LA CONQUETE
Mil six cent huit î — Eh bien î oui ! la date sacrée, Où l'Homme en son étreinte enfin te posséda, Te soumit au Vouloir qui décide et qui crée, Tu la gardes, en toi gravée, ô Canada ! Toi qui ne connaisais qu'une âpre barbarie, Grande terre farouche, à qui manquait un cœur, Bénis qui t'a donné l'âme d'une patrie,
Bénis ton maître et ton vainqueur î
Le voici: c'est Champlain, "noble homme" de Saintonge ! Parmi tes Indiens, ô pays qu'il aimait, Il chercha des amis pour servir son beau songe; Et c'est par lui d'abord, fumant le calumet, Que France te parla d'amour et de vaillance Avec des mots du cœur qu'un coeur simple comprend. . . Et tu portas le nom de la Nouvelle-France. . . Tel fut ton premier conquérant !
Puis d'un œil sûr, jugeant le lieu bel et propice, Avec le fleuve au pied, les monts à l'horizon, Sous le cap de granit que la mousse tapisse, Il te donna, Québec, ta première maison:
Et la maison, vraiment, présentait fière mine, Par ses fossés, ses murs de robuste épaisseur, Ses trois corps de logis qu'un pigeonnier domine. . . Tel fut ton premier bâtisseur !
Alors l'hostile Hiver le bloqua dans sa neige, Lança par tourbillons ses vents, semeurs d'effrois; Lui, sans trembler, soigna, durant cinq mois de siège,. Ses compagnons mourant du mal des climats froids; Et quand Mai délivra le captif volontaire, Sur trente, autour du Chef, huit restaient en sortant; Mais il t'avait du moins vaincue et prise, ô terre ! . . .. Tel fut ton premier "habitant" !
Prise et vaincue ! Ah î oui ï tu l'as dû reconnaître, Quand du premier labour tu subis le tourment, Quand de ce grain chétif en toi tu sentis naître, Croître l'épi nouveau du seigle ou du froment ï Vaincue et prise î Ah ! oui ! quand ta moisson superbe Tomba sous la faucille, et tu vis ton seigneur Rompre le premier pain de ta première gerbe. . . Tel fut ton premier moissonneur !
Et tu devins dès lors plus humaine et clémente. . . Hélène de Champlain, l'épouse du Héros, S'en vint apporter, elle aussi, son âme aimante, Où tant d'hymnes de mort défiaient les bourreaux î Et comme elle était bonne, en leur naïf hommage, Les fils d'Areskoui, cuivrés et chevelus, Dans son miroir magique imprimaient leur image, Croyant qu'ils ne la quittaient plus !
Et la pâle Française à la grâce fragile, Devant les Croix de cèdre, où s'inclinent les fronts, Aux enfants des wigwams enseignaient l'Evangile; Et toujours l'escortaient deux filles des Hurons: L'une était " Charité ", l'autre était " Espérance '* Et c'était doux de voir sous les arbres d'été La jeune femme offrir son sourire de France Entre " Espérance " et " Charité " !
L'EPEE DE GHAMPLAIN
Les armes donc de tes conquêtes, C'étaient, ô Champlain, toujours prêtes, La hache, la bêche et la Croix:
Mais c'était aussi, bien trempée, Une forte et loyale Epée, O bon soldat du Navarrois !
Et de l'acier sans tache et de ton cœur sans crainte Tu t'ouvris un chemin plus que tu ne frappas, Parcourant ton royaume à l'obscur labyrinthe, Fixant des noms nouveaux à chacun de tes pas;
Et toute une géographie, Encore, à jamais, glorifie L'œuvre où ton courage excella, Répète aux routes qu'elle indique De la " Mer Douce " à l'Atlantique:
" Le Français a passé par là !"
Tout le pays redit ton épique croisade, Tes labeurs, tes exploits sur le sol se traçant, Lorsque tu marchais seul contre la palissade Où la flèche iroquoise a fait couler ton sang !
Mais Québec, surtout, se rappelle
Ton âme de Romain, si belle,
Quand, malgré l'extrême besoin,
A Kertk, te sommant de te rendre,
Tu dis: " Mes armes, viens les prendre !
Pourquoi nous menacer si loin ? "
Et lorsque dans la tombe, un soir, l'œuvre accomplie, Tu t'endormis, ô preux, sûr de grands lendemains, L'Epée à lourd pommeau, par ton rêve ennoblie, Pour " faire le devoir " s'en fut dans d'autres mains.
Et la vaillante, à toute épreuve, Avec Dollard et Maisonneuve Repoussa le choc insolent; Si Frontenac la tint sans faute, Sœur de Durandal la très haute, Montcalm trahi fut son Roland !
Mais, la garde rompue, et la lame épargnée, L'heureux vainqueur lui-même, après le jour fatal, A la lame française ajustant sa poignée, Fit un glaive invincible en un double métal !
Et ce que d'estoc ou de taille
Sa lame vaut dans la bataille,
Ceux de Châteauguay l'ont montré !
Toujours ferme et bien aguerrie,
Pour le Canada, ta patrie,
O Champlain, c'est ton fer sacré î