UN COUP DE THEATRE
Qu'il y a dans le cœur des ressorts étranges , et combien ils nous étonnent , lorsqu'une main habile sait les faire jouer à propos.
{Recueil de iMaximes.)
De plus en plus anéanti par ce qui se passait autour de lui , par la véhémence de cette nouvelle attaque , par tout ce que son propre cœur lui disait, le jeune gentilhomme ressentit pendant une minute
l'envie folle et criminelle d'attenter a seè\ jours, afin de sortir instantanément du labyrinthe dans lequel il s'était perdu; mais la réflexion tarda peu k lui montrer tout, ce que cette action aurait de condamna- Lie. Piendrait-elle Tlionneur a Matliilde f> Sauverait-il le sien ? Que deviendraient. segi parens , et son ame elle-même ? PouvditrI» il fuir les embarras qui TenvironnaienAi.?. Les frères de sa victime ne seraient-ils pas en droit d'accuser son courage? 11 fréaùt) de cette pensée d'hallucination 5 mais :ett.< y renon'darit, que lui realait-ilià faire? M*rr-^ thiUle. était présente ) elle rcclamaitj i^t\ périeusement une justice que nul ne pou-. viîL lui rcffiiser , et elle le faisait encore devant un audilouc dont, cerle*, Syl-,| vère ^ ne se sentait pas la force de dé- , cliuer riidluencc; tous les eiresiqu'il ché- ; rissait par dessus las autres âe trouvaient
là ; tous le blâmaient , se prononçaient contre lui^ et sans cloute tarderaient peu à exiger de lui une réparation que les circonstances rendraient indispensables.
Mathilde, dominée par son émotion , était tombée évanouie , ai-je dit. La baronne, la confiant aux soins de ses filles et de la comtesse, vint à Sylvère , et, le prenant par le bras :
8*'^— Qu'êtes-vous ? lui dit-elle ; un noble Caballero ou un Marano. Assurément vous avez eu tort de promettre mariage a cette jeune fille; mais la faute faite, vous^ la réparerez sous peine d'encourir mai malédictions aup oohèv\ oau Jnumagu'ji'i'jq tj i — Vicomte , dit a son tour l'Espagnol/ je vous en supplie , revenez à vous ; acceptez pour femme cette infortunée, et ma fortune entière vous est acquise à ce prix. > h' — Sylvère, dit aussi Lucienne, Sylvère,i
auras-tu un cœur de rocher? Tu aimes Malhilde cl lu la dédaignes. Quoi! elle est innocente , car je la crois , et lu la traites comme si elle était coupable. Que s'^est-il donc passé entre vous deux. . . Mon frère, la voici qui revient îi la vie , achève de la lui rendre ou de nous plonger ensemble dans un désespoir affreux.
— Mon neveu , dit le vicomte de Tarascon, le vin est tiré, il faut le boire; cette alliance sera le châtiment de votre faute -, vous ne pouvezla refuser plus longtemps.
— Vicomte , veux-tu souiller la pureté de notre blason, ajouta le grand-bailli de Morée.
— Mon petit-fils, dit le Baron en élevant la voix , et avec une énergie qui ne permeltait plus la résistance ; allez prendre la main de mademoiselle Saint- Aurèle, €t conduisez cclie-ci devant votre aïeule
^toioi, à qui Yous la présenterez comme
létanti vOîrQ- femme 5 obe'issez,
;. , iTqus les yeux s'attachèrent à ce moment
;Sur Sylvàre ; Iqu$ 1,<?s cœurs frémirent a la pQs^ibUilé de la persistance de sa rébellion ; liû-n^cmp , épouvanté de ce qui résulterait d'upe r«îvolte prolongée , se consulta, frémit ; pyis tout à-coup un éclair ijluminî) ^çs yeux ; ii marcha vers l'ottojpa,qe pi^ Jklalhilde était encore a demicouchéçjiej;, s'adressaqt à cette infortunée: .,,— JMademoiselle , dit-il d'une voix HQyée de Jijirmcs ; voulez-vous m'accorder un, çfjtre^ipn. secret \ mais sans sortir de ce salon; il sufTua que nul ne puisse nous entendre : notrp sit^qtion alTreuse doit être ^fl,^i|;cie,.. et, lQV?,q"<i je Yous aurai parlé, lp|-^qne ypus aurez appris ce qui me reste ^ Yçiys dire ; si alors vous persistez à cxi- £.çi: ide^pi uaç réparation quelconque , je
jure devant Dieu de ne pas vous la refuser... Mademoiselle, ah! je ne saurai jamais maudire assez le jour abominable où je suis né !
Ces paroles véhémentes , mystérieuses, etquij loin de rassurer les esprits, portaient dans tous une nouvelle inquiétude , retentirent péniblement dansTamedeMathilde; néanmoins , lorsqu'aussitot elle vint à réfléchir à sa propre innocence , elle se flatta que ce que Sylvère allait lui dire ne servirait qu'a mieux faire éclater celle-là j aussi, prenant du courage de l'exc<^s même de sa douleur, elle se lova lentement, et ses yeux interrogèrent la baronne de Pamiers. Cette noble dame la devinant :
— ]\Ion autre fiUc, lui dit-elle, puisque cet iiisensé ne peut redevenir raisonnable, qu'après avoir d'abord imploré votre pardon particulier, qu'il en soit fait selon son
désir; mais qu'auparavant il mette bien en sa pensée qu'il ne peut sortir d'ici qu'avec le titre de votre époux.
Toute la famille, augmentée de don Lobranos, se retira en masse vers les fenêtres de ce salon géant, et construit dans des proportions que Ton ne connait plus dans noire architecture moderne; trente-six pieds environ formaient la distance qui séparait les deux groupes; car Sylvère, sans oser offrir le bras ou la main à Mathilde, l'avait déjà dirigée vers la partie opposée où s'ouvrait la porte donnant sur la salle à manger,, et par laquelle on communiquait avec l'intérieur de la maison.
Mathilde était debout et adossée a une dormeuse , sorte de sopha moins large ou deux personnes pouvaient sasscoir ; son visage , baigné de larmes, mais où l'espérance renaissait, était placé de manière à
ce que la famille de Pamiers en voyait le jeu elles émotions. Le vicouite , au contraire, tournait au trois quarts le clos aux siens, ce qui ne leur permettait pas délire également sur sa physionomie expressive.
L'anxiété de don Lobranos , celle des autres parcns de Sylvère , augmentèrent au lieu de diminuer. . . A chaque parole que celui-là disait à mademoiselle Saint- Aurèle ; on voyait celle ci perdre par degré cette satisfaction passagère qui venait de rayonner en elle ; une pâleur plus mortelle couvrii' ses joues, et des larmes en plus grande abondance couler de ses yeux ; bientôt même on la vit tressaillir, trembler avec une telle véhémence que , ne pouvaiil plus long-temps demeurer debout, (>llese laissa glisser sur la dormeuse; là, elle resta immobile, glacée, la tète abaissée, les bras pcndans , et dans la po-
sillon cTim cadavre auquel le trait de la foudre vient (rarracher la vie. Sylvère eut tout le loisir de lui parler, et quand il eut achevé, il ouvrit la porte rapprochée de la place où ils étaient, et il disparut.
La compagnie , terrifiée par la contenance de Mathilde , avait vu Sylvère s'éloigner sans faire aucun mouvement pour le retenir. Cen'élait plus cette jeune fille de tantôt, vive , pétulante , qui, pour l'intérêt de sa réputation , avait pris l'énergie de l'autre sexe: c'était une automate , une statue pâle, froide, silencieuse; chacun de ses traits exprimait une consternation désespérée ; on devinait facilement que le Vicomte n'avait pas eu de peine à faire passer en elle sa conviction fatale ; que désormais ils ne devaient plus rien être l'un à l'autre. Oui, il n'y avait plus d'amour au fond de ce cœur briséj
mais combien de douleurs amcres s'y étaient in tioduiles ; (ju il devait être atroce le chagrin sous lequel mademoiselle Saint- Aurèle était abattue !
Lucienne et don Lobranos furent les premiers qui se déterminèrent à la rejoindre silencieusement. Ils s'approchèrent j i'un s'assit sur le bord de la dormeuse : c'était TEspagnol j l'autre , plus hardie, posa la main sur son épaule , et, la regardant avec l'expression dun tenilre intérêt , lui demanda si elle ét.iit contente de ce que Sylvère lui avait dit.
— Ah! j'oubliais , repartit .Malhilde en se levant et en donnant à ses paroles une exj)ression déchirante; ah! j'oubliais que M. ïo. vicomlc do Pamiers m'avait chargé du soin de le justifier, et je dois le faire. . . Oui, dût ma tombe s'ouvrir aujourd hui devant moi, si je refusais d'être
sa femme, je ne pourrais m'empécher de repousser avec horreur l'hymen qui nous lierait Tun à l'autre; jamais il ne sera mon mari ; jamais je ne porterai son nom ; et, quant aux événemens de cette nuit fat.ile, quelque soit le jugement que l'on porte sur moi , je ne daignerai ni le combattre ni le confondre . Mesdames de Pamiers , monsieur le Baron , messieurs le Grand- Bailli, le Vidame, et vous, noble étranger, vous tous enfin qui me combliez de vos bonte's, c'est à genoux, devant vous (et elle fit mine de se jeter à terre, acte auquel don Lobranos s'opposa) que je vous conjure de cesser de persécuter monsieur le vicomte de Pamiers dans le but flatteur pour moi, sans doute , de rétablir ma réputation, il supporterait inutilement votre persistance. Je jure, devant Dieu qui m'écoute , et je vous prends tous à témoin,
vous donlVestime m'est plus précieuse que cette vie que je vais perdre , que je jure en face de Dieu , le garant éternel de ma promesse inviolable, que Mathilde Saint- Aurèle ne sera dans aucun temps l'épouse du fils de cette maison-ci. . .
— Vous aussi desirez, ma chère amie, dit Lucienne , qui , avec son mouchoir, cherchait depuis quelques secondes à fermer la bouche de Mathilde ; songez , pauvre créature , que vous êtes sous l'impression de l'orgueil révolté ; votre amour-propre s'indignant de quelqu'injustice de mon frère , vous montre en barrière infranchissable un faible obstacle, -t^^ '^^-
' — Je le répèle , dit Mathilde, ce sera moi qui constamment refuserai Sylvcre de Pamiers... Et vous , don Lobranos , vous qui êtes mon appui à cette heure
fatale, arrachez-moi au juste courroux de mon père , de mon aïeul , de mes frères , obtenez d'eux tous qu'ils m'autorisent à me rendre à Toulouse , au couvent de Saint- Antoine , où je veux consacrer ma vie à Dieu.
L'Espagnol allait parler lorsque le Baron, s'approcliaiit de JMatliilde, lui dit impétueusemcuL :
— Mademoiselle , vous et Sylvère êtes deux enfans auxquels leurs parens ne laisseront pas le pouvoir d'agir au gré de leur extravagance ; vous avez été promise à mon petit-fils , il vous aime , vous ne le Laissez pas, peut-être... Ohl monDiçu!' je consens que vous le di'testiez maintÇ"; iia^l j.fliai^î Y,9)u^ Vai^iicz il j a unejicure, e^.c^lja, suffit ; ou ne vpjus laissera pas.Tujn: et TauH^er désUonorcr ainsi deux familles y vous çtesix:i dans ^ voire,, et vous y. i^pt/^
terez jusqu'au moment où votre père et monsieur votre aïeul auront résolu de votre sort.
Cela dit , il sonna ; Norbert accourut ; il lui demanda où était le domestique de M. Saint-Aurèle ; et ayant appris qu'Éloi était encore dans la cuisine à attendre la réponse du Vicomte, le Baron donna Tordre de le faire venir , et quand le garçon eût paru :
— Mon enfant , lui dit-il , va-t-en tout de suite trouver messieurs Lapeyrel et Saint-Aurèlc, dis leur que je les prie de m'atlendre, que je vais aller les rejoindrej lu reviendras plus tard si M. Théodebcrt te renvoie.
Eloi, respectant ce mélange de bonhomie et de dignité , laissa la mission principale qu'il venait tempr»r , et il s'éloigna rapidement ; puis , sur nn sigric
ûu chef de la maison, Malhiltle fut amenée par le groupe des femmes clans la chambre de la Baronne ; il ne resta dans le salon qne messieurs de Pamiers et l'Espagnol ; alors le Baron s'adressant à ce •dernier :
— Signor , lui dit-il , que vous semble de ce qui se passe ; comprenez - vous le mystère qui enveloppe l'affaire de l'autre nuit? Pourquoi mon petit-fils refuse-t-il d'épouser la femme qui lui est chère ? pourquoi celle-ci, qui tout-k-l'heure aimait encore Sylvère, maintenant semble vouloir le fuir sans le détester?
— Eux seuls, monsieur, répondit don José, peuvent lever ce voile; ce qu'il cache dépasse ma perspicacité ', il doit couvrir un horrible secret.
— Vous êtes l'hôte des Lapcyrel, reprit :1e premier interlocuteur ; vous paraissez
être noire ami, du moins, je m'eii ilattc , me refuserez-vous de m'acconipagner dans la démarche que je vais faire aupiès de ces messieurs?
— Votre confiance m'honore à tel point, que je vous accorderais ce qui me serait le plus de'sagre'able aujourd'hui. Au contraire , une affection sans cause extraordinaire m'attache a la jeune Mathilde ; je voudrais son bonheur, et je donnerais , pour rassurer toute ma fortune.
— Mon désir, avant tout, dit le baron, est
d'empêcher le duel qui nous menace, et qui
serait inévitable dansle cas où mon petit-fds
refuserait cet hymen... ÏNc perdons pas de
temps, sortons; vous, M. le Grand-Bailli,
et vous, iM. le Vidamc, montez auprès de
votre neveu, emparez-vous de lui , je vous
enjoins de ne pas le perdre de vue avant
mon retour.
Le frère et le fils du Baron, comprenant l'importance de leur emploi du moment , furent les premiers à quitter le salon ; bientôt après, le Baron et l'Espagnol s'acheminèrent par les boulevards , vers la maison Lapeyrel ; comme ils tournaient vers le nord de la ville, ils virent une calèche qui montait avec lenteur la côte de Planqués ; aussitôt don José lira de sa poche une excellente lunette accromatique, l'ouvrit, la dirigea vers ce but et aussitôt se mit à dire :
— Voilà une chose e'trange , madame Saint- Àurcle avec sa femme de chambre favorite, son cocher et son laquais parisiens, quittcjit Saint-Félix; la voilure est chargée de bagages, le moment me semble mal choisi. Où peut- elle aller?
•—Voici, répondit le Baron , qui nous le dira.
C'était M. Molleau qui , posté en avant d'eux , examinait aussi la fuite de la calèche.
— Ou plutôt qui nous mentira, répartit l'Espagnol. M. de Pamiers sourit, et néanmoins ayant abordé Molleau, le questionna sur le but du voyage intempestif de madame Saint-Aurèle .
La présence d'un membre de la famille de Pamiers épouvantait le méchant homme ; il venait de lui faire tant de malheurs, qu'il redoutait sa juste vengeance ; d'ailleurs, son collègue de Castelnaudary lui avait fait part de la manière dont on l'avait accueilli dans le logis, lui, innocent de tous les commérages, et le Molleau se mourait de peur d'une pire réception; aussi, au son de la vuix du Baron, il s'était ému, troublé même, et puis , rassuré par
le ton bienveillant du vieux seigneur, il lui répondit:
— Monsieur le baron de Foix-Pamiers , lui, la fleur de notre noblesse , sait mieux que personne qu'il n'y a rien de stable sous le soleil. Par exemple, nos concitoyens les Parisiens, viennent de sextupler leurs richesses ; on estime, et cela d'après le calcul de personnes bien instruites , qu'ils possèdent maintenant un capital de quarante à cinquante millions. Eli bien ! la discorde divise celle {'amille, et tandis que leur fille accueille, dit-on, danssachambre un illustre chevalier ; la femme , surprise ce matin avec son valet favori, a été subilb chassée par son époux et par son beau-père j et à la suite d'une scène très violente, elle vient de partir pour Paris.
— Ces personnes bien informées en ont menti indignement, répartit don Lobra-
nos furieux, et je vous charge de le dire. Quelle est donc cette rage des désœuvre's de petite ville, de vouloir tout empoisonner 5 je loge chez M. de Lapeyrel, et j'affirme que de tout ce matin il n'y a pas eu de scène en leur ménage ; mais je sais aussi que l'Impératrice est attendue à Toulouse, où l'on dit que l'empereur la rejoindra. Madame Saint Aurèle, lice avec la vicomtesse de Beauharnais autrefois , veut renoncer la vieille amitié ; elle a reçu ce malin une lettre de Joséphine et je ne doute pas que celte marque d'alTcction ne l'ait déterminée à prendre , clic aussi, le chemin de Toulouse. Ainsi , d'un voyage qui peut ajouter au bieuctre d'une famille, des harpies odieuses cherchent à en faire un motif de trouble rt de guerre intestine. Adieu, M. Molleau.
PLUSIEURS surprises;
Le livre le plus curleni à lire pour le vrai j)lii!osoplie, est celui où sont écrits les secrets et les mystères des familles.
(Recueil de Maximes.)
— Voilà un chapeau noir que vous avez fait devenir blême^ dit presqu'en riant le baron de Pamiers; au reste, vous ayez bien fait, ainsi nous devrions punir ces pestes publiques 5 y a-t-il quelque chose de vrai dans
ce que vous lui avez conté , ou bien avezvous voulu le payer en argent de sa monnaie?
— II l'eût mérité ; rincident est certain, ce qui ne l'est pas moins , c'est le peu d'amitié que ladite dame porte à sa fille. Je gage qu'elle ne s'en va qu'afin d'abandonner Mathilde et de la laisser démêler seule sa fatale fusée.
Don Lobranos avait deviné le fond des choses; la lettre, arrivée du matin même , ayant provoqué le départ de madame de Saint-Aurèle, celle-ci l'avait saisie comme une ancre de sauvetage; et, sous prétexte que la prochaine arrivée de Joséphine à Toulouse l'y appelait soudainement , clic n'avait pus été insensible au plaisir de fuir sa fdle et de ne pas assister aux scènes résultantes d'une première, sur laquelle il était bon de poser un voile plus cpaisj eu
conséquence, et sans vouloir écouler les représentations de son mari qui venait, lui aussi, de recevoir sa lettre anonyme, elle avait fait atteler sa calèche, et amenant SCS gens avec elle, était partie sans prendre congé de Mathilde qui venait, elle aussi, de quitter la maison, mais uniquement pour aller chez le baron de Pamiers.
Amesureque la querelle se compliquait, les Lapeyrel en ressentaient une douleur plus vive. Que résulterait-il de ce qui s'était passé ? si le mariage du Vicomte n'avait pas lieu, celui de sa sœur serait-il conclu? Le vieux aïeul , en rentrant , n'avait pas trouvé Aristide, et quelques mots, que son valet de chambre lui avait répété, faisaient craindre un duel prochain entre les deux frères, d'une part , et le vicomte de Paniiers de l'autre ; l'absence de Malhilde,
vu l'occurrence, l'aurait inquiété pareillement, si une soubrette ne lui eût juré que sa jeune maîtresse avait été se promener en la compagnie de don José.
Le père et le fils tenaient conseil, lorsque Eloi paraissant devant eux, les prévint de la très prochaine visite qu'ils auraient à recevoir. Cette nouvelle leur fut agréable, M. Lapeyrel surtout prétendit , et avec raison, que lorsqu'un homme de l'importance du baron se déplaçait, ce ne pouvait être pour un refus, mais au contraire dans le but de mieux consolider l'offre proposée.
— Il m'aurait écrit, s'il eut voulu me refuser, poursuivit-il; o'ii, s'il veut nous parler, cVst parce qu'il accède.
— C'est aussi mon idée, ajouta Saint- Aurèle ; mais comment prcndra-tille départ insensé de ma femme.
— Il le prendraen homme de sens, qu'il est, et qui se montrera charmé de ne pas avoir a rien traiter avec une folle pareille .
— Mon père, c'est ma femme et la mère de mes enfans. . .
— Elle ne le prouve pas, qu'elle le soit au moins de Malhilde, et son instinct. . .
Le vieillard s'arrêta et son fils le regardant:
— Père, dit-il, je crains que vous n'ayez un jour à rcnche à Dieu et à votre famille, un compte bien rigoureux.
— Tu rêves aussi. . . J'ai jusqu'à ce jour bien mené la barque; que serait-elle devenue sans 1 énorme lest , qui eu 1790 la sauva de son naufrage? d'ailleurs. . .
Lapeyrel s'arrêta, posa sa lête dans ses mains appuyées sur sa canne, et dans cette position demeura tout perdu dans ses ré-
flexions ; Saint-Aurèle allait etvenait, s'arrêtait devant une fenêtre ei examinait les passans ; son regard se portait au débouché de la rue de l'Eglise, sur la place par où il attendait à voir déboucher le baron ; mais celui-ci qui évitait le chemin de Tintérieur de la ville, ouvrait la porte du salon. Lapeyrel , tandis que Saint-Aurèle jouait pour son propre compte le rùlc de Sœur-Anne de la Barbe-Bleue] au hruh que firent, en entrant, rKspa-;nol et le Baron , lui se retourna vivement, et U la vue de ces deux messieurs, courut à euxen les félicitant de leur venue bienveillante.
— J'augure bien de votre bonne démarche , poursuivit-il en s'adressant au noble vieillard ; vous ne pouvez (pie nous apporter la concorde et la prospérité.
— Je ne Iç demande pas mieux, répar-
tit le Baron ; et néanmoins je ne sais en vérité ce que je voiis viens dire, je compte, grâce à Dieu, sur la sage intervention de votre cher et digne hôte ; celui-là vous expliquera mieux que je ne le ferais, tout ce qui s'est passé depuis hier jusqu'à tantôt.
Après cette introduction, qui le posait en conciliateur, Ihonorahle Hidalgo prenant la parole, rapporta fait par fait la suite des cvénemens qui, dans un laps de temps si court, avait agité la ville deSaint- Fclix et désolé deux familles parmi celles qui habitent se5 remparts. Don Lobranos ne déguisa rien , les grands parcns de Sylvère et de Mathilde furent des ce moment instruits de ce qu'ils ignoraient , et tous rendirent hommage à la manière forme, habile et lumineuse avec laquelle l'étranger s'énonçait, et a l'intérêt partagé que lui
paraissait prendre à ceux des de Pamiers et des Lapeyrel ; cependant , à mesure qu'il avançait dans son récit , un mécontentement excessif se peignaita la fois sur les traits du père et du fils, et celui-là, dirigé non contre Sylvère que contre Mathilde, et lorsque le narrateur eut achevé, le vieux Lapeyrel répliquant :
— Don Jo.^é, dit-il, savez-vous que vous nous avez raconté une scène particulièrement romanesque j où en seraient les familles, si elles devaient être flétries ou mutilées en conséquence du caprice de quelque jeune et folle tcle? Quoi! un homme passe la nuit dans la chambre d'une jeune fille, en sort au jour et secondé par elle; cet acte coupable a des témoins, une réputation est compromise, et lorsqu un mariage est devenu Tobjct des dé.sirs de tous les parens ; les deux étourdis , au lieu de
leur rendre grâce, ne veulent plus réparer leur faute, ils s'opinlàlrcront à ne plus le vouloir. Je vois avec joie que messieurs, que mesdames de Pamiers, hors un seul, partagent mon opinion ; dès lors, nous devons être fermes et exiger une obéissance qui lavera une tache qui ne pourrait disparaître que dans des flots de sang. Monsieur le baron de Pamiers, je vous renouvelle solennellement ma demande de mademoiselle votre fille pour mon petit-fils Aristide; je sais votre réponse, madame la comtesse Lucienne décidera ce point ; toutefois vous me faites l'honneur de me dire que ce ne sera pas de vous que viendra un obstacle à cette alliance avec les miens.
■ — Monsieur , répondit le Baron , je m'exprimerai avec une franchise égale à la vôtre, aucun préjugé ne me portera ii vous
refuser ma pelite-fille; mais je crois pouvoir vous apprendre, à l'avance, que celui de messieurs de Saint-Âurèle, que vous me proposez, aura moins de chance à réussir auprès de Lucienne ; elle aussi , mon vieux compagnon d'enfance, aime à ce que je viens d'apprendre, et elle a donné son cœur à celui qui lui sauva la vie: ma réplique, vous le voyez, n'est pas un refus.
— Je savais tout cela, dit Lapeyrel en soupirant; mais mon lils et moi en avons eu trop tard connaissance.
A la suite de ce début, il instruisit M. de Pamiers, et par contre-coup Lobranos , de ce qui était arrivé et comment Aristide ayant devancé son frère, ses parens, charmés d'unealliauce avec la plus illustre race du pays , s'étaient hâtés de lui répondre favorablement^ bien quils eussent préféré
demander la jeune comlesse pour Tlie'o»
debert.
Cette révélation n'étonna pas, mais attrista ceux qui l'entendirent ; il fut convenu entre les deux vieillards et le Baron, que l'on laisserait k Lucienne, seule, à démêler la fusée, et qu'à la suite de son refus, sans doute Théodebert serait autorisé a se mettre sur les rangs. Ce premier cas traité avec une sincérité lionorable aux deux partis, M. de Pamiers, dont l'urbanité était parfaite, demanda la main de Mathilile pour le vicomte Sylvèrc ; le père l'accorda et l'on décida pareillement que l'on communiquerait aux deux frères de cette personne, la déniarclic loyale du père de l'amant; afiu de les retenir clans l'explosion menaçante de leur colire. Le baron instruisit les Lapeyrcl de la noble et franche démarche faite déjà par Théodc-
bert y elle e'pouvanta le père et l'aïeul de celui-ci et l'aïeul encore mieux que le père.
— Non, dit-ilavec véhc'mence; non, je ne souffrirai passque ce combat sacrilège ait lieu. Quoi! je laisserais périr, ou l'héritier unique d'une grande maison qui nous comble de marques de bienveillance, ou notre enfant chéri, un jeune homme qui fait notre bonheur, notre gloire par son esprit, ses talens et surtout ses vertus; je le jure, par Dieu, le duel n'aura pas lieu.
— ïgnorez-vous, dit tristement don Lobranos , la véhémence des passions humaines? Voyez votre petite fille elle-même, partageant lout-U-coup une manière de voir, qui auparavant lui était si odier.so. La jeunesse est folle; U peine si, 1 âge uiùr venu, riiomme revient a la raison dont il
s'éloigne si facilement de nouveau, quand la décrépitude approche.
— Je vous ralïïrme, messieurs , s'écria Lapeyrel ; le duel abominable qui nous
blesserait tous n'aura pas lieu Que
Mathilde ne me provoque pas. . . j'ai aussi mon secret comme le vicomte, et celui-là fera tomber spontanément le fer de la main du combattant; je n'ai pas été fâché au fond de l'âme que ma bru se soit éloignée : il est des situations qui s'aggravent par le rapprochement... mais quepuis-je?
Que dis-je, vous me regardez, mes propos vous étonnent! pardonnez-les à un père qui adore ses enfanset qui ne les perdrait pas sans désespoir.
La fin de cette phrase, ramcnantla conversation sur un terrain plus ordinaire, dissipa une portion de la surprise que son début avait inspiré aux trois autres inter-
locuteurs ; ils oublièrent presquele mystère annoncé par le vieillard, qui , après un moment de silence que nul ne rompit, se tournant vers son fils, lui dit :
— Saint-Aurèle, cliarge-toi de Théodebert, obtient de lui sa parole solennelle de ne pas se battre avant que je ne lui aie parlé ; affirme lui que j'aurai à lui dire des choses telles, que dès qu'il les aura ouïes, lui-même conviendra de l'inutilité d'un duel avec monsieur le vicomte de Pamiers.
Puis , s'adressanl à l'aïeul de Sylvère.
— Recevez, monsieur le Baron, mes remerclmens de l'asile momentané que vos dames ont bien voulu accordera Matbildc j si vous le trouvez bon, je m'en reviendrai avec vous à votre hôtel ; une explication entre moi et celle jeune fille est nécessaire,
- ÎIIG —
et si elle ne tor.rne pas à ma satisfaction , peut-être vous sera-t-elle agréable. La vie, messieurs, est semée d'étranges incidens. Bien que ce propos ne laissât pas que d'être obscur, ni M. de Pamiers, ni Saint- Aurèle n'y firent guère attention ; l'un et l'autre fermement convaincus de l'impossibilité d'empêcher un duel trop en rapport avec les mœurs modernes ; chacun connaissait le caractère de son fils , et frémissait en y reconnaissant tantdebravoure et d'énergie. Le seul, dou Lobranos, qui aimait dans Mathilde le souvenir du passé, lui qui retrouvait dans les traits de celte jeune personne les grâces simples et modestes de mademoiselle de Hauteville, s'attachait opiniâtrement à la moindre apparence en voie de réaliser la chimère. Néanmoins , quoiqu'il pût penser dans ce moment, il n'en dévoila rien, se maintint dans une
réserve prudente, et pendant que Saint- Aurèle allait chez Tliéodebert , que Lapeyrel partait avec le baron pour Thôtel de Pamiers, lui, courait chez l'abbé Vigouroux , où par bonheur il rencontra la vieille et respectable madame E.,.a, la belle-mère ; ce qu'il leur dit , ce qu'il obtint de cette dernière , je me réserve de l'apprendre plus tard au lecteur.
LE THOURON.
Il arrive par fois que le mécliant se laisse prendre dans le filet que lui-même a tendu.
(Recueil de Maximes.)
11 existait en ^ 808 , un chemin délicieux par sa fraîcheur, son ombrage et sa position pittoresque ; il partait de la maison du jardinier du Tliouron , serpentait parmi des prairies vertes , diaprc'es de
mille sortes de fleurs et bordé de hauts peupliers dont le moindre souffle du vent agitait le feuillage mobile ; il se dirigeait vers la rigole, en traversant les paroisses rurales de Cadenac et Graissens; quoique dans le bas-tonds il présentait de jolis points de vues, entr'autres, celui du château pittoresque de Saint-Félix, qui s'élevait a une hauteur prodigieuse au-dessus des promeneurs.
Cette route, ou pour mieux dire ce charmant sentier, n'était guère fréquenté que parles habitans et les propriétaires des métairies voisines ; un tout petit ruisseau errant parmi des haies vives, chargées de fruits rouges ou violatres, ajoutait à l'agrément de ce lieu. L'eau est une merveille à Saint-Félix , on en parle beaucoup , et nombre de citadins n'en ont vu que dans des cruches 5 aussi, partout où elle coule
en abondance , les amis de la nature aiment à la contempler dans sa beauté.
Ce ruisselet, plus ou moins large selon les accidens du terrain , allait se jeter dans la Mayre , rivière a demi-perdue et aux trois quarts séchée en ce qui lui restait encore d'humidité ; sa présence se manifestait par l'éclat et le velouté des prairies voisines, par la forte élégance des peupliers dllalie, par la vigueur des pousses jaunâtres des saules j dont ses flots baignaient le pied.
Parfois un couple d'amans parcourait ce sentier désert, cette solitude, néanmoins visible au regard du curieux, qui l'embrassait dans toute son étendue, du boulevard Est de Saint-Félix ou des diverses terrasses du château ; ce jour oii tant d'événemens agitaient les deux sexes et toutes les castes dans la petite ville , un chasseur, clégam*
ment vêtu , accostait a une portée de fusil du Thouron une jeune fille qu'il sennblait attendre.
D'abord seul, il avait fait mine de vouloir chasser; puis, craignant de s'éloigner du lieu où il savait que passerait l'objet de son attente, il s'appuya contre un noyer géant qui élevait dans l'air ses rameaux vigoureux^ alors dépouillés de son sombre feuillage, mais déjà rouges des bourgeons qui annonraient le printemps. Là, son imagination s'ouvrit par degré et ilse rappela une imitation de l'Allemand qu'il avait empruntée, pour la mettre en vers, à un roman d'Auguste Lafontaine, et il se mit à la chanter ainsi :