IV
Ce qui revient à dire que, règle générale, le militaire déplore sa nouvelle garnison, quitte à la regretter chaudement quand vient Theure d'eu partir.
Cette fois, au moins, les récriminations d'usage s'apaisèrent vite. Douai, avec ses facultés, sa cour, son théâtre, offrant, après tout, d'importantes supériorités sur Grasse, la petite ville embaumée, où l'on venait de passer un an.
Les officiers garçons bouclèrent leurs valises et partirent allègrement. Traverser la France d'un bout à l'autre une fois de plus, la belle affaire ! Les jarrets de sous-lieutenant ont une merveilleuse souplesse, et les jarrets de capitaine regagnent en habitude ce qu'ils ont perdu en élasticité.
Les officiers mariés acceptent d'ordinaire avec de secrètes révoltes ces formidables déplacements écrasants pour la bourse et compliqués de séparations pénibles pour le cœur.
A la surface, une résignation souriante ; il ne faut pas laisser voir aux bons camarades que la femme, les enfants, la nourrice, les colis, sont parfois des charges bien lourdes.
Au fond, le ministre de la guerre, les bureaux et leurs suites sont envoyés « à tous les diables » et même plus loin.
Au 206% un seul me'nage fit exception à celte règle commune ; ce fut celui du major Jouanny.
Le major Jouanny était un officier supérieur, jeune encore, qui, par raisons d'aptitudes administratives, avait clîoisi celte voie honorable, quoique moins brillante au point de vue de Tavancement, pour y attendre, dans une tranquillité relative, un grade plus élevé.
Ses trente-huit ans sonnés mettaient de la gravité sur son front et de l'indulgence dans son sourire, sans mêler encore un seul fd d'argent à sa chevelure châtaine, rebelle et frisée.
Il avait l'intelligence ouverte, un esprit mélhodique sans minutie, beaucoup de droiture, un caractère sympathique, dont la douceur n'impliquait pas le manque de fermeté.
Ses camarades l'aimaient cordialement, et son colonel l'estimait fort. Au régiment, c'est le critérium indéniable.
Marié depuis deux ans à une jeune et fort jolie personne, mademoiselle Jane de Nangeot, dont
4 LES MENAGES MILITAIRES.
il avait difficilement obtenu la main, le major passait pour un homme très-heureux, et l'était certainement.
Quoique la jeune femme n'eût manifesté aucune satisfaction de quitter Grasse, où les ressources de société sont assez restreintes, le major entreprit avec entrain ses préparatifs de départ.
Il fallait le voir, entouré de caisses déjà faites, les bras en avant, enfoui jusqu'à mi-corps dans une malle immense, spécialement destinée à transporter, dans le meilleur état de conservation possible, les fraîches toilettes de madame Jouanny.
Lui éviter une fatigue, lui causer un plaisir, mériter un des beaux sourires reconnaissants de sa jeune femme étaient, à n'en pas douter, le but et la joie de son existence conjugale.
Elle le regardait faire, conseillant ceci, blâmant cela, sans quitter la chaise basse en tapisserie où elle se pelotonnait comme une chatte paresseuse.
Il était difficile d'être plus jolie que Jane Jouanny dans cette indolente attitude. Son corps frêle avait un abandon charmant; sa tête fine.
couronnée de cheveux bruns, se penchait pour mieux voir, comme une fleur curieuse. Ses petites mains reposaient inactives sur la robe noire qui en doublait la blancheur laiteuse. Mon Dieu! il eût fallu être bien barbare pour demander quelque travail à ces petites mains-là.
Le major s'en gardait bien.
— Est-ce ainsi?... Ètes-vous contente?... Ditesmoi, chérie, où voulez-vous placer ces dentelles?
Elle regarda le petit paquet soyeux avec un demi-sourire.
— Oh! dit-elle, où vous voudrez, mon ami; elles ne se froisseront pas : il y en a si peu !
Oui, il y en avait si peu. C'était une désolation pour le major. Mais qu'y faire ? Aux caprices coquets d'une jolie femme la solde ne suffirait pas.
Un brin de rougeur colora son front penché vers les dentelles; pourtant il ne parut point avoir entendu, et le petit paquet, religieusement déposé dans un nid capitonné, se casa entre deux robes légères.
Sa tâche était finie. Jane le remercia gracieusement ; elle avait une voix bien pénétrante, cetle
G LES MENAGES MILITAIRES.
jolie Jane , et Tûn comprenait , en l'entendant parler, ce qu'on avait bien soupçonné rien qu'à la voir : la tendresse chaude, indulgente et sans bornes de son mari.
Elle allait et venait dans sa maison comme une petite reine heureuse , gâtée, n'ayant qu'à se laisser vivre, ignorant les moindres inquiétudes de l'existence nomade qu'elle avait acceptée, ne se doutant même pas des prodiges d'ordre qu'il fallait accomplir autour d'elle, en dehors d'elle, pour suffire à ses exigences.
Mademoiselle de Nangeot avait été élevée dans des habitudes de grandeur tout à fait en désaccord avec l'étroitesse réelle de sa position. Sa famille escomptait un héritage. Quand l'héritage fut mûi', il tomba dans la main des Nangeot sous forme de papiers timbrés et d'actes hypothécaires. Plus rien de disponible n'en restait pour doter Jane.
Un peu romanesque, mais d'un caractère excellent, la jeune fille ne fut point effrayée de cette perspective. Son nom et sa beauté lui semblaient, avec quelque raison, un enviable douaire*. l'Ile ignorait, sans doute, qu'il est une autre
sorte de positivisme dont M. Littré, le philosophe , n'est pas le vulgarisateur, et qui a gagné la jeunesse masculine sans professeurs et sans cours publies.
Les mille francs de rente que madame de Nangeot espérait, en se saignant à blanc, pouvoir constituer à sa fille, ne tentèrent aucun prétendant.
Elle fut beaucoup admirée, aimée peut-être, jamais demandée, jusqu'au jour où le capitaine Jouanny, la rencontrant pour la première fois sur le boulevard des Capucines, sentit bien qu'il venait instantanément d'attacher sa vie à cette jeune fille pâle, dont les grands yeux profonds effleurèrent les siens.
On pouvait supposer, d'après l'état de la fortune maternelle, que mademoiselle de Nangeot accepterait volontiers l'offre timide que le capitaine Jouanny n'osa faire qu'en tremblant. , 11 n'en fut rien. La mère jeta des cris d'aigle. Pas de noblesse !... La fille demanda froidement à réfléchir.
Elle avait peut-être rêvé l'amour d'un prince^ d'un ange ou d'un Adonis. Le prince n'était plus
8 LES MENAGES MILITAIRES.
qu'un modeste officier; Tange portait des moustaches assez cavalières; l'Adonis était à peinç joli garçon.
Il y avait donc beaucoup de chances contre l'amour du capitaine Jouanny, lorsqu'un ami, quelque peu versé dans les choses militaires, fit entendre à madame de Nangeot que son grand dédain était au moins inutile, puisque la faible rente future de sa fille ne constituait même pas la dot réglementaire.
En apprenant (ju'on pouvait marchander sa fille la loi à la main, madame de Nangeot fit une volte-face habile. Elle consentit... avec tant de réticences, de soupirs, de larmes, que le capitaine se crut mille fois favorisé de n'avoir plus qu'à vaincre les résistances ministérielles.
Ce ne fut point facile. Sa loyauté inflexible lui interdisait de reconnaître une dot qui n'existait point dans sa totalité. Sa vieille mère lui vint en aide. Elle vendit la moitié de son verger — sacrifice énorme ! — et le futur put glisser dans la corbeille un appoint assez rond pour satisfaire la loi militaire.
Certes, Jane eût été reconnaissante si elle
avait compris j mais elle n'essaya même pas de comprendre. Sa nature indolente et rêveuse acceptait facilement le fait accompli sans en rechercher la source. Elle estima même, dans le plus arrière repli de son cœur, qu'en sacrifiant à la fois au capitaine Jouanny son prince, son ange et son Adonis, c'était elle surtout qui devait être remerciée.
Et de fait, après deux ans de mariage, elle Tétait encore, chaque jour, avec autant de ferveur et de conviction.
Ces détails rapides suffisent à expliquer les sentiments de ce ménage; affection sincère, quoique vaguement attristée, chez la femme ; amour protecteur, illusionné, profond, cliez le mari.
Le 206® quittait Grasse le lendemain. Depuis huit jours , il n'était bruit que de ce départ ; un régiment ne s'éloigne jamais d'une ville sans y remuer mille passions. Affaires de cœur, affaires d'intérêt, c'est un événement capital.
Jane, appuyée à sa fenêtre ouverte, regardait
d'un œil soucieux les groupes variés qui se pres-
saient à la porte de la caserne : femmes en pleurs, restaurateurs inquiets, bons amis secrètement soulagés par le départ de rivaux redoutables.
Elle n'avait point encore beaucoup voyagé, et trouvait un attrait piquant à ces petits tableaux de mœurs, lorsque son regard rencontra à l'extrémité de la place le regard ardent et fixe d'un promeneur.
Involontairement, elle fit un mouvement en arriére, mais une sorte de fierté la retint. C'eût été paraître fuir un danger.
Le promeneur était jeune — vingt-six ans peutêtre — extrêmement brun, avec des traits caractérisés, dont les grandes lignes annonçaient la distinction.
Dans son visage, d'une pâleur cbaude, ses yeux brûlaient sous des cils embroussaillés. Il n'avait aucune beauté positive et ne pouvait cependant passer inaperçu.
Son costume sombre était celui d'un fonctionnaire, d'un employé ou d'un professeur, avec une pointe de recbercbe, toutefois.
Jane se sentit rougir et en éprouva une con-
LES DEUX FEMMES DU MAJOR. Il
trariété assez vive pour contracter son front et accentuer sa rougeur.
Le promeneur avançait lentement, les yeux rivés à elle, comme s'il suspendait toutes ses facultés à la fenêtre oii s'encadrait la jolie tête admirée.
Fallait-il l'appeler « un promeneur » ? Dans une petite ville où l'on sort peu, et à des heures réglées en quelque sorte, il y a des routes, des allées, des lieux désignés par l'usage, et toujours hors des murs, pour se livrer à cet exercice.
Les jardins publics, si ombreux qu'ils soient, les places publiques, si belles (jue les ait faites l'édilité locale, sont ordinairement déserts.
Quelques vieillards, quelques bébés, des bonnes et des soldats y font parfois une halte, et c'est tout.
Pour qu'un jeune homme fît le tour de la place à petits pas et que, parvenu à sa limile extrême, il se permît de renouveler cette manœuvre, il fallait qu'un motif positif l'y retînt.
Jane n'avait aucun besoin de se demander quel pouvait être ce motif. A la petite moue, moitié dépitée, moitié satisfaite, de ses lèvres fines, on
12 LES MENAGES MILITAIRES.
devinait que les évolutions du jeune homme brun lui paraissaient parfaitement claires, sinon parfaitement légitimes.
La stratégie du promeneur le ramenait, pour la troisième fois, en face de la fenêtre, quand le major, ayant terminé le plus rude de sa besogne d'emballeur, vint s'y accouder près de la jeune femme.
— Ah! fit-il paisiblement, M. Just Evenin. N'est-ce donc point l'heure de sa classe au lycée?
— Au lycée? répéta Jane.
— Ne savez-vous pas qu'il est professeur de rhétorique?
— Gomment le saurais-je?... je ne le connais pas, répondit-elle vivement.
— Sans doute ; mais on prononce parfois son nom dans la bonne ville de Grasse, car il donne de temps à autre, m'a-t-on dit, des articles, voire même des vers, au journal de la localité.
— Un poète ! dit doucement Jane en glissant un regard curieux sur la place.
Le major eut un bon sourire indulgent.
— Je ne sais trop. Le nom et le fait sont souvent choses différentes. Du reste, n'ayant jamais
eu l'occasion de rien lire de ce monsieur, je serais mal venu à le juger.
Jane se retira de la fenêtre : elle le pouvait maintenant, à son avis, puisqu'elle avait fait bonne contenance jusque-là.
Cette logique féminine lui semblait d'une incontestable sagesse : les §ens que l'on paraît redouter n'en devenant que plus audacieux.
Le major n'imita pas ce mouvement de retraite. Son œil calme suivait, avec une sorte d'intérêt narquois, les mouvements de celui qu'il venait d'appeler « Just Evenin » .
— Je fais une remarque, reprit-il, c'est que ce jeune homme a deux physionomies : l'une féroce, l'autre triomphante. La physionomie féroce domine quand les sourcils se rapprochent : un vrai taillis, ces sourcils-là!... La physionomie triomphante s'accentue lorsque les yeux rient et que le front s'éclaircit.
— Bon Dieu ! où voyez-vous tout cela ? dit Jane en haussant gentiment les épaules.
Mais, par-dessus celles de son mari, elle étudia d'un regard alerte le genre de physionomie qui dominait en ce moment.
— Bien sûr, M. Evenin vient de trouver un bon sujet d'article, ou, mieux encore, un hémistiche heureux. Son front est au triomphe, continua M. Jouanny.
La jeune femme recula tout à fait, avec un imperceptible mouvement d'humeur. Le persiflage du major, tout innocent qu'il fût, avait d'autant mieux le don de l'irriter qu'elle ne pouvait s'illusionner : il n'y avait aucune tristesse, mais aucune, dans les yeux ardents du poète.
Alors, que venait-il faire sur la place, sous ses fenêtres, la veille de son départ?
Le major ayant été rappelé à son bureau, madame Jouanny ferma la croisée d'un mouvement sec, et se livra à ses menus préparatifs de départ avec une activité tout à fait en dehors de ses habitudes indolentes.
En enveloppant un petit coffret, elle remarqua que le journal dont elle se servait pour cet usage était VÉcho de Grasse, la feuille du cru, sur laquelle, quand le hasard la lui avait fait rencontrer, elle n'avait jamais jeté les yeux.
Quoique ce ne fût qu'un vieux numéro, fort endommagé par de laborieux services , Jane y
prit subitement inte'rêt. Elle abandonna net ses derniers apprêts et se mit à chercher dans la feuille froisse'e... quoi donc? Elle ne savait au juste... quelques lignes... un nom... un pseudonyme qu'elle devinerait bien.
Rien n'apparut. UÉcho de Grasse renfermait un premier-Grasse indigeste, ouvertement signé par le propriétaire-imprimeur-gërant.
Une Chronique parisienne tirée du Constitutionnel.
Les faits divers. — Deux assassinats, un incendie.
La chronique locale. — Le départ du 206' de ligne.
Le tarif de la fleur d'oranger.
Le cours de la Bourse.
Le feuilleton, par Ponson du Terrail.
Arrivée aux annonces, Jane broya le malheureux papier dans ses petites mains et le jeta au travers des caisses avec un dédain rageur.
Le major, qui venait de rentrer, surprit ce geste inusité et s'en inquiéta comme d'un indice de malaise.
16 LES MENAGES MILITAIRES.
— Qu'avez-vous? souffrez-vous, Jane? demanda-t-il tendrement.
Elle le re(jarda, tout étonnée et mécontente de cette sollicitude importune.
— Souffrir? Et pourquoi souffrirais-je, je vous prie? répondit-elle ; serait-ce de quitter une ville où je ne regrette rien ?
Et ramassant sur la table le petit coffret, un livre, quelques rubans, elle sortit sans remarquer la surprise de son mari.
Seul, celui-ci jeta un regard circulaire sur la place : elle était vide ; puis sur le papier lamentablement échoué au mdieu des ballots.
Il le releva, après une courte hésitation, et le consulta d'un œil anxieux comme un témoin qui pouvait peut-être lui révéler le dépit soudain de sa chère Jane.
Quand les grandes lettres noires du titre se déplièrent sous sa main, qui les défroissait, un sourire attristé effleura ses lèvres.
Il venait de se faire en lui comme une lueur. Ces petits riens, une question, un vieux journal, un geste brusque, avaient un langage pour sa clairvoyance tendre et sereine.
Peu à peu le nuage de son front s'envola.
— Pauvre enfant!... soupira-t-il ; grâce à Dieu, je l'emporte demain.
Le dépôt du 206" voyageant avec les bataillons de guerre, cette fois-ci du moins le major ne fut point astreint à en diriger la marche, ce dont un capitaine des compagnies hors rang eut la responsabilité.
Pour la première fois depuis leur mariage, M. et madame Jouanny partaient ensemble, seuls et satisfaits , non pour un voyage d'agrément, sans doute — la vie militaire ne peut guère s'accorder ces douceurs — mais pour rejoindre une garnison qui ne leur déplaisait en rien.
La jeune femme avait repris sa gracieuse humeur ; sur son doux visage pâle, il ne restait nulle trace de la soudaine irritabilité qui avait si fort surpris son mari.
Il était lui-même radieux. A le voir entourer Jane des attentions les plus tendres, avec un touchant mélange de gravité paternelle et d'empressement passionné, on sentait toute la valeur du mot qu'il avait murmuré la veille : « Je l'emporte demain. »
Oui, il l'emportait loin du danger, loin de la tentation peut-être, non comme une proie, mais comme un trésor.
Pourtant, lorsque, après quelques heures de celte course vertigineuse à travers les campagnes que l'on appelle un voyage en chemin de fer, il vit Jane endormie et le crépuscule envahir l'horizon mouvant, son esprit reconstruisit avec une extrême netteté le petit roman qu'il venait de surprendre.
Un roman?... Eh non, une ébauche tout nu plus.
Un jeune homme, à physionomie étrange, avait surgi tout à coup sur les pas de Jane comme son ombre ou plutôt comme un vivant point d'admiration.
Sur quelque partie de la campagne provençale que Jane dirigeât sa promenade quotidienne, l'ombre se profilait derrière, le point d'admiration se dressait sur son passage.
Cet enthousiasme muet eût été ridicule , s'il n'eût paru si convaincu. Cette discrète persévérance eut été compromettante à la longue, si la présence continuelle du mari n'eût préservé la
jeune femme de toute maligne interprétation.
Toutefois, il n'est point sage de braver les propos oisifs d'une petite ville, et le major, pour y soustraire Jane, avait inventé divers prétextes successifs qui avaient modifié les buts de promenade et les promenades elles-mêmes.
L'ombre avait alors adopté la place qu'habitait madame Jouanny; le point d'admiration s'était incrusté entre les arbres brûlés et grêles.
Si Jane en avait ri, tout était sauvé. L'admirateur dont une femme ne fait que rire n'offre pas grand danger. Mais Jane n'en riait pas.
Indifférente d'abord à ces rencontres incessantes, elle avait fini par les trouver fort naturelles et peut-être très-flatteuses ; le major ne savait au juste, car elle n'avait jamais fait allusion à ce personnage fatidique.
Il eût désiré un peu de curiosité ; il s'était préparé à des questions. Point. L'indolente nature de Jane n'était point ennemie d'un peu de mystère, et cette adoration à distance caressait sa vanité féminine sans enflammer autrement son imagination.
La veille, en trouvant une fois encore les yeux
20 LES MENAGES MILITAIRES.
bruns du promeneur rivés à la fenêtre de Jane, le major n'avait pu résister à la tentation de connaître enfin l'impression que la jeune femme en éprouvait.
Il dit, ce qu'il n'avait jamais été provoqué à dire encore, que M. Just E venin était un professeur de rhétorique, plus assidu à la littérature et à la flânerie qu'aux heures d'études de son lycée.
Jane n'avait pas semblé s'intéresser beaucoup à ces détails, qu'elle ignorait pourtant; mais une fois seule, elle avait trahi, par une recherche inutile, le désir de lire quelque chose, ne fût-ce que quelques lignes, de celui dont elle disait ne rien savoir.
C'était tout. Au delà de ces riens, si menus, qu'ils ne constituaient pas un roman bien dangereux, le major ne trouvait autre chose à ajouter à son enquête rétrospective.
N'était-ce même pas leur faire infiniment trop d'honneur que d'y chercher les éléments d'une étude physiologique?
André Jouanny joignait à une grande rectitude de jugement une indulgence infinie. Sévère à lui-
même, il ne savait pas l'être aux autres. Quand il s'agissait de Jane, le jugement se troublait un peu et l'indulgence devenait sans limites.
Il n'eut donc d'autres conclusions à tirer des réflexions inquisitoriales auxquelles il venait de se livrer, que celles-ci : Jane était jolie, jeune et souriante ; l'admiration venait à elle comme la fleur se tourne vers la lumière ; Jane était pure, naïve, sans détour ; Jane quittait Grasse sans regrets ; en vérité, c'eût été folie que d'emporter la moindre inquiétude au sujet d'un pauvre garçon enchaîné à son labeur quotidien.
Madame Jouanny devait s'arrêter quelques jours à Paris, chez madame de Nangeot, pour laisser le major lui découvrir et lui installer, à Douai, un nid point trop indigne de sa charmante personne .
Madame de Nangeot se répandit en tendresses bruyantes quand « son cher ange chéri » lui fut doucement poussé dans les bras par ce terrible gendre qui avait le « cœur de la séparer de son trésor » .
Le terrible gendre n'affronta point inutilement une édition nouvelle des scènes à sentiments de ce modèle des mères ; il promit à Jane de revenir
22 LES MENAGES MILITAIRES.
Ja cliercher à îa fin de la semaine, et continua son voyage vers Douai.
La jeune femme éprouva pour la première fois, en se retrouvant dans la maison paternelle, une sensation de profonde tristesse. Les explosions d'amour de madame de Nangeot avaient une exagération dont sa délicatesse souffrait. N'avaitelle pas appris ce que cette exagération dissimulait d'égoïsme , depuis qu'elle avait senti autour d'elle l'influence vivifiante d'une tendresse vraie. . . et peut-être rêvé la douceur romanesque d'une tendresse forcément silencieuse?
Ces huit jours lui semblèrent longs. Le vieil hôtel délabré ne parlait plus à son imagination ; ses amies de Paris lui parurent plus heureuses qu'elles ne l'étaient autrefois, tandis qu'ellemême se sentait mal à l'aise et comme hors de sa voie.
La conversation frivole de madame de Nangeot ne combla pas ce vide intime. Elle n'attirait point les confidences et révélait une ignorance persistante des choses militaires.
— Quoil pas un bijou?... pas un pauvre brin de dentelle de plus que l'an dernier?... Ah! mon
LES DEUX FEMMES DU MAJOTi. %l
cher ange chéri, comme ton mari est égoïste! s'écriait madame de Nangeot.
— Non, ma mère, répondait Jane, il me donnerait tout au monde, s'il le pouvait ; mais il paraît qu'il ne le peut pas.
— Allons donc !... A qui feras-tu croire qu\in mari de deux ans de date ne sache pas organiser ses revenus, de façon à offrir à sa jeune femme les parures de son âge?
— Je vous assure, maman...
— Que ton mari préfère thésauriser... quand il a à te faire ouhlier les seize années dont il est possesseur en plus de tes beaux vingt-deux ans !
— Ce sont les voyages...
— La belle affaire ! Est-ce que nous ne voya- (ï-eons pas tous, tant que nous sommes? Seulement, au lieu d'aller à Spa ou à Biarritz, vous allez en province, dans quelque coin perdu : c'est plus triste et moins coûteux.
— Enfin, moi, je ne sais pas... André affirme que sa solde, jointe à ma dot, suffit à peine à défrayer notre vie nomade.
— C'est qu'il a les habitudes déplorables de ses camarades^ sans doute, le cigare, le café, le
LÈS MENAGES MILITAIRES.
jeu... Ah! clier trésor, à quel homme t'ai-je donnée!...
— Il ne joue pas, Il ne fume pas, il ne me quitte jamais.
— Alors, — et c'est bien plus grave, — ton mari te prive des douceurs les plus naturelles pour gorger de ses revenus et des tiens sa propre famille.
— Oh ! maman ! que dites-vous là ?
— Dieu veuille que ce soit l'explication de son avarice à ton égard. Je ne dois pas m'arréter, du reste, devant toi, à des suppositions plus désolantes encore.
Jane, fatiguée, brisait d'ordinaire ces entretiens dont il lui restait une sensation vaguement dissolvante.
Il lui arriva d'écrire à son mari : « Revenez avant la fin de la semaine » , puis de déchirer la lettre sans savoir pourquoi et de ne rien jeter à la poste ce soir-là.
Il lui arriva encore de repousser de la main une étoffe coquette et nouvelle dont sa mère voulait l'entraîner à se parer, en disant froidement : « A quoi bon ? »
— Ma chère adorée, disait madame de Nangeot, par les privations auxquelles ton mari t'a accoutumée, il a détruit chez toi jusqu'au désir de te voir belle et éblouissante, comme il t'est si facile de l'être !
— - Non, non, répéta Jane avec vivacité , ce n'est point lui.
— Qui donc alors? interrogea anxieusement sa mère.
La jeune femme se leva sans répondre, étonnée elle-même de sentir que des accusations aussi fausses, aussi ridicules, ne la révoltaient pas davantage. Il y avait à peine quelques jours, elle n'aurait pu les supporter. Que lui avait fait André ?
Le major ne fit que toucher barre à Paris. Il arrivait porteur d'une bonne nouvelle. Après des recherches difficiles, il avait organisé pour Jane, dans la rue la plus fréquentée de Douai, un appartement aussi confortable, aussi frais qu'il était possible de le désirer.
— Douai n'est pas une ville très-animée, lui
dit-il, elle est un peu vaste pour le nombre de ses
habitants ; mais la société est choisie , la cam- IV. 2
pagne riante, et j'espère vous y voir heureuse. — Ma fille verra le monde, monsieur, et je vous prie de la conduire dans tous les salons dont son nom de famille ouvrira les portes, déclara madame de Nangeot.
Le major ne protesta pas ; il comptait sur la raison de Jane. Il abrégea les adieux et reprit possession de sa femme, en opinant que le bel admirateur de Grasse était peut-être moins dangereux pour son bonheur que cette mère aux tendresses si développées.
En descendant à la gare de Douai, M. Jouanny crut voir trouble : Just Evenin venait de sauter de wagon à trois pas de lui.
Quelque désagréable que fût celte apparition, il fallait en admettre la réalité. Le jeune homme, plus brun, plus embroussaillé que jamais, indifférent en apparence, regardait empiler ses bagages sur le camion, et quels bagages !
Ce n'était pas la simple valise du touriste, ou la malle du voyageur qui doit séjourner une quinzaine chez un ami.
C'était la réunion des colis, petits et grands, qui constituent un déménagement de garçon.
Le major en resta stupéfait, comme d'une révélation mille fois plus foudroyante que la présence même du personnag^e.
Toutes les caisses portaient «Douai» engrosses lettres, avec une sorte de fanfaronnade systématique. Jamais on n'écrivit un nom de ville en lettres si apparentes que cela.
Ce « Douai » agressif avait quelque chose de triomphal.
Le major, un instant ahsorbé par cette découverte, chercha Jane du regard.
Elle était debout, immobile, appuyée d'une main à la poignée de cuivre du wagon, et si pâle, sous sa voilette, que le major en eut pitié.
— Venez, nja chère enfant, lui dit-il avec douceur.
Elle se laissa prendre le bras et marcha lentement vers la sortie, les yeux dans le vide.
Un officier du 206'' venait à sa rencontre.
Le capitaine Odret, qu'une blessure reçue à Magenta rendait impropre à la marche, avait devancé son régiment et occupait ses loisirs , à Douai, en cherchant des appartements pour tous ses camarades.
28 LES MENAGES MILITAIRES.
C'était aussi une heureuse manière de se faire pardonner un privile'ge, qu'il n'eût point ambitionné s'il eût été valide.
Sa jambe roidie ne l'empêchait pas d'être un excellent officier et un garçon d'esprit.
Le salut qu'il adressa, sur le seuil de la gare, à la femme du major pouvait donner la mesure de son tact. Ce salut condensait, dans l'attitude et le geste, tout le respect de l'inférieur pour la femme de son chef, et toute l'admiration de l'homme jeune pour la beauté d'une jolie personne.
Toutefois , le respect l'emportait.
Le capitaine Odret venait de serrer la main du major, quand il aperçut un visage de connaissance tout à fait inattendu.
— M. E venin î... Ah! par exemple !... Bonjour, cher; que faites-vous donc ici ?
Le major pressa le pas pour échapper à une conversation qui menaçait de s'établir dans son voisinage. Il avait compté sans le préposé aux billets, qui l'arrêta net.
— Je viens à Douai au même titre que vous,
monsieur Odret, répondit la voix joyeuse de Just
Evenin.
C'était une voix qui ne manquait pas d'élégance et que ne déparait pas une légère sonorité méridionale.
Tiens ! tiens ! Vous changez donc de garnison, dans l'Université? demanda le capitaine Odret en riant.
Et nous avons parfois la chance d'obtenir
un choix excellent.
— Je me félicite de ce hasard...
Auquel j'ai bien quelque peu aidé, conclut
Just Evenin avec un brin de fatuité dans l'accent. Les billets étaient reçus, le passage était libre. Le major put entraîner Jane au dehors. Elle regardait toujours dans le vide, mais un peu de couleur remontait à ses joues.
C'est qu'elle avait surtout compris le sens de cette dernière phrase du jeune professeur : « Le hasard... auquel j'ai bien quelque peu aidé. »
Non, ce n'était pas le hasard qui l'amenait à Douai ; il avait sollicité cette résidence, il avait fait agir ses protections, il avait ardemment désiré réussir; il triomphait enfin.
30 LES MENAGES MILITAIRES.
Jane vit tout cela dans un mot, et tout cela était parfaitement vrai.
Just Evenin, intelligence vive, nature rêveuse, ambition nulle, professait par devoir et par nécessité. Sa vocation eût été la vie , libre d'entraves sociales, des poètes et des rêveurs ricbes.
Ceux-là pouvaient gravir, à leur heure, les sommets du Parnasse, sans que les brutales exigences de la réalité vinssent les contraindre à en redescendre brusquement.
Ceux-là, s'ils n'avaient pas de génie, trouvaient du moins le temps d'avoir du talent. Lui, ses heures de classe terminées, rimait avec entrain ou se lamentait avec des larmes plein la plume, suivant l'inspiration du jour.
Depuis quelques mois, l'inspiration avait pris l'agréable forme d'une jeune femme frêle, toute pâle et d'exquise beauté.
Je vous laisse à penser s'il lui fit fête!... Ce rêve très-éthéré s'empara de sa tête, de son cœur, de tout son être, avec tant d'âpreté qu'il en fut transformé.
Son existence insouciante, qu'il lui importait
peu de porter ici ou là, ne lui parut plus supportable que dans le voisinage de son ange frêle. L'ange frêle avait inspiré déjà douze sonnets , trois idylles et deux élégies.
Quant à dépasser, même en imagination, ce bonheur pur, Just Evenin, tout poète qu'il était, ne l'aurait même point osé.
La douce figure de Jane lui inspirait, comme à tous, un respect profond qu'une pointe d'attendrissement rendait moins austère.
Voir Jane de loin, s'occuper de ses élèves et rimer chaque soir, en vers émus, la joie de la journée, suffirent au jeune homme jusqu'au jour où se répandit dans la ville la nouvelle officielle du départ du 206« de Grasse pour Douai.
Rester à Grasse? Impossible. Aller à Douai?... Oui, certes, mais comment?
Just n'avait jamais rien demandé aux amis de sa famille, lesquels avaient pris la facile habitude de ne rien lui offrir.
Il se souvint d'eux tout à coup. Certain oncle, qu'il négligeait fort, était camarade de collège du recteur de l'Académie de Toulouse. Si l'on pouvait l'intéresser à sa cause ?
32 LES MENAGES MILITAIRES.
De recteur à recteur, on se passe un professeur comme une muscade.
L'oncle reçut quatre pages de tendresses de son « ingrat de neveu » et faillit en avoir une attaque de saisissement. Pourtant il lut le postscriptiun et se souvint que les coups d'e'paules avaient poussé sa jeunesse plus que son propre mérite.
Il recommanda son neveu au recteur de Toulouse, qui en écrivit au recteur de Douai. Une place était vacante à peu près, on la rendit vacante tout à fait, et la chose fut faite.
Le ciel et les recteurs d'académie étaient d'accord, cette fois, pour causer à Just Evenin la plus grande joie de sa vie.
Peu lui importa, dorénavant, que Douai soit un climat froid et que la poussière de charbon y tapisse les rues désertes. Il ne prit même pas la peine de regarder cette ville tant désirée.
Il savait seulement que son rêve habitait la rue de la Madeleine et qu'il était visible à l'église Saint-Pierre , chaque dimanche, à la messe de midi.
La saison froide aidant, la messe de midi de-
vint à Douai le pendant de la grande place à Grasse. Le point d'admiration s'y incrusta plus que jamais, avec cette circonstance aggravante que, le succès l'épanouissant, il tournait visiblement au point d'interrogation.
Voir Jane à distance n'était plus un bonheur suffisant. Au moins fallait-il entendre quelques mots de ses jolies lèvres, et recevoir un rayon plus direct, plus intime de ses beaux yeux rêveurs. Par des voies tortueuses, il essaya d'atteindre ce but.
La recommandation de madame de Nangeot devait porter ses fruits immédiats. Jane manifesta le désir de voir le monde.
La société douaisienne, opulente et titrée, n'est pas accessible à tout venant. Parchemins ou portefeuilles sont exigés sans merci comme passeports pour pénétrer dans ses salons aristocratiques.
Jane était née ; ses premières visites lui démontrèrent que la société le savait bien. Mais Jane n'était point riche, et ce fut le major qui, tout doucement, avec des ménagements infinis, fut contraint de le lui rappeler.
L'insouciante jeune femme, trop heureuse et
frop aimée, ne savait (juère ce que sig^nifiait ce grand mot de « médiocrité » dont son mari essayait de colorer son absence de fortune.
Ses goûts simples ne l'avaient point encore entraînée à des dépenses exagérées ; il lui semblait tout naturel, aujourd'hui qu'elle demandait à les étendre pour aller dans le monde, que son désir ne rencontrât pas d'obstacles.
— 5la chère, lui dit le major en recevant une invitation de bal, ne souffrirez-vous pas dans votre amour-propre en voyant autour de vous des toilettes plus éclatantes que votre simple robe blanche ?
— Bah ! fit-elle en souriant, vous me dites parfois que cette robe blanche dessinait, le jour de mon mariage, une taille supportable et des épaules point trop laides à voir.
— Une taille qu'on vous enviera, ma belle Jane. Je voudrais avoir des diamants pour mettre dans vos cheveux, mais votre écrin est tout entier dans vos veux; comment faire?
— J'arrangerai ces boucles-là de façon à vous contenter, dit Jane, en secouant par un geste coquet sa soyeuse chevelure brune.
Le major savait bien que robe blancbe et boucles naturelles ne dureraient pas toujours, si gracieuses qu'elles fussent. Il savait encore que le monde est un engrenage où se laisse prendre la femme avec sa jeunesse et sa beauté, et qui la rejette, fanée, le lendemain du plaisir.
Il en avait peur pour Jane. Elle eut un mot naïf qui emporta tous ses scrupules. C'était au retour de son premier bal :
— Ah! c'est bon, le bal ! On n'a pas le temps de penser, dit-elle.
Ainsi, penser devenait une terreur pour la jeune femme. Elle venait de l'avouer inconsciemment. Le major, lui, l'avait bien entendu, bien retenu, ce mot qu'il s'expliquait mal.
Elle n'était donc pas heureuse? Et pourquoi? Ne l'aimait-il point assez? N'inclinait-il pas, sur ses pas, les moindres ronces de la route?
Le roman ébauché à Grasse ne s'était enrichi d'aucun chapitre mystérieux. Il semblait même que la jeune femme ne remarquât plus son persistant admirateur.
Aujourd'hui, le plaisir lui souriait ; les calculs de la raison devenaient bien peu de chose devant
un désir si clairement manifesté, devant une dérivation positive d'une menaçante préoccupation.
La saison des fêtes s'ouvrait ; il ne tenait qu'à Jane Jouanny d'en devenir la reine , tant son apparition, le premier soir, lui avait attiré de sympathies.
Son extrême distinction, sa beauté délicate la désignaient aux regards de tous, tandis que l'affabilité de ses manières et la simplicité de son abord apaisaient les jalousies instinctives.
Sa toilette de pensionnaire désarmait aussi les rivales. On ne pouvait décemment se coaliser contre une jolie personne qui consentait à paraître, dans deux ou trois bals successifs, avec des nœuds de rubans bleus ou roses sur la même robe blanche.
Qu'importait à Jane? Elle .s'amusait de l'ébahissement causé par son puritanisme , et se disait avec un brin de vanité que la robe n'est pas la femme.
Madame de Nangeot ne l'entendit pas ainsi.
« Miséricorde , monsieur ! écrivit-elle à son rendre, êtes-vous donc si absorbé dans vos paperasses administratives qu'il ne vous reste pas une
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minute à consacrer à votre femme? Je me plais à imaginer que si vous preniez le temps d'examiner cette chère petite, vous seriez frappé — si peu versé que vous soyez dans les choses mondaines — du dénûment où vous la laissez.
» Je lui demande la description de ses toilettes. Le cher ange chéri me répond : premier bal, robe blanche ; deuxième bal , robe blanche avec rubans roses ; troisième bal, robe blanche avec rubans bleus. Elle prépare sans doute les rubans mauves de la prochaine soirée. Un magasin de rubans liquide dans ce moment", rue d'Antin ; voulez-vous que je vous envoie le fonds, au rabais? »
Le résultat de cette lettre fut que Jane, après en avoir ri, remarqua doucement, tout haut, qu'elle s'était entendu appeler par les deux femmes les plus en vue de la ville : « la Dame blanche. »
Et naturellement, dès le lendemain, le major Jouanny commandait à Paris deux admirables toilettes , dont le déballage arrachait à Jane des cris d'admiration.
Le major admira beaucoup, lui aussi ; seule-
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ment, lorsque, de retour dans son bureau, et bien seul, il osa ouvrir la facture jointe à cet envoi, un peu de sueur vint à son front.
Où donc allait-il prendre les seize cents francs qui s'étalaient au bas de la facture avec une implacable sérénité'?
Seize cents francs de tulle, de moire, de biais, de satin et de flots de gaze! Était-ce possible? Ces choses-là arrivaient donc ? On écrivait à une couturière : « Envoyez-moi deux robes do bal » , et l'on recevait avec le fouillis chatoyant une note très-brève et très-carrée : Seize cents francs.
Tout simplement le tiers de ses appointements d'officier supérieur.
Et il avait ri parfois des maris qui se ruinaient pour leur femme !,.. Oh ! le naïf ! ne venait-il pas d'entrer en étourdi dans la route où avaient passé ces maris-là?
Madame de Nangeot avait bien raison de le juger « peu versé dans les choses mondaines » .
Il est vrai qu'un peu chèrement l'expérience allait lui venir.
Le voyage de Grasse à Douai avait fort entamé le prévoyant petit capital toujours tenu
en réserve par le major. Il dut l'épuiser jusqu'à la dernière miette , y ajouter une fraction de sa solde du mois pour s'acquitter de sa première dette parisienne.
Le jour où la facture lui revint acquittée, il la regarda en souriant tristement, comme on regarde le témoin d'une folie ou d'une imprudence.
— Il faut pourtant qu'elle le sache, la chère enfant, pensa-t-il.
En le voyant entrer dans le petit salon où elle faisait de la tapisserie, Jane vint à lui d'un air caressant.
^ Vous allez me donner votre avis, dit-elle.
— Sur quoi, s'il vous plaît?
— Sur la couleur de ma coiffure.
— Quelle coiffure?
— Me préférez-vous une branche de roses thé ou une guirlande de camélias rouges?
— Mais, le sais-je?... Vous êtes toujours si jolie ! Les belles boucles brunes ne suffisent donc plus?
— Ah!... vous ne le voudriez pas. Avec la gracieuse surprise que vient de me faire mon
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mari, je dois inaugurer quelque chose de son présent.
— Et alors ?
— Alors, j'ai écrit à Perrot-Petit de m' envoyer les deux coiffures les plus nouvelles. Des merveilles ! Je les ai... J'attendais à ce soir pour vous les montrer ; mais puisque votre bonne étoile vous amène...
Elle courut à un meuble, en tira deux cartons moirés et dorés en bordure, défit impatiemment les rubans et en fit émerger les deux plus récentes créations de la célèbre maison de fleurs.
Avec une grâce coquette, elle présenta tour à tour sur ses cheveux noirs la branche de roses thé, si distinguées dans leur pâleur, et la guirlande de camélias rouges éclatants de coloris.
Audré Jouanny ne voyait pas les fleurs, il voyait la femme, et son cœur saignait. Allait-il donc, comme un tuteur morose, reprocher à cette douce et charmante créature la joie enfantine qu'elle éprouvait à se parer?
Et pourtant, en quelques jours , que de pas glissants sur la pente !
— Voyons, voyons, que dois-je nriettre ce soir? répétait Jane.
Elle avait glissé à genoux sur le tapis, par un mouvement d'une souplesse féline, et apportait à ses lèvres sérieuses un front couronné de fleurs.
Je ne sais pas ce que d'autres maris auraient fait. André Jouanny attira dans ses bras sa chère Jane, froissa quelque peu les camélias gênants, et murmura dans un baiser : « Reste ainsi, tu es belle comme un rêve ! »
Il ne fut naturellement pas plus question de la facture de la couturière que de celle du fleuriste. Le soir, en s'habillant, le major la trouva négligemment jetée sur le coin d'une table.
Les roses thé et les camélias rouges ne coûtaient ensemble que cent quinze francs.
Il aurait eu bien mauvaise grâce à s'en plaindre quand Jane, rayonnante, s'avançait vers lui comme une jeune reine, les yeux brillants de plaisir et les lèvres plus fraîches que les fraîches fleurs mêlées dans ses cheveux.
Que pouvait-il demander encore? Elle semblait heureuse; elle paraissait avoir dominé une vague
préoccupation, vaincu un trouble dangereux. Pourrait-il jamais trop payer sa sécurité renaissante?
Le salon qui s'ouvrait ce soir-là était, sans conteste, le plus aristocratique, le plus recherché du faubourg Saint-Germain douaisien.
La comtesse de Sobrière, fort riche, assez hautaine et très-persuadée de l'importance énorme qu'elle avait prise dans la société, ne recevait que par boutades, qui elle voulait et quand elle voulait.
L'annonce d'une fête chez la comtesse était toujours un événement, et la certitude d'y être invité n'appartenait de droit à personne.
Un peu fantasque, il lui plaisait parfois de ne réunir que de graves personnages , et , parfois aussi , de faire danser la jeunesse seulement.
Elle triait capricieusement ses invités parmi les habitants de la ville, les fonctionnaires et les nomades. C'était ainsi qu'elle désignait les officiers de la garnison.
Leur jeunesse et leur entrain étaient près d'elle une recommandation excellente. Les ménages militaires lui plaisaient infiniment moins.
— Je n'ai point le temps de les connaître qu'ils s'envolent déjà, disait-elle ; au moins, les officiers garçons ne nous donnent-ils pas la peine de les étudier avant de les recevoir. Nous leur demandons des jambes infatigables, et rien de plus.
Parmi ses préférés , le 206^ comptait le capitaine Odret, qui avait fait, on ne sait trop comment, car il ne dansait plus depuis Magenta, la conquête de la grande dame.
Il avait le privilège d'aller la voir le matin, de deux à quatre heures, et d'y retourner encore le soir, quand l'heure des visites sonnait à l'hôtel de Sobrière.
Mais la malignité douaisienne n'avait point à s'en émouvoir, la comtesse de Sobrière ayant bien près de soixante-huit ans.
Une autre exception, bien autrement remarquable, était celle dont la comtesse favorisait le ménage du major. Elle trouvait la femme ravissante, le mari aimable, et le disait tout haut.
Il en résulta dans la société un redoublement d'engouement pour Jane, et chez celle-ci une sorte d'enivrement factice dont la jeune femme aspirait avidement l'encens.
4V LES MENAGES MILITAIRES.
Au fond, quelque chose manquait à ce bonheur. Parfois, au milieu de la danse la plus animée, Jane s'arrêtait et cherchait autour d'elle, quoi?... elle le savait trop bien, sans doute; car, secouant ses boucles brunes comme pour éloigner un souvenir opportun, elle se rejetait avec une ardeur nouvelle dans le tourbillon de la valse.
Ce soir-là , chez madame de Sobrière , elle apportait un front joyeux et toutes les apparences de ce bonheur de vingt ans fait d'hommages et d'insouciance.
Vraiment belle dans sa parure traînante de tulle lamé de satin pourpre , des camélias au front, au corsage, à la main, elle lisait dans tous les regards son triomphe incontesté.
Après le premier quadrille, elle vint se rasseoir près de la comtesse, en face d'une glace immense, qui lui répéta ce qu'elle avait lu déjà dans des glaces vivantes, où luisait un peu de dépit.
Qui peut dire pourquoi, à cette heure brillante, la pensée de la jeune femme s'enfuit brusquement loin de ce salon en fête pour évoquer, dans l'ombre d'un pilier de cathédrale, une figure brune, ardente, attristée?
La figure étrange de Just Evenin qu'elle entrevoyait là chaque dimanche. "- U^
Plus la persistante admiration du jeune honwjie^ s'était faite respectueuse , plus l'attention que Jane ne pouvait se défendre de lui accorder s'était transformée en intérêt positif.
Assez ignorante du mécanisme universitaire, elle s'était tout naturellement attribué le mérite d'un changement de résidence, dont l'opportunité eût été, en dehors d'elle, tout à fait inexplicable.
Que le jeune professeur eût renversé des obstacles sérieux pour arriver , si bien à point sur ses pas, de Grasse à Douai, elle ne le mettait point en doute.
11 était donc logique de lui en savoir quelque gré, et Jane n'y manquait pas. Ce serait demander à la femme un peu plus que sa nature ne peut donner que d'exiger son indifférence absolue en face d'un sentiment vrai.
Elle peut en être follement heureuse ou profondément irritée : elle ne saurait passer sans le voir.
Jane avait vu, deviné, senti, cette tendresse
muette, et si ses yeux se tournaient rarement
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vers l'ombre du pilier dans la grande église, bien plus rarement qu'ils ne s'ouvraient à Grasse sur la place publique , son cœur n'était pas moins vaguement troublé à cbacune de ces rencontres prévues.
Son cœur!... quoi! pour un regard?
Hélas ! les femmes, dont l'imagination romanesque emporte la destinée vers des rêves décevants, font une étrange confusion entre les mots €t les choses.
Pour mettre entre elle et lui une préoccupation étrangère, Jane s'était faite mondaine. Elle savait bien que dans les salons aristocratiques, où Just Evenin n'avait pas ses entrées, sa pensée envahissante n'avait plus le droit de la poursuivre.
Elle l'avait cru, du moins. La désillusion vint bien vite.
Ce soir-là , où les hommages venaient à elle ■empressés et flatteurs, un seul lui manquait, un 5eul l'eût émue.
11 se fit un peu de mouvement parmi les invités qui entouraient madame de Sobrière. Son fauteuil, où elle trônait en reine indulgente et spirituelle, était le centre d'une petite cour.
Le capitaine Odret s'avançait vers elle, suivi d'un nouvel arrivé que l'on regardait avec quelque étonnement.
— Madame la comtesse, d'après le désir que vous avez bien voulu m'exprimer, j'ai l'honneur de vous présenter mon ami, M. Just Evenin, dit le capitaine.
Jane portait un bouquet de camélias. Elle y cacha son visage, dont la rougeur ardente se confondit avec celle des fleurs.
— Ma foi, monsieur, répondit la voix engageante de la comtesse, vous me faites faire les suppositions les moins aimables sur le Midi, d'où vous venez. Si j'en juge par votre persistance à vivre inconnu, on y doit être quelque peu sauvage.
— Oh ! que non pas, madame, dit vivement le nouveau présenté mis à l'aise par cette agression souriante ; on prétend même que les Méridionaux ont une certaine dose de suffisance.
— Hum!... il faut pourtant vous allez chercher, si l'on veut vous connaître, jusque dans les profondeurs de votre retraite, ni plus ni moins que la fiancée de l'empereur de la Chine.
— Gela prouve, madame la comtesse, qu'on
48 LES MENAGES MILITAIRES.
peut être né à Toulouse sans être le moins du monde Méridional pour cela.
— Fort heureusement que la lumière, que vous mettez si modestement sous le boisseau, a rencontré quelque fente indiscrète. On vous sait poëte, njonsieur Just Evenin ; et, sur ce joli titre, ma sympathique curiosité de vieille femme s'est émue comme à vingt ans.
— Que ma bonne étoile me protège alors, madame ! Une curiosité féminine , si indulgente qu'elle soit, est toujours un creuset redoutable.
— Pas pour votre talent, monsieur. J'en ai lu quelque part des échantillons fort réussis.
— Et dire que la trahison prend la forme de l'amitié ! fit-il en souriant.
— Le capitaine Odret a montré de l'esprit une fois de plus en nous donnant l'occasion d'apprécier mutuellement celui que nous pouvons avoir. Remarquez, monsieur, que pour ménager votre modestie je n'hésite pas à me qualifier de femme supérieure.
La comtesse eut un rire communicatif, en écoutant les protestations chaleureuses de sa petite cour, qui servit de lien à cette entrée dans le
monde, au moins assez inattendue, d'un simple professeur de rhétorique.
Deux ou trois conversations, auxquelles on le mêla, séance tenante, s'engagèrent autour de lui. « Le Nord n'était point propice à la poésie ; pouvait-il ne pas regretter sous le ciel gris de Douai un autre ciel plus souriant? N'élait-il pas, d'aventure, l'auteur de certains vers fort remarqués dans le Courrier Douaisien?... On espérait bien, vraiment, que madame de Sobrière n'aurait pas le monopole exclusif des découvertes intéressantes en ce genre. »
Just Evenin, étonné, charmé, écoutait avec ravissement et répondait avec effusion, sans trop approfondir cette subite bonne grâce si promptement réglée sur celle de la maîtresse de céans.
— Gà, dit la comtesse, puisque vous voilà du monde, il faut en subir les obligations. Dansezvous? Danse-t-on dans l'Université?
Malgré le ton souriant de l'apostrophe, Just Evenin en ressentit comme une piqûre. « Puisque vous voilà du monde » signifiait un peu trop clairement qu'il n'en était point une heure avant sa présentation.
Ce brusque appel à l'utilité de ses jambes de danseur n'avait non plus rien de bien flatteur pour son amour-propre. Sous le miel poétique de l'invitation, se dissimulait mal le désir d'enrichir d'un cavalier de plus un salon rempli de jeunes femmes.
Just Evenin se dit sa^jement que, à poursuivre un but difficile, il faut s'attendre à rencontrer des épines, et son sourire ne perdit rien de sa sérénité.
Il aurait eu, du reste, grand tort d'en vouloir à la comtesse de sa façon d'interroger les gens. Elle venait de le traiter avec une distinction marquée pendant un quart d'heure ; elle avait demandé qu'il lui fût présenté et l'imposait, par ce fait seul, à toute la société; c'étaient là des faveurs rares.
Le naturel avait ensuite repris le dessus. La grande dame, satisfaite de s'être fait servir son poète, opinait que l'on est au bal pour y faire autre chose que de l'esprit, et le disait comme elle le pensait, voilà tout.
Ceux qui la connaissaient s'inclinaient devant ses boutades, et, comme elle donnait le ton, s'ef-
forçaient de devenir originaux parce qu'elle était
originale.
Le petit cercle se rompit ; Torchestre préluda à une valse ; tous les jeunes gens coururent à leurs promesses, avec d'autant plus d'empressement qu'on voyait les danseuses impatientes consulter leur inévitable petit calepin.
Avec un superbe sang-Froid, en apparence du moins, Just Evenin jeta un regard circulaire sur le double rang déjeunes femmes, pour la plupart jolies, toutes élégantes, qui enguirlandait le grand salon blanc et or.
Sous la cbaude lumière des lustres, les blanches épaules se moiraient de veines bleuâtres, et les grands yeux brûlaient derrière les éventails.
Les petits pieds nerveux faisaient ondoyer le bas des robes flottantes; un désir contenu, un appel vague couraient dans les sourires, dont la banalité forcée n'éteignait point le langage.
Le regard du professeur de rhétorique effleura ces yeux vifs, ces sourires languissants, sans rien perdre de son assurance. Il rencontra la tète brune de Jane toujours enfouie dans les fleurs, et
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l'éclair d'une joie triomphante le traversa pour s'éteindre aussitôt.
Le capitaine Odret, qui venait de jouer depuis quelques jours, et de couronner ce soir-là par le succès, le rôle d'introducteur, fît un pas pour venir en aide à son ami.
Mouvement bien inutile. M. Just Evenin, qui savait bien ce qu'il voulait et pourquoi il était venu, se dirigeait tout droit vers Jane.
En vérité, et quoi qu'il en eût dit, un Méridional de sa trempe était mal venu à faire de la fausse modestie.
Pourtant, malg^ré la fermeté de sa démarche et la correction du salut qui l'inclina vers la jeune femme, la parole qui vint à ses lèvres en sortit si troublée que Toreille la plus alerte n'aurait pu y disting^uer la formule d'une invitation.
Elle semblait ne voir que ses camélias ; elle l'avait vu venir à elle, et avec quel battement de cœur !
L'émotion, dans le monde, n'est pas du tout chose admise; quand d'aventure on en éprouve quelque peu, il faut bien se garder de le laisser soupçonner.
La logique mondaine est ainsi faite qu'elle excuse des écarts de conduite et ne pardonne pas le plus involontaire oubli des convenances.
Jane s'en souvint à temps pour accepter comme une invitation les paroles confuses de Just E venin.
Elle se leva, mit sa petite main sur le bras de son cavalier, — on ne sait lequel, du bras ou de la main, tremblait davantage, — et se laissa emporter dans le flot mouvant de la valse commencée.
Le capitaine Odret, voyant son ami si prompt à prendre part à la fête, eut un sourire de soulagement qui établissait sa parfaite innocence dans le petit complot mené à si bonne fin.
— Allons, pensa-t-il, Evenin, qui est ambitieux, n'est point sot non plus. Pour son début, il accapare la favorite de la maison et la plus jolie femme du bal. Il ira tout seul maintenant ; je vais faire un tour d'écarté.
Et l'officier qui, sur la demande du professeur, avait assez habilement manœuvré pour inspirer à la comtesse le désir de le recevoir, satisfait du
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résultat de son amicale diplomatie, se dirigea paisiblement vers la salle de jeu.
Ce ne fut pas toutefois sans constater que, si son ami était brillant causeur, ce n'était pas à la valse.
Eb ! mon Dieu ! qu'aurait-il dit ? Les mots vides et froids que permettaient les convenances eussent glacé au passage l'enivrement de son âme.
Il l'emportait dans le tourbillon, ce cber rêve devenu la plus douce des réalités!... et cette première minute de réunion surpassait en suavité toutes les joies entrevues.
L'orchestre se tut. Just Evenin, lentement, lentement, ramena Jane près du fauteuil de la comtesse. La quitter déjà!... Le premier succès l'enhardit.
— Me sera-t-il permis, madame, de solliciter l'honneur d'un quadrille? murmura-t-il en s'inclinant.
Elle releva vers lui ses grands yeux, où flottait une timide expression de bonheur.
— Monsieur, répondit-elle doucement, je ne danserai plus ce soir.
Ce n'était point là un refus, c'était une faveur.
Just Evenin la ressentit avec autant de délicatesse qu'elle était accordée, et son regard, qui enveloppa la jeune femme, lui en rendit mille grâces.
Puis il alla se perdre derrière deux colosses qui obstruaient un balcon ouvert, pour savourer la douceur de cette heure radieuse.
Assez longtemps après, le major Jouanny quitta la table de jeu où il s'était quelque peu oublié dans les hasards d'un whist capricieux ; il s approcha de sa femme pour se faire pardonner ce qu'elle appelait parfois, en riant, le point noir de son horizon conjugal.
Il la trouva souriante, un peu songeuse, trouvant la fête belle, et le disant avec une expansion que son indolente nature rendait charmante.
Le major pensait que le plaisir l'embellissait, que la toilette idéalisait encore cette exquise physionomie, et certes, en la voyant heureuse, il ne songeait plus aux importunes suggestions de sa raison morose.
Jane désira se retirer de bonne heure. Ce n'était point une manœuvre de coquetterie, c'était un raffinement naïf de son cœur. Elle ne voulait
point épuiser sa première joie jusqu'à la dernière g^outte.
Tandis que, devant sa glace, elle dénouait ses cheveux en répandant autour d'elle le subtil parfum de leurs boucles déroulées, le major lui demanda gaiement :
— Vous n'étiez cependant point lasse, Jane. Avez-vous beaucoup dansé, cette nuit?
— Non, répondit-elle sans hésiter; je n'ai dansé qu'une fois.
— Une fois !... Eh ! mon Dieu ! quel est l'heureux mortel favorisé de cette unique et précieuse faveur?
Ses lèvres frémirent imperceptiblement.
— M. Just Evenin, dit-elle.
Le major n'avait même pas aperçu le jeune homme. Il eut un tressaillement de surprise.
Jane l'avait regardé, en parlant , avec toute sa vaillance. Dans ce regard ouvert ne se lisaient ni dissimulation ni bravade. C'était le regard d'une femme exaltée peut-être, d'une femme honnête à coup sûr.
Le major en éprouva cette sensation poignante
qu'il avait à s'effrayer, et ne pouvait rien blâmer cependant.
La franchise même de madame Jouanny désarmait à l'avance toute velléité de reproche. Une femme ne va pas au bal pour n'y point danser, et il ne pouvait venir à la pensée d'aucun mari, si Othello qu'il fût, de reprocher à sa femme la valse accordée à un cavalier qu'elle avouait, sinon paisiblement, du moins hautement.
A l'époque de son arrivée à Douai , André Jouanny, qui ne soupçonnait point encore les goûts mondains de sa femme, avait cherché à lui créer un entourage agréable et distingué.
La maison même qu'il avait choisie pour y installer Jane lui offrit une ressource heureuse. La propriétaire de cette maison était une veuve d'une trentaine d'années, d'excellente famille et de chrétienne éducation.
Madame de Guimont, après cinq ans d'une union dont elle ne parlait qu'avec réserve, et que l'on disait avoir été malheureuse, vivait dans une retraite qui n'avait rien de trop austère.
Elle avait des relations quotidiennes avec ce que la ville possédait de femmes honorables et
d'hommes estimés. Mais elle sortait rarement, et ceux de ses amis assez privilégiés pour la venir voir le soir la trouvaient invariablement à son piano, qu'elle quittait avec un reconnaissant sourire en les voyant entrer.
Bonne musicienne, intelligente et réservée, elle offrait à Jane l'agrément et la solidité, si rarement réunis dans les amitiés rapides de la vie de garnison.
Jane, pourtant, ne manifesta pour sa voisine qu'une sympathie modérée dont le major cherchait vainement la cause. 11 ne pouvait même la trouver dans un sentiment bien commun, le plus commun peut-être , la vanité féminine.
Madame Elise de Guimont n'était point jolie.
Malgré la froideur de Jane, qui trouvait tout simplement la jeune veuve trop grave et un peu imposante, une sorte d'intimité relative s'établit entre elle et le ménage Jouanny.
Le major prenait un réel plaisir à sa conversation sensée, et il en espérait vaguement un profit moral pour sa chère petite femme.
La chère petite femme opinait que sa voisine lui faisait toujours des sermons.
LES DEUX FEMMES DU MAJOR. 5t)
Il n'en était absolument rien. Élise de Guimont prêchait d'exemple et ne s'imposait, ni comme modèle, ni comme contraste , à la frivolité de la jeune femme.
Par une exception fort rare, elle avait assisté au premier bal de madame de Sobrière, grande amie de sa famille, et un peu froissée de la retraite où elle se confinait.
Assise, ce soir-là, près de la porte ouverte qui communiquait de la salle de jeu au salon de danse, madame de Guimont promenait ses yeux gris clair, doux et brillants, sur le spectacle varié que lui offrait ce double point de vue.
Là l'enivrement du plaisir, ici l'entraînement du jeu. Là une belle jeune femme, toute pâle de bonheur, tournoyant aux bras d'un inconnu qui l'entraîne comme une proie; ici un mari paisible qui se penche sur des cartes, veillant sur un coup douteux , au lieu de se pencher pour entendre deux cœurs battre au détriment de son repos.
En voyant cela, en devinant plus encore, un sourire d'une tristesse infinie avait glissé sur les lèvres d'Élise. On eût dit qu'elle eût voulu arracher le major à sa préoccupation maladroite et
60 LES MENAGES MILITAIRES.
lui montrer le péril, tant le regard qu'elle attachait sur lui avait d'intensité et d'expression.
Bien lard, on s'en souvient, quand André Jouanny rejoignit sa femme, madame de Guimont, qu'il n'avait fait que saluer au passage, se leva comme soulagée et quitta le bal.
Le lendemain, en tendant la main aux deux époux, elle leur demanda de sa voix grave :
— Vous étes-vous bien amusés?
— Oui ! oh ! oui ! dit vivement Jane avec un soupir gros de souvenirs contenus.
— Oui, dit simplement le major, comme on s'amuse au bal, à mon âge.
— Eh bien ! si votre âge n'est plus celui de la danse, il est celui de l'observation, conclut la veuve d'un ton singulier.
Cette phrase frappa le major comme un reproche ou comme un avertissement; mais, comme elle semblait accuser Jane, il en voulut à Elise de l'avoir prononcée.
A partir de cette soirée, qui ouvrait un sillon vivace dans la calme existence de Jane, son goût très-vif pour le plaisir cessa d'être un dérivatif
désormais mutile, pour devenir un attrait passionné.
Une intuition clairvoyante l'avertissait que le jeune professeur n'avait point cherché à sortir de son obscurité pour se borner à une apparition isolée chez la comtesse de Sobrière.
Cette apparition était la première manifestation d'une règle de conduite toute nouvelle, habile et d'une réussite entière.
La société douaisienne, prompte à suivre les exemples, généralement spirituels, que lui donnait volontiers son aristocratique idole, s'éprit vite et bruyamment de ce poëte inconnu qu'on venait de lui révéler.
De sa valeur littéraire elle ne savait pas grand*chose, le professeur tenant ses œuvres à l'ombre. On parlait cependant de quelques pièces de vers d'une facture élégante, d'un sentiment très-pur, qu'il avait offertes à la comtesse comme à sa gracieuse égide.
La comtesse en avait donné communication à
ses intimes, en s' extasiant fort sur le talent qui s'y
révélait. Ceux qui n'avaient point été favorisés
de cette lecture n'en partageaient pas moins l'ad- IV. 4
62 LES MENAGES MILITAIRES.
miration qui en devait naître, si bien qu'en moins d'une quinzaine, le professeur de rhétorique fut à la mode, invité partout et j.ilousé déjà. • Les bals et les soirées musicales se succédaient à Douai, cette année-là, avec un entrain inusité. Les carnets de danse se remplissaient d'une fête à l'autre, ce qui faisait redouter par-dessus tout aux danseuses de manquer une seule occasion de passer en revue leuis cavaliers ordinaires.
Le 206®, disons-le à sa louange, fournissait un respectable contingent de jarrets solides et prêts à tout. Les cotillons éternels, dont la province a le monopole, n'effrayaient pas certains lieutenants devenus la providence des maltresses de maison, la joie des Femmes intrépides, la suprême ressource des filles majeures.
Il y avait des capitaines résolus, s'autorisant d'une allure dégagée et d'une taille encore souple pour se lancer dans la mêlée le plus joyeusement du monde.
Quelques ménages militaires prenaient aussi leur part de ces plaisirs, montrant à une société un peu prévenue que les nomades méritent d'être accueillis et peuvent causer des regrets.
Mais la plupart des dames du 206% que la nécessité des voyages rendait fatalement économes, ne jugèrent pas prudent de suivre le flot jusqu'au bout. On les vit parfois, ici ou là, toujours convenables, s'amusant de bon cœur et faisant de vrais prodiges d'ordre pour tirer un parti inattendu des plus simples toilettes.
Madame Jouanny, seule, se montra partout, toujours désirée, toujours entourée, chaque soir plus belle. Il semblait que le bonheur muet, dont elle goûtait la dangereuse ivresse, venait, de son âme, communiquer à ses traits expressifs un idéal reflet.
Elle semblait s'éveiller d'une longue léthargie et aspirer enfin le souffle vivifiant d'une existence nouvelle.
Chaque soir la trouvait prête pour la fête, active, prévoyante, ingénieuse à s'embellir encore. Plus n'était besoin de songer pour elle aux choses vulgaires, elle les envisageait nettement pour les écarter de sa route ; l'intervention de son mari n'était plus nécessaire pour lui épargner une fatigue : la fatigue ne semblait pas l'atteindre.
Elle avait des ailes. Le major se demandait avec stupeur où l'enlèverait ce vol sans trêve.
Essayer de l'entraver?... il l'avait tenté : un flot de larmes avait fait tomber ses raisonnements les plus sages. Montrer une autorité absolue?... L'éclair de surprise et de colère, qui s'était allumé dans les yeux profonds de Jane, l'avait fait trembler dans son amour.
Il pensait tristement qu'il fallait, avec certaines natures, user de ménagements infinis, et que cette fièvre de plaisirs tomberait d'elle-même.
Mais, au bal, il Jouait moins au wbist et suivait d'un œil grave sa belle danseuse jetée et comme perdue dans ce tourbillon.
Ce qu'il voyait, pourtant, était bien fait pour le rassurer. Jane dansait beaucoup avec les camarades de son mari, avec les jeunes gens de la ville, avec les aristocratiques châtelains des environs.
A Just Evenin, elle donnait une valse toujours, rien qu'une valse.
Comment aurait-il pu deviner que, pour cette valse de dix minutes, Jane bravait résolument cinq heures de chaleur, vingt danses indifférentes,
cent conversations oiseuses , une fatigue écrasante et des dépenses excessives?
Non, certes, et malgré son expérience, le major ne soupçonnait point cela.
Sans qu'un mot eût été échangé entre eux à ce sujet, Just Evenin s'était soumis à cette bizarre résolution. La troisième valse lui appartenait de droit : il n'avait même plus à la réclamer.
Cette troisième valse partageait toute soirée en une attente délicieuse, en un souvenir ému. Hors de ces quelques minutes, il n'y avait plus rien.
Le jeune homme trouvait sa part bien restreinte et se promettait de protester avec chaleur. L'occasion venue, et quand il sentait trembler dans ses bras cette frêle créature, il ne songeait plus qu'à ne pas gâter son bonheur en voulant l'élargir.
Il ne lui parlait pas de son amour, de peur d'effaroucher cette imagination tendre qui, d'ellemême, venait à lui. Il espérait du temps et d'un incident fortuit ce que le respect lui interdisait encore.
Et, trompée par cette réserve, s'étourdissant
pour ne point entendre la plainte de sa con-
science, Jane marchait les yeux clos dans ce chemin de roses qui mène aux larmes, quand il ne mène pas à la faute.
Dans son intérieur, la paix régnait encore, la joie n'était plus qu'un souvenir. Elle avait permis, l'imprudente, qu'un rêve étranger y projetât son ombre, et, sous celte ombre malfaisante, les douces fleurs du foyer dépérissaient une à une.
Où donc étaient allées sa tendresse, un peu enfantine mais réelle, pour son mari? sa confiance dans ce cœur d'or?... sa câline soumission par instant, sa gracieuse autocratie dans d'autres?
Elle ne prenait plus la peine de se faire caressante ou capricieuse, de se montrer bonne et de se laisser aimer. Elle avait oublié ses chastes coquetteries, ses mignonnes colères, ses indolences d'enfant gâtée, de femme heureuse.
Son cœur et sa pensée s'envolaient à tire-d'aile loin de cet intérieur, oii elle venait d'introduire la gène.
Ceux qui connaissent un peu l'existence militaire, ses déplacements incessants, ses dépenses imprévues, ses achats devenus inutiles, ses loca-tions coûteuses et multipliées comprendront
mieux qu'aucune définition ne pourrait le faire la situation du major Jouanny.
Sans fortune, ayant épousé une jeune fille qui ne lui apportait même pas la dot réglementaire, placé par la fatalité dans un régiment qui avait déjà subi de nombreux changements de résidence et devait en subir encore, ce n'était que par un ordre extrême que le major faisait face, avec sa solde d'officier supérieur, agrémentée de maigres « frais de bureau » , aux exigences de son grade.
Longtemps Jane avait paresseusement laissé dans ses mains la responsabilité des échéances et les obscurs détails d'un ménage à soutenir.
Son indolence et sa délicate santé n'étaientelles pas des motifs suffisants à cette dérogation aux usages? Jane s'en autorisait pour ne point jeter les yeux sur le livre de comptes , si « ennuyeux w , disait-elle. C'est à peine si elle prétait une oreille distraite aux conclusions du major : beaucoup de sagesse et d'économie obligatoires.
Nous savons comment ce beau plan, difficilement équilibré avec les hasards multiples des garnisons, se trouva subitement renversé.
68 LES MENAGES MILITAIRES.
La robe blanche du premier bal était bien loin. Les deux toilettes parisiennes l'avaient suivie. Jane était en correspondance avec un couturier qui, pour ne pas briller au premier rang[, n'en était pas moins un astre de notable grandeur.
Les envois de Paris se succédaient à intervalles irrég^uliers, versant dans le petit appartement du major une avalanche de faille, de tulle et de rubans. 11 y avait déjà toute une armoire encombrée de toilettes fanées et de guirlandes flétries ; mais le fleuriste savait si bien assortir la couronne, la traîne et le bouquet à la plus récente création de la mode !
Le gouffre se creusait pourtant, et, si Jane ne voulait point s'en rendre compte, André Jouanny ne pouvait plus fermer les yeux.
Déjà, pour satisfaire à des notes impérieuses, il avait relégué à des échéances éloignées les comptes des fournisseurs quotidiens. Il avait dû alléguer je ne sais quelle obligation inattendue pour réclamer du capitaine-trésorier une avance importante sur sa solde du mois.
Jane achetait toujours.
— Chère enfant, lui dit-il un soir, j'ai fait l'im-
possible pour satisfaire vos désirs; aujourd'hui, je ne le puis plus.
— Plaît-il ? fit-elle en le considérant avec une surprise profonde.
— Toutes mes ressources sont à bout; je vous le demande en grâce, Jane, arrêtez-vous, arrêtezvous dès maintenant.
— Mais, André, ce que vous dites est inimaginable!... Qu'appelez-vous m'arréter?... Ne plus aller chez madame de Sobrière, chez le président, chez le recteur de l'Académie?
— Chère, c'est de songer une fois sérieusement à notre position pécuniaire.
— Voyons, dites-la-moi ; je vois bien que cela vous brûle les lèvres.
— J'ai des dettes.
— Eh bien!... vous les payerez, mon ami... Faut-il vous rappeler que ma mère a quelque fortune ?
— Oh!... Jane, ne parlez pas de cette ressource-là. C'est votre propriété, sourit amèrement le major, qui connaissait bien, hélas! la fortune des Nangeot.
— Et votre solde?
— Six cents francs par mois : nous en dépensons deux mille.
— Quoi! vraiment?... Croyez quefen suis désolée, mais qu'y faire? auriez-vous souffert que votre femme, une femme d'officier supérieur, ne fît point honneur au régiment ?
— Vous avez bien raison, ma chérie : j'étais fier de vous, j'ai oubhé toute prudence. Soyez bonne maintenant, suivez mes conseils, et tout peut se réparer encore.
Jane tourna vers son mari son visage enflammé de dépit et de confusion.
— Vos conseils sont de ne plus sortir, n'est-ce pas?
— Ce serait indispensable.
— C'est tout simplement impossible !
Le major pâlit.
— Je vous jure, Jane, que je ne puis plus solder vos toilettes.
Elle eut un rire sec.
■ — N'est-ce que cela? Je remettrai mes robes fanées. Mais, après avoir été reçue avec distinction tout l'hiver par la société de cette ville, je
ne manquerai pas à toutes les convenances en n'y paraissant plus.
Elle fit un mouvement pour sortir sur ce raisonnement d'une logique peu contestable.
Madame de Guimont entra de son pas lent et silencieux.
— Qu'est-ce? dit-elle envoyant des larmes dans les yeux de Jane ; qu'avez-vous, chère madame?
— Rien, ou peu de chose, répondit madame Jouanny en dissimulant son chag^rin sous une gaieté nerveuse. Me voici vouée à « sainte Moussehne » , par ordre de mon seigneur et maître.
Vous serez toujours charmante, dit doucement Élise, mécontente d'être tombée en pleine scène de ménage.
— Et sa résignation me rendra bien heureux, acheva le major.
— Soyez donc heureux! dit brusquement Jane, je suis résignée et... même satisfaite.
Elle s'enfuit sur ce mot, qui stupéfia son mari.
— Ah ! murmura-t-il, oubliant qu'il n'était pas seul, je comprends... Elle est satisfaite, parce que je viens de lui donner prise contre moi.
Élise était trop femme pour n'avoir pas com-
72 LES MENAGES MILITAIRES.
pris plus vite, et mieux encore, que Ja conscience de Jane s'autoriserait de'sormais d'un tort de son mari :
Le tort de mettre une digue à ses ruineuses exigences.
Il avait le cœur bien gonflé, le pauvre André Jouanny, si gonflé, qu'un impérieux besoin de confiance, de sympathie, le saisit tout à coup.
— Vous êtes intelligente et bonne! dit-il eu tournant vers madame de Guimont ses yeux tristes, vous me comprendrez peut-être.
— Il y a longtemps que je vous ai deviné ! répondit la jeune veuve avec un accent profond.
Le major était plein de Jane, heureux de pouvoir en parler à une amie.
— Elle est encore bien jeune, dit-il avec vivacité; et puis, je l'ai trop gâtée, trop aimée...
— On n'aime jamais trop, interrompit Elise.
— Gomme vous avez raison !...
— Et puis, continua-t-elle doucement, voire tendresse même lui ouvrira les yeux.
— Le croyez-vous ? Vraiment, le croyez-vous ?. . . Elise abaissa son regard et répondit après une
courte hésitation :
— N'en désespérez jamais.
— Elle m'en veut d'entraver ses plaisirs.
— Faites-vous pardonner en la contraignant à rcfle'chirun peu.
— La contraindre!... vous ne connaissez pas cette nature... vous ne connaissez pas ma propre faiblesse.
— Dans la solitude, on observe involontairement. Je vous connais tous deux, et, sans l'avoir voulu, plus que vous ne le supposez.
— Alors, conseillez-moi.
— Le de'sirez-vous réellement?
— Je vous l'affirme.
— Je n'ai aucun titre à cette confiance.
— Votre discrète amitié les a tous, au con-
trante.
Élise eut un frisson léger qui plissa son front calme.
— Emmenez votre femme, articula-t-elle lentement.
André Jouanny fit un haut-le-corps de surprise. Le conseil était trop radical pour ne pas viser un mal plus sérieux qu'une question de toilettes, et môme de finances.
74 LES MENAGES MILITAIRES.
L'ëmotion qui alU'ra soudainement son visa{;e éclaira la jeune veuve sur le soupçon qui venait de le mordre en plein cœur. Elle voulut en adoucir l'impression et reprit avec vivacité :
— Vous voyez... votie conseillère va trop loin : elle dépasse le but.
— Vous n'avez point parlé sans motif, madame.
— Le motil" est simple. Mieux vaut rompre net une obligation mondaine, qui finit par devenir un devoir, que d'y traîner, quelques semaines encore^ un amour-propre froissé et peut-être une rancune involontaire.
Mal/jré la sagesse de ce raisonnement, le major demeura persuadé que madame de Guimont avait obéi, en lui donnant un conseil aussi grave, à une pensée intime dont il n'obtiendrait point facilement l'aveu.
Il l'e^sava ; mais elle resta impénétrable, montrant, au contraire, le désir de pallier ce que cette parole avait eu d'inquiétant pour un mari.
Elle ne réussit, du reste, ni à détruire cette inquiétude, ni à légitimer par des motifs indifférents le mot qui lui était échappé.
L'émotion (qu'elle avait soulevée l'attristait. Son dévouement sincère au ménage Jouanny l'avertissait, d'ailleurs, de laisser, dût-il en souffrir, le mari trop faible ou trop tendre en face d'un danger mystérieux dont il était prévenu.
Elle ne croyait pas avoir frappé si juste, et surtout elle ne soupçonnait pas qu'elle s'était frappée elle-même. Conseiller un départ, n'étaitce pas briser une relation pleine de douceur? Elise se leva pour se retirer.
— Eh bien ! dit tout à coup le major en lui tendant la main, je partirai.
Elle devint toute pâle. Son cœur se serra. En constatant cette oppression inopportune, elle se jugea bien illogique d'éprouver autre chose qu'une satisfaction toute naturelle , puisque la sûreté de son jugement en était implicitement reconnue. Il restait debout devant elle, la main toujours tendue, sans qu'elle parût le voir. Son visage grave avait perdu son habituelle sérénité, mais sa vaillance ne l'abandonnait pas.
— Ce sera un sacrifice pour tous, un bien pour tous!... dit-elle, en mettant ses doigts moites dans la main froide du major.
Tf) LES MENAGES MILITAIRES.
Il la reconduisit, sans échanger avec elle d'autres paroles.
Sur le seuil, et la porte déjà refermée entre elle et lui, madame de Guimont jeta en arriére un regard triste.
— Il faut donc avoir souffert comme j'ai souffert pour comprendre ce cœur-là? murmurat-elle.
Jane, qui n'avait eu de la vie que sa floraison joyeuse, ne le comprenait pas, en effet.
Cette générosité imprudente lui paraissait un devoir tout simple ; cette suprême bonté , un hommage à sa gracieuse personne ; cette indulgence infinie, un culte agréable à recevoir, sans doute, mais amplement mérité.
Apprécier les sacrifices que s'imposait son mari pour lui plaire eût été difficile à son indolente imagination, tournée tout entière vers un autre but et surexcitée autant qu'il était possible.
Le sérieux entretien que madame Jouanny venait d'avoir avec le major lui laissa la désastreuse impression d'une tyrannie déguisée.
Les chiffres lui parurent exagérés, les reproches amers, les inquiétudes injustifiables. L'hiver
touchait à son terme, on ferait des économies pendant la belle saison. Il n'y avait pas dans tout cela matière à un tel orage.
Et d'ailleurs, y eût-il vraiment folie à continuer sa façon de vivre, Jane, lancée dans une voie funeste, n'entendait point y renoncer.
Le soir même, elle se para de son mieux d'une robe plusieurs fois portée, détacha de la jardinière de son petit salon une rose demi-ouverte, et parut, dans l'éclat voilé d'une beauté mélancolique, à un concert chez madame de Sobrière.
Tout le monde y remarqua le négligé voulu de sa toilette et l'abattement de son visage. Tout le monde commenta le front soucieux d'André Jouannv, dont les plis prématurés dissimulaient mal un intime chagrin.
Tout le monde ne manqua pas de voir l'air surpris et inquiet du jeune professeur de rhétorique, ce dont il fut tiré les conséquences les plus hasardeuses et les plus fantaisistes.
Just Evenin chercha vainement, du reste, à se rapprocher de celle qu'il appelait son « beau rêve » dans le secret de son âme et son a rêve adoré » dans ses effusions lyriques.
Jane n'avait pas de « troisiènre valse » à lui accorder dans cette soirée toute consacrée à la musique; une conversation banale lui eût été odieuse ; un peu d'épanchement lui était interdit par sa délicatesse.
Et puis, mêler des questions d'argent, des vulgarités mesquines à ces courts instants de silencieuse paix !... Jane ne donna qu'un regard à son poète.
Elle remarqua avec quelque étonnement, au retour, que le major, au lieu de rentrer dans son appartement, s'enfermait dans son bureau, dont il venait d'allumer les bougies.
Une demi-beure après, enveloppée d'un peignoir, elle vint curieusement s'enquérir de ce travail bizarre qui, pour la première fois, retenait son mari dans ses fonctions administratives à trois beures du matin.
André Jouannv, assis devant une lettre commencée, feuilletait minutieusement VÀîinuaù'e , mettant une croix ici, une note là, et si plongé dans cette occupation qu'il n'entendit même pas le frôlement léger des petits pieds de Jane sur le parquet.
- Penché, tête nue et l'œil fixe, sur les feuilles toutes noires de noms, le major paraissait un bureaucrate affairé plutôt qu'un mari aimable.
Son uniforme dégrafé, sa cravate dénouée à demi, achevaient d'en faire toute autre chose qu'un idéal romanesque.
Jane pensa que ce réalisme était blessant et que cette vivante réalité n'était point flatteuse pour sa vanité féminine.
Elle haussa imperceptiblement les épaules et recula doucement. Peut-être fût-elle restée, si elle avait pu soupçonner ce que son mari cherchait dans VAn?iuaire avant d'achever sa lettre commencée.
Les jours gras approchaient. La dernière semaine avait été plus calme : on se réservait pour l'époque traditionnelle où le plaisir redouble d'intensité, avant d'éteindre son joyeux murmure sous les austérités du Carême.
Le président de la cour de Douai avait annoncé depuis longtemps se réserver le dernier jour, et comme ses réceptions, belles et sérieuses, avaient un caractère tout spécial de solennité, on tenait à grand honneur d'en faire partie.
Le mardi (jras de 1863 devait offrir dans ses salons une splendeur peu habiluelle et un attrait que madame de Sobrière elle même ne pouvait ajouter à ses fêtes.
M. le président Granondesse recevait ce soirlà le ministre de l'intérieur, son paient trèsproche, et comptait lui présenter la société douaisienne.
Un grand dîner devait précéder une soirée sérieuse, dans laquelle on devait entendre une étoile, belge, v(inue tout exprès du Grand-Théâtre de Bruxelles.
De par sa beauté et sa naissance, Jane avait droit à une invitation. Le major était, en outre, personnellement apprécié par le président. La table n'était que de trente couverts. On peut juger les jalousies enflammées qui se dressèrent autour des favorisés.
— Acceptez-vous? demanda le major à sa jeune femme.
— Si j'accepte?.. . répondit-elle avec un sourire triomphant.
Il n'interrogea plus. Dans son ménage refroidi, il n'y avait plus place pour la causerie ni l'aban-
don. Une grosse question se cachait pourtant derrière ce silence. Jane le sentait et ne voulait répondre ni à l'interrogation muette, ni à l'interrogation franche, si elle se fût formulée.
Si André Jouannv ne demanda rien, c'est que, dans sa loyauté, il se faisait un raisonnement naïf. Pour cette fête, la dernière, la plus belle de la saison, puisque la jeune femme ne demandait point la toilette nouvelle qu'elle savait ne pouvoir obtenir, c'est qu'elle était décidée à n'y point paraître.
— Ce sera bien dur pour la pauvre petite, pensait-il, mais je l'en aimerai tant !...
Gomme si elle se fût rendu compte de l'inutilité de ses recherches dans un lot de toilettes défraîchies, Jane n'y jeta pas un seul regard et ne témoigna aucune préoccupation sur un sujet que sa frivolité rendait brûlant.
Le jour du dîner, elle reçut de sa mère une lettre fort brève dont le contenu fit monter le sang à ses joues.
— Vous paraissez peinée , Jane ; que vous
mande donc votre mère?
Jane hésita d'abord, puis, réfléchissant qu'il
fallait une solution à une position trop tendue, elle lui tendit la lettre et disparut.
La lettre de madame de Nangeot ne contenait que ces quatre li(jnes énigmatiques :
« Y pensez-vous?. .. n'y comptez pas. D'ailleurs vous ave/, mon cher ange adoré, un banquier naturel qu'il faut mettre en demeure de s'exécuter. »
C'était tout.
André Jouanny tourna et retourna, dans ses mains d'abord, dans son esprit ensuite, cette étran^je missive, qui répondait à une demande d'argent peut-être.
11 en rougit de confusion. De l'argent!... et à madame de Nangeot!... O Jane, qu'avez -vous essayé là ?
Son premier mouvement fut de courir à elle et de lui reprocher son manque de confiance, plus encore que sa déraison.
L'entrée de son ordonnance l'en empêcha. On apportait le courrier du major. Les affaires du régiment avant les siennes. Il dépouilla la correspondance administrative, la classa, l'annota
avec autant de soin que si une vive souffrance intérieure ne faisait pas trembler sa main.
La dernière lettre qu'il ouvrit lui causa un éblouissement :
« Mon cher camarade, lui écrivait-on, votre » proposition de permutation me botte fort. En » la recevant, j'ai pris l'express pour Paris, j'ai » vu le chef du personnel, j'ai enlevé l'affaire. » Ci-joint la copie du consentement ministériel » qui va vous arriver par la filière. Seulement, » mon très-bon, je suis terriblement pressé d'é- ,, changer le 198« contre le 206% et j'ai manœuvré » en conséquence. Il vous faut être à Toulouse, et » moi à Douai, à la fin de la semaine. La besogne » que je vous laisse là-bas ne souffre pas de re- » tard : vous verrez ça Du re^te, l'ordre est précis. » C'est égal, mon vieux Jouanny, pour des rai- !) sons. . . de sentiment, . . . qui me sont personnelles, ;) je trouve que vous avez eu une fière idée de » permuter avec votre dévoué
» DURAJOUX,
» major au 11)8" de h'gne. »
Une permutation !.,. c'est-à-dire l'éloignement
84 LES MENAGES MILITAIRES.
immédiat, les habitudes brisées, le roman éteint. La Providence venait donc en aide au pauvre officier. Il allait pouvoir arracher sa femme à un milieu dissolvant, sans luttes, sans obsessions, sans la froisser dans sa di^jnité, sans donner a:i monde le droit de dire que ses soupçons, s'il en avait, étaient pleinement justifiés.
Il permutait!... C'était l'indépendance (ju'il allait recouvrer, puisque la force lui avait manqué pour secouer, au prix d'un brisement brutal, la chaîne que lui imposait Jane.
Plus de fêtes euivrantes, d'hommag^es passionnés, de folie sans remèdes. Il allait l'emporter encore, sa femme si imprévoyante et si jolie, si frêle et si chère !
U* emporte!' devenait-il donc le dernier mot de sa sécurité? II eut un frisson. Non, le bonheur était possible encore. Mais vite, vite, il fallait suivre le conseil d'une loyale amie.
Brave major Durajoux!... Et quelle chance d'avoir retrouvé son nom, son rang d'ancienneté, tout à point dans V Annuaire !
Partir, oui certes, et dès demain il allait y songer... Une sueur froide lui mouilla le front.
Pour partir il fallait celte chose brutale, implacable et rayonnante : de l'argent.
André Jouanny venait de se souvenir que le gouffre mondain lui avait tout pris, tout, jusqu'à sa solde du mois dévorée d'avance.
P^t dire que la délivrance était à sa portée !... Oh ! il ne reculerait pas, la perspective étant si belle, devant une dernière ressource, humiliante et triste, qui pouvait tout arranger : l'emprunt à un ami.
Décidément, et pour la première fois depuis longtemps , le ciel semblait s'intéresser à ses affaires : on annonça le capitaine Odret.
Le capitaine Odret, c'était mieux qu'un camarade, c'était presque un ami, quoique cet officier, froid et réservé, se montrât rarement dans le ménage Jouanny.
Sous l'impression des sentiments qui l'enfiévraient, le major renversa brusquement les petites conventions habituelles des salons.
— Mon cher Odret, dit-il vivement au visiteur, vous arrivez pour apprendre, le premier, que je quitte le régiment et que voire bonne amitié —
86 LES MENAGES MILITAIRES.
section des finances — m'est indispensable pour hâter cette conclusion.
— Vous nous quittez?... Ah! tant pis, mon ch r Jouanny ! mais je n'en suis pas moins tout à votre service.
Le major s'embarrassa subitement.
— Oui... voilà... je permute, mais il faut que j'aille tout de suite. .. tout de suite, à ma nouvelle garnison. Et, vous sentez... cette nouvelle me saisit inopinément... Je n'ai pas songé... je n'ai pas pris mes précautions pour ce long voyage.
Le capitaine Odret avait beaucoup d'esprit et beaucoup de cœur. Il avait pu soupçonner déjà les embarras d'argent de son camarade; il eut pitié de sa souffrance visible.
— Ma foi ! dit-il en riant, je ne suis pas bien riche, mais je ne pars pas. Partageons. Cinq cents francs vous permettront-ils d'attendre le bon vouloir de votre notaire?
La délicatesse de cette proposition toucha le major au point sensible. Il mit la moitié de son cœur gonflé dans une longue poignée de main.
Le capitaine Odret ne prolongea guère sa visite. Jane s'était fait excuser : elle était souffrante.
— La santé de madame Jouanny ne vous donne cependant aucune inquiétude? demanda le visiteur.
— Elle est bien délicate, et je m'alarme de la voir tousser depuis le commencement de l'hiver.
— Le climat de Toulouse lui conviendra mieux.
— Certainement. C'est même pour cela que j'ai demandé à quitter le Nord , bégaya André Jouanny.
Le capitaine Odret n'en crut pas un mot, et s'éloigna plein d'une commisération respectueuse pour ce galant homme, qu'une tendresse trop exclusive amenait lentement à des compromis lamentables.
Un quart d'heure après , le major, à la fois rouge de honte et frissonnant de joie, recevait sous pli cacheté les cinq cents francs promis.
Ce petit billet bleu, c'était la liberté.
La cuisinière vint demander si monsieur voulait lui donner sa soirée, puisque madame dînait en ville avant la grande soirée.
Ci Dînait en ville!... la grande soirée!... » Ces mots n'eurent pas d'abord de signification bien
nette pour lui; machinalement il re'pondit affirmativement, et la mémoire lui revint.
On était au mardi gras. Le ministre de l'intérieur était descendu, le matin même, chez son beau-frère, le président Granondesse.
Au fait, que lui importait?... N'était-il pas impossible que Jane parût à cette fête?... et son silence ne prouvait-il pas qu'elle y avait, la première, renoncé ?
Une voix câline le fit tout à coup tressaillir, venant de la porte entre-bâillée :
— Son(jez-vous à vous habiller, cher ami?... Moi, je suis prête, disait la voix.
Le major se retourna juste à temps pour voir sortir de sa chambre la jeune femme transfigurée.
Jane s'avança, lente et souple, adorablement modelée dans une splendide robe de velours noir fourrée de renard jjleu — une merveille de richesse — dont les plis majestueux drapaient avec une incomparable élégance son corps frêle.
Ses épaules nues se dégageaient hardiment du mignon corsage, et ses bras, dans leur aristocratique finesse, émergeaient d'une bande de renard bleu formant à la fois l'épaulette et la manche.
Sa radieuse beauté, qu'accentuait un parti pris d'assurance, n'avait jamais jeté un si pur éclat.
André Jouanny en ressentit une admiration foudroyante, comme s'il n'avait fait qu'entrevoir jusque-là la gracieuse apparition qui daignait enfin se laisser détailler avec complaisance.
Elle tourna coquettement vers la glace sa tète brune, aux tresses opulentes, dont une seule fleur de camélia rouge éclairait les sombres reflets.
C'était une fleur enlevée à cette guirlande, la première, dont le souvenir se liait à une des plus intimes émotions de sa vie.
— O Jane!... est-ce bien vous? murmura le major que la surprise écrasait.
— Et qui serait-ce ? répondit-elle avec une grâce dont elle l'avait sevré depuis longtemps. C'est votre Jane d'autrefois... voyez, comme vous aimiez à la voir, parée, jolie et heureuse ! Ce n'est plus la triste Jane d'hier encore que vous condamniez à la laideur... obligatoire.
Elle souriait. Rien n'était charmant comme ses petites dents perlées, illuminant le pourpre vif des lèvres. Un brin d'inquiétude tremblait pourtant au coin de la bouche rieuse.
André Jouanny venait de comprendre «ette inquiétude en se rappelant la courte lettre de madame de Nangeot.
Les plis superbes de la robe de velours miroitaient devant ses veux trouljlés... La malheureuse enfant!... qu'avait-elle fait malgré sa défense ? Comment comptait-elle solder un costume princier?
L'heure n'était plus des faiblesses coupables. Celte nouvelle hardiesse faisait déborder le vase, si plein déjà. L'admiration s'éteijjnit dans le regard du major. La raison y alluma sa clarté froide.
— Ceci est votre dernière folie, Jane, prononça-t-il d'un ton ferme. Je vous prie de quitter au plus vite un vêtement sous lequel je ne reconnais plus la simple et lionnéte femme du major Jouanny.
Elle s'attendait à quelque chose, peut-être, mais pas à cela.
— Et le dîner? fit-elle en essayant de sourire quand même.
— Nous n'y assisterons pas.
— La dernière fête de la saison ?
Qui est aussi la dernière fête de... toujours.
— Vous diteS?
Que nous quittons Douai.
— QuelW plaisanterie ! exclam a-t-elle avec un rire faux.
Voici la nouvelle de ma permutation,
Jane prit la lettre du major Durajoux, la par-»^
courut d'un œil avide, la jeta sur un meuble et
dit avec une rage sourde :
— Vous me trompiez.
Il dédaigna de se défendre, tant il lui parut impossible de se faire absoudre.
Elle hésita deux secondes à peine : sa respiration était brève, une flamme rapide brûlait sa joue.
— Écoutez-moi, dit-elle en relevant fièrement la tète, vous partez, je vous suivrai, c'est mon devoir. Ce soir, le vôtre est de me suivre dans une société où je vais dire adieu à tous ceux qui m'ont aimée.
Elle traversa le salon sans qu'il fît un geste. Sur le seuil, elle lui jeta ce seul mot :
— Venez-vous?
Et eomme il remuait négativement la tète :
— Je vous excuserai, conclut-elle en disparaissant.
Presque aussitôt, on entendit dans la rue le roulement d'une voiture. C'était Jane, la révoltée, qui se rendait seule chez le président.
Seule !... Cette audace était-elle possible?
Le major passa ses deux mains sur son front avant de sentir qu'il ne rêvait point, que sa compag^iie le traitait en ennemi, que sa femme secouait hautement le joug^.
La torture qu'il souffrit en ce moment empruntait une douleur à chacun de ses sentiments trahis. L'honneur de son nom exig^eait une résolution prompte. Entre la souffrance et la décision, il se retrouva lui-même.
Comme un automate, il se coula dans son uniforme, se constella de décorations, attacha son sabre, prit des gants et se mit d'un pas soutenu en demeure de rejoindre la fu(jitive qu'il devait, avant tout, protéger.
En traversant la rue, il aperçut madame de Guimont qui, le voyant seul, fit arrêter sa voiture pour lui demander avec inquiétude :
— Et madame Jouanny?
— Elle m'a précédé, répondit-il simplement.
— Voulez-vous une place?
— Je vous remercie. Je préfère marcher un
peu.
Élise sourit et fit signe à son cocher. Elle ne se formalisait point de ce refus trop bref, parce qu'elle soupçonnait quelque secousse nouvelle dans ce ménage mal équilibré.
Dans l'escalier plein de fleurs du président, elle précipita sa marche, jeta sa mante au domestique et se fit annoncer avec une certaine hâte.
Ce qu'elle souhaitait se réalisa.
Jane, un peu longue à se débarrasser de son burnous , un peu embarrassée de se présenter seule, venait à peine d'entrer au salon. On l'entourait. « Et monsieur Jouanny? Et le major?...» demandaient avec ensemble le président, la maîtresse de la maison et les invités.
Avant que Jane pût répondre , madame de Guimont, tout en saluant autour d'elle, avait déclaré que le major la suivait, que sa voiture venait de le croiser à quelques pas.
Madame Jouanny, involontairement soulagée par cette annonce, — car son coup de tète ne lais-
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sait pas que d'offrir des détails gênants, — lui jeta un regaid étonné, satisfait même, et presque reconnaissant.
— Elle n'est pourtant pas mauvaise, cette enfant ! pensa la jeune veuve en lui tendant la main.
L'entrée du major se. fit avec celle de deux magistrats ; elle aurait passé inaperçue, ou à peu près, sans la remarque précédemment faite tout haut sur son absence.
Le président l'en plaisanta, avec ce mélange d'affabilité et de solennité qui est l'apanage de la magistrature.
— La nouvelle inattendue de mon prochain départ m'a contraint à un retard, dont je n'ai point voulu imposer les conséquences à madame Jouanny, répondit le major avec à-propos.
— Votre départ !
Ce fut un toile dans tout le salon. « Ils arrivaient à peine!... Partir déjà !... Ah! ces militaires !... » Le ministre de l'intérieur daigna déclarer que, s'il avait quelque influence sur son collègue de la guerre, il l'emploierait à enrayer le déplacement perpétuel des régiments.
André Jouanny expliqua que Douai ne perdait pas le 206®, et que sa personnalité seule était en jeu.
On ne se répandit pas moins en doléances ])0lies, et vraies pour la plupart. Les belles danseuses, les aimables femmes laissent un vide après elles. Qui donc comblerait le vide qu'allait laisser Jane Jouanny?
Elle répondait à ces démonstrations flatteuses avec une émotion contenue. La seule personne que ce départ devait toucher véritablement, sensiblement, n'était pas là et n'y viendrait que plus tard.
En l'attendant, une pensée haineuse gonflait son cœur, une tristesse amère Fenvahissait. Son mari avait-il donc lu en elie, pour l'arracher si brutalement à un sentiment idéal dont elle ne voyait point le danger? Et croyait-il qu'elle oublierait parce qu'il lui fallait obéir?
jNIadame de Guimont, en entendant le major annoncer sa permutation, avait fixé sur lui ses veux interrogateurs, tandis que l'étrange oppression qu'elle avait éprouvée déjà lui angoissait l'âme.
96 LES MENAGES MILITAIRES.
Elise s'en rapprocha sans affectation et lui dit à brûle-pourpoint :
— C'est voire volonté qui a fait cela?
— Ma volonté... et votre conseil, répondit-il. Elle voulut lui adresser un mot, une félicita-
tion, quelque chose... elle n'y put parvenir. Elle sentait bien que sa voix trahirait une émotion inexplicable, même pour son propre cœur.
— Est-ce que j'ai le droit de me plaindre? pensa-t-elle. Et qu'avais-je besoin de m'inquiéter si fort d'un cœur qui souffre par le fait d'une autre femme ?
Le dîner fut splendide. Quoique Son Excellence fût flanquée de la présidente et de la femme d'un député — beautés mûres, — elle étendit le rayon de sa conversation ministérielle jusqu'à cette jolie personne que Douai semblait tant reg;retter.
Jane y répondit distraitement. Mélancolique el blanche, dans cette robe de velours noir fourrée de renard bl^u, dont le choix était un chefd'œuvre dans une telle maison, elle se sentit pour la dernière fois la reine de ce salon sévère, comn^e elle l'avait été de salons plus brillants.
La dernière fois!... Le mouchoir de dentelle
qu'elle portait fréquemment à ses lèvres, pour y étouffer une toux persistante, recueillit plus d'une larme discrète qu'elle sentait monter de son cœur.
A dix heures, les invités affluèrent.
Just Evenin , devenu le favori de ce monde capricieux, n'eut {^^arde de manquer à une réunion qui devait clore l'ère de son fugitif bonheur.
Il arrivait avec des dispositions conquérantes. Il voulait faire sentir à Jane que rester tout un été sans entendre sa voix serait un supplice qu'il ne pourrait endurer.
Les salons fermés, il voulait la revoir quand même, et c'était avec elle qu'il espérait trouver le comment de ce nouveau souhait.
Pendant les quelques minutes de trouble qui suivent toujours le passage de la salle à manger à la salle de concert, le professeur, par un détour habile qui le porta tour à tour devant toutes les femmes de la société, pour les saluer, parvint enfin à la seule qu'il voulût rejoindre.
Elle le voyait s'arpprocher et s'était décidée à bénéficier de cette occasion, qui pouvait être la
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dernière, pour lui dire vivement, froidement, son prochain départ.
Elle était debout, dans l'embrasure d'une fenêtre qu'un domestique venait d'ouvrir. Il l'aborda avec le salut respectueux et le sourire tendre dont elle acceptait le discret hommage.
Elle voulait lui dire froidement!... Elle voulait... La pauvre femme ne trouva qu'un mol :
— Je pars.
Il chancela sous le coup. Rien ne l'avait préparé ; il arrivait si heureux !
— Est-ce vrai? balbutia-t-il sans en avoir conscience.
— Trop vrai.
— Bientôt?
— Peut-être demain.
— Ainsi, le régiment tout entier...
— Non, moi seule.
— On vous enlève?
— On m'emmène.
— C'est indigne !
— (i'est bien triste, du moins.
— Merci de souffrir. Moi, je deviendrai fou!
— ïaisez-vous. . . Vous me faites bien du mal. . .
— Eh! croyez-vous, madame, qu'il soit possible de se taire toujours ?
— Il le faut. Ceci est un adieu.
— €fest impossible! Je veux vous voir... Je veux vous dire... Vous voyez bien qu'après un an de silence, il me faut crier ma dotîleur.
— Est-ce f[ue je crie? murmura-t-elle en lui ]ai?sant voir son beau visjTge bouleversé, sans une larme.
Il eût voulu la bénir de ce mot; il n'osa pas, de peur de lui montrer qu'elle s'était trahie.
— Si vous me défendez de parler, reprit-il d'une voix contenue, mais ardente, permettez-moi de vous demander de lire cet adieu dont vous privez mes lèvres.
Comprit-elle? Derrière son éventail, sa tète pâle se pencha ; il y vit un acquiescement. Une voisine les regardait.
— Je ne vous oublierai jamais, madame! dit-il en s'inelinant.
— Jamais! répondit-elle comme un écho.
On s'étonnait de les voir encore debout. Le concert allait commencer. Just Evenin se perdit dans un groupe. Jane glissa dans un fauteuil,
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mettant son front triste à l'ombre des tentures.
A l'autre bout du salon, André Jouanny la contemplait. Il avait vu la scène courte et brûlante; il avait deviné ce qu'il n'avait point entendu, mais il ne pouvait avoir tout deviné.
Tant que le concert déroula les surprises variées de son programme, deux bommes n'entendirent rien et ne virent qu'une cbose : l'embrasure de la fenêtre où Jane dissimulait sa douloureuse préoccupation.
Lorsque la cantatrice bruxelloise eut lancé coquettement les fusées mélodiques de son gosier de rossignol, deux hommes s'étonnèrent d'entendre éclater des applaudissements enthousiastes. On pouvait donc admirer quelque chose qui n'était pas le but de leurs regards fiévreux?
Quand vint l'heure de se retirer, le major offrit son bras à Jane ; elle le prit machinalement et traversa les salons en distribuant autour d'elle des sourires distraits.
A la porte du dernier salon, elle se retourna à demi comme pour relever légèrement sa traîne de velours. Ce fut pour envoyer vers la cheminée,
sur laquelle s'appuyait le jeune professeur, un mystérieux adieu dans un regard humide.
En montant en voiture, elle eut un bon mouvement.
— Je vous remercie d'être venu... quand même, dit-elle à son mari.
— Je vous ai préservée de vous-même et du jugement du monde, lui répondit-il brièvement.
Elle retomba dans un mutisme attristé dont il ne fit aucun effort pour l'aider à sortir. Ne savaitil pas que, arrivé à ce point extrême, son rôle était celui de sauveteur et non celui de consolateur?
Just Evenin sortit peu après.
Un grand découragement courbait son front, une vraie désolation brisait son âme.
— Je ne rentrerai plus dans ce monde, qu'elle abandonne, pensait-il; qu'irais-je désormais lui demander? Il n'a pas même su me la garder, elle.
Ellcj c'était en effet le seul nom qu'il pût lui donner. Ce prénom de Jane, il l'ignorait. Il aurait pu le demander peut-être à un indifférent, mais c'eût été trahir un intérêt peu explicable.
— Je veux savoir, au moins, quel nom lui
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donner en la pleurant, pensait-il encore, et je le saurai d'elle-même.
Au bas de l'escalier, un domestique affairé le dépassa en s'excusant.
— La voiture de M. Jouannv est-elle encore là ? demanda cet homme à celui de ses camarades qui faisait avancer, à tour de rôle, les voitures de louage et les équipages de maître.
— Non, sa voiture vient de partir.
— Trop tard, alors. Madame la présidente envoyait à madame Jouanny son éventail oublié sur son fauteuil.
— On le lui portera demain, conclut l'auli e avec insouciance.
En entendant ce court dialogue, une idée venait de surgir dans l'esprit surexcité du jeune professeur.
— Si vous voulez me donner cet éventail, ditil au laquais, je le remettrai ce matin même chez madame Jouanny, où je dois aller.
Le domestique ne vit là qu'une course évitée et livra l'éventail sans objection.
Just Évenin l'emporta avec une joie folle. D'assez bonne heure, au moment où le major
allait se rendre chez son colonel pour lui rendre compte de sa permutation d'une façon moins sommaire qu'il ne l'avait fait la veille chez le président Granondesse, on introduisit dans son bureau un personnage qui demandait à parler à madame. Madame dormait encore.
C'était un homme encore jeune et d'allure prétcnlieuse, fort correctement vêtu à la mode la plus récente, l'air important, la main vulgaire sous un irréprochable gant de daim.
— Monsieur, dit-il en saluant à un degré d'inclinaison fort modéré, c'est bien à monsieur le major Jouanny que j'ai l'avantage de parler?
— Oui, monsieur.
— Je suis porteur d'une petite créance concernant madame Jouanny.
— Montrez, dit le major qui ne s'étonnait plus de rien.
Le personnage déploya une longue pancarte couverte de chiffres avec des explications écrites en regard.
— Yoici, dit-il en posant son doigt sur une des lignes.
Le major y put lire : « Fourniture et confec-
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tion d'une robe à traîne, velours noir, jourree de renard bleu, 2,000 francs. »
— Très-bien ! dit-il en relevant son visage impassible, sur lequel venait de s'étendre une blancheur de suaire. Cette robe a été fournie hier; il est impossible qu'on en demande le payement aujourd'hui.
— Je vais vous expliquer, monsieur, ce qui peut vous paraître illogique dans cette réclamation, au premier abord, car, après examen des faits, rien n'est plus simple au contraire.
— Dites.
— Voici. Depuis six mois, la maison « Hortmann et C'% confections pour dames, boulevard Malesherbes, 10 », n'offrait plus de solidité. Il y a huit jours, elle eût été contrainte de déposer son bilan sans l'intervention d'une maison rivale qui lui achète son lieu et place, ou plutôt, pour être franc, qui paye ses dettes et recueille ses créances afin de lui épargner la faillite. ,
— A merveille ! C'est donc le représentant de la maison...?
— Ochelter et fils.
— De la maison Ochelter et fils qui se montre
LES DEUX FEMMES DU MAJOll. 105
si empressé d'encaisser le montant d'une livraison à peine faite?
— Monsieur, je suis en effet cliar.{jé par mon patron de réunir le plus possible de factures acquittées, afin de le mettre promptement au fait de l'état réel des affaires dont il reprend la suite. II ne peut cependant marcher en aveugle.
— Soit. Je vais vous faire un billet. Quelle échéance indiquez-vous?
Ici, la figure plate du représentant de la maison Ochetteret fils esquissa une grimace doucereuse.
— Ceci , monsieur , souffre une petite difficulté. La maison voudrait un remboursement immédiat.
— Etrange façon de conserver ses clientes !
— Oh!... la maison compte se borner désormais à l'exploitation de Paris et de l'étranger.
— Je ne suis pas en mesure aujourd'hui, mais je vous offre...
— Monsieur, permettez-moi de vous arrêter là. Lorsque je suis arrivé à Douai, j'aurais pu, à la rigueur, accepter une remise. Ce matin, le garçon démon hôtel, auquel je demandais votre adresse,
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m'a appris que madame allait quitter cette ville. Gela change la situation.
Une faible rougeur colora les joues blanches du major, qui n'en resta pas moins maître de lui.
— Je permute, en elfet, dit-il froidement; la maison Ochetter et fils me fera représenter mon billet à Toulouse.
— La maison Ochetter et fils, monsieur, n'entend pas rechercher ses débiteurs de ville en ville. Elle sait que les militaires sont essentiellement voyageurs, et une clientèle aussi... flottante... ne saurait la satisfaire.
Le major se leva par un mouvement si brusque que son bureau en trembla. Aussi bien , était-ce plus que son calme d'emprunt n'en pouvait supporter. La folie de Jane venait de soumettre sa dignité d'officier à la plus irritante épreuve.
— Attendez-moi, dit-il d'un ton bref en jetant à son insolent interloculeur un reg^ard qui le cloua au plancher.
Il sortit (l'un pas pressé, sans répondre à son ordonnance qui lui présentait son sabre, et gagna la rue Jean-de-Bologne sans ralentir son allure.
Dans une des jolies petites maisons qui bordent
cette paisible rue logeait le capitaine-trésorier du 206% un père de famille modèle qui confinait sa laborieuse existence entre son bureau et les cinq bébés dont madame Rimbaut, sa simple et méritante compagne, n'était pas médiocrement orgueilleuse.
— Mon cher Rimbaut, dit le major en entrant chez son subordonné, vous voyez un homme profondément contrarié.
— Monsieur le major, aurais-je commis quelque oubli, quelque... infraction dans le service? interrogea le pauvre homme tout troublé.
Le major l'était bien davantage.
— Il ne s'agit point du service.
— Ah! tant mieux!... Mais, pardon, est-ce une question personnelle... et pourrais-je vous être le moins du monde utile?
— Très-utile. Une affaire inattendue... une complication bien regrettable me rend indispensable, in-dis-pen-sable, la somme de deux mille francs.
— Deux mille francs ! répéta le capitaine-trésorier au comble de la surprise.
— Et tout de suite, encore. C'est une de ces
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fatalités contre lesquelles il n'y a pas de récriminations possibles.
— Deux mille francs ! Est-ce grave?
— C'est grave.
M. Rimbaut aurait bien interrogé, mais la hiérarchie...
— Voyons, pouvez-vous me les confier? reprit impatiemment le malheureux.
— Monsieur le major, vous connaissez les règlements.
— Oui. Votre responsabilité ne pourra être inquiétée un instant; je vais écrire sur l'heure au notaire de ma famille.
— Monsieur le major, vous avez une clef de ma caisse, déclara froidement le trésorier.
Le major Jouanny, suivant le règlement, possédait une clef de la caisse, le colonel l'autre, et le capitaine-trésorier la troisième. Celte précaution, inutile dans une honnête gestion administrative, ne lui donnait, du reste, aucune espèce de droit sur les fonds régimentaires.
— Je n'ai pas cette clef sur moi, dit-il sèchement, car une souffrance atroce le brûlait au cœur.
Avant ainsi respectueusement protesté et sans éprouver, en somme, d'autre sentiment qu'une extrême surprise, le capitaine-trésorier se dirigea vers sa caisse, qu'il ouvrit.
— Nous sommes riches, dit- il en souriant, vous ne pouvez mieux tomber.
D'une liasse de billets de banque, il retira avec lenteur quatre billels de deux cents francs et douze de cent francs qu'il tendit au major, avec cette question suprême que lui dictait son devoii' :
— Affaire d'honneur, n'est-ce pas, monsieur le major?
— Affaire d'honneur... d'honneur mihtaire! répondit énerjjiquement André Jouannv, dont les insolentes insinuations qu'il venait d'enlendre torturaient l'orgueil chatouilleux.
Sur Je coin du bureau il griffonna un : «Bon pour deux mille francs » , qui devint calmer les derniers scrupules du trésorier, et il sortit avec une chaude poignée de main pour tout remercîment.
Resté seul , le capitaine Rimbaut s'approcha de la fenêtre, d'où il put suivre la marche accélérée du major dans la rue Jean-de-Bologne. Sa
surprise se nuança d'un peu de pitié.