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CHAPITRE XVII

Grandeur et décadence de la religion scientifique.

Le mouvement intellectuel au début du second Empire. Le règne du fait accompli. Positivisme pratique et positivisme théorique. Prédominance universelle de l'esprit scientifique. Renan et son Avenir de la science. M. Berthelot et l'orthodoxie de la religion nouvelle. Premières idées de Taine. Le naturalisme. Emile Zola prophète d'un millénium scientifique. Du sens relatif de la discussion sur la a banqueroute de la science ».

L'avortement de la Révolution de 48, l'insurrection socialiste de Juin et l'établissement du second Empire eurent pour résultat de provoquer un de ces brusques revirements qui rendent si féconde en surprises l'histoire intellectuelle de la France au XIX™® siècle. Les rêves humanitaires ont eu les ailes brisées. Le temps n'est plus aux utopies généreuses. La dictature césarienne ne leur laisse pas de place. Lorsque l'opposition renaîtra, tout son effort portera non plus sur la question sociale, mais sur la question politique. La violation du droit, sanctionnée par l'Eglise, le triomphe éclatant de la force brutale approuvé et acclamé par la nation presque unanime, produisent une atmosphère mortelle à tout idéal. « Amusez-vous et faites vos affaires, je me charge des affaires publiques. » C'est le mot d'ordre de César. Il est suivi. Toute l'énergie nationale se concentre sur les affaires qui prennent un essor inconnu jusqu'alors. C'est l'époque de la construction des chemins de fer et de

la création des grands établissements flnanciers tels que le Crédit foncier ou le Crédit mobilier^. Haussmann transforme Paris pour donner de l'ouvrage aux ouvriers et les détourner de Tagitation politique. Les grandes voies stratégiques qu'il perce rendront l'émeute plus difficile. L'Expoposition universelle de 1855 montre au monde entier l'éblouissant spectacle d'une prospérité matérielle et d'un luxe tapageur dont l'Empire se décore. Paris est le centre de la haute vie cosmopolite. Et tandis que la masse se rue à la conquête du bien-être et des plaisirs faciles, les plus hauts esprits, voyant se fermer devant eux toutes les avenues de la vie publique, se réfugient dans le culte solitaire et désintéressé de la science. « Entre les coquins d'en haut et les coquins d'en bas, écrit Taine à Prévost-Paradol *, les gens honnêtes qui pensent vont se trouver écrasés. J'ai trop de dégoût pour l'un et pour l'autre pour donner la main à l'un ou à l'autre. Je déteste le vol et l'assassinat, que ce soit le peuple ou le pouvoir qui les commette. Taisonsnous, obéissons, vivons dans la science. Nos enfants plus heureux auront peut-être les deux biens ensemble, la science et la liberté. »

A travers tant de troubles et tant de naufrages, la science continue impassiblement sa route triomphale. Elle accapare toutes les forces intellectuelles inemployées. Son nom s'entoure d'un prestigieux éclat. Seule elle apparaît victorieuse et intangible au milieu de la ruine de tant d'idées, de tant de rêves, de tant d'espoirs. Le besoin d'enthousiasme et de foi dont les âmes ne peuvent être dépouillées, trouve en elle sa satisfaction. De plus en plus, elle devient religion. Nombreux sont ses fidèles. La génération nouvelle ne veut plus de ce qu'un poète naturaliste — il y en a eu — appellera « le mauvais vin de l'idéal ». Elle se croit définitivement guérie de la fièvre romantique. Des faits et encore des faits, elle ne demande que cela. Une certitude

* Seignobos, ouvrage cité p. 162.

• 11 décembre 1851.

démontrée peut seule la satisfaire ^ La philosophie positiviste dont Auguste Comte avait commencé Télaboration durant la période précédente *, devient alors la doctrine dominante, tout au moins chez une élite de penseurs.

C*est l'époque où Renan, dans un élan de foi, qui fut l'heure la plus belle de toute sa vie, quitte Saint-Sulpice pour se vouer tout entier au culte de la religion nouvelle. Sa confession de foi — YAvenir de la science — fut écrite sous l'impression directe des événements de 48*. L'influence de Comte y parait sensible. « Oui I s'écrie Renan, il viendra un jour où l'humanité ne croira plus, mais où elle saura, où elle saura le monde métaphysique et moral, comme elle sait déjà le monde physique ; un jour où le gouvernement de l'humanité ne sera plus livré au hasard et à l'intrigue, mais à la discussion rationnelle du meilleur et des moyens les plus efflcaces de l'atteindre *. La science ne nous apprend pas seulement ce qui est, mais ce qui doit être. « Elle a pour objet d'enseigner à l'homme sa foi et sa loi. » Et Renan proclame que la Science est religion : la seule religion définitive^. Il ne tire pas du reste de ce principe les mêmes conséquences que Comte. Si l'idée du pouvoir spirituel ne lui est pas étrangère, s'il rêve de confier le gouvernement de sa république idéale à « une sorte d'académie des sciences morales et politiques » , qui serait « quelque chose d'analogue à l'institution des lettrés chinois », il est plus respectueux de la liberté que ne l'avait été Auguste Comte. Il proclame que la science elle-même i< n'existe qu'à la condition de la plus parfaite liberté » et que « se conduisant par la considération intrinsèque et

' Voir les fortes pages dans lesquelles M. Paul Bourget a caractérisé ce mouvement de la pensée française. Essais de psychologie contemporaine. Etude sur Taine, p. 166 et suiv. de Tédition in-8->.

* Cour» de philosophie positiue, 1839-1842. L'édition définitive du Système de politique positive fut publiée par Comte de 1851 h 1854.

' Et publiée quarante ans plus tard.

^ V Avenir de la science, p. 91.

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objective des choses, elle n'est pas libre elle-même d'obéir à qui veut lui commander^ ».

Dans sa préface de 1890, Renan déclare qu'il a gardé toute sa vie cette croyance de jeunesse *. Mais il en a beaucoup modifié et atténué l'expression ; il l'a enveloppée de celte ironie détachée et transcendante qui fut l'attitude dernière de son mobile esprit. Il déclare ne plus croire au règne futur d'une « religion obligatoire et universelle d fûtelle même fondée sur la science. « Dieu nous garde, dit-il, d'une telle manière d'être sauvés! L'unité de crovance, c'est-à-dire le fanatisme, ne renaîtrait dans le monde qu'avec l'ignorance et la crédulité des anciens jours ».

Renan communiait dans la foi nouvelle avec son compagnon de jeunesse Berthelot. L'illustre chimiste a conservé plus intactes que son ami ses croyances premières. Il représente aujourd'hui avec éclat la stricte orthodoxie de la religion scientifique. L'Association nationale des Libres-Penseurs de France la nommé président d'honneur *. M. Berthelot

* L'Auenir de la science^ p. 252.

* (( Ma religion, dit-il» c'est toi^ours le progrès de la raison, c'est-à-dire de la science. »

' Il est à peine nécessaire d'i^outer que M. Berthelot est loin d'avoir l'esprit sectaire des ilomais qui se réclament de lui en toute occasion. Dans une très belle lettre lue au début du Congrès international de la Libre-Pensée à Rome, il a fait entendre des conseils de modération et de tolérance qui n'ont malheureusement pas été suivis.

a Conservons toujours, disait-il, la sérénité bienveillante qui convient à notre amour sincère de la justice et de la vérité. La voix de la science n est ni une voix de violents, ni une voix de doctrinaires absolus. Quels qu'aient été les crimes de la théocratie, nous ne saurions méconnaître les bienfaits que la culture chrétienne a répandus autrefois sur le monde. Elle a représenté une phase do la civilisation, un stade, atû^^urd'hui dépassé, au cours de l'évolution progressive de l'humanité. Il serait contraire à nos principes d'opprimer à notre tour nos anciens oppresseurs, s'ils se bornent à demeurer fidèles à leurs opinions d'autrefois, sans prétendre les imposer. Ce que nous voulons fermement, ce que nous avons le droit et le devoir de faire, c'est d'enlever à l'esprit clérical et rétrograde la direction officielle des Etats et surtout la direction obligatoire des consciences, celle de l'éducation populaire et des œuvres de solidarité sociale, n

1^ science qu'il s'agit, dit M. Berthelot, de proclamer procède d'un esprit de « tolérance ». Elle s'appuie sur des lois naturelles constatées a posteriori. Elle servira à l'établissement « d'une raison affranchie des anciens préjugés et systèmes dogmatiques n, et même u d'une morale plus haute et plus assurée que celle dos temps passés, parce quelle est basée sur la connaissance de la nature humaine ».

lance de temps à autre des manifestes au nom de la religion de la science. Il en a réuni quelques-uns dans son volume Science et morale. Nous y voyons que, s'il n*a pas Tesprit théocratique d'Auguste Comte, il est cependant imbu comme lui de Tidée romaine de Yunité de croyances, La religion nouvelle est appelée selon lui à supplanter toutes les autres, a La science seule, dit-il, peut fournir les bases de doctrines librement consenties par les citoyens de Tavenir, doctrines opposées à la foi aveugle et imposée du charbonnier d'autrefois. » Par la science « tomberont à la longue toutes les prétentions des croyances mystérieuses et toutes les superstitions. Ceux-là même qui s'en font les promoteurs ont cessé d'y croire et leur langage a perdu son ancienne arrogance, parce qu'ils commencent à comprendre que la science possède désormais la seule force morale sur laquelle on puisse fonder la dignité de la personnalité humaine et constituer les sociétés futures. C'est la science qui amènera les temps bénis de l'égalité et de la fraternité de tous devant la sainte loi du travail ^ »

Dans ce règne universel de l'esprit scientifique, la physiologie prend la prédominance et joue le rôle qui avait été réservé aux mathématiques durant la période classique. Le livre capital du siècle, YOrigine des espèces, publié à Londres en 1859, a été traduit en 1862 par M"^ Royer. Son influence gagne de proche en proche. Les disciples de Darwin élargissent à l'infini la portée de la doctrine évolutive et tentent de lui soumettre toutes les disciplines humaines. Devenue la science en vue, la physiologie donne le ton, impose ses méthodes et transforme jusqu'à l'esthétique littéraire. Taine représente éminemment cette tendance. A la critique littéraire, à la critique d'art, puis à

' Berthelot, Science et morale, p. XI. M. Bcrthelot estime que le triomphe universel de la science arrivera h assurer aux hommes « le maximum possible de bonheur et de moralité d. Claude Bernard avait prédit également l'avénement d'un âge scientifique, d'un siècle où l'homme se servirait de la connaissance des lois de la nature pour faire régner sur cette terre la plus grande somme de justice et de liberté possible.

l'histoire, il tente d'appliquer la stricte méthode inductive. Recueillir des faits, « de tous petits faits, bien choisis, importants, significatifs, amplement circonstanciés », les grouper et montrer comment ils s'enchaînent, c'est ainsi qu'après Sainte-Beuve, mais plus rigoureusement, il entend élaborer son histoire naturelle des esprits. La science s'attaque enfin à l'àme humaine et veut la faire rentrer dans son domaine, tout entière. C'est la conquête suprême, qu'à son tour Taine rêve pour elle. En une heure d'enthousiasme juvénile il s'écrie : « Dans cet emploi de la science et dans cette conception des choses il y a un art, une morale, une politique, une religion nouvelles, et c'est notre affaire aujourd'hui de les chercher... » Nul n'a plus fortement exprimé cette foi absolue en la science qui fut le culte de la génération de 1850.

Après la réaction catholique du début du siècle, après le romantisme qui en était issu, ce moment de la pensée française nous apparaît, à bien des égards, comme un retour offensif de l'esprit encyclopédique. Il eut de l'unité et de la cohérence. Comme Taine en avait exprimé l'espoir, il se manifesta dans tous les domaines : en philosophie, nous l'avons vu, par le positivisme; en psychologie, en critique, par la doctrine si puissamment influente de Taine luimême; en histoire par la méthode strictement documentaire de Fustel de Coulanges ; en littérature, par le roman naturaliste, par la poésie parnassienne, par le théâtre de Dumas et d'Augier ; en art par l'école du plein air; en politique par l'opportunisme dont les théoriciens — en particulier Paul Bert — prétendaient donner aux principes du gouvernement une base scientifique ^ Philosophie, critique, histoire, littérature d'imagination, art, politique, toutes les manifesta-

< a C'est à cette époque, dit M. Paul Bourget, que Tinstruction publique s*OTpnisc en vue d'assurer à renseignement des sciences un triomphe sur l'enseN gnement des lettres. Des programmes de Tancienne classe de philosophie, qui était une école de spéculation, qu'a-t-on retenu ? La logique, c'est-à-dire la portion sèche et technique, mais stricte aussi, mais positive. » Paul Boiu^^^t. Essais de psychologie. Edition in-8', p. 170.

tiens de la vie mentale et sociale de la nation française furent, à cet instant, orientées dans le même sens, tentèrent de se fonder sur la science et de s'approprier ses méthodes*.

Cette époque est encore trop rapprochée de nous pour que nous puissions exactement la juger. Mais tout porte k croire que, dans Thisloire intellectuelle de la France, elle apparaîtra comme une des plus riches et des plus fécondes. Ce qui parait l'indiquer c'est que la pensée française eut à ce moment une force d'expansion qu'elle semble avoir perdue depuis lors. L'école naturaliste exerça une influence marquée sur la littérature et sur l'art de l'Europe entière. Elle s'était constituée sous la double influence de ce positivisme scientifique et pratique qui caractérisa l'époque du second Empire.

Le lyrisme romantique est mort d'anémie. Le roman devient le genre dominant. Et dans le roman le personnage type n'est plus l'adolescent au cœur sensible, miné par le mal du siècle, mais l'homme fort, dégagé de tous préjugés, à l'esprit positif et pratique, l'homme de proie formidablement armé en vue du combat pour la vie. Le type féminin se modifie plus profondément encore. Elvire fait place à Madame Bovary. Les héroïnes du romantisme étaient de préférence poitrinaires ; dans le roman naturaliste, les maladies de poitrine passent de mode pour faire place à l'universelle névrose. En écrivant ses Rougon-Macquarty la pensée dominante de Zola a été de suivre, à travers plusieurs générations, chez les membres de deux familles alliées les tares d'une névrose héréditaire.

Le roman naturaliste est à base physiologique. Ses auteurs ont la prétention de donner à leurs œuvres la rigueur et l'impassibilité des observations scientifiques. Consciemment ou non ils appliquent les théories de Taine.

* Voir Robert Fath, Vinfluence de la science tur la littérature française, dans la seconde moitié du XIX»* siècle. Lausanne, Payot et O*, 1903.

Ses « petits faits significatifs » deviennent les « documents humains». Alphonse Daudet ou les Concourt les notent sur leurs carnets au jour le jour. Taine avait tenté, nous l'avons vu, de soumettre les phénomènes de la vie morale aux lois des sciences naturelles. Il ramenait Tidée à Timage, Timage à la sensation. De culture philosophique plus rudimentaire, les romanciers naturalistes en tirent cette conclusion qu'il n y a dans Thomme que la sensation et l'instinct animal. Voulant être vrais, ils se font donc un cas de conscience de ramener l'homme à la brute. Ils le dépouillent de toutes ses énergies morales pour ne garder de lui qu'un résidu de bestialité élémentaire. Sans luttes, sans contre-poids d'aucune sorte, il lui font suivre la pente de ses instincts lubriques ou rapaces et obéir à la loi de son milieu. Et c'est ce milieu qui, dans le roman naturaliste comme dans la critique de Taine, devient non plus le cadre mais le sujet essentiel du tableau. Les personnages s'y noient et s'y confondent. Ils perdent toute individualité morale. « Il n'y a rien de réel dans le moi, a dit Taine, sauf la file de ses événements. » De même que le corps humain n'est qu'un tourbillon vital dont les éléments s'éliminent et se renouvellent sans cesse ; l'Ame, ou ce que nous appelons de ce nom, n'est qu'une série d'états de conscience. Elle n'a pas de principe permanent.

C'est bien là l'aboutissement logique de la religion scientifique. La science s'arrête à la limite de l'expérience, et l'expérience ne peut nous révéler que des phénomènes qu'elle s'efforce de relier les uns aux autres par le principe de causalité, sa loi fondamentale. Dans cet écoulement universel des phénomènes, il n'y a pas d'élément fixe et irréductible. Ce que nous nommons « individualité » n'est qu'une vague imperceptible dans un fleuve qui n'a pas de fond et qui n'a pas de rives. La vague s'élève à la surface, un rayon de clarté venu on ne sait d'où la pénètre et s'y brise ; puis elle disparaît, résorbée dans l'océan mouvant qui l'a formée. Elle n'est plus. Elle n'a jamais été. Je pense,

et dans le miroir imparfait de ma pensée, je réfléchis un instant une image tronquée d*un petit fragment de Tunivers ; je pense et je ne suis pas.

L'individualité morale est un postulat de la conscience. La science Tignore. La religion scientifique la nie. Elle la nie parce qu'elle est un dogme, parce qu'elle a quitté le domaine de Texpérience où la science est confinée, pour reprendre aux doctrines d'autorité du passé des affirmations qu'elle retourne, mais qui ne sont pas moins absolues pour être négatives.

Sortie de son domaine propre, chargée de diriger la vie morale, la science peut devenir une tyrannie spirituelle plus inflexible que celles du passé. Elle est, à son tour, le pouvoir absolu extérieur à l'homme et qui s'impose à lui avec une autorité indiscutable. «Elle agit, dit Taine^,. comme les religions positives; c'est qu'à plusieurs égards elle en est une... Elle aussi rassemble ses fidèles en une grande Eglise, croyants et demi-croyants, qui, avec conséquence ou inconséquence, acceptent son autorité en tout ou en partie, écoutent ses prédicateurs, s'inclinent devant ses docteurs, attendent avec déférence les décisions de ses conciles ».

Nul n'a représenté plus complètement, disons plus ingénument qu'Emile Zola, cette religion de la science qui fut en France la foi de presque tous les esprits influents de cette époque. Dans la nudité austère de sa forme première^ cette foi n'est accessible qu'à un petit nombre d'initiés. Pour le populaire, elle est un peu sèche. Elle n a rien à dire aux imaginations. Zola s'est eflbrcé de la faire sortir des laboratoires pour la répandre à l'air libre. 11 l'a amplifiée et transfigurée par l'exaltation mystique. Quel est le trait dominant du caractère de Zola? Quelle est, si l'on veut, sa vertu essentielle? C'est la première des grandes

' Origine», T. XI, p. 266.

vertus théologales : la foi^ Il fut un homme de foi à une époque où Ton n'en trouve plus guère, surtout dans le monde des gens de lettres ; il le fut tout naturellement, tout bêtement, dirions-nous, sans avoir jamais été effleuré par lombre d'un doute. Entre tous les écrivains de notre temps, il se reconnaît à ce signe particulier qu'il est absolument exempt de dilettantisme.

Sa force est de n'avoir eu qu'une idée dans sa vie. A regarder de près son œuvre, on la voit parfaitement une, bien qu'elle se divise en deux parties nettement tranchées. Dans la première, il s'est appliqué à peindre, en conscience, les turpitudes de la société présente. Dans la seconde, dans ses « Evangiles » selon Luc, Marc ou Matthieu Froment, il a décrit, avec l'efl'usion d'un inspiré et en style apocalyptique, la société de l'avenir telle qu'il la rêve : une société régénérée par la science. Et ces deux tableaux, l'un tout en ombre, l'autre tout en lumière, peuvent paraître contradictoires. Ils sont en réalité complémentaires. Zola est le frère jumeau de ces mystiques exaltés qui ont méprisé et maudit la vie du siècle pour ses impuretés et se sont élancés, de toute la ferveur de leur foi, vers une Jérusalem céleste dont leurs yeux éblouis contemplaient déjà la splendeur. Seulement, comme les temps sont changés, le centre de celtre religion s'est déplacé ; il n'est plus dans l'au-delà, il est sur la terre ; il n'est plus dans la divinité, il est dans la science divinisée, dans la science transportée hors de son domaine propre, transfigurée par l'esprit mystique.

La science n'est plus seulement destinée à nous faire connaître le monde sensible, son domaine n'est plus seule-

* Dans le Docteur Pascal, qui sert de conclusion à la série des Rougon-Macquarty Zola a résumé brièvement son credo en ces mots :

« Je crois que Tavenir de l'humanité est dans le progrés de la raison luir la science; je crois que la poursuite de la vérité par la science est l'idéal divin que l'homme doit se proposer: je crois que tout est illusion et vanité en dehors du trésor des vérités lentement acquises et qui ne se perdront jamais plus; je crois que la somme de ces vérités, augmentant toujours, flnira par donner h Thomme un pouvoir incalculable et de la sérénité, sinon le bonheur.»

ment celui de rexpérience, il est illimité. La science a en elle un pouvoir mystérieux, divin ; par sa seule force, elle doit faire régner la justice et la bonté, et le bonheur parfait sur la terre. Rédemption mécanique, qui saisit Thonime et l'emporte malgré lui à la vertu et à la félicité.

Emile Zola nous montre le millénium scientifique qu'il prophétise, réalisé, dans le domaine de Cliantcmerlc ou dans Tusine de la Crécherie, sous les auspices de la prolifique famille Froment. Grâce aux merveilleuses inventions de Luc Froment, l'usine de la Crécherie est devenue en peu d'années un séjour élyséen. On y voit des machines électriques qui font tout le travail à elles seules ; les ouvriers les ornent de rubans comme des bergères et les regardent travailler. Le minerai se fond comme par enchantement et prend toutes les formes voulues, rails, outils, charrues, — pas de canons, la guerre est supprimée. Les mécaniciens n'ont qu'à toucher de temps à autre un bouton électrique et à faire fonctionner un levier. La journée de travail est tombée à huit, puis à quatre, puis à deux heures. Il reste aux ouvriers de longues journées de loisir qu'ils peuvent employer à leur guise. Et ils ne les passent point au cabaret. Ils s'en vont entendre des cours de science et de littérature I Les enfants s'élèvent tout seuls, ils fonctionnent tout seuls, <îomme les machines électriques. Plus de prêtre : le prêtre a été écrasé sous la ruine de l'Eglise. Plus de maire : le maire est mort. Morts sont aussi tous les fonctionnaires et tous les bourgeois. Ils sont morts tout seuls, par pure bonne volonté, et sans qu'on y ait aidé le moins du monde. Plus de tribunaux, plus de prisons, plus de pauvres, plus de vices. Les hommes et les femmes qui étaient hier des brutes livrées à tous leurs instincts débridés, des gorilles à peine perfectionnés, sont devenus subitement des anges, sans avoir eu aucun effort à faire pour cela et par la seule vertu du magique talisman de la science. Zola en oublie du coup le principe d'hérédité qui avait été la pierre angulaire de ses Rougon-Macquart. Il s'abandonne à son rêve extatique.

El ce rêve, il Va poursuivi du commencement à la fin de sa longue et laborieuse carrière ; il Ta vu sans cesse rayonner devant lui d'un éclat miraculeux. Ceux qui ont eu peine à reconnaître dans l'apôtre des Evangiles Tauteur de Nana ou de Pot-Bouille^ ceux qui ont parlé d'une conversion opérée par le miraculeux pouvoir de « T Affaire », n'avaient jamais compris la portée morale et sociale qu'il attribuait lui-même à son œuvre de romancier. On aurait dû pourtant le croire sur parole quand il lançait ses manifestes et prodiguait ses professions de foi. Oui, disait-il, la société présente est gangrenée jusqu'aux moelles et je m'applique à bien mettre au jour ses pourritures les plus cachées. Mais voici, l'ère nouvelle s'approche, a Nous allons entrer dans un siècle où l'homme tout-puissant aura asservi la nature et utilisé ses lois pour faire régner sur la terre la plus grande somme de liberté possible. »

Zola a toujours eu l'inébranlable conviction qu'avec ses romans il travaillait à l'avènement de ce millénium qu'il prophétisait avec tant d'assurance. C'est la science qui doit régénérer l'humanité. Or, ses romans, à ses yeux, sont de la science, ils sont même le couronnement de la science. Quand il les écrit, il ne fait pas une œuvre d'imagination, dit-il, il institue une expérience.

« Dès ce jour la science entre donc dans notre domaine, à nous autres romanciers. Nous continuons par nos observations et nos expériences la besogne du physiologiste, qui a continué celle (lu physicien et du chimiste. Nous faisons en quelque sorte de la psychologie scientifique et nous n'avons, pour achever révolution qu*à apporter, dans nos études de la nature et de rhonime, l'outil décisif de la méthode expérimentale...

Voilà, ajoute-t-il, où se trouvent Tutilité pratique et la haute morale <le nos œuvres naturalistes, qui expérimentent sur rhoninie, qui démontent et remontent pièce à pièce la machine humaine pour la faire fonctionner sous l'influence des milieux.

Quand les temps auront marché, quand on possédera les lois, il n'y aura plus qu'à agir sur les individus et sur les milieux, si l'on veut arriver au meilleur état social. — C'est ainsi que nous faisons la sociologie pratique et que notre besogne aide aux sciences politiques et économiques.

Je ne sais pas, je le répète, de travail plus noble ni d'une application plus large.

Etre maître du bien et du mal, régler la vie — régler la société — résoudre à la longue tous les problèmes du socialisme... n'est-ce pas là être les ouvriers les plus utiles et les plus moraux du progrès humain ? Nous sommes des moralistes expérimentateurs... C'est nous qui avons la force I C'est nous qui avons la morale ^ »

On voit que Tidéal religieux de Zola n'est pas sans parenté avec celui d'Auguste Comte, bien qu'il l'ait exprimé selon son tempérament, en artiste plutôt qu'en dialecticien *. Il avait dans la science la foi du charbonnier, d*autant plus entière, d'autant plus ardente que la science lui était plus étrangère et qu'il en ignorait plus complètement les principes premiers et les méthodes. Et c'est précisément là ce qui a donné à cette foi une plus grande force d'expansion, ce qui lui a permis de pénétrer dans les cerveaux les plus incultes. Elle a d'ailleurs, visiblement chez Zola comme chez Comte, des sources morales profondes. Elle procède d'un amour intense de la vie, qu'il doit sans doute à ses origines populaires, d'une ardente compassion pour les misères sociales et de cette volonté de justice dont il donna

* Le Roman expérimental, p. 24.

* Les Quatre Evangiles de Zola annoncent bien ravènement d'une Religion de l'humanité, analogue à celle de Comte. Marc Froment en est le Messie. « La pensée profonde de Marc, est-il dit dans Vérité^ était de dresser en face de l'Eglise, pour achever de la vider, une sorte de palais civique, où le peuple des travailleurs trouverait un lieu de réunion et de délassement. Si, longtemps, les femmes n'avaient conUnué de se rendre à la messe que pour montrer leurs robes neuves et voir ceUes des autres, elles viendraient désormais plus volontiers dans ce palais de solidarité riante, où un peu de plaisir bienveillant les attendait... Pauvreté, saleté, iniquité, superstition, mensonge, tyrannie, la femme exploitée et méprisée, l'honmie hébété et dompté, tous les maux physiques et moraux étaient les fruits de cette ignorance voulue, érigée en système de politique gouvernementale, de police divine. La connaissance seule pouvait tuer les dogmes menteurs, disperser ceux qui en vivaient, être la source des grandes richesses, aussi bien des moissons débordantes de la terre, que de la floraison générale des esprits. Non ! le bonheur n'avait Jamais été dans l'ignorance, il était dans la connaissance, qui allait changer l'affreux champ de misère matérielle et morale en une vaste terre féconde dont la culture, d'année en année, décuplerait les richesses.» Vérité, p. 625 et 749. Voir sur ce si^et Tintéressante étude de M. Bernard Bouvier, professeur à l'Université de Genève, Lnutfre de Zola,

2r)6 LES DEUX FRANGES

une preuve décisive par l'acte de vaillance et d'abnégation qui a si magnifiquement couronné sa carrière.

Les membres de cette Eglise nouvelle, dont Taine a parlé, n*ont pas tous eu la candeur de Zola, ni sa générosité. 11 y eut dans ce troupeau très nombreux tous les degrés de foi et toutes les nuances. Mais les fidèles communiaient pourtant dans ce credo commun que la science est appelée à détruire les religions du passé et à les remplacer, qu'elle donnera une réponse intégrale et définitive à toutes les questions qui font l'éternel tourment du genre humain, qu'elle a le pouvoir de régénérer l'espèce humaine et de faire régner sur la terre la justice et la paix. Dans la science ainsi comprise nous n'avons pas de peine à reconnaître une incarnation nouvelle de la déesse Raison, restée toute semblable à elle-même sous la parure nouvelle dont on Ta décorée.

Il faut bien se rappeler cela si l'on veut comprendre cet étrange et interminable débat, qui naguère agita la France intellectuelle, et fit verser des flots d'encre et d'éloquence. L'on n'a point oublié que M. F. Brunetière, retour de Rome, avait alors proclamé la faillite de la science. Et, pendant toute une saison, on discuta en France, le plus sérieusement du monde, cette question pour le moins inattendue : « La science a-t-elle ou non fait banqueroute?» Toutes les pythies rendirent des oracles. M. Berthelol répondit à M. Brunetière. Il y eut des manifestes, il y eut des meetings, il y eut des banquets. Au dessert on y sauva la science d'une ruine imminente. Et l'Europe entière contempla ce spectacle avec étonnement. L'Amérique aussi. A Philadelphie, comme à Berlin ou à Oxford, l'on se demandait : « Quel peut être le sens de tant de paroles sonores? Qu'est-ce qu'une science qui fait banqueroute? Quelles sont les créances que l'on fait valoir contre elle? Comment s'y prend-elle pour déposer son bilan? Et comment se fait-il que ce qui n'a aucun sens ailleurs dans le monde

civilisé, puisse en avoir un sur les bords de la Seine? » Cette discussion mémorable fut révélatrice de Tétat des esprits en France. Elle posa le premier terme du problème dont l'afFaire Dreyfus a posé le second. Elle nous apprit que, non pas toute la France — liàtons-nous de le dire — mais une fraction influente de l'élite intellectuelle française s'était à tel point écartée du mouvement général de la pensée européenne, qu'elle en était venue à débattre des questions aussi incompréhensibles aux meilleurs esprits d'Angleterre ou d'Allemagne que celles que peuvent discuter entre eux les mandarins chinois.

J'ai cherché à me rendre compte de la manière dont avait pu se former un état d'esprit si particulier. Ce fut même la première origine de la présente étude. Et je crois être arrivé à saisir le sens de cette discussion mieux qu'au moment où elle se produisit.

Le développement historique de la mentalité française, tel que nous avons cherché à l'exposer, lui prête tout au moins un sens relatif. Il faut seulement s'entendre sur la signification des mots. En parlant de scienceM, Brunetière, aussi bien que ses plus notoires contradicteurs, n'avait dans l'esprit que cette religion de la science qui est, sous sa forme française, un dérivé du catholicisme romain ; il ne faisait qu'opposer un dogme à un autre dogme, en réclamant pour le sien le droit de priorité. Il pouvait avoir raison de constater que les promesses imprudentes faites au nom de la science par quelques philosophes positivistes et par quelques romanciers naturalistes S se montraient décidément illusoires; que le règne du millénium annoncé semblait s'évanouir en des brouillards opaques. Il pouvait

< Il est à peine nécessaire d'ajouter qu'en France, comme ailleurs, la grande m^orité des savants authentiques n'ont jamais partagé les illusions d'Auguste Comte et de Zola. A cette époque, comme aujourd'hui, tous les savants chez lesquels l'esprit critique était assez développé pour qu'ils réfléchissent aux lois premières de la méthode qu'ils employaient, ont reconnu que son domaine est strictement limité aux domaines vériflables par Texpérience. Claude Bernard eût été bien surpris des corollaires inattendus que l'auteur de Germinal tira de son Introduction d ta médecine expérimentale.

avoir raison de constater que ce qu*il appelait du nom de science, c'est-à-dire la religion scientifique, triomphante pendant une trentaine d'année à partir de 1850, avait sensiblement fléchi depuis 1880. Une réaction idéaliste, néo-mystique, néo-catholique, dont nous aurons à reparler, se faisait sentir dans tous les domaines. Evidemment cela signifiait bien quelque chose. Et ceux qui avaient contribué à provoquer cette révolution spirituelle étaient excusables d'y voir un mouvement important de l'esprit français, ou même de l'esprit humain, de même que les cirons peuvent parfaitement prendre leur fromage pour l'univers. Nous sommes tous soumis à de telles illusions d'optique et peut-être nous sont-elles nécessaires pour nous donner foi dans l'œuvre périssable de nos mains.

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