‹ Les deux frères (volume 2)Chapitre 1 sur 5 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

[Suite.)

i^omble il mii^mt Ijtstoire»

La vieille Faiichette fut la seule dans Is» soudun à trou ver mauvais que Flore Brazier devînt la reine chez Jean-Jacques Rouget. La cuisinière protesta contre Timmoralité de cette combinaison et prit le parti de la morale outragée. Ilest vrai qu elle se trouvait

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humiliée, à son âge, d'avoir pour maîtresse une Rabouilleuse, une petite fille venue pieds nus dans la maison. Fanrhptfe nosf^édait trois cents francs de renies dans les fonds , car le docteur lui avait fait ainsi placer ses économies, feu monsieur venait de lui léguer cent écus de rentes viagères, elle pouvait donc vivre à son aise , et quitta la maison , neuf mois après l'enterrement de son vieux maître, le 15 avril 1806. Cette date il'indique-t-elle pas auxs gens perspicaces l'époque à laquelle Flore cessa d être une honnête fille?

La Rabouilleuse, assez fine pour prévoir la défection de Fanchette, car il n'y a rien comme l'exercice du pouvoir pour vous apprendre la politique, avait résolu de se passer de servante. Depuis six moiB , elle étudiait , sans en avoir l'air, les procédés culinaires qui faisaient de Fanchette un Cordon Bleu digne de servir un médecin. En fait de

gourmandise, on peut mettre les médecins au même rang que les évoques. Le docteur avait perfectionné Fancliette. En province, le défaut d'occupation et la monotonie de la vie attirent Tactivilé de l'esprit sur la cuisine. On ne dîne pas aussi luxueusement en province qu'à Paris ; mais on y dîne mieux, les plats y sont médités, étudiés. Au fond des provinces, il existe des Carême en jupon, génies ignorés^ qui savent rendre un simple plat de haricots digne du hochement dé tête par lequel Rossini accueille une chose parfaitement réussie. En prenant ses degrés à Paris , le docteur y avait suivi les cours de chimie de Rouelle, et il lui en était resté des notions qui tournèrent au profit de la chimie culinaire. Il est célèbre à Issoudu n par pi usieu rs améliora î ions peu connues en dehors du Berry. Il a découverlqueFomeletteétaitheaucoupplusdélicate quand on ne battait pas le blanc et les jaunes

des œufs ensemble, avec la brutalité que les cuisinières mettent à cette opération. On devait, selon lui, faire arriver le blancàTétat de mousse, y introduire par degrés le jaune et ne pas se servir d'une poêle, mais d'un cacjnard en porcelaine ou de fayence. Le cagnard est une espèce de plat épais, qui a quatre pieds, afin que mis sur le fourneau, Fair, en circulant, empêche le feu de le faire éclater. En Touraine, le cagnard s'appelle un coquemarre. Rabelais, je crois, parle de ce cauquemarre à cuire les cocquesigrues, ce qui démontre la haute antiquité de celuslensile. Le docteur avait aussi trouvé le moyen d'empêcher l'âcretédes roiioc; mais ce secret, que par malheur il restreignit à sa cuisine , a été perdu.

Flore, née friturière et rôtisseuse, les deux qualités qui nepeiivent s'acquérir ni par l'observation ni par le travail , surpassa Fanchette en peu de temps. En devenant^CordonBleu,

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elle pensait au bonheur de Jean-Jacques, maïs elle était aussi , disons-le, passablement gourmande. Hors d'élat comme les personnes sans instruction de s'occuper par la cervelle, elle déploya son activité dans le ménage. Elle frotta les meubles, leur rendit leur lustre, et tint tout au logis dans une propreté digne de la Hollande. Elle dirigea ces avalanches de linge sale et ces déluges qu'on appelle les lessives et qui, selon Tusage des provinces, ne se font que trois fois par an. Elle observa le linge, d'un œil de ménagère , et le raccommoda. Puis jalouse de s'initier par degrés aux secrels de la fortune, elle s'assimila lepeu de science des affaires que savait Rouget, et l'augmenta par des entretiens avec le notaire du feu docteur, monsieur Héron. Aussi donna-t-elle d'excellents conseils à son petit Jean-Jacques. Sûre d'être toujours la maîtresse , elle eut |)our les intérêts de ce garçon autant de

tendresse et d'avidité que s'il s'agissait d'elle-ii)ême. Elle n'avait pas à craindre les exigences de son oncle. Deux mois avant la mort du docteur, Brazier était mort d'une chute, en sortant du cabaret où , depuis sa fortune, il passait sa vie. Flore avait également perdu son père. Elle servit donc son maître avec toute l'affection que devait avoir une orpheline heureuse de se faire une famille , et de trouver un intérêt dans la vie.

Cette époque fut le paradis pour le pauvre Jean-Jacques, qui prit les douces habitudes d'une vie animale , embellie par une espèce de régularité monastique. Il dormait la grasse matinée. Flore qui, dès le matin , allait à la provision ou faisait le ménage, éveillait son maître de façon à ce qu'il trouvât le déjeuner prêt quand il avait fini sa toilette. Après le déjeuner, sur les onze heures, Jean-Jacques se promenait , causait avec ceux qui le ren-

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contraient, et revenaitàtroisheures, pour lire les journaux, celui du Département et un journal de Paris qu'il recevait trois jours après leur publication, gras des trente mains' par lesquelles ils avaient passé , salis par les nez à tabac qui s'y étaient oubliés, brunis par toutes les tables sur lesquelles ils avaient traîné. Le célibataire atteignait ainsi l'heure , de son diner, et il y employait le plus de temps possible. Flore lui racontait les histoires de la ville, les caquetages qui couraient et qu'elle avait récoltés. V«rs huit heures, les lumières s'éteignaient. Aller au lit de bonne heure est une économie de chandelle et de feu très pratiquée en province, mais qui contribue à l'hébétement des gens par les abus du lit. Trop de sommeil alourdit et encrasse l'intelligence.

Telle fut la vie de ces deux êtres pendant neuf ans , vie à la fois pleine et vide, où les grands événements furent quelques voyages

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à Bourges, h Vierzon, à Chàteauroux ou plus loin quand ni les notaires de ces villes ni monsieur Héron n'avaient de placements hypothécaires. Rouget prêtait son argent à cinq pour cent par première hypothèque avec subrogation dans les droits de la femme quand le prêteur était marié. Jamais il ne donnait plus du tiers de la valeur réelle des biens , et il se faisait faire des billets à son ordre qui représentaient un supplément d'intérêt de deux et demi pour cent échelonnés pendant la durée du prêt. Telles étaient les lois que son père lui avait dit de toujours observer. L'usure, ce rémora mis sur l'ambition des paysans, dévore les campagnes. Ce taux de sept et demi pour cent paraissait donc si raisonnable, que Jean-Jacques Rouget choisissait les affaires ; car les notaires, qui se faisaient allouer de belles commissions par les gens auxquels ils procuraient de l'argent à si bon compte, prévenaient le vieux garçon.

Durant ces neuf années, Flore prit, à la longue, insensiblement et sans le vouloir, un empire absolu sur son maître. Elle traita d'abord Jean- Jacques très familièrement; puis, sans lui manquer de respect, elle le prima par tant de supériorité, d'intelligence et de force, qu'il devint le serviteur de sa servante. Ce grand enfant alla de lui-même au devant de cette domination, en se laissant rendre tant de soins , que Flore fut avec lui comme une mère est avec son fils. Aussi Jean- Jacques finit-il par avoir pour Flore le sentiment qui rend nécessaire a un enfant la protection maternelle. Mais ily eut entr'eux des nœuds bien autrement serrés! D'abord , Flore faisait les affaires et conduisait la maison. Jean-Jacques se reposait si bien sur elle de toute espèce de gestion que, sans elle, la vie lui eût paru non pas difficile, mais impossible. Puis cette femme était devenue un besoin de son existence , elle caressait loutes ses fan-

taisies , elle les connaissait si bien ! Il aimait à voir cette figure heureuse qui lui souriait -toujours, la seule qui lui eût souri, la seule où devait se trouver un sourire pour lui ! Ce bonheur , purement matériel , exprimé par des mots vulgaires qui sont le fond de la langue dans les ménages berrichons , et peint sur cette magnifique physionomie , était en quelque sorte le reflet de son bonheur à lui.

L*état dans lequel fut Jean-Jacques lorsqu'il vit Flore assombrie par quelques contrariétés , révéla l'étendue de son pouvoir à cette fille qui , pour s'en assurer , voulut en user. User chez les femmes de cette sorte, veut toujours dire abuser. La Rabouilleuse fit sans doute jouer à son maître quelquesunes de ces scènes ensevelies dans les mystères de la vie privée, et dont Otway a donné le modèle au milieu de sa tragédie de f^enise Sauvée , entre le Sénateur et

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Aquilina , scène, qui réalise le magnifique de l'horrible ! Flore se vit alors si certaine de son empire , qu'elle ne songea pas, malheureusement pour elle et pour ce célibataire, à se faire épouser.

Vers la fin de 1815, a vingt-sept ans, Flore était arrivée à l'entier développement de sa beauté. Grasse et fraîche, blanche comme une fermière du Bessin, elle offrait bien l'idéal de ce que nos ancêtres appelaient une belle commère. Sa beauté, qui tenait de celle d'une superbe fille d'auberge, mais agrandie et nourrie, la faisait ressembler, noblesse impériale à part , à mademoiselle Georges dans son beau temps. Flore avait ces beaux bras ronds éclatants , cette plénitude de formes , cette pulpe satinée , ces contours attrayants , mais moins sévères que ceux de l'actrice. L'expression de Flore était la tendresse et la douceur. Son regard ne demandait pas le respect comme celui de la plus

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belle Agrippiiioqui, tlepuis celle do Racine, ait roulé les planches du Théâtre Français, il invitait à la grosse joie.

En 1816, la Rabouilleuse vit Maxence Gilet, et s'éprit de lui à la première vue. Elle reçut à travers le cœur cette flèche mythologique, admirable expression d'un effet naturel, que les Grecs devaient ainsi représenter , eux qui ne concevaient point l'amour chevaleresque, idéal et mélancolique, enfanté par le Christianisme .Flore était alors trop belle pour que Max dédaignât cette conquête. La Rabouilleuse connut donc, à vingt-huit ans, le véritable amour, l'amour idolâtre, infini, cet amour qui comporte toutes les manières d'aimer, celle de Gulnare et celle deMédora. Dès que l'officier sans fortune apprit la situation respective de Flore et de Jean- Jacques Rouget, il vit mieux qu'une amourette dans une liaison avecla Rabouilleuse. Aussi,

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pour mieux assurer son avenir, ne demandat-il pas mieux que de loger chez îlougel , en reconnaissant la débile nature de ce garçon.

La passion de Flore influa nécessairement sur la vie et sur l'intérieur de Jean-Jacques. Pendant un mois, le célibataire, devenu craintif outre mesure, vit, terrible, morne etmaussade, le visage si riant et si amicalde Flore. Il subit les éclats d'une mauvaise humeur calculée, absolument comme un homme marié dont l'épouse médite une infidéUté. Quand, au milieu des plus cruelles rebuffades , le pau-» vre garçon s'enhardit à demander à Flore la cause de ce changement , elle eut dans le regard des flammes chargées de haine, et dans la voix des tons agressifs et méprisants, que le pauvre Jean-Jacques n'avait jamais entendus ni reçus.

— Parbleu , dit-elle , vous n'avez ni cœur ni âme. Voilà seize ans que je donne ici ma jeunesse, et je ne m'étais pas aperçu que vous avez une pierre, là !.. fit-elle en se frap^

pant le cœur. Depuis deux mois, vous voyez venir ici ce brave commandant , une victime des Bourbons, qui était fait pour être général , et qu'est dans la débijie , acculé dans un trou de pays, où la fortune n'a pas de quoi se promener. Il est obligé de rester sur une chaise toute une journée à la Municipalité , pour gagner... quoi?... six cents misérables francs , la belle poussée ! Et vous, qu'avez six cent cinquante-neuf mille livres déplacées, soixante mille f;:ancs de rentes, et qui, grâces à moi, ne dépensez pas plus de mille écus par an, tout compris, même mes jupes, enfin tout ; vous ne pensez pas à lui offrir un logis ici, où tout le deuxième est vide ! Vous aimez mieux que les souris et les rats y dansent plutôt que d'y mettre un humain, enfin un garçon que votre père a toujours pris pour son fils ! . .Voulez- voussavoir ce que vous êtes ? Je vais vous le dire : vous êtes un fratricide! Après cela , j e sais bien pourquoi î Vous avez vu que je lui portais intérêt , et ça vous chicane!

Quoique vous paraissiez bête, vous avez plus de malice que les plus malicieux dans ce que vous êtes... Eh! bien, oui, je lui porte intérêt , et un vif encore. . .

— Mais, Flore...

— Oh! il n'y a pas de mais Flore qui tienne. Ah! vous pouvez bien en chercher une autre Flore (si vous en trouvez une !) car, je veux que ce verre de vin me serve de poison si je ne laisse pas là votre baraque de maison. Je ne vous aurai, Dieu merci, rien coûté pendant les douze ans que j'y suis restée , et vous aurez eu de l'agrément à bon marché. Partout ailleurs, j'aurais bien gagné ma vie à tout faire comme ici : savonner, repasser, veiller auxlessives, aller aumarché, faire la cuisine, prendre vos intérêts en toutes choses, m'exterminer du matin au soir... Eh ! bien, voilà ma récompense...

— Mais, Flore...

— Oui , Flore , vous en aurez des Flore, à cinquante et un ans que vous avez, et que vous vous portez très mal, et que vous baissez que c'en est effrayant, je le sais bien ! Puis, avec ça, que vous n êtes pas amusant. ..

— Mais, Flore...

— Laissez-moi tranquille...

Elle sortit en fermant la porte avec une violence qui fit retentir la maison et parut rébranler sur ses fondements. Jean-Jacques Rouget ouvrit tout doucement la porte et alla plus doucement encore dans la cuisine , où Flore grommelait toujours.

— Mais , Flore , dit ce mouton , voilà la première nouvelle que j'ai de ton désir, comment sais-tu si je le veux ou si je ne le veux pas...

— D'abord, reprit-elle , il y a besoin d'un homme dans la maison.On sait que vous avez des dix , des quinze , des vingt mille francs , et si Ion venait vous voler, on nous assassi-

nerait.Moi, je ne me soucie pas du tout de me réveiller un beau matin , coupée en quatre morceaux, comme on a fait de cette pauvre servante qu'a eu la bêtise de défendre son maître î Eh î bien, si Ton nous voit chez nous un homme brave comme César, et qui ne se mouche pas du pied . . . Max avalerait trois voleurs, le temps de le dire... eh ! bien, je dormirais plus tranquille.On vous dira peut-être des bêtises... que je Taime par ci, que je l'adore par là!... Savez- vous ce que vous direz?... eh! bien, vous répondrez que vous le savez; mais que votre père vous avait recommandé son pauvre Max à son lit de mort. Tout le monde se taira, car les pavés dlssoudun vous diront qu'il lui payait sa pension au collège, ISa! Voilà neuf ans que je mange votre pain. . •

— Flore, Flore...

— Il y en a eu par la ville plus d'un qui m'a fait la cour, da! On. m' offrait des chaînes d'or par ci, des montres par là... Ma petite Flore, si

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lu veux quitter cet imbécile de père Rouget, car voilà ce qu'on me disait de vous. Moi , le quitter? ah ! bien , plus souvent , un innocent comme ça! que qui deviendrait, ai- je toujours répondu. Non, non, où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute...

— Oui , Flore , je n'ai que toi au monde, et je suis trop heureux... Si ça te fait plaisir, mon enfant , eh ! bien, nous aurons ici Maxence Gilet, il mangera avec nous...

— Parbleu ! je Tespère bien.. .

— Là, là, ne te fâches pas...

— Quand il y a pour un , il y a bien pour deux , répondit-elle en riant. Mais si vous êtes gentil, savez-vous ce que vous ferez, mon bichon ? . . . Vous irez vous promener aux environs de la Mairie , à quatre heures , et vous vous arrangerez pour rencontrer monsieur le commandant Gilet que vous inviterez à dhier. S'il fait des façons, vous lui direz que ça me fera plaisir, il est trop galant

pour refuser. Pour lors , entre la poire et le fromage, s'il vous parle de ses malheurs , des pontons, que vous aurez bien Tesprit de le mettre là dessus, vous lui offrirez de demeurer ici. . . S'il trouve quelque chose à redire, soyez tranquille, je saurai bien le déterminer.... En se promenant avec lenteur sur le boulevart Baron, le célibataire réfléchit, autant qu'il le pouvait, a cet événement. S'il se séparait de Flore... (à cette idée il n'y voyait plus clair) quelle autre femme retrouverait-il?... Se marier?... A son âge, il serait épousé pour sa fortune et encore plus cruellement exploité par sa femme légitime que par Flore. D'ailleurs , la pensée d'être privé de cette tendresse, fût-elle illusoire, lui causait une horrible angoisse. Il fut donc pour le commandant Gilet aussi charmant qu'il pouvait l'être. Ainsi que Flore le désirait , l'invitation fut faite devant témoins, afin de ménai^er l'honneur doMaxcncc.

La réconciliation se fit entre Flore et son maître ; mais depuis celte journée, Jean-Jacques aperçut des nuances qui prouvaient un changement complet dans raffectionde la Rabouilleuse. Flore Brazier se plaignit pendant une quinzaine de jours, chez les fournisseurs , au marché , près dès commères avec lesquelles elle bavardait, de la tyrannie de monsieur Rouget, qui s'avisait de prendre son soi-disant frère naturel chez lui. Mais personne ne fut la dupe de cette comédie, et Flore fut regardée comme une créature excessivement fine et retorse.

Le père Rouget se trouva très heureux de rimpatronisation de Max au logis, car il eut une personne qui fut aux petits soins pour lui, mais sans servilité, cependant. Gilet causait, politiquait et se promenait quelquefois avec le père Rouget. Dès que Tofficîer fut installé , Flore ne voulut plus être

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cuîsinftre. La cuisine, dit-elle, lui gâtait les mains. Sur le désir du Grand-Maître de l'Ordre, la Goguette indiqua Tune de ses parentes, une vieille fille dont le maître, un curé, venait de mourir sans lui rien laisser, une excellente cuisinière qui serait dévouée à la vie à la mort à Flore et à Max. D'ailleurs, la Cognette promit à sa parente, au nom de ces deux puissances, une rente de trois cents livres après dix ans de bons et loyaux , discrets et probes services. Agée de soixante ans, la Védie était remarquable par une figure ravagée par la petite vérole et d'une laideur convenable. Après l'entrée en fonctions de la Védie, la Rabouilleuse devint madame Brazier. Elle porta des corsets, elle eut des robes en soie, en belles étoffes de laine et de coton selon les saisons ! Elle eut des collerettes, des fichus fort chers, des bonnets brodés, des gorgerettes de dentelles, se chaussa de brodequins et se main-

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tint dans une élégance et une richesse de mise qui la rajeunit. Elle fut comme un diamant brut , taillé , monté par le bijoutier pour^ valoir tout son prix. Elle voulait faire honneur à Max. A la fin de la première année, en 1817, elle fit venir de Bourges un cheval , dit anglais , pour le pauvre commandant ennuyé de se promener à pied. Max avait raccolé, dans les environs , un ancien lancier de la Garde impériale, un Polonais, nommé Kouski, tombé dans la misère , qui ne demanda pas mieux que d^entrer chez monsieur Rouget en qualité de domestique du commandant. >Max fut l'idole de Kouski , surtout après le duel des trois royalistes. A compter de 1817 , la maison du père Rouget fut donc composée de cinq personnes, dont trois maîtres , et la dépense s'éleva environ à huit mille francs par an.

Au moment où maxlame Bridau revenait

à Issoudun pour, selon l'expression de maître Desroches , sauver une succession si sérieusement compromise , le père Rouget était arrivé par degrés à un état quasivégétatif. D'abord , dès l'impatronisation de Max, mademoiselle Brazier mit la table sur un pied épiscopal. Rouget , jeté dans la voie de la bonne chère , mangea toujours davantage , emporté par les excellenis plats que faisait la Védie. Malgré cette exquise et abondante nourriture, il engraissa peu. De jour en jour, il s'affaissa comme un homme fatigué , par ses digestions peutêtre, et ses yeux se cernèrent fortement. Mais si, pendant ses promenades , des bourgeois l'interrogeaient sur sa santé : — Jamais, disait-il, il ne s'était mieux porté. Comme il avait toujours passé pour être d'une intelligence excessivement bornée , on ne remarqua point la dépression constante de ses facultés. Son amour pour Flore était le seul

sentiment qui le faisait vivre , il n'existait que par elle. Sa faiblesse avec elle n'avait point alors de bornes : il obéissait à un regard, il guettait les mouvements de cette créature, comme un chien guette les moindres gestes de son maître. Enfin, selon l'expression de madame Hochon , à cinquantesept ans, le père Rouget semblait être plus vieux que monsieur Hochon, alors octogénaire.

Sa tl^axuUt ûu bonhomme £axxOi

Chacun imagine, avec raison , que l'appartement de Max était digne de ce charmant garçon. En effet, en six ans, le commandant avait, d'année en année, perfectionné le comfort, embelli les moindres détails de son logement, autant pour lui-même que pour Flore.

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Mais ce n'était que le comfort d'Issoudun : des carreaux mis en couleur, des papiers de tenture assez élégants , des meubles en acajou, des glaces à bordures dorées, des rideaux en mousseline ornés de bandes rouges, un lit à couronne et h rideaux disposés comme les arrangent les tapissiers de province pour une riche mariée, et qui paraît alors le comble de la magnificence ; mais qui se voit dans les vulgaires gravures de modes, et si commun^ que les détaillants de Paris n'en veulent plus pour leurs noces. Il y avait, chose monstrueuse et qui fit causer dans Issoudun, des nattes de jonc dans l'escalier, sans doute pour assourdir le bruit des pas. Aussi, en rentrant au petit jour, Max n'avait-il éveillé personne. Rouget ne soupçonna jamais la complicité de son hôte dans les œuvres nocturnes des Chevaliers de la Désœuvrance.

Vers les huit heures. Flore, vêtue d'une robe de chambre en jolie étoffe de coton a

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mille raies roses, coitfée d'un bonnet de dentelles, les pieds dans des pantouffles fourrées, ouvrit doucement la porte delà chambre de Max ; mais, en le voyant endormi^ elle resta debout devant le lit.

— Il est rentré si tard , dit-elle , à trois heures et demie. Il faut avoir un fier tempérament pour résister à ces amusements- là. Est-il fort, cet amour d'homme?... Qu'auront-ils fait cette nuit?

— Tiens, te voila, ma petite Flore, dit Max en s'éveillant h la manière des militaires accoutumés par les événements de la guerre à trouver leurs idées au complet et leur sangfroid au réveil , quelque subit qu'il soit.

— Tu dors, je m'en vais...

— Non , reste, il y a des choses graves...

— Vous avez fait quelque sottise , cette nuit?...

— Ah ! ouitch!... Il s'agit de nous et de cette vieille bête. Ah! çà, tu ne m'avais jamais

parlé de sa famille... Eh! bien, elle arrive ici , la famille , sans doute pour nous tailler des croupières...

— Ah ! je m'en vais le secouer, dit Flore.

— Mademoiselle Brazier , dit gravement Max, il s'agit de choses trop sérieuses pour y aller à Tétourdie. Envoie moi mon café , je le prendrai dans mon lit , où je vais songer à la conduite que nous devons tenir... Reviens à neuf heures, nous causerons. En attendant, fais comme si tu ne savais rien.

Saisie par cette nouvelle. Flore laissa Max et alla lui préparer son café ; mais, un quartd'heure après, Baruch entra précipitamment, et dit au'Grand-Maître : — Fario cherche sa brouette!...

En cinq minutes , Max fut habillé, descendit, et tout en ayant Tair de flâner, il gagna le bas de la Tour, où il vit un rassemble* ment assez considérable.

— Qu'est-ce? fit Max en perçant la foule et pénétrant jusqu'à l'Espagnol.

Fario, petit homme sec, était d'une laideur comparable à celle d'un grand d'Espagne. Des yeux de feu comme percés avec une vrille ettrè» rapprochés du nez, l'eussent fait passer à Naples pour un jeteur de sorts. Ce petit homme paraissait doux parce qu'il était grave, calme , lent dans ses mouvements. Aussi le nommait-on le bonhomme Fario, Mais son teint couleur de pain d'épice, et sa douceur déguisaient aux ignorants et annonçaient à l'observateur le caractère à demi-mauritain d'un paysan de Grenade que rien n'avait encore fait sortir de son flegme et de sa paresse.

— Etes-vous sûr, lui dit Max après avoir écouté les doléances du marchand de grains, d'avoir amené votre voiture , car il n'y a , Dieu merci , pas de voleurs à Issoudun...

— Elle était là...,

— Si le cheval est resté allelé, ne peut-il pas avoir emmené la voiture...

— Le voila, mon cheval ! dit Fario en montrant sa Ijête harnachée à trente pas de là.

Max alla gravement h l'endroit où se trouvait le cheval afin de pouvoir, en levant les yeux, voir le pied de la Tour, car le rassemblement était au bas. Tout le monde suivit Max , et c'est ce que le drôle voulait.

— Quelqu'un a-t-il mis par distraction une voiture dans ses poches? cria François.

— Allons, fouillez-vous? dit Baruch.

Des éclats de rire partirent de tous côtés.

Fario jura. Chez un Espagnol, des jurons annoncent le dernier degré de la colère.

— Est-elle légère ta voiture? dit Max.

— Légère?... répondit Fario. Si ceux qui rient de moi l'avaient sur les pieds, leur cors ne leur feraient plus mal.

—-Il faut cependant qu'elle le soit dia-

blemeMt , repondit Max en montrant la Tour, car elle a volé sur la butte.

A ces mots, tous les yeux se levèrent, et il y eut en un instant comme une émeute au marché. Chacun se montrait cette voiture fée. Toutes les langues étaient en mouvement.

— Le diable protège les aubergistes qui se damnent tous , dit le fils Goddet au marchand stupéfait, il a voulu l'apprendre à ne- pas laisser traîner de charrettes dans les rues, au lieu de les remiser à l'auberge.

A cette apostrophe, des huées partirent de la foule, car Fario passait pour avare.

—Allons, mon brave homme, dit Max, il ne faut pas perdre courage. Nous allons monter à la Tour, pour savoir comment ta brouette est venue la. Nom d'un canon, nous te donnerons un coup demain. Viens-tu, Baruch? — Toi, dit- il, à François en lui parlant

dans l'oreille , lais ranger le monde et qu'il n'y ait personne au bas de la butte quand tu nous y verras.

Fario, Max , Baruch et trois autres Chevaliers montèrent à la Tour. Pendant cet te ascension assez périlleuse, Max constatait avec Fario qu'il n'existait ni dégâts, ni traces qui indiquassent le passage de la charrette. Aussi Fario croyait-il à quelque sortilège, il avait la tête perdue . Arrivés tous au sommet, en y examinant les choses, le fait parut sérieusement impossible.

— Comment que j'allons la descendre?...

dit l'Espagnol dont les petits yeux noirs exprimaient pour la première fois l'épouvante, et dont la figure jaune et creuse , qui paraissait ne devoir jamais changer de couleur, pâlit.

— Comment, dit Max, mais cela ne me paraît pas difficile...

Et, profitant de la stupéfaction dumar*

chand, il mania de ses bras robustes la charrette par les deux brancards, de manière à la lancer ; puis, au moment où elle devait lui échapper , il cria d'une voix tonnante : — Gare là dessous!...

Mais il ne pouvait y avoir aucun inconvénient : le rassemblement , averti par Baruch et pris de curiosité , s'était retiré sur la place à la distance nécessaire pour voir ce qui se passerait sur la butte. La charrette se brisa delà manière la plus pittoresque en un nombre infini de morceaux.

— La voilà descendue , dit Baruch.

— Ah ! brigands , ah ! canailles , s'écria Fario , c'est peut-être vous autres qui Tavez montée ici...

Max, Baruch et leurs trois compagnons se mirent à rire des injures de l'Espagnol.

—On a voulu te rendre service, dit froidement Max, j'ai failli , en manœuvrant ta damnée charrette, être emporté avec elle, et voilà

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Lonimont tu nous remercies?... De quel pays es-tu doue?...

— Je suis d'un pays où Ton ne pardonne pas , répliqua Fario qui tremblait de rage. Ma charrette vous servira de cabriolet pour aller au diable !... à moins, ditil en devenant doux comme un mouton, que vous ne vouliez me la remplacer par une neuve ?

— Parlons de cela, dit Max en descendant.

Quand ilsTurent au bas de la Tour et en rejoignant les premiers groupes de rieurs, Max prit Fario par un bouton de sa veste et lui dit : — Oui , mon brave père Fario, je te ferai cadeau d'une magnifique charrette , si tu veux me donner deux cent cinquante francs; mais je ne garantis pas qu'elle sera, comme celle-ci, faite aux tours.

Cette dernière plaisanterie trouva Fario

froid comme s'il s\igissait de conclure im marché.

— Dame! répliqua- t-il, vous me donneriez de quoi me remplacer ma pauvre charrette, que vous n'auriez jamais mieux employé Targent du père Rouget.

Max pâlit, il leva son redoutable poing sur Tario; mais Baruch, qui savait qu'un pareil coup ne frapperait pas seulement sur l'Espagnol, enleva Fario comme une plume et dit tout bas à Max : — Ne vas pas faire de bêtises !

Le commandant, rappelé à l'ordre, se mita rire et répondit à Fario : — Si je t'ai, par mégarde, fracassé ta charrette, tu essayes de me calomnier, nous sommes quittes...

— Pas coreî dit en murmurant Fario.

Mais je suis bien aise de savoir ce que valait ma charrette !

— Ah! Max, tu trouves à qui parler? dit

un témoin de celte sccnc qui n'appartenait pas h l'Ordre de la Désœuvrance.

— Adieu, monsieur Gilet, je ne vous remercie pas encore de votre coup de main , fit le marchand de grains en enfourchant son cheval et disparaissant au milieu d'un hourra.

— On vous gardera le fer des cercles!..* lui cria un charron venu pour contempler l'effet de cette chute.

Un des limons s'était planté droit comme un arbre. Max restait pâle et pensif, atteint au co^r par la phrase de l'Espagnol. On parla pendant cinq jours à Issoudun de lacharrelte à Fario. Elleétait destinée à voyager, comme dit le fils Goddet, car elle fit le tour du Berry-oii l'on se raconta les plaisanteries de Max et de Baruch. Ainsi, ce qui fut le plus sensible à l'Espagnol, il était encore huit jours après l'événement, la fable de trois Départements, et le sujet de toutes

les disettes. Mais Maxetla Rabouilleuse, à propos des terribles réponses du vindicatif Espagnol , furent aussi le sujet de mille commentaires qu'on se disait à l'oreille dans Issoudun, tout haut à Bourges, à Vatan, à Vierzon et à Châteauroux. Maxence Gilet connaissait assez le pays pour deviner combien ces propos devaient être envenimés.

— On ne pourra pas les empêcher de causer,

pensait-il. Ah! j'ai fait là un mauvais coup.

— Hé ! bien , Max , lui dit François en lui prenant le bras, ils arrivent ce soir..,

— Qui?...

— Les Bridau ! Ma grand'mère vient de recevoir une lettre de sa filleule.

— Ecoute, mon petit, lui dit Max à l'oreille, j'ai réfléchi profondément à cette affaire. Flore ni moi, nous ne devons pas paraître en vouloir aux Bridau. Si les héritiers quittent Issoudun ,c'est vous autres les Hochon

44 XES J)EUX FRÈRES.

qui devez les renvoyer. Examine bien ces Parisiens, et quand je les aurai loisés, demain chez la Cognette, nous verrons ce que nous pourrons leur faire et comment les mettre mal avec ton grand-père?...

— L'Espagnol a trouvé le défaut de la cuirasse à Max, dit Baruch à son cousin François en rentrant chez monsieur Hochon et regardant leur ami qui rentrait chez lui.

• Pendant que Max faisait son coup, Flore^^ malgré les recommandations de son ami , n'avait pu contenir sa colère. Sans savoir siv.elle servait ou dérangeait les plans de son ami, elle éclatait contre le pauvre célibataire. Quand Jean -Jacques encourait la colère de sa bonne , on lui supprimait tout d'un coup les soins et les chatteries vulgaires qui faisaient sa joie. Enfin, Flore mettait son maître en pénitence.

Ainsi , plus de ces petits mots d'affection dont elle ornait la conversation avec

des tonalités différentes et des regards plus ou moins tendres : — mon petit chat,

— mon gros bichon , — mon bibi , — mon chou, — mon rat, etc.. Un vous, sec et froid, ironiquement respectueux , entrait alors dans le cœur du malheureux garçon comme unelame de couteau. Ce vous servait de déclaration de guerre. Puis, au lieu d'assister au lever du bon homme, de lui donner ses affaires, de prévoir ses désirs, de le regarder avec cette espèce d'admiration que toutes les femmes savent exprimer, et qui plus elle est grossière , plus elle charme, en lui disant :

— Vous êtes frais comme une rose! — Allons , vous vous portez à merveille. — Que tu es beau, vieux Jean. Enfin au lieu de le régaler pendant son lever, des drôleries et des gaudrioles qui l'amusaient. Flore le laissait s'habiller tout seul. S'il appelait la Rabouilleuse, elle répondait du bas de Pescalier : —Eh ! je ne puis pas tout faire a la fois, veiller

à votre déjeûner, et vous servir dans votre chambre. N'êtes-vous pas assez grand garçon pour vous habiller tout seul.

— Mon Dieu ! que lui ai-je fait? se demanda le vieillard en recevant une de ces rebuffades au moment où il demanda de l'eau pour se faire la barbe.

— Védie, montez de l'eau chaude à monsieur , cria Flore.

— Védie ?... fit le bonhomme hébété par l'appréhension de la colère qui pesait sur lui, Védie, qu'a donc madame ce matin?

Flore Brazier se faisait appeler madame par son maître, par Védie, par Kouski et par Max.

— Elle aurait, à ce qu'il paraît , appris quelque chose de vous qui ne serait pas beau , répondit Védie en prenant un air profondément affecté. Vous avez tort, monsieur. Tenez, je ne suis qu'une pauvre servante 5 et vous pouvez me dire que je n'ai

que faire de fourrer le nez dans vos affaires; mais vous chercheriez parmi toutes les femmes de la terre, comme ce roi de FEcri** ture Sainte, vous ne trouveriez pas la pareille àmadame. Vous devriez baiser la marque de ses pas par où elle passe... Dame ! si vous lui donnez du chagrin, c'est vous percer le cœur à vous-même ! Enfin elle en avait les larmes aux yeux.

Ve'die laissa le pauvre homme attéré , il tomba sur un fauteuil, regarda dansTespace comme unfoumélancolique, et oublia de faire sa barbe. Ces alternatives de tendresse et de froideur opéraientsurcetêtre faible, qui ne viyaitquepar la fibre amoureuse, les effets morbides produits sur le corps par le passage subit d'une chaleur tropicale à un froid polaire. C'était autant de pleurésies morales qui l'usaient comme autant demaladies. Flore, seule au monde , pouvait agir ainsi sur lui; car, uniquement pour elle, il était aussi bon qu'il était niais.

— Hé! bien, vous n'avez pas fait votre barbe? dit-elle en se montrant sur la porte.

Elle causa le plus violent sursaut au père Rouget qui, de pâle et défait , devint rouge pour un moment , sans oser se plaindre de cet assaut.

— Votre déjeûner vous attend ! Mais vous pouvez bien descendre en robe de chambre et en pantoufles, allez ! . . . Vous déjeûnerez seul.

Et, sans attendre de réponse, elle disparut. Laisser le bonhomme déjeûner seul , était celle de ses pénitences qui lui causait le plus de chagrin : il aimait a*causer en mangeant. En arrivant au bas de F escalier, Rouget fut pris par une quinte , car l'émotion avait réveillé son catharre.

— Tousse! tousse! dit Flore dans la cuisine.Pardè,il est assez fort. S'il tousse jamais son âme, celui-là! ce ne sera qu'après nous...

Telles étaient les aménités que lui adressait la Rabouilleuse en ses moments de colère. Le }>auvre homme s'assil dans une pro-

LES DKUX FRÈRES. 4&

lomlc tristesse, au milieu de la salle, au coin de la table, et regarda ses vieux meubles , ses vieux tableaux, d'un air désole.

— Vous auriez bien pu mettre une cravatte, dit Flore en entrant. Croyez-vous que c'est agréable à voir un cou comme le vôtre, il est plus rouge, plus ridé que celui d'un dindon ?

— • Mais que vous ai-je fait? demanda-til en levant ses gros yeux vert-clair, pleins de larmes, vers Flore en affrontant sa mine froide.

— Ce que vous avez fait?... dit-elle. Vous ne le savez pas! En voilà un hypocrite?... Votre sœur Agathe , qui est votre sœur comme je suis celle de la Tour d'Issoudun, à entendre votre père , et qui ne vous est de rien du tout , arrive de Paris avec son fils, ce méchant peintre de deux sous , et viennent vous voir...

— Ma sœur et mes neveux [viennent à Issoudun?,., dit-il tout stupéfait.

— rOui, jouez l'étoiuié , pour me faire croire que vous ne leur avez pas écrit de venir! Stemalicecousuedefilblanc.Soyeztranquille, nous ne troublerons point vos Parisiens, car, n'ayant qu'ils n'aient mis les pieds ici, les nôtres n'y feront plus de poussière. Max et moi nous serons partis pour ne jamais revenir! Quant à votre testament, je le déchirerai en quatre morceaux à votre nez et à votre barbe, entendez-vous... Vous laisserez votre bien à votre famille, puisque nous ne sommes pas votre famille. Après, vous verrez si vous serez aimé pour vous-même par des gens qui ne vous ont pas vu depuis trente ans, qui ne vous ont même jamais vu ! C'est pas votre sœur (Jui me remplacera ! Une dévote à trente-six carats.'

— N'est-ce que cela, ma petite Flore , dit le vieillard , je ne recevrai ni ma sœur , ni mes neveux... Je te jure que voilà la première nouvelle que j'ai de leur arrivée, et

LES DEUX FUÉRE3. 51

c'est un coup de madame Hochon , la vieille dévote...

Max, qui put entendre la réponse du père Rouget , se montra tout-à-coup en disant d^un ton de maître : — Qu'y a-t-il ?. . .

— Mon bon Max, reprit le vieillard heureux| d'acheter la protection du soldat, qui par une convention faite avec Flore prenait toujours le parti de Rouget, je jure par ce qu'il y a de plus sacré , que je viens d'apprendre la nouvelle. Je n'ai jamais écrit à ma sœur : mon père m'a fait promettre de ne lui rien laisser de mon bien, de le donner plutôt à l'église... Enfin, je ne recevrai ni ma sœur Agathe, ni ses fils...

— Votre père avait tort, mon cher Jean- Jacques, et madame a bien plus tort encore, répondit Max. Votre père avait ses raisons , il é§t mort, sa haine doit mourir avec lui.. Votre sœur est votre sœur, vos neveux sont vos neveux. Vous vous devez à vous-même

52 LES DEUX FRKRES.

(le les bien accueillir et h nous aussi. Que

(lirait-on tTans Issoudun ?. . . S tonnerre ,

j'en ai assez sur le dos, il ne manquerait plus que de m'entendre dire que nous vous séquestrons , que vous n'êtes pas libre , que nous vous avons anim(3s contre vos liéri-v tiers, que nous captons votre succession... Que le diable m'emporte ! si je ne déserte pas le camp , à la seconde calomnie. Et c'est assez d'une! Déjeûnons?

Flore, redevenue douce comme une hermine, aida la Védie à mettre le couvert. Le père Rouget, plein d'admiration pour Max, le pritpar les mains, l'emmena dans Fembrasure d'une des croisées et là lui dit à voix basse : — Ah ! Max, j'aurais un rds, je ne l'aimerais pas autant que je t'aime. Et Flore avait raison : avons deux, vous êtes ma famille... Tu as de l'honneur, Max, et tout ce que tu viens de dire est bien peniBé.

— Vous devez fêter votre sœur et votre neven , mais ne rien changer a vos dispositions. Vous satisferez ainsi votre père et le monde...

— Eh l bien , mes amours , s'écria Flore d'un ton gai, le sahnis va se refroidir. Tiens, mon. vieux rat, voila uneaiîe, dit-elle en souriant à Jean Jacques-Rouget.

A ce mot , la figure chevaline du bonhomme perdit ses teintes cadavéreuses, il eut sur ses lèvres pendantes, un sourire de thériaki; mais la toux le reprit, car le bonheur de rentrer en grâce lui donnait une émotion aussi violente que celle d'être en pénitence. Flore se leva, saisit le petit chille de cachemire qu'elle avait sur les épaules, ie mit en cravate au cou du vieillard et lui dit: — C'est bête de se faire du mal comme ça, pour des riens. Tenez, vieil imbécille! ça vous fera du bien, c'était sur mon cœur...

54 LES T)Kl\ FRERES.

— Quelle bonne créature , dit Rouget à Max pendant que Flore alla chercher un bonnet de velours noir pour en couvrir la tête presque chauve du célibataire.

— Aussi bonne que belle, répondit Max, mais elle est vive, comme tous ceux qui ont le cœur sur la main.

Peut-être blamera-t-on la crudité de cette peinture, et trouver a-t-on les éclats du caractère de la Rabouilleuse empreints de ce \rai qui doit être laissé dans l'ombre par l'artiste? Hé ! bien, cette scène, cent fois recommencée avec d'épouvantables variantes, est, dans sa forme grossière et dans son horrible véracité, le type de celle que jouent toutes les femmes, à quelque bâton de l'échelle sociale qu'elles soient perchées, quand un intérêt quelconque les a diverties de leur ligne d'obéissance et qu'elles ont saisi le pouvoir. Comme chez les grands politiques , à leurs yeux la Cm légitima tous les moyeu s. Entre

Flore Brazier et la duchesse, entre la duchesse etla plus riche bourgeoise, entre la bourgeoise et la femme la plus splendidement entretenue, il n'y a de différences que celles dues à l'éducation qu'elles ont reçue et aux milieux où elles vivent. Les bouderies de la grande dame remplacent les violences de la Rabouilleuse. A tout étage, les amères plaisanteries, des moqueries spirituelles, un froid dédain obtiennent les mêmes résultats que les propos populaciers de cette madame Everard dlssoudun.

Max se mit à raconter si drôlement l'histoire de Fario, qu'il fit rire le bonhomme. Védie et Kouski, yenus pour entendre ce récit, éclatèrent dans le couloir. Quant à Flore , elle fut prise du fou-rire. Après le déjeûner, pendant que Jean-Jacques lisait les journaux , car on s'était abonné au Constitutionnel et à la Pandore, Max emmena Flore chez lui.

5G LES DEUX FRKRES.

— Es-lti sûre que , depuis qu'il l'a instituée son héritière, il n'a pas fait quelqu'autie testament ?

— 11 n'a pas de quoi écrire, répondit-elle. • Uî — Il a pu en dicter un à quelque notaire, fit Max. S'il ne l'a pas fait , il faut prévoir ce cas-là. Donc, accueillons à merveille les Bridau, mais tachons de réaliser, et promptement, tousles placements hypothécaires. Nos notaires ne demanderont pas mieux que de faire des transports : ils y trouvent à boire et à manger. Les rentes montent tous les jours, on va conquérir l'Espagne , et délivrer Ferdinand Vil de ses Cortès, ainsi, l'année pro. chaine, les rentes dépasseront peut-être le pair. C est donc une bonne affaire que de mettre les sept cent cinquante mille francs du bon homme sur le grand livre à 89 !... Seulement essaye de les faire mettre en ton nom. Ce sera toujours cela de sauvé!

— Une fameuse idée, dit Flgre.

LES DEUX FUERES. 57

— Et, comme on aura cinquante mille francs de rentes, pour huit cent quatre-vingt-dix mille francs, il faudrait lui faire emprunter cent quarante mille francs pour deux ans, à rendre par moitié. En deux ans, nous toucherons cent mille francs de Paris, et quatrevingt-dix ici, nous ne risquons donc rien.

— Sans toi , mon beau Max , que serionsnous devenus? dit-elle.

— Oh ! demain soir chez la Cognette , après avoir vu les Parisiens, je trouverai les moyens de les faire congédier par les Hochon, eux-mêmes.

— As-tu de l'esprit, mon ange? Tiens, tu es un amour d'homme.

iF^ tinq j^ot\)mi

La place Saint-Jean est située au milieu d'une rue appelée Grande Narette dans sa partie supérieure, et Petite Na"rette dans l'inférieure. En Berry, le mot Narette exprime la mémo situation de terrain que le mot génois

salua , c'cst-à-dirc une rue en pente roide. La Nareite est très rapide de la place Saint- Jean à la porte Vilatte. La maison du vieux monsieur Hochon est en l'ace de celle où demeurait Jean- Jacques Rouget. Souvent, on voyait par celle des fenêtres de la salle où se tenait madame Hochon, ce qui se passait chez le père Rouget , et vice versa , quand les rideaux étaient tirés ou que les portes restaient ouvertes. La maison de monsieur Hochon ressemble tant à celle de Rouget , que ces deux édifices furent sans doute bâtis par le même architecte. Hochon, jadis Receveur des Tailles à Selles en Berry , né d'ailleurs à Issoiidun , était revenu s'y marier avec la sœur du Subdélégué , le galant Lousteau , en échangeant sa place de Selles contre la recette d'Issoudun. Déjà retiré dés affaires en 1786, il évita les orages de la Révolution, aux principes de laquelle il adhéra d'ailleurs pleinement,

comme tous les honnêtes gens qui hurlent avec les vainqueurs... Monsieur Hochon ne volait pas sa réputation de grand avare. Mais ne serait-ce pas s'exposer à des redites que de le peindre. Un des traits d'avarice.qui le rendirent célèbre, suffira sans doute pour vous expliquer monsieur Hochon tout entier.

Lors du mariage de sa fille , alors morte, et qui épousait un Borniche, il , fallut donner à dîner à la famille Borniche. Le prétendu qui devait hériter d'une grande fortune, mourut de chagrin d'avoir fait de mauvaises affaires, et surtout du refus de ses père et mère qui ne voulurent pas l'aider. Ces vieux Borniche vivaient encore en ce moment, heureux d'avoir vu monsieur Hochon se chargeant de la tutelle, h cause de la dot de sa fille qu'il se fit fort de sauver. Le jour de la signature du contrat, les grands parents des deux familles étaient réunis dans la salle, les Ho-

chon d'un côté, les Bomiche de Taulre, tous endimanchés. Au milieu de lalecture du contrat que faisait gravement le jeune notaire Héron , la cuisinière entre et demande à monsieur Hochon de la ficelle pour ficeler un dinde, partie essentielle du repas. L'ancien Receveur des Tailles tire du fond de la poche de sa redingote un bout de ficelle qui sans doute avait déjà servi à quelque paquet, il le donne; mais avant que la servante ait atteint la porte, il lui cria : — Gritte, tu me le rendras!...

Gritte est en Berry Tabréviation usitée de Marguerite.

Vous comprenez dès lors et monsieur Hochon et la plaisajiterie faite par la ville sur cette famille composée du père, de la mère et de trois enfants : les cinq Hochon !

D'année en année, le vieil Hochon était devenu plus vétilleux, plus soigneux , et il avait en ce moment quatre-vingt-cinq ans! Il ap^ar-

lES DEUX FllÉRES. 63

tenait à ce genre d'hommes qui se baissent au milieu d'une rue , par une conversation animée, qui ramassent une épingle en disant : — Voilà la journée d'une femme ! et qui piquent l'épingle au parement de leur manche. 11 se plaignait très bien de la mauvaise fabrication des draps modernes en faisant observer que sa redingote ne lui avait duré que dix ans. Grand, sec, maigre, à teint jaune, parlant peu, lisant peu, ne se fatiguant point , observateur des formes comme un Oriental , il maintenait au logis un régime d'une grande sobriété , mesurant * le boire et le manger à sa famille, d'ailleurs assez nombreuse, et composée de sa femme, née Lousteau, de son petit -fils Baruch et de sa sœur Adolphine , héritiers des vieux Borniche, enfin de son autre petit-fils François Hochon.

Hochon, son fils aîné, pris en 1813 par cette réquisition d'enfants defamille échappés

Ôl* LES DEUX ï^nÉRÉS.

à la conscription et appelée les gardes d'honneur, avait péri au combat d'Hanau. Cet héritier présomptif avait épousé de très bonne heure une femme riche , afm de ne pas être repris par une conscription quelconque; mais alors il mangea toute sa fortune en prévoyant sa fm. Sa femme, qui suivit de loin Farmée française, mourut à Strasbourg en 1814, y laissant des dettes que le vieil Hochon ne paya point.

On pouvait donc toujours^ dire les cinq Hochon, puisque cette maison se composait encore de trois petits enfants et des deux grands parents. Aussi la plaisanterie duraitelle toujours, *car aucune plaisanterie ne vieillit en province. Grilte, alors âgée de soixante ans, suffisait à tout.

La maison, quoique vaste, avait peu de mobilier. Néanmoins on pouvait très bien loger Joseph et madame Bridau dans deux chambres au deuxième étase. Le vieil Hochon se

repentit alors d'y avoir conservé deux lits accompagnés cbacim d'un vieux fauteuil en bois naturel et garnis en tapisserie, d'une table en noyer sur laquelle figurait un pot à eau du genre dit Gueulard dans sa cuvette bordée de bleu. Le vieillard mettait sa récolte de pommes et de poires d'hiver, de nèfles et de coings^ sur de la paille dans ces deux chambres où dansaient les rats et les souris ; aussi exhalaient-elles une odeur de fruit ! Madame Hochon y fit tout nettoyer. Le papier décollé par places fut recollé au moyen de pains à cacheter. Elle orna les fenêtres de petits rideaux qu'elle tailla dans de vieux fourreaux de mousseline à elle. Puis, sur le refus de son mari d'acheter de petits tapis en lisière, elle domia sadescentede lit à sa petite Agathe , en disant de cette mère de quarante-sept ans sonnés : pauvre petite ! Madame Hochon emprunta deux tables de nuit aux Borniche, et loua très au-

dacieuscment chez un fripier, le voisin de la Cognette, deux vieilles commodes à poignées de cuivre. Elle conservait deuxpaires de flambeaux en bois précieux, tournés par son propre père qui avait la manie du tour. De 1770 à 1780, ce fut un touchez les gens riches d'apprendre un métier, et monsieur Lousteau le père, ancien premier Commis des Aides fut tourneur , comme Louis XVI fut serrurier. Ces flambeaux avaient pour garnitures des cercles en racines de rosier , de pêcher, d'abricotier. Madame Ho-

chon risqua ces précieuses reliques !

Ces préparatifs et ce sacrifice redoublèrent la gravité de monsieur Hochon qui ne croyait pas encore à l'arrivée j des Bridau.

Le matin même de cette journée iflustrée par le tour fait à Fario. madame Hochon , dit après le déjeûner à son mari : — J'espère, Hochon , que vous recevrez comme il faut madame Bridau, ma fdleule. Puis, nprès»

s'être assurée que ses petils-enfanls étaient partis, elle ajouta : — Je suis maîtresse de mon bien, ne me contraignez pas à dédommager Agathe dans mon testament de quelque mauvais accueil.

— Croyez-vous, madame, répondit Hochon d'une voix douce, qu'à mon âge , je ne connaisse pas la civilité puérile et honnête...

— Vous savez bien ce que je veux dire, vieux sournois. Soyez aimable pour nos hôtes, et souvenez-vous combien j'aime Agathe....

' — Vous aimiez aussi Maxence Gilet, qui va dévorer une succession due à votre chère Agathe ! . . . Ah l vous avez réchauffé là un serpent dans votre sein ; mais après tout , l'argent des Rouget devait appartenir à un Lousteau quelconque.

Après cette allusion à la naissance présumée d'Agathe et de Max , Hochon voulut

6S LES DEUX FRrRES.

sortir ; mais lu vieille madame Hochon , femme encore droite et sèche, coiffée d'un bonnet rond à coques eî poudrée, ayant une jupe de taffetas gorge de pigeon, h manches justes, et les pieds dans des mules, posa sa tabatière sur sa petite table , et dit : — Eu vérité, comment un homme d'esprit comme vous, monsieur Hochon, peut-il répéter des niaiseries qui malheureusement ont coûté le repos à ma pauvre amie et la fortune de son père à ma pauvre fdieule ? Max Gilet n'est pas le fds de mon frère à qui j'ai bien conseillé dans le temps d'épargner ses écus. Enfin vous savez aussi bien que moi que madame Rouget était la vertu même... .

— Et la fille est di^ne de la mère , car elle me paraît bien bête. Après avoir perdu toute sa fortune, elle a si bien élevé ses enfants, qu'en voilà un en prison, sous le coup

d'un procès criminel à la Cour des Pairs, pour le fait d'une conspiration à la Berton. Quant à Faut re , il est clans une situation pire , il est peintre !... Si vos protégés restent ici jusqu'à ce qu'ils aient dépêtré cet imbécile de Rouget des griffes de la Rabouilleuse et de Gilet , nous mangerons plus d'un minot de sel avec eux.

— Assez , monsieur Hochon , souhaitez qu'ils en tirent pied ou aile...

Monsieur Hochon prit son chapeau, sa canne à pomme d'ivoire , et sortit pétrifié par celte terrible phrase, car il ne croyait pas à tant de résolution chez sa femme. Madame Hochon, elle, prit son livre de prières pour lire l'Ordinaire de la Messe, car son grand âge l'empêchait d'aller tous les jours à l'église : elle avait de la peine à s'y rendre les dimanches et les jours fériés. Depuis qu'elle avait reçu la réponse d'Agathe , elle ajou-

70 LES DEUX VUKKES.

tait à ses prières habituelles une prière pour supplier Dieu de dessiller les yeux à Jean- Jacques Rouget, de bénir Agathe et de faire réussir l'entreprise à laquelle elle l'avait poussée. En se cachant de ses deux petits enfants à qui elle reprochait d'être des parpaillots, elle avait prié le curé de dire pour ce succès , des messes pendant une neuvaine accomplie par sa petite-fille Adolphine Borniche , qui disait les prières par procuration. Adolphine , alors âgée de dix-huit ans, et qui, depuis sept ans, travaillait aux côtés de sa grand'mère dans cette froide maison à mœurs méthodiques et monotones, fit d'autant plus volontiers la neuvaine qu'elle souhaitait inspirer quelque sentiment à Joseph Bridau , cet artiste incompris par monsieur Hochon, et auquel elle prenait le plus vif intérêt à cause des monstruosités que son grand-père prêtait à ce jeune Parisien, Les vieillards,

LES DKUX FRERES. . 71

les gens sages , la léte de la ville, les pores de femille approuvaient d'ailleurs la conduite de madame Hochon ; et leurs vœux en faveur de sa filleule et de ses enfants , étaient d'accord avec le mépris secret que leur inspirait depuis longtemps la conduite de Maxencë Gilet. Ainsi la nouvelle de l'arrivée de la sœur et du neveu du père Rouget produisit deux partis dans Issoudun : celui de la haute et vieille bourgeoisie qui devait se contenter de faire des vœux et de regarder les événements sans y aider ; celui des Chevaliers de la Désœuvrance et des partisans de Max qui malheureusement étaient capables de commettre bien des ma-< lices à rencontre des Parisiens.

Ce jour-là donc, Agathe et Joseph débarquèrent sur la place Misère , au bureau des Messageries, à trois heures. Quoique fatiguée, madame Bridau se sentit rajeunie à Faspect de son pays natal où elle reprenait

72 I.ES DKIX 1 FU>Ri:S.

à chaque pas ses souvenirs et ses impressions de jeunesse. Dans les conditions où se trouvait alors la ville d'issoudun, Tarrivëe des Parisiens fut sue dans toute la ville à la fois, en dix minutes. Madame Hochon alla sur le pas de sa porte pour recevoir sa filleule et Tembrassa comme si c'eût été sa fdle. Après avoir parcouru pendant soixante-douze ans une carrière h la fois vide et monotone où , en se retournant , elle comptait les cercueils de ses trois enfants, morts tous malheureux, elle s'était fait une sorte de maternité factice pour une jeune personne qu'elle avait eue, selon son expression, dans ses poches pendant seize ans. Dans les ténèbres de la province, elle avait caressé cette vieille amitié, cette enfance et ses souvenirs, comme si Agathe eût été présente. Aussi s'était-elle passionnée pour les intérêts desBridau. Agathe fut menée en triomphe dana la salle où le digne

LES DEUX FIIKIIES. 73

monsieur Hochon resta froid comme un four miné.

— Voilà monsieur Hochon, comment le tronves-lu ? dit la marraine à sa filleule.

— Mais absolument comme quand je l'ai quitté^ dit la Parisienne. /

— Ah ! Ton voit que vous venez de Paris, vous êtes complimenteuse, fit le vieillard.

Les présentations eurent lieu , celle du petit Baruch Borniche , grand jeune homme de vingt-deux ans , celle du petit François Hochon âgé de vingt-quatre ans, et celle de la petite Adolphine qui rougissait, ne savait que faire de ses bras et surtout de ses yeux, car elle ne voulait pas avoir l'air de regarder Joseph Bridau curieusement observé par les deux jeunes gens et par le vieux Hochon ,mais à des points de vue différents. L'avare se disait : — Il sort de l'hôpital, il doit avoir faim comme un convalescent. Les deux jeunes gens se disaient : — Quel

brigand , quelle tête ! il nous donnera du fil à retordre.

— Voilà mon fils le peintre, mon bon Joseph ! dit enfin Agathe en montrant l'artiste.

Il y eut dans Faccent du mot bo?î un effort où se révélait tout le cœur d'Agathe qui pensait à la prison du Luxembourg.

-- Il a Fair malade , s'écria madame Rochon, il ne te ressembla pas...

— Non , madame , reprit Joseph avec la brutale naïveté de l'artiste, je ressemble à mon père, et en laid, encore !

Madame Rochon serra la main d'Agathe qu'elle tenait et lui jeta un regard. Ce geste, ce regard voulaient dire : — Ah! je conçois bien, mon enfant, que tu lui préfères ce mauvais sujet de Philippe.

— Je n'ai jamais vu votre père, mon cher enfant , répondit à haute voix madame Rochon , il vous suffit d'être le fils de votre mère pour que je vous aime. D'ailleurs vous

avez du talent , à ce que m'écrivait feu madame Descoings, la seule de la maison qui me donnât de vos nouvelles , dans les derniers temps.

— Du talent! fit Tartiste, pas encore, mais avec le temps et la patience, peut-être pourrai-je gagner à la fois, gloire et fortune.

— En peignant?... dit monsieur Hoclion avec une profonde ironie.

— Allons, Adolphine, dit madame Hochon, va voir au dîner. »

— Ma mère, dit Joseph, je vais faire placer nos malles qui arrivent.

— Hochon , montre les chambres à monsieur Bridau, dit la grand'mère à François.

Comme le dîner se servait à quatre heures et qu'il était trois heures et demie , Baruch alla dans la ville y donner des nouvelles de la famille Bridau , peindre la toilette d'Agathe, et surtout Joseph dont la figure ravagée, maladive , et si caractéri-

sée ressemblait au portrait idéal que l'on se fait d'un brigand. Dans tous les ménages, ce jour-la, Joseph défraya la conversation.

— Il paraît qua la sœur du père Rouget a eu pendant sa grossesse un regard de quelque singe , disait-on, son fils ressemble a un macaque. — Il a une figure de brigand, et des yeux de basilic. — Ondit qu'il est curieux à voir, effrayant. — Tous les artistes à Paris sont comme cela. — Ils sont méchants comme des ânes rouges, et malicieux comme des singes. — C'est même dans leur état. — Je viens de voir monsieur Beaussierqui dit qu'il nevoudiait pas le rencontrer la nuit au coin d'un bois, il l'a vu à la diligence.— Il a dans la figure, des salières comme un cheval et il fait des gestes de fou. — Ce garçon-là paraît être capable de tout , c'est lui qui peut-être est cause que son frère , qui était un grand bel homme, a mal tourne. — La pauvre madame Bridau n'a pas lair d'être heureuse avec lui.

Si nous profitions de o@ qu'il est ici pour faire tirer nos portraits ?

Il résuUxi de ces opinions semées comme par le vent dans la ville, une excessive curiosité. Tous ceux qui avaient le droit d'aU 1er voir les Hochon , se promirent de leur faire visite le soir même pour examiner les Parisiens. L'arrivée de ces deux personnages équivalait dans une ville stagnante comme Issoudun à la solive tombée au milieu des grenouilles.

Après avoir mis les eflels de sa mère et les siens dans les deux chambres en mansarde et les avoir examinées, Joseph observa cette maison silencieuse où les murs , l'escalier , les boiseries étaient sans ornement et distillaient le froid, où il n'y avait en tout que le strict nécessaire, il fut alors saisi de cette brusque transition du poétique Paris à la muette et sèche province. Mais quand, en descendan( , il aperçut monsieur Hochon cou-

pant lui-même pour chacun des tranches cle pain , il comprit pour la première fois de sa vie , Harpagon de Molière.

— Nous aurions mieux fait d'aller à Tauberge, se dit-il en lui-même.

L'aspect du dîner confirma ses appréhensions. Après une soupe dont le bouillon clair annonçait qu'on tenait plus à la quantité qu'à la qualité, on servit iin bouilli triomphalement entouré de persil. Les légumes, mis dans un plat, comptaient dans l'ordonnance du repas. Ce bouilli trônait au milieu de la table, accompagné de trois autresplals : des œufs durs sur de l'oseille placés en face des légumes ; puis une salade tout accommodée à l'huile de noix en face de petits pots de crème où la vanille était remplacée par de l'avoine brûlée, et qui ressemble à la vanille comme le café de chicorée ressemble au Moka. Du beurre et des radis dans deux plateaux aux deux extrémités , des radis noirs et des corni-

chons complétaient ce service qui eut Fapprobation de madame Hochon. La bonne vieille fit un signe de tête en femme heureuse de voir que son mari, pour le premier jour du moins, avait bien fait les choses. Le vieillard répondit par une œillade et un geste facile à traduire : — Voilà les folies que vous me faites faire! . .

Immédiatement après avoir été comme disséqué en tranches semblables à des semelles d'escarpins, le bouilli fut remplacé par trois pigeons. Le vin du crû fut du vin de 1811. Par un conseil de sa grand'mère, Adolphine avait orné de deux bouquets les bouts de la table.

— A la guerre comme à la guerre, pensa l'artiste.

Et il se mit a manger en homme qui avait déjeuné à Vierzon à six heures du matin, d'une exécrable tasse de café. Quand Joseph eut avalé son pain et qu'il en redemanda ,

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monsieur Hochon se leva, prit une clé dans le fond de la poche de sa redingote, ouvrit une armoire derrière lui, brandit lechanteau d'un pain de douze livres, en coupa cérémonieusement une autre rouelle , la fendit en deux , la posa sur une assiette et passa Fassiette à travers la table, au jeune peintre avec le silence et le sang-froid d'un vieux soldat qui se dit au commencement d'une bataille : — Allons, aujourd'hui, je puis être tué. Joseph prit la moi lié de cette rouelle et comprit qu'il ne devait plus redemander de pain. Aucun membre de la famille ne s'étonna de cette scène, si monstrueuse pour Joseph. La conversation allait son train. Agathe apprit que la maison où elle était née, la maison de son père avant qu'il eut hérité de celle des Descoings , avait été achetée par les Borniche, elle voulait la revoir.

— Sans doute, lui dit sa marraine , les Borniche viendront ce soir , nous aurons

LES BEUX FRÈUES. 81

toute la ville qui voudra vous voir , dit-elle à Joseph.

La servante apporta pour dessert le fameux fromage mou de la Touraine et du Berry , fait avec du lait de chèvre, puis des noix et des biscuits inamovibles.

— Allons donc , Gritte , du fruit ? dit madame Hochon.

— Mais madame , n'y en a plus de pourri, répondit Gritte avec naïveté.

Joseph partit d'un éclat de rire comme s'il était dans son atelier avec des camarades, car il comprit tout-à-coup que la précaution de commencer par les fruits attaqués était dégénérée en habitude.

— Bah! nous les mangerons tout de même, répondit-il avec Tentrain de gaîté d'un homme qui prend son parti.

— Mais vas donc , monsieur Hochon?

s'écria la vieille dame.

Monsieur Hochon, très scandalisé du mot

(le Tarlislc , rapporta des pêches de vigne, des poires et des prunes de Sainle-Catlierine.

— Adolphine, va nous cueillir du raisin, dit madame Hochon à sa petite-fille.

Joseph regarda les deux jeunes gens d'un air qui disait : — Est-ce à ce régime-là que vous devez vos figures prospères?... Baruch comprit ce coup-d'œil incisif et se prit à sourire , car son cousin Hochon et lui s'étaient montrés discrets. La vie au logis était assez indifférente à des gens qui soupaient trois fois par semaine chez la Cognette, D'ailleurs avant le dmer , Baruch avait reçu l'avis que le Grand-Maître convoquait l'Ordre au complet à minuit pour le traiter avec magnificence en demandant un coup de main. Ce repas de bien- venue offert à ses hôtes par le vieil Hochon , explique combien les festoyements nocturnes

chez la jCognette, étaient nécessaires k Talimentation de ces deux grands garçons bien endentés qui n'en manquaient pas un.

— Nous prendrons la liqueur au salon , dit madame Hochon en se levant et demandant par un geste le bras de Joseph. En sortant la première, elle put dire au peintre : — Eh ! bien, mon pauvre garçon, ce dîner ne te donnera pas d'indigestion; mais j'ai eu bien de la peine à te l'obtenir. Tu feras carême ici, tu ne mangeras que ce qu^il faut pour vivre, et voilà tout. Ainsi prends la table en patience. . .

La bonhomie de cette excellente vieille qui se faisait ainsi son procès à elje-même, plut à l'artiste.

— J'aurai vécu cinquante ans avec cet homme-là, sans avoir entendu vingt écus bal^ tant dans ma bourse! Oh! s'il ne s'agissait pas de vous sauver une fortune, je ne vous aurais i^Wftais attirés, tamèreet toi, dans ma prison.

— Mais comment vivez-vous encore? dit naïvement e peintre avec sa gaîté.

— Ah ! roiià, reprit-elle. Je prie!...

Joseph eut un léger frisson en entendant

ce mot qui lui grandissait tellement cette vieille femme qu'il se recula de trois pas pour contempler sa figure, il la trouva radieuse , empreinte d'une sérénité si tendre qu'il lui dit: — Je ferai votre portrait!...

— Non , non , dit-elle , je me suis trop ennuyée sur la terre pour vouloir encore y rester en peinture !

En disant gaîment cette triste parole, elle tirait d'une armoire une fiole contenant du cassis, une liqueur de ménage faite par elle. Cette digne vieille avait eu la recette de ces si célèbres religieuses auxquelles on doit le gâteau d'Issoudun , l'une des plus grandes créations de la confiturerie française, et qu'aucun chef d'office, cuisinier, pâtissier et confiturier n'a pu contrefaire. M. de Rivière,

ambassadeur a Constantinople, en demandait tous les ans d'énormes quantités pour le séraildeMahmoud.Adolphine tenait une assiette de laque pleine de ces vieux petits verres à pans «gravés et dont le bord est doré ; puis , à mesure que sa grand'mère en remplissait un" de cassis, elle allait Toffrir.

— A la ronde , mon père en aura ! s'écria gaîment Agathe à qui cette immuable cérémonie rappela sa jeunesse.

— Hochon va tout-à-l'heure à sa Société lire les journaux, nous aurons un petit moment à nous, lui dit tout bas la vieille dame.

En effet, dix minutes après, les trois fem* mes et Joseph se trouvèrent seuls dans ce salon dont le parquet n'était jamais frotté, mais seulement balayé, dont les tapisseries encadrées dans des cadres de chêne à gorges et à moulures, dont tout le mobilier simple et presque sombre apparut

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h madame Bridau dans Tétat où elle l'avait laissé. La Monarchie, la Révolution, l'Empire, la Restauration, qui n'avaient rien respecté , ne se soupçonnaient pas dans cette salle.

— Ah 1 ma marraine , ma vie a été cruellement agitée en comparaison de la vôtre, s'écria madame Bridau surprise de retrouver jusqu'à un serin, qu'elle avait connu vivant, empaillé sur la cheminée entre la vieille pendule, les vieux bras de cuivre et des flambeaux d'argent.

-— Ah I mon enfant , répondit la vieille femme, les orages sont dans le cœur. Plus nécessaire et grande lut la résignation, plus nous avons eu de luttes avec nous-mêmes. Ne parlons pas de moi , parlons de vos afîaires.Vous êtes précisément en face de l'ennemi , reprit-elle en montrant la salle de la . maison Rouget.

— Ils se mettent à table, dit Adolphine qui regardait toujours par les fenêfres espérant

saisir quelque lumière sur les énormités dont Maxence Gilet , la Rabouilleuse et Jean-Jacques étaient accusés et dont quelques mots arrivaient à ses oreilles en écoutant aux portes quand on la renvoyait pour parler de ces trois êtres.

La vieille dame dit à sa petite-fdle de la laisser seule avec monsieur et madame Bridau jusqu'à ce qu'une visite arrivât.

— Car, dit-elle en regardant les deux Parisiens, je sais mon Issoudun par cœar, nous aurons dix à douze visites ce soir.

A peine madame Hochon avait-elle pu raconter aux deux Parisiens les événements et les détails relatifs à l'étonnant empire conquis sur Jean- Jacques Rouget par la Rabouilleuse et par Maxence Gilet , sans pren* dre la méthode synthétique avec laquelle ils viennent d'être présentés; mais en y joignant les mille commentaires, les descriptions et les hypothèses dont ils étaient ornés par les

8 s LES DEIX FRltKES.

boTiiios ol pai" les inéchîintos langues de la ville, qu'Adolphinc vinl annoncer les Bornichc, lesBcaussier, lesTichet, les Goddet- Héreau, en tout neuf personnes qui se dessinaient dans le lointain !...

— Vous voyez, ma petite, dit en terminaîit.la vieille dame, que ce n'est pas une petite affaire que de retirer cette fortune de la gueule du loup...

-^ Cela me semble si difficile avec un gredin comme vous venez de nous le dépeindre et une commère comme cette luronne-là, que ce doit être impossible, répondit Joseph. Il nous faudrait rester à Issoudun au moins une année pour combattre leur influence et renverser leur empire sur mon oncle... La fortune ne vaut pas ces tracas-là, sans compter qu'il faut sy déshonorer , en faisant mille bassesses. Ma mère n'a que quinze jours de congé, sa place est sûre, elle ne doit pas la compromettre. Moi j'ai dans le

LES DEUX FRÉllES. 89

mois d'octobre des travaux importants que Schinner m'a procurés chez un pair de France... Et, voyez-vous, madame , ma fortune à moi est dans mes pinceaux !...

Ce discours fut accueilli par une profonde stupéfaction. Madame Hochon, quoique supérieure relativement à la ville où elle avait vécu, ne croyait pas à la peinture. Elle regarda sa filleule, et lui serra de nouveau la main.

— Ce Maxence est le second tome de Philippe , dit Joseph à Toreille de sa mère ; mais avec plus de politique, avec plus de tenue que n'en a Philippe. — Allons ! madame^ s'écria-t-il tout haut, nous ne contrarierons pas pendant longtemps monsieur Hochon par notre séjour ici !

— Ah! vous êtes jeune , vous ne savez rien du monde! dit la vieille dame. En quinze jours avec un peu de politique , (m peut obtenir quelques résultats, écoutez

mes conseils, ef conduisez-vous d'après mes avis.

— Oh ! bien volontiers, répondit Joseph^ je me sens d'une incapacité mirobolante en fait de politique domestique, et je ne sais pas , par exemple , ce que Desroches luimême nous dirait de faire si, demain, mon oncle refuse de nous voir ?

Mes dames Borniche , Goddet - Héreau , Beaussier et Fichet ornées de leurs époux, entrèrent. Après les compliments d'usage , quand ces onze personnes furent assises, madame Hochon ne put se dispenser de leur présenter sa filleule Agathe et Joseph. Joseph resta sur un fauteuil occupé sournoisement à étudier les cinquante figures qui , de cinq heures et demie à neuf heures, vinrent poser devant lui gratis , comme il le dit à sa mère. L'attitude de Joseph pendant cette soirée en face des

patriciens d'Issoudun ne fit pas changer Topinion de la petite ville sur son compte : chacun s'en alla saisi de ses regards moqueurs, inquiet de ses sourires , ou effrayé de cette figure, sinistre pour des gens qui ne savaient pas reconnaître l'étrangeté du génie.

A dix heures quand tout le monde se coucha , la marraine garda sa filleule dans sa chambre jusqu'à minuit. Sûres d'être seules, ces deux femmes, en se confiant les chagrins de leur vie , échangèrent alors leurs douleurs. En reconnaissant l'immensité du désert où s'était perdue la force d'une belle ame inconnue, en écoutant les derniers retentissements de cet esprit dont la destinée fut manquée , en apprenant les souffrances de ce cœur essentiellement généreux et charitable dont la générosité, dont la charité ne s'étaient jamais exercées, Agathe ne se regarda plus comme la plus malheureuse en

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voyant combien de distractions et de petits bonheurs Texistence parisienne avait apportées aux amertumes envoyées par Dieu.

— Vous qui êtes pieuse , ma marraine, expliquez-moi mes l'autes , cl dites-moi ce que Dieu punit en moi ?, . .

— Il nous prépare , mon enfant , répondit la vieille dame au moment où miuuit

• sonna.

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