LA DOURGEOISIE DENONCEE PAR M. LOUIS BONAPARTE
On sait dans quelles circonstances et avec quelle attitude le personnage qui fut Napoléon III, a été informé de l'insurrection du Comité central de Paris.
L'homme de décembre avait quitté depuis quelques heures Wilhelmshohe. Le train impérial était arrivé à
Bruxelles. Il faisait nuit. Le wagon où sommeillait l'exempercur s'ouvrit. On lui présenta brusquement un journal, et Ton approcha de son visage une lumière afin qu'il prit connaissance d'un passage du plus haut intérêt.
C'est de la révolte de Montmartre qu'il s'agissait. Le masque de Napoléon III resta impassible. Mais tous ceux qui composaient son cortège donnèrent à leur joie un libre cours. Le voyage continua sans nouvel incident. Descendue de wagon, la sombre majesté s'embarqua pour l'Angleterre. On sait quel accueil enthousiaste les insulaires ont fait à l'ancien monarque des Français, lors de son entrée à Douvres. Cette réception cordiale était due sans aucun doute à l'admiration rétrospective qu'ils ressentaient pour un homme qui, profondément détesté par les Parisiens, les avait néanmoins matés durant dix-huit ans.
Vue bien superficielle, à coup sûr. Car cette soldatesque de la Commune, qui prétend vivre de son fusil, est en réalité le résultat le plus net et la plus pure décoction de l'empire. Toujours ]apanem et circenses !
Entre cette soldatesque démagogique et le bonapartisme, surtout depuis que Napoléon III a inoculé à ce dernier son virus, il y a une affinité manifeste.
On sait quelle armée le régime déchu avait donnée à la France. Les chefs, trop souvent, étaient des ignorants chamarres, des intrigants de haut, moyen et bas étage, que l'on plaçait, suivant les circonstances,
dans les ambassades à grand orchestre, dans les antichambres et mêmes dans les haras. On les chargeait de missions encore plus délicates... peu honorables, dit-on. Les soldats méprisaient et craignaient les généraux. Ils avaient une discipline superficielle qui a disparu à Sedan. Le mal a été s'aggravant. C'est ainsi que la démagogie, devenue soldatesque, a pu attirer à elle la soldatesque devenue démagogie.
Napoléon III, politique et général incapable, mais conspirateur émérite, s'est rendu compte des ravages opérés dans les grandes villes comme dans l'armée, par sa honteuse victoire de décembre et sa non moins honteuse défaite de Sedan. Il prétend bénéficier de son œuvre. Ne lui en voulons pas trop : c'est son droit, et même étant donnée sa mission providentielle, son devoir.
Or donc, Napoléon III, s'étant installé à Douvres, vient de faire, dans le journal qu'il rédige (car ce briseur de presses est journaliste), dans la Situation, de Londres, le manifeste dont le besoin se faisait sentir, sous ce titre : « Le parti de l'ordre. » Il débute ainsi : « La Providence est un grand justicier. »
Napoléon III lui-même doit en savoir quelque chose; car c'est providentiellement , j'imagine, qu'il a été conduit avec les siens, à Wilhelmshohe d'abord, puis à Douvres.
Le but réel de l'Empereur n'est pas, soyons véridiques, de rendre hommage à la Providence, mais bien de dénon-
cer une classe également maudite par les bonapartistes et par les démagogues, la bourgeoisie.
Que la bourgeoisie se tienne pour avertie. C'est Napoléon III qui le lui présage au nom de la Providence : « Comme le 2 décembre, sur les mêmes boulevards, elle sera décimée, non plus pour le salut de la société, mais pour la ruine de l'ordre, qu'elle-même a ébranlé. »
Comment la bougeoisie a-t-elle ruiné l'ordre ? Par son attitude au 4 septembre, « quand elle a laissé renverser le trône d'une femme. » Tel est l'avis de Napoléon III. Nous, au contraire, nous pensons que si la bourgeoisie court, avec tout le reste de la nation, quelque péril, c'est parce qu'elle a laissé faire le coup d?État.
« La bourgeoisie a tué l'autorité. >» Sans doute, du moins pour sa faible part, puisque, pendant vingt ans, la bourgeoisie et la France entière se sont inclinées devant Y autorité usurpée et malsaine d'un aventurier bien servi. L'autorité étant le résultat du respect qu'on accorde à des lois respectables, nul n'a plus contribué à sa ruine que l'auteur des attentats de Strasbourg, de Boulogne et de Paris.
Ce Paris anarchique du 1 8 mars 1871, procédé en ligne directe du Paris terrorisé du 2 décembre 1851. Entre ces deux dates fatales, il y a une étroite connexité, que vous verriez vous-même si vous n'étiez intéressé à solder à Londres, comme vous le faisiez autrefois à Paris, des théoriciens forcenés.
Oq dit que Cromwell chassa le Long-Parlement avec ce cri terrible : « Disparaissez! disparaissez tous! »
Napoléon III tient le même langage à notre Assamblée nationale : « Qu'elle disparaisse dans le chaos ! » Son grand crime, aux yeux de Louis Bonaparte, c'est qu'elle est une assemblée bourgeoise. C'est aussi ce que lui reprochent MM. Assi et consorts. Concertez- vous, messieurs du bonapartisme et de Y Internationale, si vous avez tant de haines communes. Loin de vous imiter, c'est la conciliation des classes, et non l'extermination de l'une par l'autre, que nous voulons. Vous prétendez déchaîner la guerre civile : nous nous efforçons de l'éviter.
l^r avril 187 1.
vin
LA POLITIQUE TIRÉE DE l'hISTOIR A PROPOS DE LA CRISE ACTUELLE
Lorsque, — durant le mémorable siège de Taris, — nous entreprimes de donner pour fondement a la politique l'histoire étudiée avec sagacité et avec méthode, notre dessein rencontra beaucoup d'incrédules.
« C'est le hasard qui dirige les affaires humaines, disaient ]es gens du monde et les demi-savants... Il n'y a rien à faire dans cette partie. Un peu d'habileté et beaucoup de bonheur : voilà à quoi se réduit l'œuvre des hommes d'État. »
Les hommes d'Élat, à leur tour, s'écriaient : « Nous gouvernons la France, et nous ne savons même pas l'histoire de France. Nous n'en battrons pas moins la Prusse sur le terrain de la diplomatie et sur les champs de bataille. »
Les revers inouïs de la France et les succès prodigieux de la Prusse doivent, à cette heure, faire réfléchir les cidevant hommes d'État: car la Prusse savait l'histoire de la Prusse et aussi l'histoire de la France, si inconnues des Français.
Quelque téméraire que nous fussions aux yeux de ceux qui risquaient sans sourciller l'avenir du pays, nous ne faisions que remettre en honneur la méthode de Machiavel. L'illustre Florentin, dans son Discours sur la première décade de Tite-Live, s'étonnait, trois siècles avant nous, de n'entendre jamais invoquer l'histoire « qu'il s'agit d'asseoir l'ordre dans une république, de maintenir les États, de gouverner les royaumes, de régler les armées, d'administrer la guerre ou de rendre la justice aux sujets. » Il en trouvait la cause « dans la faiblesse où les vices de notre éducation actuelle ont plongé le monde, dans les maux qu'a faits à tant d'Etats et de villes anciennes
une paresse orgueilleuse, et dans l'ignorance du véritable esprit de l'histoire, qui nous empêche en la lisant d'en saisir le sens réel et de nourrir notre esprit de la substance qu'elle renferme. »
Quant à nous, nous avons rompu depuis longtemps avec la routine, et nous avons pu adopter une méthode politique nouvelie dont aucun de nos publicistes ne nous avait fourni les éléments.
Ayant eu, à propos d'un empereur du Bas-Empire, à étudier le régime byzantin, nous poussâmes si loin cette patiente analyse, que le gouvernement de Décembre n'eut bientôt pour nous, aucun secret. Dès lors, nous vîmes clairement et nous répétâmes en tous lieux que les Bonaparte nous conduiraient à une perte certaine. Nous décrivîmes, dans ses moindres détails, cette maladie de consomption sous laquelle la France s'affaissait.
De la critique, passons à la pratique. Machiavel se plaint amèrement « qu'on se borne au plaisir de voir passer les événements, sans jamais songer à les imiter. »
Certes, ce n'est pas nous qui conseillerons jamais d'abuser de l'imitation de l'histoire. L'imitation de l'Antiquité, quand la rhétorique s'en mêle comme dans nos collèges, est funeste. C'est à elle que nous devons tous les prétendus sauveurs de la convention qui, de nos jours encore, trouvent des admirateurs et des plagiaires. Les similitudes que l'on prétend découvrir ou créer entre diverses
époques de l'histoire de France peuvent aussi engager les demi-savants dans une voie dangereuse.
Il n'en est pas moins vrai qu'un homme d'État français ne saurait trop étudier l'histoire en général, et l'histoire de France en particulier.
Nous donnerons immédiatemeut une preuve de cette assertion.
Tout le monde sait que, présentement, l'état de Paris, capitale de la France, est aussi anormal qu'inquiétant.
Eh bien, l'histoire nous apprend que ce n'est pas la première, mais, si nous ne nous trompons, la huitième fois que Paris est troublé et trouble la France et l'Europe par ses révolutions.
Ces révolutions sont, dans l'ordre chronologique :
lo Le mouvemeut communal de Paris (1356);
;)3 La guerre des Armagnacs et des Bourguignons (1415);
3o La Ligue (1588);
4o La Fronde (1648);
5o La Terreur (1793);
6o Le renversement de la légitimité (1830) ;
7° La chute du régime parlementaire (184 8);
8o L'insurrection de Paris contre la France (1 871).
( Ibservons les rapprochements auxquels une étude attentive peut donner lieu, et suivons rigoureusement le système adopté par Machiavel.