‹ Les deux folies de Paris, juillet 1870- mars 1871Chapitre 62 sur 66 · LA NATION · texte numérisé non relu

LA NATION

On distingue dans la nation trois groupes principaux : Les classes rurales; Les classes ouvrières; Les classes bourgeoises.

g 1. Les classes rurales

Voici un fait très-important : les classes rurales sont de beaucoup les plus nombreuses. Il y a en France 27 mil-

lions d'habitants des campagnes, dont 19 millions appliqués à la culture de la terre.

QiR'lles que soient les variétés que comporte une aussi grande multitude d'hommes, elles rentrent toutes, relativement à l'objet qui nous occupe, dans quatre catégories, répondant à quatre principales manières de vivre, à quatre degrés de condition matérielle et morale :

1° Les fermier-:

2° Les petits propriétaires ;

3o Les métayers:

io Les manœuvres ou journaliers.

Les for mi ers

Ce nom accuse a lui seul un état déjà avancé de la culture agricole. Qui dit fermage dit pays riche et fertile. lEt, de fait, c'est le fermage qui est mis en pratique dans es contrées les plus prospères, les plus sillonnées de routes, les plus savamment exploitées de la France : la Beauce, la Normandie, l'Anjou, le Maine, la Picardie, la Bourgogne, la Franche-Comté, la Lorraine, etc..

La condition personnelle des fermiers se ressent de tous • ••s avantages. Presque toujours propriétaires eux-mêmes, possédant, dans une certaine mesure, la terre et le capital, ils se trouvent en même temps en communauté d'intérèl< avec des propriétaires beaucoup plus importants, dont les vues et les calculs leur sunt familiers. Ils voient, ils dirigent de grandes exploitations agricoles, ou ils sont a

même de constater et de pratiquer les améliorations dues aux procédés modernes. Ils sont obligés de se soucier des inventions nouvelles, d'observer, de comparer, de prévoir, de concevoir quelques idées générales, quelques vues d'ensemble. Ils entretiennent des rapports continuels avec des hommes de classes extrêmement différentes (depuis le grand propriétaire jusqu'aux plus humbles journaliers). Leur esprit devient par là curieux et ouvert, moins porté à s'étonner qu'à se rendre compte. Ils sont stimulés par le désir et la faculté d'augmenter leur fortune, de développer et d'élargir leur existence. Ils font cas du bien-être, et sont avides d'instruction, pour leurs enfants plus encore que pour eux-mêmes. En un mot, ils forment la classe supérieure des paysans. Ils constituent l'élément progressiste des campagnes.

Les petits propriétaires

Après les fermiers, on trouve, dans un ordre décroissant, les petits propriétaires. Ils tendent à devenir, dans nos campagnes, la classe la plus nombreuse, sous l'action combinée de deux influences: l'une, toute législative, le morcellement illimité du sol par la loi qui régit les héritages; l'autre, toute psychologique: la passion de la terre : passion poussée jusqu'à la fureur, qui est comme la réaction persistante de l'amour-propre rustique contre des siècles d'humiliation et d'oppression. Assez rapprochée de la condition des fermiers, si on l'observe dans ses

hautes couches, la classe des petits propriétaires s'en éloigne par des différences multipliées, à mesure qu'on descend les degrés; et, lorsqu'on arrive aux derniers échelons, l'écart est aussi grand qu'entre l'aisance et la misère. Toutefois, ces particularités, assez marquées pour décider du caractère de la vie qu'ils mènent, des jugements qu'ils portent les uns sur les autres, et des rapports qu'ils entretiennent entre eux, n'ont qu'une légère importance si l'on considère d'ensemble les deux classes, au point de vue de la résultante politique. On voit alors que fermiers et petits propriétaires pèsent à peu près le même poids et penchent dans le même sens. C'est encore la « passion de la terre » qui est ici le grand motenr. Ils se contentent de la suivre d'instinct. Ils ne sont pas républicains, parce qu'une préférence théorique ou une conviction abstraite ne trouvent pas place dans leurs cerveaux. Mais ils ont de la reconnaissance pour une certaine république qui leur a donné, il y a 80 ans, avec l'indépendance civile, la possession du sol. Ces conquêtes, ils tiennent à les conserver, et ils en jouissent avec une passion jalouse, très-prompte à prendre l'alarme. Ils ont horreur de la monarchie légitime (et de tout ce qui sent la monarchie légitime : ancienne aristocratie nobiliaire, haut clergé, etc..) qui leur rappelle uniquement la dîme, les corvées, les exactions et les souffrances d'autrefois. Us la soupçonnent, d'ailleurs, de nourrir encore des arrière-pensées contre la distribution actuelle du sol. En

revanche les démagogues ne leur sont pas sympathiques. Ils redoutent les révolutions parce que tout en les laissant maîtres du sol, elles peuvent, par les désordres qu'elles excitent, les empêcher de le mettre en valeur, et d'en écouler les produits. Ils sont disposés à reconnaître tout gouvernement de nature moyenne qui accepte les résultats économiques et sociaux de la révolution de 1789. Quant aux conséquences politiques, personne ne s'étant chargé jusqu'à présent de les éclairer sur la portée et l'utilité des garanties constitutionnelles, ils en font bon marché.

Voilà l'état d'esprit, le tempérament politique des fermiers et des petits propriétaires ruraux. La différence des provinces, des traditions, des climats et des terres ajoute à ce type des nuances, mais n'en change pas le fond. Sans doute, l'ancien régime n'a pas laissé partout des souvenirs uniformément exécrables. De là, quelqu'inégalité dans la haine que, suivant les souvenirs locaux, on lui a vouée, mais la haine y est toujours. Dans un pays complètement renouvelé par la dévolution, d'ailleurs riche et productif, dans l'Àngoumois, par exemple) les nouveaux maîtres du sol ressemblent exactement au type que nous venons de décrire. Il n'est pas un habitant des campagnes de la Charente qui ne reconnaisse a ce trait ses compatriotes.— Où le sol est ingrat et la vie difficile par exemple dans Ja Champagne, en particulier dans le département de l'Aube), le fermier, comparant le maigre bien qu'il

possède en propre avec le domaine bien plus grand qu'il exploite pour le compte d'un autre, sera porté à concevoir des sentiments d'envie ; et le possesseur d'une terre de médiocre qualité rêvera d'un système de nivellement ou de compensation qui, ne frappant que les hauts sommets, prélèverait sur les grandes propriétés de quoi arrondir les petites, et sur les bonnes terres de quoi compléter le revenu des mauvaises.

Aux environs des grandes villes, et surtout de Paris, le spectacle de toutes les extrémités sociales, en bouleversant l'enchaînement d'idées et d'habitudes sur lequel repose la vie rustique, en jetant, pour ainsi dire, le paysan hors de son orbite, en fait un type particulier qui unit à l'àpreté campagnarde la corruption des grandes centres. L'Etat n'en peut rien attendre de bon .

Les métayers

On voit parfois, dans les contrées montagneuses et peu fertiles du centre, une famille de métayers se succéder de père en fils sur une même culture, sans que la seconde ou même la troisième génération soit plus avancée que la première. Après une vie laborieuse, bornée, souvent le métayer meurt sans rien laisser, ni terre, ni capital. On dirait un être disgracié, né pour peiner. Si son travail cesse, il tombe vite dans la misère. 11 est attaché à la

glèbe par un engagement libre en apparence, forcé, si l'on y regarde de près. Ayant assez à faire de nourrir et de couvrir sa famille, il ne pense pas à faire donner à ses enfants une instruction à laquelle on n'a pas pensé pour lui. L'instruction, à l'entendre, n'est pas faite pour les enfants des métayers. S'ils allaient à l'école, qui donc travaillerait à leur place pour gagner leur vie ? Il faut qu'ils contribuent pour leur quote-part à la subsistance de la famille. Une fois qu'ils sauraient lire, ils ne voudraient plus rester métayers. Ils dédaigneraient peut-être leurs parents, leurs aînés ; ils quitteraient le pays. Le métayer aime d'ailleurs ce pays où il est si misérable. 11 est attaché à ces âpres collines du Limousin, à ces plaines noyées du Berry, à ces rochers du Rouergue. Il se souvient de ses parents et se plaît à vivre où ils ont vécu. Modeste et soumis, défiant de lui-même, il se croit à peine de la même nature que ses maîtres.

Ces prolétaires de l'agriculture , très -nombreux en France, sont un peu moins malheureux dans le Midi (plaine du Languedoc) que dans les pays du centre Berry , Limousin, Auvergne, Haut-Languedoc, Velay, Vivarais, Gôvaudan, etc..

Des hommes qui vivent ainsi, et qui trouvent cette vie naturelle ne sont pas novateurs. Cependant il y a un excès de misère qui pourrait les rendre féroces. Alors ils ne connaîtraient plus de bornes. Mais il n'y a plus dejacquerics de notre temps, et, sous l'ancien régime, il est éton-

nant qu'il n'y en ait pas eu davantage.— Le suffrage universel n'a surpris personne plus que les métayers. Ils votent en général comme leurs maîtres. En présence d'un pareil abaissement de la condition humaine, ce sont les classes élevées qui sont tenues, strictement tenues d'innover en faveur de malheureux incapables de stipuler pour euxmêmes.

Les manœuvre

Il peut se faire qu'une métairie soit trop nombreuse, qu'il s'y trouve plus de bras que de besogne. Elle détache alors un des siens qui s'en va dans quelque exploitation du voisinage compléter le nombre insuffisant des travailleurs. (Test le valet, l'élément nomade des métairies. Sa condition personnelle n'est pas sensiblement différente de celle des métayers eux-mêmes.

Enfin, il y a le manœuvre qui travaille à la journée, sans point fixe et sans attache. Dépourvu généralement de toute instruction, changeant souvent de maître, n'ayant que peu ou point d'épargnes, le manœuvre (ou journalier) est mécontent de sa position, la plus incertaine qui se puisse voir. Il n'est pas môme, comme le métayer, assuré de trouver de l'occupation. Ne faisant que de maigres profits, puisqu'il subit le contre-coup de toutes les variations et de toutes les interruptions du travail agricole, amené à faire sans cesse des comparaisons douloureuses de son sort

avec celui des autres, il a naturellement l'esprit ouvert aux mauvais conseils. Il est la proie des embaucheurs, la dupe des orateurs de cabaret. II est aussi pour les propagateurs des doctrines anti-sociales, un intermédiaire tout trouvé entre le peuple des villes et celui des campagnes.

C'est dans Ja classe des journaliers que se recrutent en partie, par émigration dans les villes, les gens de service des maisons bourgeoises et les ouvriers.

Conclusion

Outre la profession agricole dans ses diverses conditions, le paysan a devant lui plus d'une carrière ouverte. C'est lui qui fournit à l'armée le plus grand nombre de ses soldats, une bonne partie de ses sous-officiers, quelques-uns de ses officiers supérieurs. Nos régiments, dans les grades subalternes, sent tout imprégnés de l'esprit rural. Les bas emplois de l'administration départementale lui sont volontiers confiés. Enfin la grande masse des ouvriers des villes se compose de paysans qui ont quitté les champs pour l'atelier. Avec un premier degré d'instruction, le fils du fermier, du petit propriétaire, échappe à la conscription par le séminaire. Une fois dans le clergé, rien ne l'empêche de s'élever jusqu'à l'épiscopat. L'immense majorité des ecclésiastiques, et bon nombre de hauts dignitaires de l'Église n'ont pas d'autre origine*.—

1. Au moyen âge, les évèques appartenaient, en général, à Taris-

On en pourrait citer d'illustres exemples. — C'est aussi des classes rurales que sortent, outre la masse des ecclésiastiques et des soldats, presque tous les instituteurs, fils de paysans qui reviennent au village avec une faible dose de connaissances, instruire à leur tour les fils d'autres paysans. Le plus souvent ils sont subordonnés eux-mêmes au fils du paysan plus avisé que son père, au lieu de l'envoyer à l'École normale, a poussé au séminaire. Ces deux enfants du même sol reviennent vite à leur point de départ mais comme ils rapportent chacun avec soi un esprit tout dillérent, ils sont, par la force des choses, presque toujours en guerre. Le paysan devenu curé du village a pour lui le château et la bourgeoisie locale. Le paysan devenu instituteur tend à grouper autour de lui les malheureux et les mécontents .

Ainsi, outre les populations qui vivent sur le sol (fermiers, petits propriétaires, métayers, journaliers) c'est à la classe des paysans qu'appartiennent encore presque tous, par leur origine, et en partie par leur tour d'esprit, les domestiques, les ouvriers, les soldats, les prêtres, les instituteurs.

En résumé, le fond de la société française, c'est le

tocratie féodale et à la haute noblesse. Aux xvne et xvin* siècles la plupart étaient d'origine parlementaire. De nos jours, i'épiscopat tend à devenir paysan. (Voir la Franche-Comté d'où sont sortis des évêques, des cardinaux paysans).

paysan ; et dans le paysan, c'est, tout compte fait, l'esprit conservateur qui domine.

Cet esprit, tout passif, ne se trahit guère que par une grande force d'inertie.

Actuellement, il convient aussi de tenir compte de l'impression produite sur ces intelligences un peu courtes par les événements de 1870-1871. Grâce à l'nabileté politique avec laquelle les hommes du parti républicain (surtout en province)] ont mené alors les allaires de la République, il est arrivé que les paysans n'ont senti les n°ets de la guerre qu'après le 4 septembre (1870). Ils ont fait alors ce raisonnement épais que, sous la République, on était bien plus malheureux que sous l'Empire.

g 2. Les classes ouvrières

Infiniment moins nombreux que les paysans, moins bien partagés sous mille rapports, les ouvriers ont cependant, en politique, plus d'influence non-seulement que les classes rurales, mais que toutes les autres. Ces quelques millions de travailleurs, san3 assiette fixe pour la plupart, sans ouverture vers la propriété ou vers les carrières publiques, souvent sans instruction, presque toujours sans épargne, constituent l'élément actif et remuant du suffrage universel. Dans un grand nombre d( circonscriptions urbaines, les ouvriers disposent directe ment, par le lait, des BÎéges au Parlement central, et indi-

rectement dan? une certaine mesure, des portefeuilles ministériels. Les maîtres de la parole se disputent leurs sympathies, et les ambitieux se sentent à leur discrétion. Les gouvernements et les dynasties, qui ont si souvent éprouvé les effets de leur puissance, considèrent leur hostilité comme leur plus grave embarras intérieur et, quand ils se croient sûrs de leur adhésion, ils se moquent du mécontentement des autres classes sociales.

On observe, parmi eux, au point de vue des tendances politiques, deux catégories distinctes :

lo Les ouvriers nomades; 2« Les ouvriers sédentaires.

Les ouvriers nomades

Les ouvriers nomades forment la transition entre le monde des paysans et celui des ouvriers. Ils tiennent de la nature des uns et des autres. La plupart, se recrutent par l'émigration rurale. Tels sont, par exemple, les maçons de Paris. Presque tous originaires de la Marche, ils ne se font ouvriers que dans la pensée de redevenir paysans un jour. Le besoin de s'amasser un petit avoir par un travail mieux rémunéré que celui qu'ils pourraient trouver dans leurs pauvres campagnes, les pousse vers les grandes villes et surtout vers la capitale. Mais ils gardent leur point d'attache au pays natal où ils retournent chaque

année visiter leurs familles. Leur rêve est de revenir se fixer comme petits propriétaires au village, où ils laissent leur femme cultiver un maigre héritage. Un grand nombre, à force d'économie, y parviennent. Trop peu fortunés, malgré leurs efforts, pour assurer à leurs enfants une condition indépendante, et désireux cependant de leur épargner les chances et les fatigues d'une vie aussi pénible que celle dont ils ont l'expérience, ils les poussent volontiers vers la carrière ecclésiastique. La Marche est un d s pays de France où Lé fclei'gê recrute le pin? d'adeptes. On y compte jusqu'à trois petits séminaires : le Dorât, Ajain, Felletln.

Ceux qui appartiennent à cette fraction des classes ouvrières sont généralement conservateurs. Toutefois il faut désormais tenir compte de ce fait que tous ceux qui travaillent à Paris 'et ils y sont en fort grand nombre) se sont trouvé englobés dans les affaires du siège et de la Commune. Leurs habitudes ont été brusquement rompues, et il n'est pas possible que le régime extraordinaire auquel ils ont été soumis durant une si longue période n'ait pas déterminé en eux quelque changement dont on ressentira les effets tôt ou tard.

Parmi les ouvriers qui apportent des campagnes dans les villes l'esprit conservateur, le goût du travail et de l'économie, et qui d'ordinaire y testent fidèles, on peut citer encore ceux qui viennent des montagnes d'Auvergne et de Savoie porteurs d'eau, fumistes, <oinmissionnaii<

ces derniers si renommés pour leur probité). Tous gardent- au fond du cœur le souvenir moralisant du pays natal, et l'ambition d'y retourner avec un pécule. On a pu remarquer que, pendant la Commune, ils s'étaient cachés ou avaient pris la fuite, pour ne pas servir.

Au courant d'émigration qui pousse sans cesse vers les grandes villes une partie des classes rurales, répond dos villes, en sens inverse, un mouvement qui tend à propager dans les campagnes avec quelques-uns des produits de l'industrie manufacturière les idées et les passions qui ont cours dans les ateliers et les fabriques. L'instrument de cet échange est le colporteur C'est par lui que l'esprit des classes ouvrières pénètre parfois jusque dans les campa gnes les plus reculées. Mais, en général, son influence ne dépasse guère la banlieue.

Les ouvriers sédentaires

Ceux-là sont depuis longtemps fixés dans les villes, où leur éducation s'est faite. On voit parmi eux toutes les variétés de la condition ouvrière.

Les uns, au milieu du bruit assourdissant et de l'atmosphère malsaine d'une usine, sont occupés à tarauder ou à polir la millième partie d'une machine. Une pièce terminée, ils en reçoivent immédiatement une autre, toute pareille à la première, qui leur est livrée dans le même état pour recevoir la même façon, et ainsi de suite à l'infini. Ils en

expédient ainsi des centaines par jour, toutes identiques. On les a pris pour tarauder ou pour polir, comme d'autres pour ébaucher, et de leur vie, ils risquent de ne faire autre chose. A cette besogne machinale, comparable par sa monotonie et sa morosité à quelques-uns des supplices de l'enfer mythologique, leur caractère s'aigrit, leur intelligence s'assoupit, leur curiosité s'éteint. Ils tombent audessous de la condition humaine. D'autres, victimes des progrès de l'art industriel, contractent des infirmités précoces dans des laboratoires où l'air est empoisonné par les émanations de produits toxiques. D'autres, après neuf ou dix heures d'un travail musculaire qui les épuise, sortent le soir de l'arrière-boutique ou de l'atelier, tout en sueur, l'œil éteint, la figure hâve, incapables de quoi que ce soit jusqu'au lendemain, sauf de boire, de manger et de dormir.

A une autre extrémité de l'échelle, oq trouve les ouvriers d'élite, appliqués à des ouvrages qui demandent avec un certain degré d'instruction et même de culture intellectuelle, des qualités peu communes : le sentiment de l'art, l'instinct de combinaison et d'appropriation, une dextérité spirituelle et inventive, une aptitude souvent extraordinaire à saisir des rapprochements lointains, a relever de simples objets de consommation usuellepar je ne sais quel le tournure esthétique, quelle expression de distinction sociale qu'ils réussissent à leur communiquer. La Commune avait mis en fuite cette aristocratie des classes ouvrières.

LES CLASSES OUVRIERES IVl

préservée de la contagion par ses goûts délicats, par ses sentiments relevés; tandis qu'elle avait, en partie, entraîné, sans qu'ils eussent bien nettement conscience de leur faute, les travailleurs qui, d'ordinaire, n'ont pas le loisir de songer à la politique.

Le monde du travail manuel a aussi ses beaux esprits, ses novateurs, ses philosophes, qui traitent ex professo des matières sociales et politiques : ce sont les ouvriers clubistes. Ils se recrutent surtout parmi les typographes et les mécaniciens. Les premiers, en maniant sans cesse les signes matériels de la pensée, et en s'assimilant par bribes ce qu'ils impriment, arrivent aisément à se croire des penseurs; les autres, comparant leurs connaissances élémentaires à l'ignorance du plus grand nombre, passent, dans leur propre esprit, au rang d'ingénieurs. Ces deux catégories ont fourni à la Commune un grand nombre de ses magistrats subalternes. La part faite à quelques catégories spéciales, la grande masse des ouvriers est franchement révolutionnaire.

On doit le reconnaître, la classe ouvrière est, de toutes, la plus maltraitée. C'est celle qui a tout ensemble le plus d'entraves et le moins de débouchés. On a vu combien de carrières s'ouvrent au choix du paysan. Celui qui est né ouvrier reste ouvrier, meurt ouvrier. Le premier obstacle lui vient de lui-même. Il lui manque l'instruction et l'éducation, plus nécessaires encore à la ville qu'aux

champs. — À qui la faute? — Il est sujet à l'ivrognerie, à

A n A L Y S E DE LA F R A N C E

la paresse: il ajoute au repos du dimanche celui du lundi, parfois du mardi et iftêffié du mercredi. Quel que soit son salaire, faible ou élevé, il le dépense et ne pratique pas l'épargne. Mais croit-on que ces vices ne tiennent pas eu partie à sa conviction intime et bien arrêtée que, quoi qu'il fasse, il ne saurait s'élever au-dessus de sa condition ? Ce qui moralise le paysan, c'est, avec le contentement relatif du présent, l'espérance d'un meilleur avenir. Le paysan gravit lentement les degrés de la hiérarchie sociale. La meilleure conduite, le travail le plus régulier ne donnent pas à l'ouvrier la faculté de franchir la distance qui le sépare du capitaliste. Une des issues par où. se donnent jour tant de petites ambitions campagnardes, la carrière ecclésiastique, est. pour ainsi dire, interdite à l'ou- Yrier par \c^ idées qui, à défaut d'un système d'instruction sérieux , le circonviennent dès son enfance dans les villes et les faubourgs. On sait que l'ouvrier pieux est une rareté peu appréciée de ses camarades. Dans Tannée, quand la conscription l'y jette, les habitudes d'indiscipline qu'il a sucées avec le lait, lui ôtent que toute chance d'avancement. Quelques-uns, a force d'économie, plus souvent par héritage, finissent par possède* un petit pécule. Ils peuvent alors se faire entrepreneurs. C'est l'extrême limite de leur horizon. Pas entrepreneur, voilà pour l'ouvrier la seule et unique forme de l'émancipation sociale. Si l'on songe que cette . la plus déshéritée, est en même temps la plus

adulée par les rhéteurs et les démagogues, de sorte que son amour-propre est sans cesse exalté, et ses passions attisées, tandis que son corps et son esprit ne cessent de souffrir, faut-il s'étonner que ses opinion- sfc résument si souvent dans un parti pris désespéré contre 1 ordre social ?

Le vieux système des maîtrises et des jurandes qui, de même que les autres pièces de notre ancien mécanisme social, avait cessé, à partir d'une certaine époque, de se transformer progressivement, a été détruit en bloc par la Révolution de-1789, sans que, sur cette table rase, aucune institution ait été fondée pour régler les rapports des ouvriers entre eux, garantir leur situation personnelle, et fixef a chacune des branches du travail les conditions et les limites de sa compétence professionnelle. La loi de l'offre et de la demande avec ses brusques écarts est ainsi devenue, sans contrepoids et sans amortissement, le régulateur unique de la condition matérielle et morale des ouvriers. Restés sans organisation et sans défense, au moment même où leur nombre s'augmentait par l'accroissement du travail, ils n'ont puis vu dans la société moderne qu'un engrenage de fer dont les dents, pour ainsi dire, leur entraient dans la chair. N'étant plus groupés par métiers, en vue du perfectionnement technique de la main d'oeuvre et de l'amélioration graduelle de leur sort. ils se sont coalisés entre ouvriers de toute provenance, de tout pays de toute langue, pour un vaste antagonisme

social. Ainsi est née l'Association internationale des Travailleur?.

Peu redoutable dans les pays où il y a, comme en Angleterre, une organisation nationale des classes laborieuses {Trad es-Unions), l'Internationale agit comme une cause puissante de désagrégation dans les sociétés, où l'ouvrier. ayant perdu l'idée de patrie, n'est plus qu'un soldat de la grande armée cosmopolite de la Révolution. Tel est malheureusement le cas de la France. On l'a bien vu pendant la Commune : pour les insurgés, l'ennemi c'était le Versaillais, et non le Prussien. L'Internationale serait encore plus à craindre, et son programme deviendrait pour les masses fanatiques un nouvel Alcoran, si le plus souvent elle ne tombait elle-même sous la coupe d'aigrefins qui n'appartiennent pas à la classe ouvrière, mais à qui cette classe se trouve livrée par son ignorance et sa violence. Ce sont des étudiants dévoyés, des bourgeois déclassés qui exploitent et qui énervent l'Internationale. Ils la font balbutier au lieu de la laisser librement pousser son cri. A Ja masse crédule ils prouvent leurs convictions, en fusillant leurs créanciers, leurs ennemis personnels, ou même le premier venu, et ils gardent pour eux l'argent et les places, en faisant des ouvriers leur chair à canon.

Il y a là une question à résoudre dont on ne viendra à bout ni par la force armée, ni par la force légale.

g 3. Les classes bourgeoises

La bourgeoisie qui, sous l'ancien régime, était par le travail et l'instruction, l'élément vital de l'Etat, est née du commerce, dans les villes. Aujourd'hui encore, elle se compose, en majeure partie, de commerçants qui rentrent tous, malgré la variété des situations personnelles, dans l'une ou l'autre de ces trois catégories :

1° Les boutiquiers;

2° Les manufacturiers-négociants;

?>o Les banquiers, les gens de Bourse et de finance.

Les boutiquiers

Les boutiquiers forment la transition entre les classes ouvrières et les classes bourgeoises. Issus généralement du peuple, ils se lient volontiers avec lui, surtout dans les grandes villes, où, à tous les degrés de l'échelle sociale, chacun se tient moins sur son quant-à-soi. C'est en voisinant que ces relations s'établissent. Vers la fin du jour, le boutiquier aime à tenir séance sur le seuil de sa porte. Son cercle se compose d'ouvriers aussi bien que de boutiquiers. Pour peu qu'il y ait un événement, tous accourent, et l'espace, compris entre la porte et les deux comptoirs, est transformé en une petite parlotte où se débitent les

bruits de ville, où se grossissent les nouvelles, où s'échangent les idées, les malices, et souvent les âneries. C'est là que s'approvisionne tout le petit monde du quartier. Sous l'ancien régime, la condition du boutiquier était, à certains égards", plus relevée qu'aujourd'hui. Il avait une clientèle fixe, composée en partie de personnes de qualité, fidèles, de père en fils, à la même enseigne, et dont les visites suivies, en faisant naître un commencement de relations, tournaient à la longue à un patronage bienveillant sur le petit marchand et sur sa famille. Le jeune Caron de Beaumarchais fut ainsi élevé, et fort bien élevé, dans une arrière-boutique de la rue Saint-Denis, où il prit le goût des lettres, et où ses premiers traits d'esprit eurent des appréciateurs. Ce petit bon côté d'un régime qui en avait tant de mauvais a disparu avec lui. Le boutiquier s'est émancipé, et a perdu en comme il faut ce qu'il a gagné en indépendance. On observe en lui un contraste qui est bien français. Il est asservi à ses petits profits, et pourtant, il aime le changement, qui risque de les troubler. Fixé à son comptoir, n'ayant ni le moyen, ni le temps, ni le goût de voyager, il aime ïvs nouveautés qui viennent à lui toutes seules; il ne hait pas qu'il s'y mêle un élément pathétique, tragique même.

Les révolutions, qui sont les drames de la rue, lui four t des distractions et des émotions. Mais il s'en fatigue vite. Il les lui faudrait fréquentes, courtes et anodines. Le boutiquier lit les petits journaux, et ceux qui épicent

la politique, qui en font un roman : le Figaro, quand il est dégoûté des émeutes, le Rappel quand les émeutes se font trop attendre. La loi du cens électoral de 1830 avait compris les boutiquiers, en tant que patentés, dans le pays iégal. On a vu. en 1 8 ï 8, quel cas ces aristocrates d'un nouveau genre faisaient de leurs privilèges politiques. Au 4 septembre ! 870, quand on pouvait presque entendre dans l'éloiguement le galop des chevaux prussiens, le boutiquier prenait plaisir à décrocher les armoiries impériales que, la veille encore, il était fier d'étaler sur son enseigne. 11 croyait la patrie sauvée par cet abattis. Ensuite il a voulu remplacer à lui seul l'armée prisonnière en Allemagne. La garde nationale a été sa poésie, sa chevalerie. Il a souffert héroïquement. II a crié.: « guerre à outrance! » Il a contribué puissamment au succès de l'insurrection du 1 8 mars (1871, non seulement parce que la loi sur les échéances, en le menaçant d'une faillite personnelle, le rendait fort indifférent a la faillite sociale, mais parce qu'il comptait sur « du nouveau, » et rêvait je ne sais quelle revanche. Nous l'avons entendu crier alors : « Il fallait cela! » En pleine Commune, il disait : « Versailles et la Commune ne valent pas mieux l'un que l'autre. » Six semaines après, quand les Tuileries fumaient encore : « Il était temps que cela finit. » Et quinze jours plus tard : « Il est vraiment temps qu'on lève l'état de cria variés, dont le plus enthousiaste a été à un certain jour : « vive Trochtl ! » étaient exactement les

mêmes dans la classe insignifiante partout ailleurs, mais importante à Paris, des portiers.

Aujourd'hui, regrettant la mise en scène des grandes fêtes publiques et des illuminations d'autrefois, animé de plus contre Versailles d'un sentiment de jalousie mercantile, il s'écrie quelquefois : « Les affaires allaient mieux sous Bonaparte, » prêt à s'arracher les cheveux si Bonaparte pouvait revenir. — Le type gracieux de cette catégorie sociale, c'est le petit marchand des beaux quartiers, le fournisseur du beau monde : le boutiquier gentleman. Celui-là a une tenue soignée, des manières distinguées, l'allure mondaine. Il vit bien, va à Vichy ou à Trouville, dans la saison; et s'il a un fils, lui donne un bon tailleur, lui fait apprendre l'équitation, écourte ses études, et le met à quinze ans dans sa boutique.

Les manufacturiers-négociants

Voici une catégorie sociale importante par le nombre et par la fortune. Elle pourrait jouer un rôle considérable dans l'État.

Dans d'autres pays (Italie, Flandres, Allemagne, au moyen-âge; Pays-Las au xyf siècle, Angleterre au xviie), elle a été la classe progressive et politique par excellence. Qu'est-elle actuellement en France, et qu'en peut-on attendre?

Le manufacturier-négociant a le sens de ses affaires.

Malheureusement, son esprit pratique s'arrête aux limites de son industrie personnelle. Il ne veut rien comprendre aux intérêts publics, ni surtout s'en mêler. S'il a une opinion politique, ce n'est pas en tant que manufacturier-négociant : c'est pour quelque raison particulière. Son opinion alors est l'écho de ce qu'il entend dire à quelque personnage influent qui lui veut du bien, qui lui en fait, et dont il épouse, sans marchander, tous les avis : ou bien elle tient de famille : elle vient de ce que luimême, ou son père, ou son oncle, ou son frère, remplit ou a rempli, sous quelqu'un de nos gouvernements éphémères, une charge élective ou officielle dont la gloriole, primant toute considération et étouffant toute réflexion, fait de lui et des siens, quelquefois pendant plusieurs générations, des jacobins, des légitimistes, des bonapartistes, etc..

Il y a encore le manufacturier-négociant qui délègue sa maison de commerce à un commis, pour faire de la politique au cercle ou à l'estaminet. Mais loin d'apporter à l'examen et à la critique .'des affaires publiques une dose d'expérience pratique puisée dans le maniement de ses propres affaires, il ne se mêle généralement de celles de l'État que parce qu'il ne sait pas faire les siennes, ou parce qu'il les dédaigne, ou parce qu'il est sous le coup de quelqu'une de ces révolutions domestiques qui ont nom : déposition de bilan, faillite, etc.. Aussi est-il révolutionnaire, connu pour tel, mal noté chez son banquier,

et mal vu de ses confrères. Au fond, e-'ëst un journaliste ou un avocat égaré dans le commerce.

Le plus souvent le manufacturier-négociant professe le dédaiuet l'inintelligence de la politique. Il dit de l'air d'un homme sérieux a qui l'on viendrait parler bagatelles: «Je ne m'occupe pas de politique! » Le décorum bourgeois lui défend de mettre le pied sur ce terrain glissant et mal fréquenté. « C'est bon, dit-il, pour les ambitieux, pour les intrigants, pour les journalistes! » Ce préjugé est cause que tout en contribuant par son travail à la fortune du pays, il ne contribue nullement à sa direction. Il est gouverneparlepremiervenu.il n'a pas voix au chapitre. Le Gouvernement compte sur lui pour le rendement des impôts, mais ne compte pas avec lui. D'autre part, on n'est pas si ignorant, sans être un peu badaud. Avec son horreur de la politique, le manufacturier-négociant est sujet aux bévues les plus étranges. Il s'enthousiasme pour les acteurs grimés de la comédie politique. Il est la dupe des phraseurs. Sous la Restauration et la monarchie de Juillet, il admirait la politique polonaise, irlandaise, italienne, hongroise, tout, excepté française, de M. Mauguin. Il a battu des mains quand JVx-Knij'creur a fait tout ce qu'avait demandé M. Mauguin. Il a été lier deg lauriers de Sollérino. Il a illuminé pour la cession de la Vénétie.

La classe manufacturière est en relations continuclle? avee la classe ouYriére, dont la pins grande partie tra-

vaille sous ses ordres. On pourrait tout attendre de sa dextérité et de son humanité, de même que tout est à craindre de sa maladresse et de sa dureté. Souvent aussi, sa propre condition, dépourvue de stabilité et d'ampleur, ne lui permet pas de s'élever jusqu'au sentiment d'une mission sociale à remplir. Sans cesse dérouté dans ses transactions par les revirements et (es surprises de Gouvernements qui se succèdent pour se contredire, qui n ont aucune suite dans leur propre politique, qui ne font pas à l'intérêt des classes commerçantes plus de part que ces classes ne s'avisent elles-mêmes d'en réclamer, le manufacturiernégociant a l'esprit tendu sur ses bénéfices, et craint toujours de perdre. Apre à faire sa fortune, il est rarement en état d'en faire usage, et ne se permet de dépenses que celles qui, par une ostentation intéressée, le font supposer plus riche qu'il n'est, et soutiennent son crédit. Son luxe est une réclame. De là, la nature de son luxe.

De toutes ces dispositions résulte, en somme, un tempérament passif, où domine, sur un fond d'indifférence versatile, une tendance réactionnaire.

Les banquiers, les gens de Bourse et de finance

Le banquier proprement dit, et ses dérivés, l'agent de change, 'homme de bourse forment la tète de la bourgeoisie commerçante. Ils l'ignoreraient, que tout le monde se chargerait de le leur apprendre. Le préjugé qui, dans chaque

profession, porte les hommes qui en font partie à croire qu'elle est la première de toutes, est, dans celle-ci, singulièrement encouragé parla cou nivence des autres. Il est, déplus, ratifié parla condescendance besogneuse de ces parvenus d'un nouveau genre, les gouvernements modernes de la France, qui, d'ordinaire insolents et violents quand ils sont issus d'un coup d'Etat, brutalement justiciers, quand ils sont nés d'une Révolution, sont toujours paternels et polis pour les gens de finance. Frappé lui-même de l'importance universellement reconnue de l'argent, le banquier, qui en est le détenteur, est naturellement entraîné à considérer la richesse acquise comme la seule force sociale, et le degré de richesse acquise comme la vraie marque du rang de chacun dans la hiérarchie sociale. Dans un temps où l'argent est le rémunérateur universel du travail, la possession de l'argent est, à l'entendre, le signe évident, le critérium du succès obtenu par le travail, et le succès lui-même ne peut résulter que d'un bon jugement porté sur toutes les occasions que l'on a d'agir. Ainsi les plus riches sont, à coup sur, les plus sages, les plus intelligents.

Ce raisonnement n'a qu'un tort : c'est de tenir aucun compte de l'état général, du tempérament (qui peut être sain ou malsain; du corps social. Or, c'est cl1 tempérament qui décide, en définitive, si le succès s'obtient par les bons ou par les mauvais moyens. Dans une société parfaite, le succès serait le signe infaillible de la supé-

riorité, et si l'argent, dans une telle société, continuait a être la marque du succès, la mesure que chacun en aurait serait l'expression exacte de sa valeur *. Mais qui ne sait qu'il y a des sociétés où les défauts et les vices servent autant au succès que les qualités, où les qualités nuisent même, si elles sont d'un ordre relevé et supérieur ? Quand la médiocrité d'esprit, la légèreté morale, la pauvreté intellectuelle sont le caractère dominant d'une nation, le succès et la richesse qui en est le signe indiquent non pas la valeur d'un homme, mais le degré de concordance entre sa manière de faire, et la donnée générale qui prévaut, entre sa vie individuelle et la vie générale. Il est de son temps, voila qui est certain. Mais ce temps peut être fort mauvais, et le succès attesté par la fortune n'est plus alors que la marque d'une ressemblance personnelle aux traits généraux de la décadence. 11 suffit, quand un peuple en est arrivé a ce point, d'un simple choc entre lui et un autre peuple pour déterminer, au milieu de l'infatuation nationale, un effondrement d'autant

1. C'est bien là l'idée qui tend de plus en plus à subjuguer l'esprit public en Angleterre. Dans son discours du 3 avril 187 2, M. Disraeli, pour démontrer la nécessité de la Chambre des Lords, s>st placé à un point de vue uniquement ploutoeratique. L'esprit ploutocratique est, sms doute, moins dangereux dans une nation aristocratique, surtout quand cette nation a la vitalité de l'Angleterre, que dans une démocratie, mais il n'en agit pas moins là aussi bien qu'ailleurs, comme un puissant corrosif. Puisie l'Angleterre ne jamais en faire l'expérience!

plus inexplicable pour les simples particuliers qu'ils doivent leur fortune aux mêmes causes qui ont perdu l'État.

On voit s'il y a à rabattre de la théorie suivant laquelle la richesse acquise serait le principal élément du classement social.

En matière politique, les banquiers, les gens de bourse et de finance se règlent par leurs chances de gain. Ils ont une préférence naturelle pour tout gouvernement qui, sans troubler la paix au-debors, exercerait à l'intérieur une compression assez forte pour empêcher, non-seulement toute agitation populaire, mais tout mouvement intellectuel.

Ils ont connu la douceur de ce régime dans les premières années de l'Empire (1852-1858;. Ea Bourse a eu alors son âge d'or. Depuis, l'expérience leur a démontré que si les gouvernements soucieux de rester en paix avec l'Europe avaient en général l'inconvénient de comporter, a l'intérieur, un certain degré d'agitation intellectuelle et politique, les gouvernements assez forts pour garantir le silence absolu et l'immobilité au-dedans, avaient le tort d'être turbulents à l'extérieur, et de faire venir, pour ainsi dire, de L'étranger, des catastrophes bien plus désastreuses encore que les désordres intérieurs. Aussi, ne pouvant jamais obtenir que la moitié de ce qu'ils désirent, ils sont actuellement fort embarrassés.

Par leur luxe trop alliché, par les désordres domesti-

gues qui, moins rares peut-être parmi eux que dans les autres classes bourgeoises, sont de plus, par égard pour la situation importante qu'ils occupent dans la société, rapportés et commentés en détail par les journaux: les gens de finance ont, sans s'en douter, le malheur d'aiguillonner les convoitises des masses laborieuses, peu capables de comprendre que de grandes fortunes puissent être rapidement et légitimement acquises, sans -rande peine apparente. Jugeant de l'ensemble des classes bourgeoises par quelques types, qui, pour être les plus en saillie, ne sont pas les plus répandus, elles en arrivent à les envelopper toutes dans un même sentiment d'inimitié et d'envie. Cette confusion a certainement été une des nombreuses causes qui ont donné aux rancunes populaires, dans les derniers événements, un caractère particulier d'exaspération et d'acharnement. Sans doute, dans une nation aristocratique, les grandes fortunes patrimoniales brillent d'un éclat bien autrement écrasant que le clinquant de nos gens de finance. Mais, outre que l'esprit public y est plus façonné aux apparences de l'inégalité sociale, ces mêmes fortunes qui subviennent aux frais d'immenses domaines, de régiments de laquais, d'écuries monumentales, créent ou soutiennent aussi, au vu et au su du peuple, nombre d'établissements utiles au peuple, écoles, crèches, hôpitaux, fondations de tous genres.

oli ANALYSE DE LA FRANCE

Les classes bourgeoises dans les professions intellectuelles

Si la majeure partie des classes bourgeoises restreint son ambition aux profits du commerce et de la banque, demeurant ainsi fidèle à ses premières origines historiques, à sa première condition, une autre partie, adonnée par profession aux travaux de l'esprit, perpétue encore parmi nous une tradition qui a commencé avec les légistes du xine siècle et les lettrés du xvi». Elle comprend :

1° Les jurisconsultes;

2° Les publicistes;

3° Les hommes d'enseignement et de science.

Les jurisconsultes

Héritiers directs des anciens légistes, les jurisconsultes brillent moins de nos jours par la science théorique du droit, abandonnée surtout aux professeurs, que par les services pratiques qu'ils rendent à la société en qualité d'avocats, déjuges, de notaires, d'avoués. C'est le monde du Palais et de l'ancien Ghâtelet. On y trouve des caractères indépendants, des convictions désintéressées , des talents extraordinaires, dont L'éclat rejaillit sur la corporation. Cependant, toute part faite à ces illustrations de pre-

mier ordre, c'est le scepticisme politique qu'on voit généralement dominer dans cette classe. Sans doute l'esprit même de leur profession, la liberté de leur langage, quelquefois le goût des lettres les porte d'instinct, les avocats surtout, vers ce libéralisme classique, dont ils ont pris le goût au collège dans les études qui sont, en France, le fond de l'instruction secondaire. Mais bien des motifs les poussent dans une autre voie : l'intérêt de leur situation personnelle; le vague sentiment que plusieurs des fonctions qu'ils remplissent à titre officiel doivent, quelque jour, si la démocratie et la science parviennent jamais à s'entendre, rentrer dans les attributions générales de chaque citoyen, ou être conférées à l'élection; enfin le souci même de leur fortune à laquelle ils doivent, autant qu'à leur savoir, l'entrée de leur carrière ou l'achat de leur charge. Ils n'échappent pas à cet esprit de crainte et de réaction qui a saisi toutes les classes qui possèdent, depuis que la démocratie révolutionnaire a pris un caractère menaçant. C'est une tradition en France, surtout depuis* l'établissement du régime parlementaire, que de cette classe sortent la plupart des hommes politiques et des administrateurs du pays. C'est elle aussi qui fournit, dans ses rangs inférieurs et besogneux, le plus d'agitateurs, de rhéteurs, de démagogues, qui rêvent de jouer, dans une société renouvelée à leur usage, le rôle dont s'emparent, dans la société actuelle, leurs confrères plus sages ou plus

favorisés.

31'l ANALYSE DE LA FRANCE

Les Publicistes

Les premiers de tous sont les économistes, qui, en appliquant aux phénomènes de la vie quotidienne des peuples la méthode d'observation et d'analyse, poussent en avant les sciences politiques et sociales, et contribuent directement à l'amélioration de Ja condition humaine, quand, toutefois, ils ne troublent pas la société par des rêves creux, par des systèmes conçus, en dehors de la réalité vivante, dans un esprit qu'ils croient scientifique parce qu'il est mathématique, là oh la mathématique n'a que faire.

Les plus lus parmi les publicistes sont les journalistes politiques. Ce sont les prédicateurs quotidiensdes partis. On conçoit qu'une nation instruite cherche uniquement dans ses journaux des informations authentiques et des analyses impartiales. La tâche du journaliste, alors, est surtout historique et critique. Mais de même qu'on verra prospérer la profession d'avocat en France, tant que l'enseignement du droit sera exclusivement réservé aux candidats à certaines carrières, il y aura aussi, tant que les éléments de la science politique ne seront pas vulgarisés, de s journalistes prédicants pour administrer l'opinion publique, comme il y a un clergé, dans les divers cultes, pour administrer religion. Chacun des principaux journaux politiques représente une entreprise particulière de conversion du pays

à l'opinion d'un parti ou d'une coterie. Il y en a bien près d'une Vingtaine, si l'on compte les nuances qui ont chacune leur organe : légitimiste pur, légitimiste parlementaire, légitimiste fusionniste, clérical pur, clérical parlementaire, clérical bonapartiste, etc., etc.. Aucun de ces partis n'existant dans le pays proprement dit, on a le spectacle d'une nation sollicitée sans cesse de se ranger d'un avis qui lui est antipathique ou incompréhensible, et nullement aidée, totalement entravée même dans la tâche d'exprimer son Véritable avis, ou de s'en former un en connaissance de cause. Il n'y aura de véritable opinion publique en France que le jour où la France aura été mise en état, par l'instruction, de penser et de dire ce qu'elle pense. Alors les journaux seront ses organes, au lieu â'êtré ses prédicateurs. Jusque-là il n'y aura que les tendances particulières de chaque groupe social, souvent impuissantes, par suite de l'ignorance qui règne dans le pays, à s'exprimer en langage articulé, mais capables de renverser tout ce qui voudrait leur faire violence: par conséquent, plus importantes à connaître et à étudier pour un homme d'État, que tout le gazouillis que les partis font à la surface.

Il y a dans le journalisme politique des hommes de premier ordre qui contribuent, dans une certaine mesure, à l'éducation politique du pays; mais qui l'avanceraient singulièrement si, au lieu de condescendre à se faire les interprètes, les porte-voix des partis, ils voulaient se

placer au point de vue indépendant et transcendant de la science, pour créer une opinion publique impartiale. Malheureusement ceux qui seraient capables de cet effort ne daignent pas parler au peuple : et ceux qui savent lui parler ajoutent leurs préjugés à son ignorance. Une grande nation végète ainsi, livrée à elle-même ou à ses flatteurs.

Au groupe des publicistes se rattache'une famille nombreuse d'écrivains, chroniqueurs, romanciers, feuilletonistes, nouvellistes, qu'on pourrait tous comprendre, soit qu'ils se bornent aux lettres, soit qu'ils abordent la politique, sous le nom tfactualistes. Ils ont beaucoup d'esprit, avec quoi ils amusent le public : ce sont eux qui ont le plus d'iufluence sur le peuple et sur les boutiquiers que rebuteraient, dans leur état présent d'instruction, des lectures plus sérieuses, et qu'attire, en outre, le bas prix de ces productions. Le véritable enseignement populaire n'existant pas, le peuple en est réduit, pour se nourrir l'esprit, à la partie la plus légère et la plus creuse do la littérature des classes moyennes et supérieures. Tandis qu'en Allemagne l'esprit scientifique, en Angleterre l'esprit politique descendent sans ces?e des hautes classes sociales dans les plus basses, en France, le rapprochement des classes s'opère sur le terrain des commérages, des anas et des gaudrioles. C'est la seule lecture qu'aient de commune ensemble les domestiques et leurs maîtres, les employés et leurs chefs, les soldats et leurs, officiers, les

ouvriers et leurs patron^. Voilà le lien intellectuel de la nation!

Les hommes d'enseignement et de science

Comme les instituteurs qui sortent des classes rurales pour revenir ensuite parmi elles donner l'instruction primaire aux enfants des campagnes, les hommes qui distribuent l'enseignement secondaire et supérieur, les professeurs, sortis d'ordinaire de la bourgeoisie, y restent pour l'élever et l'instruire. Us se recrutent en général dans des familles peu fortunées ou ayant perdu leur fortune, et appartenant soit au professorat lui-même, soit à la classe des manufacturiers négociants ou à celle des boutiquiers, soit encore aux rangs moyens de l'administration civile. L'école normale supérieure qui est la pépinière du professorat, passe à bon droit pour la première de toutes les écoles françaises.

Le professorat lui-même n'est accessible qu'à ceux qui ont réussi dans des concours d'une difficulté supérieure à tout ce qu'on voit d'analogue dans les rares carrières organisées d'après le même type. Dans la vie usuelle, tout le monde reconnaît que les professeurs possèdent une instruction, une culture d'esprit bien plus avancées que celles des autres groupes de la société. D'autre part, personne ne conteste que leur caractère

général de droiture désintéressée, d'honnêteté rigide, leur

318 ANALYSE DE LA FlfÀNdË

ctèe des titres particuliers à l'estime publique. Et pourtant, en dépit de toutes ces causes d'influence, le champ d'action de cette catégorie sociale, qui se trouve en Allemagne à la tête du mouvement politique, est en France ou très-restreint ou nul. Sans doute le peu de fortune qu'ils possèdent, la rémunération insuffisante que leur alloue l'État 'insuffisante pour les simples exigences de la tenue sociale, à plus forte raison poi.r la satisfaction des besoins de l'esprit et de la science : voyages, achat de livres, abonnements aux publications savantes, etc., enfin l'e\ • matérielle auquel ils sont assu-

jettis, contribuent à donner le rôle le plus effacé dans l'État à des hommes qui pourraient beaucoup pour l'État.

Mais la vraie cause de la situation si différente qui leur it<- en Allemagne et en France tient à la différence même de l'idée qu'on se fait de l'instruction dansées deux pays. En Allemagne, la société, le gouvernement, lacivilisation entière étant imprégnés de l'esprit de la science, les professeurs, dont renselgflemënt Lui-même est plus scientique que partout ailleurs, apparaissent comme les dispensateurs de l'esprit général qui anime toutes les fli De la le rang élevé, duminant, qu'ifs tiennent dans l'opinion. En France, sans méeônflaifre a priôfi la pmssuirr de l'instruciion pour einain iper l'intelligence, et la mettre en état de chercher par elle-même la vérité dans tous 'es ordres de eounaissaiH -es, on ne lui demande guère,

LES CLASSES feOÙRGÈOlSÉS HOTtS DT" COMMERCE 319

en pratique, que d'orner la tnémcrire et de façonner l'imn.sfi nation des jetlnes £ûhé de manière à les rendre aptes à vivre au milieu de leurs semblables, et à leur plaire. Le professeur n'est plus, dès lors, que l'homme chargé de dégrossir l'adolescence dans sa période désagréable et difficile. Sous ce rapport, nous n'avons pas sensiblement dépassé la notion de ce qu'au xvne siècle on appelait : « la politesse. » On peut même remarquer que la démocratie ayant eu surtout pour résultat, jusqu'à présent, d'abaisser [fi niveau des manières sans élargir les intelligences, il est arrivé, l'éducation étant moins nécessaire qu'autrefois pour avancer dans le monde, et la culture scientifique ne l'étant pas davantage. que la tache du professeur a plutôt perdu que gagné en importance.

Jurisconsultes, publicistes, hommes d'enseignement et de science, ces trois catégories1 de là bourgeoisie non commerçante sont celles qui possèdent, en somme, l'influence intellectuelle. Mais nous venons de voir que le

i. Au classement que nous faisons, échappent nécessairement ceux qui, toujours libres d'exercer une influence personne-Ile, comme les ingénieurs, les arlistes, les médecins, les naturalistes

l'hématiciens, -les architectes etc.... ne constituent j catégories sociales a^sez nombreuse et a gisez fii< s pour être animées, m politique, d'un esprit caractéristique et durable. L'armée et L'administration, dans lesquelles figurent nombre de bour, ont I-jur esprit particulier, en tant que corps hiérarchiques, non eu tant que classes sociales.

plus souvent elles l'exercent mal, ou ne peuvent pas du tout l'exercer. Par suite même de l'organisation de la société française, les avocats sont, pour ainsi dire, condamnés à accaparer toutes les fonctions politiques, où ils portent trop souvent, avec leur facilité de parole et leur connaissance de l'engrenage matériel de la vie et des affaires, le charlatanisme oratoire, le scepticisme superficiel, le goût de la sophistique, l'indifférence à l'égard du vrai, le défaut de méthode et de conscience., et des préoccupations d'amour-propre ou d'intérêt qui ne sont pas combattues par une assez haute culture scientifique et morale. Les publicistes ne peuvent arriver aux affaires que portés par un parti, auquel ils sont tenus, en revanche, d'asservir leur pensée et leur plume. Tous les partis étant dans le faux, et la France n'ayant d'autre chance de salut que de leur échapper à tous pour recouvrer la possession d'elle-même, les publicistes qui remplissent le mieux leur mission sont évidemment ceux qui n'appartiennent à aucun parti, qui pratiquent la Bcience impartiale et désintéressée. Mais ce sont aussi les mieux assurés de ne jamais mettre la main à la gestion de l'État. Quant aux processeurs, aux savants, aux penseurs, ils sont dans l'impossibilité de contribuer à la direction des affaires, ou de conseiller utilement les hommes qui les dirigent. Ceux mêmes qui sont admis a l'Institut, se sentent si faibles, si petits dans l'État, si peu entourés, si peu soutenus par l'opinion publique, qu'ils éprouvent le

besoin de se fortifier (on dirait ailleurs s'affaiblir) par l'adjonction d'éléments fort peu scientifiques ou fort peu littéraires. Exclus de la politique, les hommes de science n'osent pas même se réserver entièrement l'Institut. Ils forment une classe timide qui semble avoir pour ambition de se faire, à force d'effacement, supporter dans un pays où l'étude n'est pas considérée comme une condition sociale, où la science compte peu quand elle n'est pas suspecte, où l'intelligence est plus redoutée, encore qu'estimée.

Il y aurait injustice, avouons-le, à ne pas marquer ici la part de responsabilité qui revient, dans cet état de choses, à nos gouvernements successifs. Sous le despotisme, le caprice du maître se porte, au hasard, sur des créatures. Sous le régime parlementaire, nos hommes d'État sont comme perdus dans une forêt de préjugés, de faux scrupules, de formules, de conventions, qui étouffent en eux le discernement, et leur dictent des choix fondés sur des riens, sur des considérations de parti ou de coterie, sur la fortune réelle ou supposée des gens, sur leur tournure, sur leur train de maison, sur leurs alliances, sur tout ce qu'on appelle « leur situation sociale. » Au lieu du bien public, c'est le formalisme mondain qui devient le principal régulateur de leurs préférences. Ils en arrivent même à les confondre ensemble, et croient satisfaire à l'un en prenant conseil de l'autre. Trop occupés d'ailleurs à éconduire des solliciteurs d'une apreté parfois obscène,

pour avoir l'idée d'aller à la recherche des capacités, ils s'imaginent encore que la besogne est mieux faite par des i instruments passifs que par des auxiliaires convaincus. Leurs élus, dont la faiblesse est bientôt percée à jour par la malice populaire, ont à leur tour à en choisir d'autres qui, recrutés dans le même esprit, sont d'une égale transparence; et voilà comment, du haut en bas de l'échelle, la médiocrité devient si générale qu'elle se confond avec l'intérêt de l'Etat, quelle devient l'intérêt même de l'État. Le fruit de ce système est une organisation caractérisée par deux traits principaux :

1° L'exclusion de la vigueur intellectuelle;

2° La mise à nu de tous les côtés faibles du tempérament national.

Qu'une pareille organisation soit mise en demeure de se confronter, pour un but déterminé, avec celle d'une autre nation, elle montre immédiatement ce qu'elle vaut.

Leé classes bourgeoises sans profession.

La bourgeoisie a aussi ses éléments inertes. Ce sont les familles qui vivent, pour leur plaisir, de leurs revenus, et dont l'inaction serait complète. soinâ qu'e

la gestion de leur fortune.

■■'.<><]{'? classes bourg apféûd :

1° Les rentiers des vil

2» Les riches propriétaire- des catnpagdea.

LES CLASSES BOURGEOISES HORS DU COMMERCE 323 Les rentiers desvilies

Les plus riches d'entre eux, les capitalistes, pourraient, quoique n'exerçant en titre aucune profession, être rangés dans la catégorie des gens de finance.

Le rentier proprement dit n'a parfois qu'une fortnne assez modeste, Mais n'étant pas capable de suffire aux exigences d'une profession intellectuelle, et craignant de déroger en s'adonnant au commerce, il reste, pour ainsi dire, à mi-côte, fort embarrassé de lui-même, et voué a une existence tellement monotone et vicie, qu'on est surpris de le voir se résigner à un loisir si accablant. Le jeu, la chasse, la promenade, le bavardage occupent seui moments.

Cette petite aristocratie végétative forme, surtout dans le Midi, une partie de la population de nos villes de province. Souvent aussi, le rentier est un commerçant retiré des affaires Celui-là est le plus à plaindre. Son esprit, habitué a l'exercice continuel d'une profession, et peu préparé, d'autre part, à se distraire par les jouissances des arts et des lettres, tombe dans un état de langueur bien pire que l'excès de travail. Il devient la proie de l'ennui. Le commerçant devenu rentier se croit plus élevé de quelques crans ' dans la hiérarchie sociale, puisqu'il ne tra-

1. Il est passé Bourgeois, co;nme on -lit on province. Malgré la Révolution de 1789, le travail n'a pas été complètement réhabilite

vaille plus. Pourtant sa seconde existence est loin de valoir la première. Dans son désœuvrement, l'avarice lui devient une occupation. Il s'ingénie à mal .vivre, afin de prélever sur ses revenus de quoi ajouter à son capital. Mais ce capital lui-même échappe souvent au rentier, devenu, sous le nom d'actionnaire, la dupe de spéculateurs aigrefins. On le voit alors condamné, après avoir passé dans des privations volontaires la plus grande partie de sa vie, à en achever le reste dans des privations forcées.

Les riches propriétaires des campagnes

C'est la gentry française, qui pourrait, mieux encore que la britannique, fournir à quelque nouveau Thackeray un chapitre nourri de l'histoire du snobisme français. Elle passe l'été et l'automne à la campagne où elle a son principal domicile, ses souvenirs de famille, son point d'appui, ses plus gros intérêts. L'hiver, elle vient habiter la ville (en province) ou même Paris, où les plus riches ont un hôtel, les autres un appartement, quelques-uns un simple pied-à-terre. Cette partie de la nation a dû au régime électoral de la Restauration et de la Monarchie de Juillet une prépondérance politique que le suffrage universel a, au moins en apparence, respectée, puisqu'elle forme encore la majorité des Conseils généraux et de la Chambre.

eu France, et dans une partie du pays, l'oisiveté parait encore le signe de la noblesse

L'esprit de réaction, dont nous avons déjà eu l'occasion dans ce travail, de signaler l'influence sur plusieurs catégories de la bourgeoisie, n'a nulle part pénétré plus avant ni exercé plus de ravages que dans notre gentry. C'est là qu'on peut constater le néant de cette thèse présentée comme un axiome, et soutenue comme l'évidence même par les publicistes de l'école constitutionnellemonarchique : « que l'indépendance de la situation, ga- « rantie par la fortune, est le meilleur gage de Findépen- « dance des opinions. » Nous avons remarqué, plus haut, que l'opinion des gens de finance était, en politique, une opinion financière. L'opinion politique de la gentry française est presque toujours une opinion terrienne. Cette classe prend parti, dans les affaires générales, pour son intérêt personnel, au lieu de profiter des avantages de sa situation pour la liberté de son esprit. Elle met son intelligence au régime, et se tient sur la défensive à l'égard de la science. Et c'est précisément parce qu'elle semble uniquement préoccupée de conserver sa situation, au lieu de s'en servir, qu'elle la compromet.

Avec l'élément culminant de la bourgeoisie urbaine (gens de finance, capitalistes) et de la bourgeoisie rurale (riches propriétaires), vient progressivement se fondre ce qui subsiste encore de l'ancienne aristocratie nobiliaire.

Cette classe, malgré sa richesse et la considération personnelle qu'on accorde toujours en France, pays du point d'honneur, à tous ceux qui gardénia leur point d'honneur

une fidélité de bel effet, aurait a elle seule peu d'influence., et vivrait entièrement à l'écart, dans le culte des souvenirs monarchiques, si les nécessités de la vie ne l'entraînaient peu a peu, et malgré elle, dans le courant

social. Elle sort de ses châteaux et de ses hôtels pour entrer dans les conseils d'administration des grandes entreprises financières ou industrielles, et c'est là qu'elle se rencontre et s'abouche avec les deux groupes qui constituent la haute bourgeoisie. L'union commencée par les affair -erre par les maria. - trois fractions

sociales, en se mêlant de plus en plus, constituent, dans la nation française, un essai permanent d'aristocratie qui voudrait éclore. Ce parti-la n'est pas le premier venu. Ou plutôt c'est un parti qui, sans valoir beaucoup par luimême, est, tout autrement que les autres, mené et dirigé. Assurément on ne saurait reconnaître l'esprit politique à ceux qui, dès le début, ne tiennent compte, dans le choix de Ja marche a suivre, que d'une partie de la réatil méconnaissent l'autre, tout en sachant ensuite iwrveilleusement discerner h - !-ta-

es impossibiii'. sprit poli-

tique, les hommes qui sont a la I parti, ont une

remarquable dextérité politique. On trouw parmi eux des écrivains <lu plus rare talent, < uîti-

et rama tirs exquis et profonds, des

moralistes pénétrants.

île politique dans le sons le plus élevé du

mot, avec ses doctrines, ses publicistes, ses journaux, sa littérature, ses hommes d'État. N'était l'esprit clérical qui obscurcit trop souvent l'éclat naturel de cette élite, on serait tenté de la comparer à ce parti aristocratique de l'ancienne Athènes quia fourni à son pays tant d'hommes de premier ordre, ou à ces derniers patriciens de Rome qui savaient si bien résister aux Césars, mais qui eussent été incapables soit de faire vivre l'ancien régime, soit d'en organiser un nouveau. Les grands seigneurs et les lettrés qui composèrent jadis le comité de la rue de Poitiers, avaient ce grave défaut. Étant donné que tous les partis en France font chacun un roman, au lieu de faire de la réalité, ils font, si Ton veut, le roman le plus distingué, le plus élevé, le plus épuré de tous. C'est le roman idéal, mais c'est un roman .

En se mettant, en 1 850, en travers de la démocratie, ils ne réussirent qu'à faire dévier vers le second Empire un courant qui pouvait dès lors mener à la République. Si aujourd'hui, dans les circonstances nouvelles où la France se trouve placée, à l'intérieur et au dehors, le comité de la rue de Poitiers venait à se reconstituer, où nous mènerait-il ?

La réponse à cette question résultera, dans la suite de ce travail, des conclusions ultérieures que nous avons encore à dégager.

328 ANALYSE DE LA El! AN CE

Nous venons de procéder à l'examen complet, quoique rapide, et assurément impartial, des éléments dont se compose, en 1872, la Nation française.

Noos avons trouvé :

1° Des paysans en grande masse conservateurs des résultats de la Révolution de 1 789, n'ayant d'objection à la monarchie que dans la mesure où elle leur paraîtrait menacer la conservation de leurs propriétés, — à la République que dans la mesure où elle pourrait les empêcher de les mettre en valeur et d'en écouler les produits. De la monarchie, ils redoutent la dime, la corvée, la reconstitution de L'ancienne propriété féodale ; de la République, le désordre à l'intérieur, et la guerre au dehors ou sur leur propre sol.

2° Des ouvriers, ingrats et mécontents, convaincus que la Révolution de 1789 a été pour eux de nul effet, désireux d'avoir leur 89 particulier, entrain de perdre ou ayant môme déjà perdu l'idée du patrie, et prêts a se rallier à tout gouvernement qui leur promettrait de remplir leurs espérances, fût-ce même la dictature, — peu soucieux d'ailleurs de la liberté qui ne leur donne pas L'égalité,

parce qu'ils n'ont pas même les instruments nécessaires 1 pour en tirer parti.

Ainsi donc, à ne considérer que les paysans et les ouvriers, c'est-à-dire l'immense* majorité numérique du pays, on arrive à cette conclusion que le gouvernement le plus possible en France, ce serait, malgré l'écart qu'il y a entre ces deux classes, la dictature; une dictature conservatrice pour les paysans, une dictature révolutionnaire pour les ouvriers, — ou même une dictature mi-partie de conservation et de révolution. C'est précisément dans cet entre-deux que Napoléon III avait fait son lit.

3o Mais nous avons aussi trouvé les classes bourgeoises.

Il faut en arriver à la bourgeoisie pour trouver enfin au complet la terminologie des partis. Ces partis ont la prétention d'exprimer à eux tous réunis la nation ellemême prise dans son ensemble. A les en croire, leurs divisions ne feraient que traduire, dans la représentation nationale, les divisions existant dans la nation.

L'analyse de la nation, nous a fait voir que cette théorie ne supportait pas l'examen. Les partis n'ont eu de réalité substantielle qu'à l'époque où la fiction du pays légal excluait de la politique la presque totalité du pays réel. Dans cette France circonscrite, ils ont eu une vie factice. Aujourd'hui, ils ne sont plus que les expressions survivantes de phases historiques finies. Echelonnés chrono-

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