‹ Les deux folies de Paris, juillet 1870- mars 1871Chapitre 63 sur 66 · Instruction, capital, etc · texte numérisé non relu

Instruction, capital, etc

logiquement les uns sur les autres, ils marquent, comme des détritus géologiques, les degrés variés de la direction vicieuse imprimée depuis longtemps aux destinées nationales.

Mais, dit-on, il faut des partis pour le jeu des institutions libres. Voyez l'Angleterre!

Nous voyons en Angleterre un parti tory et un parti whig, sortis tous deux des entrailles de la nation, nourris de sa sève, correspondant aux alternatives de son devenir politique. Les Tories représentent l'organisation constitutionelle, les Whigs l'évolution constitutionnelle de l'Angleterre. Ce sont des partis organiques. Les partis de la France sont noués, pétrifiés, obtus. Attachés, soit routine, soit fanatisme, soit ambition, soit chevalerie mal entendue, à des dogmes politiques où la vérité n'entre qu'à titre d'alliage, ils sont superposés et non identifiés au pays. Ils évoluentsuivantla loi d'une sorte de cristallisation politique qui ne cadre pas avec la loi de l'évolution nationale. Les partis^ en Angleterre, étudient la réalité, pour l'aider à aboutir. Les nôtres l'ignorent ou la méconnaissent, en attendant qu'ils la violentent.

Ils peuvent cependant opposer avec orgueil leur savoir incomplet à l'ignorance épaisse des masses. Sans doute, mais à qui la faute ?

Si l'ancien pays légal s'était élargi par degrés, de manière à englober, après un laps de temps qui devait être, en France, moins prolongé que partout ailleurs, le pays

réel ; si on même temps, si plus rapidement encore, l'instruction primaire, secondaire, supérieure, renouvelée, dotée, développée, prodiguée avec une force d'impuL sion proportionnelle à la nécessité 1, avait rendu le pays réel digue d'entrer peu à peu dans le pays légal, les partis auraient disparu à la fois devant le nombre et devant la lumière, au lieu d'être, comme en 1848 et en 1852, engloutis subitement parle nombre, en gardant le droit de se croire eux-mêmes la lumière.

Quels qu'ils soient, cependant, les partis existent; ils sont un des côtés de la réalité, et si aucun d'eux n'est capable de fonder un régime durable, tous, dans l'état de désorganisation où se trouve la France, peuvent espérer d'avoir un avènement un succès d'un jour. La science ne peut donc pas en faire abstraction. 11 faut les étudier.

\. Les hommes d*Etat delà monarchie de Juillet eurent l'instinct de ce qu'il fallait faire ■ delà, la loi de 1833. Mais ils s'arrêtèrent dès les premiers pas, distraits par de moindres préoccupations. Ils ne comprirent pas l'importance extraordinaire de leur mission. Ils ne virera pas que chargés, en fait, de reprendre, quarante années plus tard, la Révolution avortée de 1789, ils avaient à regagner un temps perdu énorme, séculaire : deux cents ans de complet oubli de la nécessité d'instruire les masses. Il crurent assez faire en opérant dans l'instruction publique un progrès qu1 eût suffi s'il eût commencé dès le règne de Louis XIV, de même qu'on matière d'extension du droit de suffrage ils mettaient la France du xixe siècle a la ration de l'Angleterre au xvnie. C'est ainsi qu'une grande nation a pu arriver en pleine civilisation européenne, dans un état d'ignorance qui rend aujourd'hui ses destinées problématiques .

Ce n'est pas leur valeur intellectuelle et morale qui doit nous préoccuper. La question n'est pas posée sur ce terrain. Si elle L'était, ils n'auraient, en tant que partis, aucune chance. Il s'agit de savoir au juste quel est le tempérament dechacun d'eux, quel rapport existe ou peut se produire entre ce tempérament et la situation où nous sommes, quel est leur degré de force, de consistance, d'élasticité. En un mot, il faut se rendre compte de la dynamique des partis.

Les partis et les prétendants en présence sont les suivants :

\° Les Légitimistes, avec M. le comte de Chambord.

2o Les Fusionnistes, avec M. le comte de Chambord et M. le comte de Paris.

3° Les Orléanistes, avec M. le comte de Paris.

4o Les Aumaliens, avec M. le duc d'Aumale.

5° Les Bonapartistes, avec... 1° l'ex-Empereur, ou bien 2° l'ex-Prince Impérial et la Régente, ou bien 3o M. le prince Napoléon.

6° Les Cléricaux, avec tout le monde.

§ i. Les Légitimistes

Le parti légitimiste est un parti de foi : foi dans la monarchie représentée par la maison de Bourbon; foi dans la religion représentée par l'Église catholique et le Pape. Mais le légitimiste complet, celui qui unit en lui les deux croyances, devient de plus en plus rare. Le parti lé-

gitimiste est en pleine décomposition. Les politiques du parti passent à la fusion, les dévots passent au cléricalisme. On peut même remarquer que ce sont les grands seigneurs, de plus en plus rares eux-mêmes, qui vont à la fusion: Le cléricalisme hérite des hobereaux, des légitimistes de petite race, de ceux qui sont de noblesse toute fraîche, ou de noblesse ancienne, mais rouillée à la campagne, ou bien encore de fausse noblesse. Gomme les plus nombreux ne sont pas les ducs et pairs, il en résulte que le plus clair du parti légitimiste s'est évaporé en cléricalisme. Il n'y aura bientôt plus dans le monde qu'un légitimiste de bon aloi et de plein exercice, M. le comte de Chambord. Mais lui-même est bien de son siècle. Il parle de ses principes, lance des manifestes, et exalte à outrance le droit divin, dans le style et sur le ton d'un journaliste radical. Il ressemble, bien plus qu'il ne s'en doute, à ses contemporains. Il est tellement moderne dans ses goûts, qu'il a mieux aimé renchérir sur Charles X que rajeunir la politique de Henri IV. Ses plus anciennes traditions ne vont pas au-delà de l'Emigration. Il représente non pas même l'ancien régime, mais la dernière heure de la Restauration. Ni Louis XIV, ni Louis XV, ni Louis XVI n'avaient su s'adapter à une situation sensiblement modifiée. M. le comte de Chambord érige à la hauteur d'une doctrine ce qui chez ses ancêtres n'était qu'insuffisance politique. Il ne tient compte ni de la réalité présente, ni de l'histoire. Il ne cadrerait pas même avec le passé. Les légitimistes

les plus avisés, quoique désirant son retour, se défient de lui, et conviennent, à mots couverts, qu'ils comptent sur la présence des princes d'Orléans pour tempérer la raideur de ses déductions. Au fond, ils voudraient Je ramener et l'annuler.

Le parti légitimiste brille par les vertus privées, le courage militaire et la piété. Mais il ne ressemble guère à une aristocratie.

C'est une caste, et non un patriciat. Sa principale force est l'inertie, sa politique l'exclusion. Il s'est fait une situation sociale en émerveillant la naïveté populaire par la constance avec laquelle il ferme ses salons et ses cercles aux personnes qui en rendraient l'accès désirable; et il se maintient sur un certain pied en politique par le refus obstiné de s'entendre avec le seul parti qui ait la bonhomie de lui faire des avanie* fusionnislcs

M. le comte de Cbambord ne peut pas être à lui seul une dynastie. Réduite a son unique personne, la légitimité n'aurait pas de lendemain. Delà l'obligation de rallier ses cousins. Mais ici se présente une grande difliculté. Il faut que M. le comte de Chambord fasse sa dynastie en la convertissant.

Les Fusionnistes ne se sont pas demandé si MM. les priuces d'Orléans étaient de ceux qui se laissent convertir.

Chacune de leurs tentatives a été contrariée par un manifesta de M. le comte de Chnmbord, qui ne tolère rien de ce qui est possible. C'est la toile de Pénélope. M. le comte de Ghaœbord est intraitable sur la conversion. Il ne se contenterait pas d'un simple rapprochement, comme il s'en pratique dans le monde. 11 lui faut la conversion. Il la veut entière, dans les gles, affectueuse et tendre, non sans l'accolade biblique et chevaleresque. Bref, il rêve le retour de l'Enfant prodigue,

MM. les Princes, mis en demeure, hésitent. On ne le conçoit que trop, en présence des alternatives posé -

lo Subordination pure et simple a M. le comte de Chambord, dans une piété profonde, qui dépasse leurs moyens.

2o Fusion : c'e.-t-à-dire annulation momentanée, mais qui peut se prolonger fort longtemps, en échange de quelques concessions insignifiantes de M. le comte de Chambord.

3° Piestauration de l'Orléanisme pur; nouveau 1830.

\o Expédient stathoudériste, autrement dit. présidence de la Pvépublique par un prince.

Qu'on juge de leur embarras! Il faudrait, pour opter, une vocation plus décidée qu'on ne peut raisonnablement l'attendre de princes intelligents et honnêtes, heureux de revoir le pays natal après vingt-trois ans d'exil, aimant leur patrie en citoyens, aimant aussi un peu la chasse et l'Opéra, et détestaut probablement les alternatives entre

lesquelles on les presse de faire un choix dont le résultat pourrait être de les replacer sur la route d'Angleterre. Au point de vue monarchique, la fusion serait la meilleure solution. On ferait l'économie de trois partis sur quatre.

§ 3. Les Orléanistes

Sous le second Empire, le parti orléaniste formait audessus de la société française une élite mondaine, littéraire et financière. C'est à l'Académie que se conservait la pure doctrine, réduite sur le terrain de la vie réelle à une défensive assez molle, et peu à peu entamée par le frottement contagieux des spéculateurs et des entrepreneurs parvenus de l'empire. Ce contact, aggravé par une communauté d'intérêts avec des hommes dont on était à la fois l'adversaire et l'associé, a singulièrement affaibli la consistance du parti orléaniste. A peu près exempt de fanatisme et de charlatanisme, ce parti présente les symptômes d'une maladie de langueur, le Philinti&me, qui se reconnaît à ces traits : « On a personnellement une grande droiture, mais on ne s'indigne que faiblement contre la malhonnêteté chez les autres. On déteste le machiavélisme césarien, maison tolère le Walpolisme. On se contente de la demi-science, et l'on n'aborde point la realité. On est en coquetterie avec les défauts de la civilisation française, avec les préjugés de la société élégante On admet qu'il y a des opinions fausses auxquelles on doit le res-

pect, et des opinions vraies que l'on ne saurait avouer. On s'en tient à la devise, aujourd'hui surannée, de sir William Temple : homme du monde parmi les gens de lettres, homme de lettres parmi les gens du monde. — S'il faut, pour relever une nation déchue, un vigoureux effort de la raison et de la science, sufïira-t-il de patriciens qui forment plus encore une ploutocratie qu'une aristocratie ? de beaux esprits partagés entre le scepticisme et le cléricalisme? de libéraux dont le parlementarisme, de plus en plus négatif, tend moins à signifier : « amélioration des hautes classes par la liberté, » que « limitation du progrès de la condition populaire ? »

§ 4. Les Aumaliens

Quelques orléanistes , convaincus que la monarchie n'est pas immédiatement possible, et quelques républicains, atteints d'orléanisme, ont, d'instinct, trouvé Y Aumalisme. Ils estiment que sous la présidence d un prince d'éducation bourgeoise et d'esprit moderne, qui est à la fois un général (de guerre africaine), un lettré, un historien, un savant, qui a voyagé, écrit, combattu, qui sait parler, qui sait aussi se taire, la République, tout en offrant à la sécurité des intérêts matériels les meilleures garanties, atteindrait sa plus haute signification intellectuelle et politique. — Mais nous n'examinons ici les partis qu'au point de vue de la pure dynamique. Les Au-

maliens n'éprouvent aucun désir de voir la République portée à sa perfection. Ils veulent avoir, dans le prince, une garantie coutre la République. Ils espèrent que de la principauté sortirait la monarchie et qu'on pourrait remonter en sens inverse, la gamme royaliste : « Aumalisme, orléanisme, fusion, légitimité. » M. le duc d'Aumale pourrait-il satisfaire à la fois ceux qui lui demanderaient d'être le préparateur d'un règne, et ceux qui, l'acceptant comme président de la République, exigeraient du prince plus de garanties que d'un simple citoyen?

A la différence de la fusion qui diminuerait du moins le nombre des partis, VAumalisme en met un de plus dans la collection.

§ 5. Les Bonapartistes

Le bonapartisme a aussi sa gamme, où les monarchistes peuvent choisir : soit l'ex-empereur, soit l'ex-prince impérial avec la régente, soit M. le prince Napoléon. — Le bonapartisme est la formule de la décadence française. Avec lui, elle s'opérerait suivant le plan d'inclinaison naturelle. Voilà pourquoi, sans être redoutable, il parait si près de revenir, chaque fois que la France à l'air de tourner mal. S'il y a une science politique, son premier effet doit être d'éliminer le bonapartisme, comme le médecin élimine la maladie. — La dynastie des Bonaparte a'a pas eu le temps de se former. Les catastrophes et la honte

sont venues trop tôt. Xapoléon Ier a encore de la gloire militaire à revendre Mais sa famille ne peut plus en bénéficier. Toutefois, il résulte de l'analyse de la France, que le bonapartisme garde encore une chance à l'intérieur. Il pourrait réunir tous ceux qui ne veulent pas de la République, et une fraction du parti radical, qui, la République devenant impossible, préférera toujours le bonapartisme à une monarchie de bon goût. Au dehors, il ne serait pas étonnant que M. de Bismarck, préoccupé de faire cadrer la France avec l'Allemagne d'une part, de l'autre avec l'Espagne et l'Italie, parties intégrant son échiquier politique, songeât à aï. le prince Xapoléon, beau-frère d'Amédée, gendre de Victor-Emmanuel, nationaliste, anti-papiste, peu amateur de revanche au dehors, révolutionnaire au-dedans, et pouvant, par surcroit, se prévaloir près du parti clérical, de la piété de madame la princesse Clotilde.

§ 6. Les Cléricaux

Le parti clérical se recrute parmi tous les rmtres, et ne se livre complètement à aucun. Son dernier mot serait peut-être une République entendue d'une certaine façon. Il remplacerait, au besoin, le trône par l'autel, et immolerait le roi lui-même ad majorera Dci gloriam- Il serait bienfaisant, à condition d'être le maître, et, Ton n'aurait a lui reprocher qu'une chose : « l'élimination

systématique de la science. » Il comprendrait, parmi ses dons, l'ordre matériel, et une certaine justice distribuée, graduée à l'échelle cléricale. Mais il aurait une politique extérieure dont le premier résultat serait de nous brouiller avec toute l'Europe au sujet de la question romaine.

Page 1