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CHAPITRE X

Cp fer niid soyt une barrière A passer oiillre, en arrivant :

Crains de faire un pas en avani , Bien plus lost que cent en arrière.

(.à , de quel poinci souffle le vent?

L'Emprise périlleuse.

La nuit clail sans lune et sans étoiles; l'hôtel des Tournelles s'endormait au milieu d'une profonde obscurité, et le labyrinthe, dans sa morne étendue , ne répétait point d'autre bruit que les soupirs du vent à travers les arbres, le croassement d'un corbeau ou le cri d'un pivert, et les pas éi^aux des archers veillant le long des murs d'enceinte.

La tour de Dédains s'élevait sombre et silencieuse , ainsi (pi'un grand tombeau entouré de pins, d'ifs et de cyprès; seulement, j)ar intervalles, une clarté soudaine illuminait la fenêtre du premier étage; puis une ombré passait devant les vitraux éclairés, et, comme si un épais rideau venait de relomber entre eux et la lumière, tout rentrait aussitôt dans les ténèbres.

Il n'était pas encore minuit , quand deux hommes , enveloppés de grandes capes brunes, se présentèrent ii la porte du labyrinthe, où les sentinelles criant : qui rive ? se préparaient 'a les recevoir avec la poinle de leurs perluisanes.

« Foi de gentilhomme ! mes amis , c'est le roi ! répondit François I" découvrant son visage, tandis que Triboulct faisait briller une lanterne ([u'il portail sous sa cape.

— Sire, reprit bundileinenl le chef des archers , en cette aveugle nuit, sans luminaire, je serais bien empêché de reconnaître Votre Majesté entre tous ses sujets.

— Hé ! capitaine Bourgeon , a celle cause je vous pardonne votre singulière imprudence d'avoir livré passage à madame d'Angoulême, en dépit de mes commandements. Si j'avais moins belle humeur, messieurs, je vous baillerais l'ordre du grand-prévôt, à savoir un collier de chanvre neuf. »

Les soldats s'inclinèrent tout tremblants, et dès que la porte fut ouverte, le roi, escorté de son fou, qui marchait fièrement la tête haute, se dirigea d'un pas ]>réci[)ité vers la tour du labyrinthe. Triboulct , s'etTorçant de le

suivre, poussait une bruyante haleine h chaque enjambée , et restait toujours en arrière.

« Sire, (lit-il eniinà voix basse, demeurez, afin de convenir de nos faits premièrement. »

Le roi, malgré l'impatience qui faisait bouillonner son sang, s'arrêta et alla rejoindre Triboulet, déjà assis tout cssoulllé sous une tonnelle de buis.

(I Eh bien ! mauvais démon ! lui dit François I" en le rudoyant, es-tu pas envoyé i)ar mes pires ennemis jiour m'ôter de si précieux moments? Au diable soit le fâcheux !

— Mon très-cher maître, répondit Triboulet, en toute affaire, il est besoin d'agir par ordre et compas. Donc, êtes-vous plus obstiné a forcer la dame qu'a user de son honnête consentement ?

— Par ma barbe ! l'un ou l'autre parti est bon, quoique le premier soit meilleur ; si point ne réussis dans mon entreprise, je te concède droits et pouvoirs de mettre a lin pour mon compte le projet du traître Caillette.

— Doublement traître est-il, car non-seulement il prétend ravir celle-lix que vous aimez, mais encore triompher d'elle en votre lieu et place.

— Foi de gentilhomme ! compère, la farce serait joyeuseàvoir, et Diana, j'imagine, ferait sa vilaine intention camuse. 0 la belle rivalité entre nous !

— Nonobstant, j'ai regret et doutance de ce que ledit Caillette soit à cette heure en liberté, ne sais où, peut-être céans : son cas valait mieux que la prison, et vous êtes bien payé de votre clémence a son égard !

— Je le voudrais encore dans la geôle du Gi'and-Châtclet; mais pas un ne l'a vu ou rencontré depuis qu'il sortit de Dédalus vers trois heures de relevée. Demain il sera temps de le prendre et juger. Toutefois je m'en vais où m'appellent deux yeux rayonnants, et Diana ne se plaindra pas du change, au fol Caillelle succédant le roi moult amoureux.

— Autrement, fût-elle digne d'être si bien adorée ! Ores, n'omettez iien de ce qu'il faut : l'huis secret ouvi.nl contre le lit de madame Diane, le loquet du clavier et l'issue souterraine.

— Va, mon mignon, amour est plus habile de nuit qu'eu face du clair soleil , et les gonds, verroux et serrures fussent-ils rouilles , ce n'est de quoi m'inquiéter. Foi de gentilhomme ! honni sois-tu d'avoir tardé, jusqu'à ce, h m'enseigner ce gentil chemin !

— Oui-dà, sire, depuis le trépassement du roi Louis onzième, lequel lit édifier ce passage furtif, moi seul en connaissais le mystère, de la bouche du feu roi des ribauds...

— Sans tant dégoiser et bayer aux corneilles, donne la lanterne et demeure à cette place durant que je tenterai l'entreprise.

— Possible est, sire, qu'Aurora revienne avant vous; car, en affaire

galante, mesdames les heures ne s'arrèlent a compter leurs pas. Or , l'attente me semble rude parla nuit et le froid, dont suis-jc tout frissonnant, mon beau cousin.

— 0 bien malhonnête fol, voudrais-tu pas être présent a l'événement? Pars d'ici, et retourne a ton somme, s'il t'ennuie de m'attendre en plein vent : néanmoins, pour loyer do tes bons avertissements, auras-ln quatre cents livres de mon épargne.

— Sire, merci vous dis ; mais ordonnez que monsieur Proudhomme, et non son grand singe, fasse le payement delà somme, laquelle j'emploierai au bien de votre État, en achetant marotte neuve ouvrée de lin argent. Outre ce , rendez-moi la lanterne, d'autant que n'en avez que faire où vous allez.

— Il ne me chaut de la lanterne et du lantcrnier; ains, c'est trop de raisons : en cette occurrence, faut moult agir et parler ]ieu. (Ta, marche devant, et me conduis, s'il te plait.

— Vraiment! le moyen de vous accompagner au Irain dont vous marchez! Ce pendant que serez guerroyant contre la vertu de madame Diane, je garderai qu'on ne vous dérange...

— Le mal Saint-Main et les lièvres ([uartaines te puissent prendre, pour ce (|ue tu lis tort d'un quart d'heure à mes amours! »

Triboulet avait beau presser le pas, François I", dans sou empressement de mettre à lin l'aventure dont M""' de JRrézé devait être la victime, devançait toujours son guide.

Pendant qu'ils approchaient du terme de leur expédition nocturne, le rayon de la lanterne, courant devant eux, fut a|)erçu de loin par Caillette, qui errait dans le fond du labyrinthe en attendant avec iiuiuiéludc l'heure fixée pour la fuite de Diane.

Caillette sentit ses cheveux se hérisser, et une sueur froide baigner son front; il resta immobile, le regard attaché sur la lumière vacillante qui disparaissait et reparaissait par intervalles, semblable 'a un feu follet; puis, à cette lueur douteuse, il distingua deux hommes se glissant, comme des spectres, du côté de la tour.

Son premier mouvement fut de portiu' la main 'a son épée, et d'aller droit h ces inconnus pour les interroger; mais il vint "a penser (pie le roi pouvait èlre l'un des deux, et cette rétkxion le frappa d'un douloureux })ressentiment; il évita de se montrer et se contenta de suivre h distance ces gens dont les desseins lui étaient suspects. Il s'approchait sans bruit, d'arbre en arbre, de buisson en buisson, retenant sa respiration, et susj)endu sur la pointe du pied ; mais aumoindre frémissement d'une feuille sèche, Triboulet lournail la tête avec anxiété, et croyait voirsepiojeleruueombrederricrelui.

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Caillelle trembla de tous ses membres et se sentit défailb'r en eiUeiulant ces mots prononcés d'une voix qu'il reconnut bien :

<( Foi de gentilhomme! j'eusse mieux fait d'y aller sans ce fol ensorcelé qui avance a reculons, ainsi que l'écrevisse? Je jurerais que l'huis secret et le souterrain n'existent qu'en sa fantaisie! Ça, où donc est-il, ce maudit songeur? »

François l", jurant entre ses dents, examinait et tâtonnait le mur de la tour de Dédains; Triboulet oublia sa frayeur îi l'appel du roi, courut le rejoindre, et, au lieu de répondre à ses malédictions, il lit un circuit dans les broussailles arides qui couvraient la partie méridionale de la tour, et poussa un ressort caché entre deux saillies de la mui'aillc ; aussitôt une lourde porte de pierre souvrit d'elle-même avec un grincement sonore : le roi ne put retenir une exclamation de joie.

(( Mon cousin, dit Triboulet entlé d'orgueil, mon office n'est que bourdes et folies; mais cette fois, ai-jc parlé plus vrai que prédicateur en chaire.

— De par Dieu! reprit vivement François 1er, je n'ai point loisir de deviser avec toi, mon tils; a Dieu te command'! Or, ne t'éloigne de cette porte, afin que tu viennes à mon aide, si besoin est.

— 0 mon cher sire, s'écria Triboulet, qui se voyait condamné a rester seul dans le labyrinthe durant toute la nuit, ayez commisération de la grosse peur qui me tient, et ne délaissez ainsi votre fidèle domestique, sans armes ni gardien, en proie aux loups, vipères, larrons et assassins!

— Valet de la peur, dit le roi tirant son épée et la lui présentant, si ce n'est qu'un fer pointu que tu désires, prends ma bonne lame, de laquelle j'ai fait rage a la journée de Marignan; prends donc, d'autant qu'elle ne me servirait de rien où je vais.

— Une parole en plus, sire : vous trouverez, à droite, étroit souterrain, escalier à vis de trente degrés environ, et l'huis barré qu'il vous faut ouvrir en ébranlant l'anneau de fer... »

Le roi, dont l'impatience augmentait en raison de ces retards, se déroba enfin à la terreur loquace de Triboulet, en pénétrant hardiment dans le souterrain, sans lumière et désarmé.

Caillette, couché 'a plat ventre près de l'endroit où François I" et son fou s'étaient arrêtés, avait entendu le dernier dialogue; mais il ignorait encore quels résultats devait avoir ce complot ténébreux ; car le nom de Diane n'avait pas été prononcé : quoique cette porte secrète et ce souterrain semblassent destinés à jouer un rôle mystérieux, il se flatta que le roi n'était pas venu mettre obstacle à la fuite de M""" de Brézé; son cœur battit moins fort, et il songeait 'a se retirer pour n'être pas aperçu, quand le soupçon lui vint d'une nouvelle méchanceté de Triboulet.

Aussitôt il se sentit saisi d'un irrésistible désir de suivre François I", qui avait disparu dans le souterrain; entraîné par un pressentiment qui faisait bouillir sa cervelle et siffler le sang k ses oreilles, il se précipita vers la porte demeurée ouverte , et s'enfonça au hasard dans une obscurité profonde, tandis que Triboulet, épouvanté a la vue d'un homme, s'enfuyait, l'épée h la main, et, suffoqué par la rai>idité de sa course, se laissait tomber par terre a demi mort d'effroi.

Le roi avançait avec précaution sous une voûte basse, pratiquée circulairement dans les fondations de la tour ; il tenait une main sur son visai^'e, de crainte d'un choc inattendu, et de l'autre main touchait la muraille qui lui servait de guide; l'air dense et humide qu'il respirait avait refroidi son ardeur amoureuse, et il commençait à se reprocher d'avoir ainsi exposé sa personne sur la foi de Triboulet. Des crapauds et des reptiles, troublés dans leur repaire, grouillaient sous ses pas : il s'arrêta avec un sentiment involontaire d'horreur et de dégoût; mais il re|)rit courage lorsqu'il rencontra la première marche d'un escalier.

Quant h Caillette, ne sachant de quel côté se diriger dans celle nuit silencieuse où il n'entendait que les battements de son cieur, il avait pris une route opposée h celle ((ue suivait le roi : il parcourait impétueusement les détours du souterrain, heurtait les parois en passant, et s'égarail dans une atmosphère méphili(iue; mais, par une inspiration soudaine, il retourna en arrière, cl entra dans un chemin plus étroit, sous une voûte plus basse, dont l'écho, muet dejjuis cinquante ans, lui renvoya un bruit de pas éloignés.

François I" avait monté une vingtaine de marches, lorsque les pas de Caillette arrivèrent jusqu'à lui. Il écouta, et se persuada que Triboulet cherchait à le rejoindre; pour éviter cet audacieux inq)ortun, il s'empressa d'arriver au haut de l'escalier, où il fut arrêté par une porte fermée; il tressaillit de bonheur en voyant poindre, ii travers une fente de cette porte, un faible rayon de lumière qui se reflétait contre le mur noir. Les pas de son invisible persécuteur devenaient plus proches à cha(]ne instant; il ne balança plus, et, promenant ses deux mains frémissantes sur la porte, il ne rencontra ni marteau, ni veiroux, ni serrures, mais un énorme anneau de fer qui résonna comme un heurtoir.

A ce bruit éclatant, que prolongèrent les échos caverneux, Diane, qui ne s'était pas couchée et qui se tenait prête à descendre au premier signal de Caillette, signal de départ qu'elle aurait voulu retarder encore, trembla moins de peur que de désespoir, hésita un moment, s'arma de résolution, dit adieu tout bas à son amant, puis 'a son père, et courant vers l'endroit de sa chambre d'où partait un frôk-menl étrange, un clicpielis de 1er, et comme une respiration entrecou})ée, elle prêta l'oreille, et dit d'une voix fort émue:

LES nEU\ FOUS. 1/(1

H Est-ce pas vous, mon ami !... »

Elle n'eul ])as la ibreo de proférer le nom de Caillette, car elle ne recul point de réponse : elle vil s'agiter le cnir vernis qui formait la tenture, comme si les Heurs de lis d'or allaient se détacher de leur champ d'azur; elle recula terrifiée, et, rencontrant un obstacle que son trouble ne lui permit pas de distinguer, elle tomba évanouie sur sa couche, et le llambeau qu'elle tenait, échappant à sa main défaillante, jeta une clarté plus vive à laquelle succéda une nuit épaisse.

En même temps, François I", qui se souvint des instructions de Triboulel, secoua si violemment l'anneau , que la porte de cbène, emportée par le jeu d'un ressort caché, glissa sur une rainure de fer, et rentra dans l'épaisseur de la muraille. Le roi se trouva encore dans les ténèbres; mais à l'air tiède qui circula tout à coup autour de lui, il comprit qu'il était dans une chambre habitée : un faible soupir exhalé près de lui mil le comble a ses désirs et a ses espérances. Cependant les jias entendus de plus près el le silllement d'une poitrine haletante montaient vers lui du fond des souterrains.

« Foi de gentilhomme! dit-il a demi-voix en se penchant vers l'espace vide qu'occupait auparavant la porte mystérieuse , monsieur le fol aura pour accueil deux boutonnières saignantes a .son pourpoint! »

Mais il se rappela qu'il n'avait pas d'épée; et, mugissant de fureur, il essaya en vain, avec ses ongles ébréchés par l'elfort, de refermer la porte qui avait disparu tout entière.

Alors Caillette parvenait au pied de l'escalier, et le roi , ramené dans la chambre par un nouveau soupir, (pi'il interprétait en faveur de son amour, oublia tout pour une seule pensée, elfit quelques pas dans la chambre, les bras étendus en avant.

« Diana, disait-il doucement comme pour fléchir des refus, Diana belle, voici votre roi, qui se vient rendre votre premier sujet ! Diana de mon cœur, venez (,à expérimenter mon grand amour! Pourquoi ce fâcheux silence en réponse? Diana, faites sonner un mot plus harmonieusement que flûte ou rebec, et dites : J'aime! Méchante, oyez ma reipiéte amoureuse! que si je vous fis offense quelconque, je m'humilie en pénitence. 0 Diana chère, Diana mienne, ne vous revengez par trop de cruauté!... »

11 n'acheva pas; car, ayant voulu s'approcher dans la direction du lit, il fut soudain retenu par une main d'homme qui lui saisit le bras avec violence, et le serra comme dans un étau.

François I" demeura un moment, immobile el indécis, au pouvoir de son adversaire, dont il entendait la respiration précipitée se mêler à la sienne; l'obscurité augmentait ses appréhensions, el, ne trouvant plus

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d'épéek son côté, il crut qu'on allait l'assassiner. Alors, rappelant tout son courage et toutes ses forces, il chercha inutilement à se iléharrasser de cette étreinte qui redoublait d'énergie en raison des tentatives qu'il fit pour la vaincre. Sa colère s'irritait encore des transports trompés de l'amour; enfin, renonçant 'a se compromettre dans une lutte qui ne permettait plus a ses soupçons de se fixer sur Triboulet, il adressa le premier la parole a l'être invisible dont il sentait les doigts de for lui enfoncer, 'a travers son pourpoint, des ongles acérés dans la chair.

« Foi de gentilhomme! s'écria-l-il d'une voix altérée qu'il voulait faire paraître tranquille, est-ce homme ou démon qui me presse tant amoureusement? Toutefois suis-je assuré de ne point combattre envers madame Diane !

— Hors d'ici ! lui répondit-on tout bas; quel que vous soyez, point ne pouvez demeurer céans , l'honneur d'une dame étant à ce contraire.

— Vraiment, mon beau cousin, ètos-vous père ou mari de la belle, que parlez d'un air si délibéré? Par la morbien ! céans resterai, et avisez à m'en exclure de vive force , toute autre voie n'aboutissant à rien.

— Hors ! vous dis-jc , cl n'attentez a la renommée d'une noble dame par un éclat malhonnête, sinon par vos faits. Partez vitement, je vous prie !

— Holii ! monsieur mon ami , il fait beau ouïr parler de la sorte à ma personne ! De vrai , puisque je suis allé jus<iu'en cette chambre où j'ai affaire, je n'entends retourner quinaut comme un Anglais battu par ses débiteurs: donc , fussiez-vous premier ou dernier venu , le mieux est de me quitter la place.

— Oh ! non ferai, tant qu'une goutte de sang on mes veines , une épée en ma doxtreetune idée en mon cœur soutiondroul ma forme résolution! De par Dieu ! n'avancez pas, ou bien il vous faudra passer outre nue lame pointue, ainsi qu'oie en broche.

— Foi de gentilhomme! compère, c'est trop jaser à l'aveugle, et onc n'avais-je oui parler ainsi a ma propre face. Arrière , vision diabolique! Quel es-tu?

— Snfiit que je sois, d'àme, de main et d'armes, en bel état pour vous trancher l'orgueil et la vie... Las! malgré votre injure, Jésus-Christ m'est témoin que je mourrais de votre mort!

— Sur ma foi ! la patience m'échappe, et j'ai envie d'envoyer a la hart ce philosophe nocturne qui cherche noise au roi.

— C'est mensonge manifeste de tenir ce langage ontrageux h la majesté royale, car le roi notre sire, François I" de nom, est sage et amant de vertu, tellement qu'il châtierait pour l'exemple (juiconque voudrait faire tort et grief à la dame dont il s'est rendu l'hote. Est-ce pas le propre d'un

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voleur on iiillanl que de s'introduire la nuit dedans les maisons, nioveunanl fausses clefs, portes bâtardes et entreprises insidieuses?

— Foi de gentillioinmc ! ceci est la voix de Caillette! Çà, fol endiablé, quelle audace te tient de résister a Ion seigneur et maître?

— Point n'ai présentement autre seigneur que le bon Dieu qui me conseille, i)oint autre maître que le service de madame Diane, que vous molestez indignement; or, sans plus de querelle, retirez-vous, car il me répugnerait d'épaudre votre sang en fontaines.

— Ah! interrompit Diane, qui entendit ces mots en revenant 'a elle, Caillette, mon bon serviteur, gardez-vous de commettre un meurtre , bien plus, un parricide!

— La danse Sainl-(!ny le puisse virer tète en bas et jambes en liant ! s'écria François I" frappant du pied et s'agitant a grand bruit pour aller vers Diane ; fol ennemi de ton repos non moins que du mien, veux-tu pas que demain on chante pour toi De profundis? veux-tu pas changer d'office, et devenir fol à Montfaucon ? ou plutôt voudrais-tu gagner, plus aisément que la hart, orfèvrerie , vaisselle d'argent et force écus au soleil?

— Aucunement, reprit Caillette d'une voix tonnante : je veux tant seulement que laissiez en paix cette dame qui ne vous a cherché ni appelé ; ce je veux, et il adviendra mal pour tous deux , si ne consentez 'a sortir d'ici de bon accommodement.

— Misérable ! repartit le roi engageant un combat corps 'a coips avec Caillette, tu seras houlu comme faux mouuayeur, tenaillé et torturé comme hérétique, brûlé et mis en cendres comme magicien ; alors, et après ce, tu ne douteras que je suis le roi par la grâce de Dieu !

— Sire, dit Caillette, voyant que l'avantage tournait contre lui , ne remuez ni bougez, autrement je vous tue cl me tue ensuite! »

Diane poussa un cri d'effroi ; François I" crut recevoir le coup de la mort ; mais le fer resta suspendu a deux doigts de sa poitrine.

<c Messire le fol, dit-il d'un ton railleur, vous saviez que j'avais déposé l'épée, qui est ma plus lîdèle maîtresse, sinon votre vaillance n'eût pas été jusqu'à s'attaquer témérairement au roi. Nous punirons moins votre attentat encore que cette lâcheté et traîtrise.

— Sire, répondit Caillette d'une voix respectueuse, je ressens deuil véhément d'avoir entrepris contre Votre Majesté; mais prières et adjurations n'ayant réussi, je fus contraint de tirer l'épée hors de sa gaîne : c'est pour quoi j'ai encouru sentence a mort et m'y résigne. Maintenant , partez !

— Sire , a vous je clame merci ! s'écria Diane snpjdianle , n'abusez de la faiblesse d'une femme et de la prud'hommie de votre petit sujet Caillette; suivez le meilleur parti , écoutez ma requête d'une oreille facile , et montrez

par la qu'êlos viainipiit moins despote ([iic clievalior, comme il est bruit el los. Cei'lainemeiU, l'enfer ou l'art magique vous ollril issue en celle chambre ; el ce m'est prouvé par vos mauvais desseins, dont ma pudeur a vergogne. Or, dites volrc palenôlrc avec l'oraison de la très-sainte Vierge, pour chasser l'intention du mal ; ensuite vous aurez honte de tels excès, el dormirez d'une seule traite jusques à l'aube. Sur ce, bonsoir, sire ; et, par amour de moi, excusez le pauvre Caillette d'avoir méconnu votre royauté, que méconnaissiez vous-même.

— Foi de gentilhomme! madame, ré|)liqua François I", je fais retraite, bien qu'il m'en coûte trop; car une j)arole de votre bouche a sur ma volonté pouvoir que n'a pas violeuce armée à l'avantage; quant 'a ce fol enragé, ne sais-je désormais qu'en faire, el s'il ne convient pas que pour toute peine il soit fouelté tant que mort s'ensuive...

— Prenez-le plutôt h clémence, mon digne sire, interrompit Diane en se rapprochant de lui ; il vous aime et vénère; mon service a pu seulement l'emporter 'a ces extrémités; évitez-moi donc un grand remords, et de ce vous rendrai mainte action de grâces.

— Las! madame, reprit Caillette avec amertume, ma chélive vie n'est pas chose à regretter, et voire inestimable intercession ne la jjcuI racheter. Faites en sorte, au contraire, qu'elle me soit vile ôlce!

— Sire, dit-elle encore, je requiers votre foi jurée, el vous prie de partir de li sans tarder un plus long temps. Que penserait malebouche et médisance de ce que deux hommes forcèrent nuitamment ma chambre?

— Je ferais couper la langue "a ([uiconque vous porteiait difl'anie. Donc , je m'en vais content, avec celle assurance que ne me haïrez point. Dieu vous protège (aussi le dieu d'amour), Diana trop et non jamais assez adorée !

— Sire, dit Caillette, je suis votre ])risouuier; voici mon épée maudite, laquelle a menacé son seigneur.

— Garde ton alumelle, fol héroïque, car possible que dans la cave on nous passerons ensemble il te faille dresser un duel contre crajjuud, araignée ou serpent. »

Celle ironie blessa Caillette au fond du cœur ; cependant, sans y répondre, il descendit les degrés, moins préoccupé qu'il était de sa conduite hardie envers le roi que des pièges tendus 'a la vertu de Diane.

Tout 'a coup il remarqua que François I" ne l'avait ])as suivi, et le bruit d'un baiser réveilla ses douleurs en sursaut; il assujettit contre la muraille la garde de son épée , et, tournant la pointe vers son cœur, il allait se précipiter dessus, lorque ces mots empêchèrent un suicide :

— Sire, disait Diane avec tendresse, rejoignez ce bon Caillette, qui n'aurait plus foi en votre parole, et, pour ce, vous désestimerait.

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— 0 Diana, répondit le roi, certes onc n'ai failli a l'honnenr, et même pour un faux serinent ne voudrais-je payer cela, qui me semble moult préférable a mon beau royaume de France, voii'e h la vie. Adieu donc , ma chère âme , jusques à la mort !

— Adieu donc pour un long espace de temps, sire; car j'ai grosse hâte de m'en aller en mon château d'Anet, et baillez -moi licence de ce faire. »

De nouveaux baisers et des murmures inarticulés affermirent Caillette dans son funeste dessein; mais pendant qu'il recommandait son âme îi Dieu, non sans d'amères distractions , François !■=', qui s'était arraché des bras de Diane, le rencontra au passage, et le poussa rudement.

— Hola! monsieur, !ui dit-il, qui vous a posté aux écoutes? Avez-vous ouï comment fut octroyée votre grâce? ou bien êtes-vous en pâmoison?

— Sire, répondit Caillette, ignorant de quelle part vous liriez, j'attendais pour vous remontrer le bon chemin.

— Monsieur, vous suez la fièvre et n'êtes guère plus sain de corps que d'esprit; or, quittez l'exercice de votre charge, afin que votre pédagogue Agrippa vous guérisse comme il faut.

— Onc ne me guérira-t-il , hélas! et le plus sûr médecin pour moi, c'est la mort ! »

François I" continua de marcher en silence , touchant les murs humides pour ne pas s'égarer : il s'était fait précéder par Caillette, qui gémissait a chaque pas. Enfin une faible lueur, pénétrant au loin dans l'ombre, annonça le terme de ce voyage souterrain; le roi, qui avait craint pour sa vie, respira plus librement quand il sortit de l'abime creusé par Louis XI, et quand, au lieu d'une voûte basse, étouffée, ténébreuse, il eut la voûte d ueiel étoile au-dessus de sa tète.

Il jeta un coup d'œil autour de lui pour chercher Triboulet , qu'il n'aperçut nulle part ; il l'appela sans obtenir de réponse, frappa du pied avec une colère concentrée, et se dirigea d'un pas majestueux vers l'entrée du labyrinthe. Caillette, qui l'accompagnait, mit un genou en terre et tendit la poignée de son épée, en disant :

« Sire, étant votre prisonnier, il ne sied pas que je porte armes aucunes, avant qu'il vous plaise ordonner de moi. En ce cas, tenez mon épée!

— Vous la rendrez 'a mes gens , monsieur , si vous le commande , répondit sèchement François I".

— Sire, faites-moi cet honneur de recevoir de ma main cette lame, qui fut l'iuslrument du plus grand sacrilège 'a l'encoutre de Votre Majesté.

— Fi ! monsieur, qu'ai-je besoin de ce jouet 'a tuer des mouches? M'est avis que voulez me créer chevalier en folie. Votre épée est-elle faite de roseau ou d'une plume d'oie?

1 'l(i SEIZIÈME SIIÎCLR.

— Sire, elle est trempée do bon acier, et en la main d'un homme qni n'eût one rougi de la tirer lionorablemeut pour votre service. Ainsi, si m'en jugez indigne, seulement porterai le fourreau vide, en mémoire de ce. »

A ces mots il la rompit, et en jeta les débris aux pieds de François I" , qui n'interrompit pas sa marche silencieuse.

Ils arrivèrent ensemble h la principale porte du labyrinthe, et Caillette se remit de lui-même au pouvoir dos archers écossais, qui lui lièrent les mains derrière le dos, d'après l'ordre du roi, tandis que celui-ci restait debout et pensif, les yeux attachés sur un point lumineux que l'on voyait errer a travers les arbres de Dédalus.

« Enfants , dit François 1" en riant, mon premier fol étant malade d'une fièvre chaude, tellement qu'il faillit attenter a ma porso'nne , faut le transporter sur l'heure au logis du docteur Corneille Agrippa, qui remédiera par son art à ce vertige , lequel provient de quelques méchants sortilèges.

— Sire, répondit Caillette d'un ton de reproche, avez-vous cœur à railler? .\insi n'ai-je pas fait , lorsque pareillement je tenais votre vie on ma puissance ! Il serait généreux et charitable do m'octroyer la plus prompte mort !

— Sire, dit le capitaine des archers, le soigneur Agrippa est tant craint et renommé pour ses maléliccs , que nul n'osera le troubler en son sabbat î\ cette heure do nuit.

— Foi de gentilhomme! interrompit le roi, toutefois iroz-vous aux flambeaux, el le grand diable coriui y lïit-il, n'appréhendez lion d'icelui, votre patron ordinaire, qui chacun jour vous visite aux jeux dos dés, des tables, des épingles et des tarots, lorsque vous l'appelez dans vos blasphèmes. Allez donc, et de peur que le pauvre insensé n'éveille par. ses criailleries les gens qni dorment en mon luMel, voyez a lui clore le bec au mieux possible.

— Sire, s'écria Caillollo, quel crime ai-je commis pour pâtir semblable Iraiteinont, pire que la gène et le trépas?... »

Il ne put en dire davantage, car les archers, qui mettaient un plaisir barbare il oulropassor les ordres du roi, comme i)Our se venger de leur effrayante mission à la tour de l'astrologue, firent d'une ceinture de cuir un bâillon capable de conipriinor les |)laintos de Caillette : ses yeux remplis de larmes se fermèrent alors comme s'il se fût assoupi.

Tout îi coup un chant de coq retentit trois fois du côté do la tour de Dédalus, et la lumière que le roi suivait des yeux disparut. Caillette devint tout pùle, se jeta par terre, et s'y roula avec des crispations nerveuses et des soubresauts \\ se fondre la tête; mais , voyant qu'il ne parviendrait pas à se dégager de ses liens, il se résigna en gémissant et regarda fixement

LES DEIX FOUS. , 147

François I", dont le visage exprimait une satisfaction secrète et une douce impatience.

— Soif de lansquenet ! dit un des archers, vous savez la chanson :

Coq chanlaiit à la nii-niiil Annonce (lùpart anuit.

— Foi de gentilhomme ! s'écria le roi , la buccine du coq me plaît ! Or ça, messieurs, Dieu garde votre captif du mal de dents ! »

Caillette se tourmenta encore en contorsions furieuses et en efforts désespérés, qui n'excitaient que les rires des soldats. François I" rentra dans le labyrinthe, dont la porte fut aussitôt refermée derrière lui , et Caillette, anéanti, ne bougea pas plus ([u'un mort lorsque les archers l'enlevèrent sur leurs robustes épaules.

Cependant Diane de Poitiers, après que le roi et Caillette se furent retirés, avait écouté le retentissement de leurs pas dans les souterrains; la terreur s'empara d'elle avec le silence, et la molle langueur que les baisers de sou amant lui avaient laissée s'effaça devant les fantômes nés de la solitude et de la nuit. Cette obscurité qui pesait autour d'elle, ces apparitions imaginaires qu'elle tremblait d'envisager, cette porte mystérieuse restée ouverte, l'air glacial qui en sortait, tout lui faisait souhaiter la présence d'un être vivant : elle regrettait que Caillette l'eût abandonnée ; elle regrettait davantage que le roi se fût éloigné; elle eût rappelé ce dernier si elle avait cédé à un mouvement irrélléchi. Enlin elle se prit a désirer le jour, puis le signal convenu pour sa fuite, puis enfin tout ce qui pouvait la rassurer.

Elle sortitpar la véritable porte de la chambre, et descendit à tâtons dans la salle basse. Son ell'roi augmenta de plus en plus lorsqu'elle entendit marcher dans les sentiers de Dédains : elle avait beau se répéter tout bas que c'était le roi ou Caillette qu'elle allait revoir, son pouls battait une lièvre brûlante, les oreilles lui tintaient , elle ne respirait plus qu"a peine. Ce fut alors que trois chants de coq éclatèrent près de la tour: Diane tressaillit de joie en songeant que Caillette venait la délivrer de cet état d'angoisses insupportables. Elle fut confirmée dans cet espoir par le bruit des pas qui s'approchaient , et par la lumière qui ruisselait 'a travers les fentes de la porte. Elle s'empressa d'ouvrir cette porte, et de rejoindre un homme de petite taille, qu'elle crut reconnaître pour Caillette.

La lanterne que portait cet homme l'isolait dans l'ombre; Diane s'entretint elle-même dans sou erreur, et même en suivant ce guide muet, elle se livrait 'a de tendres regrets qu'elle sentait s'accroître 'a chaque pas qui la séparait du roi. Ses jambes se dérobaient sous elle h mesure qu'elle

avançait vers la peli le porte du labyrinthe : cette porte était ouverte, et le coche du roi, destine k recevoir Diane, encombrait la rue Saint-Antoine de mules, de gardes et de valets.

M Ab! Caillette, dit-elle vivement lorsqu'elle aperçut ce train de prince, vous anssi avez fine et trompé comme les autres! adonc, pourquoi tant de beaux semblants? »

Elle se sentit soulevée par deux bras vigoureux qui la déposèrent doucement dans la voiture; un éclat de rire aigu lui fit tourner les yeux : c'était Triboulet gambadant a la portière.

Aussitôt un homme s'élança dans le coche qui s'ébranlait en criant sur ses essieux : Diane se trouvait entre les bras de François I".

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