‹ Les deux folies de Paris, juillet 1870- mars 1871Chapitre 4 sur 66 · LES · texte numérisé non relu

LES

Paris, habitué à la littérature des romans, aux émotions

factices des représentations dramatiques, à l'inanité d'une

certaine presse, aux contre-vérités des démagogues, aux

déciamationsdesclubs, à la rhétorique deshumanitaires, aux

flagorneries de tous les pouvoirs et de toutes les ambitions,

s'est trouvé subitement étreint par une réalité imprévue

et implacable. Il en est résulté un abîme entre ce que

Paris devait faire, étant donnée cette situation, et ce que

Paris pouvait faire, étant donnée son éducation.

Cet abime est allé s'élar^issant tous les jours.

Deux personnes qui n'appartenaient à aucun parti, et qui suivaient simplement la voie tracée par leurs études, se rencontrèrent dès le début de la guerre et trouvèrent qu'il y avait dans leurs. opinions un accord qui résultait de l'unité de leur méthode.

Celte observation les encouragea à appliquer cette méthode nons-eulement à l'histoire ancienne ou à la critique littéraire, mais aux événements qui se précipitaient sur la France, comme certaines maladies, au galop. Ils se demandèrent si l'on ne pouvait pas remédier au mal déjà fait, et prévenir celui qui se préparait, en usant du seul moyen auquel personne n'avait encore songé à recourir : c'est-à-dire, de la connaissance positive, minutieuse et bien coordonnée des nombreuses questions si maladroitement engagées. L'ignorance nous avait perdus. N'était-il pas légitime de penser que la science, avant même de nous régénérer, pourrait nous offrir le salut immédiat ? Ils ne s'exagéraient pas leur importance. Le sens commun, réduit à son seul prestige, n'est pas en France un grand personnage. Leur notoriété était médiocre : mauvaise condition dans un pays où la première question, à propos d'une idée nouvelle, n'est pas : Est-ce vrai? mais : Oui l'a dit? et où le premier mouvement n'est pas d'examiner par soi-même, mais de s'enquérir si loi) peut croire de confiance. Ils se disaient que ne rien tenter pour assurer le triomphe d'idées qu'ils croyaient justes et utiles eût été. a leurs propres yeux, une marque

de cette indifférence qu'on trouve chez nous trop naturelle, et qu'on se pardonne les uns aux autres, parce que les uns et les autres en sont généralement atteints.

Le public, qui n'est plus guère religieux, n'en est pas moins resté fanatique. Il croit son fanatisme plus puissant que la nature des choses, que d'ailleurs il ne connait pas. Il estime que le hasard gouverne seul le monde, et qu'une violente conviction, accompagnée d'actes violents, peut incliner ce hasard de son côté.

Cet entêtement dans l'ignorance n'a pas toujours été malheureux. De là le fameux dicton : « Le mot impossible n'est pas français. » Mais ce dicton n'a jamais été juste, même quand les événements semblaient le justifier. On se laissait abuser par une simple coïncidence. A l'intérieur du pays, presque tous les partis se tenant dans cette donnée, on combattait, entre Français, à armes égales. Contre des nations envisageant les choses comme la France les envisagera France pouvait encore avoir raison. Par malheur, l'Allemagne avait une autre thèse. Et ces deux inondes venant à s'entre-choquer, il s'est trouvé que le plus faible a dû être celui qui ne croyant pas à la nature des choses, ne l'avait nécessairement pas étudiée et ne s'y était nécessairement pas conformé.

Le but de l'Allemagne n'était pas plus avouable, mais sa méthode la conduisait au but, tandis que chez nous l'absence de toute méthode nous écartait du but en raison même de nos efforts pour y atteindre.

Nous avons le regret d'être en désaccord avec la majeure partie de nos compatriotes.

A notre avis, ce sont les procédés mêmes de conception qui sont vicieux en France et qui auraient besoin d'être rectifiés. Ces procédés reposent sur une notion très-inexacte de1 l'importance relative de tout ce qui contribue à former les sentiments et les idées. Cette notion, au lieu d'être conforme à la nature des eboses et aux lois générales du monde, est purement adéquate aux inclinations personnelles du tempérament français, telqu'il est. Voilà pourquoi presque tout se résume, chez nous, en la question de savoir non pas si une chose est vraie ou fausse, mais si elle est sympathique ou antipathique. Les opinions qui dérivent d'une pareille manière de penser, n'impliquent généralement comme éléments constitutifs que le préjugé, le sentiment, l'instinct, l'imagination, l'humeur. Quant à nous, nous ne tenons compte de ces divers éléments, inévitables dans toute société, mais souverains et tyrans en France, que pourmesurer avec précision le degré d'impuissance où nous sommes réduits en cherchant d'une façon raisonnée le bien publie. Nous ne les négligerions pas, si nous étions mis en demeure d'appliquer nos idée- . et nous leur ferions la part que fait l'astronome aux déviations qui modifient le coins des astres. Jl y a, à tous les degrés, dans tous les règnes de la nature, de l'exagération elde la déperdition.

Nous croyons que daus l'ordre de-- liassions, aussi bien

que dans celui des déductions logiques, le présent tient au passé et engendre l'avenir. Et nous sommes convaincus que cette génération, bien analysée et bien comprise, peut profiter non seulement à l'attrait du récit, chez l'historien , mais encore à la direction des sociétés humaines par la politique.

C'est dire qu'il y a pour nous une science politique de même qu'il y a une science physiologique. Seulement cette science, comme toutes les autres, réclame avec le savoir général l'étude de chaque question particulière. Elle ne comporte pas plus que les autres l'a peu près et la fantaisie. Les solutions qui en dérivent, tout en nécessitant pour être mises en œuvre des conditions pratiques, dont se passent les sciences purement spirituelles, n'en sont pas moins des solutions indépendantes du caprice humain et supérieures même au suffrage universel, des solutions forcées, en ce sens qu'elles résultent avec un caractère d'évidence et de nécessité de l'examen des faits scientifiquement interrogés, et que non seulement on ne peut pas faire autrement que de les concevoir, mais qu'on ne peut pas même en concevoir d'autres.

« Prévoir, préparer et prévenir, » voilà la science politique.

On comprend aisément les avantages que toute société en pourrait recueillir.

Dès Reichshoffen, voyant, comme nous l'avions conclu

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