VI. — A la Lune
Soutiens mon essor poétique, Astre favori de mon cœur ; De ta clarté mélancolique Je chante l'aimable splendeur.
Auprès de ce bocage sombre, Fuyant le tumulte et le bruit, Ma lyre vient frémir dans l'ombre De ta silencieuse nuit.
Déjà, dans sa marche imposante, Ton globe, aux yeux de l'univers, Ainsi qu'une lampe éclatante.
Monte lentement dans les airs ; Et tandis qu'il plane et s'avance Dans l'immense espace des cieux.
Le calme, la paix, le silence Précèdent ton char radieux.
Lorsque du haut de ta carrière Tu brilles dans le firmament, Et que de la nuit solitaire Tu perces le noir vêtement, Attentif, auprès du rivage, Je contemple dans les roseaux Ta riante et mobile image.
Qui brille et flotte sur les eaux.
D'autres fois, lorsque la tempête Obscurcit ton front radieux.
Je te vois courir sur ma tête Au travers du ciel orageux.
La vapeur s'accroît, elle efface Les traits de ta pâle beauté, La nuit règne seule à ta place Dans sa lugubre majesté.
D'un vol léger et variable La sinistre chauve-souris Poursuit sa route infatigable Entre ces antiques débris ; Et des bords de l'onde stagnante.
Où se traîne un brouillard épais.
J'entends la voix assoupissante De l'habitante des marais.
Les cris aigus de la tliuucUc Retentissent dans la forêt ; Le sombre écho qui les répète Semble lui repondre à regret :
Ces sons, tristes enfants de l'ombre, Seuls se répétant dans les airs, Rendent plus auguste et plus sombre Le silence de l'univers.
Alors un transport extatique Vient s'emparer de tous mes sens, Et d'un sentiment prophétique Me fait éprouver les élans.
Dans l'avenir impénétrable Je sens mon esprit transporté.
Jusqu'à la porte redoutable De la profonde éternité !
Errant au milieu des ténèbres, Où ton absence m'a jeté, Des cris, des images funèbres.
Frappent mon esprit agité.
L'énigme du temps se révèle, Elle vient frapper mes regards.
Je vois de la vie étemelle Flotter les larges étendards.
Je vois dans ce profond abîme Où les humains sont confondus, Le châtiment tardif du crime Et le triomphe des vertus.
J'y vois ces hommes sanguinaires.
Détracteurs d'un Dieu tout-puissant.
Détourner leurs faibles paupières De son aspect éblouissant.
Mais de ta lumière argentée Je revois enfin la lueur ; Et déjà mon âme agitée Se calme et renaît au bonheur.
i08 XAVIER DE MAISTRE.
Une douce mélancolie, Fille des tendres souvenirs, Sur les jours passés de ma vie, Vient m'arracher quelques soupirs !
O bois touffus de ma patrie, Je vois vos superbes rameaux ; Te voilà, campagne chérie.
J'entends le bruit de tes ruisseaux ; Sur leurs bords les chênes antiques S'agitent au vent du désert, Et de mes chants, sous leurs portiques. L'écho répète les concerts.
La nuit, plus sereine et plus belle, Se pare d'attraits solennels ; Le cintre des cieux étincelle Semé de flambeaux éternels ; La lune à l'univers tranquille Sourit encore en le quittant.
Et son disque semble immobile Sur les nuages d'Occident.
Salut, ô '.umière adorée.
Astre propice et bienfaisant ; Salut, de la voûte éthérée Sublime et divin ornement ; Tant que les cordes de ma lyre Pourront résonner sous mes doigts, Je te consacre mon délire Et tous les accents de ma voix.
Et quand de Dieu l'arrêt sévère, Entre les glèbes du vallon.
Aura déposé ma poussière.
Puisse encor ton faible rayon.
Au voyageur sensible et tendre Montrer le simple monument, Et l'herbe qui couvre la cendre De ton chantre et de ton amant.
Flur.MENTS niVEUS.
vu. — L'Auteur et le Voleur.
Aux enfers un célèbre auteur Arrive .ivec un voleur ; La gloire du premier avait rempli le monde, Et l'on vantait partout sa science profonde ; Mais il avait caché, dans ses livres fameux. D'un venin corrupteur le charme insidieux Sous les dehors légers de la plaisanterie, Attaquant de sang-froid la morale et les mœurs, Son talent trop vanté prépara les malheurs Qui devaient après lui désoler sa patrie. Son compagnon, le long du grand chemin. Aurait peut-être aussi mérité quelque gloire,
Si du bourreau le lacet inhumain N'avait trop brusquement terminé son histoire. Le couple voyageur à peine est présenté
Par les Parques inexorables
Que son destin est arrêté ; Un regard de Minos a jugé les coupables.
A son terrible tribunal, Sans rien dire on connaît et le bien et le mal, Et chaque criminel voit dans sa conscience Son procès tout écrit ainsi que sa sentence ; De là sont à jamais bannis les avocats
Et les discours et les débats.
Au bout de deux chaînes pesantes
Qu'elle accroche aux voûtes briilantes.
Mégère a bientôt suspendu
Deux grands chaudrons de fer fondu, Qu'à l'ordr- de Minos, de leurs mains parricides
Remplissent d'eau les Danaïdes.
Les nouveaux venus, stupéfaits, Se regardent et font une laide grimace.
En voyant ces tristes apprêts.
Ils grimpent cependant et vont prendre leur place.
Sous le voleur on allume aussitôt Un grand tas de bois sec de deux toises de haut.
XAVtER DE MAISTRE.
Enduit de soufre et de bitume.
Déjà le bûcher fume ; Il pétille et la flamme entoure le chaudron
Au grand déplaisir du larron, Qui se repent d'avoir fureté sur la route. Le tourbillon de feu monte jusqu'à la voûte. Notre écrivain était mieux partagé :
Un petit feu prudemment ménagé
Réchauffait doucement le sire, Qui voyait sans pitié son camarade cuire. Mais quelque temps après, l'eau commence à frémir
Et le philosophe à gémir.
L'impitoyable Tisiphone Ajoute un peu de bois, voilà l'eau qui bouillonne.
Le fond du pot devient brûlant.
L'auteur soulève un pied, puis l'autre au même instant.
Vaincu par la douleur extrême.
Veut-il se plaindre ? à chaque mot
La furie ajoute un fagot, Tant qu'à la fin il s'emporte, il blasphème.
Et voit d'un œil plein de fureur Le feu depuis longtemps éteint sous le voleur. « Eh quoi ! je subirai cet horrible supplice ! Dit-il, je brûlerai pendant l'éternité.
Tandis que ce fripon prend un bain de santé ! Des dieux, puisqu'il en est, où donc est la justice ? »
Ainsi le ciel est gourmande
Par le philosophe échaudé !
Lorsque Alecton, pour venger cette injure. Sort tout à coup de l'abîme profond.
Mille serpents composent de son front
L'épouvantable chevelure, Elle parle, et l'auteur, muet à son aspect, Reconnaissant sa muse, écoute avec respect : « Misérable, veux-tu blâmer la Providence,
Dont la juste vengeance Pour tes crimes passés te punit aujourd'hui ? Ceux de cet assassin ont fini comme lui,
FRAGMENTS DIVKIIS.
Lorsqu'il a terminé sa vie.
Mais le nombre des tiens croît et se multiplie
Avec tes coupables écrits, Qui vont, de siècle en siècle, égarer les esprits. Tes os depuis longtemps sont réduits en poussière, Et le soleil jamais ne rouvre sa carrière Sans éclairer encor mille crimes nouveaux. Fruits tardifs, mais constants, de tes affreux travaux, A tes contemporains, trop dangereux exemple. Le fauteur tour à tour est l'ennemi des dieux ; On te vit au théâtre être religieux.
Et profanateur dans le temple. Tu remplis l'univers du germe des forfaits
Qui, dans mille ans, doivent éclore ; Et lorsqu'ils auront vu leurs funestes effets.
On les verra renaître encore.
Souffre donc, malheureux, les tourments des enfers ! Souffre jusques au temps où, dans tout l'univers, Tes livres corrupteurs auront cessé de nuire, Et lorsque les humains cesseront de les lire. » A ces mots, Alecton plonge le mécréant Au fond de l'eau bouillante, et de son bras puissant Referme pour toujours, frémissant de colère,
Le couvercle de la chaudière.
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Ravier t>e ilRaiôtre.