MAXENCE — MACHIAVEL
A minuit , les Chevaliers de la Désœuvi ance se rendaient un à un comme des ombres sous les arbres du boulevard Baron , et s'y promenaient en causant à voix basse.
— Que va-t-on faire? fut la première parole de chacun en s'abordant.
— Je crois, dit François, que Fintention de Max est tout bonnement de nous régaler.
— Non, les circonstances sont graves pour la Rabouilleuse et pour lui. Sans doute, il aura conçu quelque farce contre les Parisiens...
— Ce serait assez gentil de les renvoyer.
— Mon grand-père, ditBaruch, est déjà très effrayé d'avoir deux bouches de plus dans la place, et il saisirait avec joie un préxexie. . . •
— Eh! bien. Chevaliers'/ s'écria doucement Max en arrivant, pourquoi regarder les étoiles, elles ne nous distilleront pas du kirche, allons! à la Cognette ! à la Cognette !
— A la Cognette ! . . .
Ce cri poussé en commun produisit une clameur horrible qui passa sur la ville comme un hourra de troupes à l'assaut ; puis le plus profond silence régna. Le lendemain, plus d'une personne dut dire à sa voisine : —
Avez-vous entendu cette nuit, vers une heure, des cris affreux, j'ai cru que le feu était quelque part.
Un souper digne de la Cognette égaya les regards des vingt-deux convives, car l'Ordre fut au grand complet. A deux heures, au moment où Ton commençait à siroier, mot du dictionnaire de la Désœuvrance et qui peint assez bien l'action de boire à petites gorgées en dégustant le vin, Max prit la parole.
— Mes chers enfants, ce matin, à propos du tour mémorable que nous avons fait avec la charrette de Fario, votre Grand-Maître a , été si fortement atteint dans son honneur par ce vil marchand de grains, et de plus Espagnol!.. (Oh! les pontons!..) que j'ai résolu de faire sentir le poids de ma vengeance à ce drôle, tout en restant dans les conditions de nos amusements. Après y avoir réfléchi pendant toute la journée , j'ai trouvé le
moyen de mettre à exécution une excellente farce, une farce capable de le rendre fou. Tout en me vengeant, nous nourrirons des animaux vénérés par les Egyptiens, de petites bêtes qui sont après tout les créatures de Dieu, et que les hommes persécutent injustement. Le bien est fils du mal ! Et le mal estfds du bien, telle est la loi suprême! Je vous ordonne donc à tous , sous peine de déplaire à voire très humble Grand-Maître, de vous procurer le plus clandestinement possible chacun vingt rats ou vingt rates pleines, si Dieu le permet. Ayez réuni votre contingent dans l'espace de trois jouis. Si vous pouvez en prendre davantage , le surplus sera bien reçu. Gardez ces intéressants rongeurs sans leur rien donner, car il est essentiel que ces chères petites bêtes aient une faim dévorante. Remarquez que j'accepte pour rats, les souris et les mulots. Si nous multiplions vingt-deux par vingt nous aurons quatre
LKS DKUX FRKREST 97
cent et tant de complices qui , lâchés dans la vieille église des Capucins où Fario a mis tous les grains qu'il vient d'acheter , en consommeront une certaine quantité. Mais soyons agiles] Fario doit livrer une forte partie de grains dans huit jours, et je veux que mon Espagnol qui voyage aux environs pour ses affaires trouve un effroyable déchet. Messieurs, je n'ai pas le mérite de cette invention, dit'ilen apercevant les marques d'une admiration générale. Rendons à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Ceci est une contrefaçon des renards de Samson dans la Bible. Mais Samson fut incendiaire , et conséquèmment peu philanthrope ; tandis que, semblables aux Brahmes, nous sommes les protecteurs des races persécutées. Mademoiselle Flore Brazier a déjà tendu toutes ses souricières , et Kouski, mon bras droit, est à la chasse aux mulots. J'ai dit.
— Je sais, dit le fils Goddet, où trouver
un animal qui vaudra quarante rats à lui seul.
— Quoi?
— Un écureuil.
— Et moi, j'offre un petit singe, lequel se grisera de blé, fit un novice.
— Mauvais 1 fit Max. On saurait d'oii viennent ces animaux.
— On peut y amener pendant la nuit, un pigeon pris à chacun des pigeonniers des fermes voisines , en le faisant passer par une trouée ménagée dans la couverture , et il y aura bientôt plusieurs milliers de pigeons.
— Donc, pendant une semaine, le magasin à Fario est à l'Ordre de Nuit. Vous savez qu'on se lève de bonne heure à Saint-Paterne . Que personne n'y aille sans avoir mis au rebours les semelles de ses chaussons de lisière, be chevalier Beaussier, inventeur des pigeons en a la direction et moi je prends ^lle des rats. Si le garçon de ma-
Î.ES DKUX FRÈRES. 99
gasin couche aux Capucins, il faudra le faire griser par des camarades et adroitement.
— Tu ne nous dis rien des Parisiens? demanda le fils Goddet.
— Oh î fit Max, il faut les étudier. Néanmoins, j'offre mon beau fusil de chasse qui vient de l'Empereur, un chef-d'œuvre de la manufacture de Versailles, il vaut deux mille francs, à quiconque trouvera les moyens de jouer un tour à ces Parisiens qui les mette si mal avec monsieur et madame Hochon qu'ils soient renvoyés par ces deux vieillards, ou qu'ils s'en aillent d'eux-mêmes, sans, bien entendu, nuire par trop aux ancêtres de mes deux amis Baruch et François.
— Ça va! j'y songerai, dit le fils Goddet, un intrépide chasseur.
— Si l'auteur de la farce ne veut pas de mon fusil, il aura mon cheval ! . . .
Depuis ce souper, vingt cerveaux se mirent à la torture pour ourdir une tra-
me contre Agathe et son fils en se conformant à ce programme. Mais le diable seul ou le hasard pouvait réussir , tant les conditions imposées rendaient la chose difficile.
Le lendemain matin , Agathe et Joseph descendirent un moment avant le second déjeûner qui se faisait a dix heures. On donnait le nom de premier déjeûner a une tasse de lait accompagnée d'une tartine de pain beurrée qui se prenait au lit ou en sortant du lit. En attendant madame Hochon, qui, malgré son âge, accomplissait minutieusement toutes les cérémonies que les duchesses du temps de Louis XV faisaient à leur toilette , Joseph vit sur la porte de la maison en face , Jean-Jacques Rouget planté sur ses deux pieds, il le montra naturellement à sa mère qui ne put reconnaître son frère, tant il ressemblait si peu à ce qu'il i^t^iit quand elle l'avait quitté.
LES DEUX Fil ÈRES. 101
— Voilà votre frère, dit Adolpbine qui donnait le bras à sa grand'mère.
— Quel crétin ! s écria Joseph.
Agathe joignit les mains et leva les yeux au ciel : — Dans quel état Ta-t-on mis? Mon Dieu, est-ce là un homme de cinquante-sept ans?
Elle voulut regarder attentivement son frère, et vit derrière le vieillard Flore Brazier coiffée en cheveux , laissant voir sous la gaze d'un fichu garni de dentelles un dos et une poitrine éblouissante, soignée comme une courtisane riche, portant une robe à corset en grenadine, une étoffe de soie alors de mode, à manches dites à gigot, et terminées au poignet par des bracelets superbes. Une chaîne d'or ruisselait sur le corsage de la Rabouilleuse qui apportait à Jean-Jacques son bonnet de soie afin qu'il no s'enrhunuii pas : une scène évidemment calci|lée.
i02 LES DHUX FRflRES.
— Voila, s'écria Joseph, une belle femme ! et c'est rare!... Elle est faite , comme on dit, à peindre! Quelle carnation !T)h! les beaux tons! quels méplats, quelles rondeurs, et des épaules!... C'est une magnifique cariatide! Voilà un fameux modèle pour une Vénus-Titien .
Adolphine et madame Hochon crurent entendre parler grec; mais Agathe, en arrière de son lils, leur fit un signe comme pour leur dire qu elle était habituée à cet idiome.
— Vous trouvez belle une fille qui vous enlève une fortune? dit madame Hochon.
— Ça ne l'empêche pas d'être un beau modèle! précisément assez grasse, sans que les hanches et les formes soient gâtées...
— Mon ami, tu n'es pas dans ton atelier, dit Agathe, et Adolphine est là. . .
— C'est vrai , j'ai tort ; mais aussi depuis
Paris jusqu'ici, sur toute la route , je n'ai vu que des guenons... *
— Mais, ma chère marraine, dit Agathe, comment pourrais-je voir mon frère?... car s'il est avec cette créature...
— Bah! dit Joseph, j'irai le voir, moi!.. Je ne le trouve plus si crétin du moment où il a l'esprit de se réjouir les yeux par une Vénus du Titien.
— S'il n'était pas imbécile, dit monsieur Hochon qui survint, il se serait marié tranquillement , il aurait eu des enfants , et vous n'auriez pas la chance d'avoir sa succession. A quelque chose malheur est bon.
■ — Votre fils a eu là une bonne idée , il ira le premier rendre visite à son oncle , dit madame Hochon, il lui fera entendre que si vous vous y présentez, il doit être seul.
— Et vous froisserez mademoiselle Brazier ? dit monsieur Hochon. Non , non, madame , avalez cette douleur... Si vous n'avez pas la
loi U'S DELX FKÈKi:S.
succession, tàclicz d'avoir au moins un legs.. . Les Hochoîi n'étaient pas de lorce à lutter avecMaxence Gilet. Au milieu du déjeuner, le Polonais apporta, de la part de son maître, monsieur Rouget , une lettre adressée à sa sœur madame Bridau. Voici cette lettre que madame Ilochon fit lire à son mari.
f( Ma chère sœur,
« J'apprends votre arrivée à Issoudun « par des étrangers. Je devine le motif qui « vous a fait préférer la maison de monc( sieur et madame Hochon à la mienne; « mais, si vous venez me vo!r, vous serezre- « çue chez moi comme vous devez l'être. Je « serais allé le premier vous faire visite, si ft ma santé ne me contraignait en ce moc/ ment à rester au logis. Je vous présente « mes affectueux regrets. Je serai charmé « de voir mon neveu que j'invite à dîner c< avec moi aujourd'hui , car les jeunes gens
« sont moins susceptibles que les femmes sur a la compagnie. Aussi me fera-t-il plaisir en « venant accompagné] de messieurs Baruch (( Borniche et François Hochon.j
« Votre affectionné frère, « J.-J. Rouget. »
— Dites que nous sommes à déjeuner, que madame Bridau répondra tout à Theure et que les invitations sont acceptées, fit monsieur Hochon à sa servante.
Et le vieillard se mît un doigt sur les lèvres pour imposer silence à tout le monde. Quand la porte de la rue fut fermée, monsieur Hochon, incapable de soupçonner l'amitié qui liait ses deux petits-fils à Maxence, jeta sur sa femme et sur Agathe un de ses plus fins regards : — Il a écrit cela, comme je suis en état de donner vingt-cinq louis... c'est le soudard avec qui nous correspondrons.
106 lES DEUX FRRÈES.
— Qu'est-ce que cela \eut dire? demanda madame Hochon. N'importe, nous répondrons. Quant à vous, monsieur, ajouta-t-elle en regardant le peintre , allez-y dîner; mais si....
La vieille dame s'arrêta sous un regard de son mari. En reconnaissant combien était vive l'amitié de sa femme pour Agathe, le vieil Hochon craignit de lui voir faire quel-
que legs à sa jBlleule, dans le cas où celle-ci perdrait toute la succession de Roug^et. Quoique plus âgé de treize ans que sa femme, cet avare espérait hériter d'elle , et se voir un jour à la tète de tous les biens. Cette espérance était son idée fixe. Aussi madame Hochon avait - elle bien deviné le moyen d'obtenir de son mari quelques concessions en le menaçant de faire un testament. Monsieur Hochon prit donc parti pour ses hôtes. Il s'agissait d ailleurs d'une succession énorme;
tES DEUX FRÈRES. 107
et, par un esprit de justice sociale, il voulait la voir aller aux héritiers naturels au lieu d'être pillée par desétrangersindignesd'estime. Enfin, plus tôt cette question serait vidée, plus tôt ses hôtes partiraient. Depuis que le combat entre les capteurs de la succession et les héritiers , jusqu'alors en projet dans l'esprit de sa femme , se réalisait , l'activité d'esprit de monsieur Hochon, endormie par la vie de province, se réveilla. Madame Hochon fut assez agréablement surprise, quand, le matin même, elle s'aperçut à quelques mots d'affection dits parle vieil Hochon sur sa fille-ile, que cet auxiliaire si compétent et si subtil était acquis auxBridau. Vers midi , les intelligences réunies de monsieur et madame Hochon, d'Agathe et de Joseph, assez étonné de voir les deux vieillards si scrupuleux dans le choix de leurs mots, avaient accouché de la réponse suivan-
108 LES DEUX FllÈKES.
te , faite uniquement pour Flore et Maxence.
« Mon cher frère,
« Si je suis restée trente ans sans revenir <r ici, sans y entretenir de relations avec qui « que ce soit, pas même avec vous, la. faute c( en est non seulement aux étranges et faus- « ses idées que mon père avait conçues contre « moi, mais encore aux malheurs, et aussi c< au bonheur de ma vie à Paris, car si Dieu c( fit la femme heureuse, il a i)ien frappé la « mère. Vous n'ignorez point que mon fils , « votre neveu Philippe, est sous le coup « d'une accusation capitale, à cause de son « dévouement à l'Empereur. Ainsi vous « ne serez pas étonné d'apprendre qu'une « veuve obligée, pour vivre, d'accepter un (( modique emploi dans un bureau de lote- « rie, soit venue chercher des consolations (( et des secours, auprès de ceux qui l'ont
« VU naître. L'état embrassé par celui de « mes neveux qui m'accompagne , est un de <r ceux qui veulent le plus de talent , le plus <ï de sacriflces, le plus d'études avant d'offrir « des résultats. La gloire y précède la fortu- (( ne. N'est-ce pas vous dire que quand Joseph « illustrera notre famille , il sera pauvre enc( core. Votre sœur, mon cher Jean-Jacques, ce aurait supporté silencieusement les effets « de l'injustice paternelle; mais pardonnez «f àjla mère de vous rappeler que vous avez, f deux neveux , l'un qui portait les ordres de € l'Empereur à la bataille de Montereau, <f qui servait dans la Garde impériale à Wa- « terloo, et qui maintenant est en prison ; « l'autre qui, depuis l'âge de treize ans, est « entraîné par la vocation dans une carrière « difficile, mais glorieuse. Aussi vous re- <c mercié-je de votre lettre, mon frère, avec « une vive effusion de cœur, et pour mon «f compte, et pour celui de Joseph qui se
« rendra certainement à votre invitation. « La maladie excuse tout , mon cher Jeance Jacques , j'irai donc vous voir chez vous. € Une sœur est toujours bien chez son l'rère^ « quelle que soit la vie qu'il ait adoptée. Je « vous embrasse avec tendresse.
(( Agathe Rouget. »
— Voilà l'affaire engagée.Quand vous irez, dit monsieur Hochon à la Parisienne, vous pourrez lui parler nettement de ses neveux...
La lettre fut portée par Gritte qui revint dix minutes après, rendre compte à ses maîtres de tout ce qu'elle avait appris ou pu voir, selon l'usage de la province.
-^Madame, dit-elle, on a, depuis hier au soir, approprié toute la maison que madame laissait...
— Qui, madame? demanda le vieil Rochon.
— Mais on appelle ainsi dans la maison la
tES DEUX FRÈRES. 111
Rabouilleuse, répondit Gritte. Elle laissait la salle et tout ce qui regardait monsieur Rouget dans un état à faire pitié; mais , depuis hier, la maison est redevenue ce qu'elle était avant l'arrivée de monsieur Maxenco. On s'y mirerait. La Védie m'a raconté que Kouski est monté à cheval ce matin à cinq heures; il est revenu sur les neuf heures , apportant des provisions. Enfln , il y aura le meilleur dîner, un dîner comme pour l'archevêque de Bourges. On met les petits pots dans les grands , et tout est par places dans la cuisine : « — Je veux fêter mon neveu , » qu'il dit le bonhomme en se faisant rendre compte de tout! Il paraît que les Rouget ont été très flattés de la lettre. Madame est venue me le dire. . . Oh! elle a fait une toilette! . . . Une toilette. Je n'ai rien vu de plus beau, quoi! Madame a deux diamants aux oreilles, deux diamants de chacun mille écus , m'a dit la Védie, et des dentelles ! et des anneaux
dans les doigts , et des bracelets que vous diriez une vraie châsse , et une robe de soie belle comme un devant d'autel ! . . . Pour lors, qu'elle m'a dit : « — Monsieur est charmé de savoir sa sœur si bonne entant , et j'espère qu'elle nous permettra de la fêter comme elle le mérite. Nous comptons sur la bonne opinion qu'elle aura de nous , par l'accueil que nous ferons à son ûls... Monsieur est très impatient de voir son neveu. » Elle avait des
petits souliers de satin noir et des bas
Non , c'est des merveilles ! Il y a comme des Heurs dans la soie et des trous que vous diriez une dentelle... on voit sa chair rose... Enfin elle est sur ses cinquante et un! avec un petit tablier si gentil devant elle , que la Védie m'a dit que ce tablier-là valait deux années de nos gages...
— Allons, il faut se ficeler, dit en souriant l'artiste.
— Ehî bien, à quoi penses-tu, monsieur
LES DEIX FRÈKES. 113
Ilochon?... dit la vieille dame quand Grille fui parlie.
Madame Hochon montrait à sa filleule son mari la tète dans ses mains , le coude sur le bras de son fauteuil et plongé dans ses réflexions.
- Vous avez affaire à un maître Gonin ! dit le vieillard. Avec vos idées, jeune homme, ajouta-t-il en regardant Joseph, vous n'êtes pas de force à lutter contre un gaillard trempé comme lest Maxence. Quoi que je vous dise , vous ferez des sottises ; mais au moins racontez-moi bien ce soir tout ce que vous aurez vu, entendu, et fait. Allez!... A la grâce de Dieu! Tâchez de vous trouver seul avec votre oncle. Si , malgré tout votre esprit, vous n'y parvenez point, ce sera déjà quelque lumière sur leur plan; mais si vous êtes un instant avec lui, seul, sans être écoulé, dam!... il faut lui tirer les vers du nez sur sa situation qui n'est pas
114 LKS DEUX FRÈUKS.
heureuse, et plaider la cause de votre mère. . .
A quatre heures, Joseph passa le détroit qui séparait la maison Hochon de la maison Rouget, cette espèce d'allée de tilleuls soulfrants, longue de deux cents pieds, et deux fois large comme la grande Narette. Quand il se présenta, Kouski , en bottes cirées, en pantalon de drap noir, en gilet blanc et en habit noir, le précéda pour l'annoncer. La table était déjà mise dans la salle, et Joseph, qui distingua iacilement son oncle, alla droit à lui, l'embrassa, salua Flore et Maxence.
— Nous ne nous sommes point vus depuis que j'existe, mon cher oncle, dit gaîment le peintre; mais vaut mieux tard que jamais.
— Vous êtes le bienvenu, mon ami, dit le vieillard en regardant son neveu d'un air hébété.
— Madame^ dit Joseph à Flore avec l'entrain d'un artiste, j'enviais, ce matin, à mon
oncle le plaisir qu'il a de pouvoir vous admirer tous les jours !
— N'est-ce pas qu'elle est belle? dit le vieillard dont les yeux ternis devinrent brillants.
— Belle à pouvoir servir de modèle à un peintre...
— Mon neveu, dit le père Rouget que Flore poussa par le coude, voici monsieur Maxence Gilet, un homme qui a servi l'Empereur, comme ton frère, dans la Garde Impériale.
Joseph se leva, s'inchna.
— Monsieur votre frère était dans les dragons, je crois, et moi j'étais dans les poussecailloux...
— A cheval ou à pied , dit Flore , on n'en risquait pas moins sa peau !
Joseph observait Max autant que Max observait Joseph. Max était mis comme les jeunes gens élégants se mettaient alors; car
i 10 LES DEUX FRÈKES.
il se faisait habiller à Paris. Un pantalon de drap bleu de ciel , à gros plis très amples, faisait valoir ses pieds en ne laissant voir que le bout de sa botte ornée d'éperons. Sa taille était pincée par son gilet blanc à bou'ons d'or façonnés , et lacé par derrière pour lui servir de ceinture. Ce gitet boutonné jusqu'au col , dessinait bien sa large poitrine et son col en satin noir l'obHgeait à tenir la tète haute, à la façon des militaires. Il portait un petit habit noir très bien coupé. Une jolie chaîne d'or pendait de la poche de son gilet où paraissait à peine une montre plate. Il jouait avec cette clé dite à criquet, que Breguet venait d'inventer.
— Ce garçon est très bien, se dit Joseph en admirant comme peintre la figure vive, l'air de force et les yeux gris spirituels que Max tenait de son père le gentilhomme. Mon oncle doit être bien embêtant , cette belle
fille a cherché des compensations, et ils font ménage à trois. Ça se voit !
En ce moment Baruch et François arrivèrent.
— Vous n'êtes pas encore allé voir la Tour d'Issoudun? demanda Flore à Joseph. Si vous vouliez faire une petite promenade en attendant le dîner qui ne sera servi que dans une heure, nous vous montrerions la grande curiosité de la ville?. ..
— Volontiers ! dit l'artiste incapable d'apercevoir en ceci le moindre inconvénient.
Pendant que Flore allamettre son chapeau, ses gants et son châle de cachemire, Joseph se leva soudaine la vue des tableaux, comme si quelqu'enchanteur l'eût touché de sa baguette.
—Ah ! vous avez des tableaux, mon oncle? dit-il en examinant celui qui l'avait frappé.
— Oui, répondit le bonhomme, ça nous T. n. 8
vioal des Doscoings qui, poiidanl la Révolution, ont acheté la défroque des maisons religieuses et des églises du Berry.
Joseph n'écoutait plus, il admirait chaque tableau : — Magnifique! s'écriait-il. Oh! mais voilà une toile... Celui-là ne les gâtait pas ! Allons, de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet...
— Il y en a sept ou huit très grands qui sont dans le grenier et qu'on a gardés à cause des cadres, dit Gilet.
— Allons les voir? fit l'artiste que Maxence conduisit dans le grenier.
Joseph redescendit enthousiasmé. Max dit un mot à l'oreille de la Rabouilleuse, qui prit le bonhomme Rouget dans l'embrasure de la croisée , et Joseph entendit cette phrase dite à voix basse^ mais de manière à ce qu'elle ne fût pas perdue pour lui.
— Votre neveu est peintre , vous ne ferez
ti5
LES DEUX FRFRES. 119
rien de ces tableaux, soyez donc gentil pour lui, donnez -les lui....
— Il paraît , dit le bonhomme qui s'appuya sur le bras de Flore pour venir à l'endroit où son neveu se trouvait en extase devant un Albane , il paraît que tu es peintre
— Je ne suis encore qu'un rapin , dit Joseph...
— Que que c'est que ça ? dit Flore.
— Un commençant, répondit Joseph.
— Eh! bien, dit Jean-Jacques, si ces tableaux peuvent te servir à quelque chose dans ton état, je te les donne.., Mais sans les cadres. Oh ! les cadres sont dorés, et puis ils sont drôles^ j'y mettrai...
— Parbleu, mon oncle, s'écria Joseph enchanté, vous y mettrez les copies que je vous enverrai et qui seront de la môme dimension...
— Mais CQla vous prendra du temps et il
120 LES DEUY FRÈRES.
VOUS laudra des toiles, des couleurs... Vous dépenserez de l'argent... Voyons, père Rouget, offrez à votre neveu cent francs par tableau, vous en avez là vingt-sept... il y en a, je crois, onze dans le grenier qui sont énormes et qui doivent être payés double... mettez pour le tout quatre mille francs. ..| Oui, votre oncle peut bien vous payer les copies quatre mille francs puisqu'il garde les cadres! Enfin il vous faudra des cadres... — Dites donc, monsieur, reprit Flore en remuant le bonhomme. Hein?... ce n'est pas cher, votre neveu vous fera payer quatre mille francs des tableaux tout neufs à la place de vos vieux... C'est , lui dit-elle à l'oreille, une manière honnête de lui donner quatre mille francs , il n'est pas très calé,.,
—Eh! bien, mon neveu, je te paierai quatre mille francs pour les copies...
— Non, non, dit l'honnête Joseph, quatre
mille irancs et les tableaux, c'est trop ; car, voyez-vous , les tableaux ont de la valeur.
— Mais acceptez donc, godiche! lui dit Flore, puisque c'est votre oncle...
— Eh! bien, j'accepte^, dit Joseph étourdi de l'affaire qu'il venait de faire, car il reconnaissait un tableau du Pérugin.
Aussi l'artiste eut-il un air joyeux en sortant et donnant le bras à la Rabouilleuse, ce qui servit admirablement les desseins de Maxence.NiFlore,niRouget, ni Max, ni personne à Issoudun ne pouvait connaître la valeur des tableaux, et le ruséMax croyait avoir acheté peu cher le triomphe de Flore qui se promena très orgueilleusement au bras du neveu de son maître, en bonne intellige-^ce avec lui, devant toute la ville ébahie. On se mit aux portes pour voir le triomphe de la Rabouilleuse sur la famille. Ce fait exorbitant fit une sensation profonde sur laquelle Max comptait. Aussi, quand l'oncle et le ne-
122 LES DEUK FRÈRES.
veu rentrèrent vers les cinq heures , on ne parlait dans tous les ménages que de l'accord parlait de Max et de Flore avec le neveu du père Rouget. Enfin , l'anecdote du cadeau des tableaux et des quatre mille francs circulait déjà. Le dîner auquel assista l'un des juges du tribunal et le maire d'Issoudun lut splendide. Ce fut un de ces dîners de province qui durent cinq heures. Les vins les plus exquis animèrent la conversation. Au dessert, à neuf heures, le peintre , assis entre Flore et Max vis à vis de son oncle, était devenu quasi-camarade avec l'officier qu'il trouvait le meilleur enfant de la terre. Joseph revint à onze heures à peu près gris. Quant au bonhomme Rouget, Rouski le porta dans son lit ivremort. 11 avait mangé comme un acteur forain et bu comme les sables du désert.
— Hé ! bien, dit Max qui resta seul à minuit avec Flore, ceci ne vaut-il pas mieux
LËâ DEUX FKKt\ËS. 123
que de leur l'aire la moue. Les Bridau seront bien reçus, ils auront de petits cadeaux ; et, comblés de faveurs, ils ne pourront que chanter nos louanges. Ils s'en iront bien tranquilles en nous laissant tranquilles aussi. Demain matin, ànousdeuxKouski, nous déferons toutes ces toiles, nous les enverrons au peintre pour qu'il les ait à son réveil, nous mettrons les cadres au grenier, et nous renouvellerons la tenture de la salle en y tendant de ces papiers vernis où il y a des scènes de ïélémaque, comme j'en ai vu chez monsieur Mouilleron.
— Tiens, ce sera bien plus joli, s'écria Flore.
Le lendemain , Joseph ne s'éveilla pas avant midi. De son lit il aperçut les toiles mises les unes sur les autres, et apportées sans qu'ileût rien entendu. Pendant qu'il examinait de nouveau les tableaux et qu'il y reconnaissait des chefs-d'œuvre eu étudiant la
124 LES DEUX FllÈUES.
manière des peintres et recherchant leurs signatures, sa mère était, allée remercier son i'rère et le voir, poussée par le vieil Rochon qui sachant toutes les sottises commises la veille par le peintre , désespérait de la cause desBridau.
— Vous avez pour adversaires de unes mouches. Dans toute ma vie je n'ai pas vu pareille tenue. Joseph s'est laissé pincer ! Il s'est promené, donnant le bras à la.Rabouilleuse! On lui a sans doute fermé la bouche avec du vin, de méchantes toiles , et quatre mille francs. Votre artiste n'a pas coûté cher àMaxence...
Le perspicace vieillard avait tracé la conduite à tenir à la filleule de sa femme, en lui disant d'entrer dans les idées de Maxence et de cajoler Flore, afin d'arriver à une espèce d'intimité avec elle, pour obtenir de petits moments d'entretien avec Jean-Jacques. M^dame Bridau fut reçue à merveille par son
frère à qui Flore avait fait sa leçon. Le vieillard était au lit, malade des excès de la veille. Comme dans les premiers moments, Agathe ne pouvait pas aborder de questions sérieuses, Max avait jugé convenable et magnanime de laisser seuls le frère et la sœur. Ce fut un calcul d'autant plus juste que la pauvre Agathe trouva son frère si mal qu'elle ne voulut pas le priver des soins de madame Brazier.
— Je veux d'ailleurs, dit-elle au vieux garçon , connaître une personne à qui je suis redevable du bonheur de mon frère.
Ces paroles firent un plaisir évident au bonhomme qui sonna pour demander madame Brazier. Flore n'était pas loin , comme on peut le penser. Lesdeux antagonistes femelles se saluèrent. La Rabouilleuse déploya les soins de la plus servile, de la plus attentiv^e tendresse , elle trouva que monsieur avait lalète trop bas, elle replaça les oreillers, elle
fut comme une épouse d'hier. Aussi le vieux garçon eut-il une expansion de sensibilité.
— Nous vous devons, mademoiselle, dit Agathe, beaucoup de reconnaissance pour les marques d'attachement que vous avez données à mon frère depuis si longtemps, et pour la manière dont vous veillez à son bonheur.
— C'est vrai, ma chère Agathe, dit le bonhomme, elle m'a fait connaître le bonheur.
— Aussi, mon frère, ne sauriez^ vous trop en récompenser mademoiselle, vous auriez dû en faire votre femme. Oui! Je suis trop pieuse pour ne pas souhaiter de vous voir obéir aux préceptes de la religion. Vous seriez l'un et l'autre plus tranquilles en ne vousmettant pas en guerre a^ec les lois et la morale. Je suis venue, mon frère, vous demander secours au milieu d'une grande affliction, mais ne croyez point que nous pensions à vous faire la moindre observation sur la manière dont \ous disposerez de votre fortune...
XES DEUX FRÈRES. 127
— Madame, dit Flore, nous savons que monsieur votre père fut injuste envers vous. Monsieur votre frère peut vous le dire, fitelle en regardant fixement sa victime, les seules querelles que nous avons eues, c'est à votre sujet. Je soutiens à monsieur qu'il vous doit la part de fortune dont vous a fait tort mon pauvre bienfaiteur, car il a été mon bienfaiteur, votre père (elle prit un ton larmoyant), je m'en souviendrai toujours... Mais votre frère, madame, a entendu raison...
— Oui, dit le bonhomme Rouget, quand je ferai mon testament, vous ne serez pas oubliés...
— Ne parlons point de tout ceci, mon frère, vous ne connaissez pas encore quel est mon caractère.
D'après ce début, on imaginera facilement comment se passa cette première visite. Rouget invita sa sœur à diner pour le surlendemain.
Pendant ces trois jours, les Chevaliers de la Désœuvrance prirent une immense quantité de rats, de souris et de mulots qui, par une belle nuit, furent mis en plein grain et affamés, au nombre de quatre cent trente-six, dont plusieurs mères pleines. Non contents d'avoir procuré ces pensionnaires à Fario, les Chevaliers trouèrent la couverture de l'église des Capucins, et y mirent une dizaine de pigeons pris en dix fermes différentes. Ces animaux firent d'autant plus tranquillement nopces et festins que le garçon de magasin de Fario fut débauché par un mauvais drôle avec lequel il se grisa du matin jusqu'au soir, sans prendre soin des grains de son maître.
Madame Bridau, contrairement à Topinion du vieil Hochon , crut que son frère n'avait pas encore fait son testament; mais elle comptait lui demander quelles étaient ses intentions à l'égard de mademoiselle Brazier,
LFS DEUX FRÈRr^S, 129
au premier moment où elle pourrait se promener seule avec lui , car Flore et Maxence la leurraient de cet espoir qui devait être toujours déçu.
Quoique les Chevaliers cherchassent tous un moyen de mettre les deux Parisiens en fuite, ils ne trouvaient que des folies impossibles.
Wn m\p ^<* icautmii»
Après une semaine, la moitié du temps que les Parisiens devaient rester à Issoudun, ils ne se trouvaient pas plus avancés que le premier jour.
— Votre avoué ne connaît pas la province, dit le vieil Flochon à madame Bridau,
152 LES DEUX FRLKES.
Ce que vous venez y faire ne se l'ait ni en quinze jours ni en quinze mois, il faudrait ne pas quitter votre frère , et pouvoir lui inspirer des idées religieuses. Vous ne contreminerez les fortifications de Flore et de Maxenec que par les prêtres. Voilà mon avis, et il est temps de s'y prendre.
— Vous avez , dit madame Hochon à son mari , de singulières idées sur le clergé.
—Oh î s'écria le vieillard, vous voilà, vous autres dévotes !
— Dieu ne bénirait pas une entreprise qui reposerait sur un sacrilège, dit madame Bridau. Faire servir la religion à de pareilles Oh! mais nous serions plus criminelles que Flore.
Cette conversation avait lieu pendant le déjeuner, etFrançois, aussi bien que Baruch, écoutaient de toutes leurs oreilles.
— Sacrilège 1 s'écria le vieil Hochon. Mais si quelque bon abbé, spirituel comme j'en ai
connu quclques-uîis, savait en quel embarras vous êtes, il ne verrait point de sacrilège à l'aire revenir à Dieu l'âme égarée de votre frère , à lui inspirer un vrai repentir de ses fautes, h lui faire renvoyer la femme qui cause le scandale, tout en lui assurant un sort, à lu[ démontrer qu'il aurait la conscience en repos en donnant quelques mille livres de rentes pour le petit séminaire de l'archevêque, et laissant sa fortune à ses héritiers naturels
L'obéissance passive que le vieil avare avait obtenue dans sa maison de la part de ses enfants et transmise à ses petits-enfants, soumis d'ailleurs à sa tutelle et auxquels il amassait une belle fortune, en faisant, disait-il, pour eux comme il faisait pour lui, ne permit pas à Baruch et à François la moindre marque d'étonnement ni de désapprobation ; mais ils échangèrent un regard si-