‹ Les Deux FrancesChapitre 2 sur 6 · TERRE SAUVAGE · texte numérisé non relu

TERRE SAUVAGE

Mil six cent huit ! — Qu'importe une date à ce monde,

Sur qui, sans rien laisser de ce que l'homme fonde,

Glissent les sombres nuits et les jours éclatants,

Où sur l'œuvre de Dieu toute empreinte est absente,

Où seule la Nature immuable et puissante,

Comme au premier matin, règne en dehors des temps ?

Mil six cent huit î — Qu'importe à ce prince des fleuves,

Qui n'a jamais senti, parmi des cités neuves,

Se courber sur son flot l'arche des ponts béants,

Mais qui roule à travers d'immenses perspectives,

Ne baignant au miroir de ses eaux primitives

Que des rocs escarpés et des sapins géants ?

Qu'importe à la forêt ? . . . Parfois l'ombre rougie Groupe autour des feux clairs de quelque tabagie Les Chefs à plume d'aigle échangeant leurs colliers; Puis tout rentre au repos sous les lourdes ramures: Les sauvages enfants, chasseurs de chevelures, S'enfoncent en rampant dans l'horreur des halliers. . .

Sans doute un jour, jadis, les fauves paysages Ont pu voir, tout surpris, quelques Pâles-Visages Près de Stadaconé dresser leurs ajoupas; Mais depuis si longtemps leur nef est repartie Que d'un réseau jaloux la liane et l'ortie Ont recouvert, Cartier, les traces de tes pas !

Et dans le tour sans fin des saisons monotones, Seules voix du désert, les rafales d'Automnes Défeuillent tristement les bois inexplorés, Et les Hivers, vêtus de blancheurs idéales, Dans un ciel frémissant d'aurores .boréales Agitent à grands plis des voiles diaprés.

Et les jeunes Printemps au sourire innombrable Raniment sans témoins et le chêne et l'érable Sur les débris tombés des vieux printemps éteints Et depuis des milliers et des milliers d'années, C'est ainsi que, rebelle aux féconds hyménées, La Nature accomplit ses aveugles destins !

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