IV. — Le Départ de Joannetti
EPuis longtemps, je désirais revoir le pays que j'avais parcouru jadis si délicieusement, et dont la description ne me paraissait pas complète. Quelques amis qui l'avaient goûtée me sollicitaient de la continuer, et je m'y serais décidé plus tôt sans doute, si je n'avais pas été séparé de mes compagnons de voyage. Je rentrais à regret dans la carrière. Hélas ! j'y rentrais seul. J'allais voyager sans mon cher Joannetti et sans l'aimable Rosine. Ma première chambre elle-même avait subi la plus désastreuse révolution ; que dis-je ? elle n'existait plus ; son enceinte faisait alors partie d'une horrible masure noircie par les flammes, et toutes les inventions meurtrières de la guerre s'étaient réunies pour la détruire de fond en comble (*). Le mur auquel était suspendu le portrait de madame de Hautcastel avait été percé par une bombe. Enfin, si, heureusement, je n'avais pas fait mon voyage avant cette catastrophe, les savants de nos jours n'auraient jamais eu connaissance de cette chambre remarquable. C'est ainsi que, sans les observations d'Hipparque, ils ignoreraient aujourd'hui qu'il existait jadis une étoile de plus dans les pléiades, qui est disparue depuis ce fameux astronome.
Déjà, forcé pai' les circonstances, j'avais depuis quelque temps abandonné ma chambre et transporté mes pénales ailleurs. Le malheur n'est pas grand, dira-t-on. Mais comment remplacer Joannetti et Rosine ? Ah ! cela n'est pas possible. Joannetti m'était devenu si nécessaire, que sa perte ne sera jamais réparée pour moi. Qui peut, au reste, se flatter de vivre toujours avec les personnes qu'il chérit ? Semblables à ces essaims de moucherons que l'on voit tourbillonner dans les airs pendant les belles soirées d'été, les hommes se rencontrent par hasard et pour bien peu de temps. Heureux encore si, dans leur mouvement rapide, aussi adroits que les moucherons, ils ne se rompent pas la tête les uns contre les autres !
I. Cette chambre était située dans la citadelle de Turin, et ce nouveau voyage fut entrepris quelque temps après la prise de cette place par les Austro-Russes-
Je me couchais un soir ; Joannetti me servait avec son zèle ordinaire, et paraissait même plus attentiC. Lorsqu'il emporta la lumière, je jetai les yeux sur lui, et je vis une altération manpiée sur sa physionomie. Devais-je croire cependant (|ue le |)auvre Joannetti me servait pour la dernière lois ? Je ne tiendrai point le lecteur <lans une incertitude plus cruelle que la vérité. Je j)rél'ère lui dire sans ménagement que Joannetti se maria et me quitta le lendemain.
Mais qu'on ne l'accuse pas d'ingratitude pour avoir quitté son maître si brusquement. Je savais son intention depuis longtemps, et j'avais eu tort de m'y opposer. Un officieux vint de grand matin chez moi pour me donner cette nouvelle, et j'eus le loisir, avant de revoir Joannetti, de me mettre en colère et de m'apaiser, ce qui lui épargna les reproches auxquels il s'attendait. Avant d'entrer dans ma chambre, il affecta de parler haut à quelqu'un depuis la galerie, |)Our me faire croire qu'il n'avait pas peur ; et, s'armant de toute l'effronterie qui pouvait entrer dans une bonne âme comme la sienne, il se présenta d'un air déterminé. Je vis à l'instant sur sa figure tout ce qui se passait dans son âme, et je ne lui en sus pas mauvais gré.
« Te voilà donc marié, mon cher Joannetti ? » lui dis-je en riant. Il ne s'était précautionné que contre ma colère, en sorte que tous ses préparatifs furent perdus. Il retomba tout à coup dans son assiette ordinaire, et même un j)eu plus bas, car il se mit à pleurer. « Que voulez-vous. Monsieur? me dit-il d'une voix altérée, j'avai§ donné ma parole. — Eh ! morbleu ! tu as bien fait, mon ami ; puisses-tu être content de ta femme, et surtout de toi-même ! Puisses-tu avoir des enfants qui te ressemblent ! Il faudra donc nous séparer ! — Oui, Monsieur ; nous comptons aller nous établir à Asti. — Et quand veux-tu me quitter? » Ici, Joannetti baissa les yeux d'un air embarrassé, et répondit de deux tons ])lus bas : « Ma femme a trouvé un voiturier de son pays qui retourne avec sa voiture vide, et qui part aujourd'hui. Ce serait une belle occasion, mais... cependant... ce sera quand il j)laira à Monsieur... quoiqu'une semblable occasion se
retrouverait diflicilement. — Eh quoi ! sitôt ? » lui dis-je. Un sentiment de regret et d'affection, mêlé d'une forte dose de dépit, me fit garder un instant le silence. « Non, certainement, lui répondis%je assez durement, je ne vous retiendrai point ; partez à l'heure même, si cela vous arrange. » Joannetti pâlit. « Oui, pars, mon ami, va trouver ta femme ; sois toujours aussi bon, aussi honnête que tu l'as été avec moi. » Nous fîmes quelques arrangements ; je lui dis tristement adieu ; il sortit.
Cet homme me servait depuis quinze ans. Un instant nous a séparés. Je ne l'ai plus revu.
Je réfléchissais, en me promenant dans ma chambre, à cette brusque séparation. Rosine avait suivi Joannetti sans qu'il s'en aperçût. Un quart d'heure après, la porte s'ouvrit ; Rosine entra. Je vis la main de Joannetti qui la poussa dans la chambre ; la porte se referma et je sentis mon cœur se serrer... 11 n'entre déjà plus chez moi ! — Quelques minutes ont suffi pour rendre étrangers l'un à l'autre deux vieux compagnons de ([uinze ans. 0 triste, triste condition de l'humanité, de ne pouvoir jamais trouver un seul objet stable sur lequel placer la moindre de ses affections !
Rosine aussi vivait alors loin de moi. A l'âge de quinze ans, elle était encore le plus aimable des animaux, et la même supériorité d'intelligence qui la distinguait jadis de toute son espèce, lui servit également à supporter le poids de la vieilles3e. J'aurais désiré ne m'en point séparer ; mais lorsqu'il s'agit du sort de ses amis, ne doit-on consulter que son plaisir ou son intérêt? L'intérêt de Rosine était de quitter la vie ambulante qu'elle menait avec moi, et de goûter enfin dans ses vieux jours un repos que son maître n'espérait plus. Son grand âge m'obligeait à la faire porter. Je crus devoir lui accorder ses invalides. — Une religieuse bienfaisante se chargea de la soigner le reste de ses jours ; et je sais (pie, dans cette retraite, elle a joui de tous les avantages que ses bonnes qualités, son âge et sa réputation lui avaient si justement mérités.
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Et puisque telle est la nature des hommes, (jue le bonheur semble n'être pas tait pour eux, puiscjue l'ami olïense son ami sans le vouloir, puis(jue, depuis Lycurgue jusqu'à nos jours, tous les législateurs ont échoué dans leurs eflorts pour rendre les hommes heureux, j'aurai du moins la consolation d'avoir lait le bonheur d'un chien.
V. — Lettre de Xavier de Maistre à M. Charpentier, Éditeur de ses œuvres '.
E reçois à l'instant les exemplaires de la nouvelle édition de mes œuvres que vous avez la bonté de m'envoyer, ainsi que l'aimable lettre qui les accompagne, et je m'empresse de vous en témoigner toute ma reconnaissance. Parmi les jouissances nombreuses et inattendues que j'éprouve en arrivant à Paris, mon amour-propre ne peut (ju'être intiniment flatté, non seulement de cette élégante publication qui va donner du prix à ces opuscules, mais aussi de les voir annoncés par vos soins dans les journaux comme tenant une place honorable dans la littérature française, faveur à la({uelle j'étais bien loin de m'altendre. Étranger à la France, où je viens pour la première fois à la fin de ma carrière, vous comprendrez facilement ma surprise.
Il y a maintenant plus de quarante ans que mon premier essai, le Voyage autour de ma chambre, fut publié à Lausanne ; les autres parurent vingt ans plus tard. Pendant ce long espace de temps, j'ai vécu en Russie et en Italie, où je n'entendais guère parler d'eux. Vous voyez que j'ai eu tout le temps de les oublier, et j'ai pu croire qu'ils étaient aussi oubliés de tout le monde : c'est donc, à mes yeux, une véritable résurrection que vous avez opérée.
(0 Cette lettre fut adressée à l'éditeur des œuvres de Xavier de Maistre pendant le voyage que ce dernier fit à Paris à près de 80 ans.
Les deux frères. 24
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Vous m'invitez, Monsieur, dans votre lettre, à composer quelque nouveau chapitre pour augmenter le trop léger volume de mes œuvres, qu'on a décoré depuis longtemps du litre d'œuvres complètent dans la prévision sans doute qu'elles n'auraient pas de suite, j'en ai ratifié de bon cœur l'augure. Je sais bien que la fécondité accompagne ordinairement le talent, et je devrais envier cette prérogative qui m'a été refusée, mais aussi combien d'auteurs célèbres ont troj) écrit !
Il en est plus de trois que je pourrais nommer.
Cette considération et mille autres plus fortes encore s'opposent au désir que j'aurais de vous satisfaire sur ce point. Le temps pèse sur moi ; comment retrouverais-je aujourd'hui le fil léger qui me conduisait jadis dans les voyages dont vous venez de publier la description ? 11 est trop tard ! 11 faudrait pour cela me renfermer de nouveau dans ma chambre, et j'ai tant de choses à voir hors de chez moi, que je ne pourrais jamais m'y résoudre. Si même j'entreprenais d'écrire les observations de tout genre que je puis faire à Paris, vous sentez bien qu'en gardant une juste proportion avec celles que j'ai faites autour de ma chambre, plusieurs volumes in-folio ne suffiraient pas pour les contenir. Il me serait plus facile de vous parler de Naples, d'où j'emporte tant de regrets, du Vésuve, du beau climat d'Italie, qui contraste si fort avec la pluie et le brouillard qui m'ont accueilli à mon arrivée ici. Le temps est beau maintenant, me direzvous ; mais en emj)loyant à écrire le peu de temps qu'il m'est donné de rester à Paris, je répondrais mal au procédé de quelques amis qui me font sentir vivement le bonheur que j'ai eu de les connaître à Naples ; ce serait méconnaître aussi celui que j'éprouve en général de vos indulgents compatriotes. Ainsi, lorsque j'aurai satisfait, autant qu'il me sera possible, aux devoirs de l'amitié et de la reconnaissance, je me contenterai de parcourir Paris dans tous les sens, i)Our le plaisir de mes yeux. Faut-il vous le dire. Monsieur? Je veux flâner à loisir. J'ai déjà vu le musée du Louvre ; le panorama de Paris s'est
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développé devant moi du sommet des tours de Notre-Dame ; j'ai fait le tour de la Grande Colonne que sa masse a détendue contre l'orage qui renversa la statue. La voilà cependant à sa place, la formidable ligure; elle y est remontée d'elle-même sur les ailes de la gloire. Paris me paraît un vaste musée où l'on peut s'amuser et s'instruire, sans autre peine que celle d'ouvrir les yeux et de regarder. Toutes les merveilles que les sciences, les art» et l'industrie |)euvent produire sont exposées aux yeux et semblent venir au devant de l'observateur.
En passant auprès d'une librairie, je n'ai pas besoin d'entrer ni de demander le catalogue : les livres sont là rangés avec ordre, je peux en lire les titres, je pourrais les prendre et les ouvrir sans la glace transparente (jui les couvre sans les cacher ; les parapets des quais et des j)onls en sont couverts : d'ailleurs, ne voit-on pas annoncés partout en énormes caractères les chefs-d'œuvre de la semaine qui recouvrent ceux du mois passé ?
Combien d'aimables invitations écrites en lettres d'or me sollicitent dans mes courses ! Combien de découvertes à faire dans une promenade sur les boulevards ! Mais c'est surtout le soir, lorsque je passe en voiture le long des riches magasins et des cafés resplendissants de lumière, que jejouis d'un spectacle nouveau dont je n'avais aucune idée. Tout ce que le génie du luxe et de l'industrie a su imaginer pour le plaisir et l'utilité du monde entier passe successivement devant moi à mesure que j'avance ; la glace de ma voiture devient un véritable kaléidosco|)e, une suite de tableaux merveilleux, qui me donne une haute idée de la richesse et de l'ingénieuse activité des habitants ; et je garde jusque dans mon sommeil de la nuit l'impression de ces mille soleils que le gaz a fait briller de toutes parts à nos yeux éblouis.
Cependant, lorsque je veux me donner une jouissance complète et toute de mon goût dans mes excursions, ce ne sont pas les grands monuments ni les inventions modernes que je recherche de préierence, ce sont plutôt les hommes et les choses qui ne sont plus, et
que l'histoire et les voyageurs m'ont lait connaître dans les anciennes descriptions de Paris ; je puis, de cette manière, comparer le passé au présent : je m'informe de la rue où logeait madame de Sévigné, de celle d'où partait Racine pour se rendre au passage du roi ; je veux connaître la maison de Boileau, celle de Bossuet, celles enfin de tous les écrivains célèbres qui m'ont appris à lire et à parler.
J'aime à me perdre au Marais, où demeurait autrefois la belle société ; j'évite le Panthéon, mais je regarde avec plaisir de loin la coupole de Sainte-Geneviève, votre patronne qu'on a exilée ; je passe rapidement sur le quai Voltaire, mes regards fixés sur la Seine ; enfin, longeant le fleuve, j'arrive un peu fatigué au Palais-Bourbon : c'est là que se trouve la Chambre des députés — c'est le Vésuve !
A cette idée de Vésuve je sens battre mon cœur, mes yeux cherchent le ciel d'Italie et le beau soleil qui rayonne sur l'heureuse Parthénope. 11 faut l'oublier, mais, pour y parvenir, il faudrait cesser de vivre. Naples ! Naples ! pays d'enchantements, reçois d'ici mes tristes et derniers adieux ! — Adieu à jamais !
Quelques gouttes de pluie m'avertissent que ma promenade est terminée, des nuages sombres menacent dans l'éloignement ; je reviens au logis, et pour me distraire des émotions qui m'ont troublé, je récite tout bas une fable de La Fontaine.
J'irais volontiers passer la soirée dans un des cercles où se réunissent tant d'hommes distingués ; les Parisiens sont si affables qu'ils m'y recevraient sans peine : mais que faire dans un cercle à moins que de parler |)oliti(iue ! Or, je vous confierai, entre nous, que j'ai une telle inaptitude pour cette science, qu'un des hommes les plus patients que je connaisse s'est vainement donné la peine de m'exi)liquer tout au long ce qu'il faut entendre par un doctrinaire, par le centre gauche, le juste milieu, la coalition, etc., dénominations nouvelles pour moi, qui retentissent à mes oreilles depuis mon arrivée en France. Eh bien, Monsieur, je n'y ai rien compris. Il en est résulté dans ma tête faible un mélange confus, un chaos aussi
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incohérent que celui (ju'on observe journellement dans la Chambre elle-même des députés.
Vous parlerais-je encore d'une autre ditïïculté qui m'empêche d'écrire aujourd'hui ? Je trouve une si grande dilïérence entre les idées que je m'étais laites, dans ma jeunesse, sur la littérature et celles que je vois adoptées maintenant par les auteurs jouissant de la laveur publique, que j'en suis déconcerté ; je les admire souvent, souvent aussi je ne les comprends pas : je vois des mots, des exi)ressions bizarres et dont je ne puis pas saisir le sens. Que s'est-il donc passé pendant le long séjour que j'ai lait dans le Nord ? Me faudra- t-il apprendre une nouvelle langue dans mes vieux jours ? Je n'en ai pas le courage.
J'espère, Monsieur, vous avoir persuadé de l'impossibilité où je suis d'ajouter quelque chose à mon petit recueil ; cependant le désir que j'ai de répondre à votre bonne intention m'engage à vous envoyer des opuscules que je viens de recevoir, et qui pourraient faire suite aux miens. Ne pouvant vous offrir des ouvrages que je n'ai pas eu la possibilité de taire, je vous recommande ceux-ci que je voudrais avoir faits. Je ne connais pas l'auteur, M. Topffer de Genève, autrement que par le plaisir que m'a donné leur lecture, et je suis sûr que vous le partagerez ainsi que vos lecteurs, si vous les publiez ; vous pouvez surtout les recommander aux lecteurs qui, se trouvant encore sous l'impression de quelques-uns des drames terribles du moment, voudraient se reposer agréablement au moyen d'une lecture qui les fera presque à la fois sourire et verser de douces larmes.
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