‹ Les deux fr`eresChapitre 3 sur 37 · S'cnt · texte numérisé non relu

S'cnt

||Sg'îpfl|l|L était dans la destinée du célèbre publiciste de passer loin ^^ j^S' *^^^ P^y^ natal, qu'il aimait tant, une grande partie de sa vie. ISHimS^I Nous l'avons vu, victime d'abord de la Révolution, se réfugier à Lausanne. C'était au moment de la naissance de sa fille Constance, qu'il ne devait revoir, — malheureux père! — que vingt ans plus tard. Quelques années après, il est obligé de chercher un nouveau refuge à Venise. Et enfin, c'est la Russie, la lointaine et froide Russie ([ui le retient de longues années loin de sa chère famille et soumet son amour paternel au plus douloureux martyre.

Le séjour à Lausanne n'offrit pas de particularités bien marquantes. Jose]ih de Maistre eut le bonheur de pouvoir se créer des relations parmi les habitants les plus distingués de la ville, auxquels se joignaient quelques émigrés français, ainsi que quelques Savoisiens. Au nombre de ces derniers était la famille du marquis Costa, ami intime de de Maistre.

De l'exil en Russie, nous ne parlons pas spécialement ici : la correspondance du comte de Maistre offre une sorte de photographie de ses occupations, de ses études, de ses relations, de ses souffrances à Saint-Pétersbourg.

Mais il n'est pas sans intérêt d'appeler l'attention du lecteur sur une autre étape de la vie errante du grand homme : Venise. Dans les pages suivantes on trouvera raconté avec les plus complets détails son séjour dans cette ville, — ainsi qu'à Cagliari où le fixèrent quelque temps les circonstances avant son départ pour la Russie.

E 2:2 septembre 1792, à l'heure où Montesquiou entrait en ijPl' Iriomj^haleur et sans coup férir à Chambéry, Joseph de Maistre en sortait, par la. porte opposée, pour rallier le drapeau royal. Six ans après, le 19 novembre 1798, Joubert arborait les trois couleurs sur la citadelle de Turin : Le roi Charles-Emmanuel IV s'enfuyait et s'apprêtait à faire voile, sous la protection d'une frégate anglaise, pour son île de Sardaigne. Qu'allait faire de Maistre? Il ressemblait à un général abandonné en rase campagne par le gros de l'armée. 11 ne savait quel parti prendre ; mais ce qu'il savait bien, par exemple, c'est qu'il ne capitulerait pas. Courber son front devant la force, victorieuse du droit.^ jamais. Or, ce n'était plus un mystère pour personne : l'Europe commençait à dévisager l'auteur anonyme des Considérations sur la France, des Lettres d'un royaliste savoisien, de ï Adresse des émigrés à la Convention nationale. La police du Directoire avait filé le comte en Suisse, à l'égal de Mallet du Pan, de Malouet, des Lameth et des autres étoiles de première grandeur de l'émigration. Le gouvernement français avait exigé son expulsion de Lausanne. Comment eùt-il toléré son séjour à Turin, alors qu'il y devenait le maître et qu'il voyait en lui plus qu'un suspect, un ennemi déclaré, une force morale plus redoutable que les gros bataillons ?

Un nouvel exil s'imposait donc ; mais où aller ? Dans la précipitation du départ, le roi n'avait pas laissé d'instructions ni fait d'olïrc au fidèle serviteur. Celui-ci était trop fier et trop déhcat |)Our s'imposer. Il savait quel soulagement sa retraite définitive eût produit au sein de cette petite cour condamnée i)ar les événements à une existence vagabonde ; mais il avait le cœur trop haut placé

(0 I fs intéressantes pages qui vont suivre sont une reproduction partielle de quelques articles du Correspo/idani, ayant pour auteur le grand historien de Joseph de Maistre, François Descostes. Une édition en a été tirée à part à loo exemplaires, (Paris, Champion cliteur.)

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pour s'en émouvoir et même pour paraître s'en préoccuper. Au moment de (fuittcr son modeste logis de la rue Burgo Nuovo, il prit sa plume des grands jours et adressa au ministre une lettre pour le prier de Taire savoir au roi (pi'il n'osait sans ordre le rejoindre en Sardaignc, de peur d'être à sa charge en un temps d'épreuves, et (ju'il se décidait à chercher un refuge à Venise, mais qu'aujourd'hui comme hier, comme toujours, il mettait sa jjersonne au service de son maître et (ju'au premier ap|)cl il était |)rêt à lui sacrifier sa vie.

Ce devoir accompli, le comte était rayonnant. Pourtant, que de points noirs et de sujets d'inquiétude ! Partir, sous un nom et un passeport d'emj)runt, avec une femme et deux enfants en has âge, presque sans ressources, emportant comme viati(jue «pielques pièces d'argenterie et une poignée de louis ! Se grimer en sujet du roi de Prusse et jouer — à travers les lignes autrichiennes et françaises — au négociant herlinois arrivant de Neuchâtel ! Qu'importe ! Son parti est pris. « L'honneur et la raison sont à nous : le reste n'en dépend pas. »

C'est le !28 décembre 1798, au matin, à quelque distance de Turin, sur les bords du Pô. Un grand bateau est amarré à un endroit convenu, loin de toute habitation. Les bagages de la famille y ont été hissés pendant la nuit. A la première heure, M. et M™^ de ^laistre s'y embarquent avec Adèle et Rodolphe. On arrive à Casai. Curieuse rencontre de ces temps héroïques qui mérite d'être signalée : pêlemêle, sur le (piai, fuyant les armées de la République triomphante, apparaît toute une théorie d'émigrés. Joseph de Maistre retrouvait dans leurs rangs des ligures entrevues jadis à Chambéry, à Aoste, à Lausanne, en quel([u'une de ces stations où le vent de l'exil les avait successivement poussées. Tels Mgr de La Fare, évêque de Nancy, de grandes dames, de respectables chanoines, de jeunes abbés, des officiers de l'armée des princes ou de celle du roi de Sardaigne : tous luttant avec une rare énergie contre les vents contraires et supportant leurs épreuves allègrement et le sourire aux lèvres...

Le chaland du patron Gobbi, habituellement employé à transporter du sel, s'était ouvert, avec quelques autres, à ces chevaleresques infortunes, moyennant des conditions acceptables en raison de la dureté des temps. Les émigrés s'y entassaient. Dans la cale, vide de marchandises, chaque groupe , chaque famille s'installait tant bien (jue mal, le plus parcimonieusement possible. Des toiles à voile, accrochées à des cordages, marquaient les compartiments des passagers agglomérés, serrés les uns contre les autres, sous des couvertures trouées. Vers le milieu, un rond demeuré vide ; et, au centre, un brasero, autour duquel chacun venait à son tour réchauffer ses membres engourdis.

Là avaient pris place le comte, M™^ de Maistre et leurs deux enfants. Il fallait vivre. Pas de cuisine à bord, ni de cuisinier. Quelques provisions : du pain durci, de la viande salée, des poissons péchés entre deux glaçons, des œufs et des volailles étiques achetés de loin en loin dans les villages riverains, où l'on taisait escale chaque soir. Le sel seul ne manquait pas : les parois de la cale en étaient garnies, on eût dit une grotte de stalactites. Chacun se tirait d'affaire comme il le pouvait. Plus d'une marquise dut confesser, devant le brasero transformé en fourneau économi(iue, son incompétence culinaire...

A Pavie, la caravane retrouva des amis de Savoie : Henri et Auguste de Faverges, partis de Turin le 24 décembre. Henri de Faverges, alors âgé de vingt-deux ans, avait été, durant la guerre, attaché comme lieutenant à l'état-major sarde dirigé par son oncle maternel, le marquis Henri Costa de Beauregard. Son frère Auguste, de cinq ans plus jeune que lui, sortait du corps des pages et n'avait encore aucun grade. Les deux jeunes gentilshommes se rendaient à Venise pour y prendre du service sous les ordres de leur parent, le général Frédéric de Bellegarde.

A partir de Pavie, la descente se lit en commun. Dans ses souvenirs militaires, le lieutenant général marquis de Faverges raconte ces sombres jours illuminés par la belle humeur et la i)hiloso|)hie

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sereine de ces proscrits dont « la fortune était seciuestrée et la tête mise à prix ».

« Sauf M'"^ de Maistre, écrit-il, nous couchions cha<pie nuit à terre. C'était clic (jui s'occupait de la cuisine et nous faisait, par économie, un ordinaire à la diable. » Auguste de Favergcs s'était improvisé aide-cuisinier ; mais il gaspillait les vivres et il y avait entre eux en tout bien tout honneur « les disputes les plus originales ». M'"* Prudence ^ « ne se déconcertait pas », même cpiand son second lui contestait gravement « le droit de le faire mourir de faim ». Joseph de Maistre marquait les coups; « il en était amusé à pleurer de rire »; mais il n'était pas homme à s'attarder auj)rès du brasero. Pendant ([ue les pecci vivi et les œufs achevaient de cuire, il rejoignait sur le pont Mgr de La Fare et là, insensible au froid, au vent glacé, aux plaines blanches de givre, aux masses noires qui évoluaient sur les deux rives, l'orateur, de sa voix chaude, exposait au prélat tout transi les conséquences de la nuit du 4 août, mêlant la verve endiablée de son esprit caustique aux éclats de son élo(iuence:

« Une certaine date me rappelle ce moment où, sur les bords d'un fleuve étonné de se voir pris par les glaces, je mangeai avec un évé(iue français un diner que nous avions préparé nous-mêmes. Ce jour-là, j'étais gai ; j'avais la force de rire doucement avec l'excellent homme qui m'attend aujourd'hui dans un meilleur monde ; mais la nuit précédente, je l'avais passée à l'ancre, sur une banjue découverte, au milieu d'une obscurité profonde, sans feu ni lumière, assis sur des coftres avec toute ma famille, sans pouvoir nous coucher ni môme nous appuyer un instant, n'entendant que les cris sinistres de quelques bateliers (jui ne cessaient de nous menacer et ne pouvant étendre sur des têtes chéries qu'une misérable natte pour les préserver d'une neige fondue (jui tombait sans relâche -. »

Sous Casai Maggiore, le froid était devenu tellement vif que, sur un large espace, le Pô fut congelé. Le hateau était prisonnier au

(t) Nom que Joseph de Maistre donnait à M™« de Maistre dans l'intimité. (2) Soirées de St-Pétersbourff.

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milieu des banquises. Impossible de songer à naviguer dans l'étroit courant d'eau demeuré libre. Le patron Gobbi annonça alors à l'équipage qu'il fallait attendre des temps meilleurs. Le comte dut à ses Considérations .sur Ja Finance d'être tiré de ce mauvais pas. Derrière le chaland naviguait un petit bâtiment plus léger et de forme plus allongée qu'avait frété le comte Karpolf, ministre de Russie. Celui-ci, heureux d'avoir pour compagnon de route le personnage dont le nom était prononcé avec respect dans toutes les chancelleries d'Europe, invita de Maistre à venir à son bord. L'insistance fut telle que ce dernier dut céder. 11 prit donc congé de ses compagnons de traversée et continua sa route sous le pavillon russe : se doutait-il alors du rôle qu'il devait jouer dans le pays des tsars?... La comtesse et ses deux enfants partageaient avec lui la généreuse hospitalité du diplomate.

La route se poursuivit dès lors dans des conditions meilleures. Rien ne manquait à bord. M™^ de Maistre put remettre son tablier aii fond de l'une des deux caisses, jusqu'à nouvel ordre ; mais, par contre, le voyage devint de plus en plus mouvementé. Depuis la Polisela, on naviguait péniblement à travers les glaçons et, ce qui était plus grave, sous le feu des avant-postes des deux armées autrichienne et française, occupant, presque sans intervalle, les uns, la rive gauche, les autres, la rive droite du Pô. A chaque instant, les cris de qui vive ! de halte ! de Werda ! se croisaient. Les postes prenaient les armes ; et le chaland, naviguant en franchise sous pavillon neutre, devait faire ses justifications et « venir à obéissance ».

Sur le pont était remisée la voiture de M. Karpolf. Adèle et Rodolphe y avaient trouvé un abri plein de charme : les glaces relevées, étendus sur les coussins moelleux, ils jouaient avec l'inconscience de leur âge, quand un tumulte se produisit au dehors. Des ordres secs partirent de la terre. L'équipage se hâta de stopi)er ; mais l'abordage ne se faisait pas assez vite, au gré du i)OSte français campé sur la rive. Un simple sergent le commandait. Celui-ci donna l'ordre de coucher en joue les matelots. Des cris désespérés et une

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mimique expressive lirent relever les fusils avant le commandciucnt (le feu ! Vite, on jeta l'ancre et on amarra le bateau. Les voyaii,LMirs exhibèrent leurs |)asse|)orts. Plus brave (jue lettré, le sous-ollicier perdait à les déchilïrer son temps et son latin ; il envoyait au diable tous ces logogriphes et voulait, au préalable, les communiquer iiu commandant de la ville voisine.

« A quoi bon ? dit le caporal, on dira que tu es... une bête et voilà tout. » La réflexion parut au sergent si profonde ([u'il renonça à ses velléités et consentit à laisser la bar([ue poursuivre la route. iN'importe, les voyageurs l'avaient échappé belle et les soldats de l'armée d'Italie ne paraissaient pas bien convaincus, en particulier, ([ue le comte de Maistre fût, ainsi que l'indiquait son passeport, un sujet du roi de Prusse... Il parlait si bien le français ! « Vous m'avez un accent ! » disait l'un d'eux, et, comme conclusion il exprimait le regret de n'avoir pas transpercé d'une balle réi)ublicaine la berline aristocratique qui se prélassait à bord. — « Vous eussiez fait une belle besogne, lui répondit le comte. Ces deux enfants étaient dedans ; et vous les auriez tués ou tout au moins blessés : auriez-vous été bien lier de ce coup-là? — Oh! non, citoyen, reprit le guerrier subitement radouci, vous avez bien raison ; j'en eusse été plus fâché (|ue la mère... »

De Maistre reconnaissait le « soufre de Provence » dans cette sortie si j)romptement calmée, et, du fond du cœur, il remerciait la Providence d'avoir sauvé d'un nouveau danger ses deux petits enfants. Les voyageurs arrivèrent enfin à Ghioggia, petite ville qui est comme une sentinelle avancée de Venise, à Pextrémité même des lagunes, « sorte de grand poisson couché sur le sol et dont les rues simulent les arêtes ». Peuple de pêcheurs et de modèles, replié sur lui-même, frayant peu avec ses voisins et dont le comte relève, au passage, la Hère mine, la beauté plastiiiue et les pittoresques atours. Un bateau, loué sur le port, emmena les passagers qui, après une traversée mouvementée le long des côtes de rAdriati([ue, abordèrent enfin dans la cité des doges.

|E grand homme était de ceux que rien n'étonne et qui n'ont rien à ai)i)rendre. Il avait fait, lui aussi, et de vieille date, son « voyage autour de sa chambre. » Il connaissait à fond, comme s'il les eût parcourus, l'Europe et le nouveau monde. D'avance, il avait tout visité, tout pénétré, tout étudié. Pas de ville dont il ne connût les origines et l'histoire, les ruines et les monuments. Nulle part il ne pouvait être dépaysé ni surpris.

Aussi, quand, au terme de ce périlleux voyage commencé sur le Pô, poursuivi sur l'Adigetto et terminé sur l'Adriatique, le Lateau le débarqua, lui et les siens, sur le quai des Esclavons, il était comme chez lui dans la ville des doges.

Hélas ! les proscrits durent se demander comment ils vivraient en ce nouvel exil, plus cruel, plus solitaire, plus angoissant que celui de Lausanne. Aux bords du Léman, le regard s'emplissait de la patrie absente. Chaque jour on en coudoyait les êtres, on en recevait des nouvelles, on en entendait le langage, on en percevait les échos, on en voyait les horizons. A Venise, quel changement de décor ! L'isolement ! Les passants inconnus, ombres mystérieuses, disparaissant dans le glissement cadencé des gondoles : pas un visage ami, pas une maison à la porte de laquelle on pût frapper ! Un langage où l'italien, le turc et l'allemand mélangés résonnaient en notes incompréhensibles aux oreilles de la comtesse et des enfants qui ne parlaient que le français ^ ! La perspective de mourir là, sans secours, sans assistance, loin des êtres aimés, loin du pays natal!..

M""^ de Maistre, malgré la trempe vigoureuse de sa nature, était saisie d'un profond sentiment de tristesse. La mélancolie l'envahissait, imprégnait son être, ainsi que la brume qui, le soir, se répand des lagunes dans les ruelles où l'on glisse au lieu de marcher...

(i) Ainsi que, d'ailleurs et de tout temps, tous les habitants de la Savoie. Jamais, même sous la domination sarde, l'italien ni le picmontais, qui n'est qu'un patois italien, n'ont été parlés, «« même compris, en Savoie.

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Ils entrèrent à l'église de Saint-Jean et Saint-Paul, y prièrent ensemble et, réconi'ortés, se mirent en quête du réduit où ils pourraient abriter leur tête et attendre des jours meilleurs. La rencontre du comte Kevenhûller vint providentiellement les tirer d'embarras. De Maistre l'avait connu à Turin, attaché à l'ambassade d'Autriche. Le diplomate mit à la disposition de l'illustre exilé sa bourse et son hôtel ; mais Joseph ne voulut accepter qu'une chambre, au rez-dechaussée, vaste pièce sans cheminée, sorte de débarras, où il vînt camper avec sa femme, ses enfants, quelcjnes livres et les fameux registres qui ne le quittaient jamais.

M. et M""^ de Maistre étaient trop fiers pour vivre d'emprunts et pour laisser ])araitre au dehors la misère (jui les étreignait. M'"" de Maistre, se multi[)liant, économisait les gages d'une domestique : elle raccommodait, balayait, préparait les repas, regardait à un sou pour faire durer, par des miracles d'économie, le petit pécule que rien ne remplacerait et qui, comme l'eau de la clepsydre, baissait, baissait toujours.

Joseph de Maistre se privait de tout, vivait, comme un anachorète, d'un verre d'eau et d'un morceau de pain, se livrait volontiers aux plus humbles besognes ; mais il ne pouvait se passer du commerce de ses semblables et, d'instinct, partout où le conduisait « son inconcevable destinée », il allait droit à l'élite. Il faut dire que l'élite aussi, par un juste retour, se sentait attirée vers lui. Comme à Lausanne, son logis devint bientôt le rendez-vous de tout ce que Venise et la colonie des émigrés renfermaient de plus distingué. Cette grande pièce à peine meublée, que des rideaux de serge divisaient en compartiments, où, dans un coin, dormaient les enfants, où, dans un autre, étaient entassés les ustensiles de ménage, se transformait fréquemment le soir en un salon où diplomates, prélats et grandes dames venaient « discourir des affaires du temps ».

Le comte y trônait dans la brillante auréole de son talent de causeur. Il dominait, il éblouissait, il subjuguait, et sa parole enflammée

Les deux frères. <

72 JOSEPH DE M.VJSTRE.

faisait pour un instant oublier à l'orateur et à son auditoire toutes les souffrances de l'exil ; mais, bientôt, l'on se retrouvait en face des réalités cuisantes et parfois aussi des égoïstes abandons.

[EPENDANT, des événements de haute imi)ortance se précipitaient et semblaient devoir modifier la face de l'Europe en endiguant le torrent révolutionnaire. Les puissances se sentaient menacées par la propagande du Directoire et guettaient l'heure favorable pour intervenir à main armée. A la nouvelle de la défaite d'.'Vboukir, l'Angleterre, l'Autriche, le Portugal, la Suisse, Naples, le Piémont et la Turquie formaient la seconde coalition que vint renforcer le redoutable appoint de la Russie qui, jusque-là, s'était tenue à l'écart.

Au printemps de 1799, Souvarow venait, à la tête d'une armée, soutenir le général Kray sur les bords de l'Adige. Xavier de Maistre, quiianguissait dans l'inaction, accourut, muni d'une lettre de recommandation de son frère, pour solliciter un poste de combat auprès du célèbre capitaine, alors entouré de l'auréole que n'avait point ternie la bataille de Zurich. L'auteur du Voyage autour de ma chambre fut accueilli avec faveur et obtint un grade dans l'état-major du général, dont il suivit dès lors la destinée jusqu'au jour où, vaincu, Souvarow alla mourir de chagrin à Moscou.

Quant à Joseph, à la première nouvelle de l'arrivée des Russes, comme si une sympathie secrète l'attirait vers eux et les mettait incessamment sur son chemin, il ne put résister au désir de voir de près ces légions d'hommes du Nord (jui, i)our la première fois, faisaient leur apparition à l'Occident de l'Europe. Il vint donc de Venise à Padoue pour assister au défilé. En les voyant marcher stoïques, mystiques, précédés de leurs icônes, allant en chantant au-devant de

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la mort, il se prend à méditer sur le fléau de la guerre, et on diiait qu'il éprouve une sorte de douleur à la perspective des Ilots de sang généreux (jui vont couler, dans cette lutte fratricide, entre les soldats de ces deux grands peuples qu'il aime entre tous.

« Russes et (.osaques, écrit-il, sur son journal intime, chantent en entrant dans les villes... Une douzaine de soldats réunis comme une bande de musiciens, chantent des airs auxquels nos oreilles ne comprennent rien... La physionomie des Cosaques est curieuse. Les uns ont la mine européenne, les autres sont des Tartares évidents... Voilà des Scythes et des Tartares qui viennent du |)ôle pour se couper la gorge avec des Français. Ainsi l'ont voulu les avocats de Paris. Je n'avais que deux i)ensées en les voyant défiler : (jue viennent-ils faire? combien en retournera-t-il ? Ils parlent de leur entrée en France comme d'une partie de plaisir infaillible. Cependant, nous trouvâmes au café de la Mira, où nous nous étions arrêtés, un otiicier russe qui nous dit en allemand : Les Russes sont des hommes et les Français aussi. Qu'arrivera-t-il de tout ceci ? Das weis Got. Dieu le sait. — Tout le monde doit dire ainsi ! :»

La fortune commença par sourire à la coalition. L'Italie entière, sauf Gènes et le comté de Nice, fut bientôt en son pouvoir ; le Piémont, notamment, tout entier repris par elle. Souvarow entrait triomphant à Turin : la pompe de son état-major contrastait avec la simplicité de sa mise, et nul n'eût deviné le généralissime, n'était la place qu'il occupait en tête du cortège, dans ce guerrier à l'aspect austère et rude, maniant en cavalier consommé « un de ces petits chevaux tartares qui portèrent jusqu'en Pologne les soldats de Gengis-Khan ». — C'était bien lui, pourtant, le grand Souvarow, « ce lils de la nature, ce général-né qui gagnait des batailles comme Lomonosotf faisait des vers ».

Le premier soin du vainqueur fut de rétablir solennellement Charles-Emmanuel IV, au nom de Paul I", et de constituer un conseil de régence qui rappela aussitôt le roi. Mais cela ne faisait pas l'affaire de l'Autriche, dont la politique odieuse fut alors percée à jour. Alors

que le roi, après une traversée rapide, arrivait heureux et confiant à Florence et s'api)rètait à reprendre le chemin de sa capitale, un halte-là brutal l'arrêtait. Dans l'intervalle, le cabinet de Vienne avait manœuvré de façon à se faire attribuer le Piémont reconquis par les Russes et à voler ainsi à son fidèle et généreux allié la couronne que celui-ci avait sacrifiée pour emboîter le pas à l'Autriche. Le roi de Sardaigne dut rester à la porte de ses Etats.

Joseph de Maistre, à la nouvelle de l'entrée des Russes, avait prestement quitté Venise et il rentrait à Turin, comptant y retrouver son prince. Quand il apprit le guet-apens dont celui-ci était la victime, il éprouva une colère violente qui ne se calma jamais.

Triste et désœuvré, il errait maintenant dans les rues de la capitale veuve de son roi dépouillé, véritable tour de Babel, où le russe, l'allemand et le dialecte piémontais se mêlaient et se heurtaient en un incompréhensible désordre. Dans les salons, on parlait tout au moins la langue diplomatique, le français. Le comte y retrouvait sa place.

Chez le marquis de Barol, les anciennes figures se rencontraient avec de nouveaux venus. Souvarow s'y montrait, accompagné de Xavier, son fidèle et valeureux compagnon de guerre. Joseph leur donnait la réplique et ne se gênait pas i)our dire tout haut sa pensée. Un soir, la conversation, très animée, roulait sur les derniers événements : Souvarow gémissait sur les fautes et l'impéritie de la diplomatie sarde. — « Tout a mal tourné, conclut-il, parce que votre roi s'est laissé souffler par les Autrichiens comme un acteur sur les jdanches. — Et comme un jeton au jeu de dames », ajouta Xavier.

[HARLES-EMMANUEL IV, en quittant l'ile de Sardaigne à la tremière nouvelle des victoires de Souvarow, y avait laissé ses trois frères : le duc d'Aoste, qui devait lui succéder sous le nom

LEXIL. /O

de Victor-Emmanuel 1" ; le comte de Maiirienne, (lui y mourut, j»cndant l'exil, le 21) octobre 1802 ; et le duc de Genevois, — le vice-roi, — qui régna plus tard sous le nom de Charles-Félix. Le roi s'était arrêté à Florence, attendant les événements. La cour piémontaisc (|ui l'entourait craignait |)ar-dessus tout le retour du comte de Maistre. Certes, on ne pouvait songer, ne tut-ce que par décence, à se priver de ses services ; mais on ne voulait pas qu'il les rendit trop près du trône. Le comte de Challembert, ([ui ne dissimulait point son antipathie pour le gentilhomme de Savoie, avait « une extrême envie de le voir extrêmement loin. » Par contre, le vice-roi n'était |)oint hostile et paraissait même sourire à sa venue en Sardaigne.

Il y eut donc dans l'entourage du roi toute une combinazione pour éloigner de la terre ferme le noble exilé de Venise, à un moment où l'on était en droit d'espérer que, grâce à la haute intervention du maréchal Souvarow, le roi pourrait rentrer à Turin. Dès le 29 octobre 1799, alors que de Maistre, ignorant ces intrigues, n'avait point encore quitté les bords de l'Adriatique, un billet royal, daté de Florence, autorisait le duc de Genevois « à confier par voie de commandement au comte Joseph de Maistre l'autorité pour remi)lir provisoirement les fonctions de régent de la chancellerie royale de Sardaigne. » Le billet, contresigné par Challembert, rendait d'ailleurs un éclatant hommage « aux rares talents du comte et à ses profondes connaissances qui en avaient fait l'un des plus doctes, actifs et zélés magistrats du Sénat de Savoie, et à sa fidélité inébranlable envers la couronne aux heures les plus difficiles que sa i)atrie ait eues à traverser. » En même temps le roi nommait intendant général de File de Sardaigne le chevalier Alexis Vicherd de Saint-Réal, beau-frère de Joseph de Maistre.

Si élevées qu'elles fussent, puisqu'elles équivalaient à celles de chef suprême de la magistrature, les fonctions auxciuelles le comi.(i était appelé ne sortaient pas du domaine judiciaire. Si élogieux qu'il fût, le billet royal qui l'y appelait, par une omission étrange, n'invoquait que ses titres et sa conduite comme magistrat du Sénat

de Savoie et ne visait point les services diplomatiques qu'il avait rendus pendant ses quatre années de séjour à Lausanne. Le comte dut y être sensible. Ouvertement, il n'en laissa rien paraître. 11 passait à Padoue lorsque le billet royal lui fut remis. Son premier mouvement dut être d'éloigner ce calice de ses lèvres. Il s'empressa de déposer aux pieds du roi l'hommage de sa reconnaissance, mais non sans lui faire respectueusement observer que l'alliance qui l'unissait à Saint-Réal pourrait être un obstacle à l'accomplissement régulier de leurs fonctions respectives. La réponse ne se lit pas attendre. Par un autre billet royal, adressé au duc de Genevois, le 15 novembre, le roi maintient sa décision et confirme expressément la nomination des deux beaux-frères, « tout en approuvant la délicatesse dont ils ont usé..., convaincu d'assurer ainsi le service public, grâce aux talents et aux lumières qui les distinguent, grâce aussi à leur activité et à leur intégrité bien connues... Toutefois, voulant supprimer entièrement toute mauvaise impression qui pourrait résulter dans le public du concours simultané des deux beaux-frères dans l'administration des affaires tant juridiques que politiques », le roi décide qu'ils devront se faire suppléer lorsqu'ils auront à siéger ensemble, le régent par le plus ancien juge, et l'intendant par l'un des vice-intendants.

11 lâllait se hâter. Le mois de décembre fut emi)loyé aux derniers préparatifs : Joseph de Maistre vint saluer le roi à Florence, où il rencontra le comte Alfieri qui s'y trouvait avec la comtesse d'Albany. Dans les premiers jours de janvier, les de Maistre et leurs enfants, Adèle et Rodolphe, le chevalier et M""= de Saint-Réal, partaient ensemble pour Livourne.

Le 12 janvier 1800, après une traversée orageuse, ils débarquaient à Cagliari.

En pénétrant dans sa nouvelle résidence, le comte se prit à regretter, — bien qu'il eût i)arfois récriminé contre elles, — sa bonne vie de Savoie, sa vieille cité de Chambéry, la société savoyarde et la

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monotonie reposante de ses années de jeunesse. C'est ici vraiment qu'il allait vivre « comme une huilre accrochée à son rocher. »

Le rocher s'appelait San Kocca. La ville est bâtie sur ses lianes: am|)hithéàlre de murailles superposées dont la jjartie inférieure, aboutissant au port, est habitée par une population de pécheurs. Les échelons intermédiaires sont occupés par les quartiers de Villanova et de Stampace. Le château se dresse au sommet, comme un nid d'aigle. Une enceinte fortifiée l'entoure. A l'intérieur, toute une cité : le palais du roi, la cathédrale, l'académie, les casernes, le palais de justice, les consulats et les prisons. Les Anglais ont sur ce perchoir un tribunal maritime. >>

Au sein de cette société cosmopolite, entassée en une ruche dont les cases se touchent, chacun se surveille et s'épie. Le duc et les princes ses frères reçoivent peu et vivent retirés dans le palais. Les concerts de cette petite cour sont mortellement ennuyeux. Le tem|)s n'est pas, d'ailleurs, aux réjouissances et aux fêtes. La mort récente du duc de Montferrat a encore assombri ce triste séjour. Une hostilité sourde, transplantée du continent, règne entre Piémontais, Sardes et Savoyards. Il faut naviguer entre ces vents contraires ; et bien qu'il y ait (c trente-deux vents bien comptés » sur cette mer, presque constamment agitée, dont la ligne implacable et dure ferme l'horizon, Joseph de Maistre estime qu'il est plus facile d'y naviguer (jue de se tenir en équilibre sur la pointe de rocher où son « inconcevable étoile » vient de le conduire...

« JEqiium meum animum ipse parabo ! Tarare pampan ! Quand le terrain danse, il n'y a plus moyen de se tenir ferme. Je trouve pour mon compte que le système apathique est le meilleur. Bon, bon ! me disait un jour une vieille femme de chambre, nous vivrons bicnjusquà la mort. En vérité, elle en savait autant qu'Epictète, et maintenant je suis de son avis plus (jue jamais. Le non-penser est un état de brute, mais le non-penser à ce qui nous tourmente n'est pas si sot. Caton dit dans la tragédie d'Adisson : Qui suis-je'^. Où suis-je ? Où vais-je? Que me préparez-vous , abîmes ténébreux ?... C'est ce que je

puis dire aussi à ma manière, mais sans savoir me répondre mieux que Caton. Ma foi ! je n'en veux plus rien savoir. Je vivrai bien jusqu'à la mort *.

[N dépit de ses anathèmes contre la Sardaigne, Joseph deMaislre finit par y vivre non sans profit et sans charme. Sa nouvelle l)osition mettait un terme à ses inquiétudes d'argent. Les 20,000 livres de traitement attribuées à sa charge lui étaient servies aux termes mêmes du billet royal, dès le 4"' octobre 1799. Il put ainsi, peu de jours après son arrivée à Gagliari, renvoyer à ses amis du continent les sommes que ceux-ci, malgré leur pénurie et leurs embarras personnels, avaient mises généreusement à sa disposition.

« Lorsque je partis, écrit-il au marquis de Barol, de la ville où vous êtes pour celle où je suis, quelques amis (émigrés, notez bien) m'ouvrirent leur bourse, et jugez si j'étais empressé de m'acquittcr. Le premier sang qui vint couler dans mes veines desséchées lut tiré j)Our satisfaire à ce devoir ; mais jamais Satan l'embrouilleur ne s'est plus visiblement mêlé d'une affaire. Les contre-temps ont été tels qu'on a pu me soupçonner d'inexactitude ou tout au moins d'insouciance. »

Logé dans le quartier du Castcîlo, ayant un vaste api)artement à sa disposition, le comte a le bonheur d'avoir auprès de lui les siens dans une intimité forcée, dont seules les audiences, le travail de cabinet et les petits événements insulaires viennent rompre la douce monotonie. A vrai dire, la brillante société de Lausanne et de Venise manque à ce cerveau puissant, constamment en ébuUition ; mais il a eu le flair et la bonne fortune de distinguer, au sein de la médio-

(i) Lettre au marquis de Barol.

l'exil. 81

crité ambiante, un savant Dominicain, originaire de Lithuanie, dom Jacques Hintz, professeur de langue orientale à l'université de Cagliari. Chacjue jour, après le repas de midi, celui-ci vient rendre visite au régent et ils s'entretiennent amicalement entre eux des plus hautes questions de philosophie et de linguisticpie. Les matinées de Sardaigne ont ainsi précédé les soirées de Saint-Pétersbourg. Les ouvrages de l'auteur du Pape en porteront la trace.

N'importe, en cet exil, la « gaieté native » du comte prend le dessus et il redevient l'homme intime, pleinement heureux. Si sa tête est inassouvie, son cœur a, en etlct, des sujets de contentement inestimables. M'"'' de Maistre lui ôte tout souci de maison et préside elle-même à l'éducation d'Adèle et de Rodolphe. Ceux-ci grandissent et mordent à la pomme avec l'appétit de leur vive intelligence. Le bon abbé Murenas, le précepteur « à la grande tète », pour lequel le comte a « des égards européens », enseigne le latin à Rodolphe. C'est à lui que celui-ci devra d'être apj^elé plus tard par son père « le premier latiniste de la garde impériale. » Le chevalier Saint-Réal et sa femme viennent régulièrement passer la soirée à la régence. Dès le 20 juillet 1800, Nicolas de Maistre ^ le capitaine des grenadiers, est venu rejoindre la colonie, et sa présence donne un charme de plus à leurs réunions familiales. Plus tard, vers la fin de 1801, ce sera le cousin Napione. Les autres manquent à ra|)pel. Les Buttet, les Constantin, sœur Eulalie sont restés dans la fournaise. Xavier est parti pour la Russie et ne donne pas de ses nouvelles. La petite Constance grandit dans quelque coin des Alpes, sous l'aile de sa grand'mère. Mais il faut savoir se contenter et remercier la Providence, si amère que soit la séparation.

« Il faut rester où l'on est, écrit le comte, et s'en réjouir de toutes ses forces en songeant où l'on i)ourrait être. Après avoir subi pendant cinq ou six ans le plus grand sujiplice, celui de me trouver gêné dans l'éducation de mes enfants, je jouis maintenant du plaisir

(i) L'un des frères de Joseph.

contraire et ce plaisir me console de tout. Les soins de mon imperturbable moitié sur ce point sont incroyables : quant à moi, je l'applaudis de la main, car je n'ai pas trop le temps de me mêler de la besogne. Mes enfants avancent sensiblement et me font grand plaisir.

» Au milieu de mes soucis paternels, je reçois d'outre monts des lettres qui me disent merveille de l'enfant que j'y ai laissée et que je ne connais point (laissez-moi donc un peu faire le sot avec vous, |)ar charité) ; on me mande qu'elle pétille d'esprit, qu'à neuf ans elle vole les livres et les apprend par cœur : en rabattant ce qu'un père doit rabattre, il restera toujours bien quelque chose. Or voilà que l'idée de cette enfant me persécute et me lutine sans relâche.

» JSondum heu ! captavit brevibiis mea colla laœrtis.Nec sedit gremio, sarcina grata, meo. ^

» Je m'afflige donc bien sérieusement de ne pas connaître cette petite fille qui pourrait m'aimer depuis six ans au moins et qui grandit sans savoir ce que c'est qu'un père. »

Et, dans un délicieux élan de tendresse paternelle, c'est de son rocher de Cagliari qu'il écrit a la chère petite inconnue les lettres fameuses sur « la grotte de Calypso et la nymphe Eucharis», qui ont toute la fraîcheur, toute la délicatesse de sentiments et de style de la correspondance de M"* de Sévigné avec M'"^ de Grignan.

|E comte reprenait sa plume d'acier quand il s'agissait de rétablir dans l'île l'ordre profondément troublé. Durant son séjour, ce fut une série non interrompue de révoltes, de conjurations, d'arrestations, de mesures de rigueur et de poursuites retentissantes. Le

(i) Jirnais encore cette enfant chérie n'a passé ses petits bras autour de mon cou ! Jamais elle ne s'est assise sur mes genoux I

l'exil. 83

vice-roi, le prince et leurs conseillers, allolés, eussent volontiers passé des excès de sévérité aux excès de faiblesse. Le régent seul conserva, dans cette passe hérissée de tant d'écueils, le calme, la sérénité et l'iniparlialité du magistrat. Les archives d'Etat de (ïagliari nous permettent d'en donner (piehiues saisissants exemjdes.

Un tribun fameux, Vincent Salis, qui avait trompé la confiance du duc d'Aoste, est accusé de haute trahison et emprisonné dans la tour du Sprone. On lui suppose des complices. On arrête ses proches et, parmi eux, un notaire, Jean Salis. Les juges inférieurs se dépensent en vains etï'orts pour établir sa culpabilité. Convaincu de son innocence, le comte de Maistre résiste au courant et, de sa haute autorité, le fait élargir ! Un professeur de droit, très réputé, Louis Liberti, est, lui aussi, l'une des victimes de la petite Terreur légale qui sévit dans l'île ; il est incarcéré. Le comte étudie son dossier, arrive à la conviction que les soupçons portés contre lui sont injustes et ordonne sa mise en liberté. Il fait plus : pour l'indemniser du dommage (ju'il a souffert, il le nomme avocat consultant de la chancellerie et écrit au ministre pour le remettre en grâce auprès du roi. Plus tard, en 1802, on verra le régent incliner encore à la clémence dans la poursuite contre le curé Torralba, l'abbé Francesco Sanna Corda ; et, dès la prise de possession de ses hautes fonctions, les archives, témoins muets, attestent les visites périodiques qu'il faisait aux prisons, le soin minutieux avec lequel il interrogeait les détenus et le haut esprit de miséricorde et d'humanité qui présidait à l'établissement de ces Hstes de grâces.

Par contre, le régent ne badinait pas et n'admettait pas la faiblesse vis-à-vis des coupables, ceux-ci fussent-ils au nombre de ses amis.

Dans les rapports de puissance à puissance, il savait revendiquer les règles éternelles de la justice et du droit au profit du plus faible contre le plus fort.

L'Angleterre l'apprit à ses dépens en 1801. Le cas ne laissait pas que d'être curieux. Un vaisseau espagnol prend un navire anglais dans le canal de Barbarie et l'amène à Cagliari. Immédiatement le

gouvernement sarde, toujours à la discrétion de l'Angleterre, enjoint à l'Espagnol d'emmener sa prise dans les vingt-quatre heures. L'Espagnol s'exécute ; mais, pendant qu'il se dispose à obéir, les Anglais le prennent à l'abordage, le 13 juillet 1800, à cinq heures du soir, à la face d'une foule immense, dans le port même, et à une portée de pistolet de la maison de santé.

Ce n'est pas tout : l'Espagnol, qui avait amariné et fait rendre sa prise à Gagliari, se tenait lui-même au large. Un Anglais sort pour le prendre : l'Espagnol se réfugie sous la tour des signaux, il y est canonné. La tour, qui sait que le pavillon anglais est sacré, ne tire point et laisse faire. L'Espagnol, ne sachant à quel parti s'arrêter, va s'échouer sur la côte. L'équipage se sauve à terre, pas à la nage, car il n'y avait pas assez d'eau.

L'Espagnol reçoit encore des boulets, l'Anglais fait feu sur le territoire sarde. Un boulet passe entre les jambes d'un cavalier de la milice. Après cette prouesse amicale, l'Anglais remet l'Espagnol à flot et l'amène triomphalement à Gagliari.

Sur ce, les Espagnols c: font feu et flamme » et réclament une réparation. Le duc de Genevois accompagne d'une protestation timide leurs revendications courroucées. Le cabinet de Londres ne veut rien entendre, couvre ses nationaux et va jusqu'à prétendre que ceux-ci ont eux-mêmes droit de se plaindre et (jue les sujets anglais, en général, ne sont pas protégés en Sardaigne comme ils devraient l'être.

Le régent de la grande chancellerie fut chargé de réfuter cette prétention renouvelée de la fable connue du bon La Fontaine. Sa lettre à sir Thomas Jackson, ministre plénipotentiaire de Sa Majesté britannique près Sa Majesté sarde, est un chef-d'œuvre d'ironie fine et de fermeté :

« Essayez d'imaginer que nous nous amusons ici à braver le roi d'Angleterre : jamais vous n'y parviendrez... Vous êtes et vous avez toujours été libres de faire ce qui vous ])laira. Voulez-vous un vaisseau ? Prenez-le ! Les voulez-vous tous deux ! Prenez-les ! Nous

l'exil. 85

n'avons rien à disputer, ni à refuser aux Anglais, jamais nous ne vous avons dit non sur rien... La seule chose qui nous soit impossible, c'est un arrêt (jui dise (|ue ces deux messieurs ont raison ; pour tout le reste, vous n'avez (ju'à parler... »

Et le comte de rappeler au diplomate (jue les Anglais sont « bien plus maîtres et plus libres » en Sardaigne (jue les Sardes eux-mêmes :

ce On les a vus rosser les gardes du roi (pii demandaient compte de je ne sais quelle contrebande qu'ils transportaient à bord; le fait n'est pas fort ancien : en avez-vous ouï parler ? Sur la fin de l'hiver, un capitaine de la marine royale nous demanda, un jour, vingt bœufs tout à la fois dans un moment de grande disette. On lui répondit qu'il n'y en avait précisément (jue vingt sur le marché pour la provision d'un jour, indispensable à Cagliari. Il insista, on lui dit: prenez ! Alors il se radoucit et n'en prit que dix... Personne ne rend plus iustice que moi à vos compatriotes. Je les aime, je les admire, je les étudie comme vous savez ; mais il faut convenir aussi que John Bull a quelquefois des bouffées de spleen si terribles, et une manière si dure et si hautaine de faire sentir sa supériorité, qu'en vérité, il ne faut pas être médiocrement philosophe pour se contenir. »

Le comte avait, d'ailleurs, presque chaque jour à faire des efforts sur lui-même ; car le mouvement commercial et militaire du port de Cagliari, alors très fréquenté par les grandes puissances, donnait lieu à de fréquents conflits dont la connaissance lui appartenait en sa qualité de juge sui)rême de l'amirauté. La rade était devenue un coupe-gorge dans lequel on se battait à coups d'éperon et on se coulait le plus johment du monde, sans crier gare et sans autre forme de procès. Les Anglais tenaient la tête dans ce record. Ils faisaient la course et la piraterie et violaient ouvertement, en toute occasion, l'indépendance des pavillons neutres, en refusant de s'inchner devant les quatre droits principaux grâce auxquels celle-ci n'est pas un vain mot. Pour eux, pas de |)avillon arboré, même par un bâtiment de guerre ; enfin extension effective du blocus nominal. Le régent avait beau protester : avec leur sans-gêne traditionnel, les

Sij JOSEPH DE MAISÏRE.

Anglais ne changeaient pas de manière d'agir et laissaient le gouvernement sarde aux prises avec d'inextricables difficultés, obligé souvent d'indemniser de ses deniers les nationaux étrangers dépouillés par les marins de la periide Albion !

|OSEPH de Maistre, malgré ces ennuis, s'était pourtant acclimaté en Sardaigne au point de s'y proclamer fort heureux :

« D'abord, disait-il, parce que je ressemble par tempérament à ces caves souterraines qui conservent toujours la même température, et en second lieu, parce qu'il me reste assez de bon sens pour me comparer aux autres et à moi-même encore, dans d'autres temps. Quoi- (ju'on ait notablement estropié mon emi)loi, il suffit encore pour me mettre au-dessus du besoin et pour me permettre de ne rien refuser de raisonnable à l'éducation de mes enfants. Il ne m'en faut pas davantage pour émousser les épines inséparables de toutes les situations dans le meilleur monde possible. »

Et gaiement le grand homme se proposait de placarder à la porte de son cabinet le quatrain suivant :

Las d'espérer et de me plaindre En regardant de loin le port, C'est ici que j'attends mon sort, Sans le désirer ni le craindre ^.

Son cabinet, il ne le (juittait guère. De ses fenêtres, il apercevait la mer. Casanier par habitude, aimant peu la promenade, il était arrivé à la seconde année de son séjour, au printemps de 1801, sans être sorti de l'enceinte fortiiiée de sa résidence. Les excursions autour de Cagliari n'avaient rien de bien rassurant, parait-il. « Ici, on se couche

(i) Lettre au comte N'apione.

l'exil. 87

sur le ventre, derrière le buisson le plus épais, puis, lors(|ue vous passez : Pan ! »

Cependant de Maistre, désireux de connaître de près la Sardaigne, d'en étudier les mœurs et de se rendre compte des besoins de ses habitants, saisit avec empressement l'occasion qui s'ofl'rait à lui d'entreprendre dans l'ile un voyage au long cours à la suite du duc de Genevois...

Le 18 avril, la caravane ducale se mit en route à petites journées, le long du Stradone qui, de Cagliari, remonte l'ile du sud au nord jusqu'à Porta Torrei. Le chevalier Saint-Réal était de la partie. Chemin faisant, la verve des deux beaux-frères se donnait libre carrière à travers les spectacles variés et pittoresques qui se déroulaient à leurs yeux. On eût dit des explorateurs marchant à la conquête d'un nouveau monde : vraiment la Sardaigne en était un pour eux, avec sa végétation luxuriante, ses massifs d'oliviers, de chênes et de cactus épineux, ses forêts vierges, ses bouquets de lauriers géants entrelacés de lianes. Au sein de cette nature abrupte vivait un peuple de l)asteurs ayant conservé ses traditions, ses croyances naïves, ses dévotions partois superstitieuses, sa vendetta implacable. Les Sardes se portaient avec enthousiasme au devant de l'auguste visiteur et de sa suite. Le voyage ne fut qu'un long triomphe. Les voitures étaient escortées, de ville en ville, et de village en village, par des cavalcades de poneys, agiles comme des arabes, endiablés comme des tarbes, (|ue montaient les jeunes gens du pays dans leurs beaux atours. A l'entrée, le syndic et les notables venaient complimenter le duc. Des jeunes filles lui offraient des Heurs.

On visita ainsi à petites journées toutes les localités de quelque importance, échelonnées sur le Stradone.

Chemin faisant, le comte de Maistre observait, analysait et comparait les mœurs de ce peuple, où les coutumes implantées par les invasions successives ont résisté à l'usure des siècles, avec celles de son pays de Savoie, oîi l'Italie et la France semblent avoir fondu harmonieusement les traits distinctifs de leurs physionomies. En

assistant à ces l'êtes locales, en voyant défiler ces fantasias de cavaliers, ces files de bœufs aux têtes étrangement ornées de bandelettes, de fleurs, de rubans, d'images de saints et de miroirs, une orange piquée dans la corne, puis les pénitents noirs, bleus et blancs, les capucins, les statues de saints et de saintes promenées sous un dais ; derrière elles des femmes richement vêtues, marchant les pieds nus et les cheveux épars, le comte pensait aux confréries de Ghambéry, aux fêtes de Saint-Jean, de Saint-Martin, de Saint-Benoît, de Saint- Antoine. Ici les patrons principaux sont saint Ephèse et sainte Hélène ; mais partout « la religion sanctifie la joie et la joie embellit la religion ».

Là se borne d'ailleurs, aux yeux du comte, le point de ressemblance entre « ses bons amis les Allobroges » et « les délicieux chrétiens de Gagliari >•> et autres lieux circonvoisins.

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B'gJANS l'administration si difficile de cette île volcanique, Joseph iSi de Maistre apporta les vertus maîtresses de son caractère et de son génie. Son culte du principe d'autorité s'associait en lui avec celui de la justice absolue. A cet égard, il ne connaissait pas de compromissions ni de faiblesses. En haut, en bas, il frappait là où sa conscience lui disait de fra|)per ; mais, en bas comme en haut, il prenait la défense de l'innocent sans se préoccuper de la raison d'Etat ni de l'effet à produire sur les masses. Ce grand autoritaire était ce que certains appelleraient de nos jours un grand humanitaire, et le libéralisme pratique de cet apôtre de la théocratie valait certainement mieux que la libérocralie théorique de certains, tenant de la licence pour soi et de l'oppression pour les autres.

On sentait en lui le magistrat aj)pelé à dire le droit, mais, chose singulière, ce magistrat, qu'on a dit être l'apologiste du bourreau,

l'exil. 89

n'était point criniinaliste. Pour juger, il faisait abstraction de toutes ses opinions, de toutes ses tendances, de toutes ses sympathies. Il n'admettait pas (ju'une arrestation i)ùt être laite et qu'une détention lut imposée cpiand, à ses yeux, l'accusation n'était pas sullisamment établie. i*our rendre justice, il ne regardait pas à la couleur et repoussait comme de mauvaises pensées toutes les considérations d'ordre politique. Voulait-on lui 'forcer la main et lui imposer une décision contraire à sa conscience, il se redressait de toute sa hauteur et, en termes respectueux mais fermes, il ne craignait pas d'exercer son droit de rcL^ontrance et parfois même de se refuser à contresigner des mesures (jui lui paraissaient iniques, arbitraires ou illégales.

Bref, le grand royaliste Joseph de Maistre, plus royaliste que le roi en théorie, était dans la pratique un homme d'Etat à la mode anglaise, n'ayant pas deux poids et deux mesures, ne cherchant en tout que la justice pour tous. Tel il se révélait dans le soin minutieux qu'il apportait à compulser les dossiers, à visiter les prisons, à interroger les détenus et à proposer en faveur de ceux-ci des mesures de clémence, quand ils les avaient méritées par leur repentir et leur bonne conduite.

Cette politique large et foncièrement honnête ne devait pas être comprise par l'esprit étroit des Piémontais (jui dominaient au palais délabré du vice-roi. Pour ceux-ci, l'intérêt du pouvoir absolu, tel qu'ils le comprenaient, passait avant toute autre considération et justifiait l'emploi, l'abus même de la force; et l'injustice des moyens était légitimée par le but linal à atteindre. Ils n'admettaient pas que l'on put penser autrement qu'eux, ne pas s'incliner devant leurs partis pris et leurs conceptions systématiques. Tout ce qui s'écartait de la norme, de la légale par eux formulée était anathématisé. Entre ces gens à courte vue et ce grand esprit il y avait antipathie de nature. De sourde qu'elle était au début, l'hostilité devint ouverte. Bientôt ce ne fut un mystère pour personne que le duc et le régent ne parvenaient pas à s'entendre.

Les deux frères. (

Le duc pourtant avait désiré la nomination du comte. Le 31 octobre 1799, il écrivait au roi : « J'attends ici Maistre avec bien de rimi)atience ». 11 lui fit à son arrivée un accueil bienveillant, sinon cordial; mais, sous l'influence de ses courtisans, le prince en arriva à méconnaître absolument le caractère et les services de l'homme de devoir qui avait tout sacrifié à la cause de son roi. Alexis de Saint-Réal fut enveloppé dans la même disgrâce. Le dénigrement à jet continu céda bientôt le pas à la calomnie. De Maistre fut traité d'incapable, d'administrateur maladroit, d'esprit raisonneur et imbu des idées nouvelles. Lui, l'ennemi intransigeant de la politique autrichienne, il fut accusé d'avoir pactisé avec l'Autriche et préparé, par de sourdes menées, de concert avec le comte Perret d'Hauteville, le triomphe du plan machiavélique qui lui avait inspiré de si beaux accents d'indignation. Les Savoyards, comme on les ap])elait, en raison même de leur langue maternelle, furent dénoncés comme ayant des sympathies françaises ; et dans les concerts moroses où l'étiquette les mettait périodiquement en contact avec les Piémontais, au CasteUo hanté par les scorpions, une contrainte muette, une gêne réciproque attestaient, en dépit des sourires de commande et des révérences du cérémonial, la profondeur du fossé qui séparait les uns des autres.

Aussi, avec cette ténacité particulière aux esprits médiocres, voyons-nous le prince prendre en tout le contrepied de ce que le récent pense, propose ou estime ; de Maistre dit du mal des Sardes, le duc en dit du bien. La nomination du régent n'a été que provisoire: le vice-roi se garde bien de rien faire pour la rendre définitive. 11 ne se borne pas à cette attitude i)assive ; il entreprend une campagne occulte pour obtenir du roi l'éloignenient d'une puissance qui lui fait ombrage.

Bientôt les actes les plus louables du comte sont défigurés; et, sans (pi'il s'en doute, un coup se prépare dans l'ombre qui va imposer au grand serviteur un nouvel exil à côté duquel celui de Sardaigne paraîtra presque doux.

l'exil. 91

||] Tô mars lSO-2, la i)aix était signée à Amiens entre la France et l'Angleterre. Les grands corps de l'l*^tat i)roclamaient, bientôt après, Bonaparte consul pour dix ans, puis consul à vie. Des mesures de clémence, de justice et d'oubli intervenaient pour ellacer, tout au moins pour atténuer les traces des discordes civiles. Telle fut la l'ameuse loi d'amnistie du (> floréal concernant les émigrés. Aux termes de cette loi, les individus nés dans les départements réunis à la France, et qui se trouvaient en pays étrangers, devaient, pour bénéficier de l'amnistie, se présenter au ministre français le plus rapproché de leur domicile et lui déclarer ([u'ils abandonnaient le service de leur souverain et les titres et pensions qu'ils en recevraient en se soumettant à rentrer en France dans un délai fixé.

Un grand nombre de Français d'origine et de Français annexés prolitèrent des dispositions de cette loi pour se faire rayer de la liste des émigrés. Le gouvernement, conséquent avec lui-même, les relevait d'une véritable mort civile en les déclarant Français, mais en les laissant libres de vivre où bon leur semblerait. Ainsi procéda-t-on vis-à-vis des officiers allemands de la rive gauche du Rhin, qui demeurèrent au service de l'empereur d'Autriche. De même le duc de Richelieu, réintégré dans son titre de Français, n'en resta pas moins gouverneur d'Odessa.

Toute la colonie savoyarde de Gagliari figurait sur la liste des émigrés. Le 20 janvier 180:2, Joseph de Maistre écrivait :

« J'aurai bientôt, suivant les apparences, le chagrin de perdre mon frère; il est etl'acé de la liste noire, ainsi que ma femme et d'autres personnes de ma famille. Ses affaires et les miennes le rappellent en Savoie où je crois ([u'il arrivera avec la i)remière hirondelle. Il serait inutile de raisonner sur ce futur, qmd caWjinosa nocte premit Drus, mais il faut cependant se tenir prêt autant qu'il est possible à tous les futurs contingents. »

Sans pactiser avec l'honneur, les fidèles serviteurs de la maison

(le Savoie pouvaient revendiquer en faveur de leurs femmes la protection d'une loi qui rouvrirait pour elles les portes de la patrie et ferait cesser des mesures d'exception vexatoires et ruineuses.

Quand, bien tard, à raison de la lenteur des communications, la nouvelle de l'amnistie parvint en Sardaigne, les exilés se décidèrent ù se ménager la faculté d'en proliter. Le chevalier de Saint-Réal adressa pour sa femme un mémoire à un Corse de ses amis. Quant a Joseph de Maistre, il fit signer au consul d'Espagne, en sa qualité de représentant d'une puissance amie, une déclaration attestant que la loi n'avait été connue en Sardaigne qu'après l'expiration des délais lixés ; puis il écrivit directement au résident français, le plus proche, cehii de Naples.

«Je demande, écrivait-il dans le curieux mémoire annexé à sa lettre, d'être rayé de la liste comme étranger, n'ayant jamais été Français, ne l'étani pas et ne voulant pas l'être ; et quand même on s'obstinerait à me regarder comme tel, ne pouvant empêcher le gouvernement français à vouloir ce qu'il veut, je n'en persiste pas moins à demander la radiation, sans obligation de rentrer en France, comme la loi l'exige injustement, car je ne veux pas quitter le service du roi de Sardaigne. w

Le régent ne pouvait songer, non plus que son beau-frère Saint- Réal, à soumettre son mémoire à l'approbation du roi ; il ne l'expédia j)as néanmoins sans avoir obtenu celle du duc de Genevois. Le pli portait la suscription : « A l'ambassadeur de la France, à Naples » ; et le mémoire inclus était adressé an ministre qui doit le lire.

Mais, bientôt aj)rès. M'"" de Maistre, la femme au grand caractère et aux héroïques résolutions, jugea ({u'une séparation s'imposait. Sa présence était nécessaire à Chambéry. Elle irait, dans l'intérêt des petits, disputer et ressaisir les épaves de la modeste fortune de la maison. Adèle et Rodolphe accompagneraient leur mère. Seul, le père resterait « attaché à son rocher », se sacrifiant, lui aussi, l)Our eux.

Triste soirée au i)alais de la Régence que celle du 24 septembre, la dernière avant le grand départ. Les Saint-Réal étaient là, comme

l'eïil. 91»

pour adoucir le déchirement de ces heures d'intimité. Anne de Maistre songeait malîïré elle à cette nuit où son beau-tVère Constantin disait adieu à sa jeune femme pour aller oii le devoir commandait. Joseph de Maistre paraphrasait, à son ordinaire, les décrets de la Providence; et « M""' Prudence » songeait, grave et recueillie, au nouveau sacrifice. Les enfants passaient de la douleur de quitter leur père à la curiosité de voir du nouveau. La prière fut dite en commun encore une fois, suivant la pieuse coutume...

Le lendemain, sur le môle que balayait un vent furieux d'ouest, la famille était réunie vers deux heures du soir, ils se serraient instinctivement les uns contre les autres, comme s'ils ne voulaient pas se quitter. Il le fallut pourtant. La Sauta Maria, qui devait emporter les passagers, s'apprêtait à mettre à la voile. Le comte et les Saint- Réal les accompagnèrent sur le pont, puis revinrent sur le port, après une dernière étreinte. Bientôt, la péniche s'éloignait, ballottée par des vagues furieuses. Près du grand màt, Rodolphe et sa sœur d'une main s'accrochaient à la jupe de leur mère, de l'autre disaient adieu à leur père. M™^ de Maistre fixait sur la rive des yeux noyés de larmes. Le comte lui-même pleura.

«Depuis le commencement de la Révolution, écrivait-il le soir même, je ne me rappelle pas avoir éprouvé un moment si amer. Mes enfants, qui lirez ceci quand je ne serai plus, vous saurez bien que je n'exagère pas. Ressouvenez-vous de cette séparation sur le môle. Ressouvenezvous des larmes de votre mère, des miennes. Il me semble que nous nous séparons pour jamais. Je ne puis vaincre les noirs pressentiments qui s'élèvent dans mon cœur. Devons-nous nous revoir tous les quatre, grand Dieu ? «

Oui, ils devaient se revoir encore, et le lendemain même, par un étrange caprice des vents déchaînés. Toute la nuit, la Santa Maria avait tiré des bordées au large, essayant vainement de franchir la passe qui, à quelques milles du port, est la plus diflicile de toute la traversée. Le lendemain, refoulée par la tempête, elle dut rentrer au port... Le comte put ainsi revoir et embrasser encore les chers siens;

mais ce retour même fut un nouveau déchirement, puisqu'il devait être suivi de l'implacable départ. Quelques heures, longues et courtes à la fois, s'écoulèrent dans ce prolongement d'agonie ; puis, le vent s'étant calmé, le bateau s'élança résolument dans la rade et, petit à petit, sur la mer redevenue tranquille et illuminée par les splendeurs du couchant, le comte, debout sur le môle, vit enfin disparaître le frêle bâtiment qui emportait le meilleur de lui-même. Rentré seul, dans le grand appartement vide et peuplé de souvenirs, il s'assit pensif ; puis il se mit du haut de sa fenêtre à contempler, au miheu du silence de la nuit, la mer immense qui lui avait pris les siens et, levant le regard vers le ciel, il s'écria : Fiat voluntas tua !...

L y a des existences qui semblent vouées aux changements à vue, aux coups de théâtre, aux brusques transformations. Celle du comte de Maistre fut de ce nombre. Nul homme peut-être, il l'a dit lui-même, n'a plus haï la Révolution française et n'en a donné plus de preuves. « Cette Révolution alarmait les consciences ; elle impatientait l'homme ; il n'était pas en son pouvoir de la supporter. » La Révolution le lui rendait bien : du jour où il quittait sa patrie, « bien résolu de suivre jusqu'au bout le sort de la maison de Savoie », elle l'avait poursuivi, traqué, poussé de pays en pays, de rivage en rivage. Après Aoste, Genève ; après Genève, Lausanne ; après Lausanne, Turin ; après Turin, Venise ; après Venise, Cagliari. Après Cagliari?...

Enfin, en septembre 1802, une dépêche de Rome vint lui apporter la réponse : le régent de Sardaigne était relevé de ses fonctions et appelé à remjdacer le comte Balbo aujirès de la cour de Russie. Ce fut tout d'abord un coup de massue pour le fidèle serviteur. 11 se prenait maintenant à regretter l'ile si souvent maudite à laquelle il

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avait fini par s'acclimater. Si loin (ju'il tïit des siens, la Méditerranée lui apparaissait comme un lac, sur l'autre rive ducpiel il lui semblait entrevoir la terre natale ; mais la Russie, la llussie ! (7était l'autre bout du monde, et un monde inconnu, nouveau, lantaslicpie, énigme redoutable se dressant à l'extrême horizon, envisagée avec une terreur presque superstitieuse.

Pourtant, il avait juré fidélité au roi : puis([ue le roi jugeait qu'il le servirait mieux à Saint-Pétersbourg qu'à Rome, il n'y avait pas à discuter, il fallait obéir, c'est <\ue Dieu le voulait. Durant (juclques jours bien des courants toutefois traversèrent son esprit, bien des « pointes acérées » tenaillèrent son cœur. Le devoir l'emporta. A la garde de la Providence ! On vivra bien jusqu'à la mort ! c'était sa devise. 11 accepta, demanda seulement un délai pour mettre en ordre les affaires de son gouvernement et laisser à son successeur une situation claire et limpide comme le cristal des Alpes.

Ce que furent ses tourments intimes, ses lettres aux siens le révèlent dans des accents d'une poignante éloquence ; mais il avait, malgré tout, foi dans l'avenir, il ne savait pas gémir longuement. Sa décision prise, il envisageait cet avenir avec la sérénité d'une conscience satisfaite d'elle-même... Cependant, il ne pouvait se résoudre à partir. Les semaines s'écoulent et le duc de Genevois se demande avec impatience quand il plaira au ci-devant régent de s'embarquer pour la Péninsule. Le il janvier 1803, il écrit au roi : « Le comte de Maistre me charge de vous recommander l'affaire de sa comté de Bussi. Pour moi, il me paraît qu'il devrait bien en avoir assez et se presser un peu plus de partir ; tantôt il n'attend qu'une réponse, tantôt c'est une autre chose, mais enfin, c'est quil est Savoyard et veut toujours attraper ([uelque chose de plus. »

Le prince a oublié dans ces lignes ce que sa maison devait aux Savoyards qui, pendant huit siècles, ont versé leur sang pour elle et ce qu'elle devait en particulier au grand serviteur que le comte de Falloux a appelé le Caleb de la diplomatie. Au mois de février 1803, tout était enfin prêt pour le départ. Le comte n'avait pas, un seul

jour, interrompu sa journée de travail où les quatorze heures étaient la moyenne, alternant les devoirs de sa charge avec ses spéculations philosophiques et une sorte de reconnaissance préalable dans la « sainte Russie » où il était condamné à aller vivre. Il avait tout d'abord refusé de se servir de la speronare qui avait été mise à sa disposition et il était entré en pourparlers avec le capitaine d'un bateau marchand de Prague ; mais, au dernier moment, des difficultés survinrent : elles donnèrent lieu à deux dépêches adressées au gouvernement les 3 et 5 février. Le comte n'était pas endurant : il rompit avec le capitaine et prit la détermination de partir sur la speronare royale, commandée par le patron Cha, que le vice-roi s'empressa de lui offrir à nouveau. Durant plusieurs jours, les vents contraires soufflèrent avec tant de furie qu'on ne put s'embarquer. Le 8, la speronare était encore dans la rade, « le temps ne lui permettant pas de déployer ses voiles. » Enfin, le 12 février, le patron Cha put appareiller, il mit le cap sur Naples et le bâtiment fit son entrée dans le port trois jours après, le 15 lévrier.

Le comte y passa quelques jours incognito à visiter en touriste les monuments et les environs de la grande ville. Le soir, dans le méchant albergo où il était descendu, il notait sur ses carnets les particularités qui l'avaient frappé, les rattachant d'un trait à la chaîne des considérations générales qu'il ne perdait jamais de vue, même en voyage. Suivant sa coutume de « mettre toujours ses affaires après ses plaisirs de t^te », il visita Herculanum, Pompéi, les bibliothèques, les musées.

[E 21 lévrier 1803, la speronare du patron Cha remettait à la voile et débarquait le nouvel ambassadeur à Civita-Vecchia. Le 21-, le futur auteur du Pape faisait son entrée dans la ville des

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Papes. Nul mieux que lui ne connaissait, avant de les avoir visitées, la Rome des empereurs et la Rome chrétienne. II n'en était que plus impatient de les revoir, d'apjirocher de leurs merveilles, de contemjtler les clîef's-d'œuvre de l'art humain qui se dressent à cha(pie |»as dans l'enceinte de la ville éternelle.

Les premières journées de son séjour furent emjdoyées par lui à satisfaire son ardent désir. Le comte Avogadro, des Avogadri de Verceil, l'avait suivi depuis Naples. En sa compagnie, il visita Rome, tous les monuments que l'on voit et tous les trésors réservés à l'élite, entre autres la hihliothèque du Vatican et ses manuscrits d'une valeur inestimable ; puis il se i)résenta à l'audience royale. Contraste étrange et fécond en réflexions profondes pour nous qui voyons ces événements à cent ans de distance ! Le roi de Sardaigne, fidèle aux traditions de sa maison, avait sacrifié sa couronne plutôt que de pactiser avec un gouvernement qui menaçait le trône du successeur de Pierre. C'était à Rome qu'il était venu chercher asile. Le Pape-roi habitait le Quirinal, dans ce même palais où, cent deux ans plus tard, le successeur de Victor-Emmanuel, devenu roi d'Italie, devait recevoir le Président de la République française...

Le roi détrôné avait reçu du Saint-Père Phospitalité due à ses vertus et à ses malheurs. Du palais Colonna, qui lui était assigné comme résidence, il gouvernait les débris de son royaume sans initiative et sans volonté personnelle, sous l'influence de quelques gentilshommes piémontais incapables de lui inspirer une politique habile. Victor- Emmanuel reçut le comte avec une faveur non exempte d'une certaine réserve. Les trois années passées en Sardaigne n'eurent pas même les honneurs d'une mention. Par contre, la mission dont le comte avait été chargé auprès du tsar ne tarda pas à être définie : il devenait envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire, (jualité sous laquelle le comte fut officiellement i)résenté au monde dijdomatique de Rome.

Le 8 mars, le comte lit sa visite au Vatican. Rien (pie rien ne pût le suprendre, il gravit avec une certaine agitation intérieure Tes-

calier du palais. La réception n'eut rien de solennel ni de troublant.

« J'ai vu le Pape dont la bonté et la simplicité m'ont fort étonné, écrit de Maistre. 11 est venu à ma rencontre, m'a laissé à peine plier un genou et m'a fait asseoir à côté de lui. Nous avons bien jasé une demi-heure : après quoi, il nous a accompagnés (j'étais avec le ministre du roi) et il a porté la main sur le bouton de la serrure pour ouvrir la porte. J'avoue que je suis resté de stuc à ces manières si peu souveraines : j'ai cru voir saint Pierre au lieu de son successeur. »

Les événements politiques exigeaient que le nouvel ambassadeur rejoignît son poste sans retard. Le 22 mars, il quittait Rome dans une berline que lui avait donnée le roi. Un domestique russe l'accompagnait. Il remonta ainsi par la voie de terre le long de la Péninsule itali(pie, assistant aux spectacles tour à tour douloureux et bizarres que présentait ce pays par suite des révolutions qui en avaient si profondément modifié le caractère et le régime.

L'illustre voyageur ne tarde pas à s'apercevoir que la berline royale n'est guère plus solide que l'alliance autrichienne. Entre Rome et Florence, elle s'en va littéralement en lambeaux...

En radoubant tant bien que mal ce véhicule démonté, on put arriver jusqu'à Ramiglione. Les réparations les plus urgentes nécessitèrent trois jours d'arrêt à Florence, du 25 au 28 mars. A Vérone, malgré sa qualité d'ambassadeur signalée à toutes les autorités, les agents de la police autrichienne remettent au comte, par l'intermédiaire du consul Bonamico, un vulgaire passeport comme on en donnerait au premier mercanti venu. De Maistre ne s'en étonne point. « Les Autrichiens choquent, les oiseaux volent, c'est leur nature. »

A Padoue, il rencontre deux généraux de Bellegarde, qu'il avait connus jadis en Savoie. L'un d'eux, le feld-maréchal, est en correspondance suivie avec « le général Murât » qui lui fait beaucoup d'avances.

Le comte rentre, non sans émotion, à Venise. La misère y est au comble. La terreur y règne. On se cadenasse chez soi, dès la chute du jour. De Maistre va faire visite au premier ministre : il est allégé de son manteau, pendant sa courte audience. Décidément, l'oligarchie

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valait mieux. « Ils ont défait, — s'écrie Jose|>li de Maistre, — et ils ne savent pas refaire... Quand voudra-t-on comprendre qu'en accpiérant de nouveaux sujets, il n'y a rien à changer qu'un nom à la t(M<' des édits ? »

Reparti le 6 avril, après diner, de la ville des Doges, il va coucher à Trévise, re|)art le 7, fait une traite de quarante-huit heures, roulant nuit et jour, pour arriver le 0 au matin à Klagenfurth. C'était la veille de la fête de Pâques, et la fameuse voiture se trouvait de nouveau dans un état alarmant. « En ôtant les roues, dit de Maistre, on a vérifié (|ue l'essieu était rompu : nouvelle perte de temps et nouvelle dépense. Demain, jour de Pâques, il n'y a pas d'inconvénients de s'arrêter, la chose est même convenable. Les ouvriers m'ont promis d'être prêts demain matin. Avant-hier, mon valet de chambre vit mon coffre ouvert et sonna l'alarme, me croyant volé : tous les fers s'étaient détachés des planches pourries, par le seul mouvement de la voiture. •>•>

Voici Vienne, où le comte s'arrêtera trois jours. Il y retrouve bien des figures de connaissance, entre autres celle de l'êvêque de Nancy avec lequel, jadis, il discourait sur le pont de la barque du patron Gobbi, lors de la descente si mouvementée du Pô.

L'arrivée du comte ne laissa pas de produire un certain émoi à la cour et dans le monde diplomatique. Ses sentiments n'étaient un mystère pour personne ; la grandeur de son caractère s'imposait à tous et il était de ceux dont l'œil perçant scrute sans peine les consciences les plus ténébreuses. Gomme son ami, Mallet du Pan, Joseph de Maistre avait dévisagé le jeu des puissances. Sous le masque du principe monarchique à protéger et de l'ordre social à rétablir, sa plume vengeresse avait mis à nu le mobile auquel obéissait la coalition. Ce royaliste n'hésitait pas à faire des vœux pour l'intégrité de la France nécessaire à l'équilibre européen ; il dénonçait les alliés comme une bande de reitres associés pour une œuvre de déprédation et, s'en prenant à l'Autriche, « cette ennemie du genre humain », il n'hésitait pas à flétrir sa mauvaise voie, son esprit de cupidité et sa

conduite vis-à-vis de la Maison de Savoie. Avec un pareil homme le cabinet de Vienne ne pouvait jouer au paladin. De Maistre n'avait pas été la dupe de cette comédie, où l'empereur partait en guerre, en apparence prêt à tout entreprendre pour la fraternité des couronnes, la défense d'un prince malheureux, le salut d'une ancienne archiduchesse d'Autriche, la punition des coupables et la vengeance des victimes, en réalité ne visant qu'à s'arrondir aux dépens même de son plus fidèle allié.

Le comte, « ambassadeur d'un roi détrôné », arrivant sur le pavé de Vienne dans une voiture disloquée, était un reproche vivant, une accusation muette. M. de Gobentzel, venant chamarré d'or et la poitrine constellée de décorations au-devant de lui, éprouvait cet embarras que produit toute situation fausse : il avait une grâce contrainte. Nul doute qu'il n'y eût chez lui plus de gêne que chez l'homme de cœur, au frac vierge de croix, à qui sa conscience ne reprochait rien ; aussi se garda-t-on bien, de part et d'autre, d'aborder le terrain brûlant d'une conversation diplomatique sur les événements et d'un échange de vues. On se borna à des généralités. De même avec le ministre d'Angleterre. Les dîners oificiels qui furent donnés à cette occasion étaient à la fois un acte d'obéissance au protocole et un hommage rendu à l'illustre passant.

Celui-ci dut se présenter à l'empereur. Certes, François 11 ne possédait pas une bien haute portée intellectuelle. Dominé par l'impératrice ; caractère faible, intelligence étroite, grand enfant ayant adopté la chasse aux papillons comme divertissement favori, il n'était pas, lui non plus, sans savoir ce qu'était le comte. En face l'un de l'autre, le véritable roi, c'était Joseph de Maistre. Les fictions du cérémonial ne parvenaient pas à maintenir chacun dans son rôle. L'un dominait l'autre de toute la hauteur du génie servi par un grand caractère. Peut-être l'honnêteté naturelle de l'empereur éprouvaitelle, à la vue de l'envoyé de Sardaigne, de cuisants remords. Bref, il se montra décontenancé et ne prolongea pas au delà du minimum nécessaire un entretien pénible.

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C'était le !20 avril. La berline attendait dans la cour du palais. Le comte repartit. Le 22, il atteignait Olmiitz. Le 23, il franchissait la frontière et retrouvait, à Brescia, M. de Langeron, émigré français, j)Our lequel il avait une lettre de recommandation de l'évèque de Nancy. Ce gentilhomme servit en quelque sorte de pilote à l'ambassadeur, dans un voyage qui présentait alors les plus grandes dirticultés.

Entin, le 13 mai 1803, l'ambassadeur du roi de Sardaigne faisait son entrée à Saint-Pétersbourg. De Rome, il avait mis un mois et vingt-deux jours pour atteindre son poste. Cheminant de royaumes en réi)ubliques, de républiques en empires, à travers une haie de têtes couronnées, d'altesses, de généraux et de diplomates, le gentilhomme de Savoie restait lui. Les grandeurs côtoyées ne lui faisaient pas plus perdre la tête que les verstes parcourues n'éloignaient son cœur de sa femme et de ses enfants. A chaque étape, il leur écrivait, conversant avec eux pendant que le postillon changeait les chevaux de sa chaise. Entre deux relais, il donnait à l'un des leçons de littérature, à l'autre, des leçons de sagesse et de maintien, à tous des leçons de courage et de soumission à la volonté de Dieu. Il portait les chères figures des absents incrustées dans sa pensée. Celle-ci s'envolait vers eux en arrière tandis que les chevaux, franchissant à grande allure les plaines mornes de la Poméranie et de la Lilhuanie, l'en éloignaient de plus en plus.

A son arrivée à Pétersbourg, en voyant « le disque de l'astre-roi, environné de vapeurs rougeâtres, rouler comme un char enflammé sur les sombres forêts qui couronnent l'horizon, et ses rayons réfléchis par le vitrage du i)alais donner au spectateur l'idée d'un vaste incendie », le voyageur était partagé entre la magnificence du spectacle, l'immensité de son isolement et le trouble secret que lui inspirait le sphinx de sa nouvelle vie. Déjà pourtant, et dès la première heure, il aimait d'instinct la grande cité; mais, pour se résigner à y vivre, il devait, par l'imagination, la peupler des êtres aimés qui lui manquaient et dont l'absence fut toujours sa plus grande douleur.

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