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avec ce ton de bienveillance si familière aux nobles de haute volce envers leurs inférieurs, vas attendre avec Norbert que mon petit-fils contente ton maître ; et toi , mon contemporain , fais goûter à ce jeune homme une bouteille de notre blanquette de Limoux, de celle que mon cousin de Bellevège nous envoya l'an passé, ou de
celle de Ma foi de toutes deux, si
la première met en goût d'entamer la seconde.
Les deux domestiques disparurent. Dès qu'ils eurent fermé la porte , le Baron dit à son petit-fiIs , qui tournait la missive dans ses mains :
— Sylvcre , n'es-tu pas curieux de lire ce que ton ami te mande ?
Le Vicomte, sans parler, donna le pli à son aïeul, qui, charme de cet acte de confiance , Ten remercia par un signe de
tête accompagné trim sourire gracici;x.
Il brisa l'enveloppe : et deux lettres s'en échappèrent; une écrite sur du papier commun et en caractères évidemment contrefaits ; c'était une des copies de Tépître anonyme et infernale que MoUeau d'abord^ et d'autres ensuite, faisaient courir dès la veille. Celle-là était à l'adresse de Théodebert Sainl-Aurcle ; une rasre forcenée en avait dicté les expressions : Satan n'aurait pu, avec pins desprit sans doute, répandre un plus odieux venin,
La deuxième était de la main de Tbéodcbcrt ; elle disait :
« Mon ami ,
» Je t'envoie la pièce ci-jointe; je n'y
» comprends rien, tu me l'expliqueras
» peut-être. Sois bien sur d'avance que je
» croirai plulôt un seul mot de toi que 11. iO
» cet horrible ramassis d'épouvantables » mensonges. Ce jour me serait-il fu- » neste de tout point ? J'attends ta ré - M ponse avec impatience.
»... Mon père rentre , il Ui 'apprend » avec quelle bienveillance les liens l'ont » reçu : te voilà mon beau-frère . . . En » vérité, j'ai honte d'envoyer ce fatras. . . » nous en rirons ensemble... Mon frère » est donc remis à la détermination de » madame la comtesse Lucienne. . . que » mon pauvre cœur est troublé... On ■ cherche Aristide pour l'instruire du ré- » sultat de sa démarche j et E!oi , que B j'expédie en courrier, nous instruit que » son maître vient de partir pour No- » relie... A sa place, je serais déjà à » riiôtel de Pamicrs.
» Adieu, ton ami et ton frère de choix. » Ah! si. . . Adieu.
» Théodebert, »
— Ma foi, dit le Baron , si Rose nous revient ce soir, elle aura un chevalier.
— Piose ? demanda Sylvère .
— Elle vient de partir, elle aussi, pour Norelle, sa mère l'ayant fait demander. . . Mais à quoi bon s'occuper d'elle. . . que vas-lu répondre à ton ami... Et vous, frère et fils, que vous semble de la chose?
— Que d'abord Sylvère n'a plus le droit de prendre sa volée , répondit le Vidamc ^ partir après une pareille lettre, ou voir son écu Llusonné brisé par la main du bourreau j la dégradation serait égale.
— Vous avez raison, neveu, dit le Grand- Bailli , notre enfant doit une explication à Théodebeit; assurément, rien dans la missive de celui-ci ne ressemble à une provocation ^ c'est lu bonne h-tlre d un parfait ami, il ne fuul pas moins y répondre. Or, et attendu que nous sommes ici , lui, Syl-
vère à part, vu sa qualité de partie en cette sotte aflfaire , trois gentilshommes d'assez bon aloi, pour nous constituer en tribunal de point d'honneur, je pense que le Vicomte doit se soumettre à nos conclusions ; elles sont, n'est-ce pas^ cher frère et belliqueux neveu, que l'honneur, la vertu, la délicatesse, la galanterie chevaleresque , l'amour , sont d'accord avec nous pour ordonner, sous onze jours , un mariage entre le vicomte de Pamiers , assisté de tous ses parens , et la demoiselle Malhilde de Saint-Aurèle-Lapeyrel , qui apporte une dot énorme ( au-delà de quatre inillions de capital ) , des qualités précieuses , de l'esprit , une éminentissime beauté, reste intact, et munie de son innocence, modestie, pudeur virgin. . . en un mot, de tout ce que lui conteste momentanément le chœur des badauds de la
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ville, et cela par la faute, la grande faute, la très^grande faute de notre pelil-fils et neveu, qui a prc'féré sortir par une fenêtre, lorsque la volonté des parens lui laissait toutes grandes ouvertes les portes extérieures, et même celle de la chambre à coucher.
— Mon frère a raison , dit le Baron ; embrasse-nous, Syivère, et viens avec nous tous chez les Parisiens leur demander Mathilde. . .
— Jamais. . . jamais. . . j'en suis indigne, s'écria Syivère, qui en même temps ouvrit une porte et quitta précipitamment le salon.
— 11 est fou, reprit le Baron.
— Mon père accuse vrai, ajouta le Vidamc.
— Non, réparti! le (^rand-Bailli , il ne déraisonne pas. . . où vous voyez halluci-
nation, je n'aperçois qu'nn mystère obscur, incompréhensible... Mais failes-y donc attention : elle est belle, charmante, spirituelle, sage, vertueuse; il le dit, l'atteste, le jure, il l'adore. . .
— Et il la refuse, mon frère-, n'est-ce pas l'acte d'un insensé?
— El si c'était celui d'un cœur exalté par un noble sentiment mal entendu, par un excès de délicatesse, notre cher enfant, lui à son tour si gracieux, si pur, si loyal, si franc, serait-il pire que Lovelace ? Et quand il a eu entraîné une jeune fille confiante en sa foi^ alors il la repousserait, la déchirerait, l'écraserait sous son mépris. Sylvère est incapable d'une infamie pareille, je ne l'accuse que d'être trop altaclié , au contraire, au point d'honneur. . .
— Mais, dit le Vida me, les Lapeyrcl se
conlenteronl-ils de vos belles paroles? La réputation de Mathilde est perdue dans Saint-Félix, ses deux frères doivent la venger. Dès-lors le mariage de l'un d'eux avec Lucienne ne peut plus avoir lieu, soit que Sylvère succombe, ou qu'il soit vainqueur.
Le Grand-Bailli et le Baron allaient répondre, lorsque madame de Paraiers, ses trois filles, mesdemoiselles de Lavaur, de Salles et de Sainte-Gabelle, et sa petitefille, la comtesse Lucienne, arrivèrent tu» multueusement dans le salon ; elles venaient de la maison curiale, où s'étaient rassemblées les confréresscs du Sacré- Cœur et Trcs-Salnt-Sacrcmcnt, et oii , à la très grande majoritc , on avait décidé l'exclusion de mademoiselle de Saint- Aurele, dont la conduite scandaleuse éclatait de toutes parts. Madame de Pamiers,
que cette aventure désolait, .nyant seule et très infructueusement soutenu la jeune fille , s'était retirée avec consternation et rentrait le cœur brisé.
— Est-ce vrai , dit la baronne en s'adressant à son fils ; est-ce vrai que Sylvère déshonore deux familles , l'avoue-t-il , le nie-t-il ?
— Mère grande, il est incapable de cette infamie 5 répartit vivement Lucienne , on le calomnie autant que Matliildej je vais aller le chercher et il nous contera. . .
— Qu'il a commis le crime!... oui , ma femme, oui, mes filles, et ce qu'il y a de pire, c'est qu'il refuse de le réparer.
— Lui, Sylvère ? — c^est impossible ; — il aurait eu un tel courage... on vous a trompé, il a ttop d'honneur.
Ainsi s'élevèrent a la fois cinq voix féminines pour défendre leur parent chéri;
mais à quel excès d'accablement tombèrent-elles quand le baron, demi -impatienté de leur incrédulité bienveillante, leur eut redit presqtie mot à mot la scène qui venait de se passer.
Lucienne , mieux que les autres , aperçut en arrière le duel dont son îiieul ne parlait pas : elle voyait une barrière insurmontable s'élever entre deux familles nécessairement ennemies , et le sang d'un des trois jeunes gens couler; peut-être le sacrifice ne s'arrêterait pas à la première hécatombe.
Un cri, tout-a-coup, se fit entendre dans ranticbambre, un cri aigu, douloureux, impératif tout ensemble ; un second le suivit, les personnes réunies dans le salon et déjà épouvantées avec juste raison , allaieiît passer l'ans cette salle, lorscjue la poric fut ouverte avec violence et Ion vit
entrer Mathiîde, qui tenait Sylvère parle bras et accompagne'e elle-même par don Lobranos.
Un chagrin profond , un mécontentement sévère se peignaient sur les traits de celui-ci ; on y remarquait en outre une pitié profonde, une mélancolie douloureuse 5 qu'il y avait de tendresse et d'intérêt dans les regards qu'il lançait involontairement sur le Vicomte. Ce dernier, plus pùle qu'il ne devait Iclre au jour terrible oii Ion couvrirait son front du suaire de la mort, frémissait, tressaillait , et laissait échapper des mouvemcns convulsifs qui exprimaient la violente agitation de son ame; ses yeux à demi-baignés de larmes, roulaient tristes, mornes et dépouillés de tout leur éclat; ses lèvres, bleuies par reflet delà torture intérieure, étaient jaunes dans les coins ; des taches de sang fouet-
taient ses joues; il coulait de son front une sueur froide et de cadavre; ses mains, dont la blancheur avait quelque chose de livide, titillaient involonlairement; le sang, arrêté sous les ongles, les rendait noirs et les cernait de larges marques blanches; son corps ému, vacillait sur ses genoux flageollans. Mille sentimens , mille passions agitaient son ame et se reflétaient tour-à-toîir sur sa physionomie mobile ; il voyait sans que rien fixât son rayon visuel; entendait les paroles comme un vain son. Hors d'état d'ouvrir la bouche, que pour en laisser échapper autre chose que des sanglots étouffes , on entendait le clioc de ses dents, claquant les unes contre les autres avec une violence qui faisait mal à ouïr. INlais si le vicomie de Pamicrs présentait l'image d'un coupable réel, amené en présence de son juste et prochain supplice.
Tensemble de la jeune Mathilde respirait à la fois la pudeur indignée , l'amour, devenu courageux à force d'infortune. La vertu, rinnocence, paraient son front et resplendissaient dans ses yeux ; forte de son bon droit, calomniée outrageusement, elle préférait a un amant la conservation de sa pudicité. Sa démarche était vive, hardie et non pas pourtant effrontée, sa tête s'élevait fièrement vers le ciel a qui ses yeux réclamaient une vengeance impérieuse quand ils ne se portaient pas à l'entour, alla dy protester de sa candeur , et de l'abomination des calomnies , dont on la rendait le but. Ses prunelles étaient deux brasiers ardiMis , et son visage pourpre, ses lèvres violettes etle gonflement des veines de chaque tempe, ne faisaient que trop connaître quelle tempête on venait d'élever dans son sang. Une de
ses mains serrait fortement le bras opposé de Sylvère, et dans Tautrc, elle tordait, froissait , déchirait un papier, autre lettre anonyme qu'une de ses amies prétendues lui avait confié malicieusement.
— Oui , dit-elle d'une voix saccadée et en continuant de s'adresser a Sylvère qu'elle avait rencontré dans la cour, lorsqu'elle venait suivie de don Lobranos et qui avait fait mine de l'éviter ; oui , monsieur, c'est moi, moi qui viens chez vous et en présence de vos parens, de tous les habitansdc Saint-Félix s'ilétait possible,vous demander une explication que vous ne pouvez refuser. Madame la baronne , poursuivitelle en changeant début, cette fois, M. de ramiers, mesdemoiselles, qui m'honoriez de votre amitié, vous , messieurs, dont j'avais du moins l'estime, apprenez que Ion m'a ravi mon avenir, un monstre. . . Oh!
non, monsieiirle Vicomte, ce n'est pas vous quejequalifie ainsi, votrebouche n'apum'insulter si barbarement ; un monstre, dis-je, sans pitié pour ma jeunesse, pour ma réputation, m'a souille'e, m'a flétrie : il a dit, et mille ont répété que sortant des bornes de la pudeur, j'ai depuis plusieurs mois introduit un homme dans. . . la maison de mon père; il en a menti, l'infâme, et il dit pourtant, monsieur le Vicomte , que cet homme, c'est vous; p^irlcz, rendez-moi témoignage; dites, dites la vérité. .. vous hésitez. . . vous vous taisez... Ah! que je suis malheureuse et que vous êtes cruel.
Trompée dans son espérance, accablée par cette hésitation à laquelle la fille vertueuse ne pouvait croire, IMathilde succomba sous rimpéluosilé de son émotion , et après avoir poussé un cri déchirant et affreux , elle forma ses yeux , pencha
sa tête, et serait tombée sur le parquet, si mesdemoiselles de Lavaur , de Salles, de Sainte-Gabelle et la comtesse ne l'eussent retenue dans leurs bras et conduile , avec l'aide du Vidame et de donLobranos, jusques sur Tottomane voisine.
Tandis que des soitjs empressés lui étaient prodigues, l'Espagnol raconta Ii la famille; quil se trouvait seul avec Malliildc lorsque M. Lapeyrel était rentré ; celui-ci, au lieu de prodiguer à sa petite fille les caresses accoutumées, n'avait fait que lui lancer un regard furieux, et s'excusant auprès de son hôle de ce qu'il ne s'arrêtait pas, aviit aussitôt traversé le salon et était enlré dans l'appartenientde son fils et de sa bru .
Malliilde, étonnée de cet accueil nouveau, s'en aûligeait auprès de; don José • ce dernier qui n'en soupçonnait (|uc trop la
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cause, reculait à la lui faire connaître, lorsqu'une amie, une de ces amies prétendues qu'avec plus de raison l'on qualifierait d'ennemies véritables, accourut heureuse de déchirer un cœur trop rempli de félicité; elle connaissait la calomnie, elle possédait une des lettres malfaisantes , elle savait ce qui se brassait dans ce moment en la confrérie des vieigcs, des veuves j et en embrassant INIathilde , en la comblant de paroles affeclueuses, elle lui enfonça le couteau dans le sein, lentement, par degrés, et avec un calcul parfait
de méchanceté scélérate.
Juger ses intentions, les punir en les lui
révélant, car rien ne frappe aussi bien le
lâche , l'ingrat et le corrupteur que de
leur laisser voir qu'on lit à cœur ouvert
dans leur perversité; chasser cette infâme,
retenir la lettre et prendre la résolution
de contraindre le vicomle de Parniers à lui rendre riioniieur, tout cela fut instantané dans Mathilde ; elle conjura don Lobranos de ne pas Tabandonner ; et lui, qu'un tendre intérêt conduisait vers elle , ne lui refusa pas sa demande , et tous Us deux renconlrèrent Sylvère comme il sortait de riiôtel.