— Mon oncle, mon aïeul, et vous, monsieur de Tarascon, et tous les habitans de Saint-Félix, entendez-moi prendre Dieu à témoin de la vertu, de la candeur immaculée de mademoiselle de Saint-Anrèle.
Oh! misérable que je suis, ai-je pu com-
— iA{ —
promettre cette adorable créature, et la souiller aussi involontairement.
Le Baron aux deux auditeurs ^ et en haussant les épaules , tandis que sa main désignait Sylvère :
— -Il est fou, il lest de tout point : une souillure involontaire!!! Sortir de chez soi nuitamment, tourner autour des boulevards de la ville , se faire jeter une échelle de corde, ou entrer furtivement dans un logis par une porte qui, fermée plus tard , rendra de ce côté la retraite impossible ; y passer en lête-à-têle plusieurs heures; à l'aube s'en échapper à la vue de plusieurs parleurs indiscrets; revenir chez soi , tout cela n'est qu'une suite d'actions involontaires, sans réflexion et qui ne sivuille personne . . . El lorsque l'on raisonne ainsi, on a la prétention d'être sage, et surtout de n'avoir jamais manqué
à la délicatesse et à Thonneur. Sylvère , pour le maintien de cet honneur, nous n'avons que la triste ressource de faire constater juridiquement votre folie.
Le Vicomte, tout baigné de larmes ^ se jeta dans les bras de son aïeul , qui versait aussi des pleurs en abondance. Le Bailli , le Vidame n'étaient pas moins émus, lorsque Norbert entra ; il précédait Éloi, le jockey d'Aristide, et qui setait déjà faufilé parmi le peu de domestiques attachés aux seigneurs et aux dames de Foix- Pamiers j il tenait une lettre a la main.