‹ Les deux fousChapitre 25 sur 28 · I.c Marlijre de saincl ISiiouche · texte numérisé non relu

I.c Marlijre de saincl ISiiouche

Le cliancelior Duprat, après avoir tenu conseil jusqu'au jour avec la duchesse (rAngoulême, alla tle grand malin au Parlement réclamer de par le roi l'exécution de l'arrêt du seigneur de Saint-Vallier.

<( Messieurs, dit-il edrontément dans le grand-conseil, Sa Majesté, devant que de partir pour son château de Blois, pria madame sa mère de faire bonne justice des gentilshommes de Charles de Bourbon, ci-devant connétable; ce pourquoi, je vous requiers, tous délais cessant, d'ordonner que Jean de Poitiers, sieur de Saint-Vallier, soit mis à la question et ensuite à mort.

— Monseigneur, répondit le premier président de Selve, aux termes de l'arrêt, ledit de Poitiers doit subir son jugement capital : ains, le roi ayant fait surseoir 'a l'exécution...

— A cause de la maladie survenue au condamné, tellement que hier mondit sire entra en grosse colère de ce (pi'on avait sursis trop longtemps 'a l'arrêt prononcé, et me somma d'y aller voirau])rès de vous, messieurs.

— La volonté du roi soit faite en tant qu'elle aura droit, conclut M. de Selve; la Cour, prcnji^t lesdites semonces en considération, veut que l'arrêt reçoive son effet ce même jour seizième de février. »

Ces paroles furent suivies d'un silence d'indignation contre le roi et son chancelier; Duprat retourna triomphant auprès de madame d'Angoulême pour lui apprendre le succès inespéré de cette cruelle démarche.

Vers dix heures du matin, Nicolas Malon, notaire et secrétaire du roi, greflier-criminel , accompagné de .lean VignoUes, son confrère, l'un des quatre notaires de la Cour du Parlement, et de plusieurs commissaires et archers de|la ville, se transporta dans la prison de M. de Saint-Vallier, qu'il trouva disant ses oraisons 'a genoux.

Ce vieillard, a peine guéri de l'aliénation mentale qu'une douleur trop

vive lui avail causée tout li coup, était encore d'une grande faiblesse de corps et d'esprit; il n'avait pas proféré une seule fois le nom de sa fille depuis le jour de leurs adieux, et il donnait tout son temps à des exercices de dévoliou contemplative.

Il vit entrer sans aucune émotion le greffier-criminel et sa suite. Maître Jean de Surie, premier huissier du Parlement , lui enjoignit de se lever pour entendre son arrêt : il se leva d'un air calme et résigné.

Maître Malon lut à voix haute l'arrêt qui suit :

« Vu par la Cour les procès, charges, confessions et affirmations faites par les commis et députés du roi, naguère envoyés en icelle par ledit seigneur, a rencontre de mcssire Jean de Poitiers, chevalier de l'ordre, sieur de Saint-Vallier, prisonnier en la Conciergerie du Palais, pour raison de plusieurs séditions, conspirations, conjurations et machinations, par lui et autres ses alliés et complices, commis et perpétrés contre le roi et son royaume; et, ouï sur ce et interrogé ledit prisonnier en ladite Cour : a déclaré et déclare icelui do Poitiers, criniineux de lèse-majesté, et comme tel l'a privé et débouté de tous honneurs, dignités, prérogatives et prééminences qu'il a eus du roi; et, pour raison et réparation desdits cas, l'a condamné à être mené des prisons de ladite Conciergerie jusqu'en la place de Grève de cette ville de Paris, et là, sur un échafaud qui pour cet effet sera dressé, avoir la tète tranchée; et déclare ladite Cour, tous et uns chacuns ses biens acquis et confisqués au roi. Etant retenu in mente Cnriw, qu'avant que procéder à l'exécution de ce présent arrêt, ladite Cour a ordonné et ordonne ledit Saint-Vallier être mis en torture et question extraordinaire pour savoir par sa bouche la vérité plus ample des autres complices qui étaient à. faire ladite conspiration, et pour répondre aux interrogations qui lui seront faites par ladite Cour. »

« Amen! s'écria M. de Saint-Vallier faisant le signe de la croix et continuant une prière.

— Compère , dit bas à maître Malon le premier huissier Surie , ce pauvre gentilhomme me semble plus innocent que ne suis moi-même, et certainement un si bon chrétien n'a pas méfait.

— Ce n'est pas votre affaire, monsieur mou maître, répondit le greffier d'un ton insouciant. Faut que notre charge se fasse; quant 'a moi, après avoir tenu acte de l'exécution, j'irai souper et mener joyeuse vie chez les commères.

— Çii, répliqua l'huissier, dame Malon est-elle pas revenue au logis?... Tenez-vous cois, messieurs! ajouta-t-il en se tournant du côté des archers qui riaient entre eux.

— Jean de Poitiers, dit Nicolas Maloii, allez être conduit en la ehambre delà question.

— Amen! s'écria encore M. do Saint-Vallier, qui se mil on devoir de suivre le greflier-criminol , et se laissa lier les mains. Messieurs, reprit-il avec calme, n'appréheudez nullement que je m'évade : la prison la plus dure est celle de l'âme au corps; c'est au bourreau qu'il appartient de rompre ces liens charnels. »

Il tint beaucoup de paroles édifiantes qui émurent les assistants jusqu'aux larmes, excepté maître Malon, cndurcipar état plutôt que par caractère, et il oiUra, le visage serein, dans le lieu où allait commencer son martyre.

Le chancelier Duprat avait voulu être prosent a l'interrogatoire, sans doute afin d'imposer silence a la pitié des juges, qui devaient a regret constater les tourments d'un vieillard; les présidents de Selve et Leviste, avec dix ou douze conseillers, avaient pris place autour des instruments de torture, et ils attendaient, droits et immobiles comme des statues ; car les émolons des magistrats soûl toujours intérieures.

Dans cette chambre, qui, semblable a la géhenne peinte dans l'Évangile, n'entendait que des sanglots et ne voyait que des grincements de dents, ce n'étaient que chevalets, brodequins, coins, roues, tenailles et pinces, tout un appareil etVrayanl de supplices, dont le moindre était cent (bis pire que la mort.

Le chancelier, ayant remercié au nom du roi le Parlement de ses bons ollices, s'assit, l'air radieux, vis-'a-vis d'une porte fermée, qui avait un petit guichet a triples barreaux de fer, entre lesquels deux yeux enllammés luisaient dans l'ombre.

Lorsque M. de Saint-Vallicr fut introduit et s'avança, la tête haute, au milieu de l'assemblée, il y eut un profond silence, troublé seulement par une respiration gênée et un frissonnement qui attirèrout les regards du ])atienl vers l'endroit d'où s'élevait ce léger bruit annonçant la présence d'uu témoin invisible; en inome temps s'éloignirenl les yeux qui llainboyaient derrière le treillis de fer, et M. de Saint- Vallior se prit :i sourire avec dédain.

« Jean de Poitiers, lui dit Duprat en fronçant Iç sourcil, avant qu'être mis à la gène et question extraordinaire, nommez vos complices, afin que par là obteniez indulgence de Dieu, sinon des hommes?

— Je n'eus onc complice aucun, et suis innocent de tout, reprit fièrement le comte de Saint-Vallior.

— Déclarez de bonne grâce et sans contrainte la vérité tout au long, dit le président Leviste continuant l'interrogatoire.

— Je n'ai autre chose à dire que ce que j'ai dit en mes confessions k

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monsieur le président de Selve, ci-présent; mandez-en la teneur, s'il vous plaît.

— Avez-vous jamais su qu'il fût nouvelle de mettre la main sur la personne du roi et de messieurs les enfants de France?

— Fi! monseigneur de Bourbon était le meilleur sujet du roi notre sire; d'ailleurs, je m'en rapporte h ce que précédemment j'ai confessé.

— Ledit sieur de liourbon vous a-t-il pas nommé le nom de six cents hommes de pied, lesquels devaient seconder ladite conspiration?

— J'atteste n'avoir rien de plus 'a révéler, et en preuve de quoi je baille licence îi mon père confesseur de publier le mystère de ma confession; cessez donc de m'interrogcr, car j'ai vergogne de crier mon innocence dans le désert.

— Oui-da, s'écria le chancelier; la gène a maintes fois délié la langue "a de plus muets, et il est bon de faire état de votre constance à mentir envers la loi. Or sus, sus, besognez fort et ferme, maître exécuteur! »

Pendant que le bourreau, aidé par ses valets, disposait Ii coups de marteau les vis, les ressorts, et les clous des chevalets, Braillon, médecin de la (lonciergerie, grand, sec, maigre et blême, impassible dans ses fonctions, comme un instrument de toilure, s'approcha de M. de Saint-Vallier, qui, tout entier en prières, ne prit pas garde a cette enquête médicale, cruel simulacre d'humanité.

Cependant ce docteur lugubre, dont le ministère était de veillera ce (pie la question n'allât pas jusqu"a mettre en danger la vie des condamnés, examinaplus attentivement qu'al'ordinaire le ]toulsetle visage de la victime.

« Messeigneurs, dit-il timidement, le sieur de Poitiers est débile, fiévreux et inquiet, en suite de sa grosse maladie, tellement qu'il peut rendre l'esprit parmi les angoisses de cette passion.

— Selon l'usage observé en semblable cas , répondit le prc'sident de Selve, ordonnons qu'il soit fait sursis a l'exécution de l'arrêt dudit de Poitiers.

— Par Jupiter! se récria le chancelier, ce serait moquerie aux ordres exprès de Sa Majesté , et telles raisons ne valent rien à cette occasion. Donc , point de retardement , messieui's !

— Monseigneur, reprit le médecin, m'aide Dieu si j'offensai, sans y penser, quelqu'un de céans! Ce que j'en ai dit vous soit un avertissement, car j'assure que jias un de la Faculté de Paris ne dirait autrement, pour ce que le .sieur de Poitiers, tout chétif et affecté, eu égard "a son vieil âge...

— A demain le demeurant! interrompit le chancelier avec colèie; avisez d'abord, monsieur Braillon , 'a vous guérir vous-même de trop parler. Eh! voyez, messieurs, (pie ledit de Poitiers, mieux portant que vous n'êtes.

n'ose soutenir le mensonge de ce médecin, doux comme duvet d'oison? Vite , vitement, maître exécuteur, jouez du chevalet pour toute musique! »

Les valets du bourreau s'emparèrent de M. de Saint-V allier, qui, sans discontinuer ses oraisons, demeurait passif et indifférent 'a tout; ses pieds, ses genoux furent mis à nu et rapprochés étroitement l'ua de l'autre par des nœuds de cordes redoublés.

Une espèce de rire étouffé partit encore du guichet, où les yeux brillants avaient reparu, et le président de Selve s'agita sur son siège.

« Compère, dit le chancelier à l'exécuteur qui plaçait le premier coin entre les genoux serrés du patient, ne va j)as frapper de ta masse dessus le tibia de ce digne gentilhomme ?... Ainsi soient châtiés les alliés et complices du ci-devant connétable de Bourbon!

— Silence , et bouche close! cria l'huissier d'après un geste de M. de Selve.

— Messiie Duprat , dit encore M. de Saint-Vallier rassemblant toutes les forces de son âme, faites asavoir 'a monsieur mon gendre, Louis de Brézé, comte de Maulevrier et grand-sénéchal de Normandie, comment et de quel air, moi, vieil et noble seigneur, qui n'ai mérité pareil traitement, subirai la gêne et la mort. »

Après cette courte allocution, qui lit rougir le chancelier, moins de remords que d'impatience, l'exécuteur s'arma de son marteau, prêt h enfoncer le coin à travers les chairs déchirées elles os rompus... La porte de la salle fut ouverte avec fracas , et Caillette, les yeux hagards , la bouche béante, les cheveux et les habits en désordre , s'élança d'un bond dans la chambre de la question, en répétant a pleine voix :

<i Arrêtez! arrêtez, de par le roi!

— Qui donc a donné entrée à ce fol? dit le chancelier irrité d'un nouveau délai.

— Que veut-on , de par le roi ? répliqua le président de Selve; sonl-ce lettres missives ou patentes?

— Nenni, repartit Duprat montrant le poing à Caillette, ce n'est rien que le premier fol du roi ipii s'en vient divertir le patient de ses douleurs cl lui prêter à rire.

— Monseigneur le président, répondit Caillette en présentant un parchemin "a M. de Selve, je requiers remise de l'exécution jusqu'à ce que Sa Majesté soit présente.

— Ne vous souciez de ces balivernes malhonnêtes , interrompit Dnprat allant droit h Caillette, qui ne recula point; ce méchant fol est venu mal k propos en si grave séance : je veux qu'il soit, pour son châtiment, fustigé tant que dureront les (juestion et interrogatoire du sieur de Poitiers.

— Messieurs, dit le président de Selve lisant tout haut, voilà ce qui est écrit :

« Moi, le roi Fran(,ois, par la grâce de Dieu, voulons et ordonnons que, ces présentes vues et mon seing reconnu, obéissance soit faite au porteur d'icelles lettres, de même qu'a ma personne royale. François. »

— Par la morbieu ! messieurs , s'écria le chancelier rougissant et pâlissant tour 'a tour, de vrai , ces choses sont-elles bien écrites? Est-ce pas plutôt fausseté manifeste ? Cette pancarte serait donc l'œuvre des mauvais esprits ?

— Çîi , messieurs , je vous en rends caution , ajouta le président de Selve faisant circuler le parchemin : telle est l'écriture , tel le seing du roi.

— A ce point ne m'oppose, répondit le chancelier en examinant aussi le parchemin ; l'écriture et le seing sont véritables : Sa Majesté, ne sais quand et pourquoi , écrivit cet ordre ([ue roba furtivement ce fol audacieux , lequel on ferait bien de mener pendre.

— La volonté du roi est expresse et en bonne forme, dit solennellement M. de Selve, en vertu de laquelle je réclame suspension de l'arrêt jusqu'à nouvel informé en Cour de Parlement.

— Par l'ànesse de Balaam.' s'écria Dupral, qui ne se contint plus , ce faux mandement n'étant scellé de cire verte à lacs de soie, comme lettres patentes, moi , chancelier de France, je proteste u l'encontre de ce qui sera fait d'après la requête de Caillette, fol en titre d'office royal.

— Messeigneurs , reprit vivement Caillette, je vous supplie avoir égard aux pleins pouvoirs que le roi , notre sire, a octroyés à son indigne serviteur, et faire en sorte que l'exécution de l'arrêt de monsieur de Saint-Vallier n'ait pas lieu devant le retour du roi mon maître et le vôtre.

— Tête-Dieu ! messieurs , continua le chancelier, sur ce je vous admoneste, afin que n'encouriez pas la grosse colère de Sa Majesté; car possible serait qu'ayez à répondre de la fuite du prisonnier et des maux inouïs qui en résulteraient.

— Messeigneurs , continua Caillette faisant disparaître sous ses habits le précieux parchemin que lui rendit M. de Selve, dame Justice obtempère à ces délaiemenls qui, peut-être, sauveront de mort ce vénérable gentilhomme; le vouloir de Sa Majesté, clair et précis, est exempt de toute controverse. Après ce seing représenté , si vous passez outre , mes bous seigneurs, je vous cite à comparoir par-devant le tribunal du roi et de Dieu.

— « Vu, par les conseillers de Parlement, desquels les noms s'ensuivent, « un ordre revêtu du seing royal , dit le président de Selve dictant l'acte au « greflier-crimiuel après avoir recueilli les avis des juges, ordonnons qu'il

<( soit sursis a toute exécution contre ledit de Poitiers, lequel sera reramené Il à sa prison de la Conciergerie, en attendant plus ample connaissance des Il intentions de notrcdit sire. »

Un profond soupir s'éleva du fond de la salle quand les conseillers allèrent signer au procès-verbal ; le chancelier, dont la fureur était au comble, se rassit sur son siège, avec un tremblement par tout le corps , en déchiquetant avec ses dents la fourrure de son mortier.

Caillette, les yeux mouillés de larmes de joie, s'approcha de M. de Saint- Vallier, qui le regardait avec attendrissement; il aida les valets du bourreau à détacher les ligatures qui meurtrissaient les jambes du vieillard.

M Oh ! mou cher lils, dit a demi-voix M. de Saint-Vallier pressant dans ses mains celles du jeune homme , as-tu naguère obéi a mes plus empressés désirs? autrement , je te voudrais du mal pour avoir fait obstacle a mon trépassement. ]Ma fille Diane a-t-elle compté pour rien ses grands serments de retourner en la maison de sou mari?... Parle sansfeintise, dût pour moi la vérité être pire tjue la gêne! Diana , depuis que je la vis et la ])riai de déjtartir, est sans doute à son château d'Anet? »

Caillette baissa la tête, et une singulière expression de tristesse, répandue sur tous ses traits, fut une réponse assez intelligible pour le comte de Saint-Vallier.

Mais soudain la petite |)orte îi guichet s'ouvrit, et M. de Brézé, le visage plus hideux que jamais, les yeux plus ardents, les lèvres plus livides et le teint plus verdàlre, sortit de sa retraite, où il se préjtarait a goûter le spectacle des souffrances de son beau-père.

Il Triomphez, exultez, réjouissez-vous , seigneur dcî Saint-Vallier ! dit-il avec un rire infernal : certes, vous n'êtes point en péril de mort, et bien l)hitot avez droits acquis 'a l'amitié du roi !

— Ah ! c'est donc vous, monsieur le grand-sénéchal ! répondit amèrement le vieux gentilhomme : vous venez mal 'a propos, d'autant que l'affaire de la question est ajournée; ains, s'il vous plaît, je n'oublierai de vous faire avertir lorsqu'il en sera temps.

— Nenni , monsieur : madame votre fille , ma très-honnête épouse , dont j'enrage, s'est moult employées 'a vous mériter indulgence plénière, voire 'a vous gagner récompense, dignités et sommes d'argent, auxquelles je prétends avoir meilleure part !

— Parla très-haute lignée des Poitiers! qu'entendez-vous par tels propos malséants? trêve à ces calomnies !

— Oui, rappelez 'a vous l'honneur de vos ancêtres et l'éclat immaculé de votre pennon ! c'est bien fait j)our déguiser la vilenie do celle (jui fut vôtre avant qu'être mienne...

LES DEl'X FOUS. 169

— Qu'est-ce a dire de mon iioniiciir, messire Louis de Brézé? celui-là est lâche et diffamé qui outrage gens sans défense, soit un vieillard, soit un ])risonnicr, soit une dame !

— Demandez raison de cet outnage a madame de Brézé, présentement Diana, femme amoureuse et servante des plaisirs galants du roi.

— 0 Seigneur Dieu! je craignais cela seulement, non moins que péché mortel , et trop plus que le pire supplice !... Ah ! messeigneurs, accordezmoi cette grâce, que j'aie la tête tranchée tout a l'heure! oui, ne me refusez pas cet unique contentement! Vite, bourreau, aiguise ta hache ! grâce! grâce ! 'a savoir une prompte fin "a cet extrême désespoir !

— Méchant, dit Caillette au grand-sénéchal, qu'il fit reculer d'un geste menaçant, damné sois-tu entre les plus pervers démons! Oh ! pourquoi ai-je fait vœu de porter vide la gaine de mon épée ! ce serait meurtre louable et profitable que d'envoyer ton âme noire ardre au plus profond de l'enfer !

— Saint-Vallicr, ajouta M. de Brézé savourant sa vengeance avec un atroce opiniâtreté, vois la belle alliance que j'ai faite ! Es-tu pas enorgueilli d'avoir une Lucrèce en ta famille? 0 la vertueuse dame , qui, par adultère, rachète son père de l'échafaud ! Moi, l'époux d'icelle, j'ai le cœur quasi touché de cet héroïque abandon ! En quel lieu maintenant est-elle cette Diane folle de son corps? au château de Blois, ensemble notre bon sire, et bientôt les naquets et petits pages, l'admirant dedans sa litière en bel arroi triomphal , diront entre eux : 0 la ionne catin du roi !

— Monsieur, s'écria le président de Selve indigné de cette scandaleuse scène, quel que vous soyez, qui venez en face de la Cour injurier et opprimer ledit Poitiers, je vous somme de vider les lieux a gré ou a force ; et, si vous fussiez de plus bas état, j'opinerais contre vous 'a un châtiment exemplaire de cette lâcheté.

— Messieurs, reprit aigrement M. de Brézé, je suis grand-sénéchal de Normandie, et partant j'use de mes prérogatives qui me donnent accès eu Parlement.

— Nonobstant, répliqua le président, j'ai puissance de vous donner congé , s'il plaît à la Cour, et en ce cas je vous réitère commandement de vous retirer tout d'abord.

— Ainsi fais-je, messieurs, et le roi jugera ce différend a mon avantage. Adieu vous, monsieur mon cher beau-père, ajouta-t-il avec une grimace ironique ; je m'en vais complimenter de votre part madame la maîtresse et bague du roi notre sire ! »

M. de Brézé poussa de violents éclats de rire, et quitta la salle sans daigner saluer l'assemblée, que cet incident acheva de bien disposer en

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faveur du comte de Saint-Vallier, qui restait pélrilic, sans mouvement, sans voix, sans larmes et sans regard.

Caillette , s'efforçant de prendre un air serein, se rapprocha du vieillard et lui toucha la main, qui tomba Croide et inerte dans la sienne.

(1 Mon Irès-honorc maître, lui dit-il en hésitant, ne croyez rien de ces vilenies, et, au contraire, réconfortez-vous, réduisant a néant toute fâcheuse pensée. Vous n'avez encore dit adieu à votre illustre château de Pisançon, a votre seigneurie de Saint-Vallier en Dauphiné, à votre fdle Diana... Voici venir le roi , qui vous recevra dignement a merci !... »

A ces mots, M. de Saint-Vallier frissonna comme s'il eût senti le froid d'un poignard dans son cœur, il repoussa la main de Caillette, se détourna en gémissant, et s'abîma dans un abattement d'où ne put le tirer aucune parole consolante.

(I Messeigneurs , dit le médecin Braillon, qui témoignait d'autant plus d'intérêt au condamné que c'était un gentilhomme, son pouls a cessé de battre ainsi que chez un mort, et, malgré ce, a sa peau ardente, on dirait une lièvre intérieure , telle cpie n'en ai jamais vu.

— Maître Jean de Surie, interrompit le président de Selvc, ledit de Poitiers étant reconduit en sa prison de la Tour-Carrée , mettez bon ordre a ce qu'il n'ait faute de rien , et soit guéri de ce malaise subit ; car l'exécution aura lieu dès qu'il plaira à Sa Majesté.

— Monsieur le président, ajouta le chancelier, qui avait vu avec satisfaction la torture du corps remplacée par celle de l'âme, votre zèle équitable soit estimé comme il vaut, et madame d'Angoulème, plutôt que le roi son fils, vous rendra grâce pour votre grande humanité. Mais je vous prie de faire tenir en chartre privée maître Caillette, fol d'office royal, et porteur de ce beau parchemin signé.

— A quel objet, monseigneur? demanda M. de Selve.

— Vraiment, monsieur, ce joyeux député du roi se doit justifier de sa mission, dont je n'eus connaissance ni avis. J'appréhende qu'il soit de connivence avec le traître Charles de Bourbon.

— A ce, monseigneur, je répondrai qu'il importe ne résoudre rien de léger, et i)as un de nous sera si téméraire et imprudent que d'inquiéter le possesseur d'un sauf-conduit baillé par le roi.

— Faites a votre guise, messieurs, et point n'y trouverai à redire maintenant; mais possible est (juc le roi vous fasse resiionsables des suites de cette allaire. Donc, monsieur de Selve , ayez l'œil aux aguets, de peur que votre fol ne s'évade. Dieu vous gard' ! »

Le chancelier, lançant un regard de fureur au président et un regard de mépris 'a Caillette, leva la séance, alla rejoindre le grand-sénéchal, et tous

deux se rendirent a l'hôtel des Tournolles , où la duchesse d'Angoulênie attendait impatiemment l'issue de l'exécution.

Cependant M. de Saint- Vallier, persévérant dans son impassihilité, semblait fixé 'a la même place , malgré les injonctions réitérées de suivre le premier huissier : deux archers l'enlevèrent entre leurs bras pour le réintégrer dans sa prison, sans qu'il donnât d'autre signe de vie qu'une respiration silllante et entrecoupée.

Les conseillers entourèrent avec inquiétude le président de Selve , et lui demandèrent s'il ne redoutait pas la colère du chancelier ou bien celle du roi.

« Messieurs, répondit M. de Selve, tenez pour assuré que messire Duprat sentira poindre vifs remords qui ne me piqueront mie.

— Monsieur, reprit le président Leviste, le chancelier s'en va moult ofiensé, et, quoi qu'il advienne de contraire par votre faute, je m'en laverai les mains 'a l'instar du président Pilate. »

Le président Leviste, mécontent de se trouver compromis et peut-être exposé a une disgrâce par la conduite intègre de M. de Selve, conféra tout bas avec plusieurs conseillers, aussi bons courtisans que lui, sur les moyens de regagner la faveur du chancelier; et, d'un commun avis, ils descendirent dans la cour du Palais, où leurs mules étaient rangées contre les moutoirs de pierre : ils se placèrent on selle, et se dirigèrent, par le pont Saint-Michel, vers l'hôtel d'Hei'cuIe, situé près du couvent des Auguslins, et habité par Duprat.

Le président de Selve était resté seul avec Caillette, qui le retint |»ar sa robe.

<c Monseigneur, lui dit-il avec l'accent de la prière , Dieu et le roi vous rémunéreront à cause de votre générosité et débonnaireté. Ains, au nom de Dieu et du roi , consentez a ce que je voie et entretienne le prisonnier !

— Pourquoi, mon ami le fol? répondit le président.

— Afin de lui rapporter nouvelles de sa fille, laquelle est absente de Paris.

— Faut-il dire oui ou nenni? Voirement, c'est chose licite qu'un père, si grand criminel fùt-il, soit informé des menues afl'airesde famille. Mais, ce dit-on, tu mènes secrètes intelligences avec monsieur de Bourbon: voudrais-tu pas procurer la fuite dudit Jean de Poitiers?

— Oh! non, monseigneur, je vous jure, par les plus sacrés serments, que dirai 'a M. de Saint-Vallier tant seulement ce que lui eût dit madame sa fille, et je réponds, corps pour corps, vie pour vie, âme pour âme de votre prisonnier.

— A si grande promesse on ne saurait accorder petite confiance. Va-t'en

donc visiter le sieur de Saint-Vallier, et recorde-toi , an profit de Ion salut éternel, que le plusord métier est celui de vendeur d'amours, le roi notre sire en fût-il le chaland. »

Ce honteux soupçon fit ruisseler deux larmes le long des joues pâles de Caillette, qui, pour cacher son trouble, s'inclina en feignant de baiser le bas de la robe du président; l'huissier Jean de Surie fut chargé de l'accompagner et de l'attendre à la porte de la prison, pendant quelques moments que devait durer sa visite. Caillette quitta M. de Selve avec une reconnaissance trop profondément sentie pour que des paroles pussent l'exprimer.

Quand il entra dans la seconde chambre de la Tour-Carrée, où le seigneur de Saint-Vallier venait d'être conduit provisoirement, il aperçut, devant la fenêtre ouverte , un vieillard a cheveux blancs, debout et immobile, qu'il envisagea en poussant un cri de surprise.

L'huissier accourut a ce cri, et ne fut pas moins stupéfait de voir que la couleur des cheveux du prisonnier avait changé tout 'a coup, devenant blanche, de noire qu'elle était. Ce phénomène, causé par la subite impression d'un violent chagrin, effraya tellement l'huissier, qu'il sortit pour aller chercher des témoins.

Caillette considéra un moment en silence cette tête blanchie en un jour, ces yeux fixes et morts, cette bouche entr'ouverte et tous les ravages de la douleur, plus apparents que ceux de la vieillesse; puis il vint se placer il côté de cet infortuné dans l'embrasure de la fenêtre , d'où l'on découvrait le cours de la Seine, roulant ses eaux jaunes, grossies par la fonte des neiges.

M. de Saint-Vallier paraissait ne rien voir et ne rien entendre; il ne témoigna, par aucun mouvement, i)ar aucun signe, qu'il eût remarqué la présence de Caillette.

« Monseigneur, dit celui-ci en présentant au prisonnier l'ordre revêtu du seing royal. Sa Majesté reviendra ne sais quand, et monsieur le chancelier, cependant, doit, pour complaire "a madame d'Angoulême, requérir de toute sorte l'exécution de votre inique arrêt. Comme Messieurs du Parlement ne sont pas tous gens j)rolies et sincères, tels que le président de Selve, j'ai doutance que de nouveau soyez livré îi la torture et à la mort. Donc, tandis que je ferai diligence pour joindre le roi et lui annoncer votre péril imminent, tenez cette bienheureuse pancarte, laquelle vous sauva cejourd'hui même, et avisez a en faire le meilleur usage, au besoin. »

M. de Saint-Vallier ne répondit pas, reçut le parchemin, le déplia sans y arrêter un coup d'œil, étendit la main hors de la fenêtre, et le jeta au vent (jui souillait : la feuille de vélin voltigea dans les airs, s'éleva en

tournoyant, et, chassée en sens contraire, tomba dans la Seine, flotta d'abord, et disparut entraînée par le courant.

« Dieu! qu'avez-vous fait, malheureux! s'écria Caillette au désespoir; Diana, tout est perdu, et je n'y peux mais ! »

Il sortit précipitamment de la prison, franchit ;i grands pas escaliers, salles, cours, galeries, sans savoir où il allait.

Un archer de la garde du roi , nommé François Gesse , l'arrêta au passage. Cet archer était attaché par intérêt 'a Caillette, qui l'employait souvent a son service particulier et le payait généreusement.

« Messire, lui dit François Gesse tout en émoi, voici que monseigneur le chancelier envoie des gens pour vous prendre; toute issue du Palais étant gardée, on vous va reconnaître 'a la sortie; donc couvrez-vous de ma cape, et pourrez ainsi échapper.

— Dieu et ses saints te bénissent! répondit Caillette, qui accepta cette proposition, et parvint, sous les habits de l'archer, à passer sain et sauf au milieu des soldats. »

Il allait au logis de maître Malon, lorscju'il rencontra celui-ci revenant du Palais sur sa mule.

« Par la vigne ! lui cria maître Malon, viens-tu pas , petit, redemander encore ta demoiselle d'amour, qui s'est enfuie de nuit avec ma femme, dont j'ai joie au cœur?...

— A bas! reprit Caillette : les archers viennent par mes brisées, et faut sauver deux tètes à force de courre ! »

Il renversa par terre le grellier-criminel , sans lui donner le temps de descendre "a l'aide de l'étrier; puis il sauta sur la mule et la lança au galop, en lui pressant les flancs, 'a défaut d'éperons. Il ne ralentit pas sa monture quand il se vit hors de Paris sur la roule d'Orléans.

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