Les deux fléaux du monde
Avant qu'éclatât le coup d'Etat bolcheviste, c est-à-dire, alors qu'existait encore le Gouvernement Provisoire de Kerensky, je publiai en Russie un article intitulé : « Qu bien, nous, ou bien les Allemands et ceux qui marchent avec eux », article qui fut particulièrement remarqué en Russie, et ne passa pas inaperçu à l'étranger.
Dans cet article, j'accusais de la manière la plus catégorique les bolcheviks et les Allemands, qui collaboraient avec eux, de conspirer contre la Russie et ses alliés. Mes accusations visaient tout spécialement Lénine, Trotzky, Zinovieff, Kamenev, Kolontaï et consorts, qui, comme des aveugles, aidaient les Allemands à détruire l'armée, à désagréger et à ruiner la Russie. *
Et ces accusations n'étaient malheureusement que trop fondées, car les bolcheviks, en collaboration avec les Allemands, ont en effet détruit l'armée, désorganisé et ruiné la Russie.
C'est le développement des idées contenues dans Varticle susnommé qu'on trouvera exposé dans la présente brochure.
Je parle ici du malheur qui a frappé ma Patrie, je parle de ce qui pèse comme un lourd fardeau sur le cœur de tout Russe qui aime son pays et qui est nettement convaincu qu'il n'a pas péri, qu'il ne périra jamais, qui sait que la Russie va renaître, qu'elle retrouvera ses forces et reprendra sa place parmi les grandes nations.
Et je veux espérer qu'à l'étranger on entendra mes paroles, car le malheur de la Russie ne regarde pas les Russes seuls ; il a une signification mondiale. Les peuples de tous les pays, quelles que puissent être leurs idées, et les partis politiques qu'ils représentent, doivent compatir à notre détresse et, tous en chœur, il faut que nous criions :
Nous ne voulons ni bolcheviks russes, ni impérialistes allemands !
Vladimir Bourtzeff.
La Russie vendue! La Russie trahie!
Mais la Russie ne périra jamais
Oui, oui, oui!... La Russie a été vendue et trahie. Partout, pendant les derniers temps de mon séjour à Pétrograd, j'ai pu entendre ces terribles paroles : dans les rues, dans les rédactions de journaux, au cours de discussions politiques, dans des salons, dans les milieux ouvriers, dans des groupes intellectuels. Et c'est d'un bout à l'autre de la Russie qu'on les entend encore à cette heure, alors que dans le monde entier on en a déjà constaté la véracité et qu'on les commente.
Et, en même temps que la Russie, furent aussi vendues et trahies non seulement la cause des Alliés, mais encore toutes les idées de liberté et de démocratie. Et, du même coup, des générations de champions du droit ont été trahies d'un bout à l'autre du globe.
La Révolution de 191 7 débuta en Russie sous les plus heureux auspices. Après avoir renversé l'absolutisme, qui fut toujours l'obstacle au progrès européen, il semblait que la Russie allait enfin sortir pour toujours de son état stagnant
et que d'éblouissantes perspectives d'avenir s'ouvraient devant elle.
Nous étions alors au début des grandes luttes politiques et sociales : il appartenait à la Russie de se placer en tête du mouvement libérateur qui secouait le monde entier.
Mais on s'y opposait à Berlin : on décida de tout mettre en œuvre pour anéantir notre grande Révolution, pour la souiller de honte et de sang. Et Berlin y réussit dans une certaine mesure.
En Russie, la guerre avait fait naître chez nombre de soldats et de marins lassitude et dégoût. Incapables de saisir le sens exact des idées de liberté et de vrai patriotisme, ces malheureux devinrent les victimes des démagogues. Ils n'étaient point armés pour une lutte politique, mais seulement pour la révolte. Le plus souvent, ils oubliaient les idées de socialisme pour s'abandonner à l'égoïsme le plus primitif ; non pas un égoïsme de classe, mais un égoïsme personnel et collectif.
Les révolutionnaires russes ont toujours idéalisé le peuple avec une sorte de manie. Ils l'idéalisèrent encore en 191 7 plus que jamais. C'était non seulement leur propre sort, mais celui de toute la Russie qu'on leur confiait alors, et ils ne voyaient pas ce que cela signifiait. Pour certains (les révolutionnaires socialistes), l'ignorance était la seule cause de leur
LA RUSSIE VENDUE If
aveuglement. Mais ce fut en parfaite connaissance de cause que les autres, les bolcheviks, ont par tous les moyens imaginables poussé la Révolution dans la voie où elle dévia. Comme tous les démagogues, ils ne songeaient qu'à profiter le plus largement possible de la simplicité du peuple.
Abusant de la liberté dont ils jouissaient, les révolutionnaires russes excitèrent les plus vils instincts du peuple et fomentèrent, en pleine guerre contre l'envahisseur, une guerre civile.
La majorité d'entre eux n'avaient, il est vrai, aucunement conscience des conséquences qu'entraînerait une pareille guerre civile; mais quelques-uns s'en rendaient très bien compte — et on s'en rendait mieux compte encore à Berlin ou à l'état-major allemand.
C'est là qu'on travailla plus que n'importe où ailleurs à la propagation en Russie des idées de communisme, car on savait qu'il en résulterait une dissolution complète de l'armée, une effroyable guerre civile, une désorganisation totale de la vie russe, la famine générale, la ruine de notre industrie, la paix de Brest-Litovsk, l'occupation par les Allemands des provinces russes, l'anéantissement de notre marine, la séparation de la Finlande, tous nos malheurs enfin, et beaucoup d'autres choses dont souffrira longtemps encore la Russie future.
Le désastre, préparé par Kerensky sous l'influence des bolcheviks, fut achevé par ceux-ci à l'immense satisfaction de l'état-major allemand.
Les Allemands n'avaient d'ailleurs pas attendu la révolution pour se servir des bolcheviks afin d'écraser la Russie, et nous pouvons démontrer qu'ils ont eux-mêmes créé le bolchevisme en Russie avant la guerre.
Deux ou trois ans avant qu'elle ne se déchaînât, alors qu'ils interdisaient aux autres révolutionnaires russes le simple passage à travers l'Allemagne et l'Autriche, ils permettaient à Lénine et consorts de s'installer à quelques lieues de la frontière russe, d'où ils pouvaient soutenir les révoltes.
De 191 1 à 191/j, ils ne cessèrent de s'employer à provoquer systématiquement la guerre civile tant en Russie qu'en France, en Italie et en Angleterre. Ils contribuèrent en 191 7 à la destruction de la Russie et firent reconduire Lénine et sa suite en wagons plombés afin de leur fournir l'occasion de monter le coup d'Etat du 8 novembre 191 7, que désirait si ardemment l'état-major allemand.
Longtemps avant la guerre de 191/i, les Allemands, avec leur prévoyance habituelle, et obéissant en cela aux instructions de leurs chefs militaires, avaient organisé chez les Polonais et Ukrainiens des centres de propagande