S^co ôoirccô bc §aint-^cUti^6out
[OUS avons déjà parlé incidemment des principaux ouvrages de Joseph de Maistre et signalé leur origine, leur objet, leur haute valeur. Ne pouvant les analyser tous, nous voudrions nous arrêter un peu plus longuement à l'un des plus remarquables et des plus pratiques : Les soirées de Saint-Pétersbourg.
« Pourquoi y a-t-il des gens de bien sur lesquels le malheur s'acharne et, à côté d'eux, des coquins à qui tout réussit ? Pourquoi les triomphes insolents de la force? Pourquoi les lamentables désastres des bonnes causes ? Faut-il absolument attendre l'autre vie pour que Dieu et la justice aient raison ? Ou bien, sous ces apparences de désordre moral y a-t-il, dès cette vie, un ordre maintenu par le gouvernement temporel de la Providence, une action rémunératrice déjà commencée sur la terre, pas assez complète sans doute pour que nous cessions d'en chercher l'achèvement ailleurs, assez reconnaissable ce])endant pour que le plan divin ne soit pas caché tout entier ? »
Cette idée du plan divin est le grand objet des préoccupations et de la foi de Joseph de Maistre. Elle est vraiment le point central de sa pensée. C'est elle qui, sous sa plume, élève à la hauteur d'une question de philosophie religieuse toute question d'histoire ou de politique. C'est grâce à elle qu'il voit de si haut et de si loin, que toutes ses grandes prévisions sont justes et que les événements ne les démentent guère dans le détail sans leur donner raison dans l'ensemble.
Il était naturel qu'une fois dans sa vie il considérât dans toute sa
LES SOIIIKKS DE SAINT-PÉTEUSBOUKG. 161
généralité ce grand objet que le spectacle des événements contemporains lui présentait tantôt sous une face et tantôt sous une autre. De cette considération sont nées les Soirées de ^aint-Pétershourij .
Ces Soirées ne sont point un traité, au sens didacliipie du mot. Elles sont des entretiens vivants ipii permettent tantôt l'abandon, la grâce et le sourire de la causerie parlée ou écrite, tantôt la sévérité ou la haute élotpience de développements plus suivis. La ((uestion principale, posée dès le début, y avance à travers des digressions à la lois naturelles et voulues que l'auteur ne se résignait pas à sacrifier, et qu'un traité e,v professo l'eût contraint d'élaguer au grand chagrin du lecteur et au grand détriment du sujet lui-même. Outre que ces épisodes forment par leur réunion un système (Vouvrages avancés autour de la place qu'il s'agit de défendre, ils otïrent à l'infatigable penseur autant d'occasions de dire aux hommes de son temps sa pensée sur mille choses et d'introduire dans un cadre flexible tout le détail de sa doctrine sur les questions de métaphysique sociale et religieuse. La forme du dialogue s'adaptait d'ailleurs à merveille au ton communicatif de son esprit ; et je ne crois pas que, depuis Platon, personne y ait mieux réussi. Cette forme, en outre, était vraie dans le grand sens du mot ; car on peut bien deviner qu'un tel homme, trouvant à qui parler, devait, par un mouvement naturel, porter sa conversation comme sa correspondance sur le terrain élevé dont il avait fait son domaine. Enfin, étant homme du monde, et du meilleur, ayant pour les bavards et les pédants autant de dédain qu'il avait d'estime pour les vrais savants, c'est à des gens du monde, et de son monde, qu'il s'adresse. Et comme il vient à la hn d'une génération où les sophismes, avant de descendre dans la rue, dans la boue et dans le sang, avaient fait leur chemin dans les salons et par eux, il conserve, à la frivolité près, ce ton des salons et de la bonne compagnie.
11 indique lui-même avec une grâce savante et charmante ce caractère de ses entretiens :
« J'ai grand regret à ces sijmposiaques dont l'antiquité nous a laissé quelques monuments précieux. Les sociétés nombreuses ont leur
prix, il faut même savoir s'y prêter de bonne grâce. Mais quand on a satisfait à tous les devoirs imposés i)ar l'usage, je trouve bon que les hommes s'assemblent quelquefois pour raisonner, même à table. Croyez-vous que l'examen d'une question intéressante n'occupât point le temps d'un repas d'une manière plus utile, et plus agréable même, (jue les discours légers ou répréhensibles qui animent les nôtres ? C'était, à ce qu'il me semble, une assez belle idée que celle de faire asseoir Bacchus et Minerve à la môme table, pour défendre à l'un d'être libertin et à l'autre d'être pédante. Nous n'avons plus de Bacchus ; et d'ailleurs notre petite symposie le rejette expressément. Mais nous avons une Minerve bien meilleure que celle des anciens ; invitons-la à prendre le thé avec nous ; elle est aimable et n'aime pas le bruit : j'espère qu'elle viendra. »
Puisqu'il s'agit d'entretien, il faut présenter les personnages.
Le premier est le comte, — le comte de Maistre en personne.
Le second est un sénateur russe, homme d'un esprit très cultivé et tout ensemble très spontané et très primesautier. 11 a au plus haut degré ce ressort intérieur qui pousse les intelligences de famille platonicienne vers les grandes conceptions et les intuitions soudaines ; il a l'élan vers le divin et l'invisible, non sans quelque témérité et sans quelque teinte de cet illuminisme à quoi l'esprit russe est étrangement enclin, témoin le czar Alexandre. On peut dire qu'il représente l'extrême limite où « le comte » irait parfois lui-même sans le grand bon sens et la parfaite soumission catholique qui lui sont un double garde-fou. Il juge a priori, il résout très affirmativement, et presque dédaigneusement, les (juestions de physique par des considérations et des analogies métaphysiques ; et j'imagine (ju'en une ou deux rencontres, Joseph de Maistre fait passer sous ce pavillon étranger (luelque idée un peu aventureuse pour laquelle il se sent une faiblesse de cœur, mais dont sa raison ne veut pas prendre la responsabilité.
Au travers de ces deux graves personnages se jette, comme à Fontenoy la maison du roi au travers de la colonne anglaise, un jeune émigré français, que le malheur a guéri de la frivolité sans lui rien
LES SOIUÉES DE SAINT-I'ETEHSHOL'UG.
retirer de sa grâce brillante, — type charmant d'enjouement sérieux, de vieille loi chrétienne légèrement atteinte à la surface par le scei)ticisme du siècle |)assé, de franchise, d'ardeur généreuse à la bataille des idées. Il est pour les gens qui disent leur pensée. « Ce qu'on croit vrai, il faut le dire et le dire hardiment ; Je voudrais, m'en coûlàt-il beaucoup, découvrir une vérité faite pour choquer le genre humain ; je la lui dirais à brûle-pourpoint. » Et l'une des deux barbes grises lui ré|)ond : « Si vous êtes jamais enrôlé dans une armée que la Providence lève en ce moment en Europe, vous serez placé i)armi les grenadiers » ^ Il y aurait plaisir à le voir dans certaines assemblées législatives.
C'est lui qui est chargé d'ouvrir le feu et de poser la question, non pas sous sa vraie forme, mais comme on la pose. Les trois amis sont assis dans une barque qui remonte la Neva par une de ces incomparables soirées pour lesquelles le court été du nord réserve tous ses enchantements. Ils jouissent avec délices de la beauté du spectacle lorsque le chevalier, rompant brusquement le silence, s'écrie : « Je voudrais bien voir ici, sur cette même barque où nous sommes, un de ces hommes pervers nés pour le malheur de la société ; un de ces monstres qui fatiguent la terre...
« Et qu'en feriez-vous, s'il vous plaît ? demandèrent ses deux amis parlant à la fois. — Je lui demanderais, reprit le chevalier, si cette nuit lui parait aussi belle qu'à nous.
— « Mon cher chevalier, dit le comte, les cœurs pervers n'ont jamais de belles nuits ni de beaux jours. Ils peuvent s'amuser ou plutôt s'étourdir ; jamais ils n'ont de jouissances réelles. Au demeurant. Dieu veuille les écarter de notre barque !
w — Vous croyez donc, réplique le chevalier, que les méchants ne sont pas heureux? Je voudrais le croire aussi ; cependant j'entends dire chaque jour que tout leur réussit. S'il en était ainsi réellement, je serais un peu fâché que la Providence eût réservé entièrement
(i) Soirées, i' entretien.
.lOSEI'H DE MAISTRE.
pour un autre monde la punition des méchants et la récompense des justes ; il me semble qu'un petit acompte de part et d'autre, dès cette vie même, n'aurait rien gâté. »
C'est ainsi que la discussion s'engage sur une question dont la difficulté semble augmentée par les arguments mêmes qu'emploient les défenseurs de la bonne cause.
Ces arguments, en effet, n'ont-ils pas l'air de se contredire ? Ouvrez un traité de philosophie spiritualiste, au chapitre de la vie future ; on y insiste sur le scandale de la prospérité des méchants et du malheur des justes, pour démontrer que la vie présente est une énigme dont le mot est ailleurs, et qu'au delà de ce monde il y en a un autre où sont réparés les désordres terrestres par l'association définitive du bonheur avec la vertu, du malheur avec le vice.
Entendez, au sortir de cette lecture, les moralistes et les prédicateurs exhorter les hommes à la pratique du devoir ; ils ne s'attachent à rien tant qu'à prouver que, même ici-bas, et même au milieu des épreuves, la condition de l'homme de bien est préférable à celle du méchant, et que la vertu est le plus sûr chemin et le principal élément du bonheur sur la terre.
Ainsi chacune des deux démonstrations semble fournir un argument contre l'autre. Qu'en faut-il penser ? Sommes-nous condamnés, pour croire à la vie future, à considérer les gens de bien comme les plus malheureux des hommes ici-bas ? Faudra-t-il, pour accepter la peinture encourageante du bonheur présent de la vertu, renoncer à la plus sensible et à la plus décisive des preuves de l'autre vie ?
Ni l'un ni l'autre. Les deux thèses sont également vraies pour qui sait les bien entendre, et rai)parente contradiction s'évanouit dès que nous remontons aux principes. *■
Le comte commence par faire justice des termes inexacts dans les(|uels la (juestion (ou l'objection) est le plus souvent posée. Il
(i) Il est à remarquer que Joseph de Maistre vise l'ordre temporel. La considération principale et décisive est celle qui se réfère à l'autre vie.
semble, à entendre ceux ([iii l'énoncent, que la prospérité soit, en règle générale, le privilège des méchants, la misère le sort des bons. Or, c'est là un contraste imaginaire. Permis à i'iaton d'opposer, dans un célèbre parallèle, l'homme de bien accablé d'opprobres et de soulïrances au scélérat rayonnant de gloire et inondé de délices. Son noble but est de montrer ([ue, même alors, les âmes généreuses ne désertent pas le drapeau de la vertu. Mais le philosophe, qui raisonne sur les faits généraux et non sur des exceptions, ne saurait prendre ces peintures pour l'expression tidèle de ce qui se passe en ce monde ; et Platon lui-même ne leur a pas donné ce caractère. « Avez-vous jamais entendu un militaire se plaindre qu'à la guerre les coups ne tombent que sur les honnêtes gens, et qu'il suffit d'être un scélérat pour être invulnérable ? Je suis sûr que non, parce qu'en eftet chacun sait que les balles ne choisissent personne. J'aurais bien le droit d'établir au moins une parité parfaite entre les maux de la guerre par rapport aux militaires, et les maux de la vie en général j)ar rapport à tous les hommes ; et cette parité suffirait seule pour faire disparaître une difficulté fondée sur une fausseté manifeste ; car il est non seulement faux, mais évidemment faux que le crime soit eu général heureux et la vertu malheureuse dans le monde. 11 faudrait donc changer la question, et demander pourquoi, dans l'ordre temporel, le juste n'est pas exempt des maux qui peuvent affliger le coupable, et pourquoi le méchant n'est pas privé des biens dont le juste peut jouir. Mais cette question est tout à fait différente de l'autre. »
Comment donc les choses sont-elles réglées en ce qui concerne le partage des biens et des maux de l'ordre temporel et physiciue ? Par les lois générales qui régissent ce monde matériel dans lequel nous sommes descendus et qui ne peuvent être suspendues que par le miracle. « Si l'homme de bien souffrait parce qu'il est homme de bien et si le méchant prospérait parce qu'il est méchant, l'argument serait insoluble. Il tombe à terre si l'on suppose seulement que le bien et le mal sont distribués sans distinction à tous les hommes. »
Demande-t-on pourquoi Vhoimne en général souffre ? C'est encore une autre question à laquelle les traditions presque unanimes du genre humain et le témoignage de notre propre conscience donnent la même réponse que la Genèse. Mais, la loi de la souffrance étant donnée, on ne sait ce qu'on dit lorsqu'on se plaint qu'elle soit appliquée aux hommes vertueux ; et on ne le sait pas davantage lorsqu'on se plaint que les lois générales de la nature laissent beaucoup de scélérats impunis. Car ce qu'on demande c'est le miracle en permanence. « Le monde étant gouverné par des lois générales, vous n'avez pas, » dit le comte à ses deux amis, « la prétention que, si les fondements de la terrasse où nous parlons étaient mis subitement en l'air par quelque ébranlement soudain. Dieu lût obligé de suspendre en notre faveur les lois de la gravité parce que cette terrasse porte en ce moment trois hommes qui n'ont jamais tué ni volé. Nous tomberions certainement, et nous serions écrasés. Il en serait de même si nous avions été membres de la loge des Illuminés de Bavière ou du Comité de salut public. Voudriez- vous, lorsqu'il grêle, que le champ du juste fût épargné ? Voilà donc un miracle. Mais si, par hasard, ce juste venait à commettre un crime après la récolte, il faudrait encore qu'elle pourrit dans ses greniers. Voilà un second miracle ^ »
On ne saurait répondre avec une plus spirituelle justesse. 11 est à peine besoin de dire que cette belle doctrine des lois générales n'a rien de commun avec la thèse, chère au déisme, des lois invariables, qui annule la puissance de Dieu sur son ouvrage, change l'ordre du monde en une fatalité inflexible et rend la prière inutile. Le sénateur, sous lequel, cette fois, se cachera visiblement Joseph de Maistre lui-môme, protestera ailleurs, avec une raison éloquente, contre cette théorie funeste et philosophiquement absurde qui suj)prime les relations de l'homme avec son auteur. Ce que les Soirées enseignent, et ce qui est la vérité même, c'est que demander le miracle
(i) Soirées, i" entretien.
LES SOIRÉES l»K SAINT- PÉTRUSHOUFIG. 467
en permanence c'est (iemander la suppression des lois générales qui sont la forme habituelle, régulière du gouvernement divin ; et c'est, de plus, se contre<lire, |)uisque c'est demander (pie l'exception devienne règle tout en demeurant exce|)tion *.
Faisons maintenant un pas de plus. Il est évidemment Taux (pae, dans la distribution des biens et des maux d'ici-bas, les méchants aient la meilleure part. Est-il vrai que les parts soient égales? Cela est (aux encore, et c'est l'art divin de la Providence d'avoir réglé les choses de telle sorte que sa justice apparût dans le spectacle général du monde moral, et que cependant le mérite de l'épreuve subsistât tout entier pour les individus dans chaque cas particulier. « La loi générale, visible et visiblement juste, est que la plus grande masse de bonheur même temporel appartient non pas à l'homme vertueux, mais à la vertu. S'il en était autrement, il n'y aurait plus ni vice ni vertu, ni mérite ni démérite, par conséquent plus d'ordre moral. Supposez que cha(jue action vertueuse soit payée pour ainsi dire, par quelque avantage temporel; l'acte, n'ayant plus rien de surnaturel % ne pourrait plus mériter une récompense de ce genre. Supposez, d'un autre côté, qu'en vertu d'une loi divine la main d'un voleur doive tomber au moment où il commet un vol, on s'abstiendrait de porter la main sur la hache d'un boucher ; l'ordre moral disparaîtrait entièrement. Pour accorder donc cet ordre avec les lois de la justice, il fallait que la vertu fût récomi)ensée et le vice puni, même temporellement, mais non toujours, ni sur-le-champ; il fallait que le lot incomparablement plus grand de bonheur temporel lût attribué à la vertu, et le lot proportionnel de malheur dévolu au vice, mais que l'individu ne fût jamais sûr de rien, et c'est ce qui est établi ^. »
Ce qui fausse nos jugements en cette matière, ce qui donne naissance à l'objection, c'est notre pente mauvaise et frivole à juger des
(i) Soirées, i" entretien.
(ï) Entendez de desintéresse', de supérieur d l'intérêt actuel.
(3) Soirées, i" entretien.
choses et de leur influence sur le bonheur par l'éclat extérieur qu'elles répandent, et non par le contentement intérieur (|u'elles produisent. C'est ainsi que le succès d'un méchant, le triomphe d'un usurpateur nous sont des scandales et nous font murmurer contre la Providence comme si succès et bonheur étaient même chose. « Si quelquefois la vertu parait avoir moins de talent que le vice pour obtenir les richesses et les emplois, si elle est gauche pour toute espèce d'intrigues, c'est tant mieux pour elle, même temporellement ; il n'y a pas d'erreur plus commune que de prendre une bénédiction pour une disgrâce : n'envions rien au crime, laissons-lui ses tristes succès. La vertu en a d'autres, elle a tous ceux qu'il lui est permis de désirer, et quand elle en aurait moins, rien ne manquerait encore à l'homme juste, puisqu'il lui resterait la paix ^ »
Nous nous sentons cependant troublés lorsque nous voyons des maux d'un caractère manifestement pénal tomber sur un innocent ou se détourner d'un coupable, par exemple, lorsque la justice humaine s'égare dans ses condamnations. Mais, outre que ces cas particuliers rentrent sous l'empire d'une loi générale, qui est la laillibilité de l'esprit humain et de la justice humaine, outre qu'ici le mal est visiblement le fait de l'homme et non pas le fait de Dieu, il faut considérer que par ce désordre humain c'est bien souvent l'ordre divin qui se réalise. « 11 est possible qu'un homme envoyé au supplice pour un crime qu'il n'a pas commis l'ait réellement mérité pour un autre crime absolument inconnu. Heureiise?nent et 7nalheureusement, il y a plusieurs exemples de ce genre prouvés par l'aveu des coupables ^ »
C'est ainsi que souvent l'injustice de l'homme opère la justice de Dieu. « Quoique dans ce cas les juges soient grandement coupables ou malheureux, la Providence, pour qui tout est moyen, même l'obstacle, ne s'est pas moins servie du crime ou de l'ignorance pour exécuter cette justice temporelle que nous demandons. »
II) Soirées, 3« entretien- (2) Jb-, 1" entretien.
LES SOIRÉES DE SAINT-PÉTEIISBOLIU;. IGO
Cette analyse est d'une profondeur, d'une vérité et d'une précision admirables. Sur le terrain très circonscrit ([u'elle a choisi, elle met en pleine lumière l'action invisible de la Providence et la toute-puissance de cet art divin qui tire le bien du mal lui-même. Du môme coup elle laisse à l'homme la plénitude de sa responsabilité redoutable et dégage entièrement la responsabilité divine.
Continuons de suivre le comte de Maistre.
Et d'abord est-on dans la vérité vraie lorsqu'on parle d'innocents qui souffrent ? Les maux temporels, dont nous pouvons faire autant de bénédictions par une acceptation volontaire, i)euvent-ils jamais tomber sur une tête qui n'ait rien à expier ? Formidable question à laquelle Joseph de Maistre, nous nous en souvenons, répondait par ces mots : « Je ne sais ce qu'est la vie d'un coquin, je ne l'ai jamais été ; mais celle d'un honnête homme est abominable. »
Les Soirées donnent le développement magnifique de cette grande et sincère parole ; et jamais peut-être la conscience des gens de bien n'a été fouillée avec un si rude courage. « Ce qui me paraît l'excès de la déraison, c'est l'inconcevable folie qui ose fonder des arguments contre la Providence sur les malheurs de l'innocence qui n existe pas. Où donc est l'innocence, je vous en prie? où est le juste ? est-il ici, autour de cette table ? Souvent je songe à cet endroit de la Bible où il est dit : Je visiterai Jérusalem avec des lampes. Ayons nous-mêmes le courage de visiter nos cœurs avec des lampes, et nous n'oserons plus prononcer qu'en rougissant les mots de vertu, de justice et àHnnocence. Commençons par examiner le mal qui est en nous, et pâlissons en plongeant un regard courageux au fond de cet abime ; car il est impossible de connaître le nombre de nos transgressions, et il ne l'est pas moins de savoir jusqu'à quel point tel ou tel acte coupable a blessé l'ordre général et contrarié les plans du législateur éternel. Songeons ensuite à cette épouvantable communication de crimes qui existe entre les hommes, complicité, conseil, exemple, approbation, mots terribles ([u'il faudrait méditer sans cesse! Rarement
l'homme se rend coupable seul ; rarement un crime n'en produit aucun autre. Où sont les bornes de la responsabilité? De là ce trait lumineux qui étincelle entre mille autres dans les Psaumes : « Quel homme peut connaître toute l'étendue de ses prévarications ? 0 Dieu, purifiez-moi de celles que j'ignore, et pardonnez-moi celles d'autrui! »
« Après avoir ainsi médité sur nos crimes, il se présente à nous un autre examen encore plus triste peut-être, celui de nos vertus. Quelle effrayante recherche que celle qui aurait pour objet le petit nombre, la fausseté et l'inconstance de ces vertus ! Il faudrait avant tout en sonder les bases: hélas !* elles sont bien plutôt déterminées par le préjugé que par les considérations de l'ordre général fondé sur la volonté divine. Une action nous révolte bien moins parce qu'elle est mauvaise que parce qu'elle est honteuse. Ce n'est pas le crime que nous craignons, c'est le déshonneur ; et pourvu que l'opinion écarte la honte ou même y substitue la gloire, comme elle en est bien la maîtresse, nous commettons le crime hardiment, et l'homme ainsi disposé s'appelle sans iâçon Juste ou tout au moins honnête homme ; et qui sait s'il ne remercie pas Dieu de 71 être pas com,me un de ceuxlà ? Otons de nos misérables vertus ce que nous devons au tempérament, à l'honneur, à l'opinion, à l'orgueil, à l'impuissance et aux circonstances, que nous restera-t-il ? Hélas ! bien peu de chose. Je ne crains pas de vous le confesser, jamais je ne médite cet épouvantable sujet sans être tenté de me jeter à terre comme un coupable qui demande grâce, sans accepter d'avance tous les maux qui pourraient tomber sur ma tête comme une légère compensation de la dette immense que j'ai contractée envers l'éternelle justice. Cependant vous ne sauriez croire combien de gens, dans ma vie, m'ont dit que j'étais un fort honnête homme K »
C'est ainsi (|ue la vraie vertu se confesse. Et ces nobles aveux amènent la plus belle, la plus pratique et la plus touchante réponse qu'on puisse faire à ces plaidoiries d'office que la philosophie scep-
(i) Soirées, 3* entretien.
tique recommence sans cesse contre la Providence au nom de la vertu malheureuse : c'est (jue la vertu les désavoue. C'est, en elTet, une admirable loi du monde moral (ju'avec les |)rogrès de la vertu, — de la vertu qm devrait, dit-on, exempter de la soullrance, — croît aussi la patience à soulïrir, non pas la patience morose et la résignation fataliste, mais la patience sereine et joyeuse. Joseph de Maistre en cite un touchant exemple qu'il prend à Saint-Pétersbourg même, à portée et comme sous les yeux de ses interlocuteurs : « Je vous le demande, qui a le droit de se plaindre ? C'est le juste apparemment. Mais c'est précisément ce qui n'arrivera jamais. Je ne puis m'empècher de penser en ce moment à cette jeune lille devenue célèbre dans cette grande cité parmi les personnes bienfaisantes (jui se font un devoir sacré de chercher le malheur pour le secourir. Elle a dix-huit ans ; il y en a cinq qu'elle est tourmentée par un affreux cancer qui lui ronge la tète. Déjà les yeux, le nez ont disparu, et le mal s'avance sur ses chairs virginales comme un incendie qui dévore un j)alais. En |)roie aux souffrances les plus aiguës, une piété tendre et presque céleste la détache entièrement de la terre et semble la rendre impassible ou indifférente à la douleur. Jamais il n'est sorti de sa bouche que des paroles d'amour, de soumission et de reconnaissance ; et comme, dans les premiers siècles du christianisme, on se rendait au cirque par simple curiosité pour y voir Blandine, Agathe, Perpétue livrées aux lions ou aux taureaux sauvages, et que plus d'un spectateur s'en retourna tout surpris d'être chrétien, des curieux viennent aussi dans notre bruyante cité contempler la jeune martyre livrée au cancer. Comme elle a perdu la vue, ils peuvent s'ajiprocher d'elle sans la troubler, et plusieurs en ont rapporté de meilleures pensées. Un jour qu'on lui témoignait une compassion particulière sur ses longues et cruelles insomnies : « Je ne suis pas, dit-elle, aussi malheureuse que vous croyez ; Dieu me fait la grâce de ne penser qu'à lui. » Et lorsqu'un homme de bien, que vous connaissez, monsieur le sénateur, lui dit un jour : « Quelle est la première grâce que vous demanderez à Dieu, ma chère enfant, lorsque vous serez devant lui ? elle répondit
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avec une naïveté angélique : « Je lui demanderai pour mes bienfaiteurs la grâce de l'aimer autant que je l'aime K »
Tout le débat finit donc par un acte d'amour, fruit lui-même d'un acte de foi en la bonté divine. Mais c'est par là aussi que tout devrait commencer, je ne dis pas entre cœurs pieux, je dis entre esprits raisonnables. La Providence n'est pas un problème à résoudre et qu'il faille aborder avec un esprit suspendu entre le oui et le non ; c'est une vérité dont le genre humain est légitime propriétaire et que nous avons à défendre contre les tentations du doute. L'idée de Dieu est le fond même de notre raison ; l'existence de Dieu, instinctivement évidente, est démontrée de toutes les manières dont une vérité peut l'être. Or, si Dieu est, nous sommes absolument certains qu'il est Providence, c'est-à-dire qu'il est souverainement sage, juste et bon dans le gouvernement de l'Univers soit physique soit moral. Nous sommes donc assurés d'avance que toute assertion contraire, que toute objection de fait contre la justice ou la bonté de Dieu est nécessairement fausse, qu'elle emprunte toute sa force à notre ignorance, ({u'elle disparaîtrait si nous savions ce que nous ne savons pas, qu'elle disparaîtra quand nous le saurons, quand la vision aura remplacé la foi. C'est là la vraie méthode ; et toute autre est encore moins impie qu'elle n'est déraisonnable. En la suivant on réduit les objections à leur valeur de tentations; et comme on est toujours libre, avec la grâce de Dieu, de ne point se laisser inquiéter par la tentation, on n'attend pas la solution pour être rassuré. On la cherche cependant, parce qu'elle apportera à l'esprit une lumière toujours bonne à recueillir ; mais on la cherche sans cette angoisse et sans cet excès d'empressement des gens qui veulent être calmés à tout prix ; et, parce qu'on peut provisoirement se passer de réponse, on juge avec une entière liberté d'esprit celles que l'on trouve, et l'on aime mieux ajourner l'espoir de la solution tout à fait décisive, qui certainement existe, que se contenter d'une solution insutïisante.
(i) Soirées, 3« entretien.
Joseph de Maistre emprunte, par un ingénieux et profond commenlairc, celte méthode à un |)saume où le Roi-l'ro|>hète, |)rèt à coni'esser (juchpies doutes (pii s'étaient élevés jadis dans son àme, les condamne d'avance par un élan d'amour. Ce psaume dit tout ; selon la parole du comte de Maistre, il oiïre la belle, consolante et complète histoire des troubles passagers que le monde moral avec ses ap|)arents désordres |)roduit souvent dans les âmes les plus droites et les plus religieuses.
Leur état habituel est une loi |)leine d'amour en la bonté et en la justice divines. Mais la tentation vient. Voici que le spectacle de certaines prospérités insolentes et de certains malheurs immérités se dresse devant leurs yeux. Voici qu'à leurs oreilles retentit le murmure des foules irréfléchies, grossissant, selon l'ordinaire, les proportions du scandale et le présentant comme une loi générale de la société humaine. Aux méchants le succès et les jouissances ! aux bons les désastres et les douleurs ! il n'y a donc pas de Providence dans l'ordre moral ; et Dieu, qui règle avec tant d'harmonie les mouvements de l'univers matériel, abandonne à l'anarchie toute la cité des âmes ! A ce murmure, qui devient bien vite un blasphème, répond une voix intérieure, la voix de notre lâcheté qui se révolte contre la douleur et trouve que la vertu coûte trop cher. Mais, au milieu de ces obscurités du dehors et du dedans, l'âme religieuse sent bien qu'après tout Dieu ne peut pas avoir tort, que l'objection n'est qu'une tentative de l'ennemi pour lui taire déserter le drapeau de la vertu, et que porter envie au bonheur des méchants c'est insulter les enfants de Dieu. Dans la nuit où sa raison tâtonne avec angoisse, sa volonté ne se détache point de la loi du devoir ; plus que jamais elle tient sa faible main dans la main paternelle de ce Dieu dont on veut la séparer. Et alors le nuage se dissipe, la lumière se fait, le sens vrai de la vie se dévoile, la raison se remet d'accord avec la foi ; et la crise se termine, comme elle a commencé, par un acte d'amour.
Et le cœur alors devient digne d'entendre le dernier mot que la philosophie chrétienne ait à dire à l'innocent qui soutfre. Elle lui dit
que ses souffrances, qui lui sont devenues un mérite par la sérénité de leur acceptation, sont un mérite réversible sur d'autres âmes. Comme le Sauveur a, par sa Passion, racheté le genre humain tout entier en payant la dette de ce grand insolvable, ainsi les épreuves que le chrétien endure peuvent devenir, en union avec ces mérites infinis, le i)rix d'une autre âme, ou la rançon d'un peuple tout entier, ou la force invisible qui assure le triomphe de quelque sainte cause. Ainsi les larmes de Monique ont préparé la conversion d'Augustin avec une efficacité qu'un saint évêque d'Afrique avait osé garantir d'avance. Ainsi Jeanne d'Arc a plus fait peut-être pour nos aïeux par son supplice que par ses victoires. « Ainsi, dit Joseph de Maistre, qui a creusé jusqu'à ses dernières profondeurs le magnifique mystère du dévouement expliquant le douloureux mystère de la souffrance, ainsi il peut y avoir eu dans le cœur de Louis XVI, ou dans celui de M"^ Elisabeth, sa céleste sœur, tel mouvement, telle acceptation capables de sauver la France. »
Ces acceptations qui transfigurent la souffrance sont le secret de Dieu. Mais souvent, quand le sacrifice a été consommé par la mort, Dieu permet que ce sublime secret transpire et qne le problème de la douleur reçoive par des révélations d'outre-tombe sa solution dernière et splendide. Le peu qu'on apprend ainsi permet d'en deviner beaucoup plus ; il nous fait toucher du doigt le substratum mystérieux de dévouements et de sacrifices sur leciuel reposent tels grands effets qui semblent et qui sont hors de toute proportion avec leurs causes visibles. Combien d'immolations volontairement cherchées ou héroïquement acceptées dans tous les siècles de l'Église, pour sauver les grandes œuvres catholiques d'une destruction qui semblait inévitable ! Au siècle dernier, combien de vies joyeusement offertes, combien de souffrances du corps ou de l'àme embrassées avec amour pour la prolongation de ce pontificat de Pie IX ({ui put ainsi dépasser les années de Pierre ! Et quand on regarde les choses par ce côté, qui est le vrai, comme on comprend (jue si le sacrifice du Calvaire est le chefd'œuvre de l'amour de Dieu pour le monde, la volontaire oblation que
LES SOIUÉKS DE SAINT-PÉTEHSBOURG. 175
rhoiiiiiie t'ait du sang de son cœur en union avec le sang divin est le chel-d'œuvre de l'amour qui monte de l'homme à Dieu ! » *
Nous ne pouvons poursuivre cette analyse, (jui exigerait de trop grands développements et des aperçus parfois troj) philosophi(|ues. Il sera plus praticiue et plus intéressant pour nos lecteurs, après avoir vu la manière générale dont i)rocède de Maistre, de lire quelques pages de ce magistral traité. Nous reproduisons donc tm- de ses entretiens • et faisons des vœux pour que cette vigoureuse dialecti(iue inspire aux jeunes gens la pensée et le désir de se procurer un si beau