IV. il
182 LES MENAGES MILITAIRES.
francs de madame de Nangeot et les engloutir : il est coutumier du fait.
En admettant qu'il en ait rendu quelques fractions et qu'il en ait perdu une autre partie par le jeu régulier de la Bourse, sans se l'approprier, il doit, en toute justice, rendre à madame de Nangeot une somme de vingt-cinq mille francs : le pain assuré.
Pour ce faire, demandez un rendez-vous à M. Vincent. Oh îjelesais, c'est difficile!... et diteslui très - nettement , sans préparation aucune : « C'est madame Elise de Guimont qui l'exige. »
Rien de plus. Il verra ce qu'il doit faire et vous en fera part.
Vous ne saurez jamais ce que me cciite la démarche que je vous conseille, par pitié pour une vieille femme sans énergie, que vous auriez, je le pressens , la généreuse folie de prendre à votre charge.
Ne vous en étonnez pas, ne m'interrogez pas, ne me remerciez pas non plus. Je fais à la fois, et c'est ma récompense, l'office de la charité et de la justice.
LES DEUX FEMMES DU MAJOR. 183 Le major Jouanny à madame de Guimont.
Paris, 6 mai.
Malgré ma stupeur, madame , je veux protester. Je n'interroge pas , mais je ne puis souffrir une intervention telle que celle qui m'est offerte.
Puisque vous connaissez cet homme, madame, vous savez mieux que moi combien l'abime est grand entre votre dignité immaculée et les tripots inavouables de ce faiseur d'affaires.
Si vous avez sur lui une influence, dont je pleure de rage sans la comprendre, je ne permettrai pas qu'elle s'exerce en ma faveur.
Ma belle-mère partagera mes ressources , et je vous bénirai toujours, madame, sans avoir le remords de vous entraîner à une démarche imprudente.
Madame de Guimont au major Jouanny,
Douai, 7 mai.
Eh ! ce n'est point pour vous , c'est pour elle.
Croyez-vous qu'une femme de l'àge et des goûts
de madame de Nangeot accepte sans révolte, et
184 LES MENAGES MILITAIRES.
trouve ensuite suffisants, les efforts, les privations qui la feront vivre ?
D'ailleurs, je ne serai ni compromise ni imprudente en rappelant à M. Vincent qu'il doit suivre un chemin moins tortueux.
C'est mon droit strict.
Je vous en supplie, mon ami, croyez-moi et agissez; agissez vite surtout.
Le major Jouanny à madame de Guimont.
Paris, 8 mai.
J'ai obéi. Êles-vous satisfaite? Moi, madame, il me semble avoir rêvé.
Je lui avai^ écrit , il est venu. A cette heure matinale, le café de la Bourse était désert. De mon habit bourgeois j'avais enlevé le ruban rouge. Songez donc, on aurait pu m'entendre traiter cet homme de chevalier d'industrie.
Il se sentait coupable, puisqu'il venait. Mon air effaré le surprit pourtant.
— Que me voulez-vous encore, monsieur? me cJemanda-t-il.
— Régler définitivement nos comptes.
— Un duel? fit-il en reculant.
— Allons donc!... Des chiffres.
— Je vous ai répondu déjà et n'ai rien à ajouter.
— Pardon. Vous m'avez à peu près prouvé la gestion malheureuse et la restitution de quelques milliers de francs. J'accepte ce compte. Il reste vingt-cinq mille francs environ en votre possession, il me les faut.
M. Vincent m'avait écouté très-patiemment, en homme qui flaire un piège.
A renonciation de ce chiffre, il fut pris d'un accès de fou rire aigu, forcé, qui souffleta violemment mes nerfs.
Je me rapprochai de lui, vous l'aviez voulu, madame, et lui dis en le regardant droit dans les yeux :
« Madame Élise de Guimont l'exige. »
Il fit un haut-le-corps de surprise et blêmit subitement.
— Madame de Guimont! répéta-t-il.,. Madame de Guimont?
J'inclinai silencieusement la tête.
— Je savais bien que vous la connaissiez...
mais je ne supposais pas... Ainsi, elle sait donc?... C'est bien particulier, par exemple.
Je le laissai balbutier sans l'interrompre, moi qui ne sais rien.
Il passa plusieurs fois la main sur son front, une main fort belle aux on[>les noirs.
— Madame de Guimont vous compte au nombre de ses amis? reprit-il vivement.
— Elle me fait cet honneur.
— Et elle vous autorise à me parler comme vous le faites?
Je tirai doucement mon portefeuille de ma poche, et, de ce portefeuille, votre lettre, madame, mais sans l'ouvrir.
Sous les lunettes, le regard avide dévora Tenveloppe.
— C'est son écriture. Ma foi! monsieur, vous êtes plus favorisé que moi. Madame de Guimont ne me fait point lire ses jolies pattes de mouche.
— Finissons, monsieur, dis-je avec colère; êtes-vous décidé à obtempérer à l'ordre de madame de Guimont?
— Les femmes, monsieur, pour mon malheur, me font toujours faire ce qu'elles veulent.
— Quîind aurai-je l'argent? demandai-je brus quement pour dissimuler mon dégoût.
Il ouvrit la bouche pour protester ou réclamer un délai ; je fis tourner le portefeuille entre mes doigts, non sans mettre un certain temps pour y réintégrer la lettre.
Sa face était crispée; il tiraillait sa superbe barbe noire d'une façon inquiétante pour sa solidité ; puis tout à coup :
— Ce soir.
Je fis du haut de la tète une façon de salut.
— Ici?
Je sortis sans le regarder, persuadé de ne plus le revoir.
Le soir, je revins ; il m'attendait déjà.
Votre nom, madame, fait des miracles. Je le savais par une expérience personnellt, par l'exemple de quelques autres malheureux; je ne l'avais jamais vu d'une si foudroyante manière.
Sur le coin d'une table écartée, tout au fond de la salle, M. Vincent, penché et soucieux, alignait des billets de banque.
— Voici ! me dit-il en m' apercevant.
Il me poussa les billets bleus.
J'ai douté qu'ils fussent vrais, et jamais changeur n'examina des papiers incertains avec une plus scrupuleuse attention.
— Je vous remercie pour madame de Nangeot, dis-je en les empochant.
— Je vous prie de mettre mes hommages au.v pieds de madame de Guimont, riposta-t-il avec audace.
Tant de hardiesse me déconcerta. La plus absurde rage me gonfla le cœur, et je sentis bouillonner sur mes lèvres un flot de paroles indignées.
Votre image sereine m'apparut pour me sauver de cette tentation indigne de moi, indigne de vous, surtout , qui ne me permettez ni les questions ni les colères.
Je sortis en chancelant, je vous le jure, madame, tant mon émotion intérieure dominait tout mon être. Je sortis sans avoir châtié cet homme qui osait mettre ses hommages à vos pieds!
Me trouvez-vous assez soumis?
Madame de Nangeot est à demi folle de joie. Moi, j'ai peur de devenir fou d inquiétude, de
fureur, de reconnaissance et peut-être... et surtout, d'irrésistible curiosité.
Madame de Guimont au major Jouanny,
Douai, 12 mai.
Je vous dirai comme le poëte : « Tout est bien qui finit bien. »
Oubbez maintenant cet homme , ces émotions, ce désir qui vous pousse à savoir. Savoir! Eh! mon ami, il est parfois bien triste de connaître le dernier mot de toute chose.
Imaginez que j'ai joué à la bonne fée, comme dans les Contes de Perrault, et que j'ai comblé les souhaits que vous aviez formés, voilà tout.
Ce rôle me sied assez bien, n'est-ce pas? avec ma grande taille, mon air grave et mes cheveux crêpés que j'ai l'habitude invétérée de laisser vagabonder à leur aise.
Il ne me manque que la baguette magique. Et encore, vous voyez qu'aux grands jours je la retrouve dans quelque coin.
Maintenant que vous, voilà rassuré et apaisé, qu'allez-vous faire? J'ai cru comprendre que
votre congé touchait à sa fin. Le capitaine Odret,
que je vois de temps à autre, nie disait vous avoir invité à venir à Douai et n'avoir reçu qu'un refus.
Si vous fussiez venu , monsieur, j'aurais eu le regret de ne pas vous voir. Je pars demain pour ma propriété de Guimont, bien négligée depuis quelques années, et pour laquelle je rêve des embellissements tout à fait inédits.
Quand vous serez là-bas, dans le pays du soleil, songez que je suis dans celui de la fraîcheur, et que, par l'été qui s'annonce chaudement précoce, je suis plus favorisée que vous.
Adieu, monsieur; je pense que l'administration des postes fonctionne avec la même perfection de Toulouse à Cambrai que de Paris à Douai.
Le major Jouanny à madame de Guimont.
Paris, 14 mai.
Eh! oui, madame, la poste fonctionne à ravir, dans quelque direction qu'on l'utilise. Puisque vous daignez me le permettre une fois de plus, elle vous portera à Cambrai les hommages de l'exilé de Toulouse.
Cela me dédommagera quelque peu de l'im-
mense regret que j'éprouve de n'aller point vous baiser la main.
Ah ! madame , vous n'aviez vraiment pas besoin de me le défendre — je sais lire entre les lignes — je ne voulais pas aller à Douai. Je ne le devais pas.
Ma visite vous eût paru une curiosité banale ou une indiscrétion féroce, ou le témoignage bruyant d'une gratitude que vous condamnez au silence.
Et vous êtes partie pour vos terres...
Rassurez-vous, madame; moins heureux qu'un capitaine Odret, qui vous voit fréquemment, qu'un major Durajoux, qui vous accable de son admiration , et que tant d'autres dont vous accueillez la présence, je reste au loin, moi, avec un monde de pensées troublantes et d'inquiétudes vagues.
Ce soir, après avoir subi les adieux exaltés de madame de Nangeot, je vais mettre deux cents lieues entre vous et la tentation que j'éprouverais peut-être demain.
Le capitaine Odret au major Jouanny,
Douai, i^"" juin.
Si Douai est toujours brillant dans la saison froide, je vous jure, mon cher major, qu'il est fort maussade cet été. L'émigration est générale, r aristocratie est au vert dans ses terres, la bourgeoisie se repose dans de coquettes maisons de campagne, et nous autres, pauvres diables d'officiers, nous en sommes réduits à compter lés pavés déserts.
L'herbe pousse!. . Therbe pousse en {)leine rue!
Je ne sais qu'un point de la ville où je ne lui laisse pas le temps de prendre racine : c'est le côté gauche de la place Saint-Jacques, où est situé l'hôtel de Sobrière.
Par un vrai miracle , cette chère douairière passe l'été dans son hôtel. Elle est souffrante un peu, plus du tout ingambe, et s'est avisée de découvrir que son beau jardin de Douai est infiniment plus agréable, plus à sa portée, plus commode à ses rhumatismes que le parc de Sobrière. Elle enrage, par exemple, de voir le vide se
faire autour d'elle. Elle gardait l'illusion suprême que, même à son âge, elle pouvait encore donner le ton et décider la société à n'émigrer qu'aux vendanges.
— Je suis trop vieille, mon cher capitaine, me dit-elie; on me traite en radoteuse, puisqu'on ne m'imite plus. J'ai eu un beau règne, mais il est passé !
Je crois qu'elle me sait un gré positif de la cour fidèle que je viens lui faire chaque soir. Vous savez, mon cher major, que je n'aime pas le café et n'ai pas eu l'esprit de me créer un chezmoi, faute de vocation.
Le salon de la douairière est donc ma ressource par excellence, et si décoloré qu'il soit aujourd'hui, j'y trouve toujours le plaisir d'une conversation souriante et distinguée.
Il a bien perdu , pourtant , en perdant madame de Guimont , à laquelle la comtesse pardonne mal son accès de tendresse champêtre. Vous savez qu'elle est dans sa terre de Guimont, près Cambrai.
A propos d'elle , j'ai été fort surpris d'apprendre par le lieutenant Viard qu'un certain
194 LES MENAGES MILITAIRES.
M. Vincent, qu'il prétend être de vos connaissances, l'avait dernièrement, à Paris, accablé de questions sur la jeune veuve.
« Que faisait-elle? Qui voyait-elle? La retraite qu'elle atfectait était-elle aussi sérieuse en réalité qu'en apparence? Gonnaissait-on ses projets d'avenir? Se trouverait-il, par hasard , quelque désœuvré qui eût formé des plans de campagne à son sujet? etc., etc. »
Vous devez savoir mieux que Viard le genre d'intérêt que M. Vincent semble prendre à l'amie de madame de Sobrière.
Si c'est encore un soupirant déguisé , d'après la description que m'en a faite notre lieutenant, je plains la pauvre femme. N'a-t-elle pas assez de M. Durajoux?
Vous croyez peut-être que ce digne officier s'est trouvé déconcerté par le brusque départ de son idole?
Nullement. «Si elle fuit, c'est qu'elle me redoute! » s'est-il dit avec une conviction respectable à force d'épaisseur.
Et depuis lors, chaque semaine, il s'arrange pour obtenir une permission de quarante-huit
heures qu'il emploie à errer, comme un éléphant en peine, autour des murs de Guimont.
De Cambrai il nous vient parfois un visiteur, M. Jusl Evenin , qui paraît grandi depuis qu'il est sous-préfet, et qui, du reste, se tire fort à son honneur de ses fonctions administratives, auxquelles, sans aucun droit, l'a élevé une haute protection. Je commence à croire qu'il n'en était pas indigne.
Toujours reconnaissant à la douairière qui l'a porté où il est, il lui consacre galamment une soirée et lui dédie des vers comme autrefois.
Elle en raffole toujours.
Voici quelque temps qu'elle a imaginé de le marier.
Le sous-préfet a fait un visage étrange à cette brusque proposition. « Il n'y songeait pas, il n'en éprouvait nulle envie. »
J'ai même saisi l'expression d'une surprise douloureuse, irritée, sur sa physionomie.
Tempête de la douairière, qui ne veut pas laisser son oeuvre inachevée et estime qu'un sous-préfet garçon ne peut être un excellent sous-préfet.
— Pourquoi cela?
— Et les réceptions de la sous-préfecture? Et l'influence de madame la sous-préféle? Vous n'y songez pas. Il vous faut une femme, et je l'ai trouvée.
Tableau.
Le sous-préfet se débat avecâpreté, la douairière insiste avec passion.
On annonce M. et mademoiselle Duradel.
M. Duradel est avocat général à la cour de Douai; c'est encore un protégé, par les Granondesse, du ministre de l'intérieur. Il est suffisamment riche, fort estimé, et n'a qu'une fille.
Mademoiselle Pauline Duradel, qui était encore en pension quand vous comptiez au 206% est une jeune personne toute ronde, toute joufflue, toute riante.
Elle tient de son père une robuste santé et de sa mère une intelligence paresseuse. Sa conversation est incolore et son caractère excellent.
La douairière avait arrangé les choses de façon à transformer cette visite en entrevue matrimoniale. Me sachant l'ami de Just Évenin , elle se servait de ma présence pour dissimuler son petit plan.
Avec une vieille dame, la marquise d'Orgères, qui est à moitié paralysée, nous servions de cadre à cette petite scène de mœurs.
Le pauvre sous-préfet, pris entre la crainte de déplaire à sa protectrice et celle de plaire à la jeune fille, se débattait désespérément, faisant de l'esprit sans le vouloir, puis tombant dans un silence découragé qui lui donnait un air fatal et poétique.
Dieu! mon cher major, que je plains les jeunes gens que l'on veut marier malgré eux! Il me passait des sueurs froides en songeant que la douairière pourrait vouloir me marier aussi.
Le résultat de cette soirée fut que mademoiselle Duradel devint très-songeuse, et JustEvenin désespéré.
Quant à la comtesse, elle employa la dernière quinzaine de mai en tentatives de tout genre pour amener ces deux cœurs à battre simultanément.
Celui de mon ami Just s'y refusa avec tant de persistance qu'elle crut un moment tout perdu; mais mademoiselle Pauline Duradel étant tombée malade, cette diversion permit à l'instigatrice de tout ce plan conjugal d'attendrir le stoïque souspréfet. Voudrait-il la voir mourir?...
— Mourir! a répété Just Évenin avec un effroi singulier, que lien ne justifiait.
Bref, sans rieiî savoir de précis, j'ai tout lieu de croire que la comtesse remportera.
Miséricorde ! quelle longueur de lettre ! Mon cher major, pardonnez-moi, c'est la canicule qui me rend prolixe.
Le major Jouanny au capitaine Odret.
Toulouse, 10 juin.
Mon cher Odret, .
Vos lettres m'intéressent fort, et je suis reconnaissant à la chaleur de ce que vous appelez votre prolixité , mais vous me supposez plus instruit que je ne le suis au sujet de certains faits.
^ Ce M. Vincent, qui est un fort triste personnage, n'a point osé m adresser la moindre question. Il a probablement vu dans ma physionomie que je ne suis pas de ceux qu'on interroge.
Rien n'est déplacé comme la curiosité inquisitoriale qu'il a montrée avec le lieutenant Viard. J'espère que cet officier, quoique de tact médiocre, lui aura vertement répondu.
Quelle misère, mon ami, de voir une femme estimable et aimable entre toutes Tobjet d'obsessions ridicules ou de suspicions blessantes !
Tout cela parce qu'elle est seule, parce que les convenances ne permettent pns à un honnête homme de prendre ouvertement sa défense, et que son titre de veuve, loin de la faire respecter, la met en butte à toutes les hardiesses.
Si madame de Guimont a fui, faites-lui la grâce de croire que ce n'est point par crainte de Durajoux.
Il n'y a donc pas de piège à loup autour des murs de Guimont pour préserver sa châtelaine des maraudeurs de fruits et d'amour?
Amusez-vous beaucoup, mon ami, aux belles noces prochaines. Le portrait que vous me faites de mademoiselle Duradel est des plus réussis^w-
C'est bien la femme réaliste qu'il faut à votre poète, la femme joyeuse qui convient à votre beau ténébreux, la femme aveugle qui devra se croire le premier et le dernier amour de ce grand mangeur de cœurs !...
Vraiment!... il hésite?... il se fait tirer Toreilîe?. .. Mais ne faut-il pas qu'à son tour il
glisse son cou dans la cljaîne? Ne faut-il pas qu'il connaisse les réalités du ménage et les désillusions de la vie commune? Ne faut-il pas surtout, s'il la trouve belle, par hasard, sa femme, qu'il apprenne à la laisser admirer au dehors, à l'en voir reconnaissante, et à ne recueillir, lui, que l'indifférence ou la lassitude?
Et pourquoi voudrait-il s'y soustraire? Il doit bien savoir que le monde implacable le veut ainsi.
Mariez-le donc bien vile, votre sous-préfet, mon cher Odret ; je lui souhaite le bonheur qu'il mérite.
Madame de Guimont au major Jouanny.
Cambrai, 25 juin.
Votre lettre n'élait point bonne. Voilà la seule raison de mon silence. Quand vous serez plus équitable , vous me trouverez encore votre bonne fée. Mais, quand vous me parlez des gens que j'accueille, quand vous me nommez le capitaine Odret, pour avoir le droit d'amener à sa suite le major Durajoux, je ne reconnais plus mon ami d'autrefois, si calme et si sensé. Est-ce le climat de Toulouse?
Vous avez bien fait de ne pas venir à Douai. A quoi bon? Vous le voyez, même par lettres, on peut se faire du mal.
De près, que m'auriez-vous dit? Des enfantillages ou des injustices. Je regrette de ne plus voir que rarement M. Odret, depuis que je suis à Cambrai : nous causions de vous.
Quant au major Durajoux, n'attendez de moi à son égard ni une raillerie, ni une dureté. Il se fait quelques illusions ; elles tomberont avec le temps. Une femme honnête et bonne ne se moque jamais de ceux qui se trompent en la croyant accessible à leurs vœux : cela est fait pour la coquetterie. Elle démontre par sa gravité froide l'erreur commise, et tout est dit.
Le major Jouanny à madame de Gui'mont.
Toulouse, 29 juin.
Pardonnez-moi de vous rapporter une hideuse invraisemblance, qui est un fait positif.
J'ai besoin, madame, de vos ordres en ceci.
Hier, j'ai reçu de Paris une lettre signée Vincent, qui ne contenait que quelques lignes :
« Puisque vous êtes l'intermédiaire de ma-
dame de Guimont quand elle veut me faire passer un avis, veuillez être le mien pour la prévenir qu'il m'est désagréable d'entendre raconter les prouesses du major Durajoux entre Guimont et Cambrai. »
N'est-il pas vrai, madame, que M. Vincent a deviné l'intérêt que je vous porte, le dévouement entier que je vous ai voué, et qu'il n'y a, sous ces lignes brutales, qu'une mystification à mon adresse?
Dites-moi que cette insolence ne saurait vous atteindre, parce que, si vous avez quelque autorité sur cet homme, il n'en peut avoir sur vous.
Madame de Guimont au major Jouanny.
Cambrai, 3 juillet.
Il n'y a rien à répondre à la missive à double tranchant dont vous me donnez communication, mon ami. J'estime qu'on a voulu vous blesser plus encore que moi-même.
Depuis longtemps je ne réponds aux agressions de ce genre que par un mépris qui touche à l'indifférence.
Peut-être serai-je contrainte, un jour, à parler.
N'appelez pas ce jour-là par un souhait imprudent, car ce serait entre nous celui de l'adieu sans retour.
Je vous dois, à vous, et à vous seul, un court récit. Après avoir achevé la lecture de votre dernière lettre, je me dirigeai vers le parc.
Il y a, vers le milieu d'une immense allée de platanes, un saut de loup devant lequel j'évite de passer dans mes promenades solitaires, de peur d'y apercevoir la face empourprée de votre successeur du 206®.
C'était un samedi soir, et, naturellement, ce visage attendu se montrait entre les grilles.
Cette fois, au lieu d'un pas en arrière, je marchait droit au major Durajoux qui n'en pouvait croire ses yeux et me saluait avec autant de joie que de gaucherie.
— Monsieur le major, lui dis-je d'une voix très-nette, je tiens à m'expliquer catégoriquement avec vous. Vos assiduités vous ridiculisent et me compromettent. Si c'est une aventure que vous tentez, je ne veux m'y prêter en rien ; si c'est un mariage que vous avez en vue, j'entends ne pas me remarier.
Et lui faisant un salut très-sec, je repris l'allée de platanes en le laissant pétrifié contre les çrilles.
Cela s'appelle une exécution. La trouvez-vous assez magistrale?
Le major Jouanny à madame de Guimont.
Toulouse, 7 juillet.
Les femmes peuvent avoir ces philosophies sereines, ces chrétiennes résignations qui nous stupéfient. Les hommes en sont incapables.
Veuillez m'excuser, madame, après avoir demandé vos ordres, de n'avoir pu les attendre : la torture dépassait le courage.
J'ai répondu à M. Vincent que j'avais le caractère mal fait et que les donneurs d'avis, directs ou indirects, recevaient ordinairement de moi un coup d'épée ou un coup de canne, suivant le cas; que, dans l'espèce, je comptais juger sur les lieux du genre de réponse que j'avais à lui faire et partirais le lendemain.
Hier soir donc, j'ai vu le colonel du 198" de ligne, un homme du meilleur monde, qui a compris à mon agitation que la permission de quatre
jours que je demandais devait m'étre accordée sans explication aucune.
Seulement, et avec son fin sourire, le colonel m'a fait observer que, pour un major, j'avais rimmeur bien voyageuse.
Il a raison. Je suis étrangement cbangé, moi qui révais le repos !
Ce matin, j'ai reçu ma permission en règle, et je pars pour Paris. Je pars en ne prenant que le temps d'implorer votre pardon. Je reçois à l'instant uneleltred'Odret. Peut-être meparlera-t-il de vous. Je n'ai plus le temps que de la lire en wagon.
Le capitaine Odret au major Jouanny.
Douai, 5 juillet.
Les douairières proposent... et les sous-préfets disposent. Mon cher major, cette traduction fantaisiste du vieux proverbe vous apprend que mademoiselle Duradel a beaucoup de chances de rester fille si elle s'obstine à vouloir devenir madame Just Evenin.
Sa maladie, sa convalescence, sa pâleur, ses
regards noyés, n'ont décidément point entamé le
marbre dont est fait le sous-préfet de Cambrai. IV. 12
— Il y a quelque sentiment sous roche ! s'est écrié la douairière ; j'en aurai le cœur net.
Là-dessus, elle a bravement offert à son protégé la main et la dot de toutes les jeunes filles de Douai, les unes après les autres, afin de bien constater que ce sentiment-là n'y habitait pas.
Il a tout refusé.
La douairière était fort mécontente.
Le lendemain de ce petit coup d'Etat s'est passée une aventure dont je vous dois le récit, car vous y êtes mêlé.
N'ouvrez donc pas les yeux si grands que cela en lisant cette phrase, mon cher major. Vous n'avez pas encore atteint, que diable ! l'âge où les aventures n'arrivent plus jamais, jamais.
Donc, madame de Sobrière, dont les rhumatismes étaient plus cléments et qui s'ennuie pas mal, avait décidé de faire un extra. Elle m'enlevait dans sa voiture, et nous devions aller surprendre madame de Guimont.
Sans s'inquiéter de la longueur de la route, munie d'un en-cas de gâteaux et de fruits, d'un journal et de la compagnie de votre ami Odret, la comtesse s'embarqua le cœur en joie.
Nous n'avions pas fait dix kilomètres hors de la ville que nous recevions le salut du lieutenant Viard, perché sur un cheval d'artillerie emprunté à un camarade.
— Où allez-vous ainsi, monsieur? lui crie-t-elle en lui faisant signe d'approcher. Ah ! je vous y prends. On affirme que cette route a des charmes invincibles pour vous depuis que la convalescence de mademoiselle Duradel a transporté dans cette jolie maison là-bas son alanguissement.
— On a grand tort, protesta le lieutenant, tout abasourdi de l'apostrophe.
Et de fait le pauvre garçon, qui n'est pas riche, n'a aucune prétention sur la fille bien rentée de notre avocat général.
— Ta! ta! ta! fit la comtesse, je n'en suis point convaincue. Ces jeunes gens ne doutent de rien; mais je vous le défends bien, par exemple. Figurez-vous que je voulais marier cette enfantlà, et que c'est peut-être votre assiduité dans ces parages qui a donné de l'ombrage à mon futur.
— Calomnie pure, répondit Viard en reprenant son aplomb. Je me promène tous les jours sur cette route, parce qu'elle est droite, aplanie,
208 LES MENAGES MILITAIRES.
et que je suis un pitoyable cavalier. Vous m'apprenez que M. Duradel a loué une maison de campagne de ce côté ; j'irai lui présenter mes hommages avant mon départ.
— Vous partez, Viard? lui dis-je alors.
— Congé de six mois à passer à Paris, mon capitaine : je nage dans le bleu.
On causa quelques minutes. Viard était fort gai. Madame de Sobrière eut la fantaisie de l'emmener.
— Venez avec nous, nous allons chez madame de Guimont.
Viard déclina cet honneur. Il allait serrer la main au sous-préfet de Cambrai.
— A merveille. Nous ferons le voyage de conserve. Allons, monsieur, un temps de galop pour réparer le temps perdu.
Nous repartîmes avec entrain. De temps à autre, on modérait l'allure des chevaux, et la conversation se rétablissait entre le cavalier et la calèche. Jl y eut même un lunch en règle dans une auberge du pays.
Nous aperçûmes enfin le clocher de Cambrai. On tourna à gauche, Viard se croyant tenu à escor-
ter la douairière jusqu'au bout, et la voiture s'engagea dans une grande allée encaissée, ombragée de beaux arbres, qui conduit à Guimont.
Le château se profilait en face de nous avec sa vieille architecture sans grâce et sa cour grandiose, où l'herbe croît épaisse et que ferme une splendide grille moyen âge, une merveille de serrurerie artistique.
Cette grille venait de s'ouvrir, et nous en avions vu sortir une femme que, malgré la distance, à sa démarche élégante, à sa taille élevée, nous reconnaissions tous pour madame de Guimont.
Elle marchait très-lentement; un lévrier tournait en courant autour d'elle. Un facteur rural, qui passait, lui renùt une lettre, qu'elle ouvrit sans cesser sa promenade.
Tout à coup nous la vîmes chanceler et tomber de sa hauteur sur le revers de l'allée.
Le facteur, qui avait le dos tourné, ne s'en aperçut même pas.
— Bon Dieu ! elle a fait une chute ! s'écria madame de Sobrière.
— J'y cours! répondit le Heutenant Viard, en
enlevant son cheval d'emprunt.
210 LES MENAGES MILITAIRES.
Mais, dans son zèle, il avait mal calculé son élan. Le cheval, surpris du coup de cravache intempestif qui lui était administré, se déroba brusquement et jeta bas son infortuné cavalier. La calèche, qui partait au galop, s'arrêta net. Le valet de pied descendit. Le cocher vint à son aide pour relever ce pauvre Viard, qui faisait triste mine, le nez dans la mousse.
J'avoue que, voyant tout le monde occupé de lui, je fis très-vivement la centaine de pas qui me séparait encore de madame de Guimont évanouie, afin de lui porter secours.
Un promeneur qui arrivait à travers champs, tout essoufflé, la rejoignit pourtant avant moi.
Nous étions si empressés tous deux à être utiles à la jeune femme que nous ne prîmes même pas le temps de nous envisager.
11 la releva ; mais moi, je la soutins d'une main, en dénouant de l'autre les rubans de son chapeau de paille.
Nous l'assîmes contre un arbre, et, en nous penchant, nos deux têtes se touchèrent.
— Evenin !
— Odret!... Ah! quel hasard!
— Nous venions visiter madame de Guimont, dis-jé.
— - Je me promenais, je l'ai vue tomber, expliqua-t-il.
Elle était toute pâle, la tête renversée sur ma main.
=— Il faut des sels.
— Si nous la portions chez elle ?
— Voici la voiture : ce sera mieux.
La douairière, rassurée sur Viard, qui, son étourdissement dissipé, s'était relevé et marchait clopin-clopant, venait en toute bâte, un flacon de vinaigre anglais à la main.
Elle descendit aussi vite que le permettait son âge et fut plus habile, en trois minutes, pour faire reprendre connaissance à madame de Guimont, que nous ne l'étions depuis un grand moment.
Celle-ci ouvrit les yeux, nous vit, et son front se colora d'une nuance rose, surprise et pudeur...
Tandis que la comtesse la desserrait, Just Évenin, retiré discrètement en arrière, avait ramassé une lettre ouverte tombée sur le bord de la route.
212 LES MENAGES MILITAIRES.
— La lettre qu'elle lisait.
— Et que j'ai vu le facteur lui remettre.
— Serait-ce cette lecture?...
Just Évenin me la tendit. Votre signature, mon cher major, s'étalait très-visible à la suite de quelques lignes seulement que, bien entendu, nous ne songeâmes à lire ni l'un ni l'autre.
Mais tous deux nous vîmes très-bien votre diablesse d'écriture avec un a A. Jouanny » trèstourmenté. Je dois même ajouter qu'Evenin regardait votre signature avec des yeux étranges, presque haineux.
La jeune femme reprenait tout à fait ses sens. Elle expliquait avoir rencontré un caillou, avoir glissé... Rien que son embarras nous prouva l'inanité de ce prétexte.
C'était la lettre, votre lettre, mon cher major, qui lui avait causé cet évanouissement. Gomment en douter quand nous la vîmes chercher autour d'elle avec angoisse, redevenir pâle et balbutier :
— J'avais une lettre.. > j'ai dû laisser tomber une lettre...
Just Evenin^ qui l'avait reprise, s'avança aussitôt pour la lui rendre. Elle fit une exclamation
joyeuse, s'en saisit par un geste si brusque que je ne reconnus pas sa réserve habituelle, et, le fortuné papier glissé dans sa robe, elle retrouva son aisance gracieuse.
Viard nous avait rejoints. Le valet de pied courait après le cheval. Madame de Guimont nous offrit l'hospitalité en s' excusant de troubler ainsi une visite qui lui était si agréable.
Elle avait accepté le bras du sous-préfet. Je guidais la comtesse, et Viard s'efforçait de ne pas trop boiter pour entrer au château.
Le parc doit être fort beau ; je n'ai fait que l'entrevoir. Nos deux intéressantes victimes d'accidents si imprévus n'étant guère en état de se promener dans les ombreuses allées, nous restâmes tous au salon, où une collation fut apportée.
Madame de Guimont, quoi({ue visiblement préoccupée, se montra l'aimable femme que vous savez. Just Evenin eut beaucoup d'esprit, et Viard déclara solennellement qu'il ne regrettait ni sa chute ni la visite qu'il projetait à la sous-préfecture de Cambrai.
Et maintenant, mon cher major, ne me trahis-
sez pas auprès de la charmante madame de Guimont. Si elle est assez sensible pour s'évanouir quand vous lui racontez votre existence toulousaine, que ne ferait-elle pas si vous lui répétiez tout ce que je viens de vous dire là !
Le major Jouanny à madame de Guimont,
Toulouse, 15 mai.
Je suis parti sans avoir reçu votre dernière lettre. Elle m'est parvenue à mon hôtel à Paris. Je l'attendais et la redoutais à la fois: ne savais-je pas que vous pardonniez toujours, tandis que je ne voulais pas laisser l'injure sans punition?
Ce que vous avez dit à ce malheureux Durajoux, madame, devait être adouci par votre angélique regard, puisqu'il n'en a pas été foudroyé.
Mais me le confier, à moi... ô madame! que vous avez de miséricordieuse délicatesse !
J'arrivai à Paris le matin, je vis deux officiers de ligne et les priai de s'entendre avec M. Vincent ou ses témoins.
Vous voyez par ce détail que, votre nom ayant
été prononcé, je renonçais à la canne pour epee.
Ces messieurs me dirent devoir rencontrer les témoins de M. Vincent au café de la Bourse, à trois heures.
A quatre heures ils arrivaient à l'hôtel et me déclaraient que les témoins de M. Vincent regardaient une rencontre comme impossible, des explications ayant été fournies à M. Vincent qui lui faisaient regretter sa démarche.
Des explications!... par qui?... comment?... Je ne l'avais point vu. Osait-il laisser supposer qu'il lui en était arrivé de Douai même?
Les deux officiers n'en savaient pas un traître mot. Ils avaient bien voulu croire que cette réponse embrouillée était une façon d'excuses et n'auraient pas mieux demandé que de me faire partager cet avis.
C'était beaucoup espérer. Cependant la difficulté d'exprimer mes impressions à ce sujet, la crainte de vous compromettre, le soupçon de vous sentir mêlée à cette nouvelle phase de l'affaire, me déterminèrent à remercier ces messieurs, en les priant de se tenir encore à ma
216 LES MENAGES MILITAIRES.
disposifion pour l'avenir, Lien que je considérasse cette affaire comme éteinte pour l'heure présente.
Il n'en était rien. Je' voulus voir M. Vincent.
Ah ! madame, en ne m'accordant pas une confiance absolue, que j'ai conscience de n'avoir rien fait pour mériter, il est vrai, vous mettiez mes doutes et mon dévouement à une trop forte épreuve.
Je savais bien où trouver cet homme à l'heure de l'absinthe. Je courus au café de la Bourse. Sur la porte, je heurtai le lieutenant Viard, qui en sortait. 11 boitait un peu, ce qui me fît souvenir, madame, qu'il avait eu la sottise de faire une chute à votre porte, et l'honneur de recevoir pendant quelques heures l'hospitalité de Guimont.
Nous n'échangeâmes que quelques mots, et il s'éloigna.
M. Vincent ne parut ni étonné ni mécontent de me voir. Mon air glacial le mettait même plus à l'aise que l'ancienne concession que je croyais autrefois devoir lui faire.
— Monsieur, me dit-il très-poliment en me
monlrant un siège près d'une table écartée, je vous ai écrit une impertinence, votre réponse était un soufflet. Vous plaît-il que nous en restions là?
— 11 ne me plairait point ainsi, répondis je, puisque vos témoins ont reçu les miens. J'ai accepté la reconnaissance de vos torts, mais j'ai besoin de connaître les « explications » qui ont pu motiver votre cbangement de résolution.
— D'abord, monsieur, je tiens à vous dire que si je refuse de me battre, c'est par excès de délicatesse.
Je fis un mouvement.
— Groyez-le, je vous prie. J'ai quelques raisons pour vivre ignoré, inconnu; et, si je me battais, je ne voudrais le faire que la tète haute en portant ouvertement le nom de mes ancêtres.
Chose étrange, madame. En parlant ainsi, l'œil de cet homme brillait sous ses lunettes repoussées, le geste reprenait dé la noblesse, et la taille fléchie se redressait fièrement dans ses habits trop amples.
— Rien ne vous empêche de me le dire à moi
seul, monsieur, ce nom de vos ancêtres; il serait IV. 13
218 LES MENAGES MILITAIllES.
g^rand temps que celte confidence vînt modifier mon jugement à votre égard.
— Pour laver une petite infamie, ce serait en commettre une grande, me dit-il avec une telle conviction que je sentis qu'il disait vrai.
— Enfin, ces explications? insistai-je.
Il sourit dans cette barbe noire dont la solidité me paraît de plus en plus discutable.
— Voici : Une conversation, bourrée de renseignements précieux et que le basard m'a permis d'avoir aujourd'bui même avec un témoin oculaire, m'a prouvé que je faisais fausse route et que la personne dont l'existence m'intéresse à un baut point est plutôt exposée à un danger sérieux qu'à une poursuite ridicule.
Et se levant très-vivement, comme pour me montrer que la conversation était close, il attendit que je prisse congé.
Je n'y songeais guère. Un flot de sang me battait les tempes. Un danger !... un danger sérieux vous menaçait ! Je fis un grand effort pour rester maître de moi : il s'agissait, par ruse ou par violence, d'arracber à cet bomme son secret.
Quand je tournai vers lui mon visage boule-
versé par la contrainte que je m'imposais, il était déjà au bout de la salle.
Je fis quelques pas hâtifs pour le rejoindre : ce n'était pas adroit peut-être, mais je voulais savoir de quel droit cet être qui cache son nom portait un intérêt très-haut à votre existence.
Il ne m'en laissa pas le temps, gagna la porte, me salua sur le seuil et disparut.
Je cherchai partout le lieutenant Viard, langue insouciante et immodérée, dangereuse, qui répond à toutes questions et se pourléche à toutes flatteries. De lui naissait cette complication inattendue. Certains détails d'une lettre d'Odret me le prouvaient sjurabondamment.
Je ne pus le rencontrer nulle part, et ma permission expirait!... et je suis revenu à Toulouse, madame, d'oii je vous écris le cœur mécontent, n'ayant pu vous venger et ne sachant comment vous détendre.
Ne m'y autoriserez-vous donc jamais? Ne reconnaîtrez-vous donc jamais que ce n'est point le hasard seul qui mêle mon dévouement inutile au* incidents de votre vie? Ne direz-vous donc jamais à cette amitié sainte qui s'agite dans le vide,
faute de comprendre : « Délivrez-moi de cet ennui ou de cette tendresse. »
Car c'est le dilemme où se perd ma raison. M. Vincent !... Quels sentiments cet homme a-t-il l'audace d'éprouver?
Madame de Guimont au major Jouanny,
Cambrai, 13 juillet.
ïl est trop tard pour gronder. . . et puis je n'en ai pas le courage. Vous avez agi comme un homme de cœur que la froide raison ne domine pas.
Heureux encore étes-vous d'avoir, vivante en vous, cette source d'émotions, d'emportements, d'enthousiasme !
Mais pourquoi faut-il, mon ami, que ce soit pour Elise de Guimont que tant de nobles sensations, que vous disiez mortes, s'éveillent et palpitent ?
Non, elle ne saurait vous autoriser à la défendre. Elle ne saurait faire appel à un dévouement qu'elle sent avec orgueil venir tout entier à elle.
C'est une fatalité qui me rend muette. C'est la volonté de Dieu qui me cloue, immobile, sur un
calvaire dont Une m'est point permis de vous découvrir la croix.
Plaignez-moi, je le veux bien; gardez-moi la douceur de votre amitié ; mais, au nom du ciel ! laissez tomber dans l'oubli ces scènes regrettables où mon nom s'est trouvé mêlé à celui de M. Vincent.
Sachez bien que les injures de cet homme ne peuvent ni m'atteindre ni vous effleurer, mais qu'il serait dangereux pour mon repos de provoquer par une intervention, inefficace du reste, des rancunes ou des souvenirs.
Je vous demande le calme, l'oubli, tandis que vous me demandiez de vous donner des armes.
Avez-vous assez de foi dans ma sagesse pratique, dans mon réalisme prudent, pour ne pas m'en vouloir?
Bien sincèrement, je le souhaite, mon ami, ou mieux encore, j'y compte.
Le capitaine Odret au major Jouanny. .
Douai, 30 juillet.
Ne vous avais-je pas écrit, mon cher major, que mon ami Évenin devait être un cœur de marbre
222 LES MENAGES MILITAIRES.
pour avoir résisté aux attendrissements expressifs de mademoiselle Duradel?
Eh bien! je me trompais du tout au tout.
Le voici prétendant avoué , patronné et plein de chances, de l'aimable veuve qu'il m'a si bien aidé à relever sur le bord de la route de Guimont, le jour où vous aviez eu la malheureuse inspiration de lui écrire des choses assez renversantes pour la faire s'évanouir tout net, le jour enfin où la vne de votre si^^nature avait produit l'effet d'une morsure sur noire sous-préfet.
Comment cela s'est-il dessiné si vite? allez-vous dire. Ah ! voilà ! Il y a dans tout ça la main de la comtesse, qui n'aura ni trêve ni repos que son sous-préfet-poëte ne soit bel et bien marié.
Déjà , dès ce jour accidenté dont je vous ai conté les aventures, je la surpris sondant avec adresse mon pauvre É venin, qui paraissait terriblement préoccupé.
Le surlendemain, il vint à Douai. Trois jours après, il dînait cliez madame de Sobrière, et, lorsque j'y arrivai le soir, je les trouvai tous deux si affairés à une conversation intime, que je fis mine de me retirer aussitôt.
— Non, restez, me dit la douairière. Il n'y a pas de secrets pour vous entre M. Éveninetmoi. Je lui propose une femme qui vaut mieux dans un de ses cheveux que mademoiselle Duradel dans toute sa rotondité, et naturellement il accepte.
Je regardai Just Évenin. Un peu embarrassé, lui qui ne l'est jamais, il tournait son gant autour de sa main gauche avec un sourire perplexe,
— D'ailleurs, continua la vieille dame, je le soupçonne de m'avoir devancé dans ce triomphant projet. Cette façon de rôder autour de Guimont, en arpentant les terres labourées, me paraît signifier que notre sous-préfet n'était point si insensible qu'on eût pu le croire au charme de sa jeune administrée.
— Madame, répondit Just Evenin en relevant la tète, je n'y songeais point, je vous jure ; toutefois, il s'est produit, le jour auquel vous faites allusion, un petit fait qui aura certainement de l'influence sur ma décision.
— Et ce petit fait ?
— Une nuance... un rien... Permettez-moi de ne pas détruire ce tissu fragile de probabilités en y touchant.
224 LES MENAGES MILITAIRES.
— Soit. J'écris ce soir à madame de Guiniont. Ce sera une sous-préfète adorable, si spirituelle, si gracieuse !... un peu sérieuse, mais le bonheur l'épanouira.
— Elle a mon âge? interrogea le nouveau prétendant. Je devrais en être ellrayé et ne le suis nullement.
— Elle est toute jeune, toute jeune, malgré les trente années qui bourdonnent autour d'elle. Fi ! les indiscrètes ! Mariée à un bonime qui ne la valait ni comme esprit ni comme cœur, veuve après cinq ans d'une union morose, pour ne pas dire plus, elle a retrouvé sa liberté pendant un voyage qu'elle fit à Londres et revint l'ensevelir ici avec l'austérité que vous savez.
Ob! oui, elle est jeune, aimante, attristée, avec des illusions maltraitées, non détruites, qu'il sera facile à qui l'aimera de faire refleurir. Essayez-le, beureux poète!
Pendant ce petit discours explicatif, je voyais s'animer le visage sombre de Just Evenin. Il s'en dégageait sans doute un attrait assez vif; puis il déclara souscrire en tout et d'avance à ce qu'allait tenter la douairière.
Je ne sais rien de plus et je vous le raconte, sacliant que vous conservez une respectueuse admiration pour la châtelaine de Guimont.
A propos, le major Durajoux est devenu aussi sage qu'il était extravagant, assidu à son bureau, paperassier plein de zèle ; j'entrevois parfois sa chevelure buissonneuse entre un verre d'absinthe et le Moniteur de l Armée.
Il ne va plus à Guimont.
On attribue dans la ville cette conversion inexplicable à la miraculeuse intervention de Notre- Dame de Grâce, si justement vénérée dans le Nord.
Le major Jouanny à madame de Guimont.
Toulouse j 4 août.
J'ai un ami, madame, qui sait m'étre agréable en me parlant de vous, et ne se doutera jamais du mal qu'il vient de me faire par le récit de ce qui vous intéresse.
Quitte à mériter votre ressentiment , j'entre hardiment dans votre vie, madame, et je vous crie : « N'épousez pas Just Evenin. »
A'ous le voyez, je sais l'honneur qu'il convoite.
Je sens surtout le bonheur qu'il entrevoit, et j'ai
226 LES MENAGES MILITAIRES.
la folie insig^ne, moi absent, moi sans mandat , sans droit, vous pourriez dire « sans motif » , de vouloir réagir contre une telle ambition.
Tenez, je ne vous dirai pas qu'il est indigne de vous, ce jeune administrateur; je ne tenterai point d' abaisser un mérite qui est peut-être réel; je me garderai de placer à côté du mirage de votre distinction suprême, dont il rêve, celui de votre fortune qu'il ne doit pas repousser ; je n'insinuerai pas que le cœur qu'il met à vos pieds est à peine vide d'une autre...
Hélas ! je sais trop que l'on peut oublier et renaître.
Je vous dirai!... 0 madame! cette dissimulation m'étoulfe, comme l'inquiétude me brise! Just E venin m'a fait souffrir au delà des résignations humaines. La justice de Dieu ne saurait permettre qu'il eût le droit de me torturer encore.
Vous l'avez deviné : il m'avait pris le cœur de Jane!
Madame... pardonnez-moi d'avoir osé espérer qu'il ne prétendrait jamais au vôtre !
Madame de Guimont au major Jouanny,
Cambrai, 10 août.
Voilà beaucoup de trouble pour peu de chose, monsieur.
La comtesse de Sobrière m'a priée d'agréer la recherche de M. le sous-préfet de Cambrai,
J'ai répondu à la comtesse que, ne voulant point me marier, je lui demandais de vouloir bien transmettre cette décision à son protégé.
Je dois ajouter qu'elle ne s'est pas tenue pour battue et me bombarde de petits billets aigresdoux, spirituels et pressants, auxquels je réponds de la même invariable manière.
Je veux bien, monsieur, vous donner avis de cet incident, pour ramener votre imagination dans une route plus paisible. Il ne faut point lui laisser autant de liberté ; elle en abuse pour se livrer à des incartades dans le goût de votre dernière lettre.
Veillez sur elle. Nous sommes en ce triste monde pour la tenir muselée et nous éclairer des lueurs froides, mais sereines, d'une raison inflexible.
Le major Jouanny à madame de Gut'mont,
Toulouse, 17 août.
Qui croirait, madame, (jue vos petites mains sont si habiles à verser une douche glaciale sur un malade dont l'exaltation vous faisait peur ou vous froissait ?
Jouissez, au moins, du résultat de votre médication énergique. La flamme est enfouie, le cœur estétreiut, l'imagination est étouffée. Je ne suis pas guéri, mais je ne crie plus.
Une plainte intempestive, ridicule peut-être, ne va plus vers vous, qu'elle pourrait désagréablement impressionner.
J'étais bien naïf de croire que la souffrance, par cela seul qu'elle existait, avait quelque droit à être écoutée.
J'étais bien sot de jeter, à travers la France, un sanglot que votre oreille ne pouvait entendre et que votre sympathie ne pouvait accueillir.
Et vous, madame, vous avez été mille fois trop bonne encore de daigner calmer cet enthousiaste et rassurer cet halluciné.
Il est vrai que ceux qui entendent vous rendre
heureuse à leur manière ne renoncent pas à réussir; que demain il surgira une nouvelle prétention ; que lés candidatures se presseront toujours plus nombreuses sur vos ])as, et que, lasse à la fin de toujours répondre par une négation à ces empressements flatteurs, vous laisserez un jour tomber votre main dans celle du plus pressant ou du plus heureux.
Eh bien ! quand cela serait ! . . .
Quand cela sera, madame, il vous viendra peutêtre un souvenir. Celui d'un pauvre être triste qui ne sut, ni sauver son bonheur, ni s'en refaire un nouveau, plus profond, plus saint, parce qu'il eut d'abord de la faiblesse tendre, et plus tard de la tendresse timide.
Cela ne pouvait le rendre ni bien intéressant, ni bien dangereux, et, si l'on voulait bien n'en pas rire, au moins savait-on le reprendre quand il s'égarait et s'embrouillait dans le dédale des rêves d'or.
Je ne m'égarerai plus jamais, madame.
230 LES MENAGES MILITAIRES.
Le major Jouanny au capitaine Odret,
Toulouse, l'î'f septembre.
Je viens d'être assez souffrant pendant quelques jours, mon cher Odret, pour ne pouvoir vous répondre. J'espère que vous n'avez pu croire à une paresse qui n'est pas dans mes habitudes.
Vos petits romans douaisiens piquent assez ma curiosité pour que « la suite au prochain numéro » me fasse tout à fait défaut.
Vous avez laissé vos héros dans des positions délicates. Le prétendant sera-t-il repoussé? La protectrice se bornera-t-elle à une seule démarche? L'héroïne aura-t-elle jusqu'au bout la sereine indifférence que nous lui connaissons?
Car elle est indifférente, n'est-ce pas? Nul dans son entourage ne peut se vanter tout haut, ni s'applaudir tout bas, d'avoir troublé cette placidité superbe.
Vous avez raison de supposer que je lui conserve une admiration respectueuse et que j'apprends avec un intérêt positif tout ce qui la touche.
J'ai vu Durajoux. ïl est venu passer quarante-
huit heures au 19^" pour y régler des comptes arriérés et solder quelques vieilles dettes. Le voilà riche et rangé, mais pas heureux.
— Moucher Jouanny, m'a-t-il dit le plus sérieusement du monde, je joue de malheur. Pour des questions de... sentiment, je voudrais quitter Douai. Vous ne consentiriez pas à repermuter avec moi, par hasard?
Je n'ai pu retenir un éclat de rire à celte proposition tintamarresque, ce qui l'a surpris vivement.
Bah ! a-t-il repris avec insistance , vous
avez hien tort d'en rire. A Douai, vous reprendriez votre vie d'autrefois ; ici, je retrouverais mon ancienne passion sans espoir. Et qui sait si ce nouveau changement n'amènerait pas des résultats
agréables?
Je n'ai point goûté cet avis. Me voyez-vous, mon cher Odret, de retour au 206«! Outre que ces choses-là ne se font pas, je ne voudrais pas me retrouver une heure dans la ville où la douairière mitonne ses plans matrimoniaux.
Vous me tiendrez au courant de leur réussite.
Le capitaine Odret au major Jouanny.
Douai, 15 septembre.
Puisque vous m'instituez votre feuilletoniste ordinaire, me voici à ma plume, mon cher major.
D'abord le mariage Evenin — de Guimont, comme on l'appelle ici, n'est point encore fait et ne se fera peut-être pas de sitôt.
Les paris sont ouverts.
Hein? Est-ce assez ville de province, cela? Rien à faire, besoin de parler, nécessité de tout savoir, même ce qui n'existe pas encore.
De cette triple plaie naissent les cancans par centaines, et encore n'en faut-il pas dire de mal. On s'ennuierait beaucoup si l'on ne cancanait pas un peu. Gela finit par me gagner.
Il paraît que le veuvage a son prix. Madame de Guimont ne veut pas en démordre.
Cette persistance étonne fort la douairière, à laquelle la solitude ne plaît pas, et qui n'admet pas facilement qu'on refuse l'occasion de passer bonnêtement le reste de sa vie avec un compagnon agréable.
— C'est bon pour moi, dit-elle, de ne pas m'être
remariée. J'ai eu deux raisons majeures pour ne pas le faire. D'abord, M. de Sobrière avait la détestable habitude, tout comte et chevalier de Saint-Louis qu'il était, de frapper son entourage à coups de canne, si bien que parfois je connus ce mode d'argumentation, et que je fus d'autant dégoûtée du mariage. Ensuite, il eut la délicatesse médiocre de me laisser veuve dix ou quinze ans trop tard. Sans ce concours de circonstances, je ne serais pas toute seule à terminer mon voyage.
M. Just Evenin s'est piqué aujeu. Repoussé, il ne se permet aucune démarche compromettante; mais il redevient sombre, erre comme un poète désillusionné entre Cambrai et Douai, et donne de menues pièces de vers au journal de la localité sous un pseudonyme trop transparent.
Ces symptômes sont très-graves. Dans une ville où le moindre petit fait prend les proportions d'un événement, la conversation générale s'alimente à ces sources incertaines pour en tirer des conséquences imprévues.
On appelle aussi cette petite histoire « le siège deGuimont » , par allusion au siège de ce château historique pendant je ne sais quelle guerre avec
234 LES MENAGES MILITAIRES.
les Espagnols. C'est assez innocent, mais blessant quand même pour une femme irréprochable, qui ne demande que le silence, sans pouvoir l'obtenir.
Je ne puis, malgré toute mon amitié pour la douairière, ne pas lui en vouloir de la légèreté avec laquelle elle a entamé ces négociations.
Prise d'un beau zèle, elle veut unir des cœurs qui ne se cherchent pas, et voilà, d'un côté, mademoiselle Duradeî languissante et attristée ; d'un autre , mtidame de Guimont froissée dans sa délicatesse.
Sans compter que le pauvre Evenin n'est pas beaucoup plus heureux pour cela. Sans avoir jamais reçu les confidences de ce garçon-là, je le crois en train de se venger d'un échec inconnu, ou de chercher à oublier en aimant une seconde fois.
Je ne sais trop si ces essais-là réussissent.
Le capitaine Odret au tnajo?^ Jouanny,
Douai, 25 septembre.
Un événement, un vrai, celte fois, mon cher major.
J'étais hier à Oambrai, avec Just Evenin, pour une chasse.
Le temps était atroce. Nous n'avions rien tué. En revanche, nous avions fort copieusement dîné chez l'un des chasseurs, INI. du Tailleboy.
A onze heures, le sous-préfet demanda son cabriolet, où nous montâmes tous deux dans les meilleures conditions du monde.
— C'est égal, me dit Evenin en fouettant son excellent petit cheval , vous allez faire piteuse mine demain, Odret, quand la comtesse de Sohrière, au lieu d'un rôti tué de vos mains, n'apercevra que votre carnier vide.
— Que vouliez-vous faire contre l'eau?... Elle est implacable , votre pluie flamande , et pas chaude du tout. Brrr !
Je me rejetai sous la capote avec un petit frisson.
Nous passions en ce moment devant la route encaissée qui conduit à Guimont. En soupirant bien appris, Just Evenin y jeta un vif coup d'œil.
Ce qu'il vit n'était rien moins que gracieux. Il vit un grand corps, massif et barbu, se
236 LES MENAGES MILITAIRES.
dresser subitement au coin de la route et sauter à la bride de son cheval.
— Gare à votre montre, Odret! me dit-il en allongeant un coup de Fouet au grand corps, qui ne lâcha pas prise.
A mon grand ëtonnement, je distinguai des lunettes sur une face velue, — les voleurs portent rarement des lunettes.
— Monsieur le sous-préfet, dit une voix indécise où vibrait un petit rire menaçant, si vous tenez à votre peau, renoncez à votre siège de Guimont, il vous portera malheur.
Je ne sais pas ce c[ue pensa Just ; il me dit froidement :
— Passez-moi donc le revolver, Odret.
Ah bien oui ! il n'y en avait pas l'ombre dans la voiture. Tandis que je m'agitais en remuant mon fusil, qui n'était pas chargé, j'entendis encore le même petit rire ironique.
— Gardez votre revolver pour les maraudeurs, monsieur le sous-préfet, et oubliez promplenient la route de Cambrai à Guimont. Je vous préviens qu'il y a de par le monde quelqu'un à qui vos poses de troubadour déplaisent souverainement.
Le grand corps lâcha le cheval, lui donna une tape vigoureuse et se jeta de côté pour ne pas être écrasé ; car la bonne béte, en se sentant libre, partit à fond de train.
— Qu'est-ce que cela ? dis-je en me penchant hors du cabriolet pour revoir l'auteur de cette agression audacieuse.
La nuit pluvieuse étendait son voile humide entre la route encaissée et moi.
— C'est quelque amoureux de bas étage qui essaye de me faire reculer, répondit Evenin d'un ton sec.
— Je ne crois pas. La voix était contrefaite. C'est une voix d'homme du monde.
— Quelle folie! Les hommes du monde attendent-ils donc les gens au coin des grands chemins ?
— Je ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré dans la ville une barbe aussi opulente.
— II peut ne pas habiter Douai ni même Cambrai. En tout cas, si ce personnage croit m'effrayer, ilsetrompe. Par délicatesse j'évitais de me promener autour de Guimont; demain j'y viendrai en plein soleil.
238 LES MENAGES MILITAIRES.
— Voyons, réfléchissez un peu qu'il y a là peut-être, au contraire, quelque jalousie d'un ordre élevé, quelque rivalité qu'il est de meilleur goût de mépriser sans descendre à la bravade.
— Nous ne voyons pas la chose de la même façon ; je n'entends pas être mystifié.
Je ne pus rien obtenir d'Évenin, qui paraissait outré de la hardiesse de l'inconnu.
11 me déclara même, en me souhaitant une bonne nuit, que les obstacles le poussaient en avant d'une manière irrésistible, et qu'après avoir respecté l'intermédiaire de la comtesse, il allait se mettre en campagne, de sa personne, pour enlever la position.
— Vous allez sérieusement mériter l'épithèle de troubadour, lui dis-je gaiement.
— Tout à fait. A partir de demain, je compte cesser d'être administrateurpour redevenir poët«.
Ce matin , comme j'allais prendre congé de mon hôte, je l'aperçus donnant des ordres à un domestique dans la cour de la sous-préfecture.
Ce domestique était porteur d'un admirable bouquet de fleurs exotiques, provenant d'une serre que le dernier titulaire avait fait élèvera
grands frais, croyant terminer ici sa carrière administrative.
La mort en avait de'cidé tout autrement, et la
serre, dont nul héritier ne songea à réclamer le
contenu, demeura propriété de son successeur.
Une main intelligente avait assemblé ces fleurs,
un œil épris en caressait les contours.
C'était une merveille de goût et un écrin splendide des plus chatoyantes couleurs.
Il n'étaitpoint impossible de deviner dans quelle direction le sélam galant allait être emporté.
— Déjà à l'œuvre? dis-je en désignant le bouquet.
Il sourit, avec une pointe de fatuité que je ne lui connaissais plus depuis quelque temps.
Demain, un autre bouquet suivra celui-ci ;
dans quelques jours, ce seront des vers. A la fin de la semaine, j'irai moi-même à Guimont.
A regret, je l'avoue, je lui souhaitai bonne chance et le quittai.
S'il suit son programme, l'homme aux lunettes en sera pour ses menaces vaines. Ce poëte-professeur-sous-préfet prend une allure de petit bon.
Lemojo?* Jouanny à madame de Guimont.
Toulouse , 27 septembre.
Je fais trêve à mes préoccupations douloureuses, à ma sensibilité maladive, madame, pour vous offrir de nouveau ce bras dont vous ne voulez pas.
Savez-vous que M. Vincent est à Douai? qu'il était, il y a deux nuits, dans le chemin qui mène à votre logis, guettant celui dont vous avez refusé l'hommage, — mais qui ne désespère pas de vaincre votre refus, — pourlui interdire de passer outre?
Je ne veux même plus me demander — c'est un intolérable supplice ! — comment un monsieur Vincent peut impunément dresser autour de vous ses embûches et vous compromettre par sa présence nocturne.
Je veux vous représenter, madame, que ces choses n'arrivent que parce que vous êtes seule, et qu'en ce siècle démoralisé tout est possible vis-à-vis de l'isolement d'une veuve.
Faites-le cesser, cet isolement, je vous en conjure pour vous-même. A^otre réputation sans tache ne doit pas être exposée à la bave d'un Vincent.
Il ne veut pas!... Il ne veut pas qu'on vous aime!... Il ne veut pas qu'on vous épouse! J'ai peur pour vous, madame, qui ne comprenez même pas ce qu'une telle interdiction, quelque mystérieuse qu'elle soit, a de terrifiant, qu'il ne se cache quelque monstrueuse iniquité sous cette manœuvre.
Défiez-la hautement. Il vous faut un défenseur. Voulez-vous que je le sois?
A ce défenseur, il faut un droit imprescriptiijle, un titre respecté : celui de votre mari.
Voulez-vous m'honorer de ce droit et de ce titre, madame?
Il n'y a là, veuillez le remarquer, ni imag^ination exaltée, ni enthousiasme imprudent, ni déclaration maladroite. Je ne retombeplus dans ces fautes dont j'ai connu l'entraînement et dont vous m'avez montré l'écueil.
Tel que je suis, avec mon fardeau d'années, de souffrances et de désillusions, je me donne à vous, madame, pour obtenir le droit de vous faire respecter de tous.
Madame de Guiinont au major Jouanny .
Douai , 29 septembre.
Hélas! mon ami, comme on sent votre cœur sous le masque que vous lui imposez !
Trouvez votre récompense pour tant d'affection dans cet aveu que je ne crains pas de vous faire : je vjOus ai deviné depuis longtemps, et, depuis longtemps aussi, j'aurais mis ma main dans la A'ôtre si celte joie m'eût été permise.
Mon ami, votre correspondance, que j'ai eu le tort de permettre et l'imprudente douceur de partager, m'a éclairée sur des dangers que je ne soupçonnais pas, dangers pour le cœur, dangers pour ma position.
Je la croyais fixée, immuable, horrible, mais au moins libre à jamais.
Je me trompais. C'est vous qui me l'avez appris.
Je ne puis être défendue, puisqu'un mari seul peut le faire et que Je ne suis pas veuve.
Vous avez bien lu : je ne suis pas veuve.
Vous allez vous récrier : « Ces cboses ne se
voient pas en France ! ... Qui donc trompiez-vous?»
Je crois bien, maintenant, que je me trompais surtout moi-même. J'ai cru pouvoir sauver l'honneur d'un malheureux au détriment de mon propre bonheur. Voyez où cette illusion m'a conduite.
Tout le monde conspire contre une liberté qui ne m'appartient pas ; vous m'aimez ! . . . et je suis la femme de M. Vincent !
Ceci est une pitoyable histoire. Nul être, hors lui et moi, n'en sait les tristes détails. 11 ne me semblait pas possible qu une circonstance pût naître où je serais entraînée à rompre l'éternel silence que je m'étais promis.
Mais, en échange de tout votre dévouement inutile, de tout votre cœur désolé, quand je ne puis que vous donner ma confiance, dois-je encore hésiter?
On m'a mariée à vingt ans — mes oncles et ma mère — sans supposer une minuteque jene fusse pas charmée d'épouser le plus brillant cavalier de la société lilloise, un héros de romans réalistes mais flatteurs, qui daignait renoncer en ma faveur aux attraits de son existence bruyante.
24V LES MENAGES MILITAIIIES.
J'avais d'instinct horreur de cette réputation tapageuse et peur de ne répondre non plus en rien à l'idéal que M. de Guimont se faisait peutêtre.
En cela, j'avais bien tort, M. de Guimont ne se mettait point martel en tête pour si peu de chose. Une jeune femme sage, obéissante et douce lui allait assez bien pour qu'il n'en demandât pas davantage. Du cœur, de l'esprit, des goûts de cette femme , il ne songeait même pas à s'informer.
Peut-être n'avais-je pas d'illusions, peut-être étais-je faite pour le sacrifice comme d'autres pour le bonheur. Je ne sais, mais ce fut sans luttes et presque sans souffrances que je me résignai à une existence végétative. •
Quelque chose de lourd pesait sur moi, que je ne songeais ni à secouer ni à maudire, un joug sévère que nulle tendresse n'adoucissait.
M. de Guimont était à la fois très-léger d'allures et très-jaloux de sentiments, très-sensible au point d'honneur et tout à fait capable d'y manquer si la passion l'emportait.
Celte passion, ardente et croissante, c'était le
jeu. Il y engloutissait follement des sommes considérables et revenait ensuite à Guimont, où je vivais fort solitaire, déplorer ses entraînements en attendant une prochaine rentrée de fonds.
L'argent une fois en sa possession, il se hâtait d'aller chercher une revanche fructueuse, qui se changeait fréquemment en déveine persistante.
Mes conseils ayant été fort mal reçus, je m'en abstins ; je ne me permis pas non plus de reproches. Il était libre de dévorer une fortune qui lui appartenait personnellement, et j'étais assez détachée des calculs ordinaires du monde pour ne pas même m'inquiéler de la mienne.
Ma mère médit un soir, pendant la longue maladie qui devait me l'enlever : « Je me réjouis, Ehse, maintenant que je connais mieux M. de Guimont, de vous avoir mariée sous le régime dotal. Votre fortune est, du moins, à l'abri de ses caprices. »
Je ne m'en étais jamais informée. Dans la retraite où se plaisait mon indifférence, les questions financières n'avaient qu'une mince valeur. N'aurais-je pas toujours assez pour vivre seule, sans amour, sans rêves, sans but?
M. de Guiniont, à peu près ruiné et fort amoindri dans l'estime de ses amis, songeait alors à un voyage en Angleterre et en Amérique. Le pays des dollars l'attirait irrésistiblement.
Un Lillois, retour de San-Francisco, lui avait conté des aventures jjizarres et attrayantes où Tor jouait un rôle capital.
11 y avait là-bas des hommes qui tiraient l'or de la terre, et, plus encore, d'autres hommes qui tiraient l'or des mains.
Il se dit qu'il tenterait un jour ou l'autre de jouer quelque lingot splendide en cinq points, et cette perspective lui rendit sa belle humeur.
Ce n'était pourtant là qu'un projet lointain. Plus réalisable était un voyage à New-York, dont il voulait bien m'entretenir, et où il espérait retrouver un joueur émérite, le plus beau joueur qu'il eût connu, lord Efty, dont il avait fait la connaissance au casino de Boulogne.
Lord Eftv, qui faisait ce qu'il appelait « son tour de tapis verts » , avait abandonné la France qu'il connaissait à fond pour courir la fortune en Amérique. Il y était débarqué depuis peu.
M. de Guimont apprit son arrivée, n'y tint
plus et se déclara prêt à partir. Pour expliquer cette grande hâte, il est bon d'avouer que les casinos de Boulogne, de Dunkerque, de Calais, les maisons de jeu de .Lille et les salons de Douai en étaient arrivés à le redouter, les uns comme un lutteur dangereux, les autres comme un pernicieux exemple.
Mes oncles lui firent observer qu'il n'avait aucun motif pour m'abandoaner à Guimont, que ma mère venait de mourir, que j'étais à la fois trop triste el trop jeune pour qu'un tel délaissement ne fût pas justement critiqué.
M. de Guimont n'avait aucun désir de m'associer à sa vie fantaisiste. Interrogée, je répondis être toute prête à partir ou à rester, sans témoigner la plus légère préférence pour l'une ou l'autre de ces deux solutions.
Il fallut que l'un de mes oncles lui fît entendre que les convenances s'opposaient à cet abandon pour que M. de Guimont se déclarât disposé à m'emmener.
Que m'importait? La vie près de lui n'était ni plus pleine ni plus heureuse que dans la solitude du vieux château historique. Je le suivis , tout
étonnée de voir des pays nouveaux, sans même lui faire part de mes impressions, qu'il n'eût point comprises.
Nous visitâmes TAng^leterre, moins en touristes qu'en joueurs. Les stations thermales, les établissements élég^ants de plaisirs recevaient sa visite. Mes vêtements de deuil l'eussent gêné : je l'attendais à rhôtel.
La veine tourna. 11 fut très-heureux et gagna presque toujours. Pour ne point épuiser la chance, par une superstition de joueur, il quitta brusquement l'Angleterre pour l'Amérique.
Je devais y vivre de la même existence désenchantée. Voyageuse sans initiative et sans désirs, je voyais d'une ville sa gare, ses hôtels et ses églises, tandis que M. de Guimont n'en voyait que ses maisons de jeu.
Un soir, nous étions à Boston, j'attendais comme de coutume celui qui rentrait toujours si tard, si tard, parfois à l'aube.
Il se fit du bruit sous mon balcon. « Un homme s'est tué à Washington-Palace, disait-on avec effarement, après avoir perdu sa dernière obole. » Ce mot me bouleversa. Perdre... se tuer...
LES DEUX FEMMES DU MAJOn. 549
hélas ! c'éfaient là des perspectives que j'avais parfois entrevues avec un indicible effroi.
Et M. de Guimont qui ne rentrait pas!
Si c'était lui?
Un second frisson me secoua tout entière. Je courus au meuble où il serrait en rentrant son portefeuille plus ou moins gonflé. Le portefeuille était ouvert et vide. On en avait évidemment fouillé les profondeurs pour en extraire le reste du contenu.
— Mon Dieu! pensai-je, c'est lui, c'est lui!
Je jetai un cbâle sur mes épaules et m'élançai en courant dans la direction de Washington- Palace. C'est un établissement fort élégant, admirablement tenu, où la musique, les frais ombrages et le salon de conversation dissimulent habilement les salons de jeu.
Les femmes y sont admises sans que leur présence soit mal interprétée, et les hommes du meilleur monde y viennent faire une partie sans déroger; les jeux de société y coudoient les jeux de hasard, et l'on peut tout aussi bien y risquer un louis à Técarté qu'y gagner une fortune à la roulette.
11 y avait un altroLipement devant Wasbing^ton- Palace ; des groupes animés commentaient la mort du malheureux. On attendait la sortie du cadavre, sur lequel l'autorité locale procédait à une hâtive enquête.
Plus j'avançais, plus mon angoisse devenait poignante. Je n'osais demander aucun nom, aucun détail ; j'étais trop certaine de ce que j'allais voir.
Je gravis le perron en m'accrochant aux grilles et pénétrai, toute chancelante, dans les salles du rez-de-chaussée.
L'assistance y était bien moins nombreuse que je ne le supposais. La plupart des spectateurs, redoutant d'être mêlés à une affaire sanglante, s'étaient retirés ou gagnaient les jardins.
Les femmes s'étaient enfuies.
Au fond d'un salonj les groupes étaient plus nombreux. L'un d'eux, en s'écartant, me laissa voir un corps étendu sans vie sur le parquet au milieu d'un mélange horrible de sang répandu, de cheveux arrachés et de cervelle jaillissante.
Un nuage passa sur mes yeux. J'étendis les
deux bras pour ne pas tomber. Une main saisit la mienne.
— Que faites-vous donc ici? me dit la voix dure que je connaissais si bien.
M. de Guimont, ne recevant pas de réponse, me secoua fortement.
— Vous! c'est vous! m*écriai-je en rouvrant des yeux effarés.
— Ehl... qui donc veniez-vous chercher ici, si ce n'est moi?
— Ah! si vous saviez!... quelle pensée atroce ! balbutiai-je.
Il haussa les épaules et m'entrahia vers la sortie sans me laisser achever. Mais nous fûmes arrêtés par un lugubre cortège : c'était le suicidé que l'on emportait sur une civière, l'enquête terminée.
Forcés d'attendre dans l'embrasure d'une fenêtre que le mort eût passé, nous contemplions tous deux les tristes restes, lui avec contrainte, moi avec stupeur.
— Ainsi, dis-je douloureusement, vous avez assisté à ce spectacle?
11 me regarda sans répondre, les sourcils contractés.
— Monsieur ne s'est pas contenté d'assister à la catastrophe, il l'a amenée ! dit une voix grave derrière moi.
M. de Guimont sursauta.
Je vis un visage long, froid, très-noble, sur un buste élevé que portaient des jambes en échasses, se dresser à côté du visage bouleversé de M. de Guimont.
— Lord Efty, balbutia-t-il, vous prononcez là d'étranges paroles.
— Monsieur de Guimont, j'ai vu.
Ce « j'ai vu » me fit frissonner, tant il renfermait d'implacable conviction.
— Par grâce, milord, m'écrial-je, ne parlez pas ainsi ! c'est odieux !
— Ce qui est odieux, madame, répondit-il avec le même sang-froid, c'est de tricber comme un valet et de dévaliser un malheureux à une table de jeu au point de le jpî.er désespéré a suicide, après lui avoir volé cent mille francs.
M. de Guimont, blanc et les dents grinçantes, se tourna lentement vers son accusateur.
— Vous me rendrez raison de cette insulte, lord Efty ! prononça-t-il avec rage.
— Allons donc ! fit l'Anglais eu le toisant avec un mépris si souverain que je sentis le sang m'étouffer.
— Je suis gentilhomme !
— Vous êtes un grec !
La foule s'amassait. Il y eut quelques grognements de mauvais augure. Un grec dans une maison du genre de Washington-Palace est un ennemi public dont il faut faire promptement justice.
De l'accusation de lord Efty, il ressortait clairement que M. de Guimont avait falsifié les cartes, et cette accusation remportait de beaucoup en gravité dans F esprit des Américains sur celle de la mort de l'infortuné qui en avait été la suite.
Cependant M. de Guimont, un instant désarçonné, faisait tète à son adversaire. Appuyé à la fenêtre, le dos aux vitres, les bras croisés, le front hautain, il regardait monter la colère publique.
Cette attitude courageuse allait lui rallier des défenseurs, ou tout au moins éloigner les malintentionnés, quand un autre joueur qui, je l'appris iv. 15.
254 LES MÉiNAGES MILITAIRES.
ensuite, avait précédé le pauvre mort à la table de jeu, se coula jusqu'à M. de Guimont, loucha la poche (gauche de son paletot, et, d'un habile revers de main , en fit sauter un paquet de cartes qui s'éparpilla à nos pieds.
— Voleur! détrousseur de dupes! s'écria-t-il avec colère.
Il s'éleva un cri formidable. Je vis se dresser des cannes menaçantes ; on arma un revolver à ma droite. « A Teau! » hurla-t-on à ma gauche.
— Paix ! dit lord Efty, dont la grande taille dominait cette scène. A bas les cannes et les pistolets... Silence donc ! on ne lynche pas un homme qui fait sauter la coupe, on le méprise, voilà tout.
La foule s'arrêta, surprise de cette intervention.
— Laissez passer ce Français, continua le gentleman en faisant mine de s'écarter dédaigneusement, il est marqué au front !
A mon tour, je poussai un cri rnuque, je nouai mon bras autour du cou de M. de Guimont et, me faisant place de l'autre avec une énergie irré-
sistible, j'entraînai celui qu'on venait d'écraser publiquement.
Mon exaltation me donnait une force inattendue; je poussai M. de Guimont du perron dans une voiture qui stationnait au bas des degrés, et je m'y précipitai après lui en jetant au cocher l'adresse de notre hôtel.
Pendant le rapide trajet, pas un mot.
A peine seuls dans mon petit salon , je le regardai dans le cœur, si je puis ainsi dire, en demandant simplement :
■ — Est-ce vrai?
Malgré tout, j'espérais qu'il allait me répondre : « Non. »
Et je l'aurais cru.
— Qu'est-ce que cela peut vous faire? répondit-il avec brusquerie.
Sur mon visage décomposé il lut une horreur indicible.
— Est-ce que vous croyez aux criailleries de ces Yankees?
— Je crois à la honte qui bride votre front.
— Les femmes n'entendent rien aux questions de jeu.
— Les femmes sentent les questions d'honneur.
— Où voulez-vous en venir, enfin?
— Si lord Efty n'a pas menti, je ne veux plus porter votre nom déshonoré.
— Vous dites?
— Que madame de Guimont est morte pour ses amis.
Il prit mes mains et les tordit avec frénésie. Dans le trouhle de son cerveau, que la passion obscurcissait, une idée plus nette de la situation venait de jaillir tout à coup.
— Oh! lord EFty! murmura-t-il avec angoisse. Sans lui, tout pouvait être sauvé. Et par orgueil de joueur, par haine de race, il criera partout qu'un Guimont a dépouillé son adversaire comme on détrousse un voyageur au coin d'un bois.
— Il dira cela, oui, répétai-je désespérément, mais je ne l'entendrai pas !
Il se méprit sur le sens de cette parole.
— Ce n'est point à vous de mourir! dit-il brusquement.
Un éclair avait passé dans ses yeux. Peut-être avait-il entrevu dans une vision désespérée l'infa-
mie qui le suivrait partout et le désignerait au mépris de ses compatriotes.
Il se leva et marcha d'un pas ferme vers un petit meuble où il déposait son revolver.
— Lord Efty a raison , dit-il encore, je suis marqué au front !
Il appuya l'arme sur sa tempe.
Je bondis, affolée, lui arrachai le revolver et le lançai à travers la vitre, qui vola en éclats dans le jardin de l'hôtel.
— Assez de sang ! criai-je en m'affaissant contre un meuble.
Mon mouvement avait été tout instinctif. Le cadavre de Washington-Palace, avec sa cervelle jaillissante, assaillait encore ma vue troublée.
— Maladroite! fit-il avec un ricanement cruel, vous alliez être libre !
— Je ne voulais plus de sang.
— Alors vous acceptez ma honte? me dit M. de Guimont d'un ton farouche.
— Jamais ! Je vais fuir, me cacher dans quelque coin désert de cette grande Amérique, où se réfugient tant de misères.
— Oui, et tant de crimes.
258 LES MÉNAGES MILITAIllES.
Il fit deux ou trois fois le tour du salon, et revenant à moi :
— Vous m'avez tracé la voie. Retournez en France, Elise; moi , je suis mort à votre monde.
Et comme, effarée, je ne répondais pas, il m'expliqua que lorsqu'un gentilhomme, par une progression fatale d'entraînements et de chutes, tomhait jusqu'à l'abîme où il venait de rouler, la mort était son seul refuge.
— Et le repentir? dis-je doucement.
Sans répondre à cette interruption, il développa, avec une lucidité étrange en une heure semblable , tout un plan dont la bizarrerie loyale devait séduire mon inexpérience.
II ne rentrerait plus en France , où il ne supporterait pas les allégations atroces de lord Efty, l'habitué des casinos de Boulogne et de Dunkerque. Ses allégations elles-mêmes tomberaient devant sa mort. On n'insulte pas ceux qui ne peuvent plus se défendre. Il irait sous un nom d'emprunt tenter les aventures en Californie. On préparait une expédition dangereuse dans la Terre-de-Feu, il en ferait partie. On prétendait que l'Amérique allait avoir à combattre les
Indiens Modocks, il marcherait dans leurs rangs. Mort volontaire, il trouverait certainement li mort véritable dans une de ces tentatives désespérées. Le veuvage anticipé dont il décrétait l'heure ne pouvait manquer de se changer promptement en un veuvage réel. Il en serait heureux, la vie lui était à charge. Il reconnaissait la série de fautes qui l'avaient fait tomber si bas. 11 ne voyait d'autre moyen de se relever quelque peu que par l'expiation peu commune qu'il rêvait. Je devais rentier à Douai, y porter son deuil, y faire respecter son nom. Jamais il ne troublerait ma solitude, jamais il ne m'exposerait à voir un Français retrouver sur son front la tache que lord Efty y avait publiquement imprimée.
— Vous laisserez ici Eugène de Guimont, mort accidentellement aujourd'hui même, et vous ne connaîtrez même pas le pseudonyme de celui qui fut votre mari.
J'écoutais comme dans un rêve ce projet fantasmagorique dont une imagination ardente
pouvait seule entreprendre la réalisation.
Son imprudence, son illogisme ne me frap-
260 LES MENAGES MILITAIHES.
paient guère. Tout au plus me semblait-il dilHcile. Il sauvait Thonneur des Guimont, c'était tout.
— Bien, lui dis-je, j'approuve votre pensée, et nous l'exécuterons ensemble.
— Comment cela?
— Mon devoir est de vous suivre. Nous disparaîtrons tous deux.
Il me regarda, stupéfait. Évidemment, cette façon d'entendre mon devoir de femme déconcertait son nouveau plan. Le faible attendrissement qui traversa ses yeux durs s'évapora en une seconde.
— Vous n'y pensez pas. Cela ne se peut pas. Outre que vous êtes innocente et ne devez en rien participer à ma vie d'aventures, vous servirez mille fois mieux l'iionneur de notre nom en le portant haut dans votre pays qu'en l'ensevelissant près de moi. Partez donc.
Il dit ce dernier mot avec une nuance d'impatience, comme si le dévouement qu'il entrevoyait lui semblait déjà lourd.
Et, chose étrange, cette impatience le servit à m'éloigner mieux que tous les raisonnements.
Il me vint cette pensée que je lui étais à charge peut-être à son insu, et ^qu'il saisissait avec une certaine joie cette occasion , si douloureuse qu'elle fût dans sa cause, de recouvrer sa liberté.
Me voyant ébranlée, il accumula rapidement preuves sur preuves pour vaincre mes dernières hésitations. Puis, sans prendre d'autres objets que des gants et une casquette de voyage, il sortit en me serrant la main d'une étreinte cavalière.
Il ne rentra point ce soir-là. Je l'attendis toute la nuit, livrée aux plus effroyables combats. Le déshonneur, le mensonge, la liberté! menace et mirage!... Je flottais, fiévreuse, dans une mer de douleurs, dont chaque goutte m'était une angoisse nouvelle.
Le lendemain, rien encore. Avec les heures, la certitude prenait un corps. M. de Guimont n'avait point failli à sa promesse.
La seconde édition du journal de la ville m'apporta la solution redoutée : Trois voyageurs français, que le plaisir d'une promenade en canot
avait réunis par hasard, venaient d'être les vic-
262 LES MENAGES MILITAIRES.
times d'un accident. La frêle embarcation avait chaviré. Deux des promeneurs, qui savaient nager, avaient regagné le bord . Le troisième avait disparu. Quoiqu'il ne fût pas autrement connu de ses compagnons que comme compatriote, on avait lieu de supposer, à quelques indices déjà recueillis, que ce malheureux n'était autre que M. Eugène de Guimont.
Je ne pus voir qu'un seul de ces voyageurs, l'autre étant reparti tout aussitôt pour une direction ignorée. Celui que je fis supplier de passer à mon holel était un garçon de vingt-cinq à trente ans, vulgaire et cauteleux, dont je ne tirai rien de plus que ce que le journal m'avait appris.
C'était lui, du reste, qui avait fourni à la rédaction la note qui faisait en ce moment le tour de la presse américaine.
Je ne pouvais le supposer dupe de ce qu'il débitait avec tant d'assurance, quoique avec une extrême sobriété de détails; restait à l'en croire complice, et force me fut de m'arréter à cette idée, si pénible qu'elle fût.
Cet homme rne dit partir la nuit même pour la
Californie. Je n'osai ni lui dire un mot , ni lui offrir une aide pécuniaire, quoique son extérieur ne témoignât pas une aisance positive.
Je devinais qu'il savait, non point peut-être le motif, mais à coup sûr le projet de M. de Guimont. I\Ion rôle m'imposait le silence. Les questions brûlèrent mes lèvres et s'y éteignirent.
Il partit sans se trahir plus que moi. Je ne sais absolument pas , encore aujourd'hui , ce que ce jeune homme a été pour M. de Guimont, et quelles relations ils ont entretenues par la suite. Un complice payé, sans doute, et rien de plus.
J'envoyai ma carte à lord Eftv, avec ce mot crayonné au bas : «Respectez la mort, milord, si vous vous êtes cru le droit de blâmer la vie. »
Après quelques jours consacrés à attendre le résultat de recherches vaines, je quittai l'Amérique, non sans avoir distribué aux pauvres les cent mille francs trouvés dans le portefeuille de M. de Guimont, et dont il n'avait pas emporté une obole.
Je pris cette résolution, que j'exécutai sans bruit, après avoir pris des renseignements mi-
264 TKS MÉNAGES MILITAIHES.
nulieux et acquis la certitude que l'infortuné suicidé de Washington-Palace, absolument inconnu dans la ville, ne laissait aucune famille pour en recevoir la restitution.
J'avais écrit au seul oncle qui me restât. Il m'accueillit dans mes vêtements de veuve sans élever le plus petit soupçon contre la véracité de mon bref récit.
Les affaires d'intérêt ne furent point difficiles à régler. Sauf Guimont, celui que l'on croyait mort ne possédait absolument plus rien. On découvrit que le vieux cbâteau était grevé d'hypothèques, et que des capitalistes de Lille en pouvaient exiger la vente.
Je ne le permis pas. Sur ma fortune personnelle, Guimont fut racheté, les derniers créanciers désintéressés, et le nom garda son prestige.
On avait déjà oublié les fautes du parent, de l'ami; bientôt on oublia l'homme lui-même. Seule je restai avec mes souvenirs efr mes doutes.
Ce que j'avais accepté était-il légal? Je l'ignorais. Ce que j'avais souffert pouvait-il m'absoudre
de mon acceptation? Une pauvre femme sans conseils, au\ prises avec une position affreuse, était bien inhabile à en décider.
Vous m'avez connue alors, vivant retirée, à peu près paisible, sans bonheur, sans désirs, comme un être dont l'existence est dévoyée, mais qui tâche de la porter dignement.
Quelques années avaient passé. Peut-être cette liberté dont, seule, je savais bien ne posséder que l'ombre dérisoire, m'appartenait-elle réellement. Je ne le saurais vraisemblablement jamais, et d'avance mon cœur renonçait à ce qui pouvait rester de joies à goûter ici-bas.
Un jour, ce fut la foudre. Une lettre me parvint de Paris. // n'avait pu supporter l'exil plus de cinq ans. Il avait eu la nostalgie de la France. Il allait travailler sans éclat, honnêtement, sous le nom de Vincent. Mais il lui fallait de l'argent, et il me priait de lui en envoyer.
Ce que j'ai versé de larmes!... Ma paix perdue... le danger m' environnant... Et s'il lui prenait la fantaisie sinistre de se déclarer vivant, retrouvé ? de se faire un roman pour le besoin de sa cause, et, voyant le silence autour de son
2oG LES MENAGES MILITAIRES.
nom, de reprendre hautement ce nom qu'il avait flétri?
J'envoyai l'argent demandé et ces seuls mots, qui étaient vrais : « Lord Efty habite Boulognesur-Mer. »
Ceci me servit mieux que les promesses, mieux que la conscience, A part quelques demandes de fonds, il m'épargna sa correspondance, quelque temps au moins.
Pour l'éviter plus sûrement encore, je pris le parti de lui constituer, sous son nom de Vincent, une rente viagère inaliénable, suffisante à une existence modeste.
Peu après, vos lettres, mon ami, m'apprirent à la fois que M. Vincent, tombé au plus profond des misères morales, brassait des affaires véreuses, et que, par une inconcevable anomalie, il prenait à ma personne un intérêt irritant et elfrayant.
Depuis ce jour j'ai peur. Dans les âmes dépravées, les sentiments subissent d'inavouables transformations. Délaissée, blessée, abandonnée par lui, dois-je donc subir aujourd'hui la mortelle injure de sa jalousie? Et dans sa fureur de n'avoir
plus ni nom, ni demeure, ni famille, qu'osera-t-il tenter?
Mon ami, je souffre beaucoup. Dieu m'aidera, je le sens ; il ne voudra pas me laisser glisser dans une honte plus irrémédiable que celle dont il m'a laissé échapper saine et sauve.
Mais je souffre !
Le major Jouanny à madame de Guimont.
Toulouse, 2 octobre.
Madame, vous êtes une sainte que ses sublimes imprudences mènent à une sorte de martyre oublié par l'Église!
Vous avez cru au point d'honneur, à la sainte conscience, à l'expiation, au serment. Vous ignoriez donc que certaines natures jonglent avec ces grandes choses , qu'elles regardent seulement comme de grands mots ?
Votre confiance, dont je vous bénis avec une gratitude profonde, me grandit assez pour me rapproclier des sphères pures où vous planez.
Vous n'entendrez pas une plainte sur ma propre douleur, pas une critique sur la loyale illusion que vous avez conçue. Je vénère en vous, madame,
\d victime d'une loi sociale et d'un rêve décevant.
Cet homme a tardé cinq ans à revendiquer sa part au soleil de la patrie. C'est beaucoup, c'est énorme! Il n'a écorné que sur la question d'argent le pacte irréalisable qu'en un jour de terreur il vous proposait et que, prise de la suprême folie de l'botmeur, vous avez cru pouvoir accepter.
Et déjà vous entrevoyez l'heure où il réclamera son droit strict, son nom, sa femme !... Ah ! madame, avais-je donc deviné l'intolérable supplice qui m'est destiné quand je voulais tuer M. Vincent?
Le capitaine Odret au major Jouanny.
Douai , 5 octobre.
Je ne m'explique pas trop clairement le sentiment complexe qui pousse mon ami Évenin à poursuivre « le siège de Guimont » .
Il m'arrive parfois de supposer que ce jeune homme éprouve le besoin de supplanter ses pareils, pour le seul plaisir de constater sa supériorité à certains égards.
Croyez-vous aussi cela, mon cher major?
Depuis que les insanités de Durajoux et les pro-
pos de la douairière de Sobrièreont mis en grande mode la jeune veuve, Just Evenin, qui ne semblait point V songer, a pris la tentative à cœur. Votre correspondance avec madame de Guimont, dont vous vous souvenez que le hasard d'un évanouissement et d'une rencontre lui a livré le gracieux secret, parait avoir influé grandement sur ses projets.
Vous redoute-t-il ? Votre nom seul l'exaspère. Je ne sais. Il se démène plus activement que ne le fit jamais troubadour amoureux autour de la dame de ses pensées.
Les menaces sans fard d'un aventurier, dont je vous ai conté les prétentions, ont exaspéré son orgueil. Sans leur faire l'honneur de les prendre au sérieux, comme j'avais eu la sottise de le faire moi-même, il entend amener madame de Guimont à se laisser efficacement protéger par un fiancé en titre.
La serre de la sous-préfecture a donné toutes ses fleurs. L'imagination de notre héros a mis au vent toute sa poésie. Voilà une semame que dure le tendre manège. Ce soir, Just Evenin compte se présenter loyalement à Guimont et traduire en
270 LES MENAGES MILITAIRES.
prose parlée ce qu'il a soupiré jusqu'ici en idylle et en élégie.
Aime-t-il réellement madame de Guimont?... En tout cas, il veut l'épouser, et son énergie, pour revêtir une forme élégante , n'en est pas moins tenace.
Le capilaine Odret au major Jouanny.
Douai, 7 octobre.
Après l'idylle, le drame.
Que s'est-il passé à Guimont? Voici, mon cher major, tout ce que j'ai pu apprendre afin de devancer près de vous les chroniques judiciaires.
Hier, à neuf heures, par une soirée claire, le cahriolet du sous-préfet de Cambrai attendait son maître à l'entrée de l'avenue de Guimont, sous la garde d'un petit garçon de la ferme.
A travers les grilles, il voyait distinctement les ombres de madame de Guimont et de deux messieurs qui se promenaient avec elle, poindre, grandir et disparaître alternativement devant l'espace éclairé par les fenêtres du salon sur le gazon du parc.
Les trois interlocuteurs mettaient dans leur en-
tretien une certaine animation souriante. Toujours causant , ils gagnèrent une allée où les clartés du salon ne découpèrent plus leurs silhouettes.
Cette allée conduisait à une des portes qui, du parc, ouvrent directement sur l'avenue. Le petit garçon vit ouvrir cette porte et Just Évenin en sortir seul.
Le petit garçon remarqua qu'en se trouvant sur un point qui lui était moins familier, le souspréfet, entré par la grande grille, ne parut pas se reconnaître tout d'abord.
Il s'orienta pour rejoindre sa voiture ; mais à peine avait-il fait quelques pas, et comme l'enfant allait le héler avec plus de bon vouloir que de respect, une grande ombre se dressa entre une haie vive et le mur du parc.
Il entendit un coup de revolver, presque aussitôt suivi d'un autre, un cri entre les deux explosions, et puis rien.
Épouvanté, l'enfent dégringola de son siège et s'enfuit en poussant des hurlements.
Du château, de la ferme, on accourut aussitôt. Les recherches ne furent pas longues. A une
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égale distance du parc et de sa voiture, Just Evenin gisait, blessé à la poitrine, étendu sur le dos, la main crispée tenant un revolver, dont un seul coup était déchargé.
Il était sans connaissance. On le releva. M. de Tainsonne, Toncle de madame de Guimont, qui était au château, organisait déjà son transport, quand un domestique fit une découverte encore plus lugubre.
Proche le mur, la Face contre terre, était tombé un homme dont il fut impossible de reconnaître le visage, horriblement ravagé par un coup de pistolet tiré d'assez près.
La blessure, d'un aspect repoussant, avait emporté le bas delà tête du menton aux oreilles, en sillonnant d'une trace sanglanle les yeux et le front.
Cet homme était mort.
On transporta les deux corps inertes, celui du sous-préfet dans le grand salon de Ouimont, celui de l'inconnu dans l'orangerie.
Un médecin, que l'on allait chercher à Cambrai, fut rencontré arrivant en toute hâte, car il avait appris, du petit garçon fou de terreur, qu'on
LES DEUX FEMMES DU MAJOl\. 273
s'était fusillé, suivant son expression, près du château.
La blessure de Just Évenin, quoique fort grave, ne paraît pas mortelle au docteur; mais il est intransportable, et si la justice, ce qui est fort à supposer, juge bon de se mêler promptement de cette mj^stérieuse alîaire, elle aura bien des précautions à prendre pour lui faire subir un interrogatoire.
Madame de Guimont a vu le blessé, contemplé le mort, et l'impression qu'elle en a ressentie a été si saisissante qu'elle a été prise d'une crise de nerfs d'une violence inouïe, à l'issue de laquelle le médecin l'a condamnée au silence et à l'immobilité les plus absolus.
Au matin, la nouvelle de l'événement nous est arrivée à Douai. Je me suis hâté vers Guimont, où M. de Tainsonne, avec une complaisance et une prolixité infatigables, m'a promené sur le lieu du crime en me bombardant des commentaires les plus fantaisistes.
L'enfant, ramené de la ville et calmé par la vue d'une pièce d'or, s'est mis à nous raconter ce qu'il n'avait point encore voulu dire, et ce que je
vous ai dit, moi, au début de cette lettre : ce qu'il avait vu, près du mur du parc.
Ce récit, que le garçonnet répétera, si besoin est, à qui de droit, établit la préméditation de l'inconnu qui (guettait mou pauvre Evenin autour du parc, tandis que la fatalité le lui amenait tout à point au bout de son revolver.
C'était, en effet, M. de Tainsonne qui , la visite du sous-préfet terminée, lui avait offert de passer par cette porte pour lui épargner un détour jusqu'à la grande entrée.
En outre, il devenait clair que le jeune homme blessé avait jeté un cri , saisi rapidement l'arme qui ne le quittait plus depuis l'agression nocturne dont il avait été l'objet, et avait fait feu sur son assassin avant de tomber lui-même.
Et ce coup-là, presque tiré au hasard, avait été mortel.
— « Maintenant, continuait M. de Tainsonne, quel peut bien être l'assassin? Un voleur? Mais un voleur menace avant d'agir et ne se sert pas d'une arme aussi bruyante dans le voisinage immédiat d'une maison habitée. Un ennemi?... On n'en connaît aucun à M. Evenin, qui
est, au contraire, fort sympathique à ses administrés. Un rival?... Mais la conduite exemplaire de ma nièce éloigne toute idée d'intrigue mystérieuse, et s'il s'agit d'un prétendant à sa main, pourquoi cet homme ne s'est-il pas présenté ouvertement, comme M. Évenin venait de le faire lui-même? Car, remarquez-le, monsieur, ce pauvre sous-préfet, après une petite cour accentuée, quoique à distance, venait, le soir même, de brider ses vaisseaux. Prévenu par ma nièce, que ce petit manège amoureux n'attendrissait pas, je suis venu passer la fin de la semaine chez elle et me suis trouvé là tout à point pour recevoir la demande de notre blessé. Franchement je la trouvais très-acceptable, cette demande, et si madame de Guimont m'avait voulu croire... Point. Avec beaucoup de grâce et beaucoup de fermeté, elle a déclaré vouloir rester veuve, — ce qui me stupéfie, quand je me souviens du mari qu'elle entend pleurer éternellement ; — puis elle a promené gentiment le soupirant dans son parc, entre elle et moi, pour ne pas se donner l'odieux de réconduire, et s'est éclipsée en me laissant le soin de le ramener à sa voiture. J'ai eu la malencon*
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lieuse idée d'ouvrir la petite porte du parc, ce qui a probablement précipité la catastrophe, laquelle, sans cette circonstance, aurait eu peutêtre pour théâtre la route encaissée de Guimont. »
La police avait fait une première descente au château. L'identité du cadavre ne peut être établie. La procession de curieux qui envahit l'orangerie ne sait donner aucun renseignement sur l'assassin que je reconnais parfaitement pour le grand corps menaçant de l'autre nuit. Un cabaretier des environs se souvient aussi de lui avoir servi un repas, et une fermière avoue lui avoir vendu du lait chaque matin pendant trois jours.
Seulement, ces gens n'en savent ou n'en veulent pas dire davantage. Je crois réellement qu'ils n'en savent rien. On vient de photographier le corps ; c'est horrible. Ce soir on le transporte à Cambrai.
Un officier, venu en curieux, prétend que ces vêtements ne lui sont pas tout à fait étrangers, et qu'il a bien pu les rencontrer, à Lille ou à Paris, sur le dos de quelque aventurier.
Ce bruit prend une certaine consistance.
Le juge d'instruction a renoncé à interroger
Just E venin, trop faible. Pour la forme, il a fait quelques questions à la pauvre nnadame de Guimont, dont l'ignorance absolue ne fait pas un doute. M. de Tainsonne et l'enfant ont raconté le peu qu'ils savent, et je crois que cette nuit le calme va rentrer au château.
Ces formalités indispensables et pénibles ont si cruellement éprouvé la jeune femme que son oncle manifeste le désir de l'emmener à Tainsonne, et tout le monde l'approuve.
L'état du sous-préfet présente un peu moins de gravité qu'on ne l'avait redouté d'abord. La balle, reçue pendant qu'il s'orientait, n'a pas entamé le poumon, tout en labourant la poitrine.
Dès qu'il sera Iransportable, on le réintégrera à Cambrai , d'où ses domestiques sont venus joindre leurs soins à ceux qu'il reçoit au château.
Mon cher major, quand les journaux vont, demain, vous inonder de leurs commentaires, vous aurez le droit de n'en pas croire un mot. Voici l'histoire sanglante, telle qu'elle s'est passée avec son mystère, que la justice découvrira peut-élre.
Moi, je sais que beaucoup de mystères n'ont
jamais été découverts par elle, surtout ceux qui IV. IC
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se rattachent à un certain ordre d'idées ou de sentiments plus élevés.
A mon sens, l'assassin a agi par jalousie. Jalousie peu commune, puisque la femme dont il gardait la demeure d'une si menaçante façon ne le connaissait même pas.
Vous pouvez être certain, mon cher major, que cet homme que l'on enterre demain , sans pouvoir mettre un nom sur sa tombe, n'est point le premier venu.
Le major Jouanny à madame de Guimonl,
Toulouse, 10 octobre.
Madame, j'ai tout appris !...
Elise, dans un an, voulez-vous être ma femme?
fi:» des delx femmes dl major.
PARIS. TIPOGRAPUIE DE E. PLO.V ET G'*, RUB GARAX'CIKRE , 8.
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