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CHAPITRE XI

Qui vous a faid l'air marry, belle dame?

— C'esl l'amoiireus que je rogrelle d'ame.

Quel graud soulcy, mon bon seiijneur, vous deuil?

— C'est souley tel que larmoyer ne veull , Ains veull mourir; done a^isez me rendre, fire sorcier, quelque bouceon k prendre.

Le Tn'pied des Oracles ciibalisii(/ues.

Dans le laboratoire d'Agrippa , obscurci par la fumée puante qui s'exhalait d'un feu de soufre où brûlaient des cheveux, des papiers, des bijoux et divers objets de toilette féminine, la duchesse d'Angoulême consultait son astrologue sur les chances heureuses ou malheureuses de l'avenir.

Le ciel était si sombre ce soir-la, que la curiosité superstitieuse de la mère du roi ne pouvait recourir a l'observation des étoiles, et pendant que, d'après le conseil d' Agrippa, elle livrait aux flammes les derniers gages de son amour pour le connétable de Bourbon, une vive clarté bleuâtre s'élevant du foyer dansait a l'entour, ainsi qu'une ronde de fantômes : les chauves-souris, attirées par ces lueurs mobiles , venaient se coller aux treillis de la fenêtre en étendant leurs ailes chauves.

Corneille Agrippa lisait U demi-voix des conjurations en langue hébraïque dans un livre de cabale, et il s'interrompait de moment en moment pour faire tournoyer sa baguette magique.

« Tochot! /oc/io<.' criait-il par intervalles; puis il saluait profondément ."a droite et a gauche, comme s'il voyait a chaipie instant apparaître des êtres d'un monde supérieur; rien pointant ne changeait d'aspect dans la salle, et madame d'Angoulême tenait ses regards lixés sur le soufre ardent qui avait déjà presque consumé tout ce qu'elle lui ofl"rait en sacrifice.

— Notre-Dame ! dit-elle avec humeur, "a quand donc, seigneur Agripjia, l'accomplissement de vos belles promesses? quel mauvais sort est réservé 'a monsieur de Bourbon? Est-ce pas à mon détriment et préjudice que le roi a élu pour sa mie madame Diane de Brézé?

— Samech nun mem lamed! reprit Agrippa; les révolutions des astres, les auspices des démons et les divers présages s'accordent h promettre de grands triomphes et victoires à monseigneur le connétable.

— Ne dites point cela, mon maître; car il m'indigne de penser que

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luon pire ennemi aurait ravaulagc des armes. Çà, tirez plutôt un horoscope loucliant la lille de monsieur de Saiut-Vallier. Cette nouvelle maitresse se V(uulra-t-elle ranger sous mou gouvernement, comme (it madame de Châteaubriant? ou bieu me faudra-t-il déjouer le pouvoir d'icelle par quelque moyen quelconque, ruse, embûche ou poison?

— Vraiment, madame, je proteste contre la fausseté indécente des augurés et prophéties... Néanmoins, toujours est-il, et le tenez pour certain, que monsieur de Bourbon vaincra et déconlira toutes les armées du roi.

— Vous errez el avez la vue trouble a lire en vos grimoires, d'autant que le traître Bourbon sera taillé en pièces par l'amiral Bonivet, et fait prisonnier pour être supplicié dans la place de Grève de Paris, en punition de sa forfaiture... Quoi qu'il advienne cependant, gardez-vous de rien répandre de vos pn'dictions malsonnantes'?

— N'ayez créance 'a ces choses, madame, et remettez le tout a la grâce du Seigneur Dieu omnipotent... Toutefois, à voir clair dans les événements futurs, je déclare formellement que messire de Bourbon l'emportera en faits et gestes sur les premiers capitaines français, prendra le roi son maître h rançon, conquêtera le Milanais pour l'empereur, et saccagera la ville Rome...

— Vous parlez un peu bieu imprudonmient, sire Agrippa, et pareil propos dit en public vous vaudrait exil et davantage. Donc, une fois pour toutes, je vous ordonne, par bonne amitié, de taire votre avis là-dessus: ce sont affaires politiques non séantes à votre astrologie.

— De fait, madame, je ne voudrais parier un fétu qu'il en sera comme j'ai dit, et les prophètes sont grands-prèlres de menterie... Mais, selon les caractères el ligures des cahalistes juifs, la prospérité de monsieur de Bourbon est patente et véritable...

— 0 l'obstiné rapetasseur de vieux contes hébreux ! interrompit madame d'Angoulème élevant la voix en colère : il argumentera encore sophisliquement contre les fagots et la bourrée lorsqu'il sera condamné au feu comme sorcier ou hérétique, soit luthériste, soit zuinglien, soit anabaptiste!... Trêve , songeur insensé ! mets en oubli ta malhonnête vision de l'avenir, et plutôt efforce-toi a ce cpie, par l'effet de ton art, la chance des armes loumie îi rencontre du faux connétable; car, autrement, cuiderais-je que tu corresponds réellement par lettres avec ce criminel de lèse-majesté, chose moult détestable ! Ce pourquoi , afin de tenir mes bonnes grâces, fais que de ta bouche telles choses onc ne sortent, sur ta vie!

— Par Samael, Alzazel, Azael, Mahazael! madame, je me ris d'autant de ces vains simulacres de science, et par-dessus tout reconnais mon hu-

LES DELX FOIS. 15 i

maine inlirinilé. NonobstaiU, quod .wriptum esl, scriiitum est; ce sont aphorismos rvaiii^élitjiies : à savoir les couquèles l)Ourl)oiinieiines en llalic, avec assislance des Espagnols el Allemands...

— Hola! c'est ponsser loin l'obstination, aussi vrai cpie je suis la mère du roi ! Est-ce par mépris de mon autorité? or ça, je vous châtierai d'une prison si dui'e (jue voire tçrand savoir ne la pourra rompre!... Non ferai, mon petit Agrippa, réi)li(iua-l-elle se radoucissant tout îi coup, et vous requiers, avec force suppliques, do réduire a néant ces mauvaises semences pour l'avenir : ce moyennant, je vous rendrai plus riclie qu'aucun homme, tant que le roi mon fils aura crédit sur ses généraux des finances pour accroître cette prodigieuse fortune, (jue je vous promets.

— 0 vanité, la pire entre toutes! vanité de Dacon et Baal, vanité fragile comme verre et plus vile que houe ! .. .

— Parlons d'affaires, maître : je réclame secrètement un poison de votre pharmacopée; j'entends qu'il soit d'effet certain et prompt, selon quelque recette a l'italienne. Yoici de l'or pour payer vos plantes vénéneuses. »

En parlant ainsi, elle ouvrit son escarcelle, faite d'une certaine peau de bélier parfumée, et répandit sur la table angelots, saints, moutons-a-lagrand'laine, et autres monnaies d'or. L'éclat de ces belles pièces sonnantes éblouit l'impassible astrologue, dont la moue se dérida en un sourire plus repoussant encore, et qui, d'une main empressée, fit disparaître son butin dans un coffret de fer ciselé, que des figures astrologiques devaient rendre imi)éuélrable aux profanes; ensuite il reprit son air maussade, sa moue hideuse et son terrible froncement de sourcils.

Cependant Corneille Agrippa se mit a l'rouvre pour satisfaire la duchesse d'Angoulème; il alluma un petit fourneau a l'aide d'un gros soufllet de forge, et quand le feu lui parut vif et clair, il mêla dans une cornue différentes substances animales, végétales et minérales : une odeur fétide s'échappa du vase avec une fumée épaisse. Aprippa, durant l'opération chimique, mâchait de vieilles formules en hébreu, pour conjurer les démons malfaisants qui président aux éléments, et recevait dans une fiole la liqueur noire tombant goutte a goutte de la cornue; Louise de Savoie répétait tout bas des prières latines, et ses yeux s'animaient d'une joie féroce.

Tout 'a coup une rumeur indistincte s'éleva du pied de la tour; la duchesse tressaillit et regarda l'astrologue, qui prêtait aussi l'oreille avec inquiétude a ce bruit de pas montant l'escalier, et faisant crier les ais mal joints des degrés vermoulus.

<i Qui vient céans vous visiter? demanda madame d'Angoulème plus effrayée à mesure que les pas approchaient; serait-ce pas le mauvais esprit

l52 SEIZIÈME SIÈCLE.

SOUS la ligure d'un bouc puaul? vous vient-on quérir pour le sabbat des lutiusV 0 très-sainle Vierge, faites-moi miséricorde!

— Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit! El! Eloha! Elohim! disait Agrippa, qui n'était pas plus rassuré qu'elle, et qui craignit un moment d'èlre exaucé dans ses conjurations magiques. Point n'ai fait pourtant d'invocation au monde infernal ! aussi bien , les sciences occultes ne sont que vent, et le plus certain d'icelies n'est qu'incertitude ! »

On entendait la marcbe pesante et les voix de plusieurs i)ersonnes dans l'escalier; Agrippa et Louise de Savoie, pîUes et immobiles tous deux, étaient en proie 'a une pénible anxiété, et s'attendaient "a voir surgir de monstrueuses apparitions, sorcières cbevaucliant leurs balais, diables "a queue et "a cornes, fantômes en linceul blanc, et ces êtres difl'ormes dont la superstition a fait le cortège obligé do la magie.

Mais voici l'instant fatal : on arrive aujjrèsde la porte; on tient conseil'a voix basse, on s'apprête à entrer; puis on semble changer d'avis, on n'agite plus la clef dans la serrure, on interpelle à plusieurs reprises le seigneur Agrippa, qui u'osait répondre ni laire un seul mouvement.

« Monseigneur le magicien, disait quelqu'un tremblant de peur, le roi notre sire vous commande de guérir nn de ses serviteurs ému d'une lièvre chaude; sur toute chose, avisez à ce qu'il ne s'enfuie d'entre vos mains, sinon votre col saura ce que votre cul pèse. «

Ces paroles dites -à la hâte, la chute d'un corps lit retentir le plancher, ébranla violemment la porte, et fut accompagnée d'un gémissement étouffé; aussitôt, dans l'escalier, les pas et les voix s'éloignèrent confusément; 'ace bruit succéda un profond silence au dedans ainsi ([u'au dehors.

« Saint Michel nous soit en aide! dit madame d'Angoulême un peu remise de sa frayeur; n'a-t-on pas nommé le loi? ou liien ai-je songé tout éveillée?

— Zedech, Madim et Schemès, venez 'a moi des sjdières de .Inpiter, de Mars et du Soleil ! reprit Agrippa s'armaut de sa baguette et posant sur un marbre la liole de poison 'a moitié pleine; est-ce pas un piège de mes ennemis pour m'occire malement?

— Maître, dépêchez d'obéir au bon plaisir du roi, et ouvrez l'huis pour voir ce que c'est.

— Point, madame; le nom du roi n'est qu'illusion en cette occurrence, et m'est avis que ces gens sont envoyés des jésuites de Dôle pour me démontrer plus clairement la vanité de toutes choses. Or, 'a qui vais-je recommander mon âme? 'a Jéhovah? 'a Jésus? a Mahomet? a Lucifer?...

— M'aide Dieu! quehju'un geint et sou|)ire 'a votre porte! est-ce | as un meurtrier envoyé contre moi par Charles de Bourbon? ou plutôt rame en

LES DELX FOLS. 153

souffrance de monsieur de Saint-Vallier, ce pauvre vieil homme, qui serait trépassé de mort naturelle avant que d'aller pendre aux fourches de Montfaucon?

— Ange ou démon , vivant ou mort, je t'adjure par la monosyllabe liéhraïque de Jod ! Si tu machines desseins pervers et péché mortel, arrière etoncne reviens! au contraire, si tu as bonne et louable intention, arrière et ne revient qu'au grand jour! »

Après cette allocution, il se tut un moment pour en attendre les effets : ou entendit au dehors le bruit d'une lutte, des soupirs entrecoupés, quelque chose cntln qui s'agitait en Ions sens et battait alternativement le plancher et la muraille.

« Monsieur, n'oyez-vous rien de ce vacarme? dit Agrippa, qui, ne sachant s'il devait ouvrir, demanda couseil à s»n chien.

— Sur mon âme ! interrompit madame d'Angoulème, dès qu'elle aperçut le chien noir léchant les pieds de son maître, onc ne visiterai désormais ce repaire de démons et d'enchantements! le Seigneur Dieu m'excuse d'y être venue à nuit!

— Madame, reprit Agrippa redevenu tranquille d'après la contenance de son chien, Monsieur vous enseigne à n'avoir crainte aucune de ce, ni de rien. »

Le chieu noir, ayant caressé l'astrologue, dressa les oreilles, remua la queue, parut inquiet, s'élança vers la porte en pleurant, en flairant, en grattant, en jappant jusqu'à ce que la porte mal fermée cédât enfln a ses efforts, s'entre-baillât et lui livrât passage.

« Tout beau ! Monsieur, criait Agrippa qui n'osait le suivre, tout beau! ou bien je vous enchaîne durant neuf fois cent ans. »

Le chien grondait plus fort sans revenir à l'appel d'Agrippa, quoique celui-ci redoublât ses menaces et ses imprécations. Enfin le chien, poussant avec son museau la porte, qui s'ouvrit tout entière sur ses gonds graissés, attira dans la chambre un corps humain, replié sur lui-même, (|ui était sans mouvement, et(]ui seml)lait sans vie.

Agrippa et madame d'Angoulème regardaient avec une muette horreur cet objet informe que l'obscurité du lieu ne permettait pas de distinguer ; mais le feu de soufre projetant un reflet bleuâtre sur un visage pâle aux traits décomposés, Agrippa les reconnut en poussant un cri de douleur et en se frappant la poitrine.

» Caillette! s'écria-t-il, mon fils! mon élève! mon ami! qui t'a réduit en cet état! 0 gentil Caillette, es-tu donc trépassé?

— Notre Dame! s'écria la duchesse d'Angoulème, dites-vous vrai? Caillette est défunt!

— Hélas! hélas! pauvre iiiSLMisé, il s'est donné la mort par déplaisir!

— Je partage votre peine, mon père : failes-moi savoir, je vous conjure, qui je dois châtier en ressentimenlde cette perte lamentable ! car je n'ai onc vu plus plaisant et plus galant jeune gars que ce Caillette, qui fut seulement trop insensible à l'amour!

— Plût à Dieu!.., Donc, me faut-il délaisser fourneaux, alambics, retortes, cornues, lunettes et toutes sciences, tout mon bonheur terrestre, puisque mon petit Caillette a mis au tombeau mes espérances avec mon hél'ilier! »

Pendant cette oraison funèbre, le chien noir continuait a se plaindre et il gronder auprès du corps qu'il avait amcnéaux pieds d'Agrippa.

L'astrologue considéra de nouveau cette ligure inanimée, en approcha la sienne, et, jetant une exclamation de joie, arracha le bâillon de cuir qui meurtrissait la bouche de Caillette, délia les cordes dont ses pieds et ses mains étaient garrottés, et lui porta des secours qui, quelques moments plus tard, eussent été inutiles. Caillette ayant perdu connaissance parce qu'il étouffait.

Dès que l'air put arriver aux poumons, la respiration interrompue reprit 6011 cours, et avec elle le sang retrouva son équilibre. Caillette, rouvrant les yeux , les arrêta en silence, tout i)leins de larmes, sur le visage triste encore du vieillard, tandis que le chien noir se dressait sur ses pattes de derrière, et i)araissait aussi joyeux (pi'Agrippa de cette résurrection à laquelle il n'était pas étranger.

<c Ah ! monseigneur , dit Caillette à l'astrologue , je vous veux du mal pour m'avoir réveillé à l'existence, lorsque j'étais i)resque endormi sous les pavots du tré|)as !

— Mon lils, répliqua sévèrement Agrippa, imitez la résignation du bonhomme .lob dessus son fumier, et faites cas de cette sage parole biblitiue : Vaintv des vanilcs, lotit n'est que vaiiilê !

— Dis, enfant, repartit madame d'Angoulème, quels sont ces méchants qui l'avaient de la sorte embéguiné? Aie fiance en mon amitié, et tes injures seront moult revengées.

— Madame ! s'écria Caillette , se levant de l'escabelle où l'avait fait asseoir Agrippa, et courant 'a la porte pour sortir, aussitôt que la mémoire lui revint : il ravit îi cette heure ma très-hoiiorée dame, et de force l'emmène ne sais où, pour ses mauvais desseins !

— Ilol'a ! je vous somme de n'issir point de ce cabinet sans le bon plaisir de madame ! dit Agrippa , qui , se souvenant de l'ordre du roi , ferma la porte à double tour, et garda la clef dans sa manche.

— Ça , mon cher fol, est-ce démence ou raison ? ajouta la duchesse d'An-

goulême attirant îi elle Caillette par le fourreau vide de son épée. Eh ! quelle dame est donc ravie, s'il vous plait? me seniMe que c'est moi en vous voyant, ingrat garçon...

— Par la morbieu ! repartit Caillette avec impétuosité : ne prétendez pas me retenir prisonnier en ce lieu ni ailleurs ! Il est besoin que je parte, et tôt; tout instant consumé sans fruit est irréparable, et jà peut-être ai-je trop attendu !... Vile, souflVez que j'aille en liberté, ou de cette fenêtre en bas la route sera d'autant moins longue !

— N'en faites rien, je vous supplie, s'écria madame d'Âugouléme, qui se jeta au-devant de lui pour s'opposer à sa fatale résolution : me haïssezvous à ce point de préférer la mort à ma compagnie?

— Maître ! seigneur Agrippa ! disait Caillette en joignant les mains et en pressant celles de l'astrologue, ne me poussez a ces extrémités, et si êtes ou fûtes de mes amis, rendez-moi délibéré avant qu'elle soit loin et hors d'atteinte !

— Mon lils, ce qui devait advenir est advenu , répondit Corneille Agripita avec autant de froideur que Caillette mettait de chaleur a s'exprimer ; Diana est désormais au pouvoir de plus grand que vous n'êtes, et la faute ne vous saurait être aucunement imputée, pour ce que les ordres de messire de Saint-Yallier n'ont été accomplis h souhait.

— Qu'est-ce ii dire de madame Diane de Brézé? interrompit aigrement la duchesse d'Angoulème ; aura-l-olle la fortune d'être longtemps dame et amie du roi ?

— De par Dieu ! cela n'est et ne fut , cela ne sera point ! répliqua Caillette ; oh ! dites que ce ne sera!

— En toutes choses commencement regarde la Un , objecta le docteur Agrippa par distraction plutôt que par malignité; or, à celte heure, la belle fugitive Hélène a parfait sa destinée ou peu s'en faut, sans qu'il en résulte une autre guerre de Troie.

— C'est mensonge insigne et impie ! rétorqua Caillette furieux : l'honneur de ma dame est net et intact ! le roi n'ira point jusqu'à Blois, je proteste ! •

— Le cas peut échoir, dit gravement Agrippa.

— Notre-Dame ! se récria madame d'Angoulème transportée d'une joie vindicative , monsieur mon (ils vient d'enlever sa mie et la conduit au château de Blois pour être plus à l'aise dans ses ébats? Voila certainement nouvelle inespérée, et je te loue. Caillette, de me l'avoir apprise.

— 0 ma dame, très-vénérée dame, dit Caillette trompé sur le sens équivoque de ces paroles, est-ce pas que vous voudrez bien vous employer à remettre Diane en mes mains? un cheval au galop aura tantôt joint le ra-

visseur... Ains, s'il ne suivait la route de Blois? si, d'autre part, il tendait devers Ainboise, devers Fontainebleau , -devers Compiègne ou ailleurs? où aller? où ira-t-il ? Ab ! que je l'atteigne et que je meure après !... De grâce, maître, inspectez vos grimoires et influences célestes, ensuite dirigez ma poursuite en la meilleure voie...

— Sela ! fol affolé, dit Agrippa, possible que le roi notre sire s'en aille à son cbâteau de Blois, possible non ; donc, s'il fait ce voyage, possible qu'il séjourne par le chemin, soit 'a Orléans, soit h Cléry, soit...

— 11 ne vous importe connaître où va le roi, dit madame d'Angoulêmc en imposant silence à l'astrologue , et le mieux est qu'il demeure absent un seul jour; ce pendant, point ne chômerai-je, non plus le Parlement, non plus le bourreau...

— Par mon salut sempiternel! interrompit Caillette secouant le bras d'Agrippa, j'aurai vite fait de le rejoindre, et, pour ce, faut-il que je sorte par cet huis ?

— Point ne sortirez, dit Agrippa.

— A quelles lins sortir? ajouta madame d'Angoulème.

— Pour faire rétrograder le roi, ôter de son pouvoir madame Diane, la préserver de toute injure, et tâcher ([u'elle retourne en Normandie vers son mari, comme a Paris mondil roi v<'rs la reine !

— Ce serait trop rude besogne à faire, mon aimable fol, dit Louise de Savoie en éclatant de rire; mais il me souvient qu'avez la lièvre chaude à la tête ; c'est pourquoi le seigneur Agrip[ia fera bien à propos de vous guérir.

— Madame, octroyez-moi par votre bonté, un cheval de vos écuries, selle au dos et mors 'a la bouciie? je vous veux ramener le roi devant l'angélus de midi !

— Mieux vaudrait le distraire de revenir ! toutefois je sais bon gré a mon joli Caillette de m'avoir baillé ce trois fois heureux avertissement.

— Madame, par les mérites de la vraie croix !... Maître, in noinine 1)ci lelragammaton! prenez ma vie tout d'un coup, sinon consentez à ce que j'aille courre après l'autre part de inoi-nièine qui me quille ! Ma'sjc n'ai (pie faire de cheval, ni de coche : je sens ferme courage de marcher pédestreinent ; du moins, verrai-je madame Diane 'a mon heure suprême, et lui rendrai mon àine plutôt qu"a Dieu !

— Mon père, dit a Corneille Agrippa la duchesse préoccupée d'amères réflexions, ne vous épargnez a soigner et veiller ce déplorable insensé, crainte que dans sa frénésie il se jette 'a bas de la tour. Mais, par-dessus tout, avisez "a le tenir en chartre privée juscju'à l'heure où il ne nous pourra nuire. Dieu vous i^arde et vous remette en santé, mon cher fils! »

rLES DEUX FOUS. 157

Agrippa pnlr'oiivrit la porte pour inadaine d'Aiigouk^me , qui lui parla . bas en désignant Caillette, et qui se relira seule dans la nuit que ne blan- W chissaitpas encore le crépuscule du matin.

W Caillette était resté debout, cncbaîné a sa place par le respect ou plutôt

anéanti par le désespoir; mais le grincement de la porte qui se refermait lui rappela sa captivité : d'un seul bond il se précipita contre cette porte close , et faillit renverser Agrippa qui voulait le retenir en l'embrassant.

— Diana , ma noble et dure dame! criait-il en beurtant avec fracas la porte épaisse : 'a vous suis dévoué ou 'a la mort ! celle-ci tant seulement me sera tidèle.

— HairUi kadermatalron ! répondit l'astrologue irrité, soulageant sa mauvaise humeur sur son chien qu'il chassa d'un coup de pied ; Caillette, est-ce pas des vanités la première que de convier le trépas sans raison de valeur, et peut-être sans volonté de l'éprouver? Si tant est que tu penses;» laisser la vie avant le temps prélix, péché moult détestable contre la divine Providence, voila de(iuoi, a savoir : dagues, couteaux et fers tranchants , trempés du venin des serpents; puis, cette fiole de poison extrait de plantes et de sucs mortifères : deux gouttes de celte liqueur versées sur la langue d'un oriilant ou d'une baleine sufhsent pour que mort s'ensuive tout à l'instant. Or, dis-moi, Caillette , 'a quel parti tu t'arrêtes? Vivre ou non?»

Caillette, attentif à ces paroles, était en proie à mille combats qui se livraient en son for intérieur ; il portait un œil d'envie sur la fiole , et soudain il avança la main pour la saisir; l'astrologue comprit ce mouvement : « Caillette, lui dit-il d'une voix paternelle en lui retenant le bras, étaitil besoin de t'enseigner toutes sciences de philosophie? Chimie, médecine, décret, magie, astrologie, religion ; tout cela et plus te devait rendre souverain docteur; je t'aimais ainsi que mon propre fils, et pensais pour héritage te laisser le grand-œuvre, si toutefois il est. 0 la honteuse et laide chose qu'ingratitude ! Méchant , quel prix me bailles-tu en récompense de si rare amitié etde cesbienfaits si numéreux que jefaudrais 'a endire lecomple ! 0 cent fois ingrat seras-tu de descendre au sépulcre , sans en être requis par l'impitoyable mort, et avant ton maître usé moins d'âge que de veilles! Caillette, mon très-cher disciple, où s'est envolée ta sagesse et prudence? Toi défunt, je mourrais de même, ce me semble, ou ne vivrais plus que consumé d'ennui.

k — Mon bon seigneur, répondit Caillette louché de ces marques d'affec-

V lion , en ceci je reconnais bien mon tort , et , au lieu de me tant déconforter, r devrais-je plutôt exciter mon âme au courage; certes, a si grand souci, ne f faut-il pas opposer si petit remède : secourez-moi donc d'un profitable •" conseil eu ce fâcheux étrif ?

158 SEIZIÈMR SIÈCLE.

— Ayant voulu périr par le poison, os-lu pas capable d'une non moins héroïque résolution"?

— Oui , vraiment , sur mon âme ! pourvu que jetiez un peu d'eau pour éteindre les ardeurs inquiètes de ce cœur demi-consumé.

— Jure donc de faire ce qui te peut guérir ou tout au moins adoucir ce feu intérieur trop cuisant?

— Volontiers, je jure par la couronne d'épines et les sacrées plaies de Jésus notre Seigneur!

— J'ai toute assurance en ce beau et solennel serment. Or, mon Caillette, a risque de te parjurer, sans attenter davantage a ta personne, sieds^ loi de bon accord et ne cesse de lire au livre du Nouveau-Testament, jusqu'à ce que j'aie bluté le vrai et trié le faux en la Morale d'Aristotelès. »

Caillette s'attendait peu ;i cette singulière admonition; il crut d'abord que c'était un reproche indirect contre sou agitation d'esprit, qu'il ne pouvait si bien contraindre qu'elle ne parût dans ses gestes et sur son visage. Mais il ne douta plus de la pénitence qu'on lui imposait, lorsqu'il vit Corneille Agrippa , renfermé dans une méditation silencieuse , lui présenter la Bible latine, et s'isoler soi-même dans une lecture réfléchie des œuvres d'Aristote.

Vainement Caillette lui adressa la parole , en le suppliant de ne pas profiter d'un serment téméraire : Agrippa ne répondait que par un signe tacite, montrant la Bible ouverte sur la table.

Caillette trépignait , grinçait des dents , allait de la porte à la fenêtre , soupirait , demeurait immobile, écoutait et recommençait a se désespérer. Enfin , après avoir tenté tous les moyens d'émouvoir son impassible geôlier, il se jeta de découragement sur un escabeau, cacha sa tête dans ses mains, et déplora longtemps son malheureux sort. Puis, quand ses larmes furent taries, il prit négligemment les saintes Écritures qu'il avait dédaignées, lut au hasard, presque avec répugnance, et goùla bientôt les divines consolations ([u'il trouvait a chaque page.

Cette lecture l'absorba tout entier, et si absolument, que le soleil éclairait le laboratoire, quand il sortit de cette pieuse méditation où son âme se dégageait du corps pour s'entretenir face à face avec Dieu : il se réveilla comme d'une profonde léthargie, rassembla ses idées, prêta l'oreille en regardant autour de lui, et secoua fortement Agrippa, qui s'était endormi au milieu de la Morale d'Aristote.

« Maître, lui dit-il, ayant tenu ma parole aussi fidèlement, bien qu'elle fût surprise, j'ai bon espoir que me donnerez congé 'a cette heure?

— Parle Dieu d'Abraham! reprit Agripjja, la philosophie du seigneur Aristotelès me semble incomparable, si ce n'est que les erreurs, confu-

LES DEIX FOIS. 159

sions, doutes ol vanités y abondent de tontes paris. Uien de parfait en ce qui vient des lionimcs !

— Maître, Aurore a ouvert les portes d'Orient, et la vôtre est encore close. Quelle heure? le jour est clair levé, et j'ai liàte de partir pour voir ce qui se passe, et s'est passé, hélas !

— Oh! nenni, vous ne sortirez point, mon cher et obéissant Caillette: le roi et madame sa mère vous dénient toute liberté, et m'ont fait gardien de votre personne; donc, vous ne voudrez point me causer ce souci d'avoir a répondre de votre fuite; car possible serait que la punition retombât sur mon chef innocent. Est-ce pas, mon fils, que tu te garderas de m'apporter tel grief et péril?

— Oui-dîi, monseigneur, j'obtempère a prendre patience, et ici vais demeurer, ce pendant que vous aviserez a vous munir de nouvelles les ])lus avenantes que vous pourrez, pour me réconforter.

— Il me plait de faire ce que bon vous semble, mon fils, et, moyennant vos promesses de demeurance pacifique, voici que je reviens tout a l'heure vous redire en écho les cent voix de la déesse Renommée.

— Mon second père! n'omettez de transmettre de ma part h madame Diane, que j'eusse souhaité rendre l'anie avant cette nuit malheurée? »

Corneille Agrippa , le cerveau encore obscurci des nuages du sommeil et d'Aristote, sortit lentement de son laboratoire sans faire attention à ces derniers mots, que Caillette prononça d'une voix sourde et pénétrée.

Lorsque l'astrologue fut dehors, lorsque ses pas lents et graves retentirent en s'affaiblissant sur les marches de l'escalier. Caillette ne déguisa plus son projet de suicide, courut ii la liole de poison, la déboucha résolument; et levant les yeux vers le ciel, il se recueillit dans nne prière fervente, dit adieu a l'inlidèle Diane, a son maître Agrippa, et caressa, d'une main brûlante de fièvre, le chien noir, qui bondissait autour de lui, comme pour s'opposer 'a son fatal dessein.

(( Seigneur, mon Dieu! pensait-il en lui-même : il ne vaut rien de vivre en angoisses et tourments; désormais, dans ce bas monde, espérance est morte pour moi, et Diana devient l'amie de Sa Majesté!... Certes, 'a la misérable condition de fol en titre d'office royal, je préfère le purgatoire pour expier l'attentat qu'il me coûte de commettre envers moi-même... Messeigneurs les saints, tenez-moi sous votre digne garde! »

Il approchait le poison de sa bouche, quand il entendit du bruit dans l'escalier; il reconnut la voix d'Agrippa, et ne voulant pas que le spectacle de son agonie aflligcât ce vieillard qui l'aimait, il remit à un autre moment l'exécution de son funeste projet, et il cacha précipitamment la fiole dans son pourpoint.

L'astrologue et la duchesse d'Alençon entrèrent ensemble. (I Caillette, lui dit Marguerite de Valois, es-tu pas encore dévoué serviteur de monsieur de Saint-Vallier et de madame Diane?

— Oh! certainement, reprit Caillette. avec transport; mon plus cher désir fut toujours de mourir a l'intention de Diana!

— Çà, mon pauvre Caillette, s'écria maître Agrippa , quel malin démon vous a mis cet égarement aux yeux, et ces pâles couleurs a la joue? Vous sentez-vous malade, mon très-cher (ils?

— Mes maux, fussent-ils pires, répondit tristement Caillette, seront tantôt guéris, et onc n'aurai-je besoin de médecin!

— Mon ami, reprit madame Marguerite, si tu sens gros attachement au cœur pour monsieur de Saint-Vallier, vois à l'aider et secourir, s'il en est temps encore; car, cejourd'hui, suivant l'arrêt, il aura le chef tranché sur un écliafaud en place de Grève.

— Eh quoi! interrompit Caillette avec un mouvement de joie irréfléchie, Diane, sa chère et vertueuse fille, a donc renié l'amour du roi?...

— Hélas! non, et plût à Dieu! répliqua la duchesse d'Alençon : madame de Brézé est hors Paris, par voies et par chemins, avec le roi, et, ce pendant, madame ma mère veut que l'arrêt soit mis à vide.

— Opi)osez-vous, s'il vous plait, a cette méchanceté de madame d'Angoulême, mon honorée dame et maîtresse! le roi, notre sire, vous dira merci; car Diana sentirait douleur inconsolable, et Sa Majesté véhément courroux, si d'aventure ce vieux gentilhomme était mené au supplice.

— Adonc, mon petit, vite il te faut chevaucher a la grâce de Dieu, afin que tu puisses rejoindre et avertir monsieur mon frère, partout où il soit allé avec sa belle.

— Que s'en vont dire le roi et madame d'Angoulême, mon prisonnier s'évadant? murmura l'astrologue avec une moue éloquente.

— Ne vous arrêtez 'a si peu, mou maître, répondit madame Marguerite, le cas me regarde. Sur ce, Caillette, h cheval et ne chôme point !

— A Dieu plaise! madame, et les éperons me tiendront lieu d'ailes pour voler ! mais ce pendant, s'il advenait que le seigneur de Saint-Vallier...

— Efforce-toi de rencontrer seulement le roi, lequel a promis par sa foi de gentilhomme qu'aucun ne serait mis à mort sans son agrément. Toutefois, je m'en vais tant et tant crier merci 'a madame notre mère...

— Ce sont là paroles jetées au vent, interrompit froidement Agrippa qui feuilletait un de ses manuscrits, car déjà le condamné pâtit gêne et torture à l'extraordinaire...

LES DEIX FOIS. 161

— Oh! oh! se récria Caillette en gémissant, les niéchanls juges !.., Madame Diane aura douleur bien poignante, parce qu'elle aime et vénère son honnête et vénérable père. »

Tout a coup Caillette, par une idée subite qui animait d'un sourire son visage souffrant, fouilla dans ses habits, et en tira un parchemin roulé qu'il froissa dans ses doigts avec une joyeuse exclamation.

<c Monsieur de Saint-Vallier étant sauvé, s'écria-t-il , Diana sera bien contente ! »

Agriiipa et Marguerite de Valois le regardaient sans deviner la cause de cette subite gaieté, qu'ils attribuèrent à l'excès du désespoir.

Caillette se jeta hors de la chambre, franchit par bonds les degrés, traversa en courant les préaux, les cours, les galeries de l'hôtel des Tournelles , et s'élança dans la rue.

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Ifi2 SEIZIÈME SIÈCLE.

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