‹ Les deux femmes du majorChapitre 3 sur 5 · IV · texte numérisé non relu

IV

— Ce pauvre major î murmura-t-il , je ne le savais pas joueur.

En ce moment, madame Riml^aut revenait de la messe des Cendres avec trois de ses enfants. Elle entra quelques minutes chez son mari pour lui raconter la nouvelle : « Le major Jouanny permutait. Madame Jouannv, qu'elle venait de rencontrer à la sortie de l'église, avait les yeux très-rouges. »

— Ce n'est point étonnant, dit sentencieusement le capitaine-trésorier, elle n'est point heureuse, la (jentille petite dame, avec un mari joueur.

— Joueur!... ô Dieu!,., préservez-moi d'une calamité pareille ' s'écria madame Rimbaut en faisant un signe de croix. Joueur !,,.

La permutation du major achevait d'expliquer au capitaine -trésorier le mystère des deux mille francs. Un départ et une dette de jeu, c'était plus qu'il n'en fallait pour légitimer une démarche fort rare dans les annales militaires.

Plein de confiance dans la droiture exceptionnelle d'André Jouanny, M. Rimbaut })laça son bon dans sa caisse et reprit paisiblement ses chiffres interrompus.

LES DEUX FEMMES DU MAJOR. lU

Le major était rentré chez lui en peu de minutes. Il était pâle, quoique la sueur perlât sur son front en gouttelettes pressées.

II jeta, plutôt qu il ne donna, la somme apportée au représentant de la maison Ochetter et fils.

— Tenez, dit-il d'une voix vibrante, vous avez paru soupçonner un officier d'être insolvable ou tout au moins mauvais payeur. Voici la preuve du contraire.

— Mais, monsieur... balbutia l'homme d'affaires.

— Seulement, souvenez- vous bien de ceci : en offensant un officier, vous les avez offensés tous.

— Cette solidarité est exagérée, monsieur, voulut-il encore protester... Et d'ailleurs, permettez-moi de vous dire que le commerce ne fonde pas sur l'armée de bien lucratives espérances.

Il a tort, répondit sèchement le major. Le commerce a besoin de l'armée, non pour en recevoir de l'argent, cor l'armée est aussi pauvre qu'honnête, mais pour lui confier la garde de ses intérêts contre îe socialisme qui monte.

Celte courle conversation s'écbanjjeait pendant l'apposition de Facquit sur la facture. Le représentant de la maison Oclietter et fils ne jugea pas bon d'y ajouter un seul mot.

Il salua plus bas qu'il ne l'avait fait en entrant et se retira, l'écliine courbée sous le visible dédain du major.

Celui-ci ouvrit son buvard, et, d'une main qui tremblait, il écrivit sur la première pa(je blanche que rencontra sa plume : « Ma chère, bien chère mère, vendez, je vous en supplie, l'aulre-moitié de votre ver(jer. Il me le faut!... Ne maudissez pas, saîis l'entendre, votre fils qui cache son cœur triste dans votre cœur. »

Jane rentrait de la messe. On était au mercredi des Cendres. Par conviction religieuse et par convenance, elle n'avait eu garde d'y manquer; cependant la toux opiniâtre qui déchirait sa poitrine avait donné plus d'une distraction aux belles assistantes de l'office.

— Celte jolie madame Jouanny, pensaient les plus indulgentes, a bien tort de tant danser, de tant se fatiguer, de tant découvrir ses épaules. On devient phlliisique à ce jeu-là.

LES DEUX FEMMES DU MAJOR. 1x3

Les moins bonnes opinaient que Jane l'e'tait déjà.

Un peu oppressée, elle remontait lentement chez elle, quand sa cuisinière lui remit un petit paquet, mince et long, finement enveloppé dans du papier soyeux.

C'était Féventail de « iSTadame » qu'un jeune monsieur, le monsieur qui était déjà à Grasse, lui avait dit avoir recueilli la veille chez le président Granondesse, où « Madame » l'avait oublié.

« Le monsieur qui était déjà à Grasse ! »

Jane prit l'éventail sans mot dire, tout heureuse du hasard qui lui rapportait, par une voie chère, un objet favori tout imprégné de souvenirs.

Renfermée dans sa chambre, elle déchira le papier de soie et contempla l'éventail retrouvé — avant même d'en avoir remarqué la perle — comme on regarde le témoin muet des joies mortes ou des sourires du passé.

Cet éventail lui parlait de salons en fleurs, de musique tendre, de valses entraînantes où se berçait son cœur attendri.

Cet éventail avait dissimulé son trouble, caché

sa rougeur, .Tbrité les rares et douces paroles qu'on échange au bal quand on s'aime.

Hélas ! que cacherait-il maintenant que tout était fini ?... Des larmes.

Mon Dieu! elle ne rêvait pas... L'éventail cachait quelque chose encore, un adieu peut-être.

Des lames entr'ouvertes, un petit papier venait de tomber sur ses genoux.

Un papier... une lettre!... Frissonnante, avec des yeux ravis, elle regardait ce message d'amour sans oser l'ouvrir.

Sa conscience, quoique bien maltraitée depuis quelques semaines, lui disait timidement que les femmes honnêtes ne reçoivent point de tels mystérieux envois.

Sa curiosité passionnée lui conseillait, au contraire, de lire ardemment ce qui ne lui avait jamais été dit.

Les doigts tremblants s'étendirent vers le petit billet, qu'ils déplièrent d'un mouvement vif : la conscience vaincue se taisait.

C'étaient des vers, cet adieu, des vers, non les premiers qu'elle eût reconnus pour l'œuvre de

Just Évenin, mais les seuls qui lui eussent jamais été adressés.

Radieuse, elle lut :

Une parole éinue, interprète de l'ànie, Un sourire enivrant, nn serrement de main, Dans des yeux adorés de longs regards de flamme, Et puis ces mots ; « Adieu !... je partirai demain ! »

Navrants souvenirs rpie j'effeuille,

Consolercz-vous ma douleur?

ïlélas ! avant que je la cueille.

Le vent vient d'emporter la fleur.

Il l'emporte au loin sur ses ailes, Là-bas, au pied des monts.

Trouverai-je jamais des heures aussi belles? Toujours je reverrai vos deux grands yeux proionds ; J'entendrai dans mon cœur vos paroles aimées. Quoi ! dune main tremblante effleurant vos bras nus, Ne puis-je plus unir nos deux âmes cliarmécs?... Chastes enivrements, qu'ètes-vous devenus? Du moins , des jours passés ie souvenir s'élève ; Quand on est malheureux, on le sent agrandi. Adieu, chère Espérance !... Adieu, mon dernier Rêve!... Je ne demande rien, hors un moi que voici : Du nom qu'on vous donna daigncrez-vous minstruire? Afin que, vous aimant, — vous ne l'ignorez pas, — Je grave dans mon cœur ce nom si doux à lire, Gomme on fixe une croix aux tombes ici-bas.

Jane ferma les yeux, d'où glisssèreîit deux larmes.

lîG M- S MENAGES MILITAIRES.

Jamais pocsie tendre ne caressa plus douccfnent une sensibilité féminine. Ces vers, sinon les meilleurs, mais certainement les plus vrais qui coulaient de la plume du jeune professeur, étaient un aveu plein de charme et de résijjnation, un éblouissement et une prière.

Eli quoi! il ne savait point, pour le redire avec ivresse, ce joli nom de Jane qu'il suppliait de lui faire connaître?

Elle le ferait. On ne refuse point une consolation suprême à la veille d'un départ.

Mais, pour dire son nom, il fallait écrire aussi, elle. Jane recula, subitement cffiayée de tout ce qu'elle entrevovait de tentant et de dangereux dans cette solution.

Et de nouveau, deux larmes, plus amères cette fo is, palissèrent sur ses joues empourprées.

On entendit le pas du major qui .«^'approchait. La jeune femme n'eut que le temps d'enfouir l'éventail et le billet dans une corbeille à ouvragée.

M. Jouanny entra, et le regard dont il salua silencieusement Janela glaça d'une terreur vague.

Comme il était pâle!... Savait-il donc?... Mais non, c'était un hasard sans doute. Les deux

époux n'avaient échangé que de rares paroles depuis la veille. Certes, la veille, Jane avait des torts. Depuis une heure, il lui semhla qu'elle s'en était donné de bien autrement graves.

— Jane, dit le major, les explications vous irritent et les reproches ne réussissent qu'à nous désunir davantage. Je vous épargnerai donc les unes, et les autres sont inutiles. Le passé restera entre nous comme une leçon destinée à vous rendre plus raisonnable, et moi plus ferme. Ce soir vous partirez pour Paris.

Jane tressaillit.

— Sans vous?

— Je vous confie, pour quelques jours, aux soins de madame de Nangeot. J 'espère, dans moins d'une semaine, pouvoir vous reprendre chez votre mère et vous conduire à Toulouse.

— Ma mère est-elle prévenue?

— Je viens de lui adresser un télégramme.

— C'est fort bien. Puis-je vous demander, maintenant, le motif de celte résolution?

— J'ai besoin d'une grande tranquillité d'esprit pour ma remise de service.

— Et je vous gène?

lis LES MÉNAGES MILITAIRES.

— Vous m'exposez à des émotions comme celle d'hier, à des actes blâmables comme celui que j'ai commis ce matin.

— Vous !... un acte blâmable?

— Savez-vous pourquoi le capitaine-trésorier a puisé dans la caisse du régiment?... Pourm'épargner la honte d'un refus de payement immédiat. Savez-vous quel objet a été soldé par les deux mille francs empruntés à la caisse régimentaire?

Jane ne répondit pas : elle tremblait de comprendre.

Le major fit. du regard, l'inspection de la chambre, dont le matinal désordre n'était point encore réparé. La robe de velours noir étendait sur la causeuse les plis de sa traîne de renard bleu.

Il la prit du bout des doigts, et, la laissant retomber avec un geste écrasant :

Ce caprice î dit-il.

Jane, les yeux clos, relisait en pensée ce cri de détresse :

Adieu, chère Espérance!... adieu, mon dernier Rêve !

André Jouannv fit un pas pour sortir. Un mot humble, un regard affectueux l'eussent retenu.

LES DEUX FEMMES DU MAJOTl. 119

Son cœur froisse ne demandait qu'à se dégonfler par la confiance et le pardon.

Jane n'eut pour lui ni un mot ni un regard. Et ce ne fut pas par dureté d'âme; elle était accablée de ces révélations successives et de ce prompt départ.

— Donc, à ce soir, sept heures; vous serez prête? reprit-il.

— Je serai prête.

Il sortit sans oser la regarder, tant il avait peur de faiblir, et la toux implacable de la jeune femme, avec ses éclats douloureux, le poursuivit jusqiie dans son bureau.

— Elle est malade, ma pauvre Jane, se disaitil. Là, peut-être, est l'excuse que je voudrais lui trouver.

Jane, une fois seule, reprit le poétique billet de Just Evenin, le relut lentement de façon à s'en souvenir toujours, et fit un mouvement pour le déchirer. Le papier cria sous l'effort, et le courage lui manqua.

— Eh bien ! je le garderai comme le fantôme envolé de ma jeunesse, pensa-t-elle.

12J LES MÉiSAGES MILITAIRES.

Un peu (le san(} mouilla le mouchoir qu'elle appuyait sur ses lèvres.

— Je ne le {garderai pas longtemps... qui sait? murmura-t-elle encore.

Sur la cheminée, elle avait posé, en rentrant, la hranche de camélia rou^je dont elle s'était coiffée la veille. Par un hasard singulier, cette guirlande parait ses heauv cheveux le premier soir où elle avait rencontré le jeune professeur dans la société douaisienne, et la dernière fois où elle devait s'y trouver avec lui.

Ces fleurs semblaient avoir joué un rôle dans son éphémère roman. La veille, il avait paru les reconnaître. Elles allaient encore être un lien entre elle et lui.

Elle en détacha une feuille carminée, la plus fraîche.

— Petite messagère, dit-elle en la glissant dans son corsage, tu ne me trahiras pas.

Elle déploya dans la journée une certaine activité, prit une voiture, fit des visites d'adieu, expliqua , par un violent désir de sa mère de la posséder quelques jours avant le vovage de Toulouse, la grande liàle de ce départ, fit des pré-

paratirs sommaires, et, laissant a son mari le soiî (les emballages, se contenta d'une malle et d'un costume noir.

Elle n'avait oublié qu'une visite, celle d'une amie dans laquelle elle voulait voir un mentor. Madame de Guimont lui fit demander la permission d'aller lui serrer la main, sans paraître remarquer cet oubli.

Les deux jeunes femmes écbangérent mieux qu'une poignée de main, un baiser, contraint cbez Jane, presque maternel cliez Élise.

— Soignez-vous, lui dit celte dernière; votre hiver vous a beaucoup fatiguée.

— Je le sais bien, répondit Jane d'un air étrange. Mais quelque chose me poussait à braver la fatigue. Maintenant , ce sera le repos.

— Prenez-le complet.

• — Plus peut-être que vous ne le pensez. — - Que voulez-voLis dire?

— Ceci : J'élais délicate, hier; aujourd'hui, je suis poitrinaire.

Elise étouffa dans un baiser ce mot lugubre, afin qu'il n'arrivât pas aux oreilles d'André Jouanny.

i22 LES :»1ENAGES MILITAIRES.

Il l'avait entendu pourtant, et, pour la première fois, le spectre sinistre de la phtbisie lui apparut penché sur le visage altère de Jane.

Si c'était vrai?... Il lui monta du cœur un cri de suprême tendresse : « Restez... ma clière malade, ma chère enfant ! »

Le cri ne s'exhala pas en ces miséricordieuses paroles, cai* Jane venait d'ajouter :

— Je me sens bien lasse. Je vais avoir une (grande paix chez ma mère.

Il se dit qu'elle avait raison, que l'absence, l'éloignement d'un cadre familier où s'étaient passées de pénibles scènes, la rupture instantanée d'habitudes dangereuses à Fàme et fatigantes au corps, vaudraient mieux à cette nature souffreteuse.

Il y avait eu trop de chocs entre eux. Dans une semaine de séparation, l'amertume s'épuise, l'attendrissement renaît.

Peut-être que, dans une semaine, il aurait rimmense joie de la retrouver apaisée, affectueuse, et pourrait oublier les mauvais jours.

Elle partit donc, sans trahir en rien le dépit ni les regrets. Elle partit, plutôt souffrante qu'at-

tristée. Quand un peu de faiblesse ralentissait sa marche vers la gare, elle serrait sa main contre sa poitrine comme pour en accélérer la respiration. Un léger froissement, sous la soyeuse étoffe, répondait à ce geste.

Elle emportait comme une consolation, comme un soutien, l'adieu de Just Evenin.

A la même heure, le facteur remettait une lettre au concierge du lycée pour le professeur de rhétorique.

Les études terminées, le jeune homme allait rentrer chez lui, quand le proviseur le retint pour lui soumettre certains plans dont il attendait merveille.

Cette menue circonstance lui permit de recevoir le soir même la petite enveloppe à l'écriture tremblée dont la vue le fit tressaillir.

Gomme il devina bien que cela venait d'elle! Elle lui répondait!... Il allait donc savoir!

Bien seul dans sa chambre et la porte verrouillée, il brisa l'enveloppe, d'où montait un subtil parfum féminin. Aucune lettre n'en sortit ; mais quelque chose s'en échappa qui vint échouer en tournoyant à ses pieds; qu'était-ce?... Un rien,

12V LKS MÉNAGES MILITAIRES.

moins qu'une fleur,... une l^uille, sur laquelle s'arrêtèrent ses yeux stupéfaits.

11 ramassa le petit objet brillant. C'était bien une feuille de soie, toute fraîche et colorée, une feuille de camélia. Ôli ! les camélias roujjes de madame Jouanny !... il venait de les reconnaître une fois encore, même sous cette forme brisée !

Ce n'était point ce qu'il espérait, mais c'était un souvenir.

Pieusement, il approcha la petite feuille de ses lèvres et fit un cii de joie. 11 venait d'y lire, finement tracé par une plume élégante sur l'étoffe soveuse, un mot, un nom : Jane.

Ce soir-là, dans la solitaire petite chambre du professeur, il y eut une profonde joie et une (][rande reconnaissance.

Quelques jours passèrent, pleins de préoccupations, de chiffres, de travaux administratifs pour André Jouanny. Sa permutation était parvenue au colonel du 20G*. Le major Durajoux s'impatientait terriblement.

Mais il était une chose que le mari de Jane attendait avec de bien autres angoisses : c'était la

réponse de sa mère. Le verger ne se vendait donc pas? Alors, pourquoi ne pas hypothéquer ce bout de terre? Il devait bien valoir deux mille francsi

Madame vfouanny mère avait re'pondu qu'on s'en occupait, que l'affaire allait se terminer, qu'il ne lui resterait plus que des fleurs en pot sur ses fenêtres, mais qu'elle faisait ce dernier sacrifice à son André, sans même demander pourquoi son André l'exigeait d'elle.

En recevant ces touchantes plaintes, le pauvre officier se frappait la poitrine, s'accusait de faiblesse, maudissait sa tendresse aveugle pour une jeune femme à laquelle il sacrifiait ainsi sa vieille mère.

Mais l'impérieuse nécessité, plus implacable que le remords, se dressait devant lui. Il espérait recevoir l'argent demandé le samedi matin , et quitter, le soir même, Douai pour Paris et Toulouse.

Le vendredi, à cinq heures du soir, il donnait le dernier coup d'œil à ses emballages, avec le vague espoir de les retrouver sains et saufs après la traversée de France qu'ils allaient faire, lorsque entra le fourrier d'ordres.

Il était à la veille de rendre son service, les

126 LES MENAGES MILITAIRES.

ordres n'avaient plus pour lui qu'un médiocre intérêt. Celui-ci, pourtant, était terrible dans sa brièveté.

L'intendant annonçait pour le lendemain matin une revue administrative.

Gela si(jniriait la visite de cette caisse du 206®, allégée de deux mille francs avant qu'une désolante fatalité eût permis de les y replacer.

Le major lenditau fourrier le livre d'ordres, en faisant un effort prodigieux pour ne rien laisser paraître de ses impressions.

Les ouvi'iers emballeurs lui parlèrent sans en obtenir de réponse. Le préposé aux Transports inililaires , qui survint, fut fort étonné de le trouver si distrait, si absorbé, quand il lui adressait, en somme, quelques observations lout à fait dans l'intérêt de ses bagages.

Le major agissait comme un automate et répondait par à peu près, La présence de ces étrangers semblait lui paraître lourde. Celle d'un nouvel arrivant le bouleversa.

Son ordonnance lui annonça le capitaine- trésorier.

La figure de M. Rimbaut, placide d'ordinaire,

reflétait une vive agitation. Dédaignant, pour la première fois de sa vie, les formules ordinaires de la politesse, il entra brusquement et sans coup férir :

— Monsieur le major, je viens de recevoir avis que l'intendant passera une revue administrative demain , à la première heure.

— Ah ! Rimbaut, que dites-vous là? murmura le major, qui blêmit plus encore.

— C'est un nouvel intendant qui affectionne ces façons de faire, méfiantes peut-être, mais légales après tout.

— ' Et... vous... n'êtes pas... en mesure...

— Monsieur le major, vous savez mieux que moi quel est le déficit de ma caisse.

Le malheureux officier vit en une seconde passer devant ses yeux troubles le déshonneur et le suicide pour lui, la destitution pour son infortuné camarade, la honte pour le régiment tout entier.

Et il était le supérieur de celui qui n'avait point osé refuser de lui ouvrir sa caisse ! Il l'avait entraîné à enfreindre le règlement, et il n'avait

1Î8 LES MENAGES MILITAIRES.

même pas la possibilité de lui rendre instantanément sa sécurité perdue.

Le |)Ourrait-il mieux le lendemain? Etait-il certain de recevoir à heure fixe cette somme si désirée, si passionnément attendue?

D'ailleurs, l'intendant annonçait devoir être matinal. C'était à devenir fou , et le capitainetrésorier en avait déjà la mine.

Tant de coups répétés accablaient le major depuis quelques semaines que celui-ci, malgré sa gravité exceptionnelle, ou })eut-être à cause des résultats effrayants qu'il pouvait amener, lui permit de recouvrer son sang-froid.

Ce n'était point l'heure de s'abandonner soimême ; il n'hésita pas une minute de plus.

— Rimbaut, dit-il, rentrez chez vous et dormez tranquille. Vous aurez demain , à l'aube , les deux mille francs qu'il vous faut.

Le capitaine-trésorier lui prit les mains, et, dans sa joie, les eût volontiers embrassées. Il oubliait que le plus coupable n'était pas lui, pour ne voir que l'espérance renaissante.

— Je savais bien, monsieur le major, balbutia-

t-il, que vous n'auriez pas laissé clans l'embarras un camarade...

— Que j'ai eu le tort extrême d'amener sur un volcan, conclut le major en s' efforçant de montrer un visage calme.

Il congédia le capitaine-trésorier et se mit en mesure de réaliser le plan qu'il venait de concevoir. Pas un instant n'était à perdre.

Il fallait partir pour Paris par le premier train, y arriver vers onze heures, voir un banquier, un homme d'affaires, un usurier au besoin , subir toutes les conditions, obtenir de l'argent coûte que coûte, reprendre le chemin de fer et se trouver rue Jean-de-Bologne avant M. l'intendant.

Il ne se dissimulait pas que cette expédition, en pleine nuit, sans recommandation, sans garanties matérielles à offrir, pressé par les circonstances et par le temps, avait de grandes chances d'insuccès.

Pourvu qu'une seule chance de réussite lui restât , il se sentait plein d'énergie pour la tenter.

Un peu avant sept heures, il donna ses ordres

à son ordonnance, prit son caban, son revolver et sortit.

Sur le palier sombre, une forme élé(jante se dessinait debout, immobile, dans la pose résignée de l'attente.

Si invraisemblable que cela fût, le major crut distinguer madame de Guimont.

L'ombre mit un doigt sur ses lèvres.

— Gbut! dit-elle, je guettais votre passage.

— Madame... est-ce bien vous, vraiment?

— C'est moi qui veux vous dire quelques mots : venez.

— Veuillez m'excuser, je ne le puis en ce moment... Mais demain matin, j'aurai Tbonneur...

— Ah ! laissez-moi espérer que votre grande bâte va cesser après m'avoir entendue.

— Non... Je pars.

— Vous ne partirez pas sans me permettre de vous dire qu'il n'est nul besoin d'aller bien loin pour trouver des amis : en voici une, et une amie vraie.

— Mon Dieu !... balbutia-t-il, que voulez-vous dire ?

— Qu'il est imprudent... ou peut-être provi-

dentiel... de parler affaires les fenêtres ouvertes : les miennes sont au-dessus.

Elle avait entendu. Le major crispa, à les briser, ses mains fiévreuses.

Une petite main douce s'y glissa, et la voix consolante répéta bien bas :

— Venez.

Il céda à la pression amicale, à l'appel encourageant, et suivit son guide.

Élise le fit entrer dans une petite pièce simple et gaie, qui lui servait de cabinet de travail et que la flamme d'un feu clair remplissait de lueur joyeuse.

Elle lui indiqua un fauteuil, se pelotonna sur une chauffeuse, et, rapprochant un peu son aimable visage du visage bouleversé de l'officier, comme pour mieux lui laisser y lire toute sa sympathie :

— Vite, vite, dit-elle, passons aux confidences. Il eut un gémissement douloureux.

— Hélas! que vous dirai-je?... je suis un être faible qui...

— Non, ce n'est point cela : combien vous faut il ?

132 LES MENAGES MILITA IREST.

— 0 madame ! exclama-t-il en se levant. Doucement elle le retint, et doucement aussi

lui expliqua que, lorsque le temps pressait si fort, les convenances ne souffraient point d'un peu de brusquerie dans les mots et dans les actes.

Sa voix était si persuasive que, sa logique ne l'eiit-elle pas été, André Jouanny sentait se dilater son cœur et se rasséréner son trouble.

En quelques paroles suffisamment claires pour laisser entrevoir tes angoisses passées, sans toutefois les dévoiler, il raccnla comment il avait puisé dans le? fonds congés a:i capitaine Rimbaut celle somme misérable et tyrannique qu'il fallait y replacer à tout prix.

Quand il eut tout dil, Elise eut un sourire.

— Comme mon fermier est un garçon d'esprit ! fit elle, en allant vers un petit meuble qu'elle ouvrit vivement. 11 m'a apporté son terme avant la date, par crainte des voleurs. INîoi, qui en ai grand'peur aussi, m'en voici délivrée.

Elle montrait au major, en parlant aiu-i , une petite liasse de billets de banque qu'elle se mit à compter avec la plus grande aisance.

— Là! dit-elle, vous me contraignez à vérifier

mon fermag^e, ce que j'ai eu ie tort de ne pas faire ce malin. Je serais un pitoyable comptable, allez; cependant, je ne crois pas faire d'erreur cette fois.

Il devinait bien que ce babillag^e n'avait d'autre but que de lui laisser le temps de se remettre ; il l'ëcoutait avec attendrissement. Une larme lui vint aux paupières qu'il n'eut point la mauvaise honte de cacher.

Simplement elle lui donna les billets; simplement il les prit.

Pour remercier, il ne trouva qu'un mot :

— Quelle amie vous êtes !

Elle rougit de joie, comme si cet éloge était vraiment bien le seul qu'elle ambitionnât.

— Allez bien vite, maintenant, fit-elle en le poussant vers la porte.

Il franchit au pas gymnastique la distance qui séparait la rue de la Madeleine de la rue Jeande-Bolog^ne. A la porte du ménage Rimbaut, il se composa une figure calme, ou du moins l'essaya-t-il.

Les cinq enfants entouraient encore la table où IV. 8

l?A I.ES MÉNAGES MILITAIRES.

la mère leur distribuait les amandes et'les raisins secs du dessert.

Elle s'interrompit pour saluer le major d'une belle révérence cérémonieuse et allonger une bourrade à l'aîné des garçons, trop lent à se lever devant le supérieur de son père.

— Ne vous dérangez point, madame, je viens pour le service, un peu tard, il est vrai, et vous en fais mes excuses.

Le capitaine -trésorier s'empressa d'ouvrir la porte de son bureau; il n'osait pas espérer que ce fût encore la somme annoncée.

Quand il aperçut les billets bleus émerger de la tunique du major, il eut regret de ses soupçons et bonté de ses inquiétudes.

— Voici les deux mille francs, dit gravement M. Jouanny : ils nous donnent une leçon salutaire. J'ai eu tort de vous les demander.

— Oh ! monsieur le major, je savais bien à qui je les remettais.

— Quand vous aurez mon grade , mon cher Rimbaut, ne cédez jamais à la tentation de demander un service de ce genre à un inférieur, qui se compromet en l'accordant. On soufhe trop

de si coupables irre'gularités , quand on a eu la faiblesse inexcusable de les commettre.

Et comme le capitaine -trésorier le regardait, surpris de l'entendre ainsi s'accuser, le major ajouta avec noblesse :

— Après le mauvais exemple que je vous ai donné, ceci est mon amende bonorable.

ils se serrèrent la main sans rien ajouter. Le major reprit et déchira le bon tiré de la caisse, y vit réintégrer la somme, et s'éloigna plus heureux qu'il ne l'avait jamais été à Douai.

Madame Rimbaut ne manqua pas de lui adresser un nouveau salut, encore mieux dessiné que le premier; mais, quand elle l'eut vu disparaître, sa physionomie revêtit une expression dédaigneuse.

— Ces joueurs, murmura-t-elle, ils ont toujours des figures bouleversées !

Le major Durajoux arriva le samedi soir; et ce ne fut que le dimanche qu'arriva la lettre si attendue de madame Jouanny mère.

On avait hypothéqué le reste du verger pour 2,500 francs, qu'elle envoyait en une traite sur un banquier de Douai. Il lui resterait du moins

136 LE» MENAGES MILITAIllES.

rilluïioii de se croire propriétaire de ce cher pelit coin fleuri.

André Jouannv baisa respectueusement récriture irrépfulière de cette pauvre vieille femme, qu'il aimait et qu'il faisait souffrir. Il lui écrivit aussi pour la remercier avec tout son cœnr ému, puis il monta chez madame de Guimont.

Celle-là, une étranp;ère , lui avait rendu l'honneur et le repos avec une hardiesse affectueuse dont il la bénissait passionnément dans le secret de ses pensées.

Il ne l'avait point revue.

— Bon! dit-elle en le vovant entrer, une enveloppe à la main ; étes-vous donc si pressé que cela de me rapporter ces jolis chiffons?

— Ceux-ci n'ont qu'une valeur monétaire; les autres s'appelaient la Sécurité, et, comme un égoïste, je ne les rapporte pas...

— C'est donc vrai, cela, fit-elle avec une nuance de tristesse, cet or aide au bonheur et donne la paix?

— La donner? Jamais. Il peut la rendre, quand on l'a perdue par une faute : la paix prend sa source plus haut.

— Si haut qu'on n'y peut atteindre, murmura la jeune femme.

— Qui peut la posse'der mieux que vous , cependant, madame? Vous, si grande et si généreuse !

Elise ne re'pondit pas, mais elle tourna vers M. Jouanny des yeux si de'solës qu'il se repenlit d'avoir parle' d'un bien dont il la devinait (out à coup de'pourvue.

Et pourtant un je ne sais quoi le poussait à solliciter, à son tour, un peu de confiance chez celle qui avait pris toute la sienne.

— Je voudrais tant vous laisser heureuse! dit-il doucement, vous croire heureuse!

— Et pourquoi ne le croiriez-vous pas? répondit madame de Guimont avec une éUange âpreté. J'ai vingt-neuf ans — l'âge des femmes qui n'en auront jamais trente — ; je compte toutefois les avoir dans six mois et le dire tout haut; J'ai trois fois plus de fortune qu'il n'en faut pour vivre seule. J'ai ma liberté; on a du vous dire que ce doit être un bonheur pour moi. Pourquoi donc ne serais-je pas heureuse ?

— On ne m'a rien dit. Je ne sais rien de vous,

138 m:s :me^ages militaires.

sinon que vous êtes bonne et que vous inérilez toutes Jes joies.

— Je n'en ai aucune.

— Madame... est-ce possible?

— Je perds même celle d'une amitié toute récente... et très-sincère.

Elle lui tendit spontanément la main.

— Quand partez-vous?

— Tout à l'heure.

— Vous avez bien fait de me (jarder pour le dernier « au revoir » .

— Je voudrais bien que ce fût : « Au revoir» , en effet. Qui sait où me portera le vent ministériel?

— S'il ne vous ramène jamais , vous serez, du moins, certain que j'en aurai regret. J'avais fondé sur vous, monsieur Jouanny, une bizarre espérance.

— Sur moi, madame?

— Sur votre amitié, oui. Il me semblait que, seule désintéressée, seule aussi je devais l'accueillir. C'est si bon l'absence d'anière-pensée!

— EIi bien! conservez-moi celte faveur rare,

même de loin. Si vous avez jamais besoin d'aide, appelez-moi.

— Si jamais vous souffrez, dites-le-moi, répondit-elle avec abandon.

Il se leva, étouffa un grand soupir, et prit congé avec un baiser respectueux sur les doigts aristocratiques de madame de Guimont.

Il essaya de lui dire quelques mots de reconnaissance; elle l'interrompit d'une voix triste :

— Ah ! ne troublez pas le plaisir que j'ai d'avoir pu être bonne à quelque chose, une fois, dans ma vie perdue.

Le major fut frappé du ton, du sens de ces paroles ; mais quoi? il ne pouvait ni questionner ni comprendre.

Il prit et serra de nouveau la main qui ne le fuyait pas et descendit l'escalier en grandes enjambées.

Une heure après , il roulait à grande vitesse vers Paris.

Les poignantes réalités de ces derniers jours l'avaient brisé. Elles avaient, en revanche, détourné son esprit des préoccupations intimes et

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personnelles à Jane. En quittant Douai, il y rentra à plein cœur.

Madame de Nang^eot, qui était venue l'attendre à la gare du Nord — attention dont il s'inquiéta lég^itimement — ne prit aucun détour pour lui déclarer que la santé de sa fille lui donnait les plus vives appréhensions. Ses amis pensaient comme elle, et son médecin était d'avis de partir de suite pour les Eaux-Bonnes.

— Je ne sais pas, monsieur, ajouta- 1 - elle aigrement, quelles fatigues vous avez pu imposer à cette pauvre enfant, quelles imprudences vous avez pu lui laisser commettre ; mais tout autre que son mari est épouvanté des ravages que la maladie a faits en elle depuis quelques mois.

André Jouanny était atterré.

— Allons vite vers elle, fut sa seule réponse.

— Mais me direz-vous, au moins, comment il se peut faire que vous n'ayez rien vu, rien enrayé, rien empêché dans cette phthisie foudroyante? reprit furieusement la mère.

Un sourire d'une amertume infinie fut sa seule défense.

Jane gardait la chambre depuis son arrivée à Paris, c'est-à-dire depuis une semaine. Elle avait usé ses dernières forces dans les fêtes du. carnaval. Tout ce qui, chez elle, empruntait à son état d'exaltation un relief factice s'était écroulé avec son roman.

Malade, elle l'avait été tout Fiiiver sans le savoir, sans le vouloir surtout. Maintenant f[ue le chagrin l'avait effleurée, elle tombait tout à coup, brisée, flétrie, mourante.

Mourante !... André le sentit en l'apercevant.

Jane était étendue sur une chaise longue , la tète renversée sur des coussins, le corps amaigri, le teint diaphane avec d'inquiétantes lueurs d'un rose vif sur les pommettes. Ses mains d'enfant tombaient inertes et pâles sur ses vêtements noirs; ses yeux agrandis et brillants eurent un reflet joyeux.

— Bonjour, André, dit-elle en lui tendant son front ; vous avez bien tardé !

— Le service, ma pauvre enfant, l'inexorable service m'a retenu deux jours de plus.

— Deux jours, vraiment? N'y a-t il que deux

jours que vous deviez arriver?... Je vous allends avec tant d'impatience.

— Que vous êtes gracieuse de parler ainsi, chère ! dit-il avec effusion.

— Car il faut que vous m'emmeniez bien vite.

— Pour vous guérir là-bas , n'est-ce pas ?

— Ou pour V mourir.

— Jane, ma bien-aimée !,.. ne dites pas semblable chose.

11 prit ses mains et les couvrit de baisers, pour lui cacher les larmes qui l'étranglaient et voilaient se^ veux.

Elle les sentit enire ses doigts et les essuya il'un geste tendre.

— Mon Dieu, que vous êtes bon, mon ami! dit-elle, et que je regrette le chagrin que je dois encore vous causer! Je vous ai déjà bien fait souffrir. Ne dites pas non, je le sens bien, allez!

Madame de Nangeot l'interrompit en entrant d'un pas solennel, précédant le médecin de la famille.

Celui-ci parut satisfait de trouver là le mari de sa malade, qu'il examina longuement, plus sans doute pour la rassurer elle-même que pour se

former une conviction , car, en se retirant , il dit au major, qui l'accompagnait :

— Le mal a fait des progrès inimaginables !... je ne dois pas vous cacher, monsieur, qu'il tourne à la plithisie galopante.

— Perdriez-vous espoir, docteur? interrogea le major épouvanté.

— Je ne le perds jamais, monsieur; je lutte toujours.

— Ainsi , les Eaux-Bonnes?. . .

— Elle ne peut plus supporter le voyage.

— ^lais, c'est impossible, docteur : elle dansait il V a quinze jours !

— Trop.

— Elle était belle, ardente, infatigable.

— Le corps est usé.

— Elle n'a pas vingt-trois ans î gémit André Jouanny en cachant sa tète dans ses mains.

Quand il les écarta de son visage, où il s'efforçait de rappeler un calme menteur, le docteur n'était plus là.

La malade alla chaque jour s'affail>lissant. Elle n'avait ni crises violentes ni douleurs sensibles. Elle s'cîeignait. Le voyage des Pyrénées, qui

iU LES MENAGES MILITAIRES.

avait semblé lui sourire, ne parut plin rinlcresser. EII3 n'était pas triste, elle ne parlait pas de la mort.

Cependant, elle s'informa pourquoi le vieux prêtre qui lui avait fait faire sa première communion et l'avait mariée ne venait pas la voir. Et sur la réponse qui lui fut faite qu'il revenait à peine d'une (jrande retraite ecclésiastique, elle le (ît prier de se souvenir d'elle.

L'abl)é vint dès le lendemain.

— Ah! dl[-e]le en l'apercevant, nous avons de grands comptes à ré^jler. Je suis devenue bien mondaine et bien mauvaise depuis que vous ne m'avez vue, mon père.

Kl comme le major se retirait discrètement :

— Vous pourriez vraiuient rester , André , ajouta-L-elle ; je n'ai rien à dire que vous ne deviez entendre ; mais j'aurai le mérite de vous fcure, à vous aus.^i, ma confession.

Le soir, seule 'avec son mari, elle lui fît s'i^^ne de s'approcbcr bien près, tout près d'elle.

— Je ne puis guère parler, souffla- t-elle, et j'ai besoin de vous dire tous mes torts.

— Vous n'en avez pas... Je ne veux rien entendre... Dormez plutôt, ma chérie.

— Alors, lisez ceci.

Elle tira d'un petit carnet, caché sous un coussin, le poétique billet du professeur de rhétorique.

11 le parcourut du regard, le cœur serré par une griffe de fer. Il venait de comprendre, il saignait en dedans.

— J'ai autorisé cette hardiesse, murmura-t-elle.

— 0 Jane ! tais-toi , je t'en conjure. — Je l'ai souhaitée. J'ai fait plus...

— Jane !

— J ai répondu.

— Vous vous calomniez !

— J'ai écrit ce nom de Jane, que vous prononcez si tendrement, ... je l'ai écrit sur une feuille de camélia... qui est arrivée à son adresse.

^ — Vous avez fait cela?

— Je ne puis vous demander à genoux mon pardon.

— Vous... vous l'aimez donc? fit-il d'une voix si changée qu'elle ne la reconnut pas.

Elle se souleva péniblement et le regardant. les

mains jointes :

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