‹ Les deux fr`eresChapitre 2 sur 37 · iui55e fiiograp^ique · texte numérisé non relu

iui55e fiiograp^ique

gUAND le voyageur arrive pour la première fois au pied des Alpes, tout l'éblouit et l'enchante. Ces sommets immaculés où ruissellent des flots de lumière, ces I cimes majestueuses où plane un éternel silence, semblent oftVir l'image de l'infini ; et plus Las, des vallées verdoyantes tempèrent par leur gracieux aspect la grandeur du paysage. Plus que toute autre contrée, la Savoie présente ces spectacles merveilleux. C'est là que naquit l'homme éminent dont nous allons résumer la vie. 11 semble refléter en lui les caractères du pays que Dieu lui donna pour berceau. L'écrivain, dont le fier regard contemple les hauteurs, et qui mêle pourtant à ses pensées sublimes des sentiments pleins de fraîcheur et des images toutes parfumées de simplicité, le politique toujours droit et ferme que Napoléon appelait dans son pittoresque langage « un homme carré par la base, " le chrétien illuminé des clartés de la foi, inébranlable dans ses convictions comme le granit des montagnes, voilà bien le comte Joseph de Maistre.

Il naquit à Gliambéry le i*"^ avril 4754, d'une lamille originaire du Languedoc, dont une branche s'était lixée en Piémont dej)uis le XVIP siècle. Français d'origine, il l'était aussi de cœur ainsi que de langage : a Riez, si vous voulez, écrira-t-il à M. de Donald, il ne me vient pas seulement en tête, qu'on puisse être éloquent dans une autre langue autant qu'en français. » Son père, le comte François-Xavier de Maistre, président du Sénat de Savoie, avait dans la magistrature de son pays une renommée proportionnée à son rang. Sa mère, Christine de Motz, a mérité de lui ce bel éloge : « Ma mère était un ange à qui Dieu avait prêté un corps ; mon bonheur était de deviner ce qu'elle désirait de moi, et j'étais dans ses mains autant que la i)lus jeune de mes sœurs K »

Joseph de Maistre eut neuf frères et sœurs : Xavier, l'écrivain bien connu, François-Nicolas, qui embrassa la carrière des armes, Victor- André, également, André, saint prêtre, qui mourut évêque d'Aoste, Marthe-Charlotte, en religion sœur Eulalie, Marie-Christine, Anne- Marie, Jeanne et Marie-Thérèse, qui se marièrent.

M""' de Maistre éveilla dans l'esprit de son enfant le goût du beau : « Je ne comprenais pas encore Racine, lorsque ma mère venait le répéter sur mon lit et qu'elle m'endormait avec sa belle voix au son de cette incomparable musique. J'en savais des centaines de vers longtemps avant de savoir lire ; et c'est ainsi que mes oreilles ayant bu de bonne heure cette ambroisie, n'ont jamais pu souifrir la piquette. " » Mais cette noble femme s'attacha princii)alement à cultiver dans l'àme de Joseph toutes les vertus chrétiennes.

Un trait caractérise surtout son enfance, une soumission pleine d'amour pour ses j)arents, dont il ne se déi)artit jamais. Leur moindre désir était pour lui une loi. « Lors(jue l'heure de l'étude marquait la fin de la récréation, le père paraissait sur le seuil de la porte du jardin sans dire un mot, et il se plaisait à voir tomber les jouets des mains de son fils, sans qu'il se permît môme de lancer une dernière fois la boule

(0 JVotice biographique de M. le comte Joseph de Maistre, par le comte Rodolphe. (2) Lettre à M"' Adèle de Maistre.

ESQUISSE BIOGRAPHIQUE. 1 l

OU le volant. ^ » Plus lard, suivant les cours de droit à l'université de Turin, Joseph se lit une loi de ne jamais lire un livre sans en avoir reçu l'autorisalion de son père ou de sa mère.

Un jour, à l'âge de neuf ans, il jouait un peu bruyamment dans la chambre de M"'^ de Maistre et répétait la grande nouvelle du jour : « On a chassé les Jésuites ! » Sa mère l'arrêta net par ces mots : « Ne parlez jamais ainsi, mon fils ; vous comprendrez un jour (jue c'est un des plus grands malheurs pour la religion ! )> Ces paroles furent dites d'un ton si navré que Joseph s'en souvint toute sa vie, nous dit son iils Rodolphe. Dans l'influence de cette mère qu'il adorait, ne faut-il pas chercher l'origine lointaine de son attachement aux Jésuites et de son ardeur à les défendre ?...

« Joseph de Maistre, qui était « un écolier modèle », fut affilié, dès son adolescence, à la Grande congrégation de N.-D. de V Assomption, dite des Nobles ou des Messieurs, érigée dans le collège des Jésuites en 1611. De nombreuses confréries s'épanouissaient alors dans la capitale de la Savoie. Chaque corporation, cha(|ue classe avait la sienne : les marchands-tailleurs étaient réunis sous le vocable de l'Assomption ; les cordonniers avaient choisi pour patron saint Cré[)in ; les bijoutiers, saint Éloi ; les maîtres-chirurgiens, les saints Côme et Damien ; les maçons, les quatre Saints couronnés ; les pâtissiers, saint Honoré ; il n'y avait pas jusqu'aux chevaliers-tireurs qui n'eussent leur confrérie sous le vocable de saint Sébastien.

« Chaque année, — écrira plus tard Joseph de Maistre en songeant aux fêtes patronales dont il avait été le témoin, en Savoie, — au nom de Saint Jean, de Saint Martin, de Saint Benoît, etc., le peuple se rassemble autour d'un temple rustique ; il arrive, animé d'une allégresse bruyante et cependant innocente : la religion sanctifie la joie et la joie embellit la religion. »

« Au nombre des exercices religieux auxquels les confrères prenaient part, figuraient les retraites. Joseph y fut assidu. Bientôt

(i) Le comte Rodolphe, Xotice.

après, les pénitents ?w/>s briguaient l'honneur de l'avoir pour confrère, — avant même qu'il passât le Mont Cenis pour aller faire son droit à l'Université de Turin.

» Les pénitents noirs formaient alors une de ces confréries écloses au souille de la foi naïve de nos pères ; ils résolvaient sous un aspect, qui paraîtrait ridicule de nos jours, le double problème de l'égalité et de la fraternité, vivifiées par l'humilité chrétienne. 11 en existait en Normandie et dans le midi de la France. Les plus hauts personnages ne dédaignaient pas d'en faire partie et y coudoyaient les plus humbles artisans.

» Les pénitents noirs de Savoie, érigés en confrérie le 29 mai 4594, n'avaient d'autre but, aux termes de leurs statuts, que de s'adonner à une vie vraiment chrétienne, de fuir le monde et ses pompes, et de faire pénitence. Ils avaient chaque année quatre processions solennelles ^ Le sombre vêtement des confrères, formé d'une sorte de lustrine noire, reluisante, leurs gonfalons, leurs flambeaux, la i)salmodie lente qu'ils faisaient entendre dans la pénombre du crépuscule ou les ténèbres de la nuit, tout contribuait à donner à leurs cérémonies un caractère impressionnant et lugubre.

» Chaque pénitent marchait pieds nus, revêtu de la tête aux pieds d'une cagoule noire, dont le capuchon n'avait que deux ouvertures à la hauteur des yeux. Une ceinture de crin, à la(}uelle pendait un chapelet grossier, complétait cet accoutrement étrange.

» La confrérie faisait beaucoup de bien autour d'elle ; elle pratiquait la charité largement et sans bruit et dirigeait, à Chambéry, un montde-|)iété à l'usage des classes laborieuses. Dans le pauvre pays des <c petits savoyards » les occasions de distribuer des aumônes ne manquaient pas.

" De bonne heure la pieuse Association avait eu une vogue extraordinaire au sein de toutes les classes de la population, alors poussées à la rencontre les unes des autres par un besoin instinctif de rappro-

(i) Eugène liurnier. Histoire du Sénat de Savoie.

ESQUISSE UIOGUAPHIQUE. 13

chement, d'égalité et de mutualité qui se faisait jour, sous l'égide d'une pensée religieuse appelée à en refréner les écarts et à en féconder les résultats. Voilé de la capuche impénétrable du i)énitent noir, le |)remier Président du Sénat marchait au même rang que l'huissier audiencier; le grand seigneur donnait, à l'entrée de l'église, l'eau bénite à son valet ; tous deux étaient pieds nus et baisaient, avec la même humilité, le pavé de la maison de Dieu et, lorstpi'un criminel devait être pendu sous les grands arbres du Verney \ c'étaient les pénitents qui allaient passer auprès de lui la nuit du condamné, l'assister, le soutenir, l'exhorter, et recevoir ensuite, de la main du bourreau, le cadavre pantelant qu'ils ensevelissaient euxmêmes, ne reculant pas, ainsi, devant l'oflîce de fossoyeur.

» A quinze ans donc, Joseph de Maistre débutait dans la carrière des honneurs... par la dignité de -pénitent noir. Plus d'une fois il assista, avec la confrérie, au spectacle d'une exécution capitale, fréquent, trop fréquent alors, et accompagné d'un raffinement de cruauté, vestige de la barbarie, qui le rendait plus terrible encore que de nos jours. L'imagination vive et ardente du jeune confrère fut fortement im})ressionnée par les nuits passées auprès des condamnés avant le dernier supplice, par ces scènes de mort, à l'aube, alors que les premières lueurs du jour éclairaient à peine la vallée de Chambéry et que les flambeaux lugubres des frères de la Miséricorde, trouant les dernières ombres de la nuit, app?raisKaient comme s'ils guidaient les revenants d'un autre inonde.... L'àùt^H* des Soirées de Saint-Pétersbourg se souvenait sans doute de ces poignantes impressions lorsqu'il traçait ce (ameux portrait du bourreau, (ju'on ne peut lire sans frissonner, dans cette page peut-être la plus dramatique qui soit sortie d'une plume humaine -.

« Qu'est-ce donc que cet être inexplicable ([ui a préféré à tous les métiers agréables, lucratifs, honnêtes et même honorables qui se

(i) Le jardin public où avaient lieu les exécutions.

(2) Descostes, Joseph de Maistre avant la Révolution.

présentent en foule à la force ou à la dextérité humaine celui de tourmenter et de mettre à mort ses semblables ? Cette tête, ce cœur sontils faits comme les nôtres? ne contiennent-ils rien de particulier et d'étranger à notre nature? Pour moi, je n'en sais douter. Il est fait comme nous extérieurement ; il naît comme nous, mais c'est un être extraordinaire, et pour qu'il existe dans la famille humaine, il faut un décret particulier, un Fiat de la puissance créatrice.

« Voyez ce qu'il est dans l'opinion des hommes et comprenez, si vous pouvez, comment il peut ignorer cette opinion et l'affronter ! A peine l'autorité a-t-elle désigné sa demeure, à peine en a-t-il pris possession, que les autres habitations reculent jusqu'à ce qu'elles ne voient plus la sienne. C'est au milieu de cette solitude et de cette espèce de vide formé autour de lui qu'il vit seul avec sa femelle et ses petits, qui lui font connaître la voix de l'homme: sans eux, il n'en connaîtrait que les gémissements...

« Un signal lugubre est donné ; un ministre abject de la justice vient frapper à sa porte et l'avertir qu'on a besoin de lui : il part ; il arrive sur une place publique couverte d'une foule pressée et palpitante. On lui jette un empoisonneur, un parricide, un sacrilège : il le saisit, l'étend, il le lie sur une croix horizontale, il lève le bras ; alors il se fait un silence horrible et l'on n'entend plus que le cri des os qui éclatent sous la barre et les hurlements de la victime. 11 la détache ; il la porte sur une roue : les membres fracassés s'enlacent dans les rayons ; la tète pend ; les cheveux se hérissent et la bouche, ouverte comme une fournaise, n'envoie plus par intervalles qu'un petit nombre de i)aroles sanglantes qui appellent la mort.

« Il a lini ; le cœur lui bat, mais c'est de joie ; il s'ai)plaudit, il dit dans son cœur : Nul ne roue mieux que moi. Il descend ; il tend sa main souillée de sang, et la justice y jette de loin quelques pièces d'or qu'il emporte à travers une double haie d'hommes écartés par l'horreur. II se met à table, et il mange ; au lit ensuite, et il dort. Et le lendemain, en s'éveillant, il songe à toute autre chose qu'à ce qu'il a fait la veille. Est-ce un homme ? Oui : Dieu le reçoit dans ses temples

et lui permet de prier. Il n'est pas criminel; cependant aucune langue ne consent à dire, par exemple, « qu'il est vertueux, qu'il est honnête homme, (pi'il est estimable, » etc.. Nul éloge moral ne peut lui convenir, car tous supposent des rapports avec les hommes, et il n'en a point... ))

JOUR avoir une idée juste et complète de ce que lut Josej)h de Maistre durant sa jeunesse, il iaut lire ses ouvrages, ses lettres principalement. Toutes les joies, toutes les tristesses, tous les incidents heureux et malheureux de ses premières années s'étaient tellement gravés dans sa mémoire et lui revenaient si sjtontanément à l'esprit qu'il ne pouvait se retenir d'en éprouver de nouvelles et puissantes impressions, qu'il confiait ensuite au papier.

Plus tard, à Saint-Pétersbourg, au milieu des préoccupations de tout genre, et même dans les réunions, les tètes, comme dans la tranquille solitude de sa chambre, il se rappellera les personnes et les choses, les sites et les monuments qui Pont intéressé ou frappé dans sa jeunesse. « Du milieu des palais où mon inconcevable étoile m'a conduit, écrira-t-il alors à sa sœur, mon imagination s'échappe souvent pour aller voir ta chaumière : je suis charmé d'apjirendre au moins ({u'elle est à toi et que tu vis bien avec Rose. Je sais l'inconvénient de l'enfant gâté ; mais, que veux-tu ? Il y a de tous côtés et dans toutes les positions de certaines prises amères qu'il faut avaler en se bouchant le nez. — Tu serres mon cœur comme un citron avec ton histoire des habillements. Pauvre petite ! Je te sais gré d'attacher un certain prix à ces guenilles et de te rai)i)eler le vieux frère qui les a portées...

« Je suis lancé dans cet immense tourbillon où l'on me comble de bontés. J'ai soupe quehjuefois chez l'impératrice mère et chez l'em-

pereur ; rien ne ressemble plus à la Charmille, je t'assure : cinq cents couverts sur je ne sais combien de tables rondes et toutes égales ; tous les vins, tous les fruits; enlin toutes les tables chargées de fleurs naturelles, ici, et au mois de janvier, etc. Je suis là très philosophiquement, ma bonne Thérésine, pensant sans cesse à François Brossard, à l'abbé Latoux, à la rue Macornet et à l'auberge de la Porraz. Quel sort ! Quelle étoile ! C'est alors surtout que je voyage à la Charmille : rends-moi la pareille, ma chère amie. Quand tu manges la soupe des proscrits, pense un peu « à ton illustre frère » qui cherche et cherchera peut-être toujours un morceau de pain pour son fils. J'avais la fureur de voir de belles choses ; à cet égard du moins je suis bien satisfait.

« Je remercie tendrement la douce Camille, qui veut bien se souvenir de son vieux quinquin. Pour moi, je ne la reconnaîtrais plus ; je ne sais quel pressentiment me dit que je ne verrai i)lus rien de tout cela ; mais mon cœur sera toujours à la Charmille, avec le bon jardinier que j'embrasse étroitement. Je vous recommande Pun à l'autre. »

Une autre fois, il écrira à sa sœur de Buttet :

« Griffonne-moi quelques mots, je t'en prie, sur toute la famille cisalpine. Où est ce scélérat d'André qui n'écrit jamais? Où est Marthe? Que fait-elle et comment se porte-t-elle ? Si par hasard elle était à côté de toi dans Villebonne, je lui enjoins de m'écrire une ligne de sa main, afin de me faire conster son existence. Une de mes grandes curiosités est de savoir si nous nous reconnaîtrons quand nous nous verrons. Je compte écrire mon nom sur ma })oitrine alin que tu ne te trompes pas, et toi, mon cher cœur, comment me prouveras-tu que tu es la ielle Jenny ? Pour moi, je m'en moque, car je n'ai jamais été le beau Joson. Nous ne serons, au reste, étonnés qu'un petit moment, et, dès que nous nous serons donné les preuves convenables que nous sommes nous, j'espère que tout ira comme si nous avions vécu ensemble...

« Quel singulier rêve nous avons fait ! Mon sort est un tel assemblage de discordances et de contradictions, qu'en re],assant sur tout ce qui m'est arrivé, il me semble lire YOiseau bleu ou le Petit Poucet. Une

seule chose n'a jamais varié, c'est l'esprit de famille et le souvenir de nos jeunes années ; mon cœur, sur ce point, est d'une Iraîcheur cpii demande ton approbation. Qui sait si nous devons encore trouver une image de cette anti(pie vie patriarcale? Il en sera tout ce (jui plaira à Dieu ; mais, de près ou de loin, ma bonne Jenny, je serai toujours ce même frère cpie tu as aimé et qui ne t'a jamais désaimé un instant... »

Et à une autre de ses parentes, l'excellent homme enverra également ces lignes :

(c Souvent je te fais visite en esprit, mais je ne sais pas me tenir de ton logement. Je me suis gâté tout à fait ; les allées de Ghambéry me font peur. Je tremble de trouver, au milieu de ces formidables détroits, des voleurs ou des spectres ; lorsque j'ai enfin pris mon parti, nouvel embarras, je ne sais plus à quelle porte frapper ; es-tu dans cet appartement où j'ai vu si souvent le quinquin Perrin, et qui a cette belle vue sur la rivière ? Ou bien es-tu de l'autre côté, sur la grand'rue ? Expli(iue-moi tout cela, je t'en prie ; dis-moi où tu reçois, où tu boudes, où tu dors, aiin que je ne tâtonne plus. »

Une dernière citation sur ce sujet : elle met à nu le bon cœur de Joseph de Maistre. Il s'adresse à sa tante :

« Tout a changé pour moi, ma chère tante, excepté cette famille que rien ne peut remplacer. Souvent je pense que, si une bouffée de ce vent qui m'a tant promené s'avisait de me porter où vous êtes, je vous demanderais un petit coin chez vous, et que je ne voudrais plus en sortir : c'est là où toute ma patrie serait concentrée pour moi : les autres cœurs me sont étrangers : mais qu'importe, dès que je ne serais jamais étranger au vôtre et à ceux qui vous environnent !...

<( Chaque jour, je vous l'assure, mon imagination me transporte auprès de vous ; c'est une de mes plus douces jouissances de me rapi)eler les scènes enfantines de mes premières années, où vous étiez toujours mêlée pour quelque chose. L'âge de la raison amena d'autres plaisirs ; mais je ne me souviens pas d'en avoir goûté de réels hors de cette société que je n'ai jamais remplacée... »

NE grande épreuve était réservée à Joseph avant sa vingtième année, la mort de sa mère. Voici comment raconte ce triste événement un contemporain assez connu, le chevalier Roze ^

« Une maladie qu'on croyait sérieuse, survenue au quatrième des fils de M. le président Maistre -, détermine la tendre mère de ce malheureux enfant à l'aller voir à la Bauche où le curé l'élève loin des alïaires domestiques ; le plaisir d'être avec une sœur chérie et de la recevoir, engagent M'"*" Perrin, la Sénatrice, à l'y accompagner. Elles partent dans les commencements du mois, avec M. de Guilen, colonel des dragons de Piémont, intime ami de M™*' Perrin. La voiture les conduit jusqu'au Cheval blanc ^, et de là elles montent à cheval et essuient déjà la pluie pendant tout le reste de la route.

« Soit que l'air contagieux qu'elles avaient respiré dans ce pays, où règne depuis plus d'une année la fièvre épidémique qui a attaqué un grand nombre de sujets dont elle a moissonné quelques-uns, eût trouvé plus de prise chez elles que dans les autres ; soit que le froid et le chaud, auxquels elles s'étaient exposées imprudemment, eussent décidé la maladie ; soit qu'elles en portassent dès longtemps le germe et que l'exercice ou la fatigue l'aient développé, deux ou trois jours après leur arrivée elles sont tombées malades. La fièvre doit s'être manifestée dans M""' Maistre le 10 ou le 11 et dans M""' Perrin le M ou le 12 ; on s'est contenté de purger la première ; l'on s'est trompé lourdement sur la maladie de la dernière qu'on a traitée, pendant cinq ou six jours, de fièvre intermittente, pour laquelle on lui a donné le quina. C'était dans l'une et dans l'autre une fièvre putride et maligne !... »

ce Celle de M'"*" Maistre s'est annoncée d'abord comme très dange-

(i; Journal inédit, cité par Descostes.

(2) Xavier de Maistre, frère de Joseph.

(3» Étape entre Chambéry et les Échelles, où se trouvait une auberge, qui existe encore aujourd'hui.

ESQUISSE BIOGRAPHIQL'E. 19

reuse ; au bout de trois ou (juatre jours, elle était déjà couverte de liourpre ; des symptômes funestes, rassoupissement, la prostration de Ibrces, l'embarras de la poitrine la firent considérer comme |)erdue ; tel est l'état où elle passa la nuit du 19 au !20 ([ue je la veillais. Enlin le ^l, vers les trois heures après midi, elle trépassa dans toute sa connaissance et dans cet esprit de paix, de trancjuillité, de patience, qu'elle avait conservé pendant toute sa maladie, après s'y être exercée tous les jours de sa sainte vie; elle n'était âgée que de quarante-six ans et quelques mois !...

« Cette respectable femme, la plus vertueuse peut-être de toute une ville, pieuse, dévote môme sans cagotorie, sévère et sérieuse sans pruderie, retirée et sédentaire sans alïectation et sans mancjuer à la bienséance, charitable et très charitable sans ostentation, pleine de bon sens, de cette facilité à saisir le vrai, le juste, l'honnête, qui caractérise les femmes parfaites, s'était mérité l'estime la plus générale, la plus sûre, l'amitié de tous ceux qui la fréquentèrent et cette sorte de vénération qui n'est faite que pour la vertu modeste. Chacun aurait regretté une telle femme pour soi-même ; mais la désolation de son intéressante et trop nombreuse famille semblait iixer les larmes et forcer les âmes sensibles à les mêler avec celles de ces pauvres enlants qui perdent une si bonne, si tendre, si vigilante mère...

« Je ne verrai peut-être jamais un spectacle si triste, si touchant, que celui qui suivit ses derniers soupirs. Ce digne vieillard que ses travaux ont vieilli jdus encore que ses soixante-neut ans.... Monsieur Maistre était couché sur un canapé ; il s'agitait de temps à autre et poussait de longs sanglots qui le suffoquaient presque. Cinq de ses dix enfants jetaient des cris perçants autour de lui. De temps à autre les aines, et entre autres Joson, — si digne de l'amitié particulière que sa mère avait pour lui, — Marie, cette fille si sensée, si courageuse, se jetaient sur le corps de leur père ; ils lui promettaient encore plus d'amitié et de soins, ils le conjuraient d'apaiser sa douleur, de ménager sa santé si chancelante et si faible, de leur conserver ses jours qui

Les deux frères. 2

leur devenaient plus que jamais nécessaires. L'un et l'autre de ces chers enfants, assez judicieux pour sentir quelle perte ils ont faite, ne s'en consoleront jamais : ils ont gardé plusieurs jours cet air hébété que laissent les grands malheurs... »

Tjv îjC 3jr tJv îjÇ Tjv 3Jf5JÇ3p TjTÎICÎJÇvIÇTIv TjT sjv Tjv vjv 3JÇ TjC SJC 3jr SJT TJÎ TJÇ 7p îjÇ TJT ÎJ? ~ rjC ÎJÇ 3p vJC ?Js 7J»

[ORSQUE Joseph de Maistre eut achevé ses études, avec autant de labeur que de talent, car il consacrait à ses travaux quinze heures |)ar jour ; — lorsqu'il eut conquis ses grades à l'Université de Turin, il entra dans la magistrature de Savoie où il se fit bientôt une place distinguée. En 1776, il composait sa première œuvre : V éloge de Yictor-Amédée 111. C'était à l'occasion d'un voyage triomphal de ce prince. Nous citerons les passages les plus intéressants de ce discours, où, malgré une certaine emphase, on voit poindre les grandes qualités du profond penseur :

« J'accompagnais un jeune étranger, que la curiosité conduisait au Palais royal ; des gardes menaçantes n'en défendaient pas l'entrée. — « Voilà, lui dis-je, voilà, le lieu où le Roi-pasteur coule des jours tran- (juilles, au sein d'une famille chérie ; c'eet ici qu'il médite en silence sur les besoins de son peuple, qu'il projette les réformes possibles et (pi'il gémit sur les abus inévitables. Voyez ce salon : c'est là ([ue le dernier de ses sujets peut venir librement assister au repas de son maître et jouir du plaisir de le voir.

« Nous parvînmes jusqu'au cabinet du Roi... — C'est ici, disais-je en m'apjirochant de sa table, qu'il trace souvent, de sa propre main, des ordres pour le bonheur de son peuple... »

c< Je tremble, dit plus loin de Maistre, ((uand je vois que les liens de la société commencent à se relâcher parmi nous. Les pères sont moins respectables et les lils moins dociles. On i)arle trop de politesse et pas assez de vertu. On disserte sur la population, et les calculs de

l'égoïsme sont une cause malheureuse de dépopulation. Mais, tant (|uc le Souverain donnera lui-même le signal des bonnes mœurs, il sera toujours beau d'être honnête, et la vertu n'aura jamais à rougir...

c( Veut-on savoir comment le Roi a reçu un ancien magistrat, un sujet lidèle, (ju'une légère indisposition avait empêché, pendant (juel- (|ue temi)s, d'aller rendre ses hommages au Père de la patrie ? — « Asseyez-vous, lui dit-il, je sais (jue vous avez été incommodé. » Et voilà le sujet assis devant son maître, (jui daigne épancher son oœur et lui parler de son peuple. — « Les grands et les petits, lui dit-il, tout est égal à mes yeux : je suis le père de tous mes sujets indistinctement : je leur dois à tous justice et protection. »

« Les rives du Rhône l'ont vu écouter avec attention les conseillers d'une paroisse exposée aux ravages de ce fleuve, demander des instructions, promettre des secours, presser la construction d'une digue nécessaire. Une troupe de paysans environnent le Monarque; ils sont étonnés de se voir consultés et retournent dans leurs familles parler avec attendrissement de ce bon maître qui a le courage d'aller chercher la vérité sous le chaume.

« On se i)resse sur son chemin, on l'entoure, le pâtre vient lui présenter le nectar de Chautagne ; il ne dédaigne point les mets simples préparés par la frugalité et présentés par l'amour. 11 s'avance jusqu'à Seyssel. Aux cris de la joie et de la reconnaissance qui retentissent jusqu'à l'autre rive, la noblesse de France franchit les limites et vient lui rendre hommage. On ne doute plus du bonheur de Glotilde (juand on connaît les mains qui ont formé son époux. »

Et plus loin encore: « C'est la religion qui lui apprend que ses sujets sont ses frères ; c'est elle qui lui montre, au delà du trépas, un juge formidable qui jettera dans la même balance le monarque et le berger. 11 nous est aisé d'être humbles, à nous qui ne sommes rien ; mais les rois, qui peuvent tout, ont de grands sacrifices à faire : il faut (ju'ils accoutument leurs fronts superbes à toucher le pavé des temples et qu'ils viennent s'humilier devant Celui qui tonne sur la tète de tous

les mortels, qui ordonne à la mort de dépeupler les |)alais, qui souffle sur les trônes et les fait disparaître. »

Revenant ensuite à son sujet et rap})clant (jue le voyage du souverain lut comme un triomi)lie :

« Ne vous semble-t-il pas, demande-t-il, entendre encore les cris de l'allégresse, voir tous les regards fixés sur le père de cette nombreuse famille i\\\\ s'empresse autour de son cliar ? La ville entière offrait aux yeux le spectacle d'une pomi)e guerrière ; le bourgeois pacifique, transformé tout à coup en soldat, se présentait à son maître sous un appareil militaire : c'était pour lui faire sentir (jue tous les citoyens sont prêts à verser leur sang pour lui et que, quand il s'agira de défendre la patrie, nous serons tous soldats... »

]ES quatre frères de Joseph de Maistre, l'un, comme nous l'avons vu, obéit à l'attrait qui l'appelait au sacerdoce, les trois autres embrassèrent le métier des armes. Pour lui, il suivit, — nous l'avons dit également, — la carrière paternelle ; il franchit un à un les degrés de la hiérarchie judiciaire, et il venait d'entrer au Sénat de Savoie quand éclata la Révolution.

Trois ans auparavant, en 1786, il avait épousé M"*" de Morand, dont il eut un fils, Rodolphe, et deux filles, Adèle et Constance. Rien n'a été publié, — ni conservé, paraît-il, — des lettres échangées entre le comte Joseph et sa femme. Nous pouvons cependant esquisser les traits de cette épouse et de cette mère. Simple et sage, discrète et prudente, modeste et ferme, absolument dévouée à sa tâche obscure et sacrée, elle était capable de résolutions énergiques, capable aussi de porter noblement le veuvage anticipé aucjuel une séparation de quinze ans devait bientôt la condamner. On en jugera ; dans une page de sa correspondance il la peint au naturel et lui-même avec elle.

La lettre était adressée de Saint-Pétersbourg à une vieille amie i:,'enevoise, M"" lluber Alléon, qui était allée visiter M""' de Maistrc à Turin.

« Je ne suis pas étonné que vous n'ayez pu tirer ni pied ni aile de madame Prudence (combien j'ai ri de ce mot !) à Turin, môme à côté d'elle ; il n'y a pas moyen, je ne dis pas de la faire parler de moi, mais pas seulement de la faire convenir qu'elle a reçu une lettre de moi. Le contraste entre nous deux est ce qu'on peut imaginer de plus original. Moi, je suis, comme vous avez pu vous en apercevoir aisément, le sénateur pococurante % et surtout je me gêne fort peu pour dire ma pensée. Elle, au contraire, n'affirmera jamais, avant midi, que le soleil est levé, de peur de se compromettre. Elle sait ce qu'il faut faire ou ne pas l'aire le 10 octobre 1808, à dix heures du matin, pour éviter un inconvénient (pii arriverait autrement dans la nuit du 15 au 16 mars 1810. « Mais, mon cher ami, tu ne fais attention à rien, tu crois que personne ne pense à mal. Moi, je sais, on m'a dit, j'ai deviné, je prévois, je t'avertis, etc. — Mais, ma chère enfant, laisse-moi donc tranquille. Tu perds ta peine, je prévois que je ne prévoirai jamais, c'est ton affaire. » Elle est mon supplément, et il arrive de là que, lorsque je suis garçon comme à présent, je souffre ridiculement de me voir obligé de penser à mes affaires ; j'aimerais mieux couper du bois. Au suri)lus, madame, j'entends avec un extrême plaisir les louanges qu'on lui donne, et qui me sont revenues de plusieurs côtés, sur la manière dont elle s'acquitte des devoirs de la maternité. Mes enfants doivent baiser ses pas; car, pour moi, je n'ai pas le talent de l'éducation. Elle en a un que je regarde comme le huitième don du Saint-Esprit ; c'est celui d'une certaine persécution affectueuse, au moyen de laquelle il lui est donné de tourmenter ses enfants du matin au soir pour faire, s'abstenir et apprendre, sans cesser d'en être tendrement aimée. Comment fait-elle? je l'ai toujours vil sans le comprendre ; car pour moi je n'y entends rien. »

En traçant d'une façon si agréable le portrait de sa femme, le

(i) Sans souci.

comte de Maistre a commencé à nous donner un lésfer cravon du sien. Comme il s'est peint par traits détachés, au hasard de son humeur et (juand il écrivait à ses plus intimes, c'est dans ses lettres qu'il nous faut chercher le complément de son propre portrait. Il paraît qu'il grisonna de bonne heure et qu'on l'en plaisantait un peu. Sous le pôle, la décoloration se hâta ; à cinquante-quatre ans, son abondante et robuste chevelure était entièrement blanche. Il dit cela avec une bonne grâce charmante, en envoyant à sa fille Adèle son portrait peint par le comte Xavier. « Tu auras peine à me reconnaître, tant j'ai vieilli. Je ne suis plus gris comme un âne, comme disait notre ami Costa, mais blanc comme un cygne. Cela est plus élégant et plus triste. »

Voilà tout ce qu'il daigne nous dire sur sa chienne de figure, comme il l'appelle. Nous en souhaiterions un peu plus. Lamartine, qui a consacré au comte de Maistre deux entretiens de son Cours familier de littérature, s'offre à nous satisfaire. « Il a vécu dans sa familiarité » ; il donnera, dit-il, un portrait d'après nature, au lieu que les autres ne sont que portraits d'imagination.

Il nous apprend donc que M. de Maistre était « un homme d'une grande taille, d'une belle et mâle figure. » Mais fiez-vous aux poètes! L'illustre amie du comte de Maistre, l'aimable et sainte M'"" Swetchine, lut ces lignes et celles aussi où Lamartine prétendait peindre, après le visage, l'esprit et le génie du grand homme. Et de sa fine plume, elle rendit ce sévère arrêt : « M. de Lamartine doit avoir vu beaucoup M. de Maistre ; le nombre des séances rendrait plus surprenant encore qu'il ait pu manciuer le portrait à ce degré. Pas un trait exact et (idèle, ni même reconnaissable. Le comte de Maistre était de taille moyenne, ses traits n'avaient aucune régularité ; rien d'incisif dans son œil, dont la vue très courte donnait quelque chose de perdu à son regard. Ce visage irrégulier et sans éclat resplendissait néanmoins de majesté. L'ensemble, le port de cette tête étaient saisissants et tout empreints du caractère de la sagesse antique. » Voilà le vrai portrait d'après nature.

A côté du physique, le moral. C'est bien lui-même que nous reconnaissons, (lès le début de ces lignes à la baronne de Pont : k J'ai vu, dans ma vie, plus d'alVaires perdues par la finesse (jue par l'imprudence. Je contemple sur le théâtre du monde, ou sur le théâtre de la société, ces grands héros de la dissimulation : en vérité, je ne voudrais pas de leur succès, pas plus que de leur moralité. Je lais consister la prudence, ou ma prudence, bien moins dans l'art de cacher ses pensées que dans celui de nettoyer son cœur, de manière à n'y laisser aucun sentiment qui puisse perdre à se montrer. »

Ce cœur d'une loyauté si haute et si fière était en même temps comme on le verra, d'une tendresse à la l'ois délicate et vigoureuse. Il était aussi, pour tous, d'une bonté rare, de celle qui pardonne pour tout de bon et se venge par les bienfaits. S'il avait les saintes colères que le spectacle du mal et de la bassesse inspire aux âmes fortement éprises du vrai et du bien, il était absolument étranger à toute rancune. « Peu d'hommes, écrivait sa fille Constance quelques semaines après sa mort, ont pu prononcer avec plus de sûreté que lui : Pardonneznous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Jamais je n'ai pu découvrir dans ce cœur si bon et si chrétien la moindre trace de fiel ; au pied de la lettre il oubliait les injures ; ou, s'il venait à se les rappeler, c'était pour y répondre à la manière de l'Évangile. « Tu as beau dire, m'écrivait-il un jour, il n'y a pas moyen d'excuser X... de ses torts envers moi ; aussi j'ai voulu me venger, et je serai probablement assez heureux pour lui faire obtenir la place qu'il désire. Peu de jours avant sa mort, comme on donnait l'ordre de ne pas recevoir, il prit la parole avec vivacité : « Si telle personne vient, dit-il, faites-la entrer ; elle m'a fait de la peine, et il faut avoir plus d'attentions pour elle. »

Entin, à côté du cœur, l'esprit, « possédé par la fièvre de savoir » et poursuivant des travaux de bénédictin en dépit des exigences de la diplomatie et du monde. « Je lis, ^ j'écris, je fais mes études , car

(i) Lettre à Madame la comtesse de Goltz, 2 mai i8o5.

enfin il faut bien savoir quelque chose. » — « Le grand monde me lait perdre beaucoup de temps. D'ailleurs, vous sentez bien qu'il n'y a pas moyen de fermer tout à fait les livres. Je me sens même brûlé plus que jamais par la fièvre de savoir. C'est un redoublement que je ne puis vous décrire. Les livres les plus curieux me poursuivent et viennent d'eux-mêmes se placer sous ma main. Dès que l'ineffable diplomatie me laisse respirer un moment, je me j^récipite, malgré tous les avertissements de la politesse, sur cette pâture chérie, sur cette espèce d'ambroisie dont l'esprit n'est jamais rassasié ^ » Notons en passant, qu'aux yeux de quantité de gens qui ne lisent que leur journal, Joseph deMaistre est un partisan aveugle de l'ignorance. Et notons aussi cet autre coup de pinceau du portrait d'après nature de Lamartine : « 11 ne savait rien que par les livres, et en avait lu très peu ! »

A ce coup. M*"" Swetchine n'y tient plus et s'épanche en une page où coule, avec une abondance émue, le torrent des souvenirs. « Où donc M. de Lamartine a-t-il pu prendre cela ? J'ai connu M. de Maistre avant lui, je l'ai vu pendant de longues années donner habituellement à l'étude douze et quinze heures, dont la lecture prenait sa bonne part. 11 lisait immensément ; les livres encombraient sa table et s'y succédaient. » Enhn, nous savons, par la notice du comte Rodolphe, qu'il lisait, comme il faudrait toujours lire, « systématiquement, la plume à la main. Il écrivait, dans un volume relié, posé à côté de lui, les passages qui lui paraissaient remarquables et les courtes réflexions que ces passages faisaient naître ; lorsque ce volume était à sa fin, il le terminait par une table des matières par ordre alphabétique, et il en commençait un autre. « Ces recueils sont de gros registres in-folio, registres polyglottes où il déposait le suc de ses immenses lectures grecques, latines, françaises, italiennes, anglaises, allemandes. La théologie, la philosophie, l'histoire, la politique, la littérature, la linguistique, les sciences y sont représentées.

Ce grand esi)rit, qui vivait beaucoup avec lui-même par la médita-

(i) Lettre à Madame la baronne de Pont, lo mars i8o5.

p wf«( «7«« w7a« *a^ w^ wf* wfv w^ w^ wf* wfw «^ tafw w^ wfa» ««fw wfarwfw w<w «fa* «^ ta^ wfa* «fa> «^ iafa« Q^

ESQUISSE BIOGRAPHIOUE. 29

tion, beaucoup avec les princes de l'intelligence par la lecture, avait aussi au plus haut degré le goût et le besoin de la conversation, mais d'une conversation qui fût vraiment un échange d'idées et non de commérages, qui portiit sur les grands intérêts des âmes et des sociétés humaines, et non sur les petits scandales de coteries ou de salons. ^

A cet égard, Chambéry (le Chambéry d'alors) ne le servait point à souhait ; il n'y trouvait point assez d'air pour ses poumons, assez d'espace pour ses grandes ailes ; quoiqu'il fût, à tout prendre, un homme heureux, et (ju'il en convînt, il éprouvait cette souffrance du génie refoulé qui est une pose, et rien de plus, pour l'intolérable race des médiocrités incomprises, mais qui, pour les hommes de sa taille, est un tourment réel. Quinze ans plus tard, dans une lettre à son frère Nicolas, il décrivait de souvenir cet état intérieur :

« Quelquefois, dans mes moments de solitude, je jette ma tète sur le dossier de mon fauteuil ; et là, seul au milieu de mes (juatre murs, loin de tout ce qui m'est cher, en face d'un avenir sombre et impénétrable, je me rappelle ces temps où, dans une petite ville de ta connaissance, la tète appuyée sur un autre dossier, et ne voyant autour de notre cercle étroit que de petits hommes et de petites choses, je me disais : Suis-je donc condamné à vivre et à mourir ici, comme une huitre attachée à son rocher ? Alors je souffrais beaucoup ; j'avais la tête chargée, fatiguée, aplatie par l'énorme poids du rien. Mais aussi quelles compensations ! je n'avais qu'à sortir de ma chambre pour vous trouver, mes bons amis. Ici tout est grand, mais je suis seul. «

[E 16 janvier 1789, Joseph de Maistre faisait une perte plus douloureuse encore que celle qui l'avait si profondément affecté

(t) Amédée de Margerie : Le comte Joseph de Maistre.

en 1774 : son père s'éteignait dans sa ([uatre-vingt-quatrième année. « Le noble magistrat avant d'aller paraître devant Dieu, donna à ses enfants, assemblés autour du grand lit à baldaquin qui avait vu mourir leur mère, sa dernière bénédiction. Joseph lui jura d'être le ])rotecteur de toute la famille, et le père, rassuré, s'endormit dans la paix du Seigneur...

j) Écoutons ce testament où le comte de Maistre, le législateur de 1770, l'homme qui eût pu s'enorgueillir de sa science et des honneurs dont le Roi l'avait comblé, exprime, en un langage si simple, aux pieds du Roi des rois, toutes les convictions de son àme de chrétien, toutes les volontés de son cœur de père :

« Je, François-Xavier, comte Maistre, second président au Sénat de Savoie, voulant disposer des biens qu'il a plu à la Providence de me donner, ai fait mon testament comme ci-après et, auparavant que de commencer un acte qui me rappelle ma dernière fin, je demande pardon à Dieu, mon Créateur, de tous mes péchés, le priant très humblement de ne pas me juger, à l'heure de ma mort, suivant la rigueur de sa justice, mais de me faire ressentir les effets de sa miséricorde infinie dans laquelle je fonde toute mon espérance, implorant, pour cet eftet, les mérites de la Passion et mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ et l'intercession de la Bienheureuse Vierge Marie, de saint François Xavier, mon patron, et de tous les saints du Paradis.

« J'institue mon héritier universel Joseph-Marie, mon très cher fils aîné, substitut avocat-fiscal général au Sénat de Savoie, et je lui recommande ses frères et sœurs, particulièrement ces dernières. La tendre amitié dont il leur a donné jusqu'à présent des manfues sincères et l'attachement resi)ectueux qu'il a toujours eu pour moi, me font espérer qu'il ne démentira pas la confiance que j'ai eue en lui et qu'il leur tiendra lieu de père après mon décès.

« Je recommande enfin à tous mes enfants de continuer à vivre dans la même union et la même cordialité que j'ai eu la consolation de voir régner jusqu'à présent dans ma famille. »

» Les funérailles du grand magistrat eurent lieu avec une pompe

ESQUISSE BIOGRAPHIQUE. 3i

extraordinaire. Victor-Amédée III, dans un message au Premier l*résidenl, exprima les regrets que lui causait la perte de ce serviteur fidèle, associé à l'œuvre législative du règne de Charles-Emmanuel llf, de celui (jui, le i2i2 mars 1773, était allé, au pied du trône, porter au nouveau roi les hommages du peuple de Savoie.

» Le Sénat tout entier assista aux funérailles : le gouverneur, les troupes de la garnison, et, ce qui valait mieux encore, le peuple de Chambéry, les pauvres, ([ui vénéraient le i'résidenl, raccomj)agnèrent à sa dernière demeure. Les restes du modèle des pères allèrent reposer, dans le tombeau de Sainte-Marie-Ëgyptienne, auprès de celle qui lut la « sublime mère » de Joseph de Maistre ^

|PRÈS la mort de leur père, les de iMaistre restèrent aussi étroitement unis : chacun avait sa part égale d'une provision de tendresse laissée dans l'indivision, où l'on puisait à pleines mains, sans avoir à rendre des comptes ni à demander de partage.

« Le fraternel foyer - » continuait à être la maison paternelle. Là, les militaires venaient passer leurs congés ; le chanoine André, ses vacances ; Jenny et Thérèse y habitaient, sœur Eulalie y vivait par le cœur et, si elle ne sortait pas de son couvent, les siens ne manquaient pas un jour de parloir.

» Le dimanche, pendant la belle saison, les de Maistre allaient ensemble, en véritable caravane, errer aux environs de Chambéry. Bissy était leur but de promenade le ])lus fréquent, Bissy, le ravissant village, autour duquel se déroule le tapis des grands i)rés donnés en dot à M"' de Morand, lors de son mariage avec Joseph...

(i) Descostes, Joseph de Maistre avant la Révolution. (2) La maison de Joseph.

32 JOSEPH DE MAISTUE.

» L'église, simple et modeste, avec son toit de chaume, se détache des flancs d'un ravin pittores(|ue taj)issé de sapins. Le clocher hardi profile sa flèche « en Lois noirci jiar le temps » sur le contrefort extrême de la côte de Ghallod, dont les rei)lis accidentés abritent les anciennes demeures des Regnault de Lannoy et des Garnier d'Alonzier.

» Plus loin, dans la direction du nord, un chemin ombreux, à pente douce, conduit au hameau de Ghamoux, encadré de noyers séculaires et de châtaigneraies épaisses. Là se trouve, isolée et se dressant au milieu d'une grande prairie, une petite vigne en forme de cône ; Xavier y vient, à l'arrière-saison, chasser la grive attirée par les grappes où le vigneron complaisant a laissé quelques graines en guise d'appât.

» Si le Président avait quitté ce monde, son souvenir, doux et consolant, planait, tout frais encore, sur les dix enfants réunis, aux vacances d'automne, comme les anneaux d'une chaîne qui ne devait jamais se briser. A la nuit tombante, on descendait, heureux de vivre, les sentiers rapides de la côte de Bissy et l'on rentrait en ville. Les soirées se passaienten famille dans le grand salon de l'hôtel de Maistre, et bien souvent un regard égaré sur le portrait de la Présidente ou sur le buste du Président ramenait le souvenir des beaux jours où ils étaient encore là, et une larme furtive succédait parfois à un rire joyeux...

» Car on était gai chez les de Maistre, gai par tempérament, de cette gaieté franche, exubérante, communicative d'autrefois, véritable soupape de sûreté des consciences pures, qui agrémentait les bonnes heures et qui, dans les mauvaises, reprenant son empire au moment opportun, ne laissait pas la désespérance envahir l'âme et empoisonner la vie...

» Quel charmant esprit que ce Xavier, devenu le séduisant lieutenant du régiment de la marine, après avoir été le héros d'une célèbre ascension aérostatique ! Et quel gracieux commerce que celui de ces frères et de ces sœurs qui, séj^arés j)ar les Alpes, s'écrivent et, au nouvel an, s'envoient de petits com|)liments versifiés, véritables gageures

OÙ Joseph, le grave Joseph lui-même, apporte son contingent de boutsrimés, et sœur Eulalie, entre deux patenôtres, son petit regain de mondanité !

» Le 1" janvier 1790, les Maistre étaient réunis à l'hôtel de la place Saint-Léger. 11 y avait là le chanoine André, Nicolas et Victor, venus pour la circonstance, les Vignct, Anne, Jenny et Thérèse. 11 ne manquait ((ue Xavier et Eulalie ; mais voici que l'ordinaire ap|)orte à Mesdemoiselles Maistre un pli tout parfumé... Une lettre de Xavier ! et en vers !... Ce Xavier ne fait rien comme tout le monde, et il rime comme personne... Écoutez :

Mes chères sœurs, bonjour, bon an !

Quoiqu'un peu vieux, ce compliment Vaut, par ma foi, mieux que les nôtres ; Que ne puis-je, à votre foyer.

Passer tout ce mois de janvier Accompagné de plusieurs autres !..

Mais puisque mon mauvais destin Me fixe en un pays lointain Et m'empêche d'aller au vôtre.

Je veux, par écrit, à l'instant.

Vous envoyer ce compliment Accompagné de plusieurs autres...

Depuis huit jours, pris au talon.

Je suis étendu de mon long, Dans un lit dur où je me vautre Et, pour égayer mon cerveau, Je considère un soliveau Accompagné de plusieurs autres...

Je n'ai point, comme vous ici.

Le talent de chasser l'ennui En récitant des patenôtres :

Sans user de ce passe-temps, J'ai déjà su gagntr vingt ans Accompagnés de plusieurs autres...

Mais comme il faut se convertir Et que ce beau train doit finir.

Sans faire ici le bon apôtre, Avant de renoncer au bal.

Passons encor ce carnaval Accompagné de plusieurs autres...

» Inutile de dire le succès qu'eut l'épître du lieutenant... Il faut lui répondre sur le même ton : tel est le cri général. On se met aussitôt à l'œuvre autour de la grande table du salon : frères et sœurs en collaboration, sous la haute présidence de Joseph, ont bien vite achevé cet impromptu :

Autour du fraternel foyer, Pendant le rigoureux janvier.

Quand tu ne peux être des nôtres.

C'est un veuvage pour tes sœurs Dont tu possèdes les trois cœurs Accompagnés de plusieurs autres.

Les autres cœurs sont masculins Ils s'unissent aux féminins Comme des grains de patenôtres :

Depuis longtemps tu les connais :

Chacun d'eux ne marcha jamais Qu'accompagné de plusieurs autres.

M Eulalie, le lendemain, eut sa part du gâteau, et, pour ne pas demeurer en reste, elle adressait, du couvent de Sainte-Ursule, à son frère l'otlicier, cette jolie réplique où la délicatesse exquise du sentiment fait oublier les hiatus qui s'y sont glissés.

Je veux te faire au nouvel an,

Mon cher ami, un compliment

Ni plus ni moins que tous les autres ;

S'il n'est pas aussi bien tourné,

Il n'en faut pas être étonné :

Je fais des vers... comme tant d'autres...

ESQUISSE BIOGKAPHIQUE. i^tî

Au vrni, je n'ai point de foyer Où tu puisses au mois de janvier Te chauffer avec tous les nôtres ; Je ne possède pour tout bien Qu'un cœur digne d'aller au tien A la suite de tous les autres.

Si j'apprends que, sans aucun mal.

Tu as passé le carnaval Loin de ce lit où tu te vautres.

Je chanterai, en répétant :

Pour mon ami, puisse ce temps Être suivi de plusieurs autres ! ^

|A Révolution vint changer brusquement le cours de sa destinée. Il allait payer cher l'avantage de voir de grandes choses. Cette catastrophe ne le surprit qu'à demi-. Déjà dans plusieurs discours politiques, il avait signalé l'esprit destructeur du siècle et les orages de l'avenir. Il avait trop de clairvoyance pour ne pas saisir du premier coup-d'œil le « caractère satanique » du nouveau mouvement. Ami sincère des libertés justes et honnêtes, « qui empêchent les peuples d'en souhaiter de coupables, « il augurait mal d'une réforme qui commençait par un cri de guerre contre Dieu. « Les massacres, les pillages, l'incendie ne sont rien, écrivait-il à son ami le maniuis Costa (le Beauregard, il ne faut que peu d'années pour guérir tout cela. Mais l'esprit public vicié, la France pourrie, voilà l'ouvrage de ces messieurs. Et ce qu'il y a de déplorable, c'est ([ue le mal est contagieux, et notre pauvre Chambéry déjà bien taré. « Bientôt en effet, au mois de septembre 1792, les Français passaient

(i) Ces charmants détails, comme les précédents, sont empruntés au magnifique ouvrage de François Descostes, que l'Académie française a couronné : Joseph de Maistrc ava7it la Révolution.

3(5 JOSEPH DE MAISTUE.

les Alpes, et la Savoie gagnée par la j)ropagande révolutionnaire, se livrait à eux presque sans résistance. Un décret d'annexion rattache ce pays à la République française. Déjà les frères du comte de Maistre avaient rejoint leurs drapeaux. 11 n'hésita pas à donner lui-même, en quittant le sol natal, un gage de fidélité à son roi et partit pour le Piémont.

L'émigration, c'était la ruine. U Assemblée allohrocje publia une loi, enjoignant à tous les émigrés, hommes, femmes et enfants, de rentrer avant le 25 janvier sous peine de la consfication de leurs biens. Le roi de Sardaigne autorisait ses sujets à faire cette démarche, mais Joseph de Maislre était trop fier pour s'y condamner. La jeune comtesse, vou. lant sauver l'héritage de ses enfants, prolita d'une absence de son mari pour quitter la ville d'Aoste, où ils s'étaient réfugiés. Au commencement de janvier, elle traversa à dos de mulet le grand Saint- Bernard avec ses deux enfants, et gagna Chambéry où la rejoignit bientôt son mari plein d'angoisse. La municipalité voulut exiger de lui le serment civi({ue, il le refusa ; le procureur-syndic lui présenta le livre où s'inscrivaient les citoyens actifs, il n'y voulut pas écrire son nom. On lui demandait sa contribution volontaire pour la guerre : « Non, dit-il, je ne donne pas d'argent pour faire tuer mes frères qui servent le roi de Sardaigne. » Bientôt quinze soldats entrent chez lui pour une visite domiciliaire. La i)Osition n'était plus tenable. M. de Maistre ])artit indigné et se retira à Lausanne, où il fut chargé d'une mission confidentielle par son gouvernement. M""^ de Maistre, son fils Rodolphe et sa fille aînée Adèle allèrent le rejoindre, mais Constance sa fille cadette, trop jeune pour supporter les fatigues de cette périlleuse évasion, demeura chez son aïeule. Les domaines du comte de Maistre étaient consfiqués, et il écrivait avec une simplicité tout imprégnée de résignation chrétienne : « Tous mes biens sont vendus, je n'ai plus rien... )>

On put voir à Lausanne combien ce grand homme, (lui dans ses écrits semblait si intransigeant et si rigide, avait de délicatesse et de douce charité. Il correspondait avec le manjuis Costa de Beauregard,

dont le fils Eugène vint à être soudainement emporté à la suite d'une blessure revue dans une escarmouche au Col Ardent. De Maistre fut chargé par son ami d'annoncer la triste nouvelle à la marquise Costa, qui habitait, au i)rintemps de 1794, à Nyon près de Lausanne. « A la première nouvelle de votre malheur, écrit-il au malheureux père, j'ai volé à Nyon, où je suis demeuré deux jours avant de monter l'escalier de votre lemme. Enfin, il a fallu se déterminer : il n'y a plus eu moyen de lui cacher sa i)erte. Je n'entreprends |)oint de vous peindre sa tristesse. Elle est profonde ; mais elle est religieuse... Au milieu du triste spectacle que j'ai sous les yeux, j'éprouve une satisfaction inexprimable à voir que les soins de l'amitié sont doux pour votre infortunée femme. Je suis venu pleurer avec elle et elle m'en sait gré. Cher et malheureux ami, que ne puis-je me partager ? que ne puis-je pleurer à Nyon et à Coni ? Si quelque chose i)ouvait augmenter la tendre amitié que j'ai pour vous, c'est le malheur... » Et de Maistre entoura la femme de son ami de la plus touchante sollicitude. 11 la décida à revenir à Lausanne, l'installa auprès de sa famille. Cet homme qui planait dans les froides régions de la philosophie, révéla une âme cai)able de tendresse, et la douleur à laquelle il assistait l'émut jusqu'au cœur. Ne sachant quel adoucissement apporter au chagrin de la marquise Costa, il eut l'idée de consacrer quelques pages au souvenir du malheureux jeune homme qu'elle pleurait. Le discours à la marquise Costa rappelle par son objet ces écrits qu'on appelait autrefois des Consolations, et dont Sénèque, dans ranticjuité, a donné les modèles les plus connus. Mais quelle différence entre Sénèque et Joseph de Maistre !

Ce dernier a eu le mérite de comi)rendre que, pour calmer le désespoir d'une mère, les procédés des philosophes stoïciens étaient impuissants. Loin de chercher à détourner sa pensée, il lui rappelle les qualités charmantes de l'enfant qu'elle a perdu. Elle l'aimait trop pour pouvoir être distraite de son chagrin. Elle ne pouvait trouver quelque douceur que dans le ressouvenir de l'enfant chéri, en se le représentant tel qu'il était, en songeant au bonheur de sa présence.

Les deux frères. 3

«Les véritables douleurs ne veulent pas être distraites, dit de Maistre... Je sais que vous ne jouissez que de ce qui peut entretenir votre douleur. )) — « C'est consoler un philosophe que de lui justifier ses larmes, écrivait Molière à son ami Le Vayer qui avait, lui aussi, perdu son fils, et de mettre sa douleur en liberté. » Ce qu'une intelligence délicate des besoins d'une âme endolorie avait inspiré à Molière, l'infaillible instinct du cœur et la religion le dictaient à Joseph de Maistre. Le poète et le philosophe ont senti l'un et l'autre, comme l'auteur de la savante étude à qui nous empruntons ces lignes, que « consoler une douleur, ce n'est pas en distraire ; ce n'est pas même la guérir : c'est la charmer. »

[E comte de Maistre, dit de son côté Amédée de Margerie, n'était pas de ceux qui dépensent à ce point, au profit de l'art, leur puissance d'aimer et d'être émus qu'il n'en reste rien pour le prochain. S'il accorde à l'art le trop plein de sa sensibilité exquise, il en garde le principal pour sympathiser avec les joies et surtout avec les douleurs humaines.

M On eût étonné bien des gens, il y a seulement trente ans, en leur disant que ce foudroyant comte de Maistre, dont on leur avait forgé une image à faire peur, était le plus délicat et le meilleur des amis, le plus capable de ces viriles tendresses qui ont un don i)articulier pour manier suavité?' et fortiter les blessures du cœur. Mais on les eût étonnés à tort. Car on se trompe, quand on croit que les âmes fortes ne sont ])oint, pour l'ordinaire, des âmes aimantes ; du moins est-il certain que, (juand elles le sont, c'est avec toute la plénitude et l'intensité de leur énergie intérieure. Saint Jérôme, j)ar exemple, est, sans nul doute, un rude homme, rude à lui-même, rude aux adversaires de la vérité, rude à ses contradicteurs. Et c'est en même temps le

cœur le plus chaud, le plus délicat, le plus tendre (ju'on puisse imaginer, et rien n'est plus patliéti(|ue (pie les pleurs de ce puissant athlète. De même le comte de Maistre. ,1e donnerais toutes les Consolations de Sénèque, et bien d'autres encore, j)our les lignes que je vais transcrire, écrites à un ami malheureux * : « Il n'y a rien que je conçoive mieux que le charme du désespoir. C'est ce qui vous retient en Angleterre ; mille souvenirs tendres et déchirants vous attachent à cette terre où votre bonheur nacpiit pour durer si peu. Moi, (pii ne suis qu'un ami, je suis cependant visité souvent par l'ombre de votre chère Elisabeth. Elle m'apparait toujours entre vous et moi ; je crois la voir, l'entendre et lui tenir quelques-uns de ces discours dont elle avait la bonté d'écrire de temps en temps quelques mots dans ce journal que vous l'euilletez le jour et qui vous garde la nuit. Combien ce même souvenir doit être horriblement doux pour l'époux qui l'a perdue, qui se promène sur cette même terre où son cœur rencontra le sien, où il entendit })our la première t'ois ce oui sérieux dont le suivant n'est qu'une répétition légalisée, et que l'homme le plus heureux n'entend qu'une fois dans sa vie ! Je voudrais que les objets qui vous environnent et qui ne vous parlent que de votre perte vous apprissent à pleurer ; vous auriez fait un grand pas vers la consolation, je veux dire vers la douleur sage. Dieu vous a frappé, mon cher ami, très justement comme juge et très amoureusement comme père ; il vous a dit : Cest moi ! Répondez-lui : Je vous connais ; et venez pleurer avec nous quand vous aurez assez pleuré ailleurs. »

» Mais de toutes les cordes de ce merveilleux instrument, la plus vibrante, la plus pathétique et la plus aimable est celle des souvenirs et des affections domestiques. Au milieu des splendeurs mondaines et des détresses (inancières de son exil de Saint-Pétersbourg, le comte de Maistre vit du souvenir de l'image de ses chers absents ; et à distance il remplit avec une tendresse charmante, avec une incomparable flexibilité d'esprit, son rôle de père, d'éducateur et de chef de

(i) L'amira ITchitchagoff, qui venait de perdre sa femme.

famille. « Vous êtes tous dans mon cœur, écrivait-il à son frère le chevalier Nicolas ; vous ne pourrez en sortir que lorsqu'il cessera de battre. A six cents lieues de distance, les idées de famille, les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Te vois ma mère qui se jjromènc dans ma chambre avec sa figure sainte, et en t'écrivant ceci, je pleure comme un enfant. — Je crois entendre pleurer à Turin •>->, écrit-il ailleurs ; je fais mille efforts pour me représenter cet enfant de douze ans que je ne connais pas. Je vois cette fille orpheline d'un père vivant ; je me demande si je dois un jour la connaître. Mille noirs fantômes s'agitent dans mes rideaux d'indienne. Enfin, vous êtes père, monsieur le chevalier, et vous connaissez ces rêves cruels d'un homme éveillé. Si vous n'étiez pas du métier, je ne permettrais pas à ma plume d'écrire ces jérémiades. Je fais, au reste, les plus grands efforts pour résister au malheur et ne pas perdre absolument ce qu'on appelle l'aplomb. »

Parmi ces lettres de famille, une mention spéciale est due à celles qui sont adressées au comte Rodolphe, son fils, ou qui font mention de lui. Écrites pendant les grandes guerres auxquelles prit part le jeune officier des chevaliers-gardes, elles ont un accent tout à fait cornélien de mâle tendresse. Il eût redit au besoin le « Qu'il mourût » du vieil Horace ; mais il n'avait à craindre aucune défaillance chez ce jeune homme, dont « la résolution calme et inébranlable » faisait son juste orgueil et sa meilleure consolation. Au moment du départ, il lui disait : « Je ne veux })as m'appesantir sur votre destinée future ; il est inutile de communiquer des pensées molles, telles qu'elles naissent involontairement dans le cœur d'un père. Allez bravement votre chemin, mon cher Rodolphe. Vivent la conscience et l'honneur! cœlera dis pennittenda. — Ou cela ou sur cela, disait cette mère de Sparte. Elle avait raison. Jamais vous ne trouverez dans mes lettres ni plaintes, ni lamentations ; c'est d'un mauvais ton à l'égard d'un soldat. Tout cela sans préjudice de ce qui se passe dans mon cœur et dont vous vous doutez sans doute un peu. Que vous dirai-je encore?

ESQUISSE BIOGRAPHIQUE. Ai

Soyez toujours assez semblable aux autres pour ne pas leur déplaire, et assez différent pour ne déplaire ni à moi ni à vous. Battez-vous bien, mais ne faites du mal qu'à l'ennemi. Soyez honnête homme et bon enfant. Ne vons détachez point du petit livre latin. Je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur, mon cher enfant, Dieu vous conserve * ! »

11 se livrait plus en parlant de lui à quelque ami. 11 écrivait au comte Deodati, au début de la campagne de Friedland et d'Eylau : <c Le jeune soldat m'a échappé, et a fait, à mon insu, les démarches les plus vigoureuses pour être employé. On n'a rien voulu décider sans avoir mon avis. J'ai répondu : Décidez la chose comme il vous plaira, sans supposer seulement que je suis au monde. En etlet, il m'a paru clair que je n'avais le droit de dire ni oui ni non. Le conscrit volontaire l'a emporté. Il est parti; il s'en va, faisant sept à huit lieues par jour, rencontrer... Ah ! mon cher comte, je n'ai point d'expression pour dire cela. La pauvre mère ne sait pas le mot de tout ce qui se passe ; et moi, je suis sans femme, sans enfants, sans amis même, du moins de ceux avec qui on pourrait pleurer si l'on en avait fantaisie. Il m'a fallu avaler ce breuvage et tenir le calice d'une main ferme. Enfin, mon cher comte, j'éprouve un triste plaisir à verser dans votre cœur mes épouvantables soucis. Si quelque chose les adoucit, c'est la résolution calme et inébranlable du jeune homme. 11 a le diable au corps, et c'est un de ces diables froids, les plus diables de tous. »

Après la campagne, il écrivait au même : « Permis aux dames lacédémoniennes de regarder d'un œil sec le corps de leurs fils qu'on rapportait sur leurs boucliers. Pour moi, je ne suis pas si sublime. Plutôt la mort, sans doute, et mille fois la mort, je ne dis pas que la plus petite lâcheté, mais que la plus petite grimace antimilitaire ; mais aussi, plutôt la vie que la mort même la plus honorable ! Ce n'est pas l'avis de mon fils, et c'est dans l'ordre ; mais c'est le mien,

(i) Le comte Rodolphe, âgé de dix-sept ans, avait d'abord été placé dans la réserve.

Ah)

el c est aussi dans l'ordre. Il a voulu laire cette campagne sans y être obligé ; pouvant m'y op[)oser, je ne l'ai pas fait ; mon héroïsme ne va pas plus loin. Je suis content de lui et de moi. j)

Quel père et quel homme ! Ce n'est pas un Spartiate, quoiqu'il dise comme les mères de Sparte : Ou cela, ou su?- cela. Ce n'est pas un stoïcien ; il n'en a ni la pose, ni l'orgueil, ni l'indifférence systématique. Ce n'est pas un Romain, à la façon de celui qui s'attire cette réponse de Curiace :

Je rends grâces au ciel de n'être pas Romain, Pour conserver encor quelque chose d'humain.

G est un père comme le christianisme sait les faire, avec une tendresse qui ressent toutes les blessures du cœur et une fermeté qui ne lléchit devant aucun devoir. Et c'est un chevalier, c'est-à-dire encore un chrétien avec cette légitime fierté de race qui sait que noblesse oblige, et qui conduit les grandes âmes dans la voie du dévouement au delà même du devoir strict et précis ^ ! )>

ACSANNE, où nous avons laissé Joseph de Maistre, ne fut pas pour lui un lieu de repos ; aussi bien l'on peut dire qu'il ne se reposa jamais dans toute sa vie. Heureux d'avoir quelques loisirs, il les utilisa immédiatement en composant ses Considérations sur la France, ouvrage dans lequel il apprécie la Révolution avec une véhémence tout impartiale, oubliant presque qu'il lui doit l'exil et la ruine quand il observe ce grand événement à la lumière de sa philosophie chrétienne. La Révolution, il le démontre, a eu pour point de départ la licence des idées et des mœurs au XVIIP siècle. L'Europe lui a

(i) A. de Margerie, Joseph de Maistre.

fait une guerre d'ambition et non de princi|)es, <iui punira la France sans la détruire. Le châtiment sera infligé à la nation française par la sauvage énergie des Jacobins, qui se sont faits, sans le savoir, les instruments des vengeances du ciel, et ((iii, après avoir châtié la France et l'Europe, se rendront à eux-mêmes, en s'entre-dévorant, la justice qui leur est due.

Parmi toutes les belles [)ages que contient ce livre, il nous est dillicile de ne pas détacher ciuehiues lignes d'un passage où il démontre admirablement la force divine de l'Église : « Vous disiez que le sceptre soutenait la tiare. Eh bien ! il n'y a plus de sce[)tre dans la grande arène ; il est brisé et les morceaux en sont jetés dans la boue. Vous ne saviez pas jusqu'à quel point l'influence d'un sacerdoce riche et puissant pouvait soutenir les dogmes qu'il prêchait ; il n'y a plus de prêtres, on les a chassés, égorgés, avilis, dépouillés ; et ceux qui ont échappé à la guillotine, aux poignards, aux fusillades, aux noyades, à la déportation, reçoivent aujourd'hui l'aumône qu'ils donnaient jadis. Vous craigniez la force de la coutume, Fascendant de l'autorité, les illusions de Fimagination. 11 n'y a plus rien de tout cela... Les temples sont fermés, ou ne s'ouvrent plus qu'aux délibérations bruyantes et aux bacchanales d'un peuple effréné. Les autels sont renversés, on a promené dans les rues des animaux immondes sous les vêtements des pontifes, les coupes sacrées ont servi à d'abominables orgies... Le philosophisme n'a donc pas de plaintes à faire ; toutes les chances humaines sont en sa faveur, on fait tout pour lui et tout contre sa rivale. S'il est vainqueur, il ne dira pas comme César : Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu, mais enfin il aura vaincu, il peut battre des mains et s'asseoir fièrement sur une croix renversée. Mais si le Christianisme sort de cette redoutable épreuve plus pur et plus vigoureux, si Hercule chrétien, fort de sa seule force, soulève le fîls de la terre et Fétouffe dans ses bras, il s'est révélé divin, patuit Deus ! »

En 1797, le célèbre publiciste, appelé à Turin par le roi Charles- Emmanuel qui avait succédé à Victor-Amédée, reprit l'exercice de ses

fonctions. L'homme d'état n'absorbait pas en lui le ])ère de famille, et rien n'est plus charmant que la correspondance échangée entre Joseph de Maistre et sa lille Adèle. Un jour, l'engageant à laisser courir sa plume dans ses lettres, il lui donne cette agréable leçon : « Tu as toujours quatre chapitres à traiter : tes plaisirs, tes ennuis, tes occupations et tes désirs ; avec cela on peut remplir quatre pages. Pour moi, il me suffit de quatre mots en suivant cette même division: mon plaisir serait d'être avec toi, mon chagrin est d'en être éloigné, mon occupation est de trouver les moyens de te rejoindre, et mon désir est d'y réussir. Adieu, ma chère enfant ! ^ «

En ces temps de bouleversements, la tranquillité ne durait pas longtemps. Bientôt le roi de Sardaigne, vaincu par les Français, fut réduit à quitter sa capitale et ses États de terre ferme. En sa qualité d'émigré, le comte de Maistre ne pouvait rester à Turin ; il se réfugia à Venise.

Ce que fut la vie des exilés dans le pauvre appartement que la charité d'un ministre autrichien mit à leur disposition, on le devine aisément. Quelques mois après, le roi, de retour à Turin, y rappelait Joseph de Maistre et le nommait régent de la grande chancellerie. C'est à ce titre que le comte suivit Charles-Emmanuel à Cagliari et réforma l'administration de la justice dans l'île de Sardaigne, où le monarque fut bientôt confiné de nouveau. Pendant ce temps, il gémissait d'être encore une fois séparé de sa famille, et s'en dédommageait par ses charmantes lettres. Mais soudain un coup plus cruel vint frapper le cœur de ce père si dévoué.

En 1802, M. de Maistre reçut du roi l'ordre de se rendre à Saint- Pétersbourg, comme ministre du royaume de Sardaigne. C'était une séparation dont on ne pouvait prévoir le terme, et une carrière que le malheur des temps dépouillait de tout avantage et de tout éclat. Mais la tendresse qui déchirait son cœur l'engageait à ne pas refuser cette distinction, à laquelle était peut-être attaché l'avenir des siens :

(I) Lettre du iB octobre J797.

ESQUISSE BIOGUAIMIIQUE. Ai)

« C'est pour vous, leur écrivait-il, que je me passe de vous. Adieu, ma chère Adèle, je t'emporte dans mon cœur, afin que tu m'échaulTes sous le soixante et unième degré de latitude. »

jnVANT <1p nnrfir îl pfniT n

VANT de partir, il était allé demander la bénédiction du i)ape Pie VH. « Il parut dans la société de Saint-Pétersbourg avec l'humble fierté d'un haut caractère : son amabilité enjouée, son esprit naturel, ses connaissances })rofondes et variées, l'intérêt (jui s'attache toujours à un dévouement sans bornes, ^ » lui gagnèrent bientôt l'estime de toute l'aristocratie russe et la sympathie du czar Alexandre.

C'était merveille de voir ce représentant d'un souverain sans capitale et presque sans États, tenir malgré sa pauvreté un rang ([ue pouvaient envier les ambassadeurs des grandes [)uissances, et i)rendre sur l'esprit de l'empereur un ascendant qu'il devait à son intelligence et à son noble caractère.

Une lettre adressée en 1805 à M™" de Goltz nous montre la vie régulière et laborieuse que menait le comte : « Je lis, j'écris, je tais mes études, car enfin il faut bien savoir quelque chose. . Je tâche, avant de terminer ma journée, de retrouver un |)eu de cette gaité native, qui m'a conservé jusqu'à présent : je souille sur ce ieu, comme une vieille femme souffle, pour rallumer sa lampe, sur le tison de la veille. Je tâche de faire trêve aux rêves de bras coupés et de têtes cassées qui me troublent sans relâche; puis, je soupe comme un jeune homme, puis je dors comme un enfant, et puis je m'éveille comme un homme, je veux dire, de grand matin, et je recommence, tournant toujours dans ce cercle, et mettant constamment le pied à la même

(i) Le comte Rodolphe, Notice.

place, comme un âne qui tourne la meule d'un battoir ; je m'arrête à cette comparaison sublime. »

Il n'y avait rien moins que du faste dans son genre de vie. Réduit à vivre l'hiver sans pelisse, « ce qui est précisément comme de n'avoir point de chemise à Cagliari, » et à se faire jeter sur les épaules au sortir des grands ai)partements de l'empereur un manteau de boutique par un fort vilain laquais, « n'ayant pas même de quoi se faire enterrer, s'il venait à mourir, » il voyait pourtant bien des visiteurs se presser dans sa modeste maison. « Souvent le ministre d'yUitriche vient le soir me chercher, pour aller avec moi dans le monde. Ses brillants laquais montent mon escalier en tâtonnant, et nous descendons, précédés d'un paysan qui porte un mince flambeau. Je suis persuadé qu'ils font sur moi des chansons en patois autrichien. Pauvres gens ! Je suis bien aise qu'ils s'amusent. ^ » Le comte de Maistre eût cru se déshonorer en murmurant contre cet état, et il se fût regardé comme le dernier des hommes, s'il n'avait eu pour son souverain d'autre dévouement que celui qu'on voulait bien lui payer.

Pourtant, cette condition le faisait souffrir, en l'empêchant d'appeler près de lui sa tamiile dans un séjour si dispendieux. Souvent il laisse percer sa tristesse d'être si loin de ceux qu'il aime : « Ma chère tante, écrit-il un jour après quelques plaisanteries, si vous saviez pourquoi je ris, vous ne me blâmeriez pas; c'est pour ne pas pleurer. »

Il se dédommageait un peu de cet isolement par ses lettres. Tout l'intéresse, les moindres progrès de ses enfants, leurs lectures, leurs divertissements. En 1805, il annonce à une de ses correspondantes cette bonne nouvelle : « 11 m'est arrivé un j)etit secrétaire, précisément d'aussi bonne famille que moi, et que je n'avais pas vu depuis trois ans. Sa sœur s'appelle Adèle, vous le connaissez donc ! Vous voyez, de chez vous, Madame la marquise, les transports de joie qui ont dû accompagner cette entrevue. » Son fils Rodolphe âgé de seize ans avait (juitlé Turin, |)our n'être pas contraint par la conscription à

(i) Lettre à son frère.

servir contre son pays et contre son roi, et venait ainsi embellir la solitude où gémissait le comte de Maistre. Il devait bientôt connaître les bienfaits de l'empereur. Alexandre, (|ui discernait le mérite et aimait la grandeur d'àme, avait déjà donné à Joseph de Maistre un gage de son allcclion en nommant son Irère Xavier, directeur de la bibliothè(iue de l'Amirauté. 11 voulut se charger de l'avenir du jeune Rodolphe, et le prit à son service comme oHicier dans le corps des Chevaliers-gardes, régiment d'élite de l'armée russe. Mais ces honneurs exposaient le jeune homme à des dangers, qui étaient un nouveau tourment pour le cœur du père : « Nul ne sait ce (jue c'est que la guerre, s'il n'y a son fils, » a-t-il écrit un jour. Et après la bataille de Friediand, il écrit à sa sœur : « Quelle nuit que celle du 21 au 22 juin, que je passai tout entière avec la certitude que mon cher Rodolphe avait été tué à Friediand, sans autre compagnie qu'un fidèle valet de chambre, qui pleurait devant moi, me jetant comme un fou tantôt d'un sopha sur mon lit, et tantôt de mon lit sur un sopha ! » Et pourtant quand il s'adressait à son fils, il s'abstenait de ces « pensées molles (fui naissent involontairement dans le cœur d'un père, » et il lui disait : « Allez bravement votre chemin, mon cher Rodolphe, vivent la conscience et l'honneur ! »

De si cruels soucis ne l'empêchaient pas de se donner entièrement à sa mission diplomatique. Bien des officiers piémontais ressentirent les effets de la haute faveur dont leur compatriote jouissait à la cour, et le roi de Sardaigne ne pouvait assez estimer son ministre qui figurait si noblement parmi les représentants des puissances.

N devine quelle impression durent faire sur Joseph de Maistre les prodigieuses victoires de Napoléon. Il ne pouvait aimer le

conquérant qui avait dépouillé son roi, le dominateur, dont le sceptre

pesait si lourdement sur les nations subjuguées. En gémissant sur la marche impétueuse de ses armées, il écrivait au comte d'Avaray cette fière parole, où il se peint tout entier : « M. le comte, l'Europe est à Bonaparte, mais nos cœurs sont à nous ! » Cependant cette antipathie bien légitime ne l'aveuglait pas sur le génie du grand capitaine, et l'estime qu'il avait pour Napoléon lui inspira une pensée assez originale.

C'était au moment où la paix de Tilsitt courbait l'Europe entière sous les armes de la France et de son alliée la Russie. Peut-être le comte de Maistre se rappelait-il qu'un jour à Naples, en 1802, dans un entretien avec l'ambassadeur de la République française, M. Alquier, ce diplomate lui avait répliqué vivement : « M. le comte, qu'allezvous faire à Pétersbourg ? Allez à Paris, dire ces raisons au premier consul, qui ne les a jamais entendues. » Toujours est-il qu'il voulut tenter un suprême effort en faveur du roi de Sardaigne. 11 lit donc transmettre à Napoléon, par le général Savary, un mémoire où il formulait le désir d'avoir un entretien confidentiel avec l'empereur des Français. Il avait tout lieu de croire, que, s'il pouvait l'aborder, il aurait des moyens d'adoucir le lion, et de le rendre plus équitable à l'égard de la maison de Savoie. Et toujours dévoué par-dessus tout à son souverain, il avait soin de faire remarquer qu'il entreprenait cette démarche entièrement à son insu.

Le génie est accessible aux nobles inspirations. Qui sait ce que la parole élevée, loyale, pénétrante du comte de Maistre eût pu réaliser? Malheureusement sa demande resta sans écho. Napoléon n'y répondit pas, mais les marques particulières de déférence, que le ministre piémontais reçut de l'ambassadeur français à Saint-Pétersbourg, lui prouvèrent que du moins on rendait hommage à sa grandeur d'âme.

Un esprit comme Joseph de Maistre ne pouvait manquer d'observer le monde au milieu duquel il vivait, cette société russe, où s'unissaient par un singulier mélange le raffinement et la barbarie. Il admirait les qualités de ce peuple hospitalier, spirituel, intrépide, ]»lein

d'audace, mais il en discernait aussi les vices, l'inlidélité, l'inconstance et les instincts révolutionnaires, contre lesquels son église schismatique et un clergé déconsidéré offraient de bien faibles ressources.

Joseph de Maistre étudiait la |)oliti(iue avec le coup d'œil sûr d'une foi (jue n'ébranlent pas les triomphes é[)hémères de la violence, avec le regard pénétrant du génie qui domine les détails et plane sur l'ensemble des événements. Aussi a-t-il possédé à un rare degré la clairvoyance, qui permet aux intelligences d'élite de conjecturer l'avenir. La Révolution est à ses yeux plus (ju'un bouleversement national, il y voit une des grandes époques du genre humain. Au moment même où la puissance de Napoléon semblait la mieux assise, il en prédisait la chute, et attendait, avec la restauration des princes de Savoie, celle de la maison de France. Du fond de la Russie, il assista aux tragiques péripéties du drame qui agitait l'Europe : la grande armée s'élançant vers l'Orient et bravant dans les neiges de la Moscovie un héroïque linceul, les nations s'entre-choquant dans les plaines de la Saxe, le con(iuérant épuisé par ses victoires subissant les représailles de la conquête et s'effaçant, comme le soleil à son déclin, dans les brumes du vaste océan, qui baigne l'îlot de Sainte- Hélène. L'année 1814 qui rendait la couronne aux rois en exil, rendit au comte de Maistre les douceurs de la vie de famille, après lesquelles il soupirait depuis si longtemps. Il avait écrit : « Si le Ciel dans sa bonté me réservait un de ces moments si rares dans la vie, où le cœur est inondé de joie par quelque bonheur extraordinaire et inattendu ; si une femme, des enfants, des frères séparés de moi depuis longtemps et sans espoir de réunion, devaient tout à coup tomber dans mes bras, je voudrais que ce fût dans une de ces belles nuits d'été, sur les rives de la Neva. » Ce rêve se réalisa, et l'heureux père put embrasser enfin sa fille Constance. « Venez, venez, avait-il écrit aux siens, tous vos emplois sont fixés. Françoise (M'"" de Maistre) est ministre de l'intérieur et trésorier général ; Rodolphe, ministre des affaires étrangères et payeur en chef; Adèle, secrétaire

en chef pour la politique ; et toi, Constance % pour la philosophie et la littérature... Moi, je serai le souverain, avec l'obligation de ne rien faire et la permission de radoter... » Dès lors, le comte de Maistre ne songea plus à finir ses jours ailleurs que dans cette patrie d'adoption. Mais Dieu en avait décidé autrement.

]EPUIS longtemps, les Jésuites étaient tolérés, et même officiellement autorisés, dans l'empire russe. Joseph de Maistre, à son arrivée à Saint-Pétersbourg, les trouva en possession d'une situation parfaitement régulière et rapidement grandissante. Quatre fois plus nombreux qu'en 1775, ils étaient installés dans les deux capitales et dans plusieurs autres villes de l'empire. Ils avaient à Polotsk et à Pétersbourg de florissants collèges. Alexandre allait bientôt diriger une de leurs colonies vers la Sibérie. Le duc de Richelieu et l'abbé Nicole, ((ui fondaient en ce moment la grandeur et la prospérité d'Odessa, allaient obtenir qu'ils y fussent appelés pour seconder leur œuvre.

(i) Elle avait alors vingt et un ans. « Constance, écrit un biographe, cette enfant, qui devai tenir une si grande place dans le cœur et dans la correspondance de Joseph de Maistre, l'aima de loin, avec une incroyable tendresse, puis (ce sont ses termes mêmes) se donna à lui dès l'tnstan qu'elle le vit. Elle devint son secrétaire et presque sa collaboratrice. Et quand mourut ce père « qui était sa gloire, sa joie et comme sa divinité terrestre, » tout sembla s'éteindre en elle. Quelques semaines plus tard, elle écrivait, en réponse à une lettre de condoléance : c II me faut de la peine pour prendre une plume qui ne doit plus être consacrée â son usage. Depuis plus de huit mois que sa santé déclinait visiblement, je ne pouvais me résoudre à le quitter un seul moment de la journée ; je lisais, j'écrivais, je pensais pour lui ; j'étais devenue son bras, et même sa mémoire à l'égard des choses usuelles et communes qui ne pouvaient trouver place dans cette grande tête. Rien ne me paraissait impossible quand il s'agissait de le soulager en quelque chose, et l'envie de lui être utile doublait toutes mes facultés. Maintenant je ne sais plus que faire de tout ce que j'employais à son usage. L'âme de mon existence m'est ôtée. »

Constance de Maistre devint, en i833, duchesse de Laval-Montmorency, et a vécu jusqu'à l'âge de 89 ans, conservant jusqu'à son dernier jour (2 avril 1882), tout le charme de son esprit, la fraîcheur de ses souvenirs et la généreuse bonté de son cœur. Par tous ces rîons, par sa haute vertu, par son chevaleresque dévouement à l'Église, ajoutons par son grand amo.ir pour la France, elle fut bien la digne fille de son père.

ESQUISSE RIOGRAI'IIIQL'E. ol

Mais ces prospérités, en les liranl du demi-jour discret où ils avaient longtemps vécu, commençaient déjà à leur faire des ennemis. Le clergé schismati(iue, impuissant, inerte, subalterne, regardait avec jalousie la grande |)lace que ces prêtres caliioli(iues avaient conquise, par leurs talents et leurs vertus, dans l'estime des hautes classes. Les Universités otlicielles, — l'Université de Vilna surtout, voisine du collège de Polotsk, — voyaient de mauvais œil l'élite de la société russe leur contier ses entants ; et cette voisine usait avec une rigueur tracassière du droit d'inspection et d'examen que les règlements lui donnaient sur eux.

Or, rien ne ressemblait moins à nos vieilles Universités occidentales que cette Université de Wilna, rassemblement cosmoi^olite de professeurs où régnait la libre pensée tantôt sous la forme grossière du matérialisme, tantôt sous la forme pédante de la métaphysique allemande, tantôt sous la forme mystique de l'illuminisme, tantôt sous la forme biblique du protestantisme. Choisir dans un tel milieu, si flottant et si peu sur, les contrôleurs de l'enseignement illustre des Jésuites, de cet enseignement éprouvé et sage qui avait recueilli toutes les traditions de l'Europe savante, était en soi la chose la plus déraisonnable du monde. C'était faire inspecter des vétérans par des conscrits, des grenadiers par des francs-tireurs, osons dire des pompiers par des incendiaires. Les Jésuites souhaitaient fort d'être affranchis de cette surveillance hostile qui gênait la liberté de leurs méthodes, et d'échapper aussi à l'obligation d'envoyer leurs élèves recevoir le complément de leur éducation intellectuelle à cette Université d'État, dont l'esprit leur inspirait moins qu'une demicontiance.

Le P. Brzozowski, général des Jésuites^ adressa au ministre de l'instruction publique plusieurs mémoires en ce sens. Mais l'action décisive fut exercée par Joseph de Maistre. Ce fut bien lui qui emporta la place. Il aimait la Russie ; il aimait la Compagnie de Jésus; il était profondément convaincu qu'elles avaient toutes deux grand intérêt à laire bon ménage ensemble, et que le meilleur moyen pour Alexandre

de se faire payer au centuple l'hospitalité généreusement accordée aux Jésuites était d'ouvrir un champ libre et vaste à leurs établissements d'éducation. Connaissant mieux que la plupart des Russes les i)érils de la Russie, il la voyait battue en brèche et minée par la Révolution; il constatait l'absolue impuissance de l'Église olïicielle à défendre contre cette triple agression le dépôt à peu près complet des vérités religieuses qu'elle avait conservé, mais conservé à l'état stérile et mort, en se séparant de l'unité catholique ; il ne trouvait en Russie qu'une seule force morale organisée qui put prendre en main la défense sociale et religieuse : les Jésuites.

Le caractère des fonctions diplomatiques que le comte de Maistre remplissait à Saint-Pétersbourg lui permettait de s'occuper des choses russes avec plus d'activité et avec un désintéressement moins suspect que ne l'eût pu faire tout autre ambassadeur. En même temps, la hauteur de son esprit, la fermeté connue de ses principes, l'illustration déjà acquise à son nom, le charme original de sa conversation faisaient de lui l'homme le plus écouté et le plus consulté qu'il y eût à Saint-Pétersbourg, et lui donnaient la situation à part d'un conseiller bénévole à qui l'on n'est jamais tenté de dire : Mêlez-vous de ce qui vous regarde. Tantôt sur provocation, tantôt spontanément, il pouvait sans indiscrétion adresser à des personnages ofliciels l'expression motivée de sa pensée sur les questions russes, sur celles principalement qui touchaient à l'ordre moral.

Ce fut ainsi qu'il écrivit au comte Razoumowski les Citiq lettres sur Véducation publique en Russie, (jui ont été publiées. Les trois })remières contiennent des vues générales sur l'éducation, des renseignements sur le plan d'études de notre ancienne instruction secondaire, enfin de vives critiques sur les programmes et l'esprit des Universités officielles russes ; les deux dernières sont un plaidoyer, au point de vue des intérêts russes, en faveur de l'éducation donnée par les Jésuites, seule digue, selon l'auteur, au trij)le torrent (jui menace de tout emporter. Ces deux lettres, très courtes, très éloipientes, concluent à exempter les collèges dirigés j)ar les Jésuites de toute dépen-

ESQUISSE BIOGUAPHIUUE. 55

<lance vis-à-vis des Universités de l'État, et à laisser les deux enseignements rivaux se (l('velo|)i)er j)arallèlement et faire leurs preuves sous l'œil du prince et des familles. Un vœu en faveur de l'érection du collège de Polotsk en Université libre y est énoncé, moins comme une demande pour le jirésent (jue comme une espérance pour l'avenir. <c Une mesure inliniment sage, un véritable coup d'État serait de rendre aux Jésuites une académie à Polotsk, comme ils l'avaient à Wilna, en lui attribuant tous les privilèges des Universités et notamment de Wilna. Mais en attendant, vous ne pouvez rendre un service plus signalé à votre patrie que d'engager Sa Majesté Impériale à prononcer enfin l'indépendance absolue des Jésuites vis-à-vis de l'Université olïicielle. »

L'année suivante, de lui-même cette fois, il revint à la charge, et adressa au même ministre un mémoire sur la liberté de l'enseignement supérieur. Les idées en sont substantiellement les mêmes que celles des lettres ; mais leur exposé, tantôt plus condensé, tantôt plus étendu, y est merveilleusement fortifié.

Ce document fut goûté par le ministre et par l'empereur. En 1812, le collège de Polotsk fut érigé en Université. La part que l'intervention du comte de Maistre avait eue à ce succès resserra les liens qui l'unissaient à la Compagnie.

Les événements qui venaient de s'accomplir semblaient devoir ■consolider cette grande victoire remportée i)ar les Jésuites : il en fut tout autrement. La fermentation intellectuelle qui animait à cette cpoque la société russe et poussait les esprits exaltés vers l'illuminisme, les esprits étroitement critiques vers le protestantisme ou l'incrédulité, avait produit un elïet bien différent dans les âmes tout à fait supérieures et les ramenait à pleines voiles vers la vérité catholique. Des femmes de la plus haute distinction, la comtesse Rostopchine, ses deux sœurs la princesse Gahtzin et la comtesse Barbe Protassow, M™^ Swetchine, étaient du nombre. Le jeune prince Alexandre Galitzin, neveu du ministre des cultes, se déclara catholique. Son oncle, très hostile déjà au catholicisme, en fut

Les deux frères. 4

profondément irrité et fit partager son mécontentement à l'empereur Alexandre, totalement livré aux illuminés. On mit tout ce mouvement sur le compte des Jésuites. Condamnés, sans être entendus, pour crime de prosélytisme, — comme un bataillon qui serait condamné pour cause de bravoure, disait spirituellement le comte de Maistre, — ils furent arrêtés pendant la nuit et expulsés des deux capitales, un peu plus tard de la Russie tout entière. Leur grand ami fut considéré comme leur complice, et accusé d'avoir conduit des intrigues de prosélytisme sous le couvert de l'inviolabilité diplomatique.

Il nous apprend lui-même dans une lettre à l'archevêque de Raguse la vérité sur toute cette affaire. « 11 y a bien eu quelques imprudences commises dans les conversions qu'on a menées trop publiquement et trop vite. Ces messieurs se sont laissé transporter par Je zèle qui les dévorait. Véritablement, c'était un si)ectacle admirable que la rapidité et la multiplicité de ces conversions opérées principalement dans le l)remier ordre de la société, et il était impossible que le gouvernement ne s'alarmât pas. Je crois cependant qu'il n'aurait pas frappé sitôt s'il n'avait été poussé, animé, exaspéré par un parti puissant, irrité jusqu'à la rage ; et cette rage a créé malheureusement une véritable raison d'État contre nos chers Jésuites. Moi-même, Monseigneur, je me suis trouvé enveloppé dans l'orage pour plusieurs raisons. D'abord j'étais lié d'amitié avec quelques-unes des personnes les plus manpiantes de la nouvelle Église longtemps avant les derniers événements ; et lorsque le moment du danger est arrivé, j'aurais trouvé indigne de leur fermer ma porte. En second lieu, le prince Alexandre Galitzin, ministre des cultes et prodigieusement irrité contre nous, s'était mis, je ne sais pourquoi, à me regarder comme l'arc-boutant du fanatisme. Je ne me suis jamais gêné d'ailleurs pour faire entendre que je ne voyais aucun milieu logique entre le catholicisme et le déisme. Enfin, Monseigneur, l'empereur a cru devoir charger un de ses ministres de me parler des soupçons qui étaient arrivés jusqu'à lui. J'ai prié ce ministre d'assurer Sa Majesté Impériale « que jamais je n'avais changé la foi d'aucun de ses sujets ;

ESQUISSE BIOGRAIMIIQUE. 57

mais (jue, si ([uelques-ims d'eux m'avaient l'ait par hasard ((uelcjnes confidences, ni l'honneur ni la conscience ne m'auraient permis de leur dire qu'ils avaient tort. » Les circonstances m'ont conduit bientôt après à répéter cette déclaration de vive voix à Sa Majesté Impériale môme. La chose s'est fort Lien passée ; cependant je ne voudrais pas répondre (|u'il ne restât, au moins pour (juchpie temps encore, un peu de rancune dans le cœur impérial *. )>

La situation du comte de Maistre devenait fort pénible. Ni comme homme ni comme ambassadeur, il ne pouvait lui convenir d'être traité en suspect. Il demanda et obtint son rappel. Alexandre, une fois le déjiart décidé, se souvint de son ancienne bienveillance et voulut honorer à son tour l'homme illustre (pii avait pendant (juinze ans honoré sa capitale. 11 lui ht offrir le passage sur un des vaisseaux de guerre qui devaient se rendre dans les ports français pour rapatrier les troupes russes. Ce fut dans ces conditions (juc la noble famille prit la route de Turin en passant par Paris.

Il emportait de son long et studieux exil les grands ouvrages qu'il y avait longuement médités : VEssai sur le principe générateur des constitutions politiques, le livre Du Pape, YÊglise gallicane, les Soirées de Saint-Pétersbourg, VExamen de la philosophie de Bacon.

•^f^»^»^)^(^(^»^rtU»^»^»$t(45»f^w*|^ww»^

[PRÈS ([uelques semaines de voyage, la famille de Maistre Ht son entrée dans la capitale de la France. Jamais Joseph n'y était venu : s'il avait franchi jadis la frontière française, c'était seulement pour visiter des amis dauphinois, ou pour assister aux réunions des Martinisles lyonnais. Il aspirait depuis longtemps à voir la ville qui était pour lui la capitale du monde pensant et le peuple qui était

(i) A de Margerie, Joseph de Maistre.

toujours au centre de ses préoccupations. ïl n'eut pas de déception, bien au contraire. « J'ai trouvé à Paris, écrit-il à M. de Vallaise, un accueil extrêmement aimable et cette espèce de séduction dont tous les voyageurs j)arlent et qu'on ne rencontre qu'à Paris. Il est difficile d'en sortir. Cependant il faudra bien que j'en sorte, sans avoir presque rien vu, tant les hommes m'ont distrait des choses. Un caractère particulier de la France et surtout de Paris, c'est l'art de célébrer. On prend ici plus de peine i)our faire valoir toutes les espèces de mérite qu'on n'en prend ailleurs pour les contrarier et les étouffer. Je ne doute pas que ce ne soit là la sorte de magie qui attire tous les hommes célèbres à Paris, et dont peut-être ils ne s'aperçoivent pas bien clairement. L'amour-propre ne se trompe pas sur ses intérêts, même quand il ne sait pas se rendre compte de ce qu'il fait. »

Joseph de Maistre fut flatté et séduit. Il fut reçu par le roi et parla famille royale. Louis XVIII devait bien quelques remerciements à celui qu'il avait consulté dans les moments les plus douloureux de l'exil, à celui surtout qui n'avait jamais douté de l'avenir de sa maison. Il fut aimable : de Maistre trouva sa conversation « toute semblable à son style », c'est-à-dire « aisée, élégante, lucide, pleine de royale courtoisie ».

« De Maistre éprouva une joie bien vive de se sentir dans un milieu où Ton rendait à son talent un hommage qu'il n'était pas habitué à rencontrer, ni de la part de la cour de Turin, ni de la part des Russes eux-mêmes, à de rares excej)tions près. Le monde de la cour et celui des lettres le fêtaient à l'envi. A l'Institut, il fut admis aux honneurs de la séance. A Paris, les personnes que l'été n'avait pas encore chassées dans leurs terres, se disj)utaient le [)laisir de le recevoir. Ce fut pour lui une source de curieuses observations dans ce Paris de 1817, si différent de ce qu'il avait été jus([u'alors et de ce qu'il devait devenir jdus tard. Des hommes d'origine et d'opinions diverses qui avaient, chacun dans sa voie, traversé la période révolutionnaire et impériale, assistaient à la reconstitution de ce qu'ils avaient

ESQUISSE KIOGIIAPHIQUE. •'>!)

aimé ou abhorré. Nul ne pouvait élrc indilïérent aux (jueslions l)oliti(|ues, après les secousses (|ue le pays avait traversées et cpii avaient fait sentir dans les couches profondes de la nation un ébranlement elfroyable. Une universelle lassitude avait |)u un instant

calmer les passions, mais elles n'étaient pas mortes Dans cette

fermentation générale se formait cet es|)rit brillant, généreux, enthousiaste qui devait se manifester bientôt par une floraison littéraire incom|)arable. De Maistre comprit ce qu'avait de si intense la vie intellectuelle de la France d'alors. Dans une lettre qu'il écrivit (juehiue temps après au vicomte de Donald, son alter ego, son sosie moral, lequel était dans ses terres du Rouergue pendant le séjour du diplomate, il donne son impression la plus intéressante sur la vision rapide et unique qu'il eut de Paris. « Le tourbillon, dit-il, m'a saisi et ne m'a quitté que lorsque, tout étourdi et tout haletant, je suis monté dans ma voiture pour me rendre à Turin. La cour, la ville, les Tuileries, les variétés, les musées, les ministres, les marchands, les magasins, les choses et les hommes se sont si fort disputé ma pauvre personne, qu'il me semble aujourd'hui n'avoir rien fait et n'avoir rien vu et que je ne suis pas même bien sûr d'avoir été à Paris. Je crois maintenant en y pensant sincèrement queréellement j'y aiété et ((uej'ai pu même y faire quelques observations. J'ai bien senti par exemple ce je ne sais quoi qui fait de Paris la capitale de l'Europe. Il est certain qu'il y a dans cette ville quelque chose qui n'est dans aucune autre !... » ^

JKU| PEINE était-ii rentré à Turin, (jue le roi de Sardaigne lui

Sa santé, usée par les travaux de l'esprit, les chagrins, les anxiétés

(i) Cogordan, Joseph de Maistre.

el le climat de Saint-Pétersbourg, devenait chancelante. Il accepta jiourtant la mission que lui confiait son souverain, et à l'heure où il aurait souhaité de consacrer ses dernières années à l'achèvement de ses travaux littéraires, il consentit à se jeter plus que jamais dans le tourbillon des aftaires politiques. Tristement ])réoccupé de l'avenir de son |)ays, il s'alïligeait de voir que la révolution durait toujours. La diplomatie ne l'absorbait pas. L'Académie royale des sciences de Turin obtint la gloire de le compter parmi ses membres, et il mit la dernière main à quelques-uns des ouvrages qu'il avait longuement médités dans son exil en Russie. Deux surtout lui assurent une impérissable renommée: le livre du Pape et les Soirées de Saint-Pétersbourg.

Le premier, comme tous les livres qui vont à rencontre des préjugés, se heurta d'abord à l'opposition du monde officiel en France. Mais il devait faire son chemin malgré les obstacles, et mettre en relief l'admirable constitution que Dieu a donnée à son Eglise. Ce fut un coup de massue qui tua le gallicanisme.

Trois questions principales se partagent ce livre : les rapports du Pape avec les conciles, du Pape avec la civilisation, du Pape avec les souverainetés temporelles. L'auteur venge de tout reproche d'hérésie, en termes irréfutables, les papes que l'histoire, travestie par le mensonge, avait essayé de prendre en flagrant délit d'erreur, et après avoir affirmé l'infaillibilité pontiticale, il établit par les faits (jue rien ne l'a pu mettre en défaut. Passant ensuite à la mission civilisatrice de l'Eglise, il signale les bienfaits que lui doivent tous les peuples modernes, ])arfois si ingrats. Il traite enfin de l'intervention des pontifes dans le gouvernement civil ; au moyen-âge, le pouvoir était temi)éré par l'arbitrage |)ontifical ; à d'autres époques, il a été tempéré par le poignard ou la guillotine, la révolution a remplacé le Pape ; on voit ce (|ue la tyrannie y a gagné et comment toutes les institutions humaines sont impuissantes à résoudre le terrible ])roblème de la souveraineté.

Nous reviendrons plus loin sur le deuxième ouvrage, véritable chef-d'œuvre ai)ologétique, les Soirées de Saint-Pétersbourg.

En ce moment, aux préoccupations de M. de Maistre s'ajoutaient des chaiïrins de famille. En 1818, la mort lui enlevait son IVère André, nommé évè([ue d'Aoste. « Mon excellent frère, écrivait-il, a emporté avec lui la moitié de ma vie ; cette plaie est incurable. » Le comte n'était pas sans incjuiétude sur l'avenir de sa famille. Dépouillé sans retour de tous ses domaines en Savoie et à Nice, il avait servi son roi pendant cinquante ans, pour se voir réduit à un état voisin de la pauvreté. Ce n'est ([u'avec l'aide d'un ami, le comte de Blacas, qu'il put acheter une terre de cent mille francs, seul héritage qu'il légua à ses enfants.

Dieu épargna au digne serviteur de la monarchie le spectacle d'une nouvelle révolution. Au commencement de 18:21, le comte de Maistre discutait au conseil des ministres d'importantes réformes législatives. Il s'anima graduellement et prononça un véritable discours, dont la conclusion était : « Messieurs, la terre tremble, et vous voulez bâtir ! » Cette émotion l'acheva. Peu de jours après, le 26 février, il expirait, fortifié par les secours de la religion. Deux semaines plus tard, le Piémont voyait éclater la révolution qu'il avait prédite.

On aime à jeter un dernier regard sur cette physionomie si attachante, et à se représenter cet homme si grand par l'esprit, par le caractère et par la vertu. Au physique, un visage irrégulier, mais empreint de majesté, encadré de bonne heure par des cheveux blancs, animé par un regard saisissant ; au moral, un cœur noble, loyal, d'une gaîté charmante et d'une parfaite franchise : « J'ai vu dans ma vie, disait-il, plus d'affaires perdues par la finesse que par l'imprudence... Je fais consister ma prudence bien moins dans l'art de cacher ses pensées que dans celui de nettoyer son cœur, de manière à n'y laisser aucun sentiment qui puisse perdre à se montrer. ^

Ce père de famille si tendre pour les siens, qui, peu de jours avant de mourir, leur écrivait : 'c Adieu, mes enfants, je vous serre avec mes vieux bras sur mon jeune cœur, » portait au plus haut degré le pardon des injures : « Tu as beau dire, écrivait-il à sa fille Constance,

il n'y a pas moyen d'excuser X... de ses torts envers moi ; aussi j'ai voulu me venger, et je serai probablement assez heureux pour lui taire obtenir la place qu'il désire. »

Ainsi on ne sait qu'admirer davantage en lui, ou le penseur de génie dont le regard atteint les sommets, dont la j)arole éclaire d'un jour nouveau les questions les plus ardues, ou l'honnête homme dont la droiture impose le respect à ses ennemis eux-mêmes, ou le chrétien qui accomplit jusqu'au bout tous ses devoirs sans orgueil et sans faiblesse.

Deux mois après, dans une lettre toute trempée de larmes. Constance de Maistre félicitait avec une rare éloquence son glorieux père de n'avoir |)as été le témoin terrestre des tristes événements qui avaient suivi de si près sa mort : « Gomme son père, il s'est endormi à la veille d'une révolution. Il n'a point vu un roi descendre de son trône, l'héritier de la couronne conspirer contre son seigneur et son bienfaiteur, ni de jeunes insensés ébranler un édifice antique, s'élever contre les anciens de l'État et rêver le règne de Roboam. Il n'a point signé cette triste abdication que le crime et l'audace ont arrachée à la clémence ou plutôt à la faiblesse royale ; il n'a point vu son auguste souverain fuir de sa capitale ; il n'a |)oint vu l'ignominie de son pays, la prévarication de la noblesse, le pouvoir défaillant faute de ministres, le comble de la perfidie et le comble de la lâcheté, le déchaînement et le triomphe des plus viles passions, la fidélité même sans foi et sans dévouement. Il s'est dérobé à temps, dérobé aux crimes et aux misères de la terre. »

Page 1