‹ Les deux famillesChapitre 6 sur 20 · UN VOILE LEVÉ · texte numérisé non relu

UN VOILE LEVÉ

L'homme de haut rang a beau vouloir cacher sa position sociale , un geste, un mot, un acte, tout le décèle.

{Recueil de Maximes) .

Le ton ferme , impérieux , désobligeant même que mit Sylvère à prononcer ces dernières paroles, irritèrent et lemplirent à la fois de tristesse le cœur du bienveillant Espagnol. 11 laissa tomber les mains

— fis —

du jeune homme qu'il pressait dans les siennes, se recula de quelques pas, se mit à réfle'chir, tandis que des sentimens sinistres se peignirent sur son front contracté et dans ses yeux mécontens.

— Certes, dit-il enfin, je ne me serais pas attendu que le seul rejeton de la race antique et auguste des Foix-Pamiers renonçât volontairement a cette fleur de loyauté si clière à ses ancêtres!

— Senhorl dit Sylvère avec une inflexion de voix indignée.

— Souffrez , jeune homme , la vérité , puisque vous ne voulez pas réparer la faute. Quoi! vous abusez de la faiblesse d'une demoiselle bien élevée , vous la souillez dans sa réputation , et vous vous refusez à satisfaire aux exigences de sa position actuelle! Vicomte de Pamiers , vous avez forfait à Thonneur !

A ces derniers mots , prononcés avec indignation, avec une intention véritablement offensante, le visage de Sylvère se couvrit d'une pâleur livide , sa bouche se contracta , ses dents se mirent à claquer, et ses yeux étincelèrent; un mouvement involontaire le rapprocha de l'Espagnol, qui crut à un acte de violence; mais tout aussi vite le jeune homme se retira en arrière, croisa ses bras, et, dans cette position :

— Senhor, répondit-il, un tel outrage ne devrait se laver que dans le sang de qui l'a commis; mais loin de moi le sacrilège que je commettrais à répandre celui de mon oncle... Duc de INIontézuma, après ce que vous venez de me dire, mon honneur ne me permet plus de respecter votre incognito.

— Ah! beau neveu, beau neveu, ré-

partit impétueusement le noble descendant des souverains de l'empire du Mexique, que le moment m'est pénible pour vous embrasser aflfectueusement ; mais malheur à vous si un mot encore vous échappe! Qui donc m'a trahi? Ce ne peut être le fidèle Carlo.

— C'est votre Excellence même , dit le Vicomte en se jetant dans les bras de son parent; c'est elle qui, lors de notre première rencontre, s'est dévoilée, quand elle me raconta sa rencontre avec M. le Vidame de Tarascon, un moi pour un lui vous fit connaître. Pouvais-je, d'ailleurs, me tromper a ces manières des hauts Hidalgos; et convenez, si j'ai d'ailleurs mérité votre colère, que je sais garder un secret.

— Vous êtes U!i véritable Castillan; aussi je serais fier d'avoir un tel héritier, si votre conduite. . .

— Elle est blâmable en apparence , mon oncle, je le sais, je l'avoue, et pourtant... ISon, non, je ne serai pas l'époux de la malheureuse MathiKle.

— Que deviendra-t-elle alors ? quelle sera sa destinée? Est-ce l'orgueil de votre naissance, qui vous fait repousser une union avec cette famille nouvelle? Je l'approuverais en un autre cas, mais dans celui-ci, non ; vous êtes son séducteur.

— Je le nie.

— Ou vous a vu sortir de la maison, et elle avec vous ; le niez-vous pareillement ?

— Oh ! que m;i position est alBfrcuse l s'écria le jeune hoinine, eu se laissant tomber sur le c;azon de la prairie.

— Oui, cher curant, reprit le Taux don Lobranos , elle est affreuse, ainsi que vous le dites; mais ne l'cst-ellc pas

mille fois davantage pour la créature infortunée sur qui va tomber la jalousie que Ton voue à sa famille? Voyez les insultes, les affronts , les avanies perpétuelles qui la déchireront; regardez le dédain des demoiselles de son âge; entendez les propos grossiers, offensans des ennemis de sa famille! Toute promenade, toute visite ne lui sera plus permise; qui sait même si a l'église, la populace, oubliant l'incomparable évangile de la femme adultère, n'outragera pas Mathilde publiquement?

C'est elle, beau neveu, elle qui est à plaindre ! L'homme dans votre cas, est encore ménagé s'il est brave; mais la femme... Ah! je vous en conjure, ayez pitié de celle-là!

— Atroce, épouvantable position, dit Syivèic en se parlant à soi-même; l'enfer l'a choisi pour me punir... Mais, mon

oncle, suspendez vos supplications pour un instant ; croyez à mon chagrin , à mon désespoir du refus que je suis contraint de vous faire , et veuillez à votre tour . m'instruire du motif qui vous amène mystérieusement parmi nous.

— ISe le devinez-vous pas? Dès que j'ai su que je possédais d'aussi proches parens, mon cœur n'a pu supporter leur absence. Des rapports d'affaire à mon retour d'Amérique, avec les négocians Van Bloemrnn, de Cadix, me firent savoir que ceux-ci étaient également lies avec des riches propriétaires de la petite ville oii ma tante et les siens habitaient. Je me fis charger par ces banquiers de certains rcglemcns de comptes, au moyen desquels je pourrais habiter Saint-Féhx sans éveiller les soupf^ons de mes pioches j mais, comme dit le proverbe , l'homme propose et Dieu

dispose, me serais-je attendu, qu'à part ma famille, je rencontrerais ici une malheureuse enfant qui s'emparerait de mon cœur , et cela par le seul fait de sa ressemblance avec la fille infortunc'e que mon père m'a ravie.

— Et le duc de IMontézuma continuerat-il long-temps son incognito?

— Laissez-le moi , Vicomte , je ne peux me souiTrir sous mon vrai nom ; lorsque je le perle, mes cli;igrins passés se renouvellent et me poursuivent avec plus de vivacité. Non, je ne veux plus être le cinq fois grand d'Espagne, le prince, le duc de Montézuma , tant que ma fille ne me sera pas rendue; et, comme je ne la retrouverai que dans l'autre monde, il n'y aura dans celui de Ricco llombré , de ce nom, que mon neveu bien-aimc, maigre

son inconduite, le vicomte Sylvère de Pamiers.

— Permettez à mon tour un refus, répondit le jeune homme. Ma vie se couvre de te'nèbres, mon avenir, quel scra-t-il? Moi, vous succéder dans vos {grandeurs, vos qualifications, votre opulence gigantesque? Cela ne sera pas. Tout ce que je désire ; c\st de quitter Saint-Félix et d aller dans une terre loiiitainc cacher mes chagrins et mon désespoir.

— Enfant incompréhensible, répliqua don Loljranos(à qui je conserverai ce nom jusqu'à sa reconnaissance complète par les siens), quel est donc le mystère quevoi.s me cachez? Auicz-vous I;; courage devoir souffrir voire victime, et ne serez vous pas touché du sacrifice qu'elle o fait à votre amour? Ne vous flattez pas que je vous laisserai tranquille; je me joindrai à la

voix publique, et puisque vous avez déshonoré celte jeune fille, nous vous forcerons à l'e'pouser.

Sylvère ne re'pliqua pas ; il se leva et parut vouloir reprendre le chemin de la ville. Il en fit la proposition à don José, qui, voyant Tinulilité de sa persistance, promit à la tendresse qu'il portait à Mathilde , de servir celle-ci par un autre moyen. La conversation roula depuis sur le point du départ , sur les propres malheurs du duc de Montczuma , sur cette rigueur inflexible de son père.

— Prenez-y garde , Sylvère , dit-il ensuite, on dirait que l'esprit de votre grand-oncle a passé en vous. Ne manifestez-vous pas une opiniâtreté pareille maintenant? jNc vous refusez-vous pas à épouser une femme que vous aimiez ou à

qui du moins vous avez parlé le langage de la passion?

— Je me traite avec plus de sévérité que vous n'en useriez envers moi , dit alors le Vicomte; je suis bien jeune, et néanmoins je peux connaître les conséquences fatales du débordement de nos passions. Je suis perdu, si je ne quitte pas Saint-Félix! Oh! mon oncle! Pourquoi ne me donneriez-vous pas promptement une mission relative à l'une de vos propriétés, soit en Espagne, soit dans le Nouveau- Monde.

— Vous, partir maintenant! y songezvous. Vicomte! j'ai trop a cœur le soin de votre réputation. Tout voyage, aujourd'hui commencé par vous, serait demain changé en un acte de fuite devant les deux jeunes Saint-Aurèle.

A peine le propos de don Lobranos eut rappelé à la mémoire du vicomte de Pa-

miers , son ami Théodebef t et la scène de la veille , qu'un nouveau souci parut sur son front; il se tourna vers son compagnon, et lui prenant la main qu il baisa :

— Vous ignorez , sans doute, lui dit-il, le fait cruel qui va compliquer l'affaire malheureuse oii je me suis plongé , il ne m'est pas permis de vous la taire. Ah! je vous en conjure , sans vous irriter de ma résistance , venez au secours de ma sœur. Ce début piquant la curiosité affectueuse de l'Espagnol , il demanda , par la vivacité de ses regards , que son neveu complétât la révélation , et Sylvère sa hâta de lui tout apprendre. Il sut donc, et le double amour des dtux. frères, et leur démarche égale auprès de leurs parens ; le succès obtenu «-ur cciix-ci par Aristide , tandis que Théodebert, malheureux dans sa famille , obtenait la conquête du coor

de mademoiselle de Pamiers. Don Lobranos écouta ce récit avec une attention bienveillante, et lorsqu'il eût été achevé , lui, prenant la parole:

— Beau neveu, dit-il, admirez avec quel soin la Providence veut que la maison de Pamiers se mésallie , croyez-vous qu'il n'y ait rien de mystérieux dans ce service de vie et de mort rendu par Théodebert et la comtesse Lucienue, dans cette affection positive que vos fiers parens et moi avec eux, portons à cebon jeune homme; d'une autre part^ vous serez forcément son beaufrère , comment alors lui refuseriez- vous la comtesse lorsqu'on lui aura mis la main de sa sœur dans la votre.

Cette conclusion, (jui ajoutait aux inquiétudes du viconilCjCut lieu au moment précis où les deux parens passcrcnt l'arcade à demi-ruii:ce de la porte de Tou-

lousé; peu après, l'oncle nouvellemont reconnu et le neveu se séparèrent ; celui-ci entra dans l'hôtel de Pamiers ; celui-là se rendit à la maison curiale, oii il s'était donné rendez-vous avec le vicaire, M. l'abbé de Vigouroux.

— Je vous apporte de mauvaises nouvelles , dit l'Espagnol en se montrant au prêtre.

— Je n'en ai pas de moins tristes à vous apprendre , repartit le saint vicaire ; la jalousie, lorsqu'elle s'habille du vêtement de l'hypocrisie , n'est que plus terrible; on parle déjà , dans la confrérie du Sacré- Cœur, de l'expulsion de ma pénitente.

— Ce serait horrible, s'écria don José; autant vaudrait, pour Mathilde, d'être flétrie par la main du bourreau. Quoi ! monsieur, vous ne l'empêcherez pas ?

— Je ne pourrai pas , du moins , cm-

pécher que la proposition ne soit faite, et ce fait seul sera un véritable déshonneur... Vous avez vu M. le vicomte de Pamiers.

— Je le quitte ; il refuse d'épouser mademoiselle Mathilde.

— Est-ce certain?

— Il me l'a répété dix fois.

— 11 la perd et puis il l'abandonne ?

— Il jure qu'elle est sage, quelle est sans reproche.

— Il nie donc tout?

— Non ; il convient de la sortie nocturne.

— N'en est-ce pas assez ? Ce fait accordé , a qui fera-t-on croire le reste ?

— A vous et U moi , monsieur l'abbé ,

parce que nous ne sommes ni envieux ni

médians; mais hors nous, je conviens <|iic

l'infortunée sera perdue.

L'abbé , qui voulait le lendemain qiiesu. 6

lionner Mathllde au tribunal de la pénitence , où elle viendrait le trouver , conjura don Lobranos de continuer à servir la cause des bonnes mœurs, fait auquel le noble Hidalgo s'engagea sans peine assurément ; à part ces deux belles âmes , aucune autre dans Saint-Félix ne songeait a prendre le parti de la malheureuse Maihildç.

LES PRÉLIMINAIRES d'uNE DEMANDE EN MARIAGE.

Les lois confondent plus vite les rangs divers de la société , que celle-ci ne consent à cet amalgame.

(Recueil de Maximes,)

Au moment où les deux Lapeyrel rencontrèrent à Castelnaudary , leur bcllcfille et bru, et leurs enfans et petits-enfans, ils étaient bien loin de soupçonner ce qui se passait ce même jour dans leur ville na-

taie. Charmés de revoir les seuls objets de leur affection, ils se hâtèrent de leur faire part du plein succès qui avait couronné leur double entreprise j leur opulence , déjà si considérable , en était presque doublée , et elle leur assurait un rang distingué dans le monde.

Tandis que Saint-Aurèle donnait à sa femme, à sa fille , ainsi qu'à Aristide , les magnifiques présens qu'il leur apportait, son père, prenant a part le triste Théodebert, lui renouvela sou chagrin de ce qui s'était passé, et de la parole qui procurait à Aristide un si grand avantage au-dessus de son frère aîné ; Théodebert fut querellé de son excès de délicatesse : il aurait dû parler le premier, on ne lui eût pas refusé ce que l'on accordait à Aristide.

Ce dernier , profitant de l'absence de son frère, s'empressa de prier Saiut-Aurèle

de ne pas retarder d'un jour la démarche décisive auprès de la famille de Pamiers.

— Il est impossible, poursuivit Aristide, que nous essuyions un refus ; votre fortune immense m'est le sûr garant de l'accueil que l'on doit vous faire, et vous verrez ces nobles si fiers se réjouir d'une alliance qui les relèvera de leur ruine; car je ne doute pas que l'on n'accepte aussi, en retour du don qu'ils veulent nous faire de la part de la comtesse pour moi, celui de Mathilde pour le frère de celle-ci .

Les Lapeyrel , toujours peu soucieux de rentrer avec fracas dans la bonne ville de Sainl-Fclix, attendirent encore cette fois que Tlieurc fut avancée avant de quitter Castelnaudary. Il pouvait bien être une heure du malin, lorsque les deu.v voilures, ayant monte par la grande roule

de Revel, s'arrêtèrent à la porte extérieure de la maison des Parisiens; ceux-ci et leur famille se couchèrent aussitôt.

A leur réveil , le père et le fils furent encore persécutes par Aristide, qui les conjura de ne pas retarder le complément de son bonheur. Son aïeul , qui devait porter la parole et qui au fond souhaitait qu'un premier refus lui permît de substituer Théodebert a son frère, se résolut à profiler de la circonstance de son retour, afin de sassurer une bonne fois des dispositions à son égard des membres de la maison de Pamiers.

Mais avant de sortir, un autre devoir le retiendrait quelque temps chez lui j il ne connaissait pas encore l'Espagnol, associé de SCS amis , les Van Bloemenn et son hôte. Depuis quelque temps, don Lobranos avait cru devoir, par déhcatesse,

— sine pas se montrer au milieu de la nuit au moment du retour des Lapeyrel ; si bien qu'eux et lui étaient encore inconnus réciproquement les uns aux autres* Il n'était pas convenable que cette situation se prolongeât. Déjà don Lobranos avait fait demander à quelle heure ses amphitrions voudraient recevoir leur hôte; et ceux-là , souhaitant de le bien accueillir, le prévinrent, et tous les deux entrèrent dans sa chambre au moment où il les croyait encore dans leur lit.

Don José écrivait au moment où Carlo, son inséparable majordome, lui annonça la visite du père et du fils ; il se leva précipitamment et courut au-devant des nouveaux-venus , ressentant un vif chagrin, dans sa haute courtoisie, de ce que ces messieurs l'eussent prévenu.

Mais au moment ou lui et Lapeyrel

s'entreregardèrent après leur salut réciproque, 1 un et 1 autre frappes instantanément d'un souvenir assoupi depuis longtemps dans leur ame manifestèrent une surprise si vive, si mystérieuse, que Saint- Aurèle en demeura très étonné; aussi, prenant la parole, et s'adressant à l'étranger :

— Monsieur, dit-il, lorsque mon père et moi nous nous félicitions d'avoir le bonheur de faire votre connaissance, ne serait-ce qu'une rencontre qui vous ramènerait tous les deux vers le passé?

— 11 est certain , monsieur , répondit don Lobranos, que si je vous vois pour la première fois , je n'oserai tenir le même lano;age k l'égard de monsieur votre père; nous ne sommes pas inconnus l'un à l'autre, et le jiasard en une autre circonstance nous a rapprochés tous les deux.

Ce point me semble certain, et ne'anmoins ma mémoire ne vient pas à Taide de l'instinct de mon cœur.

— Quant k moi , répartit à son tour Lapeyrel, qui avait tenu un conseil secret et rapide avec sa prudence accoutumée, j'ai cru aussi tout comme monsieur re^ trouver dans sa physionomie des traits qui jadis m'auraient frappe, mais la plupart du temps ces rapports fugitifs ne sont que de vaines illusions, et je crois bien que c'est le cas dans la présente occurrence.

— Non, non, répondit don Lobranos avec vivacité, nous ne sommes pas la dupe des jeux de noire iniai^iiialion ; vos traits ont été trop profondément gravés dans ma méiiioirc, pour n'clrc pas ceux d'une personne qui joua jadis un rôle majeur dans riiisloire de ma vie. Je vous ai vu

ailleurs... mais où je m'interroge, et rien ne me répond ou ne me satisfait.

— Quoi qu'il en soit, Senlior , dit le vieux Lapeyrel avec une civilité peut-être emphatique , je me sens trop flatté de votre persistance pour continuer à décliner nos anciens rapports, si tant est qu'ils aient jamais existé. En attendant qu'ils reviennent en nous avec plus de clarté, croyez qu'il vous suffira de ceux avec mes amis les Van Bloemenn pour recevoir dans cette maison, des miens et de moi, l'accueil dont vous êtes digne et qu'il me sera si doux de prolonger, autant que cette ville pourra vous être agréable.

L'urbanité espagnole ne se laissa pas Vaincre en cette circonstance. Don Lobranos rendit a\oc usure les complimens qui lui étaient adressés ; néanmois, il y mit de son côté un peu de distinction, car il ne

cessait en son intérieur de rechercher les lumières qui le remettraient sur la voie des actes de sa vie pre'cédente , auxquels^ selon luij M. Lapeyrel se trouvait mêlé.

Celui-ci, pressé par son désir d'aller chez le baron de Pamiers, se hâta de s'excuser auprès de l'étranger, touchant la promptitude à se séparer de lui. Une affaire importante, lui dit-il , le contraignait à sortir; il espérait au retour ne laisser à aucun des siens l'honneur et la satisfaction de tenir compagnie a leur hôte.

Don Lobranos, de son côté, saisit celte circonstance pour faire Téloge des cnfans de M. Sainl-Aurèlc et pour 1rs remercier, auprès de leurs grands-parens, de laccueil empressé, bienveillant et poli qu'il en avait reçu malgré lui ; sa partialité envers Tliéodebert éclata, comme aussi la tendre aflcction qu'il vouai l à Mathildc.

Cependant le vieux Lapeyrel, se maintenant toujours dans sa première règle, celle de ne se montrer à ses concitoyens que le moins possible, et redoutant en ce moment les questions que les oisifs s'empresseraient de lui faire , sortit par l'issue des boulevards, et gagna ainsi Thôtel de Pamiers. Comme il rentrait dans la ville par la porte de Toulouse, il vit MM. le grand-bailli de IMorée, le vidame de Tarascon et le vicomte Sylvère , qui tous trois à cheval tournaient dans la petite rue du derrière de la place.

Sa joie, à la vue de leur départ, fut extrême ; il préfe'rait trouver seul le baron, et jamais il ne serait entré plus heureusement dans Tliôtel de Pamiers. Comme il était sous le vestibule, Norbert , l'ayant aperçu, vint à lui. Lapeyrel, cherchant a le gagner par des paroles affables, s'avisa

de le complimenter comme si c'était le valet qui fût de retour d'un voyage d'outremer. Le parfait domestique depuis longtemps partageait la haine de ceux de Saint-Félix contre leur heureux compatriote , non qu'il lui en voulut pour son compte, mais parce qu'il était indigné a la pensée qu'un si petit compagnon possédait une aussi énorme fortune, tandis que ses maîtres s'approchaient chaque jour de la perte totale de la leur.

Ses réponses, en conséquence des complimens obséquieux dont Lapeyrel le combla , furent sèches , froides et concises j néanmoins il apprit, en retour des questions relatives au chef-su prcme du noble manoir, que mesdemoiselles de Lavaur, de Salles et de Sainte-Gabelle étaient 'a l'église avec la comtesse Lucienne, que la Baronne était enfermée avec la duègne ^

que ces jeunes maîtres (il mettait le Grand-Bailli sur la ligne du Vicomte ) venaient de partir dans le but d'aller l'aire une visite au château de Montégut, où ne'anmoins ils ne resteraient pas à dîner, car on attendait ce malin même , ou au plus tard dans l'après-midi , le vieux marquis de Maurëmont, ancien chef d'escadre çt cordon-rouge , avec son fils , jeune homme de la plus belle espérance. Ces Messieurs amenaient avec eux le vicomte deBorrassol, chevalier de Malte, leur voisin de campagne.

Lapeyrel, bien instruit, admira le concours de son étoile qui le faisait arriver si à propos ; car à quelle époque aurait-il fallu retarder la communication, puisque l'on élaik chea les Pamiers à la veille de recevoir de pareilles visites , trop agréables aux maîtres du lieu pour quils ue

fissent pas tous les efforts possibles afin de les prolonger? Il pria presque hum'* blement Norbert d'aller prévenir le Baron que son ami et camarade de ses jeux d'enfance était a l'attendre dans le salon.

Une grimace involontaire , échappée à la gravité permanente du vieux valet de chambre, protesta dans son esprit contre tout parallèle , tout rapprochement indécent, selon lui, entre son illustre maître et l'obscur fils d'huissier, qui devait uniquement à ses richesses l'accueil poli qu'il recevait. Cependant, lui aussi, trop civil pour pousser son dédain et sa colère jusqu'à rimperlinence visible, se contint dans sa froideur cérémonieuse, avança un cabriolet à Lapcyrcl , un fauteuil lui eût paru trop honorable ; et cela fait, il cnilra dans la chambre du Baron, où se trouvait aussi madame de Pamiers , ainsi que les

- oc -

autres de leur nôrn, hors Sylvèie, ignorant encore la nouvelle scandaleuse qui remplissait tout Saint-Fclix.

— Voilà un homme bien poli, dit le Baron j il arrive celte nuit dernière , et déjà il vient me voir : je suis fâché de m'étre laissé prévenir.

— Engagez-le, mon ami, à notre soirée de tantôt ; ces prévenances légères flattent toujours les gens d'esprit.

— 11 paraît , repartit le Baron , qu'il nous revient , et grâce à la fortune honnête de poids, au moins, je tiens de cet aimable compatriote que le père et le fils ont dans ce dernier voyage plus que doublé le fonds de leur richesse , déjà colossale.

— Que Dieu la leur conserve , répondit la baronne ; bien mal acquis ne pros...

— Chut, il est la, il peut vous enten-

dre, et je serais au désespoir de changer en humiliation sa démarche toute de politesse.

— Et moi aussi, croyez-le bien . Au fond , c'est un assez bon homme ; et si ce n'e'tait sa bru , et si son second fils valait le sauveur de notre Lucienne... C'est un noble jeune homme que Théodebert.

— Plus raisonnable qu'on ne l'est à son âge... Mais son éloge prolongé serait manque d'égard envers son aïeul... Bonjour, chère amie.

Et le baron passa dans le salon après avoir baisé teridremcnt la main de sa femme ; ni Tun ni Tautre ne se doutaient que leurs derniers propos avaient élé entendus deLapeyrel; le hasard, tandis que luise promenait dans le salon, Pavait rapproché de la porte entre-bâillée de la chambre des nobles époux ; et la voix

haute de ceux-ci venait de porter dans son oreille l'éloge mérité de Thcodebert. La joie qu'il en ressentit fut mêlée d'amertume j car vu le motif de sa visite présente, il aurait souhaité ardemment que la même bienveillance se reportât sur Aristide, puisque ce serait ce dernier qui peut-être s'allierait aux Pamiers.

Les deux vieillards se traitèrent avec cette courtoisie affectueuse et réservée tout ensemble que le baron employait envers un homme que , malgré lui , il ne pouvait s'empêcher de voir comme son ancien camarade de plaisir aux jours de leur enfance ; et cette vénération respectueuse , non sans mélange d'une sorte de familiarité , reposait d'une part sur ces mêmes souvenirs/etdel'autresur l'aplomb que la fortune inspire à ses favoris.

On ne parla d'abord que du plaisir de

se revoir , des iucidens du voyage , des événemens qui avaient eu lieu à Saint-Félix, de don Lobranos , et surtout de Théodebert ; de Saint-Aurèle aussi , et le baron manifesta sincèrement son vif regret d'avoir été devancé dans cette première visite qui , du reste , lui procurait de la part de Lapcyrel le désir bien partagé du maintien des relations agréables entre les deux familles ; ces deux mots-ci néanmoins furent escortés d'un demi-sourire qu'un geste de la main lâcha de dérober aux yeux du visiteur j car le baron n'avait pu retenir complètement son hilarité au sujet d'une pluuse qui mettait sur la même ligne les desccndans des princes de Foix et ceux d un huissier de campagne.

Lapcyrel, très encouragé par cette franchise affectueuse , commença son entrée

en jeu selon les règles communes ; il raconta le résultat de sa course à Milan , et celle de son fils aux confins du Dannemarck. L'un etl'autre avaient, grâce à Dieu, fait si bien leurs affaires , que chacun des trois enfans auraient en mariage cinquante mille e'cus de rente annuelle , somme qui serait augmentée pour l'aîné du quart total de la fortune , et portée dès à présent à deux cent mille francs de revenu pour celui des frères qui ferait le premier un grand mariage ; de plus , on réservait le capital de deux millions en représentation du douaire et des droits de madame Saint- Aurèle ; et le père et le fils, en établissant les trois enfans avec cette munificence royale à Saint-Félix , n'avaient garde néanmoins de se démunir ; et la"part qu'ils se réserveraient afin ! de passer confortable-

ment le reste de leur vie , ne serait pas certes la moindre.

— Voila bien les richards parvenus, se disait à part soi le vieux baron, regrettant malgré lui que ses descendans n'eussent pas à recueillir de lui un héritage aussi opulent; mais aussi ne voulant pas laisser connaître son envie très innocente et dépouille'e de toute basse jalousie dont son cœur généreux était incapable , il s'empressa de dire , dès que Lapeyrel eût achevé ces détails :

— Que sans doute les partis ne manqueraient ni aux jeunes Saint-Aurèlc ni a leur gracieuse et charmante sœur.

— Il est vrai, monsieur le baron , que depuis Hambourg à Milan , en passant par Paris, et de la capitale du royaume d'Italie à Saint-Félix, les propositions relatives à l'établissement de ces cbers en-

fans ont été multipliées et fort belles; mais ni Saint-Aurèle ni moi ne voulons nous séparer de ces troM^bonnes créatures; notre gendre, nos brus seront choisis , Dieu aidant, parmi nos compatriotes ; et puisque le Ciel a permis que nous pussions ne pas avoir besoin d'exiger de ceux-ci cette dot si recherchée maintenant ; nous avons résolu de ne nous attacher qu'à la giandeur des familles qui nous admettraient Ulhonneur de leur alliance.

, — J'entends, répliqua le baron; mademoiselle jMalhilde est destinée à un maréchal d'empire et vos belles-tilles vous viendront du sénat ou du conseil d'état.

L'avenir est sans cloute couvert de

ténèbres , et les mariages sont écrits dans le ciel, répondit Lapeyrcl en souriant; néanmoins , pour deux de uics petits enfans , nous aurions des vues plus rappro-

chées; par exemple , bien qu'Aristide ne soit pas l'aîné , il paraît devoir s'engager avant son frère dans les nœuds de l'iiymen , il a fait un choix tellement flatteur pour nous , tellement conforme à nos secrètes pensées, que nous augmenterons sa portion de cinquante mille francs de rente, et que sa mère le désignera en qualité de son futur héritier.

vu.

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