IV
146 LES MENAGES MILITAIRES.
— Je l'ai cru. J'étais folle!... Le plaisir me grisait.
— Et la réalité était sombre, n'est-ce pas?
— Pardonnez-moi, André.
— Certes, je te pardonne, pauvre enfant exaltée que je n'ai point su rendre heureuse!... Au moins, bannis les fantômes qui te troublent; je t'aime assez, moi, pour oublier!
Elle avait repris l'adieu de Just Evenin , et, sans y jeter un re^jaid , elle s'approcha de la veilleuse qui tremblait dans un globe de cristal dépoli.
Le papier s'enflamma avec un crépitement , brisa le globe et s'envola en débris impalpables.
Il sembla au major que son cœur éclatait avec le cristal.
— André, dit-elle, combien Dieu me punit de n'avoir pas compris mon bonheur !
Elle eut un accès de toux , essuya ses lèvies sanglantes et s'écria avec une énergie alroce :
— Je ne veux pas mourir, André!... je ne veux pas mourir!
11 l'entoura de ses bras pour la calmer, la remit
LES DEUX FEjVOIES DU MAJOR. 147
doucement sur les coussins en lui murmurant de tendres paroles.
Les yeux de Jane , ouverts et fixes, semblaient voir ce qu'elle seule pouvait envisager à cette heure poignante : le passé de sa vie, peut-être au delà de la vie.
Elle décroisa ses mains froides, les jeta, par un retour de ses adorables câlineries d'autrefois, au cou du major, en disant dans un souffle suprême :
— Ah! je vois clair maintenant : je n'ai jamais aimé que toi !...
Pendant quelques minutes, il la retint ainsi doucement serrée, écoutant les battements de ce cœur qui retournait à Dieu. Les pulsations diminuèrent, s'éteignirent... L'étreinte se détendit. Les petites mains le glacèrent.
Quand , à travers ses pleurs , il osa regarder Jane, il vit, avec une indicible émotion, un sourire d'infinie béatitude sur ce jeune visage rasséréné par la mort.
143 LES MENAGES MILITAIRES.
Le major Jouaniiy à madame de Guimont.
Toulouse, 15 janvier i864.
Vous souvient -il , madame, de m'avoir dit un jour : « Quand vous souffrirez, dites-le-moi »? Je souffre beaucoup. Voulez-vous me permettre de vous rappeler votre offre miséricordieuse?
Si oui, ce sera une grande joie, la première que , depuis bien longtemps , ait goûtée le plus respectueux de vos serviteurs.
André Jouanny.
Madame de Guimont au m.ajor Jouanny,
Douai, 18 janvier.
Certes, je me souviens, monsieur, et de tout cœur j'autorise , avec le regret d'avoir à le faire. Un peu de bonheur, en effet, vous vaudrait mieux que la sympathie de celle qui n'a cessé de se croire pour vous, malgré le silence et l'éloignement , quelque chose comme une amie.
Élise de Guimont.
Le major Jouanny à madame de Guimont.
Toulouse, 29 janvier.
Vous êtes bonne , madame , et je sais , voici bien des mois déjà , que vous méritez toutes les leconnaissances, celle du cœur et celle du souvenir.
Votre lettre est le premier sourire de mon existence morne, depuis qu'un grand deuil l'a frappée. Devant la mort, les griefs tombent, les ressentiments s'envolent ; il se fait un grand apaisement. On est surtout surpris de vivre malgré la secousse, et, plus encore, d'avoir si péniblement ressenti ces grandes misères d'autrefois, qui ne sont plus que des riens quand une vraie douleur a passé.
Et pourtant, combien peu de ces misères-là m'ont été épargnées ! Les circonstances ont en quelque sorte encore assombri mon deuil. Sans respect pour la mémoire de ma chère morte, le passé s'est une fois encore dressé contre elle avec des réclamations et des duretés implacables. Les petites dettes sortaient de terre pour l'accuser.
150 LES MENAGES MILITAIUES.
La pauvre enfant ! je ne l'ai point accusée , moi. Dans les organisations minées par un mal sans remède, il se produit ces lacunes de la prudence, ces défaillances de la raison.
Si je vous laisse entrevoir cette plaie , c'est qu'un industriel qui n'avait point mon adresse m'a dit s'être adressé à vous , madame , pour la découvrir, sans vous dissimuler les motifs de cette rcolierche.
A-t-il été le seul?
Je devrais en mourir de honte. Je n'en éprouve, devant vous, qu'un chagrin tempéré par la sainte indulgence que je sens planer de votre cœur sur son souvenir.
C'est étrange. Nous autres hommes , nous ne voyons pas cela.
Aviez-vous vu, vous, madame, des bijoux neufs récemment attachés à ce cou délicat, à ce bras frêle? Et des dentelles pour rehausser la simplicité des étoffes?
J'ai dû les regarder aussi, pourtant; mais je n'ai jamais vu que la femme.
Et tenez, telle était ma faiblesse, ma pitié pour cette enfant malade, si je les avais vus, ces bijoux
dont elle se parait en tremblant sans doute, je lui aurais pardonné cette suprême folie , je les aurais laissés servir encore à relever sa mignonne beauté.
J'ai pardonné bien plus encore!
Mais, grand Dieu î que le cœur reste vide après ces grands efforts !
Il se soulage, du moins, en se croyant écouté, compris, peut-être plaint.
C'est pourquoi ina lettre, férocement égoïste, ne vous parle que d'elle, la pauvre morte, et du triste vivant, qui vous bénit de ne point l'oublier.
André Jouanny.
Le capitaine Odret au major Jouanny,
Douai, 1*1' février.
Vous me savez peu discoureur par nature, mon cber camarade, ce qui vous empêchera de vous méprendre sur le but de cette lettre. Je n'ai aucun bavardage mal digéré à placer; j'ai seulement un extrême désir de renouer nos bonnes relations interrompues.
A vrai dire, je ne savais trop où vous prendre.
152 LES MENAGES MILITAIRES.
J'avais appris que vous étiez en congé, quelque part, dans les Alpes. Les mauvaises langues douaisiennes insinuaient que vous vous étiez fait trappiste.
Eh bien! et l'épauletle?
Moi, je savais bien que le régiment vous reverrait tôt ou tard.
Hier, chez madame de Sobrière, qui ne vous oublie nullement, on a parlé de vous, et madame de Guimont, avec cette simplicité charmante que vous lui connaissez, a déclaré avoir reçu de vos nouvelles.
Elle a eu un beau succès.
« Que faisiez -vous? Où étiez- vous? Saviezvous, au moins, que Douai avait pris part à vos peines ? avait souffert de votre deuil ? »
Oui, vous deviez le savoir, car les lettres et les cartes ont plu chez vous. On vous aimait bien ici.
On ne vous y remplace pas. D'ailleurs, on n'a pas le cœur au plaisir comme de votre temps, ce temps où l'on était heureux. Vous ne m'en voudrez pas de le rappeler. Il est une place vide qui
LES DEUX TEMMES DU MAJOR. i53
fait la tristesse dans les salons... Voici un an bientôt que nous vous regrettons sans trêve.
Si vous voulez , mon cher major, revivre un peu de votre ancienne vie du 206% griffonnez-lemoi de cette écriture si peu administrative dont vous êtes doué. Je n'ai jamais compris que votre secrétaire pût vous lire, mais je suis certain de vous deviner.
A vous comme devant.
G. Odret.
Le major Jouanny à madame de Guimont,
Toulouse , 10 février.
S*il est une chose qui m'étonne, madame, c'est de pouvoir entendre parler d'une ville où j'ai souffert beaucoup, sans me révolter. Eh bien! Odret a fait ce miracle.
Il m'a écrit, il me cite des noms connus, et j'ai lu jusqu'au bout cette lettre, et j'y ai répondu, et j'ai montré une placidité absolue au sujet des nouvelles qui pourraient me parvenir par cette voie.
Tout cela ii'«fit'il pas bien illogique ?
J'imagine que cela doit tenir à une secrète
15^ LES MENAGES MILITAIRES.
espérance , celle de recevoir de vos nouvelles mêlées à d'autres et les faisant supporter.
Odret va donc me dire ce que devient cette société, que je croyais avoir prise en haine et pour laquelle je n'ai peut-être qu'une suprême indifférence.
Elle m'a tué mon bonheur, me dit la rancune.
Je n'avais qu'à le mieux ^jarder , et je ne l'ai pas su, me dit la raison.
Que ce soit oui ou non ma faute , je n'en suis pas moins plus seul, plus triste, plus découragé qu'un paria.
Madame de Guimont au major Jouanny.
Douai, 18 février.
Puisque vous êtes d'humeur si noire, je reconnais , monsieur, que l'amitié d'une pauvre petite femme n'y peut guère , et me voici presque aussi découragée que vous.
Voyons, regardez le malheur en face. Le vent a soufflé sur votre intérieur pour le hriser et en disperser les débris; soit, résignez -vous, sachez vivre seul.
La désillusion vous a frappé, flétrissant une à une les joies chères; soit, encore, sachez porter la tristesse.
Mais pourquoi le découragement ? Vous n'êtes pas un paria de la vie, vous n'en êtes qu'un hlessé.
Il est des blessures qui guérissent.
Vous ne le croyez pas?...
Elles se cicatrisent, tout au moins.
Non, encore?...
Alors , monsieur, et en attendant qu'il arrive de vous ce qu'il plaira à Dieu , sursum corda, le cœur en haut !
Voilà un remède qui n'a rien d'humain et qui vous fera peut-être sourire de pitié.
«Ces femmes! direz-vous,^ elles n'ont que des oraisons à vous offrir en panacée. »
Si vous pensez cela, ce sera une grande fnjustice de plus, voilà tout.
Je ne vous parle jias d'oraisons. Leur heure viendra peut-être, quand le cœur apaisé éprouvera le besoin de prier.
Le cœur en haut! Ceci, monsieur, est plus viril qu'on ne pense.
Le cœur en haut ! pour prendre en pitié nos misères, et, en désir, des espérances meilleures.
Le cœur en haut! pour qu'un deuil, si légitime qu'il soit , ne brise pas une carrière et n'annihile pas un homme.
ÉLISE DE GUIMOÎNT.
Le capitaine Odret au major Jouanny,
Douai , l*^"" mars.
Ah ! que vous êtes bien toujours le même excellent camarade ! Le chagrin vous a laissé dans un coin du cœur le souvenir de vos amis et même un certain intérêt pour tous ceux qui vous ont connu.
Je dois dire que le leur est plus vif. Gela est bien à leur louange, allez. Les militaires sont si vite oubliés !
Vous ne l'êtes pas, mais pas du tout. Madame de Sobrière affirme que vous étiez, comme bonne grâce et conversation, la pierre angulaire de son salon.
La chère douairière a beaucoup vieilli. Ses oixante-huit ans, qui avaient mis jusqu'ici une
discrétion méritoire à ne pas trop se faire sentir, ont pris tout à coup leur revanche.
Elle a un catarrhe, des rhumatismes, et néglige d'éponger d'eau des Fées ses cheveux encore épais. Il en résulte un hel encadrement hlanc à ses grands traits hautains , ce qui lui restitue la véritable beauté de son âge.
Sa maison se ressent des métamorphoses de sa personne. On y reçoit infiniment moins; on n'y danse plus du tout.
Vous souvenez-vous du receveur des finances? Il vient d'obtenir son changement et en exulte.
Le maire a marié sa fille : joie exubérante !... Et le juge de paix en est gratifié d'une cinquième : résignation méritoire.
L'événement le plus important de notre monde est la transformation instantanée d'un brillant professeur de rhétorique en sous-préfet d'avenir. Ces choses-là se voient sous tous les régimes.
Peut-être n'avez-vous pas oublié M. Just E venin, un Méridional spirituel et brun avec des sourcils embroussaillés et le don de réussir en toutes choses.
Madame de Sobrière, qui en avait fait d'abord
15S LES MENAGES MILITAIRES.
son favori, a mis tout à coup dans sa tête d'en faire un fonctionnaire.
Ce n'était pas très-facile, le candidat étant dépouillé de titres spéciaux et riche seulement d'un mérite incontestable.
La douairière n'a pas reculé pour si peu. Elle avait, à tout hasard, présenté son protégé au ministre de l'intérieur, lors de la fameuse soirée du président Granondesse.
Cette présentation , qui avait alors passé assez inaperçue , servit de point de départ à des démarches habiles, persistantes, couronnées de succès.
Le poêle à la mode des salons douaisiens s'est éveillé, ces jours derniers, sous-préfet de Cambrai.
Un autre événement... Mais je m'aperçois que cette revue m'entraîne uu peu loin. Ce sera, si vous le voulez bien, pour la prochaine chronique locale.
Le major Jouanny à madame de Guimont.
Toulouse, 5 mars.
Vous avez, madame, des mots qui charment; vous en avez suitout qui fortifient.
Votre sursum corda a été entendu et compris.
Je m'efforce de l'appliquer par obéissance, par conviction plus encore.
Il m'avait manqué une voix autorisée pour me dire ces simples mots, qui sont un code de philosophie chrétienne.
Je vous remercie, madame, d'avoir été cette voix.
En attendant que votre sursum corda me porte vers les élévations sublimes où vous me voulez voir, il m'aide à porter le terre à terre de la vie.
Mon service est là, monotone, inexorable; je le fais.
Mes camarades m'entourent, bons, indifférents ou vulgaires; je partage leur existence aux heures où le veut la coutume.
Le soir, libre, seul, je ne puis reprendre cette vieille habitude de l'officier, ce café militaire.
Lruvant, bondé de consommateurs, où l'ennui vous saisit tout vif, tandis que la fumée vous étrangle.
Beaucoup, beaucoup de ces messieurs trouvent cela charmant et ne peuvent s'en passer.
Moi, je fuis le supplice.
Alors, que faire? Les soirées fraîches ne permettent qu'une courte promenade. Au foyer sombre, le feu meurt. J'éteins ma lampe pour ne pas voir tout mon isolement.
Je me souviens, et je secoue ces fantômes.
Que puis-je voir dans l'avenir?
Timidement, j'ose penser à vous, madame; ^ ous savez que chacune de ces pensées-là équivaut à une bénédiction.
Le major Jonanny au capitaine Odret,
Toulouse» 12 mars.
Il n'y a pas que votre aimable douairière de vieillie, mon cher Odret. Je sais de par le monde un certain major qui n'a pas quarante ans et en paraît bien cinquante.
Il est vrai qu'il a terriblement neigé sur sa tète et sur son cœur depuis deux années.
Plus que vous ne le supposez, je me souviens de Douai. Les êtres dont vous faites, d'un trait de plume , revivre la silhouette me sont encore familiers.
Tous mes compliments au receveur des finances ; mes compliments aussi au maire et au juge de paix, mais avec la nuance que nécessite la variété des bénédictions célestes à eux octroyées.
J'admire combien la comtesse de Sobrière a la main heureuse , et je ne saurais trop féliciter les heureux administrés de l'arrondissement de Cambrai.
Voir tomber, de l'Université à la sous-préfecture, un professeur qui a dû revêtir toutes les connaissances administratives en passant son habit brodé, c'est une faveur qu'ils ont dû s'attirer par quelque œuvre pie.
J'attends la suite du feuilleton , mon cher camarade.
Le major Jouanny à madame de Guim,ont.
Paris, 15 avril.
\\ me semble , madame , n'avoir rien reçu de
162 LES MENAGES MILITAIRES.
VOUS depuis un temps si lon^j , si long , que je ne sais plus l'évaluer. C'est par la souffrance que je le compte.
Vous me pardonnerez ce mot , qui a tout l'air d'une exaspération ou d'une impertinence.
Je souffre de ne plus être consolé.
Quel misérable égoïste que l'homme ! Avec une douceur sans pareille , j'ai livré mon cœur malade à vos savantes petites mains. Elles ont des appareils inédits et des cordiaux merveilleux.
Et j'ai laissé venir la consolation, en me disant que, pour savoir si bien la répandre, il fallait avoir connu le malheur.
Je me souviens qu'un jour, madame, vousm'avez dit être heureuse d'un ton qui démentait vos paroles. Me suis-je trompé ce jour-là?
Dans le tourbillon de mes chagrins , qui me secouait comme un arbrisseau, je sentais que vous pouviez mieux me comprendre que personne^ parce qu'un vent d'orage avait dû vous courber aussi.
Et pourtant, qu'ai-je tenté pour adoucir une peine que je ne puis que soupçonner?
Mon impuissance me désole , mon ignorance m'humilie. Il y a des gens qui n'ont reçu de vous aucun bienfait et qui vous connaissent mieux que moi, ce qui leur permet de vous défendre.
Moi, je ne sais rien de vous, sinon que vous êtes un miracle de bonté.
Pourquoi ne me parlez - vous jamais que de moi?
Je suis à Paris pour affaires pénibles, toujours. Soutenez-moi donc , vous qui en avez le don. Je ne sais pas de fortifiant énergique qui vaille trois lignes de votre écriture.
Madame de Guimont au major Jouanny,
Douai, 16 avril.
Que voulez-vous dire, monsieur, et qui donc se charge de me défendre?
Gela signifie , n'est-ce pas , que je suis attaquée ?
Ce sous-entendu m'a plus troublée, je l'avoue, qu'il est raisonnable de l'être en pareille occurrence.
Les jugements du monde... que m'impoite? ou plutôt, que devrait m'importer?
164 LES MENAGES MILITAIRES.
J'ai cette faiblesse, après avoir reçu des coups de poignard , d'être encore sensible aux coups d'épingle.
Diles , je vous en prie, monsieur, de quelle piqûre ai-je été gratifiée devant vous?
L'amitié ne doit pas reculer devant ces franchises douloureuses. Je compte sur la vôtre.
Le major Jouanny à madame de Guimont.
Paris, 18 avril.
Pourquoi vous émouvoir ainsi, madame? Qu'aije donc dit ? Sans doute quelque mot malencontreux échappé à ma préoccupation. N'en prenez nul souci, je vous en conjure. Personne ne vous attaque. Qui l'oserait? Et croyez-vous, d'ailleurs, que j'entendrais avec sang-froid une parole de cette nature?
Pour achever de vous tranquilliser, voici, en quelques mots , l'incident auquel j'ai eu tort de faire allusion.
Madame de Nangeot, dont les affaires sont terriblement embrouillées , m'a appelé à son aide, non pas qu'elle me doive un centime, vous savez qu'entré pauvre dans sa famille, j'en sors un peu
LES DEUX FEMMES DU MAJOll. 165
plus pauvre encore, mais parce que je suis, malgré tous ses griefs imaginaires , l'homme en qui elle croit pouvoir le mieux se confier.
Avec une imprudence rare, elle s'est laissé prendre aux boniments éblouissants d'un brasseur d'affaires , un peu courtier, un peu changeur, un peu légiste, qui s'est fait remettre, pour les faire fructifier, les débris de sa maigre fortune.
Les intérêts se payaient difficilement sans altérer la foi de madame de Nangeot. Quand elle réclama une portion du capital pour faire face à je ne sais quel imprévu , M. Vincent jeta des cris d'aigle, 'se déclara froissé de cette démarche et lui offrit une part dans une entreprise fantastique, au lieu d'argent monnavé.
Elle insista , il refusa ; bref, elle prit peur et m'écrivit.
Vous voyez d'ici ma tâche. En congé d'un mois, j'ai dû voir ce monsieur Vincent et lui arracher, bribe par bribe , un millier de francs , quand madame de Nangeot en réclamait dix mille.
Quelle misère! avoir à lutter contre la mauvaise foi d'un homme taré, ea conservant cer-
16G LES MENAGES MILITAIRES.
taines apparences pour ne pas s'exposer à tout perdre.
La pauvre femme, qui lui a donné à garder le peu qui lui reste, n'a pris aucune précaution, n'a pas même de reçu , car on ne peut appeler ainsi cette phrase élastique glissée dans une lettre banale : « Votre envoi est en bonnes mains, madame, les mains dévouées de votre obéissant serviteur. »
Avec d'aussi sérieuses garanties , je tremble pour la vieillesse de madame de Nangeot.
Enfin, refoulant mes répugnances, j'entretiens avec cet homme des relations suivies. Je le vois chaque soir au café de la Bourse, et j'essaye de lui inspirer, à la fois, assez d'estime de mon caractère et assez de crainte de ma droiture, pour l'amener à reconnaître au moins le versement hasardé dont il n'existe aucune preuve.
Me voyez-vous, madame, attablé dans un café bruyant — le seul lieu où M . Vincent consente à se laisser approcher — buvant du bout de mes lèvres écœurées la bière qu'il me verse et lui offrant à mon tour une boisson plus alcoolique — de l'eaude-vie — dont il fait une consommation effravante?
La mère de Jane ne se doutera jamais de tout le dégoût que j'ai bravé pour elle.
Car il est vulgaire, ce M. Vincent, d'une vulgarité irritante. Ce n'est point par nature , c'est par volonté. Il lui plaît d'être ainsi perdu dans des vêtements trop larges, une énorme pipe éternellement allumée entre le buisson noir d'épaisses moustaches, lourdement chaussé, les ongles en rupture de lime et de brosse, et les yeux verdâtres, clignotant derrière des lunettes d'or.
On sent à merveille qu'il pourrait être tout autre, même au physique, et que ce manque de soin poussé à une telle limite lui sert de déguisement.
Il a une voix naturellement sifflante, qu'il essaye de rendre doucereuse, et qui n'arrive à l'oreille qu'après avoir difficilement franchi le rempart d'une barbe colossale, une barbe superbe, qui me semble toujours décrochée de toute pièce dans la vitrine d'un perruquier.
Eh bien ! croiriez - vous cette chose monstrueuse?... Ce M. Vincent prétend avoir l'honneur de vous connaître... vous, madame, si en
dehors de ce monde douteux, si au-dessus de cette individualité malsaine!
Un lieutenant du 206', qui vient parfois au café de la Bourse, pendant son séjour à Paris, me parlant un jour devant M. Vincent du président Granondesse, de madame de Sobrière , en arriva à prononcer votre nom.
La physionomie basse de M. Vincent s'éclaira d'une vive lueur de curiosité.
J'aurais voulu reprendre sur les lèvres du lieutenant Viard ce nom respecté , pour le soustraire à un sentiment, quel qu'il fût, le plus banal même, révélé par cette face hypocrite.
C'était trop tard. Le lieutenant, je ne sais vraiment par quelle aberration , s'oubliait à vanter vos vertus, madame, votre charme et la dig^nité de votre retraite.
L^n mauvais sourire passa sur les traits de M. Vincent, un sourire où luttaient le doute et la satisfaction.
Ce sourire me blessa , non pas même comme une inconvenance, mais comme une injure. J'allais follement demander raison de ce jeu de phy-
sionomie, quand la réflexion me sauva d'un ridicule et d'une injustice tout à la fois.
Je pouvais m'étre trompé, avoir mal lu dans ce rictus muet. Je pouvais surtout me Leurter à cette réponse vraisemblable : « Où voyezvous une offense , et de qui vous faites-vous le paladin ? »
M. Vincent, en effet, n'avait ni prononcé votre nom , ni même articulé une seule parole.
Je me calmai par un violent effort et lui demandai froidement :
— Auriez-vous l'honneur de connaître madame de Guimont?
— J'ai habité Douai, me répondit-il du ton le plus paisible.
Vous le voyez, madame, tout s'expliquait delà
façon la plus simple. Cet homme a habité la ville
où vous êtes si aimée ; vous l'avez sans doute
effleuré au passage de ce doux et souriant regard
dont je connais l'influence consolatrice ; vous lui
avez fait du bien peut-être, et il se souvenait,
comme se souviennent les mauvaises natures,
avec un mélange d'ironie et de fatuité.
Voire susceptibilité , que j'ai eu le tort d'alar- IV. 10
170 LES MENAGES MILITAIRES.
mer, peut donc retrouver sa quiétude. J'ai tenu à préciser les faits pour vous ôter tout soupçon de dissimulation de ma part.
Gardez votre paix absolue, madame, et pardonnez-moi de l'avoir troublée quelques heures.
Madame de Guimont au major Jouanny.
Douai, 20 avril.
Est-il vraiment si nécessaire que cela de fréquenter le déclassé dont vous me tracez le portrait? Je vous sais patient et persévérant; mais dans cette affaire, monsieur, trop de patience serait interprétée comme trop de faiblesse.
Si j'ai bien compris ce M. Vincent, le grand jour doit lui causer quelque terreur, et votre uniforme peut faire le reste.
Déclarez-lui donc qu'il vous faut le capital de madame de Nangeot , ou une reconnaissance en bonne forme, dans les ving^t-qualre heures.
Faute de quoi vous publierez à la Bourse sa déloyauté, avant que de l'en punir d'une façon plus dangereuse.
Il s'exécutera, vous dis-je.
Mais, au nom du ciell ne vous compromettez
pas par une apparence de liaison avec un monsieur Vincent.
Madame de Guimont au major Jouanny.
Douai, 21 avril.
Que vous ai-je donc écrit hie^? J'étais insensée. Ne tenez aucun compte de ma lettre. En vérité, je crois avoir assez perdu toute prudence pour vous conseiller quelque chose comme une menace. Pourvu que vous n'ayez pas compris quelque chose comme un duel !
Non, non, monsieur, on ne menace pas des gens véreux, de crainte d'en recevoir quelque offense qu'un coup d'épée puisse seul réparer.
Renoncez plutôt à des négociations si pénibles, où votre dignité pourrait avoir à souffrir. Et pour madame de Nangeot ! . . .
Je souffre de vous savoir dans cet in pace ; j'ai peur en vous sentant côte à côte, toute une longue soirée, près d'un être que vous méprisez.
Du mépris à la colère , à la provocation , il y a bien peu d'intervalle. Et moi qui vous poussais à en finir brusquement ! Rassurez par un mot votre mauvaise conseillère.
Le capitaine Odret au major Jouanny.
Douai , 23 avril.
Le lieutenant Viard m'écrit vous avoir vu à Paris. Est-ce bien possible? A Paris, et pas à Douai. Je persi^e à croire qu'il n'a vu que votre ombre , que la précocité d'un chaud soleil d'avril projette de Toulouse sur le café de la Bourse
Gà, mon cher major, venez donc nous voir. Le 206* sera tout en joie de vous offrir un punch colossal. D'autant mieux qu'il goûte peu votre successeur. Un drôle d'homme que ce Durajoux ! Vantard, bavard et sentimental en diable. Sentimental à sa manière, par exemple, et celte manière-là est peut-être la bonne.
Il a quitté Toulouse parce qu'il était ruiné et amoureux... sans espoir. Depuis lors, il a hérité d'un oncle et d'une nouvelle passion.
Je lui prédis que ce sentiment-là ne sera pas plus couronné que l'autre; mais il me rit au nez, et persiste.
Ceci est l'événement du jour. Je vous en avais promis le récit réjouissant. Rien n'est drôla-
tique, en effet, comme un major Darajoux, haut en couleur, quelque peu ventripotent, avec la plantureuse chevelure pommele'e que vous savez, fe'ru d'amour pour la plus charmante femme de la ville.
Vous n'auriez jamais soupçonne' que madame de Guimont fût afflige'e d'un soupirant de cette encolure.
Aussi ne me croyez-vous pas. Eh hien, trèscher major, venez me surprendre demain, et je vous ferai voir, de vos propres yeux, le brave Durajoux en train de se consumer, sans renoncer à incendier le cœur résistant de l'aimable veuve.
Le major Jouanny à madame de Guimont.
Paris, 25 avril.
Que votre amitié s'alarme ou que votre énergie domine, vous êtes adorable, madame, de prouver si généreusement votre intérêt à qui vous aime.
Votre premier billet était un conseil viril.
Votre second billet est le cri de terreur d'une amie.
Tous deux nie sont chers, mille fois plus que vous ne le supposez.
Avec M. Vincent , la menace est inutile. Il n'a rien à j)erdrc, moins encore en considéralion qu'en argent.
Je perds tout espoir pour la somme imprévoyamment confiée à de telles mains. Mes réclamations fermes, mes reproches sérieux ont glissé sur ce caractère impénétiable.
— Mon cher monsieur, m'a-t-il dit, — el j'ai supporté ce «; mon cher monsieur » par pitié pour ma belle-mere, — vous avez une foi dans madame de iSangeot qui me touche , parole d'honneur ! 11 est impossible de mieux jouer de son gendre que cette bonne dame n'en joue. Non-seulement elle ne vous a jamais payé que la rente d'une faible dot, mais à présent qu'elle n'a même plus rien à vous donner du tout, elle vous attelle à un pelit roman , assez bien combiné, du reste, dont je suis le triste héros. Elle est joueuse, votre belle-mère , mon cher monsieur, joueuse à la Bourse, s'entend. Elle tripote fort mal un capital maigriot et serait tout à fait sans ressources si je n'avais eu la charité de l'aider de mes lumières.
Elle m'a remis quelques misérables centaines de francs, que j'ai doublées, et que vous avez été chargé de lui rendre. Jusque-là, rien de mieux. Seulement, elle s'embrouille dans les chiffres, les voit doubles et s'imagine m'avoir confié une quarantaine de mille francs. Ceci, mon cher monsieur, est de l'hallucination. Elle me dépêche ensuite un officier français que j'estime fort, et dont elle suppose que le grand sabre va troubler mon sommeil. Ceci est de l'enfantillage. Il y a un mot plus... expressif, que je vous épargne, parce que vous croyez à elle, et qu'elle seule est coupable de vous mêler à ses billevesées boursicotières. Mon cher monsieur, votre belle-mére est ruinée, ce qui est fâcheux, et, de plus, monomane, ce qui est abominable. Je n'y puis rien et l'engage à ne plus utiliser votre loyauté militaire dans une réclamation inutile.
— Ainsi, monsieur, vous niez? dis-je en me levant.
— Absolument.
— Je regrette, monsieur, d'avoir supposé avoir affaire à un autre p^ersonnage qu'à un chevalier d'industrie.
176 LES MENAGES MILITAIRES.
Je crus qu'il allait bondir sous Tinsulte. Quelque chose passa dans ses yeux fauves dont la couleur verdàtre brunit subitement.
Il éclata d'un rire nerveux , haussa les épaules et me tourna le dos.
La galerie nous regardait avec curiosité.
A mon tour je regardai la galerie.
— Vous êtes témoins, messieurs, dis-je brièvement, que je viens de donner à M. Vincent le qualificatif qui lui est propre, sans éveiller autrement sa susceptibilité.
Et je sortis le plus lentement possible.
Personne ne me répondit, personne ne me rejoignit.
Voilà donc fini, bien fini, ce que M. Vincent appelle le « roman » de madame de Nangeot. La malheureuse femme ne possède absolument plus rien que quelques bijoux sans grande valeur.
Elle n'a que des larmes pour remercier, des larmes pour toute défense et pour tout profit dans l'avenir.
Elle sent sa faute, elle se désespère, et c'est
tout. Demain, de quel pain vivra-t-elle? Il est des heures où je la vois si inconséquente , si abattue, si puérile, que je me demande avec effroi si réellement elle est aussi victime qu'elle le dit, et si M. Vincent n'a pas simplement exploité en elle la passion de Fagiotag^e poussée jusqu'à la frénésie.
Pour réparer le mal, j'ai ma solde. Une dérision de plus dans ma destinée.
Le major Jouanny au capitaine Odret,
Paris, 2G avril.
Non , mon cher camarade , je n'irai pas vous serrer la main , pour des motifs assez graves qui étouffent quelque peu mes regrets.
Je suis retenu à Paris jusqu'à la fin de mon congé, qui est proche, par une affaire de famille très-sérieuse, par un devoir.
Ensuite , la seule pensée de me retrouver à Douai me fait un mal atroce. Croyez-vous, sans cela , que j'aurais eu le courage de me priver de la seule joie qui demeure à certains déshérités du bonheur?
Je ne boirai donc pas à la santé du 206® dans
la vaste salle du Café Européen, je ne verrai donc pas M.Durajoux se ridiculiser par l'affichage grotesque de ses prétentions.
Tenez, mon cher Odret, je trouve pitoyahle Faveuglement humain, mais je trouve écœurante la manifestation qu'on ose en faire.
La carrure, les cheveux et Tahdomen de notre camarade ne le rendent , après tout , que risihle. Son outrecuidance le rend odieux.
Vous ne me dites pas si la femme d'élite objet d'une si funambulesque passion a daigné en soupçonner l'existence.
Le capitaine Odret au major Jouanny,
Douai, 30 avril.
Hé! hé!... les femmes!... c'est si étrange, un cœur féminin!... Qui peut savoir?
Je vous déclare d'abord, puisque notre chronique régimentaire et douaisienne vous amuse,, que personne ne sait exactement ce que pense la belle veuve.
Quand je dis «la belle veuve» , c'est une amplification. Madame de Guimont n'a pas de beauté
proprement dite, mais un charme tout spécial qui lui en tient lieu.
Silencieuse et retirée, elle ne livre point légèrement le secret de ses sentiments. Si tant e^t qu'un major Durajoux puisse en faire naître, le vulgaire n'est pas dans la confidence.
Quant à le rencontrer sur sa route , à voir son visage extatique et à entendre ses soupirs , c'est une nécessité à laquelle elle ne peut se soustraire. Douai n'eût point été assez grand pour lui permettre de fuir son bizarre prétendant.
On affirme que ^la poste surmenée ne suffît plus à transporter à leur adresse les billets incandescents que commet l'infortuné Durajoux.
On a remarqué également , peu après le passage du facteur, une fumée bleue s'échappant, malgré la belle saison printanière, de la cheminée du grand salon de la veuve.
Tirez de cela les conséquences qui vous paraîtront les plus vraisemblables.
Moi, je sais ceci. Depuis quelque temps, madame de Guimont est préoccupée, absorbée, presque triste. Je la vois fréquenjment chez la
180 LES MENAGES MILITAIRES.
comtesse de Sobrière, et je puis lire sur son visage expressif la trace d'un travail intime.
Serait-ce rhéiitage de l'oncle ?... Serait-ce le regard enflammé de Durajoux?... Serait-ce le désir de tenter nne deuxième fois la fortune du mariage ?
Je vous le laisse à deviner.
Le niajor Jouanny au capitaine Odi^et.
Paris, 3 mai*
Vons êtes fou, mon cher Odret! ou bien, ce qui est fort mal, voire amour de la plaisanterie vous entraîne un peu trop loin.
Imaginer qu'une femme comme madame de Guimont peut être le moins du monde préoccupée d'une recherche comme celle de M. Durajoux, c'est manquer de convenance envers elle.
F.lle est assez riche pour n'avoir nul besoin de l'héritage de l'oncle, et assez indépendante pour ne pas souhaiter un autre mari.
Avec cela qu'elle a été si heureuse, au dire de la chronique !
Enfin , elle est assez belle , quoi que vous en
disiez, pour avoir le droit de rire de bon cœur de l'étrange figure de son soupirant.
Vraiment! vous ne la trouvez pas belle? Gomment vous faut-il donc une femme, si celle dont la taille est majestueuse , le geste digne , le front royal, le sourire angélique et le regard ouvert ne vous paraît point digne de ce qualificatif?
Je m'explique à présent votre célibat endurci. La terre ne produit pas votre idéal et ne le produira jamais.
Madame de Guimont au major Jouanny.
Douai, 5 mai. J'ai bien réfléchi : il le faut.
Ecoutez-moi, monsieur, et suivez mon avis sans le discuter, si bizarre qu'il vous paraisse.
Un jour viendra peut-être où je pourrai l'expliquer.
J'ai pris des renseignements depuis votre dernière lettre. M. Vincent a des fonds en roulement incessant à la Bourse et une pension viagère de cinq mille francs.
M. Vincent a dû recevoir les quarante mille