livre afm de l'étudier à fond
Le comte. — Au point où nous ont amené nos conversations précédentes, je dis qu'il ne faut avoir aucune répugnance à croire et à tlire qu'on prie Dieu, comme on prie un souverain, et que la prière a, dans l'ordre supérieur comme dans l'ordre temporel, le pouvoir d'obtenir des grâces et de prévenir des maux.
Le chevalier. — Il faut que je vous le dise franchement : ce sujet de la prière que vous avez traité est un de ceux où, sans trouver dans mon esprit aucune dénégation formelle, je ne vois cependant les objets que d'une manière confuse. Jamais je ne me suis mo([ué de mon curé lorsqu'il menaçait ses paroissiens de la grêle ou de la nielle, parce qu'ils n'avaient pas assisté à la messe le dimanche ; cependant j'observe un ordre si invariable dans les phénomènes physiques, que je ne comprends pas trop comment les prières de ces pauvres petits hommes pourraient avoir quelque influence sur ces phénomènes. L'électricité, par exemple, est nécessaire au monde comme le feu ou la lumière : et puiscju'il ne peut se passer d'électricité, comment pourrait-il se passer de tonnerre ? La foudre est un météore comme la rosée ; le premier est terrible pour nous ; mais qu'importe à la nature, qui n'a peur de rien ? Lors(iu'un météorologiste s'est assuré,
(i) A. de ilargerie, yoseJ>/t de Maistre.
(a) Les J0«ree5 sont divisées en entretiens, ix If* e^ (x. OJLtnA^ ^k^
Les deux frères. ii
par une suite d'observations exactes, qu'il doit tomber dans un certain pays tant de pouces d'eau par an, il se met à rire en assistant à des prières publiques pour la pluie. Je ne l'approuve point : mais pourquoi vous cacher que les plaisanteries des physiciens me font éprouver un certain malaise intérieur? Encore une fois, je ne veux point argumenter contre les idées reçues ; mais cependant faudra-t-il donc prier pour que la foudre se civilise, pour que les tigres s'apprivoisent et que les volcans ne soient plus que des illuminations ? Le Sibérien demanderat-il au ciel des oliviers, ou le Provençal du klukwa * ?
Et que dirons-nous de la guerre, sujet éternel de nos supplications ou de nos actions de grâces ? Partout on demande la victoire, sans pouvoir ébranler la règle générale qui l'adjuge aux plus gros bataillons. L'injustice sous les lauriers traînant à sa suite le bon droit vaincu et dépouillé, ne vient-elle pas nous étourdir tous les jours avec ses insupportables Te Deum ? Bon Dieu ! qu'a donc de commun la protection céleste avec toutes ces horreurs que j'ai vues de trop près ? Toutes les lois que ces cantiques de la victoire ont frappé mon oreille, toutes les fois même que j'y ai pensé.
Je n'ai cessé de voir tous ces voleurs de nuit Qui, dans un chemin creux, sans tambour et sans bruit, Discrètement armés de sabres et d'échelles, Assassinent d'abord cinq ou six sentinelles ; Puis, montant lestement aux murs de la cité, Oîi les pauvres bourgeois dormaient en sûreté, Portent dans leur logis le fer avec les flammes. Poignardent les maris, les enfants et les femmes
Le comte. — Ah ! je vous arrête, mon cher chevalier, vous citez Voltaire ! Je ne suis pas assez sévère i)0ur vous priver du plaisir de rappeler en passant quelques mots heureux tombés de cette plume étincelante ; mais vous le citez comme autorité, et cela n'est pas permis chez moi.
(i) Petite baie rouge dont on fait des confitures et une boisson acidulée, très appréciée des malheureux déportés.
Le chevalier. — Cependant il n'existe plus : comment peut-on conserver tant de rancune contre les morts ?
Le comte. — Mais ses œuvres ne sont pas mortes ; elles vivent, elles nous tuent : il me semble que ma haine est suiïisamment justitiée.
Le chevalier. — A la bonne heure ; mais permettez-moi de vous le dire, il ne faut pas que ce sentiment, quoique bien tonde dans son principe, nous rende injustes envers un si beau génie, et terme nos yeux sur ce talent universel qu'on doit regarder comme une brillante propriété de la France.
Le comte. — Beau génie tant qu'il vous plaira, M. le chevalier ; il n'en sera pas moins vrai qu'en louant Voltaire, il ne faut le louer qu'avec une certaine retenue, j'ai presque dit, à contre-cœur. L'admiration effrénée dont trop de gens l'entourent est le signe infaillible d'une âme corrompue. Qu'on ne se fasse point illusion : si quelqu'un, en parcourant sa bibliothèque, se sent attiré vers les Œuvres de Ferney. Dieu ne l'aime pas. Souvent on s'est moqué de l'autorité ecclésiastique qui condamnait les livres in odium auctoris ^ ; en vérité rien n'était plus juste : refusez les honneurs du génie à celui qui abuse de ses dons. Si cette loi était sévèrement observée, on verrait bientôt disparaître les livres empoisonnés ; mais puis([u'il ne dépend pas de nous de la promulguer, gardons-nous au moins de donner dans l'excès, bien plus répréhensible qu'on ne le croit, d'exalter sans mesure les écrivains coupables, et celui-là surtout. 11 a ])rononcé contre luimême, sans s'en apercevoir, un arrêt terrible, car c'est lui (|ui a dit : « Un esprit corrompu ne fut jamais sublime. » Rien n'est plus vrai, et c'est pourquoi Voltaire, atec ses cent volumes, ne lut jamais (jue joli ; j'excepte la tragédie, où la nature de l'ouvrage le forçait d'exprimer (le nobles sentiments étrangers à son caractère ; et même encore sur la scène, qui est son triomphe, il ne trompe pas des yeux exercés. Dans ses meilleures pièces, il ressemble à ses deux grands rivaux,
H) Far aversion pour l'auteur.
comme le plus habile hypocrite ressemble à un saint. Je n'entends point d'ailleurs contester son mérite dramatique, je m'en tiens à ma première observation : dès que Voltaire parle en son nom, il n'est que joli ; rien ne peut l'échaulfer, pas même la bataille de Fontenoy. Il est charmant, dit-on : je le dis aussi, mais j'entends que ce mot soit une critique. Du reste, je ne puis souftrir l'exagération qui le nomme universel. Certes, je vois de belles exceptions à cette universalité. Il est nul dans l'ode : et qui pourrait s'en étonner ? l'impiété réfléchie avait tué chez lui la flamme divine de l'enthousiasme. Il est encore nul, et même jusqu'au ridicule, dans le drame lyrique, son oreille ayant été aJ)solument fermée aux beautés harmoniques comme ses yeux l'étaient à celles de l'art. Dans les genres qui paraissent les plus analogues à son talent naturel, il se traîne : il est médiocre, froid, et souvent (qui le croirait ?) lourd et grossier dans la comédie ; car le méchant n'est jamais comique. Par la même raison, il n'a pas su faire une épigramme, la moindre gorgée de son fiel ne pouvant couvrir moins de cent vers. S'il essaie la satire, il glisse dans le libelle ; il est insupportable dans l'histoire, en dépit de son art, de son élégance et des grâces de son style, aucune qualité ne pouvant remplacer celles qui lui manquent et qui sont la vie de l'histoire : la gravité, la bonne foi et la dignité. Quant à son poème épique, je n'ai pas le droit d'en parler : car pour juger un livre, il faut l'avoir lu, et pour le lire il faut être éveillé. Une monotonie assoupissante plane sur la plupart de ses écrits, qui n'ont que deux sujets, la Bible et ses ennemis : il blasphème ou il insulte. Sa plaisanterie si vantée est cependant loin d'être irréprochable : le rire qu'elle excite n'est pas légitime ; c'est une grimace.
N'avez-vous jamais remarqué (jue l'anathème divin fut écrit sur son visage? Après tant d'années il est temps encore d'en faire l'expérience. Allez contemi)ler sa figure au palais de ÏErmitage : jamais je ne la regarde sans me féliciter de ce qu'elle ne nous a point été transmise par quelque ciseau héritier des Grecs, qui aurait su peutêtre y répandre un certain beau idéal. Ici tout est naturel. U y a
aillant de vérité dans cette tête ([u'il y en aurait dans un phUre pris sur le cadavre. Voyez ce front abject (|ue la pudeur ne colora jamais, ces deux cratères éteints où semblent bouillonner encore la luxure et la haine ; cette bouche, — je dis mal peut-être, mais ce n'est pas ma faute, — ce rictus épouvantable, courant d'une oreille à l'autre, et ces lèvres |)incées par la cruelle malice comme un ressort prêt à se détendre pour lancer le blasphème ou le sarcasme !
Ne me parlez pas de cet homme, je ne puis en soutenir l'idée. Ah ! qu'il nous a fait de mal ! Semblable à cet insecte, le fléau des jardins, (jui n'adresse ses morsures qu'à la racine des plantes les plus précieuses. Voltaire, avec son aiguillon, ne cesse de piquer les deux racines de la société, les femmes et les jeunes gens ; il les imbibe de ses poisons qu'il transmet ainsi d'une génération à l'autre. C'est en vain que, pour voiler d'inexprimables attentats, ses stupides admirateurs nous assourdissent de tirades sonores où il a parlé supérieurement des objets les plus vénérés. Ces aveugles volontaires ne voient pas qu'ils achèvent ainsi la condamnation de ce coupable écrivain. Si Fénelon, avec la même plume qui peignit les joies célestes, avait écrit le livre du Prince, il serait mille fois plus vil et plus coupable que Machiavel. Le grand crime de Voltaire est l'abus du talent et la prostitution réfléchie d'un génie créé pour célébrer Dieu et la vertu. 11 ne saurait alléguer, comme tant d'autres, la jeunesse, l'inconsidération, l'entrainement des passions, et pour terminer, enfin, la triste faiblesse de notre nature. Rien ne l'absout : sa corruption est d'un genre qui n'appartient qu'à lui ; elle s'enracine dans les dernières fibres de son cœur et se fortifie de toutes les forces de son entendement. Toujours alliée au sacrilège, elle brave Dieu en perdant les hommes. Avec une fureur (|ui n'a |)as d'exemple, cet insolent blasphémateur en vient à se déclarer l'ennemi personnel du Sauveur des hommes ; il ose du fond de son néant lui donner un nom ridicule, et cette loi adorable que l'Homme- Dieu apporta sur la terre, il l'appelle l'infame. Abandonné de Dieu, qui punit en se retirant, il ne connaît plus de frein. D'autres
JOSEPH DE MAFSTIIE.
cyniques étonnèrent la vertu, Voltaire étonne le vice. Il se plonge dans la fange, il s'y roule, il s'en abreuve ; il livre son imagination à l'enthousiasme de l'enfer, qui lui prête toutes ses forces pour le traîner jusqu'aux extrêmes limites du mal. Il invente des prodiges, des monstres qui font pâlir. Paris le couronna, Sodome l'eût banni. Prolanateur effronté de la langue universelle et de ses plus grands noms, le dernier des hommes après ceux qui l'aiment ! comment vous peindrais-je ce qu'il me fait éprouver? Quand je vois ce qu'il pouvait faire et ce qu'il a fait, ses inimitables talents ne m'inspirent plus {|u'une esi)èce de rage sainte qui n'a pas de nom. Suspendu entre l'admiration et l'horreur, quelquefois je voudrais lui faire élever une statue... par la main du bourreau.
Le chevalier. — Citoyen, voyons votre pouls.
Le comte. — Ah ! vous me citez encore un de vos amis ! mais je vous ré|)ondrai comme lui : Voyez plutôt l'hiver sur ma tête. Ces cheveux blancs vous déclarent assez que le temps du fanatisme et même des simples exagérations a passé pour moi. Il y a d'ailleurs une certaine colère rationnelle qui s'accorde fort bien avec la sagesse; l'Esprit-Saint lui-même l'a déclarée formellement exempte de péché.
Le sénateur. — Après la sortie rationnelle de notre ami, que pourrais-je ajouter sur Yhomme universels Mais croyez, mon très cher chevalier, qu'en vous appuyant malheureusement sur lui, vous venez de nous exposer à la tentation la plus perfide qui puisse se présenter à l'esprit humain : c'est celle de croire aux lois invariables de la nature. Ce système a des apparences séduisantes, et il mène droit à ne plus prier, c'est-à-dire à perdre la vie spirituelle ; car la prière est la respiration de l'âme ; et qui ne prie plus, ne vit plus. Point de religion sans prière, a dit ce même Voltaire que vous venez de citer : rien de plus évident ; et par une conséquence nécessaire, point de |)rière, point de religion. C'est à peu près l'état où nous sommes réduits : car les hommes n'ayant jamais prié qu'en vertu d'une Religion révélée (ou reconnue pour telle), à mesure qu'ils se sont approchés du déisme, qui n'est rien et
LES SOIIIKES DE SAINT- l'ETEUSBOUUG,
ne peut rien, ils ont cessé de prier et maintenant vous les voyez courbés vers la terre, uniciueuieiit occupés de lois et d'études physiipies, et n'ayant plus le moindre sentiment de leur dignité naturelle. Tel est le malheur de ces hommes (pi'ils ne peuvent même plus désirer leur propre régénération, non point seulement par la raison connue (ju'on ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas, mais parce (ju'ils trouvent dans leur abrutissement moral je ne sais (piel charme atVreux «pii est un châtiment éi»ouvantable. C'est donc en vain (ju'on leur parlerait de ce ([u'ils sont et de ce (ju'ils devaient être. Plongés dans l'atmosphère divine, ils refusent de vivre, tandis que s'ils voulaient seulement ouvrir la bouche, ils attireraient l'esprit. Tel est l'homme qui ne prie plus ; et si le culte public (il ne faudrait pas d'autre preuve de son indis|)ensable nécessité) ne s'opposait pas un peu à la dégradation universelle, je crois, sur mon honneur, que nous deviendrions enfin de véritables brutes. Aussi rien n'égale rantii)athie des hommes dont je vous parle pour ce culte et pour ses ministres. De tristes confidences m'ont appris qu'il en est pour qui l'air d'une église est une espèce de mofette qui les oppresse au pied de la lettre, et les oblige de sortir ; tandis que les âmes saines s'y sentent pénétrées de je ne sais quelle rosée spirituelle qui n'a point de nom, mais qui n'en a point besoin, car personne ne peut la méconnaître.
Votre Vincent de Lérins a donné une règle fameuse en fait de religion: il a dit qu'il fallait croire ce qui a été cru toujours, partout et PAR tous. Il n'y a rien de si vrai et de si généralement Vrai. L'homme, malgré sa fatale dégradation, porte toujours des marques évidentes de son origine divine, de manière (lue toute croyance universelle est toujours plus ou moins vraie ; c'est-à-dire que l'homme peut bien avoir couvert et, pour ainsi dire, encroûté la vérité par les erreurs dont il l'a surchargée ; mais ces erreurs seront locales, et la vérité universelle se montrera toujours. Or, les hommes ont toujours et partout prié. Ils ont pu sans doute i)rier mal : ils ont pu demander ce (fu'il ne fallait pas, ou ne pas demander ce qu'il
fallait, et voilà l'homme ; mais toujours ils ont prié, et voilà Dieu. Le beau système des lois invariables nous mènerait droit au fatalisme, et ferait de l'homme une statue. Je proteste, comme notre ami l'a fait hier, que je n'entends point insulter la raison. Je la respecte infiniment malgré tout le mal qu'elle nous a fait ; mais ce qu'il y a de bien sûr, c'est que toutes les fois qu'elle se trouve opposée au sens commun, nous devons la rei)ousser comme une empoisonneuse. C'est elle qui a dit : Rien ne doit arriver que ce qui arrive, rien n'arrive que ce qui doit arriver. Mais le bon sens a dit : Si vous priez, telle chose qui devait arriver, n'arrivera pas ou pourra ne pas arriver ; en quoi le sens commun a fort bien raisonné, tandis que la raison n'avait pas le sens commun. Et peu importe, au reste, qu'on puisse opposer à des vérités prouvées certaines subtilités dont le raisonnement ne sait pas se tirer sur-le-champ ; car il n'y a pas de moyen plus infaillible de donner dans les erreurs les plus grossières et les plus funestes que de rejeter tel ou tel dogme, uniquement parce qu'il souffre une objection que nous ne savons pas résoudre !
Le comte. — Vous avez parfaitement raison, mon cher sénateur : aucune objection ne peut être admise contre la vérité, autrement la vérité ne serait plus vérité. Dès que son caractère est reconnu, l'insolubilité de l'objection ne suppose plus qu'un défaut de connaissances de la j)art de celui qui ne sait pas la résoudre. On a appelé en témoignage contre Moïse l'histoire, la chronologie, l'astronomie, la géologie, etc. Les objections ont disparu devant la véritable science ; mais ceux-là furent grandement sages (}ui les méprisèrent avant tout examen, ou qui ne les examinèrent que pour trouver la réponse, mais sans douter jamais (ju'il y en eût une. L'objection mathématique même doit être méprisée : car elle sera sans doute une vérité démontrée ; mais jamais on ne pourra démontrer (lu'elle contredise la vérité antérieurement démontrée. Posons en fait que par un accord suffisant de témoignages historiques (que je suppose seulement), il soit parfaitement prouvé (pi'Archimède brûla la flotte de Marcellus avec un miroir ardent : toutes les objec-
ç, mi:^ ,^ f,i:^ t,l<^ ^i», >»^ >»i», mji^ >»h^ «»i:^ mt^ mJT' <^ '^ '^ f»!:^ ''i^ ''i^ '^ 1^
I les nombueuï otseauj qui nlcbent Dauô les bocages voisins. (P. 199-) \
tions de la géométrie disparaissent. Elle aura beau me dire : Mais ne savez-vous pas (jue tout miroir ardent réunit les rayons au (|uart de son diamètre de sphéricité ; (jue vous ne pouvez éloitijner le loyer sans diminuer la chaleur, à moins que vous n'agrandissiez le miroir en proportion sutlisante, et qu'en donnant le moindre éloignement possible à la ilotte romaine, le miroir capable de la brûler n'aurait pas été moins grand que la ville de Syracuse ? Qu'avez-vous à réi)ondre à cela ? — Je lui dirai : J'ai à vous répondre ((u'Archimède brûla la flotte romaine avec un miroir ardent. Kircher vient ensuite m'expliquer l'énigme : il retrouve le miroir d'Archimède, et des écrivains ensevelis dans la poussière des bibliothèques en sortent pour rendre témoignage au génie de ce docte moderne : j'admirerai fort Kircher; je le remercierai même : cependant je n'avais pas besoin de lui pour croire. On disait jadis au célèbre Copernic : Si votre système était vrai, Vénus aurait des phases comme la lune : elle n'en a pas cependant ; donc toute la nouvelle théorie s'évanouit: c'était une objection mathématique dans toute la force du terme. Suivant une ancienne tradition dont je ne sais plus retrouver l'origine dans ma mémoire, il répondit : J'avoue que je n'ai rien à répondre ; mais Dieu fera la grâce qu'on trouvera une réponse. En effet, Dieu fit la grâce (mais après la mort du grand homme) que Galilée trouvât les lunettes d'approche avec lesquelles il vit les phases ; de manière que Vabjection insoluble devint le complément de la démonstration. Cet exemple fournit un argument qui me paraît de la plus grande force dans les discussions religieuses, et plus d'une fois je m'en suis servi avec avantage à l'égard de quelques bons esprits.
Le CHEVALIER. — Vous mc rappelez une anecdote de ma première jeunesse. Il y avait chez moi un vieil abbé Poulet, véritable meuble du château, qui avait jadis enseigné mon père et mes oncles, et qui se serait fait pendre pour toute la famille; un peu morose et grondant toujours ; au demeurant, le meilleur des humains. J'étais entré un jour dans son cabinet, et la conversation étant tombée, je ne sais comment, sur les flèches des anciens : « Savez-vous bien, me dit-il,
lOSEPH DE MAISTKE.
M. le chevalier, ce que c'était qu'une flèche antique, et quelle en était la vitesse? Elle était telle que la garniture de plomb ([ui servait, pour ainsi dire, de lest à la flèche, s'échauffait quelquefois i)ar le frottement de l'air au point de se dissoudre ! » Je me mis à rire. « Allons donc, mon cher abbé, vous radotez : croyez-vous qu'une flèche antique allât plus vite qu'une balle moderne chaussée d'une arquebuse rayée? Vous voyez cependant que cette balle ne fond pas. » 11 me regarda avec un certain rire grimacier qui m'aurait montré toutes ses dents, s'il en avait eu, et qui voulait dire assez clairement : Vous n'êtes qu'un blanc-bec ; [)uis il alla prendre sur un guéridon vermoulu un vieil Aristote qu'il apporta sur la table. Il le feuilleta pendant quelques instants ; frappant ensuite du revers de la main sur l'endroit qu'il avait trouvé : « Je ne radote point, dit-il ; voilà un texte que les plus jolis arquebusiers du monde n'effaceront jamais, w et il fit une marque sur la marge avec l'ongle du pouce. Souvent il m'est arrivé de penser à ce plomb des anciennes flèches, que vous me rappelez encore en ce moment. Si ce qu'en dit Aristote est vrai, voilà encore une vérité qu'il faudra admettre en dépit d'une objection insoluble tirée de la physique.
Le comte. — Sans doute, si le fait est prouvé, ce que je ne puis examiner dans ce moment. Il me suffit de tirer de la masse de ces faits une théorie générale, une espèce de formule qui serve à la résolution de tous les cas particuliers. Je veux dire : « Que toutes les fois (ju'une proposition sera prouvée par le genre de |)reuve qui lui appartient, l'objection quelconque, même insoluble, ne doit plus être écoutée. » II résulte seulement de l'impuissauce de réj)ondre, que les deux propositions, tenues pour vraies, ne se trouvent nullement en contradiction; ce qui peut toujours arriver lorsque la contradiction n'est pas, comme on dit, dans les termes.
Le chevalier. — Je voudrais comprendre cela mieux.
Le comte. — Aucune autorité dans le monde, |)ar exem|)le, n'a droit de révéler (jue trois ne sont (ju'un : car un et trois me sont connus, et comme le sens attaché aux termes ne change pas dans les
deux propositions, vouloir me faire croire que trois et un sont et ne sont pas la inèine chose, c'est ni'ordonner de croire de la part de Dieu que Dieu n'existe [tas. Mais si l'on me dit (jue trois personnes ne l'ont ([u'une nature : pourvu ([ue la révélation, d'accord encore, quoique sans nécessité, avec les spéculations les plus solides de la psychologie, et même avec les traditions plus ou moins obscures de toutes les nations, me fournisse une démonstration sutïisante, je suis prêt à croire ! Et peu m'importe ([ue trois ne soient pas un, car ce n'est pas de quoi il s'agit, mais de savoir si trois |»ersonnes ne peuvent être une seule nature, ce qui fait une tout autre ((uestion.
Le sénateur. — En elfet, la contradiction ne pouvant être allirmée ni des choses, puisqu'on ne les connaît pas, ni des termes, puisqu'ils ont changé, où serait-elle, s'il vous plaît? Permis donc aux stoïciens de nous dire que cette projjosition, il pleuvra demain, est aussi certaine et aussi immuable dans l'ordre des destinées que cette autre, il a plu hier ; et permis à eux encore de nous embarrasser, s'ils le pouvaient, par les sophismes les plus éblouissants. Nous les laisserons dire, car l'objection ne doit point être admise contre la démonstration qui résulte de la croyance innée de tous les hommes. Si vous m'en croyez donc, M. le chevalier, vous continuerez à taire chez vous lorsque vous y serez, les prières des Rogations. Il sera même bon, en attendant, de prier Dieu pour qu'il vous fasse la grâce de retourner chez vous, en laissant dire de même ceux qui vous objecteraient qu'il est décidé d'avance si vous reverrez ou non votre chère patrie.
Le comte. — Quoique je sois, comme vous l'avez vu, intimement persuadé que le sentiment général de tous les hommes forme, pour ainsi dire, des vérités d'intuition devant lesquelles tous les soi)hismes du raisonnement disparaissent, je crois cependant comme vous, M. le sénateur, que, sur la question présente, nous n'en sommes pas du tout réduits aux sentiments ; car, d'abord, si vous y regardez de près, vous sentirez le sophisme sans pouvoir bien l'éclaircir. Cette proposition : il a plu hier, n'est pas plus sûre que l'autre, il pleuvra demain : sans doute, si eu effet il doit pleuvoir ; mais c'est précisément
de quoi il s'agit, de manière que la question recommence. En second lieu, et c'est ici le principal, je ne vois point ces règles immuables, et cette chaîne inflexible des événements dont on a tant parlé. Je ne vois, au contraire, dans la nature, que des ressorts souples, tels qu'ils doivent être libres, qui se combinent fréquemment sur la terre avec les lois matérielles de la nature. Voyez en combien de manières et jusqu'à quel point nous influons sur la reproduction des jdantes. La greffe, par exemple, est ou n'est pas une loi de la nature, suivant que l'homme existe ou n'existe pas. Vous nous parlez, M. le chevalier, d'une certaine quantité d'eau précisément due à chaque pays dans le cours d'une année. Gomme je me suis jamais occupé de météorologie, je ne sais ce qu'on a dit sur ce point ; bien qu'à vous dire la vérité, l'expérience me semble impossible, du moins avec une certitude même approximative. Quoi qu'il en soit, il ne peut s'agir ici que d'une année commune : à quelle distance placerons-nous donc les deux termes de la période ? Ils sont peut-être éloignés de dix ans, peut-être de cent. Mais je veux faire beau jeu à ces raisonneurs. J'admets que, dans chaque année, il doive tomber dans chaque pays précisément la même quantité d'eau : ce sera la loi invariable ; mais la distribution de cette eau sera, s'il est permis de s'exprimer ainsi, la partie flexible de la loi. Ainsi vous voyez qu'avec vos lois invariables nous pourrons fort bien encore avoir des inondations et des sécheresses ; des pluies générales pour le monde, et des pluies d'exception pour ceux qui ont su les demander *. Nous ne prierons donc point pour que l'olivier croisse en Sibérie, et le klukiua en Provence ; mais nous prierons pour que l'olivier ne gèle point dans les campagnes d'Aix, comme il arriva en 1709, et pour que le klukwa n'ait point trop chaud pendant votre rapide été. Tous les philosophes de notre siècle ne parlent ([ue de lois invariables ; je le crois : il ne s'agit pour eux que d'empêcher l'homme de |)rier, et c'est le moyen infaillible d'y parvenir. De là vient la colère de ces mécréants lorsque les prédica-
(i) Pluviam vohintariam segregabis, Deiis, hœrcditati tuœ, dit David. (Vous mettrez à part pour vos enfants la pluie que vous envoj-ez au gré de votre volonté).
LES SOIUKES DE SAINT-I'ÉTEUSIJOUHG. 189
leurs ou les écrivains moralistes se sont avisés de nous dire que les fléaux matériels de ce monde, tels que les volcans, les tremblements de terre, etc., étaient des châtiments divins, lis nous soutiennent, eux, qu'il était rigoureusement nécessaire que Lisbonne lut détruite le 1^' novembre 1755 ; comme il était nécessaire que le soleil se levât le même jour : belle théorie en vérité et tout à lait propre à perfectionner l'homme ! Je me rappelle que je fus indigné un jour en lisant le sermon qu'IIerder adresse (juehiue part à Voltaire, au sujet de son poème sur ce désastre de Lisbonne : « Vous osez, lui dit-il sérieusement, vous plaindre à la Providence de la destruction de cette ville : vous n'y pensez pas ! c'est un blasphème formel contre Véternelle sagesse. Ne savez-vous pas que l'homme, ainsi que ses poutres et ses tuiles, est débiteur du néant, et que tout ce qui existe doit payer sa dette ? Les éléments s'assemblent, les éléments se désunissent ; cest une loi nécessaire de la nature : (ju'y a-t-il donc là d'étonnant ou qui puisse motiver une plainte ? »
N'est-ce pas, messieurs, que voilà une belle consolation et bien digne de l'honnête comédien qui enseignait le panthéisme dans ses écrits ? Mais la philosophie n'en sait pas davantage. Depuis Épictète jusqu'à la lin des siècles, ce sera sa manière invariable et sa loi nécessaire. Elle ne connaît pas l'huile de la consolation. Elle dessèche, elle racornit le cœur et lorsqu'elle a endurci un homme, elle croit avoir fait un sage ^ Voltaire, au surplus, avait répondu d'avance à son critique dans ce même poème sur le désastre de Lisbonne :
Non, ne présentez plus à mon cœur agité
Ces immuables lois de la nécessité,
Cette chaîne des corps, des esprits et des mondes ;
O rêves des savants! ô chimères profondes!
Dieu tient en main la chaîne et n'est point enchaîné :
Par son choix bienfaisant tout est déterminé ;
Il est libre, il est juste, il n'est point implacable.
(i) Il y a autant de diflérence entre la véritable morale et la leur (celle des philosophes stoïciens et épicuriens) qu'il y en a entre la joie et la patience ; car leur tranquillité n'est fondée que sur la nécessité. (Leibnitz.)
i90 JOSEPH DE MAISTRE.
Jusqu'ici il serait impossible de dire mieux ; mais comme s'il se repentait d'avoir parlé raison, il ajoute tout de suite :
Pourquoi donc souffrons-nous sous un maître équitable ? Voilà le nœud fatal qu'il fallait délier.
Ici commencent les questions téméraires : Pourquoi donc soufl'rons-nous sous un maître équitable ? Le catéchisme et le sens commun répondent de concert : Parce que nous le méritons. Voilà le nœud fatal sagement délié, et jamais on ne s'écartera de cette solution sans déraisonner. En vain ce même Voltaire s'écriera :
Direz-vous en voyant cet amas de victimes :
Dieu s'est vengé ; leur mort est le prix de leurs crimes ?
Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants
Sur le sein maternel écrasés et sanglants?
Mauvais raisonnement ! Défaut d'attention et d'analyse. Sans doute qu'il y avait des enfants à Lisbonne comme il y en avait à Herculanum, l'an 79 de notre ère ; comme il y en avait au temps du déluge. Lorsque Dieu punit une société quelconque pour les crimes qu'elle a commis, il fait justice comme nous la faisons nous-mêmes dans ces sortes de cas, sans que jiersonne s'avise de s'en plaindre. Une ville se révolte : elle massacre les représentants du souverain : elle lui ferme ses portes ; elle se défend contre lui ; elle est prise. Le prince la fait démanteler et la dépouille de tous ses privilèges ; personne ne blâmera ce jugement sous le prétexte des innocents renfermés dans la ville. Ne traitons jamais deux questions à la fois. La ville a été punie à cause de son crime, et sans ce crime elle n'aurait pas souffert. Voilà une proposition vraie et indé|)endante de toute autre. Me demanderez-vous ensuite pourquoi les innocents ont été enveloppés dans la même peine ? C'est une autre question à laquelle je ne suis nullement obligé de répondre. Je pourrais avouer que je n'y comprends rien, sans altérer l'évideiico de la première proposition. Je |)uis aussi répondre que le souverain est dans
l'impossibilité de se conduire autrement, et je ne manquerais pas de bonnes raisons |)our l'établir.
Le CHEVALIER. — Pemiettez-moi de vous le demander : qui empêcherait ce bon roi de prendre sous sa protection les habitants de cette ville demeurés iidèles, de les transjwrter dans (|uel(jue province plus heureuse, pour les y faire jouir, je ne dis pas des mêmes privilèges, mais de privilèges encore plus grands et plus dignes de leur fidélité ?
Le comte. — C'est précisément ce (|ue fait Dieu, lorscjue des innocents périssent dans une catastrophe générale : mais revenons. Je me flatte que Voltaire n'avait pas plus sincèrement pitié que moi de ces malheureux enfants sur le sein maternel écrasés et sanglants ; mais c'est folie de les citer pour contredire le prédicateur qui s'écrie: Dieu s'est vengé, ces maux sont le prix de nos crimes ! car rien n'est plus vrai en général. 11 s'agit seulement d'expliquer pounpioi l'innocent est enveloppé dans la ])eine portée contre les coupables : mais comme je vous le disais tout à l'heure, ce n'est qu'une objection ; et si nous faisions plier les vérités devant les difficultés, il n'y a plus de philosophie. Je doute d'ailleurs que Voltaire, qui écrivait si vite, ait fait attention qu'au lieu de traiter une question particulière, relative à l'événement dont il s'occupait dans cette occasion, il en traitait une générale ; et qu'il demandait, sans s'en apercevoir, pourquoi les enfants qui n'ont pu encore ni mériter ni démériter sont sujets dans tout l'univers aux mêmes maux qui peuvent affliger les hommes faits? Car s'il est décidé qu'un certain nombre d'enfants doivent périr, je ne vois pas comment il leur importe de mourir d'une manière plutôt que d'une autre. Qu'un poignard traverse le cœur d'un homme, ou qu'un |)eu de sang s'accumule dans son cerveau, il tombe mort également ; mais dans le premier cas on dit qu'il a fini ses jours par une mort violente. Pour Dieu, cependant, il n'y a point de mort violente. Une lame d'acier placée dans le cœur est une maladie, comme un simple durillon (jue nous a[)pellerions polype.
Il faudrait donc s'élever encore plus haut, et demander en vertu de quelle cause il est devenu nécessaire qu'une foule d'enfants meurent à leur naissance, une foule d'autres avant l'âge de deux ans ; d'autres encore en très grand nombre, avant l'âge de raison. Toutes ces questions faites dans un esprit d'orgueil et de contention sont tout à fait dignes de Mathieu Garo, mais si on les propose avec une respectueuse curiosité, elles peuvent exercer notre esprit sans danger. Platon s'en est occupé ; car je me rappelle que, dans son traité de la République, il amène sur la scène un certain Levantin, qui raconte beaucoup de choses sur les su|)plices de l'autre vie, éternels ou temporaires ; car il les distingue très exactement. Mais à l'égard des enfants morts avant l'âge de raison, Platon dit (ju'au sujet de leur état dans l'autre vie, cet étranger racontait des choses qui ne valent pas la peine d'être répétées.
Pourquoi ces enfants naissent-ils, ou pourquoi meurent-ils ? Qu'arrivera-t-il d'eux un jour ? Ce sont des mystères peut-être inabordables ; mais il faut avoir perdu le sens pour argumenter de ce qui ne se comprend pas contre ce qui se comprend très bien.
Voulez-vous entendre un autre sophisme sur le même sujet? C'est encore Voltaire qui vous l'offrira ; et toujours dans le même ouvrage:
Lisbonne, qui n'est plus, eut-elle plus de vices Que Londres, que Paris plongés dans les délices ? Lisbonne est abîmée, et l'on danse à Paris !
Grand Dieu ! cet homme voulait-il que le Tout-Puissant convertît le sol de toutes les grandes villes en places d'exécution ? ou bien voulait-il que Dieu ne punît jamais, parce qu'il ne punit pas toujours, et partout, et dans le même moment ?
Voltaire avait-il donc reçu la balance divine |)our peser les crimes des rois et des individus, et pour assigner ponctuellement répocjue des supplices ? Et qu'aurait-il dit, ce téméraire, si, dans le moment où il écrivait ces lignes insensées, au milieu de la ville plongée dans les délices, il eût pu voir tout à coup, dans un avenir si peu reculé,
le comité de salut public, le tribunal révolutionnaire, et les longues pages du Moniteur toutes rouges de sang humain ?
Au reste, la pitié est sans doute un des |)lus nobles sentiments qui honorent l'homme, et il faut bien se garder de l'éteindre, de l'alïaiblir même dans les cœurs ; cependant lorsqu'on traite des sujets philosophiques, on doit éviter soigneusement toute espèce de poésie, et ne voir dans les choses que les choses mêmes. Voltaire, par exemple, dans le poème que je vous cite, nous montre cent mille infortunés que la terre dévore : mais d'abord, pourquoi cent mille ? il a d'autant plus tort qu'il pouvait dire la vérité sans briser la mesure, puis(iu'il ne périt en effet dans cette horrible catastroj)he qu'environ vingt mille hommes ; beaucoup moins, par conséquent, que dans un assez grand nombre de batailles que je pourrais vous nommer. Ensuite il faut considérer que, dans ces grands malheurs, une foule de circonstances ne sont que pour les yeux. Qu'un malheureux enfant, par exemple, soit écrasé sous la pierre, c'est un spectacle épouvantable pour nous ; mais pour lui, il est beaucoup plus heureux que s'il était mort d'une variole confluente ou d'une dentition pénible. Que trois ou quatre mille hommes périssent disséminés sur un grand espace, ou tout à la fois et d'un seul coup, par un tremblement de terre ou une inondation, c'est la même chose sans doute pour la raison ; mais pour l'imagination la diflérence est énorme : de manière qu'il peut très bien se faire qu'un de ces événements terribles que nous mettons au rang des plus grands fléaux de l'univers, ne soit rien dans le fait, je ne dis pas pour l'humanité en général, mais pour une seule contrée. Vous pouvez voir ici un nouvel exemple de ces lois à la fois souples et invariables qui régissent l'univers : regardons, si vous voulez, comme un point déterminé que, dans un temps donné, il doive mourir tant d'hommes dans un tel pays : voilà qui sera invariable ; mais la distribution de la vie parmi les individus, de même que le lieu et le temps des morts, forment ce que j'ai nommé la partie flexible de la loi ; de sorte qu'une ville entière peut être abîmée sans que la mortalité ait augmenté. Le fléau
Les deux frères. i8
peut même se trouver doublement juste, à raison des coupables qui entêté punis, et des innocents qui ont acquis par compensation une vie plus longue et plus heureuse. La toute-puissante sagesse ([ui règle tout, a des moyens si nombreux, si diversifiés, si admirables, que la partie accessible à nos regards devrait bien nous apprendre à révérer l'autre. J'ai eu connaissance, il y a bien des années, de certaines tables mortuaires faites dans une très petite province avec toute l'attention et tous les moyens possibles d'exactitude. Je ne fus pas médiocrement surpris d'apprendre, par le résultat de ces tables, que deux épidémies furieuses de petite vérole n'avaient point augmenté la mortalité des années où cette maladie avait sévi. Tant il est vrai que cette force cachée que nous appelons nature, a des moyens de compensation dont on ne se doute guère.
Le sénateur. — Un adage sacré dit que l'orgueil est le commencement de tous nos crimes ; je pense qu'on pourrait fort bien ajouter : Et de toutes nos erreurs. C'est lui qui nous égare en nous inspirant un malheureux esprit de contention qui nous fait chercher des difficultés pour avoir le plaisir de contester, au lieu de les soumettre au principe prouvé ; mais je suis fort trompé si les disputeurs eux-mêmes ne sentent pas intérieurement que c'est chose tout à fait vaine. Combien de disputes finiraient si tout homme était forcé de dire ce qu'il pense !
Le comte. — Je le crois tout comme vous, mais avant d'aller plus loin, permettez-moi de vous faire observer un caractère particulier du christianisme, qui se présente à moi, à jiropos de ces calamités dont nous parlons. Si le christianisme était humain, son enseignement varierait avec les o|)inions humaines ; mais comme il part de l'Être immuable, il est immuable comme lui. Certainement cette Religion, (jui est la mère de toute la bonne et véritable science qui existe dans le monde, et dont le plus grand intérêt est l'avancement de cette même science, se garde bien de nous l'interdire ou d'en gêner la marche. Elle approuve beaucoup, par exemple, que nous recherchions la nature de tous les agents physiques qui jouent un
rôle dans les grandes convulsions |)hysi(|ues. Quant à elle, (|ui se trouve en relation directe avec le souverain, elle ne s'occupe guère des ministres qui exécutent ses ordres. Lille sait (ju'elle est laite |»our prier et non pour disserter, puis(|u'elle sait certainement tout ce qu'elle doit savoir. Qu'on l'approuve donc ou (pi'on la blâme, (pi'on l'admire ou (ju'on la tourne en ridicule, elle demeure impassible ; et sur les ruines d'une ville renversée par un tremblement de terre, elle s'écrie au dix-huitième siècle, comme elle l'aurait (ait au douzième :
« Nous vous en supplions. Seigneur, daignez nous protéger; rallermissez par votre grâce suj)rême cette terre ébranlée par nos ini(|uités, atin que les cœurs de tous les hommes connaissent que c'est votre courroux qui nous envoie ces châtiments, comme c'est votre miséricorde qui nous en délivre. »
11 n'y a pas là de lois immuables, comme vous le voyez ; maintenant c'est au législateur à savoir, en écartant môme toute discussion sur la vérité des croyances, si une nation en corps gagne plus à se pénétrer de ces sentiments qu'à se livrer exclusivement à la recherche des causes physiques, à laquelle néanmoins je suis fort éloigné de refuser un très grand mérite de second ordre.
Le sénateur. — J'approuve fort que votre Église, qui a la prétention d'enseigner tout le monde, ne se laisse enseigner par personne ; et il faut sans doute qu'elle soit douée d'une grande confiance en ellemême, pour que l'opinion ne puisse absolument rien sur elle. En votre qualité de Latin....
Le comte. — Qu'appelez-vous donc Latin? Sachez, je vous en prie, (ju'en matière de religion je suis Grec tout comme vous.
Le sénateur. — Allons donc, mon bon ami, ajournons la plaisanterie, si vous le voulez bien.
Le comte. — Je ne plaisante point du tout, je vous l'assure : le symbole des Apôtres n'a-t-il pas été écrit en grec avant de l'être en latin? Les symboles gi'ecs de Nicée et de Constantinople, et celui de saint Athanase, ne contiennent-ils pas ma foi? et ne devrais-je pas mourir pour en défendre la vérité? J'espère que je suis de la religion
d96 JOSEPH DE MAÎSTRE.
de saint Paul et de saint Luc, qui étaient Grecs. Je suis de la religion de saint Ignace martyr, de saint Justin, de saint Athanase, de saint Grégoire de Nysse, de saint Cyrille, de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze, de saint Épiphane, de tous les saints, en un mot, qui sont sur vos autels et dont vous portez les noms, et nommément de saint Chrysostome dont vous avez retenu la liturgie. J'admets tout ce que ces grands et saints personnages ont admis : je regrette tout ce qu'ils ont regretté ; je reçois de plus comme évangile tous les conciles œcuméniques convoqués dans la Grèce d'Asie ou dans la Grèce d'Europe. Je vous demande s'il est possible d'être plus Grec?
Le sénateur. — Ce que vous dites là me fait bien naître une idée que je crois juste. Si jamais il était question d'un traité de paix entre nous, on pourrait proposer le staUi quo ante hélium. ^
Le comte — Et moi, je signerais sur-le-champ ! Mais qu'est-ce donc que vous vouliez dire sur ma qualité de Latin?
Le sénateur. — Je voulais dire qu'en votre qualité de Latin, vous en revenez toujours à l'autorité. Je m'amuse souvent à vous voir dormir sur cet oreiller. Au surplus, quand même je serais protestant, nous ne disputerions pas aujourd'hui : car c'est, à mon avis, très bien, très justement, et même, si vous voulez, très philosophiquement fait d'établir comme dogme national, que tout fléau du ciel est un châtiment : et quelle société humaine n'a pas cru cela? Quelle nation antique ou moderne, civilisée ou barbare, et dans tous les systèmes possibles de religion, n'a pas regardé ces calamités comme l'ouvrage d'une puissance supérieure qu'il était possible d'apaiser? Oui, l'on peut et l'on doit assurer, en général, que tout mal physique est un châtiment ; et qu'ainsi ceux que nous appelons les fléaux du ciel, sont nécessairement la suite d'un grand crime national, ou de l'accumulation des crimes individuels ; de manière que chacun de ces fléaux pouvait être prévenu, d'abord par une vie meilleure, et ensuite par la prière. Ainsi nous laisserons dire les sophistes avec leurs lois
(i) Revenir à ce qui existait avant le schisme.
LES S01R££S DE 6A1KT-PÉTERSB0URG. 197
éternelles et immuables, (|ui n'existent que dans leur imagination, et qui ne tendent à rien moins qu'à l'extinction de toute moralité, et à l'abrutissement absolu de l'espèce humaine K il laut de l'électricité, disiez-vous, M. le chevalier : donc il nous faut des tonnerres et des l'oudres, comme il nous faut de la rosée ; vous |»ourriez ajouter encore : comme il nous faut des loups, des tigres, des serpents à sonnettes, etc., etc. — Je l'ignore en vérité. L'homme étant dans un état de dégradation aussi visible (|ue déplorable, je n'en sais i^as assez pour décider quel être et quel phénomène sont dus unicjuemcnt à cet état. D'ailleurs, dans celui même où nous sommes, on se [>asse fort bien de loups en Angleterre : pourquoi, je vous prie, ne s'en passeraiton pas ailleurs? Je ne sais point du tout s'il est nécessaire que le tigre soit ce qu'il est : je ne sais pas même s'il est nécessaire qu'il y ait des tigres, ou, pour vous parler franchement, je me tiens sûr du contraire. Qui peut oublier la sublime prérogative de l'homme : « Que partout où il se trouve établi en nombre suffisant, les animaux qui l'entourent doivent le servir, l'amuser ou disparaître? » Mais parlons, si l'on veut, de la folle hypothèse de l'optimisme : supposons que le tigre doive être, et de plus être ce qu'il est, dirons-nous : « Donc il est nécessaire qu'un de ces animaux entre aujourd'hui dans une telle habitation, et qu'il y dévore dix personnes? » Il faut que la terre recèle dans son sein diverses substances qui, dans certaines circonstances données, peuvent s'enflammer ou se vaporiser, et produire un tremblement de terre : fort bien ; ajouterons-nous : « Donc il était nécessaire que, le 1*"^ novembre 1755, Lisbonne entière périt par une de ces catastrophes? L'explosion n'aurait pu se faire ailleurs, dans un désert, par exemple, ou sous le bassin des mers, ou à cent pas de la ville ? Les habitants ne pouvaient être avertis, par de légères secousses préliminaires, de se mettre à l'abri par la fuite? » Toute
(i) Non seulement les soins et les travaux, mais encore les prières sont utiles, Dieu ayant eu ces prières en vue avant qu'il eût réglé les choses ; et non seulement ceux qui prétendent, sous le vain prétexte de la nécessité des événements, qu'on peut négliger les soins que les affaires demandent mais encore ceux qui raisonnent contre les prières, tombent dans ce que les anciens appelaient déjà le sophisme Paresseux, (Leibnitz.)
raison humaine non sophistiquée se révoltera contre de pareilles conséquences.
Le comte. — Sans doute, et je crois que le bon sens universel a incontestablement raison lorsqu'il s'en tient à l'étymologie dont luimême est l'auteur. Les fléaux sont destinés à nous battre ^ ; et nous somme battus parce (lue nous le méritons. Nous pouvions sans doute ne pas le mériter, et même après l'avoir mérité, nous |)ouvons obtenir grâce. C'est là, ce me semble, le résultat de tout ce qu'on peut dire de sensé sur ce point ; et c'est encore un des cas assez nombreux oîi la philosophie, après de longs et pénibles détours, vient enfin se délasser dans la croyance universelle. Vous sentez donc assez, M. le chevalier, combien je suis contraire à votre comparaison des nuits et des jours ". Le cours des astres n'est pas un mal : c'est, au contraire, une règle constante et un bien qui a|)partient à tout le genre humain; mais le mal qui n'est qu'un châtiment, comment pourrait-il être nécessaire? L'innocence pouvait le prévenir ; la prière peut l'écarter : toujours j'en reviendrai à ce grand principe. Remarquez à ce sujet un étrange sophisme de l'impiété, ou, si vous voulez, de l'ignorance ; car je ne demande pas mieux que de voir celle-ci à la place de l'autre. Parce que la toute-puissante bonté sait employer un mal pour en exterminer un autre, on croit que le mal est une portion intégrante du tout. Rappelons-nous ce qu'a dit la sage antiquité : Que Mercure (qui est la raison) a la puissance d'arracher les nerfs de Typhon pour en faire les cordes de la lyre divine ^ Mais si Typhon n'existait pas, ce tour de force merveilleux serait inutile. Nos j)rières n'étant donc qu'un effort de l'être intelligent contre l'action de Typhon, l'utlUté et même la nécessité s'en trouvent philosophiquement démontrées.
Le sénateur. — Ce mot de Typhon, qui fut dans l'antiquité l'emblème de tout mal, et spécialement de tout fléau temporel, me
(i) Le mot latin qu'on traduit par fléau (Jlaselluni) signifie fouet. Attila disait : « Je suis le fléau de Dieu, c'est-à-dire le fouet dont il se sert pour châtier les coupables. »
(2) Premier Entretien.
(3) Cette allégorie sublime appartient aux Égyptiens.
LES SOIUÉES DE SAlNT-I»ÉïEUS»Ol lU;. 109
rappelle une idée (iiii m'a souvent occupé et dont je veux vous laire part. Aujourd'hui ce|>endant je vous lais grâce de ma métaplivsi(pie, car il faut (|ue je vous (juilte pour aller voir le grand Icu d'arlilice qu'on tire ce soir sur la route de Péterholl, et (\m doit représenter une explosion du Vésuve. C'est un spectacle tijphonicn^ comme vous voyez, mais tout à l'ait innocent.
Le COMTE. — Je n'en voudrais pas répondre pour les moucherons et pour les nombreux oiseaux (jui nichent dans les bocages voisins, pas même pour quel(}ue téméraire de l'espèce humaine, (jui pourrait fort bien y laisser la vie ou quelques membres, tout en disant Niebosse M ^ f |^i sU^ W'^^c^CiM-v) x
Le SÉNATEUR. — Plus j v songc, plus je me confirme dans l'idée que les spectacles de la nature sont très probablement pour nous ce que les actes humains sont pour les animaux qui en sont témoins. Nul être vivant ne peut avoir d'autres connaissances que celles qui constituent son essence, et qui sont exclusivement relatives à la place qu'il occupe dans l'univers ; et c'est à mon avis une des nombreuses et invincibles preuves des idées innées ; car s'il n'y avait pas des idées de ce genre pour tout être qui connaît, chacun d'eux, tenant ses idées des chances de l'expérience, pourrait sortir de son cercle, et troubler l'univers; or, c'est ce qui n'arrivera jamais. Le chien, le singe, l'éléphant demi-raisonnant -, s'approcheront du feu, par exemple, et se chaufferont comme nous avec plaisir ; mais jamais vous ne leur apprendrez à pousser un tison sur la braise, car le feu ne leur appartient point ; autrement le domaine de l'homme serait détruit. Ils verront bien un, mais jamais Yunité ; les éléments du nombre, mais jamais le nombre ; un triangle, deux triangles, mille triangles ensemble, ou l'un après l'autre, mais jamais la trianguUté. L'union perpétuelle de certaines idées dans notre enten-
(i) X'ayec pas i>eur ! Expression familière au Russe, le plus hardi et le plus entreprenant des hommes, et qu"il ne manque surtout jamais de prononcer lorsqu'il affronte les dangers les plus terribles et les plus évidents.
(2) Alfreasoniiig. (Pope.)
dément nous les l'ait confondre, quoiqu'elles soient essentiellement séparées. Vos deux yeux se peignent dans les miens : j'en ai la perception que j'associe sur-le-champ à l'idée de duité ; dans le fait cependant ces deux connaissances sont d'un ordre totalement divers, et l'une ne mène nullement à l'autre.
Mais revenons aux animaux. Mon chien m'accompagne à quelque spectacle public, une exécution, par exemple: certainement il voit tout ce que je vois : la foule, le triste cortège, les oiïiciers de justice, la force armée, l'échafaud, le patient, l'exécuteur, tout, en un mot : mais de tout cela que comprend-il ? ce qu'il doit comj)rendre 671 sa qualité de chien: il saura me démêler dans la foule, et me retrouver si quelque accident l'a séparé de moi ; il s'arrangera de manière à n'être pas estropié sous les pieds des spectateurs; lorsque l'exécuteur lèvera le bras, l'animal, s'il est près, pourra s'écarter de crainte que le coup ne soit pour lui ; s'il voit du sang, il pourra frémir, mais comme à la boucherie. Là s'arrêtent ses connaissances, et tous les efforts de ses instituteurs intelligents, employés sans relâche pendant les siècles des siècles, ne le porteraient jamais au delà ; les idées de morale, de souveraineté, de crime, de justice, de force publique, etc., attachées à ce triste spectacle, sont nulles pour lui. Tous les signes de ces idées l'environnent, le touchent, le pressent, pour ainsi dire, mais inutilement ; car nul signe ne peut exister que l'idée ne soit préexistante. C'est une des lois les plus évidentes du gouvernement temporel de la Providence, que chaque être actif exerce son action dans le cercle qui lui est tracé, sans pouvoir jamais en sortir. Eh ! comment le bon sens pourrait-il seulement imaginer le contraire ? En partant de ces principes qui sont incontestables, qui vous dira qu'un volcan, une trombe, un tremblement de terre, etc., ne sont pas pour moi précisément ce que l'exécution est pour mon chien? Je comprends de ces phénomènes ce que j'en dois comprendre, c'est-à-dire, tout ce qui est en rapport avec mes idées innées qui constituent mon état d'homme. Le reste est lettre close.
mi
Le comte. — 11 n'y a rien de si |)lausible que votre idée, mon cher ami, ou, pour mieux dire, je ne vois rien de si évident, de la manière dont vous avez envisage la chose : ce|)en(iant (juelle ditVérence sous un autre point de vue ! Votre chien ne sait pas qu'il ne sait pas, el vous, homme intelligent, vous le savez. Quel privilège sublime (juc ce doute ! Suivez cette idée, vous en serez ravi. Mais à propos, puisque vous avez touché cette corde, savez-vous bien (jue je me crois en état de vous procurer un véritable plaisir en vous montrant comment la mauvaise foi s'est tirée de l'invincible argument que fournissent les animaux en faveur des idées innées? Vous avez parfaitement bien vu que l'identité et l'invariable i)ermanence de chaipie classe d'êtres sensibles ou intelligents, supi)Osaient nécessairement les idées innées ; et vous avez fort à |)ropos cité les animaux qui verront éternellement ce que nous voyons, sans jamais pouvoir comprendre ce que nous comprenons. Mais avant d'en venir à une citation extrêmement i)laisante, il faut que je vous demande si vous avez jamais réfléchi que ces mêmes animaux fournissent un autre argument direct et décisif en faveur de ce système. En effet, puisque les idées quelconques qui constituent l'animal, chacun dans son espèce, sont in7iées au pied de la lettre, c'est-à-dire absolument indépendantes de l'expérience ; puisque la poule qui n'a jamais vu l'épervier manifeste néanmoins tous les signes de la terreur, au moment où il se montre à elle pour la première fois, comme un point noir dans la nue ; puisqu'elle appelle sur-le-champ ses petits avec un cri extraordinaire qu'elle n'a jamais poussé ; puisque les poussins qui sortent de la coque se précipitent à l'instant même sous les ailes de leur mère; entin, puisque cette observation se répète invariablement sur toutes les espèces d'animaux, pourquoi l'expérience serait-elle plus nécessaire à l'homme pour toutes les idées fondamentales qui le font homme ? L'objection n'est pas légère, comme vous voyez. Écoutez maintenant comment les deux héros de l'Esthétique * s'en sont tirés.
(i) Proprement science du sentiment, du grec aiO'U7)<7ti»
Le traducteur français de Locke, Goste, qui fut à ce qu'il paraît, un homme de sens, bon d'ailleurs et modeste, nous a raconté, dans je ne sais quelle note de sa traduction, qu'il lit un jour à Locke cette même objection qui saute aux yeux. Le philosoi)lîe, qui se sentit touché dans un endroit sensible, se fâcha un j)eu, et lui répondit brusquement : « Je n'ai pas écrit mon livre pour expliquer les actions des bêtes. » Coste, qui avait bien le droit de s'écrier comme le philosophe grec : ce Jupiter, tu te ftiches, tu as donc tort ! » s'est contenté cependant de nous dire, d'un ton |)laisaniment sérieux : « La réponse était très bonne, le titre du livre le démontre clairement. En eftét, il n'est point écrit sur l'entendement des bêtes. » Vous voyez, messieurs, à quoi Locke se trouva réduit pour se tirer d'embarras. 11 s'est bien gardé, au reste, de se proposer l'objection dans son livre, car il ne voulait point s'exposer à répondre ; mais Condillac, qui ne se laissait point gêner par sa conscience, s'y prend bien autrement pour se tirer d'affaire. Je ne crois pas que l'aveugle obstination d'un orgueil qui ne veut pas reculer ait jamais produit rien d'aussi plaisant. « La bête fuira, dit-il, parce qu'elle en a vu dévorer d'autres ; » mais comme il n'y avait pas moyen de généraliser cette explication, il ajoute « qu'à l'égard des animaux qui n'ont jamais vu dévorer leurs semblables, on peut croire avec fondement que leurs mères, dès le commencement, les auront engagés à fuir. » Engagés est parfait ! Je suis ftiché cependant (lu'il n'ait pas dit, leur auront conseillé. Pour terminer cette rare ex[)lication, il ajoute le plus sérieusement du monde, « que si on la rejette, il ne voit pas ce qui pourrait porter l'animal à prendre la fuite ^ »
Excellent ! Tout à l'heure nous allons voir ([ue si l'on se refuse à ces merveilleux raisonnements, il pourra très bien se faire que l'animal cesse de fuir devant son ennemi, parce que Condillac ne voit |)as pourquoi cet animal devrait prendre la fuite...
Au reste, de ([uelque manière (ju'il s'exprime, jamais je ne puis être
(t) Essai sur l'origine des connaissances humaines.
de son avis. Il ne voit pas, dit-il : avec sa permission, je crois (pi'il voit parlailenu'nl, mais (jifil aime mieux mentir (jiie l'avouer.
Li: si:nati:lk. — Mille grâces, mon cher ami, pour votre anecdote philoso|»hi(pie, (|ue je trouve en effet extrêmement plaisante. Vous êtes donc parfaitement d'accord avec moi sur ma manière d'envisager les animaux, et sur la conclusion que j'en ai tirée par ra|)port à nous. Ils sont, comme je vous le disais tout à l'heure, environnés, touchés, pressés par tous les signes de l'intelligence, sans jamais pouvoir s'élever justju'au moindre de ses actes: ralllnez tant (|u'il vous plaira j)ar la |)ensée cette àme (luelconque, ce principe inconnu, cet instinct, cette lumière intérieure qui leur a été donnée avec une si prodigieuse variété de direction et d'intensité, jamais vous ne trouverez (lu'une asjimptote de la raison, qui pourra s'en approcher tant que vous voudrez, mais sans la toucher ; autrement une province de la création pourrait être envahie, ce (jui est évidemment impossible.
Par une raison toute semblable, nul doute que nous ne puissions être nous-mêmes environnés, touchés, pressés par des actions et des agents d'un ordre supérieur dont nous n'avons d'autre connaissance que celle qui se rapporte à notre situation actuelle. Je sais tout ce que vaut le doute sublime dont vous venez de me parler : oui, je sais que je ne sais pas, peut-être encore sais-je quelque chose de plus ; mais toujours est-il vrai qu'en vertu même de notre intelligence, jamais il ne nous sera possible d'atteindre sur ce point une connaissance directe. Je lais, au reste, un très grand usage de ce doute dans toutes mes recherches sur les causes. J'ai lu des millions de plaisanteries sur l'ignorance des anciens qui voyaient des esprits, partout : il me semble ({ue nous sommes beaucoup plus sots, nous qui n'en voyons nulle part. On ne cesse de nous parler de causes physiques. Qu'est-ce qu'une cause physique ?
Le comte. — C'est une cause naturelle, si nous voulons nous borner à traduire le mot ; mais, dans l'acception moderne, c'est une cause matérielle, c'est-à-dire une cause qui n'est pas cause : car matière et cause s'excluent mutuellement, comme blanc, noir ; cercle et carré.
La matière n'a d'action que par le mouvement : or, tout mouvement étant un effet, il s'ensuit qu'une cause physicjue, si l'on veut s'exprimer exactement, est un non-sens et même une contradiction dans les termes. Il n'y a donc point et il ne peut y avoir de causes physiques proprement dites, parce qu'il n'y a point et qu'il ne peut y avoir de mouvement sans un moteur primitif, et que tout moteur primitif est immatériel ; partant, ce qui meut précède ce qui est mu, ce qui mène précède ce qui est mené, ce qui commande précède ce qui est commandé : la matière ne peut rien, et même elle n'est rien que la preuve de Tesprit. Cent billes placées en ligne droite, et recevant toutes de la première un mouvement successivement communiqué, ne supposentelles pas une main qui a frappé le premier coup en vertu d'une volonté? Et quand la disposition des choses m'empêcherait de voir cette main, en serait-elle moins visible à mon intelligence ? L'âme d'un horloger n'est-elle pas renfermée dans le tambour de cette pendule, où le grand ressort est chargé, pour ainsi dire, des commissions d'une intelligence ? J'entends Lucrèce qui me dit : Toucher, être touché, n'appartient qu'aux seuls corps ; mais que nous importent ces mots dépourvus de sens sous un appareil sentencieux qui fait peur aux enfants ? Ils signifient au fond que nul corps ne peut toucher sans être touché. Belle découverte, comme vous voyez !
Bacon s'était fait, sur les forces qui agissent dans l'univers, une idée chimérique qui a égaré à sa suite la foule des discoureurs : il supposait d'abord ces forces matérielles ; ensuite il les superposait indéfiniment l'une au-dessus de l'autre ; et souvent je n'ai pu m'empècher de soupçonner qu'en voyant au barreau ces arbres généalogiques où tout le monde est fils, excepté le premier, et où tout le monde est père, excepté le dernier, il s'était fait sur ce modèle une idole d'échelle, et arrangeait de même les causes dans sa tête ; entendant à sa manière qu'une telle cause était lille de celle qui la précédait, et que les générations, se resserrant toujours en s'élevant, conduisaient enfin le véritable interprète de la nature jusqu'à une aïeule commune. Voilà les idées que ce grand légiste se formait de la
nature et de la science qui doit rexpli(|uer : mais rien n'est plus chimérique. Je ne veux point vous entraîner dans une lonj,'ue discussion. Pour vous et pour moi c'est assez dans ce moment d'une seule observation. C'est (^ue Bacon et ses disciples n'ont jamais pu nous citer et ne nous citeront jamais un seul exemple qui vienne à l'appui de leur théorie. Qu'on nous montre ce prétendu ordre de causes générales, plus générales, généralissimes, comme il leur plaît de s'exprimer. On a beaucoup disserté et beaucoup découvert depuis Bacon : qu'on nous donne un exemple de cette merveilleuse généalogie, qu'on nous indique un seul mystère de la nature, qu'on ait expliqué je ne dis pas par une cause, mais seulement par un effet premier auparavant inconnu, et en s'élevant de l'un à l'autre. Imaginez le phénomène le i)lus vulgaire, l'élasticité, par exemple, ou tel autre qu'il vous plaira choisir. Maintenant je ne suis pas difficile ; je ne demande ni les aïeules, ni les trisaïeules du phénomène, je me contente de sa mère : hélas ! tout le monde demeure muet ; et c'est toujours (j'entends dans l'ordre matériel) proies sine matre creata. ^ Eh ! comment peut-on s'aveugler au point de chercher des causes dans la nature, quand la nature même est un effet ? Tant qu'on ne sort point du cercle matériel, nul homme ne peut s'avancer plus qu'un autre dans la recherche des causes : tous sont arrêtés et doivent l'être au premier pas. Le génie des découvertes dans les sciences naturelles consiste uniquement à découvrir des faits ignorés, ou à rapporter des phénomènes non expliqués aux effets premiers déjà connus, et que nous prenons pour causes ; ainsi, celui qui découvrit la circulation du sang, et celui qui découvrit le sexe des plantes, ont sans doute l'un et l'autre mérité de la science ; mais la découverte des faits n'a rien de commun avec celle des causes. Newton, de son côté, s'est immortalisé en rapportant à la pesanteur des phénomènes qu'on ne s'était jamais avisé de lui attribuer; mais le laquais du grand homme en savait, sur la cause de la pesanteur,
(i) Un enfant sans mère.
autant que son maître. Certains de ses disciples, dont U rougirait s'il revenait au monde, ont osé dire que l'attraction était une loi mécanique. Jamais Newton n'a proféré un tel blasphème contre le sens commun, et c'est bien en vain qu'ils ont cherché à se donner un complice aussi célèbre. Il a dit, au contraire (et certes c'est déjà beaucoup), « qu'il abandonnait à ses lecteurs la question de savoir si l'agent qui produit la gravité est matériel ou immatériel. » Lisez, je vous prie, ses lettres théologiques au docteur Bentley: vous en serez également instruits et édifiés. *
Vous voyez, M. le sénateur, que j'approuve fort votre manière d'envisager ce monde, et que je l'appuie même, si je ne suis absolument trompé, sur d'assez bons arguments. Du reste, je vous le répète, y^ sais que je ne sais pas; et ce doute me transporte à la fois de joie et de reconnaissance, puisque, j'y trouve réunis le titre ineffaçable de ma grandeur, et le préservatif salutaire contre toute spéculation ridicule ou téméraire. En examinant la nature sous ce point de vue, en grand, comme dans la dernière de ses productions, je me rappelle continuellement (et c'est assez pour moi) ce mot d'un Lacédémonien songeant à ce qui empêchait un cadavre raide de se tenir debout de quelque manière qu'on s'y prît : Par Dieu ! dit-il, il faut quil y ait quelque chose là-dedans. Toujours et partout on doit dire de même : car, sans quelque chose, tout est cadavre, et rien ne se tient debout. Le monde, ainsi envisagé comme un simple assemblage d'apparences, dont le moindre phénomène cache une réalité, est un véritable et sage idéalisme. Dans un sens très vrai, je puis dire que les objets matériels ne sont rien de ce que je vois ; mais ce que je vois est réel par rapport à moi, et c'est assez pour moi d'être ainsi conduit jusqu'à l'existence d'un autre ordre que je crois fermement sans le voir.
Appuyé sur ces principes, je comprends parfaitement, non pas
(i) Les philosophes chrétiens du moyen âge qu'on a tant décriés, — saint Thomas d'Aquin, Aibert le Grand, saint Anselme, etc., — donnent, avec leur foi vigoureuse tt toujours rationnelle, des explications bien plus satisfaisantes sur une foule de questions, que nos modernes sophistes.
LES SOIHÉES lli: SAINT-PKTEUSBOL'IU;. !207
seulement que la prière est utile en général pour écarter le mal physi([ue, mais qu'elle en est le véritable antidote, le spécili(iue naturel, et (jue par essence elle tend à le détruire, |)récisément connue cette puissance invisible (jui nous arrive du Pérou cachée dans une écorce légère, va chercher, en vertu de sa propre essence, le principe de la lièvre, le touche et l'attaque avec plus ou moins de succès, suivant les circonstances et le tem[)érament ; à uioins «ju'on ne veuille soutenir que le bois guérit la lièvre, ce qui serait tout à fait drôle.
En définitive, les adversaires de la i)rière sont tout simplement des adversaires de Dieu et de la religion. Au fond de leur doctrine il n'y a que théophobie, (c peur de Dieu ! »
Pour nous, messieurs, ayons aussi, si vous le voulez, notre théophobie, mais que ce soit la bonne ; et si quebiuefois la justice suprême nous effraie, souvenons-nous de ce mot de saint Augustin, l'un des |)lus beaux sans doute ([ui soient sortis d'une bouche humaine: « Avez-vous peur de Dieu ?... Sauvez-vous dans ses bras! »
■One babltatton en 30rctagnc.
.(Dessin de Xavier de Maistrc, le seul gui ait été conservé).
Xauier de ffîaistre.