CHAPITRE XVIII
L'Eglise de la Libre-Pensée..
Le Librcï-Penseur est un clérical retourné. Ses catéchismes. Ses cérémonies. Son intolérance. Comment les journaux antireligieux entendent la liberté de conscience. L'Association des Libres- Penseurs de France, Ses principes, son influence. Le testament obligatoire et les obsèques civiles. La lutte pour le cadavre. Du prestige de Rome sur les anticléricaux. Libres- Penseurs et Francs-Maçons. Un dilemme : fiiarianne ou la Sainte- Vierge. La république déchristianisée. Enquête de la Raison sur l'Université cléricale. Homais et Boumislen. Leur étemel dialogue.
La religion de la science a eu le sort de toutes les religions. Elle a commencé par une période mystique, puis elle s'est refroidie et cristallisée. Elle est devenue Eglise. Elle est TEglise que la France rouge oppose à la France noire. Ses prétentions sont les mêmes que celles du catholicisme. En possession de la vérité exclusive et universelle, elle tend aussi à l'imposer par voie d'autorité. Son but essentiel est également de s'emparer de la jeunesse pour lui inculquer ses dogmes et préparer « l'unité morale » de l'avenir. Elle est enfin tombée à des formes de dévotion inférieures, équivalentes à celles que l'on constate dans le catholicisme populaire de l'heure actuelle.
Dire que les Libres-Penseurs français sont des cléricaux retournés, des cléricaux affectés du signe négatif, mais restés d'ailleurs identiques à eux-mêmes, est une vérité devenue si banale qu'il est à peine nécessaire de la répéter.
260 LES DEUX FRANXES
Il peut être toutefois intéressant de l'illustrer par quelques documents.
Et d abord TEglise de la Libre-Pensée a ses catéchismes. On a dit que tout finit en France par des chansons. Aussi justement pourrait-on dire que tout y finit par des catéchismes. L'Encyclopédie et la Terreur avaient eu leurs catéchismes K Auguste Comte rédigea le Catéchisme de la Religion de l'Humanité. C'est la forme typique de renseignement d'autorité. Sa brièveté est impérieuse. Des questions respectueuses sont immédiatement suivies de réponses péremptoires : une vérité faite pour être apprise par cœur. La mémoire y suffit et le doute n'y trouve point place.
Donc les catéchismes de la Libre-Pensée foisonnent. On en formerait une bibliothèque. Il en est de tout format et de tout acabit. Prenons le plus connu, celui qu'Edgar Monteil * dédie à la Franc- Maçonnerie universelle et destine à montrer au peuple ce qu'il faut croire. Ouvrons-le à la première page :
« Q' Qu'est-ce que Dieu? — R. Dieu est une expression, — Q, Quelle est la valeur de cette expression? — /?. La valeur exacte du mot Nature,,. — Q, Que faut-il entendre par le mot science ? — i?. La somme des connaissances positives amassées par les hommes. — Q. Devons-nous admettre tout ce que nous révèle la science? — /?. Oui, car ce que les hommes savants obser\'cni et découvrent est mathématiquement prouvé et notre raison ne saurait refuser d*y croire. — Q, Les hommes savants n*ont donc point découvert Dieu ? — /?. Non et tous sont (Vaccord pour nier son existence... — Q. Qu'est-ce que Tàme? — i?. Rien. — Q, La pensée est-elle matérielle? — R. Oui. — Q. Peut-on le prouver? — R. Oui... — Q, Pourquoi Jésus parle-t-il par paraboles? — R, Parce que cette manière de s'exprimer, habituelle aux Hébreux, lui permet d'abuser plus aisément le peuple. — Q. Abuse-t-il sciemment le peuple? — i?. Peut-être...^»
* Voir plus haut, p. 55 et sulv.
* Edgar Monteil, Catéchisme du Libre-Penseur. Paris, Marpon et Flammarion, p. 13, 14. 35, 98.
3 M. Edgar Montcil fait parfois une concurrence redoutable au sire de La Palisse.
— Q. Comment se fît-il que le chrisUanisme put prendre de l'extension ?
— R. En franchissant les limites de la Judée dans lesquelles il serait resté une petite secte juive.
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On décerne dans les écoles congréganistes des prix de catéchisme, a Vous n'avez pas de prix de catéchisme, demandait un journaliste au directeur d'un pensionnat laïque de jeunes filles. — Certes non \ — Mais vous devez avoir le contraire. — Oui, nous avons le prix d'anticléricalisme. Il est décerné à l'élève qui s'est montrée le plus dégagée de tous les vieux préjugés. Il est rare que les enfants qu'on nous confie n'aient pas pris, sur les genoux de leur mère ou de leur grand'mère, quelques idées religieuses. Il est plus difficile qu'on ne pense de faire disparaître cela, mais on y arrive. » Un ami du directeur traduisait par une comparaison particulièrement heureuse ses procédés d éducation : « Il les fait dégorger, Monsieur, comme on fait pour les escargots * ».
Les Libres-Penseurs français ont beau avoir rompu avec l'Eglise, ils n'en gardent pas moins la nostalgie des sacristies. Pas plus que Comte, ils ne peuvent se passer des cérémonies du culte. Ils organisent donc des cérémonies sans curés. On a publié, en 1902, un Guide des cérémonies civiles avec le sous-titre : Livret nécessaire aux familles républicaines. L'auteur, qui se dissimule sous le pseudonyme modeste de Lux, donne une description minutieuse des rites à suivre pour le baptême civil, la communion civile, le mariage civil ' et les obsèques civiles. Il n'y manque même pas le signe de croix figuré par le monogramme L. R. (Libre -Pensée, Raison) qu'aux obsèques laïques
« Le Christianisme, 7 déc. 1894. Cité par W. Monod, Libres-Penseurs et Penseurs libres.
• Mariage civil. La noce, parée de Tinsigne rouge, se rend à la mairie où a lieu l'union légale. Des coups de feu seront tirés, comme à l'ordinaire. Au retour, à la maison conjugale, le président improvise un discours, ou mieux, lit ce qui suit : « Je crois devoir, avant de vous unir spirituellement, vous adresser quelques conseils... Résistez à l'oppression de la conscience et travaillez sans cesse à rendre la pensée libre. Enfin, si les événements vous accordent une progéniture [traduction laïque de la phrase consacrée : si Dieu vous accorde des enfants), élevez-la dans des sentiments purs et nobles et dans la liberté... Citoyenne X... acceptez-vous pour compagnon spirituel le citoyen X...? Citoyen X... acceptez-vous pour compagne spirituelle la citoyenne X... ? En présence de cette assemblée, et au nom de la Libre-Pensée et de la Raison, je vous Unis spirituellement ! » (Coups de feu.)
chaque assistant doit tracer en Tair, au-dessus du cercueil. Deux coups de feu retentissent ensuite — les décharges de mousqueterie jouent un grand rôle dans les cérémonies civiles, — puis un discours est prononcé. Si c'est pour un enfant, il doit se terminer par les mots : « Mais une consolation nous reste, celle de voir que tes parents sont restés fidèles à notre tradition, et que, jusqu'au bout, ils ont rempli envers toi le premier de leurs devoirs, celui de protéger ta liberté de conscience )>. De quelle façon cette liberté de conscience doit être comprise, l'auteur nous le fait comprendre en déclarant que les parrains et marraines ont envers leur filleul Tobligation «d'empêcher qu'aucune doctrine religieuse effleure et avilisse sa pensée ». Lux recommande son Guide des cérémonies civiles aux Libres-Penseurs de tous les pays. Au bout de la voie qu'il indique, il entrevoit, dit-il, « le bonheur des peuples ».
Si l'état d'esprit qu'expriment de telles élucubrations était exceptionnel, elles devraient être négligées. Il n'en est rien. Les cérémonies du genre de celles que Lux veut instituer tendent à devenir d'un usage assez courant \ A Nîmes on a baptisé civilement, en novembre 1901, deux jumeaux dont l'un a reçu les prénoms du citoyen Gérault- Richard et dont l'autre h été nommé Marat. A propos d'une cérémonie semblable, célébrée à Inval-Boiron (Somme), la Lanterne écrivait : « Les époux Croutel ont bien mérité de la Libre-Pensée et de la République». M. Camille Pelletan, assisté de MM. Mirman et Hubbard, a même présidé, en
* On lit fréquemment, dans les organes de la Libre-Pensée, des avis tels que celui-ci :