‹ Les deux fr`eresChapitre 29 sur 37 · I.K LKPUEux. — Iniprudenl ! vous allez saisir ma main · texte numérisé non relu

I.K LKPUEux. — Iniprudenl ! vous allez saisir ma main

Le militaiue. — Eh bien, je l'aurais serrée de bon cœur !

Le léi'heux. — Ce serait la première lois (|ue ce bonhour m'aurait été accordé ; ma main n'a jamais été serrée par |)ersonnc.

Le MiLiiAïKi:. — Quoi donc ! hormis cette s(eur dont vous m'avez |)arlé, vous n'avez jamais eu de liaison, vous n'avez jamais été chéri par aucun de vos semblables ?

Le lépkeux. — Heureusement pour l'humanité, je n'ai plus de semblables sur la terre.

Le mimtaike. — Vous me laites frémir !

Le léphelx. — i'ardonnez, compatissant étranger ! vous savez (jue les maliieureux aiment à parler de leurs infortunes.

Le militaire. — Parlez, parlez, homme intéressant ! Vous m'avez dit qu'une sœur vivait jadis avec vous et vous aidait à supporter vos souffrances.

Li: LÉPREUX. — C'était le seul lien par lequel je tenais encore au reste des humains ! Il plut à Dieu de le ronijtre et de me laisser isolé et seul au milieu du monde. Son âme était digne du ciel qui la possède, et son exemple me soutenait contre le découragement qui m'accable souvent dei)uis sa mort. Nous ne vivions cependant pas dans cette intimité délicieuse dont je me fais une idée, et qui devrait unir des amis malheureux. Le genre de nos maux nous privait de cette consolation. Lors même que nous nous rapprochions pour prier Dieu, nous évitions réci|)ro(iuement de nous regarder, de peur que le spectacle de nos maux ne troublât nos méditations, et nos regards n'osaient plus se réunir que dans le ciel. Après nos prières, ma sœur se retirait ordinairement dans sa cellule ou sous les noisetiers qui terminent le jardin, et nous vivions presque toujours séparés.

Le militaire. — Mais pourquoi vous imposer cette dure contrainte ?

Le lépreux. — Lorsque ma sœur fut attaquée par la maladie contagieuse dont toute ma lamille a été la victime, et qu'elle vint partager ma retraite, nous ne nous étions jamais vus ; son eftroi fut extrême en m'apercevant pour la première fois. La crainte de l'affliger, la crainte

plus grande encore d'augmenter son mal en l'approchant, m'avait forcé d'adopter ce triste genre de vie. La lèpre n'avait attaqué que sa poitrine, et je conservais encore quelque espoir de la voir guérir. Vous voyez ce reste de treillage que j'ai négligé ; c'était alors une haie de houhlon que j'entretenais avec soin et qui partageait le jardin en deux parties. J'avais ménagé de chaque côté un petit sentier, le long duquel nous pouvions nous promener et converser ensemble sans nous voir et sans trop nous approcher.

Le militaire. — On dirait qu'un mauvais génie se plaisait à empoisonner les tristes jouissances que le Ciel vous laissait.

Le lépreux. — Mais du moins je n'étais pas seul alors ; la présence de ma sœur rendait cette retraite vivante ; j'entendais le bruit de ses pas dans ma solitude. Quand je revenais à l'aube du jour prier Dieu sous ces arbres, la porte de la tour s'ouvrait doucement et la voix de ma sœur se mêlait insensiblement à la mienne. Le soir, lorsque j'arrosais mon jardin, elle se promenait quelquefois au soleil couchant, ici, au même endroit oii je vous parle, et je voyais son ombre passer et repasser sur mes fleurs. Lors même que je ne la voyais pas, je trouvais partout des traces de sa présence. Maintenant il ne m'arrive plus de rencontrer sur mon chemin une Heur effeuillée ou quelques branches d'arbrisseau qu'elle y laissait tomber en passant ; je suis seul : il n'y a plus ni mouvement ni vie autour de moi, et le sentier qui conduisait à son bosquet favori disparaît déjà sous l'herbe. Sans s'occuper de moi, elle veillait sans cesse à ce qui pouvait me faire plaisir. Lorsque je rentrais dans ma chambre, j'étais quelquefois surpris d'y trouver des vases de fleurs nouvelles ou quelque beau truit qu'elle avait soigné elle-même. Je n'osais pas lui rendre les mêmes services, et je l'avais même priée de ne jamais entrer dans ma chambre. Mais qui peut mettre des bornes à l'affection d'une sœur ? Un seul trait pourra vous donner une idée de sa tendresse pour moi. Je marchais une nuit à grands pas dans ma cellule, tourmenté de douleurs affreuses. Au milieu de la nuit, m'étant assis un instant pour me reposer, j'entendis un bruit léger à l'entrée de ma chambre.

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J'approche, je prête l'oreille. Jugez de mon étonnenient ! c'était ma sœur qui priait Dieu en dehors sur le seuil <le nia porte. Elle avait entendu mes plaintes. Sa tendresse lui avait lait craindre de me troubler ; mais elle venait pour être à portée de me secourir au besoin. Je l'entendis qui récitait à voix basse le Miserere. Je me rnis à genoux près de la porte, et, sans l'interrompre, je suivis mentalement ses paroles. Mes yeux étaient pleins de larmes : (jui n'eût été touché d'une telle affection? Lorscjue je crus que sa prière était terminée : « Adieu, ma sœur, lui dis-je à voix basse, adieu ; retire-toi, je me sens un peu mieux ; que Dieu te bénisse et te récompense de ta piété ! ^> Elle se retira en silence, et sans doute sa prière tut exaucée, car je dormis enfin quelques heures d'un sommeil tranquille.

Le MILITAIRE. — Combien ont dû vous paraître tristes les premiers jours ([ui suivirent la mort de cette sœur chérie !

Le LÉPREUX. — Je fus longtemps dans une sorte de stupeur qui m'ôtait la faculté de sentir toute l'étendue de mon infortune : lorsque enfin je revins à moi et que je fus à même de juger de ma situation, ma raison fut prête à m'abandonner. Cette époque sera toujours doublement triste pour moi ; elle me rappelle le plus grand de mes malheurs, et le crime qui faillit en être la suite.

Le MILITAIRE. — Un crime ! je ne puis vous en croire capable.

Le lépreux. — Cela n'est que trop vrai, et en vous racontant cette époque de ma vie, je sens trop que je perdrai beaucoup dans votre estime ; mais je ne veux pas me peindre meilleur que je ne suis, et vous me plaindrez peut-être en me condamnant. Déjà, dans quelques accès de mélancolie, l'idée de quitter cette vie volontairement s'était présentée à moi : cependant la crainte de Dieu me l'avait toujours fait repousser, lorsque la circonstance la plus simple et la moins faite en api)arence pour me troubler faillit me perdre pour l'éternité. Je venais d'éprouver un nouveau chagrin. Depuis quelques années, un petit chien s'était donné à nous ; ma sœur l'avait aimé, et je vous avoue que depuis qu'elle n'existait plus, ce pauvre animal était une véritable consolation pour moi.

Nous devions sans doute à sa laideur le choix qu'il avait fait de notre demeure pour son refuge. Il avait été rebuté par tout le monde; mais il était encore un trésor pour la maison du Lépreux. En reconnaissance de la faveur que Dieu nous avait accordée en nous donnant cet ami, ma sœur l'avait appelé Miracle, et son nom qui contrastait avec sa laideur, ainsi que sa gaieté continuelle, nous avaient souvent distraits de nos chagrins. Malgré le soin que j'en avais il s'échappait quelquefois, et je n'avais jamais pensé que cela pût être nuisible à personne. Ce|)endant (juclques habitants de la ville s'en alarmèrent et crurent (ju'il pouvait porter parmi eux le germe de ma maladie ; ils se déterminèrent à porter des plaintes au commandant, qui ordonna que mon chien fût tué sur-le-chanij». Des soldats, accom])agnés de quelques habitants, vinrent aussitôt chez moi pour exécuter cet ordre cruel. Ils lui ])assèrent une corde au cou en ma présence et l'entraînèrent. Lorsqu'il tut à la porte du jardin, je ne pus m'empêcher de le regarder encore une fois ; je le vis tourner ses yeux vers moi pour me demander un secours que je ne pouvais lui donner. On voulait le noyer dans la Doire ; mais la populace, qui l'attendait en dehors, l'assomma à coups de pierres. J'entendis ses cris et je rentrai dans ma tour plus mort que vif ; mes genoux tremblants ne pouvaient me soutenir : je me jetai sur mon lit dans un étal impossible à décrire. Ma douleur ne me permit de voir dans cet ordre juste, mais sévère, (ju'une barbarie aussi atroce qu'inutile ; et quoique j'aie honte aujourd'hui du sentiment qui m'animait alors, je ne puis encore y penser de sang-froid. Je passai toute ma journée dans la plus grande agitation. C'était le dernier être vivant qu'on venait d'arracher d'auprès de moi, et ce nouveau coup avait rouvert toutes les plaies de mon cœur.

Telle était ma situation, lorsque le même jour, vers le coucher du soleil, je vins m'asseoir ici, sur cette pierre où vous êtes assis maintenant. J'y réfléchissais depuis quelque temps sur mon triste sort, lorsque là-bas, vers ces deux bouleaux qui terminent la haie, je vis paraître deux jeunes époux (pjî venaient de sunir depuis peu. Ils s'avancèrent

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le long (lu sentier, à travers la prairie, et passèrent près de moi. La délicieuse tran(|uillit(' (ju'inspire un bonheur certain était empreinte sur leurs belles physionomies. Je sentis mon cœur se sei^-Vf. Vous l'avouerai-je ? l'envie se glissa pour la première fois dans mon co-ur : jamais l'image du bonheur ne s'était présentée à moi avec tant de force. Je les suivis des yeux jusqu'au bout de la prairie, et j'allais les perdre de vue dans les arbres, lorsipie des cris d'allégresse vinrent frapper mon oreille : c'étaient leurs familles réunies qui venaient à leur rencontre. Des vieillards, des femmes, des enfants les entouraient : j'entendais le murmure confus de la joie ; je voyais entre les arbres les couleurs brillantes de leurs vêtements, et ce groupe entier semblait environné d'un nuage de bonheur. Je ne i)us supporter ce spectacle ; les tourments de l'enfer étaient entrés dans mon cœur ; je détournai mes regards, et je me précipitai dans ma cellule. Dieu ! qu'elle me parut déserte, sombre, effroyable î « C'est donc ici, me dis-je, que ma demeure est tixée pour toujours ; c'est donc ici où, traînant une vie déplorable, j'attendrai la tin tardive de ma vie ! L'Éternel a répandu le bonheur, il l'a répandu à torrents sur tout ce qui respire, et moi, moi seul, sans aide, sans amis, sans compagnons î... Quelle affreuse destinée ! »

Plein de ces tristes pensées, j'oubliai qu'il est un Être consolateur, je m'oubliai moi-même. « Pourquoi, me disais-je, la lumière me futelle accordée? Pourquoi la nature n'est-elle injuste et marâtre que pour moi ? Semblable à l'enfant déshérité, j'ai sous les yeux le riche patrimoine de la famille hunnaine, et le ciel avare m'en refuse ma part. Non, non, m'écriai-je enfin dans un accès de rage, il n'est point de bonheur pour toi sur la terre ; meurs, infortuné, meurs ! assez longtemps tu as souillé la terre par ta |)résence, puisse-t-elle t'engloutir vivant et ne laisser aucune trace de ton odieuse existence ! » Ma fureur insensée s'augmentant par degrés, le désir de me détruire s'empara de moi et fixa toutes mes pensées. Je conçus enfin la résolution d'incendier ma retraite, et de m'y laisser consumer avec tout ce qui aurait pu laisser (|uel(|ue souvenir de moi. Agité, furieux.

27ft XAVIER DE MAISTRE.

je sortis dans la campagne ; j'errai quelque temps dans l'ombre autour de mon habitation : des hurlements involontaires sortaient de ma poitrine op|)ressée et m'effrayaient moi-même dans le silence de la nuit. Je rentrai plein de rage dans ma demeure, en criant : « Malheur à toi, Lépreux! malheur à toi! » Et comme si tout avait dû contribuer à ma perte, j'entendis l'écho qui, du milieu des ruines du château de Bramafan, répéta distinctement : « Malheur à toi ! » Je m'arrêtai, saisi d'horreur, sur la place de la Tour, et l'écho faible de la montagne répéta longtemi)s après : « Malheur à toi ! ))

Je pris une lampe, et, résolu de mettre le feu à mon habitation, je descendis dans la chambre la plus basse, emportant avec moi des sarments et des branches sèches. C'était la chambre qu'avait habitée ma sœur, et je n'y étais plus rentré depuis sa mort ; son fauteuil était encore placé comme lorsque je l'en avais retirée pour la dernière lois ; je sentis un frisson de crainte en voyant son voile et (juelques parties de ses vêtements éparses dans la chambre ; les dernières paroles qu'elle avait i)rononcées avant d'en sortir se retracèrent à ma pensée : « Je ne t'abandonnerai pas en mourant, me disait-elle ; souviens-toi que je serai présente dans tes angoisses. » En posant la lampe sur la table, j'aperçus le cordon de la croix qu'elle portait à son cou, et qu'elle avait placée elle-même entre deux feuillets de sa Bible. A cet aspect, je reculai d'un saint eff"roi. La jirofondeur de l'abîme où j'allais me précipiter se présenta tout à coup à mes yeux dessillés ; je m'approchai en tremblant du livre sacré. « Voilà, voilà, m'écriai-je, le secours qu'elle m'a promis ! » Et comme je retirais la croix du livre, j'y trouvai un écrit cacheté, (jue ma bonne sœur y avait laissé pour moi. Mes larmes, retenues jusqu'alors par la douleur, s'échappèrent en torrents ; tous mes funestes projets s'évanouirent à l'instant. Je pressai longtem|)s cette lettre précieuse sur mon cœur avant de pouvoir la lire, et, me jetant à genoux pour implorer la miséricorde divine, je l'ouvris et j'y lus en sanglotant ces paroles, qui seront éternellement gravées dans mon cœur : « Mon frère, je vais bientôt » te quitter, mais je ne t'abandonnerai pas. Du ciel, où j'espère aller,

TJ

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» je veillerai sur toi ; je prierai Dieu (|ii'il le donne le courage de » supporter la vie avec résignation, jus(ju'à ce (|u'il lui plaise de nous 1) réunir dans un autre monde ; alors je pourrai te montrer toute » mon allection ; rien ne m'empêchera plus de t'approchcr et rien ne » pourra nous séparer. Je te laisse la petite croix que j'ai j)ortée toute » ma vie ; elle m'a souvent consolée dans mes peines, et mes larmes » n'eurent jamais d'autres témoins qu'elle. Rappelle-toi, lorsque tu la M verras, que mon dernier vœu lut que tu pusses vivre et mourir en » bon chrétien. »

Lettre chérie ! elle ne me (juittera jamais ; je l'emporterai avec moi dans la tombe ; c'est elle (jui m'ouvrira les portes du ciel, que mon crime devait me fermer à jamais. En achevant de la lire, je me sentis défaillir, épuisé par tout ce que je venais d'éprouver. Je vis un nuage se répandre sur ma vue, et pendant quelque temps je perdis à la fois le souvenir de mes maux et le sentiment de mon existence. Lorsque je revins à moi, la nuit était avancée. A mesure que mes idées s'éclaircissaient, j'éprouvais un sentiment de jjaix indéfinissable. Tout ce qui s'était passé dans la soirée me paraissait un rêve. Mon premier mouvement fut de lever les yeux vers le Ciel pour le remeroier de m'avoir préservé du plus grand des malheurs. Jamais le firmament ne m'avait paru si serein et si beau : une étoile brillait devant ma fenêtre ; je la contemplai longtemps avec un plaisir inexi)rimable, en remerciant Dieu de ce ([u'il m'accordait encore le plaisir de la voir, et j'éprouvai une secrète consolation à penser qu'un de ses ravons était cependant destiné pour la triste cellule du Lépreux.

Je remontai chez moi plus tranquille. J'employai le reste de la nuit à lire le livre de Job, et le saint enthousiasme qu'il fit passer dans mon àme finit par dissiper entièrement les noires idées qui m'avaient obsédé. Je n'avais jamais éprouvé de ces moments alfreux lorsque ma sœur vivait : il me suffisait de la savoir près de moi pour être plus calme, et la seule pensée de l'affection qu'elle avait pour moi suffisait pour me consoler et me donner du courage.

Compatissant étranger, Dieu vous préserve d'être jamais obligé de

Les Jeux frères. 17

vivre seul ! Ma sœur, ma compagne n'est plus, mais le Ciel m'accordera la force de supporter courageusement la vie ; il me l'accordera, je l'espère, car je le prie dans la sincérité de mon cœur.

Le MILITAIRE. — Quel âge avait votre sœur lorsque vous la perdîtes ?

Le lépreux. — Elle avait à peine vingt-cinq ans ; mais ses souffrances la faisaient paraître plus âgée. Malgré la maladie qui l'a enlevée et qui avait altéré ses traits, elle eût été belle encore sans une pâleur effrayante qui la déparait ; c'était l'image de la mort vivante, et je ne pouvais la voir sans gémir.

Le militaire. — Vous l'avez perdue bien jeune.

Le lépreux. — Sa complexion faible et délicate ne pouvait résister à tant de maux réunis ; depuis quelque temps, je m'apercevais que sa perte était inévitable, et tel était son triste sort, que j'étais forcé de la désirer. En la voyant languir et se détruire chaque jour, j'observais avec une joie funeste s'approcher la fin de ses souffrances. Déjà, depuis un mois, sa faiblesse était augmentée; de fréquents évanouissements menaçaient sa vie d'heure en heure. Un soir (c'était vers le commencement d'août,) je la vis si abattue, que je ne voulus pas la quitter ; elle était dans son fauteuil, ne pouvant plus supporter le lit depuis quelques jours. Je m'assis moi-même auprès d'elle, et, dans l'obscurité la plus profonde, nous eûmes notre dernier entretien. Mes larmes ne pouvaient se tarir ; un cruel pressentiment m'agitait. « Pourquoi pleures-tu ? me disait-elle ; pourquoi t'afïliger ainsi ? je ne te quitterai pas en mourant, et je serai présente dans tes angoisses. » Quelques instants après, elle me témoigna le désir d'être transportée hors de la tour, et de faire ses prières dans son bosquet de noisetiers; c'est là qu'elle passait la plus grande partie de la belle saison. « Je veux, dit-elle, mourir en regardant le ciel. » Je ne croyais cependant pas son heure si proche. Je la pris dans mes bras pour l'enlever. « Soutiens-moi seulement, me dit-elle, j'aurai peut-être encore la force de marcher. » Je la conduisis lentement jusque sous les noisetiers ; je lui formai un coussin avec des feuilles sèches qu'elle y avait

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rassemblées elle-même, et, l'ayant couverte d'un voile, afin de la préserver de l'humidité de la nuit, je me plaçai auprès d'elle ; mais elle désira être seule dans sa dernière méditation : je m'éloii^nai sans la perdre de vue.

Je voyais son voile s'élever de temps en temps, et ses mains blanches se diriger vers le ciel. Comme je me rapprochais du bosquet, elle me demanda île l'eau ; j'en apportai dans sa coupe ; elle y trempa ses lèvres, mais elle ne put boire. « Je sens ma lin, me dit-elle en détournant la tête; ma soit sera bientôt étanchée pour toujours. Soutiens-moi, mon trère ; aide ta sœur à franchir ce passage désiré, mais terrible. Soutiens-moi, récite la prière des agonisants. » Ce lurent les dernières paroles qu'elle m'adressa. Je récitai la prière des agonisants : « Passe à l'éternité ! lui disais-je, ma chère sœur, délivretoi de la viej; laisse cette dépouille mortelle dans mes bras ! » Pendant trois heures, je la soutins ainsi dans la dernière lutte de la nature ; elle s'éteignit enfin doucement, et son |àme se détacha sans effort de la terre.

Le Lépreux, à la fin de ce récit, couvrit son visage de ses mains ; la douleur ôtait la voix au voyageur. Après un instant de silence, le Lépreux se leva.

— Étranger, dit-il, lorsque le chagrin ou le découragement s'approcheront de vous, pensez au solitaire de la cité d'Aoste ; vous ne lui aurez pas fait une visite inutile.

Ils cheminèrent ensemble vers la porte du jardin. Lorsque le militaire fut au moment de sortir, il mit son gant à la main droite :

— Vous n'avez jamais serré la main de personne, dit-il au Lépreux ; accordez-moi la faveur de serrer la mienne : c'est celle d'un ami qui s'intéresse vivement à votre sort.

Le Lépreux recula de quelques pas avec une sorte d'effroi, et, levant les yeux et les mains au ciel :

— Dieu de bonté, s'écria-t-il, comble de tes bénédictions cet homme compatissant !

— Accordez-moi donc une autre grâce, reprit le voyageur. Je vais partir ; nous ne nous reverrons peut-être pas de bien longtemps : ne pourrions-nous pas, avec les précautions nécessaires, nous écrire quelquefois? Une semblable relation pourrait vous distraire et me ferait un grand plaisir à moi-même.

Le Lépreux réfléchit quelque temps.

— Pourquoi, dit-il enfin, chercherais-je à me faire illusion ? Je ne dois pas avoir d'autre société que moi-même, d'autre ami que Dieu : nous nous reverrons en lui. Adieu, généreux étranger; soyez heureux...

Le Lépreux ferma la porte et en poussa les verrous.

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