‹ Les deux fr`eresChapitre 35 sur 37 · II. — Minuit · texte numérisé non relu

II. — Minuit

'horloge du clocher de Saint-Philippe sonna lentement minuit. Je comptai l'un après l'autre chaque tintement de la cloche, et le dernier m'arracha un soupir. « Voilà donc, me dis-je, un jour (jui vient de se détacher de ma vie ; et quoique les vibrations décroissantes du son de l'airain frémissent encore à mon oreille, la partie de mon voyage qui a précédé minuit est déjà tout aussi loin de moi (|ue le voyage d'Ulysse ou celui de Jason. Dans cet abîme du passé, les instants et les siècles ont la même longueur, et l'avenir a-t-il plus de réalité? » Ce sont deux néants entre lesquels je me trouve en équilibre comme sur le tranchant d'une lame. En vérité, le temps me paraît (juelque chose de si inconcevable, que je serais tenté de croire qu'il n'existe réellement pas, et que ce qu'on nomme ainsi n'est autre chose qu'une punition de la pensée.

Je me réjouissais d'avoir trouvé cette définition du temps, aussi ténébreuse que le temps lui-même, lorscpi'une autre horloge sonna minuit, ce qui me donna un sentiment désagréable. Il me reste toujours un tond d'humeur lorsque je me suis inutilement occupé d'un problème insoluble, et je trouvai fort déplacé ce second avertissement de la cloche à un philosophe comme moi. Mais j'éprouvai décidément un véritable dépit quehiues secondes après, lorsque j'entendis de loin une troisième cloche, celle du couvent des Capucins, situé sur l'autre rive du Pô, sonner encore minuit, comme par malice.

(i) Extrait de V Expédition nocturne, ainsi que les deux sujets suivants.

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Lors(|iie ma tante a|)|)elait une ancienne iemme de chambre, un peu revèche, (ju'elle atîectionnait cependant beaucoup, elle ne se contentait pas, dans son impatience, de sonner une ibis, mais elle tirait sans relâche le cordon de la sonnette jusqu'à ce que la servante parût. « Arrivez donc, Mademoiselle Blanchet! » Et celle-ci, tâchée de se voir presser ainsi, venait tout doucement, et répondait avec beaucoup d'aigreur, avant d'entrer au salon : « On y va. Madame, on y va, » Tel tut aussi le sentiment d'humeur que j'éprouvai lorsque j'entendis la cloche indiscrète des Capucins sonner minuit pour la troisième fois. « Je le sais, m'écriai-je en étendant les mains du côté de l'horloge ; oui, je le sais, je sais qu'il est minuit ; je ne le sais que tro|). »

C'est, il n'en faut pas douter, par un conseil insidieux de l'esprit malin, que les hommes ont chargé cette heure de diviser leurs jours. Rentermés dans leurs habitations, ils dorment ou s'amusent, tandis qu'elle coupe un des fils de leur existence ; le lendemain, ils se lèvent gaiement sans se douter le moins du monde qu'ils ont un jour de plus.

En vain, la voix prophéticiue de l'airain leur annonce l'approche de l'éternité, en vain elle leur répète tristement chaque heure (lui vient de s'écouler : ils n'entendent rien, ou, s'ils entendent, ils ne comprennent pas. 0 minuit!... heure terrible!... Je ne suis pas superstitieux, mais cette heure m'inspira toujours une espèce de crainte, et j'ai le pressentiment que si jamais je venais à mourir, ce serait à minuit. Je mourrai donc un jour? Comment! je mourrai? moi qui parle, moi qui me sens et (|ui me touche, je pourrai mourir? J'ai quelque peine à le croire ; car enfin, que les autres meurent, rien n'est plus naturel : on voit cela tous les jours ; on les voit passer, on s'y habitue ; mais mourir soi-même! mourir en personne! c'est un peu fort. Et vous, Messieurs, qui prenez ces réflexions pour du galimatias, apprenez que telle est la manière de penser de tout le monde, et la vôtre à vous-mêmes. Personne ne songe à mourir. S'il existait une race d'hommes immortels, l'idée de la mort les effrayerait plus que nous.

11 y a là-dedans quelque chose que je ne m'explique pas. Comment se fait-il que les hommes sans cesse agités par l'espérance et par les chimères de l'avenir, s'inquiètent si peu de ce que cet avenir leur offre de certain et d'inévitable?...

IIL — Ma colombe artificielle.

l'exemple d'Archytas, je m'étais proposé jadis de faire voler une colombe de ma façon dans les airs. J'avais travaillé sans relâche à sa construction pendant plus de trois mois. Le jour de l'essai venu, je la plaçai sur le bord d'une table, après avoir soigneusement fermé la porte, afin de tenir la découverte secrète et de donner une aimable surprise à mes amis. Un lil tenait le mécanisme immobile. Qui pourrait imaginer les palpitations de mon cœur et les angoisses de mon amour-propre lorsque j'approchai les ciseaux pour couper le lien fatal !... Zest !... le ressort de la colombe part et se développe avec bruit. Je lève les yeux pour la voir passer ; mais après avoir fait quelques tours sur elle-même, elle tombe et va se cacher sous la table. Rosine, qui dormait là, s'éloigna tristement. Rosine, qui ne vit jamais ni poulet, ni pigeon, ni petit oiseau sans les attaquer et les poursuivre, ne daigna pas même regarder ma colombe qui se débattait sur le plancher... Ce fut le coup de grâce pour mon amour-propre. J'allai prendre l'air sur les remparts.

Tel fut le sort de ma colombe artiiicielle. Tandis que le génie de la mécanique la destinait à suivre l'aigle dans les cieux, le destin lui donna les inclinations d'une taupe.

Je me promenais tristement et découragé, comme on l'est toujours après une grande espérance déçue, lorsque, levant les yeux, j'aperçus un vol de grues qui passait sur ma tète. Je m'arrêtai pour les examiner. Elles s'avançaient en ordre triangulaire, comme la colonne

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anglaise à la bataille de Fontenoy. Je les voyais traverser le ciel de nuage en nuage. « Ah ! (ju'elles volent bien ! disais-je tout bas ; avec quelle assurance elles semblent glisser sur l'invisible sentier qu'elles parcourent ! )>

L'avouerais-je ? hélas qu'on me le pardonne ! l'horrible

sentiment de l'envie est une (ois, une seule l'ois, entre dans mon co'ur, et c'était pour des grues. Je les poursuivis de mes regards jaloux jusqu'aux bornes de l'horizon. Longtemps immobile au milieu de la foule qui se promenait, j'observais le mouvement rapide des hirondelles, et je m'étonnais de les voir suspendues dans les airs, comme si je n'avais jamais vu ce phénomène. Le sentiment d'une admiration profonde, inconnue pour moi juscpi'alors, éclairait mon âme. Je croyais voir la nature i)our la première fois. J'entendais avec surprise le bourdonnement des mouches, le chant des oiseaux, et ce bruit mystérieux et confus de la création vivante qui célèbre involontairement son auteur. Concert inefi'able, auquel l'homme seul a le privilège sublime de pouvoir joindre des accents de reconnaissance !

« Quel est l'auteur de ce brillant mécanisme ? m'écriai-je dans le transport qui m'animait. Quel est celui qui, ouvrant sa main créatrice, laissa échapper la première hirondelle dans les airs? — celui qui donna l'ordre à ses arbres de sortir de la terre et d'élever leurs rameaux vers le ciel ? — Quelle est la pensée qui fut assez puissante pour créer le regard et le sourire de l'innocence ?... Et moi-même, qui sens palpiter mon cœur... quel est le but de mon existence ? — Que suis-je, et d'où viens-je, moi, l'auteur de la colombe artificielle centripète?... » A peine eus-je prononcé ce mot barbare, que, revenant tout à coup à moi, comme un homme endormi sur lequel on jetterait un seau d'eau, je m'aperçus que plusieurs personnes m'avaient entouré pour m'examiner, tandis que mon enthousiasme me faisait parler seul. Cela acheva de me remettre au courant des affaires de ce monde, dont je venais de taire une petite absence.

396 X-WIEH DE MAISTRE.

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