‹ Les deux frères (volume 2)Chapitre 4 sur 5 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

A QUI LA SUCCESSIOÎV?

Cljrtpiirf h wfbitw par U» Ijmtîfre.

Vers la fin de novembre un matin, dans la grande allée de Frapesle, vers midi , Philippe, en rencontrant monsieur Hochon, lui dit : — J'ai découvert que vos deux petits-fils Baruch et François sont les amis intimes de Maxence Gilet. Les drôles participent la nuit à toutes les farces qui se font

22G LKS DEUX FRÈRES.

en ville. Aussi Maxence a-t-il su par eux tout ce qui se disait chez vous quand mon frère et ma mère y étaient.

— Et comment en avez -vous eu la preuve?...

— Je les ai entendus causant pendant la nuit au sortir d'un cabaret. Vos deux petitsûls doivent chacun mille écus à Maxence. Le misérable a dit à ces pauvres enfants de tâcher de découvrir quelles sont nos intentions. En leur rappelant que vous aviez trouvé le moyen de cerner mon oncle par la prêtraille, il leur a dit que vous seul étiez capable de me diriger , car il me prend heureusement pour un sabreur, inhabile à forger un tra-

quenard.

nJnoDoei n

— Mes petits-enfants 1... , .,

— Vos petits -enfants, reprit Philippe.

Guettez-les, vous les verrez revenant sur la place Saint-Jean à deux ou trois heures du

matin, gris comme des bouchons de vin de Champagne, et en compagnie deMaxence..,

— Voilà donc pourquoi mes drôles sont si sobres , dit monsieur Hochon.

— Fario m'a donné tous les renseignements sur leur existence nocturne, reprit Philippe, car je ne l'aurais jamais devinée. Mon oncle est sous le poids d'une oppression horrible, à en juger par le peu de paroles que j'ai surprises. On veut de lui quelque chose. Je soupçonne Max et la Rabouilleuse d'avoir formé le plan de lui demander ses cinquante mille francs de rentes sur le Grand-Livre, et de s'en aller se marier je ne^saisoù, après avoir tiré celte aile à leur pigeon. Il est grand temps de savoir ce qui se passe dans le ménage de mon oncle ; mais je ne sais comment faire.

— J'y penserai, dit le vieillard.

Philippe et monsieur Hochon se séparèrent en voyant venir quelques personnes.

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Jamais, en aucun moment de sa vie, Jean -Jacques Rouget ne souffrit autant que depuis la première visite de son neveu Philippe. Flore, épouvantée, avait le pressentiment d'un danger qui menaçait Maxence.

Lasse de son maître, et craignant qu'il ne vécût très vieux, en le voyant résister si longtemps à ses criminelles pratiques, elle inventa le plan trèssimple de quitter le pays et d'aller épouser Maxence à Paris, après s'être fait donner l'inscription de cinquante mille livres de rentes sur le Grand-Livre. Le vieux garçon, guidé non point par intérêt pour ses héritiers, ni par avarice personnelle, mais par sa passion, se refusait à donner l'inscription à Flore , en lui objectant qu'elle était son unique héritière. Le malheureux savait à quel point Flore aimait Maxence, et il se voyait abandonné dès qu'elle serait assez riche pour se marier.

Quand Flore, après avoir employé les ca^

joleries les plus tendres , se vit rel'usée , elle déploya ses rigueurs : elle ne parlait plus à son maître, elle le faisait servir par la Védie qui vit ce vieillard un matin , les yeux rouges d'avoir pleuré pendant la nuit. Depuis une semaine, le père Rouget déjeûnait seul , servi par les deux domestiques, et Dieu sait comme !

Or, le lendemain de sa conversation avec monsieur Hochon/Philippej qui Jugea nécessaire de faire une seconde visite à son oncle, le trouva très changé. Flore resta près du vieillard, lui jeta des regards affectueux, lui parla tendrement, et joua si bien la comédie, que Philippe devina le péril de la situation par tant de sollicitude déployée en sa présence. Gilet, dont la politique consistait à fuir toute espèce de collision avec Philippe, ne se montra point. Après avoir observé le père llouget et Flore d'un œil

p{3rspicace , le colonel jugea nécessaire de frapper un grand coup.

— Adieu, mon cher oncle, dit-il en se levant par un geste qui trahissait l'intention de sortir.

— Oh! ne t'en va pas encore, s'écria le vieillard à qui la fausse tendresse de Flore faisait du bien. Dîne avec nous, Philippe ?

— Oui, si vous voulez venir vous promener une heure avec moi.

— Monsieur est bien malingre, dit nvademoiselle Brazier. Il n'a pas voulu tout à l'heure sortir en voiture, ajouta-t-elle en se tournant vers le bonhomme qu'elle regarda de.cet œil fixe par lequel on dompte les fous.

Philippe prit Flore par le bras, la contraignit à le regarder, et la regarda tout aussi fixement qu'elle venait de regarder sa viclime.

— Dites donc. Mademoiselle, lui demanda t-ii, esl-ce que, par hasard, mon oncle ne se-

rait pas libre de se promener seul avec moi?

— Mais si, Monsieur, répondit Flore épouvantée et qui ne pouvait guère répondre autre chose.

— Hé! bien, venez, mon oncle? Allons, mademoiselle , donnez-lui sa canne et son chapeau.. .

— Mais, habituellement, il ne sort pas sans moi, n'est-ce pas, monsieur?

— Oui, Philippe, oui, j'ai toujours bien besoin d'elle...

— Il vaudrait mieux aller en voiture, dit Flore.

— Oui, allons en voiture, s'écria le vieillard dans son désir de mettre ses deux tyrans d'accord.

— Mon oncle^ vous viendrez à pied et avec moi, ou je ne reviens plus ; car alors la ville d'Issoudun aurait raison : vous seriez sous la domination de mademoiselle Flore Brazier.

232 JLES DKU\ lllÉUtS.

yuo mon oncle vous aime, Irès bi(3n ! repritil en arrêtant sur Flore un regard de plomb. Que vous n'aimiez pas mon oncle, c'est encore dans l'ordre ! Mais que vous rendiez le bon homme malheureux?... halte-làl quand on veut une succession, il laut la gagner. Venez-vous,mon oncle?...

Philippe vit alors une hésitation cruelle se peignant sur la figure de ce pauvre imbécile, dont les yeux allaient de Flore à son neveu.

~ Ah ! c'est comme cela, reprit le lieutenant-colonel. Eh! bien, adieu, mon oncle. Quant à vous, mademoiselle, je vous baise les mains. ^

Il se retourna vivement quand il lut à la porte, et surprit encore une fois un geste de menace de Flore à son oncle.

— Mon oncle, dit-i!, si vous voulez venir vous promener avec moi, je vous trouverai àvo tre porte : je vais faire à monsieur Rochon une visite de dix minutes... Si nous ne

nous promenons pas, je me charge d'envoyer promener bien du monde...

Et Philippe traversa la place Saint-Jean pour aller chez les Hochon.

Chacun doit pressentir la scène que la révélation faite par Philippe à monsieur Hochon avait préparée dans cette famille. A neuf heures, le vieux monsieur Héron se présenta, muni de papiers, et trouva dans la salle du feu que le vieillard avait fait allumer contre son habitude. Habillée à cette heure indue, madame Hochon , occupait son fauteuil au coin de la cheminée. Les deux petits-fiis, prévenuspar Adolphine d'unorage, amassé depuis 1 1 veille sur leurs tôles, avaient été consignés au logis. Mandés par Gritte , ils furent saisis de Tespèce d'appareil déployé par leurs grands parents dont la froideur et la colère grondaient sur eux depuis vingt-quatre heures.

—Ne vous levez pas pour eux, dit 1 octogé-

naire à monsieur Héron, car vous voyez deux misérables indignes de pardon.

— Oh ! grand-papa ! dit François.

— Taisez-vous , reprit le solennel vieillard, je connais votre vie nocturne, et vos liaisons avec monsieur Maxence Gilet; mais vous n'irez plus îe retrouver la nuit, chez laCognetteàune heure du matin, car vous ne sortirez d'ici, tous deux, que pour vous rendre à vos destinations respectives. Ah ! vous avez ruiné Fario? Ah! vous avez plusieurs fois failli aller en Cour d'Assises... Taisezvous , dit-il en voyant Baruch ouvrant la bouche. Vous devez tous deux de l'argent à monsieur Maxence, qui, depuis six ans, vous en donne pour vos débauches. Ecoutez chacun les comptes de ma tutelle, et nous causerons après. Vous verrez d'après ces actes, si vous pouvez vous jouer de moi, vous jouer de la famille et de ses lois en trahissant les secrets de ma maison, en rapportant

à un monsieur Maxence Gilet ce qui se dit et se fait ici... Pour mille écus, vous devenez espions? A dix mille écus, vous assassineriez sans doute?... Mais n'avez-vous pas déjà presque tué madame Bridau ? car monsieur Gilet savait très bien que Fario lui avait donné le coup de couteau, quand il a rejeté cet assassinat sur mon hôte, Joseph Bridau. Si ce gibier de potence a commis ce crime, c'est pour avoir appris par vous l'intention où était madame Agathe de rester ici. Vous! mes petits-fils , les espions d'un tel homme? Vous, des maraudeurs?... Ne saviez-vous pas que votre digne chef, au début de son métier, a déjà tué, en 180G, une pauvre jeune créature. Je ne veux pas avoir des assassins ou des voleurs dans ma famille, vous ferez vos paquets, et vous irez vous faire pendre ailleurs 1

Les deux jeunes gens devinrent blancs et immobiles comme des statues de plâtre.

— Allez, monsieur Héron , dit l'avare au notaire.

Le vieillard lut un comnfe de tutelle d'où il résultait que la fortune claire et liquide des deux entants Borniche était de soixante-dix mille francs , somme qui représentait la dot de leur mère ; mais monsieur Hochon avait fait prêter à sa fille des sommes assez fortes, et se trouvait, sous le nom des prêteurs, maître d'une portion de la fortune de ses petits-enfants Borniche. La moitié revenant à Baruchse soldait par vingt mille francs.

— Te voilà riche , dit le vieillard, prends ta fortune et marche tout seul ! Moi je reste maître de donner mon bien et celui de madame Hochon, qui partage en ce moment toutes mes idées, à qui je veux, à notre chère Adolphine-.oui, nous lui ferons épouser le fils d'un pair de France, si nous le voulons, car elle aura tous nos capitaux ! . ..

— Une très belle fortune... dit monsieur Héron.

— Monsieur Maxence Gilet vous indemnisera, dit madame Hochon.

— Amassez donc des pièces de vingt sous pour de pareils garnements?... s'écria monsieur Hochon.

— Pardon ! dit Baruch en balbutiant.

— Pardon j ei ferai p/ws, répéta railleusement le vieillard en imitant la voix des enfants. Si je vous pardonne, vous irez prévenir monsieur Maxence de ce qui vous arrive,

pour qu'il se tienne sur ses gardes Non ,

non , mes petits messieurs. J'ai les moyens de savoir comment vous vous conduirez.

Comme vous ferez, je ferai. Ce ne sera point par une bonne conduite d'un jour ni d'un mois que je vous jugerai , mais par celle de plusieurs années ! . . . J'ai bon pied, bon œil, bonne santé. J'espère vivre encore assez pour savoir dans quel chemin vous metlrez

â38 LES DEUX FRÈRES.

les pieds. Et d'abord, vous irez, vous, monsieur le capitaliste, à Paris, étudier la banque chez monsieur Mciigenod. Malheur à vous, si vous n'allez pas droit : on y aura l'œil sur vous. Vos fonds sont chez messieurs Mongenod et fils , voici sur eux un bon de pareille somme. Ainsi , libérez-moi, en signant votre compte de tutelle qui se termine par une quittance , dit-il , en prenant le compte des mains de Héron et le tendant àBaruch.

— Quant à vous, François Hochon, vous me redevez de l'argent au lieu d'en avoir à toucher , dit le vieillard en regardant son autre petit-fiis, monsieur Héron, lisez-lui son compte, il est clair... très clair.

La lecture se fit par un profond silence.

— Vous irez avec six cents francs par an à Poitiers faire votre Droit, dit le grandpère quand le notaire eut fini. Je vous préparais une belle existence; maintenant, il faut vous faire avocat pour gagner votre vie.

LJK^ DEUX FRÈRES. 259

Ah ! m es drôles, vous m'avez attrapé pendant six ans? apprenez qu'il ne me fallait qu'une heure, à moi, pour vous rattraper : j'ai des bottes de sept lieues.

Au moment où le vieux monsieur Héron sortait en emportant les actes signés, Gritte annonça monsieur le colonel Philippe Bridau. Madame Hochon sortit en emmenant ses deux petits-fils dans sa chambre afin de les confesser, selon l'expression du vieil Hochon, et savoir quel effet cette scène avait produit sur eux.

Philippe et le vieillard se mirent dans l'embrasure d'une fenêtreet parlèrent à voixbasse.

— J'ai bien réfléchi à la situation de vos affaires, dit monsieur Hochon en montrant la maison Rouget. Je viens d'en causer avec monsieur Héron. L'inscription de cinquante mille francs de rentes ne peut être vendue que par le titulaire lui-même, ou par un mandataire; or, depuis votre séjour ici, votre oncle n'a signé de procuration dans aucune

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Elude, et comme il n'est pas sort d'Issoudun, il n'en a pu signer ailleurs. S'il donne une procuration ici, nous le saurons à l'instant ; s'il en donne une ailleurs , nous le saurons également, car il faut l'enregistrer, et le digne monsieur Héron a les moyens d'en être averti. Si donc le bon homme sort d'Issoudun, faites-le suivre, sachez où il est allé , nous trouverons les moyens d'apprendre ce qu'il y aura fait.

— La procuration n'est pas donnée . dit Philippe, on la veut, mais j'espère pouvoir empêcher qu'elle ne se donne, et — elle — ne — se — don — ne — ra — pas, s'ccria le soudard en voyant son oncle sur le pas de la porte et le montrant à monsieur Hochon à qui il expliqua succinctement les événements, si petits et à la fois si grands , de sa visite.

— Maxence a peur de moi , mais il ne peut m'éviter. Mignonnet m'a dit que tous les officiers de la vieille armée fêtaient chaque année à Issoudun l'anniversaire du couron-

LKS DEUX FRÈRES. 241

nement de l'Empereur, ainsi, dans deux jours, Maxence et moi, nous nous verrons !...

— S'il a la procuration le premier décembre au matin, il prendra la poste pour aller à Paris , et laissera là très bien l'anniversaire...

— Bien : il s'agit de chambrer mon oncle, mais j'ai le regard qui plombe les imbéciles, dit Philippe en faisant trembler monsieur Hochon par un coup d'œil atroce.

— S'ils l'ont laissé se promener avec vous, Maxence aura sans doute découvert un moyen de gagner la partie , flt observer le vieil avare.

— Oh ! Fario veille, répliqua Philippe , et il n'est pas seul à veiller. Cet Espagnol m'a découvert aux environs de Vatan, u-n de mes anciens soldats à qui j'ai rendu service. Sans qu'on s'en doute , Benjamin Bourdet est aux ordres de mon Espagnol qui a mis un de ses chevaux à la disposition de Benjamin,

— Si vous tuez ce monstre, qui m'a perverti mes petits eiii'ants, vous ferez certes une bonne action.

— Aujourd'hui , grâce à moi , l'on sait dans tout Issoudun, ce que monsieur Maxence a fait la nuit^ depuis six ans, répondit Philippe. Et les disetleSy selon votre expression, vont leur train sur lui. Moralement, il est perdu ! . . .

Dès que Philippe sortit de chez son oncle,Flore entra dans la chambre de Maxence, pour lui raconter les moindres détails de la visite que venait de faire l'audacieux neveu.

— Que faire? dit-elle.

— Avant d'arriver au dernier moyen qui sera de me battre avec ce grand cadavre-là, répondit Maxence^ il fautjouer quitte ou double en essayant un grand coup. Laisse aller notre imbécile avec son neveu !

— Mais ce grand mâtin-là ne va pas par quatre chemins , s'écria Flore , il lui nommera les choses par leur nom. .

— Ecoute-moi donc , dit Maxence d'un son de voix strident. Crois-tu que je n'aie pas écouté aux portes et réfléchi à notre position? Demande un cheval et un charà-bancs au père Cognet, il les faut à l'instant ! tout doit être paré en cinq minutes. Mets là dedans toutes tes affaires, emmène la Védie et cours à Vatan. Installetoi là comme une femme qui veut y demeurer , emporte les vingt mille francs qu'il a dans son secrétaire. Si je te mène le bon homme à Vatan , tu ne consentiras à revenir ici qu'après la signature de la procuration. Moi , je filerai sur Paris pendant que vous retournerez à Issoudun. Quand, au retour de sa promenade, Jean-Jacques jxe te trouvera plus, il perdra la tête , il voudra courir après toi... Eh ! bien, moi, je me charge alors de lui parler...

Pendant ce complot, Philippe emmenait son oncle bras dessus bras dessous et allait

se promener avec lui sur le boulevard Baron.

-— Voilà deux grands politiques aux prises, se dit le vieil Hochon en suivant des yeux le colonel. Je suis curieux de voir la fln de cette partie dont l'enjeu est de quatre-vingtdix mille livres de rentes.

— Mon cher oncle, dit au père Rouget Philippe dont la phraséologie se ressentait de ses liaisons à Paris, vous aimez cette fille, et vous avez diablement raison, elle est diablement belle ! Au lieu de vous chouchoiUer, elle vous fait aller comme un valet, c'est encore tout simple : elle voudrait vous voir à six pieds sous terre , afin d'épouser Maxence qu'elle adore. . .

— Oui, je sais cela, Philippe , mais je l'aime tout de môme.

— Eh! bien, par les entrailles de ma mère, qui est bien votre sœur, reprit Philippe, j'ai juré de vous rendre votre Kabouilieuse

souple comme mon gant, et telle qu'elle devait être avant que ce polisson, indigne d'avoir servi dans la Garde Impériale, ne vint se caser dans votre ménage. . .

— Ohl si tu faisais cela, dit le vieillard. —C'est bien simple, répondit Philippe en

coupant la parole à son oncle, je vous tuerai Maxence comme un chien... Mais... aune condition? fit le soudard.

— Laquelle, demanda le vieux Rouget en regardant son neveu d'un air hébété.

— Ne signez pas la procuration qu'on vous demande avant le 3 décembre, traînez jusque là. Ces deux carcans veulent la permission de vendre vos cinquante mille francs de rentes, uniquement pour s'en aller se marier à Paris, et y faire la noce avec voire million...

— J'en ai bien peur, répondit Rouget.

— Hé ! bien, quoi qu'on vous fasse, remettez la procuration à la semaine prochaine.

— Oui, mais quand Flore me parle, elle me remue l'âme à me faire perdre la raison. Tiens, quand elle me regarde d'une certaine façon, ses yeux bleus me semblent le paradis, et je ne suis plus mon maître, surtout quand il y a quelques jours qu'elle me tient rigueur.

— Hé! bien, si elle fait la sucrée, contentez-vous de lui promettre la procuration, et prévenez- moi la veille de la signature. Cela me sufDra : Maxence ne sera pas votre mandataire, ou bien il m'aura tué. Si je le tue, vous me prendrez chez vous à sa place. Je vous ferai marcher alors cette jolie fille au doigt et à l'œil. Oui, Flore vous aimera, tonnerre de Dieu! ou si vous n'êtes pas content d'elle, je la cravacherai.

— Oh ! je ne souffrirai jamais cela , ce serait frapper sur moi...

— Mais, c'est pourtant la seule manière de gouverner les femmes et les chevaux.

Un homme se lait ainsi craiadre» aimer et respecter. Voilà ce que je voulais vous dire dans le tuyau de l'oreille. —Bonjour, messieurs, dit-il à Mignonnet et à Carpentier, je promène mon oncle , comme vous voyez , et je tâche de le former ; car nous sommes dans un siècle où les enfants sont obligés de faire l'éducation de leurs grands parents. On se salua respectivement.

— Vous voyez dans mon cher oncle, les effets d'une passion malheureuse, reprit le colonel. On veut le dépouiller de sa fortune, et le laisser là comme Baba, vous savez de qui je veux parler. Le bonhomme n'ignore pas le complot et il n'a pas la force de se passer de nanan pendant quelques jours pour le déjouer.

Philippe expliqua net la situation dans laquelle se trouvait son oncle.

— Messieurs, dit-i^ eu terminant, vous voyez qu'il n y a pas deux manières de délivrer mon oncle, il faul que lo colonel Bridau

248 LES BFXX FRÈRES.

tue le commandant Gilet ou que le commandant Gilet tue le colonel Bridau. Nous fêtons le couronnement de l'Empereur après demain, je compte sur vous pour arranger les places au banquet de manière à ce que je sois en face du commandant Gilet. Vous me ferez , je l'espère, l'honneur d'être mes témoins.

— Nous vous nommerons président , et nous serons à vos côtés. Max , comme viceprésident, sera votre vis à vis, dit Mignonnet.

— Oh ! ce drôle aura pour lui le commandant Polel et le capitaine Renard, dit Carpentier. Malgré ce qui se dit en ville sur ses incursions nocturnes, ces deux braves gens ont été ses seconds, ils lui seront fidèles...

— Vous voyez, mon oncle , dit Philippe, comme cela se mitonnne. Ainsi ne signez rien avant le 3 décembre, car le lendemain vous serez libre, heureux, aimé de Flore, et sans votre Cour des Aides.

— Tu ne le connais pas, mon neveu, dit le

vieillard épouvanté. Maxence a tué neuf hommes en duel.

— Oui, mais il ne s'agissait pas de cent mille francs de rentes à voler, répondit Philippe.

— Une mauvaise conscience gâte la main, dit sentencieusement Mignonnet.

— Dans quelques jours d'ici , reprit Philippe, vous et la Rabouilleuse , vous vivrez ensemble comme des cœurs à la fleur d'orange, une fois son deuil passé ; car elle se tortillera comme un ver, elle jappera, elle fondra en larmes, mais... laissezcouler l'eau !

Les deux militaires appuyèrent Philippe et s'efforcèrent de donner du cœur au père Rouget avec lequel ils se promenèrent pendant environ deux heures. Enfin Philippe ramena son oncle auquel il dit pour dernière parole : — Ne prenez aucune détermination sans moi. Je connais les femmes, j'en ai payé une qui m*a coûté plus clier que Flore ne vous

250 LES DEUX FUÈRES.

coûtera jamais!... Aussi m'a-t-elîe appris à me conduire comme il faut pour le reste de mes jours avec le beau sexe. Les femmes sont des enfants méchants, c'est des bêtes inférieures à l'homme, et il faut s'en faire craindre, car la pire condition pour nous, est d'être gouvernés par ces brutes-là.

Il était environ deux heures après midi, quand le bonhomme rentra chez lui. Kouski vint ouvrir la porte en pleurant, ou du moins il avait l'air de pleurer, d'après les ordres de Maxence.

— Qu'y a-t-il ? demanda Jean-Jacques.

— Ah ! monsieur, madame est partie avec la Védie !

— Partie?... ditle vieillard d'un son de voix étranglée.

Le coup fut si violent que Rouget s'assit sur une des marches de l'escaher. Un moment après, il se releva, regarda dansla salle, dans la cuisine, monta dans son apparte-

ment, alla dans toutes les chambres, revint dans la salle, se jeta dans un fauteuil et se mit à fondre en larmes.

— Où est-elle? criait-il en sanglotant.

Où est- elle? Où est Max?

— Je no sais pas , répondit Kouski , le commandant est sorti sans me rien dire.

Gilet, en très-habile politique, avait jugé nécessaire d'aller flâner par la ville. En laissant le vieillard seul à son désespoir, il lui faisait sentir son abandon et le rendait par là docile à ses conseils. Mais pour empêcher que Philippe n'assistât son oncle dans •ette crise, Max avait recommandé à Kouski de n'ouvrir la porte à personne. Flore absente, le vieillard était sans frein ni mors, et la situation devenait alors excessivement critique.

Pendant sa tournée en ville, Maxence Gilet fut évité par beaucoup de gens qui, la veille, eussent été très empressés à venir lui serrer la main. Une réaction générale se fai-

252 LES J)KUX FUÉUES.

sait contre lui. Les œuvres des Chevaliers de la Désœuvrance occupaient toutes les langues. L'histoire de l'arrestation de Joseph Bridau, maintenant éclaircle, déshonorait Max, dont la vie et les œuvres recevaient en un jour tout leur prix. Gilet rencontra le commandant Potel qui le cherchait et qu'il vit hors de lui.

— Qu'as-tu, Potel?

— Mon cher, la Garde Impériale est polissonnée dans toute la ville!... Les péquins t'embêtent, et par contrecoup, ça me touche à fond de cœur.

— De quoi se plaignent-ils ? répondit Max.

— De ce que tu leur faisais les nuits.

— Comme si l'on ne pouvait pas s'amuser un petit peu?...

— Ceci n'est rien, dit Potel.

Potel appartenait à ce genre d'officiers qui répondaient à un bourguemestre : Eh ! on vous la paiera votre ville, si on la brûle.

— Quoi, encore? dit Gilet.

LES D£(JX FRÈRES. 255

— La Garde est contre la Garde ! voilà ce qui me crève le cœur. C'est Bridau qui a déchaîné tous ces bourgeois sur toi. La Garde contre la Garde?., non, ça n'est pas bien! Tune peux pas reculer, Max, il faut s'aligner avec Bridau. Tiens, j'avais envie de chercher querelle à cette grande canaille-là, et de le descendre ; car alors les bourgeois n'auraient pas vu la Garde contre la Garde. A la guerre, je ne dis pas : deux braves de la Garde ont une querelle, on se bat, il n'y a pas de péquins pour se mocquer d'eux. Non, ce grand drôle n'a jamais servi dans la Garde. Un homme de la Garde ne doit pas se conduire ainsi, devant des bourgeois, contre un autre homme de la Garde! Ah la Garde est embêtée, et à Issoudun, encore ! où elle était honorée!...

— Allons, Potel , ne t'inquiète de rien , répondit Maxence. Quand même tu ne me verrais pas au banquet de l'anniversaire...

— Tu ne serais pas chez Lacroix après

554 LES DEUX rnÈHES.

demain?... s'écria Potel en interrompant son ami. Mais tu veux donc passer pour un lâche, avoir l'air de fuir Bridau? Non, non. Les grenadiers k pied de la Garde ne doivent pas reculer devant la cavalerie de la Garde. Arrange tes affaires autrement, et sois-là!...

— Encore un à mettre à l'ombre, dit Max. Allons^ je pense que je puis m'y trouver et faire aussi mes affaires! Car, se dit-il en luimême, il ne faut pas que la procuration soit à mon nom, comme l'a dit le vieux Héron, ça prendrait trop la tournure d'un vol.

Ce lion, empêtré dans les filets ourdis par Philippe Briddu, frémit entre ses dents, il évita les regards de tous ceux qu'il rencontrait et revint par le boulevard Vilatte en se parlant à lui-même : — Avant de nous battre j'aurai les rentes, se disait-il. Si je meurs , au moins cette inscription ne sera pas à lui , je l'aurai fait mettre au nom de Flore. D'après mes instructions , lenfant ira

droit à Paris et pourra, si elle le veut, épouser le fils de quelque Maréchal de l'Empire qui sera dégommé. Je ferai donner la procuration au nom de Baruch qui ne transférera l'inscription que sur mon ordre.

Max, il faut lui rendre cette justice, n'était jamais plus calme en apparence que quand son sang et ses idées bouillonnaient. Aussi Jamais ne vit-on à un si haut degré, réunies chez un militaire, les qualités qui font le grand général. S'il n'eût pas été arrêté dans sa carrière parla captivité , certes, l'Empereur aurait eu dans ce garçon un de ces hommes si nécessaires à de grandes entreprises. En entrant dans la salle où pleurait toujours la victime de toutes ces scènes à la fois comiques et tragiques, Max demanda la cause de cette désolation : il fit l'étonné, il ne savait rien , il apprit avec une surprise bien jouée le départ de Flore, il questionna Kouski pour obtenir quelques lumières sur le but de ce voyage inexplicable.

— Madame m'a dit, comme ça, Ot Kouski, de dire à monsieur qu'elle avait pris dans le secrétaire les vingt mille francs en or qui s'y trouvaient en pensant que monsieur ne lui refuserait pas cette somme pour ses gages, depuis vingt-deux ans.

— Ses gages ?. . . dit Rouget.

— Oui , reprit Kouski. — « Ah ! je ne reviendrai plus, qu'elle s'en allait disant à la Védie (car la pauvre Védie, qui est bien attachée à monsieur, faisait des représentations à madame ). Non ! non ! qu'elle disait , il n'a pas pour moi la moindre affection, il a laissé son neveu me traiter comme la dernière des dernières! Et elle pleurait!... à chaudes larmes.,

— Eh! je me moque bien de Philippe!

s'écria le vieillard que Maxence observait. Où est-elle? Comment peut-on savoir où elle est?

—Philippe, de qui vous suivez les conseils, vous aidera, répondit froidement Maxence.

— Philippe, dit le vieillard, que peut-il

sur elle?... Il n'y a que toi , mon bon Max, qui sauras trouver Flore, elle te suivra, tu me la ramèneras...

— Je ne veux pas être en opposition avec monsieur Bridau, fit Max.

— Parbleu, s'écria Rouget, si c'est ça qui te gêne, il m'a promis de te tuer.

— Ah! s'écria Gilet en riant, nous verrons...

— Mon ami, dit le vieillard , retrouves Flore et dis-lui que je ferai tout ce qu'elle voudra!...

— On l'aura bien vu passer quelque part en ville, dit Maxence à Kouski , sers-nous à dîner, mets tout sur la table et va t'informer, de place en place, aiin de pouvoir nous dire au dessert quelle route a pris mademoiselle Brazier.

Cet ordre calma pour un moment le pauvre homme qui gémissait comme un enfant qui a perdu sa bonne. En ce moment, Maxence, que Rouget haïssait comme la cause de tous

258 LES DEUX FRÈKES.

ses malheurs, lui semblait un ange. Une passion , comme celle de Rouget pour Flore , ressemble étonnamment à l'enfance. A six heures , le Polonais, qui s'était tout bonnement promené, revint et annonça que la Rabouilleuse avait suivi la route de Vatan.

— Madame retourne dans son pays, c'est clair, dit Kouski.

— Voulez-vous venir ce soir à Vatan, fit Max, la route est mauvaise ; mais Kouski sait conduire et vous ferez mieux votre raccommodement ce soir à huit heures que demain matin.

— Partons, s'écria Rouget.

— Mets tout doucement les chevaux , et tâche que la ville ne sache rien de ces bètises-là, pour l'honneur de monsieur Rouget. Sellemon cheval, j'irai Jevant, dit-il à l'oreille

de Kouski.

Monsieur Hochon avait déjà fait savoir le départ do mademoiselle Brazier à Philippe

Bridau qui se leva de table chez monsieur Mignonnet pour venir au secours de son oncle, car il devina parfaitement le but de cette habile stratégie. Quand Philippe frappa, Kouski lui répondit par une croisée du premier étage que monsieur Rouget ne pouvait recevoir personne.

— Fario, dit Philippe à l'Espagnol qui se promenait dans la Grande-Narrette, va dire à Benjamin de monter à cheval , il est urgent que je sache ce que deviendront mon oncle etMaxence.

— On attèle le cheval au berlingot , dit Fario.

— S'ils vont à Vatan, répondit Philippe, trouve-moi un second cheval, et reviens avec Benjamin chez monsieur Mignonnet.

— Que comptez-vous faire? dit monsieur Hochon qui sortit de sa maison en voyant Philippe et Fario sur la place.

— Le talent d'un général, mon cher monsieur Hochon, consiste, non -seulement^ à

260 L1ÎS DEUX FRÈRES.

bien observer les mouvements de l'ennemi ; mais encore à deviner ses intentions par ses mouvements, et à toujours modifier son plan à mesure que l'ennemi le dérange par une marche imprévue. Tenez, si mon oncle et Maxence sortent ensemble dans le berlingot, ils vont à Vatan où Maxence lui a promis de le réconcilier avec Flore, qui fugit ad salices! car cette manœuvre est du général Virgile. Si cela se joue ainsi , je ne sais pas ce que je ferai; mais j'aurai la nuit à moi, car mon oncle ne signera pas de procuration à dix heures du soir, les notaires sont couchés. Si, comme les piaffements du second cheval me l'annoncent , Max va donner à Flore des instructions en précédant mon oncle , ce qui paraît nécessaire et vraisemblable, Maxence est perdu ! Vous allez voir comment nous prenons une revanche au jeu de la succession, nous autres vieux soldats... Et, comme pour ce dernier coup de la partie, il me faut un second, je retourne chez Mignonnet afin

LES DECX FRÈRES. 261

de m'y entendre avec mon ami Carpentier.

Après avoir serré la main à monsieur Rochon, Philippe descendit la Petite-Narrette pour aller chez le commandant Mignonnet. Dix minutes après, monsieur Hochon vit partir Maxence au grand trot. Sa curiosité de vieillard l'ut alors si puissamment excitée, qu'i ^ resta debout à la fenêtre de sa salle attendant le bruit de la vieille demi-fortune qui ne se fit pas attendre. L'impatience de Jean-Jacques lui fit suivre Maxence à vingt minutes de distance. Kouski, sans doute sur Tordre de son vrai maître, allait au pas, au moins dans la ville.

— S'ils s'en vont à Paris, tout est perdu, se dit monsieur Hochon.

En ce moment , un petit gars du faubourg de Rome arriva chez monsieur Hochon apportant une lettre pourBaruch. Les deux pelits-fils du vieillard, penauds depuis le matin, s'étaient consignés d'eux-mêmes

chez leur grand-père. En réfléchissant à leur avenir, ils avaient reconnu combien ils devaient ménager leurs grands parents. Baruch ne pouvait guère ignorer l'influence qu'exerçait son grand-père Hochon sur son grand-père et sa grand'mère Borniche ; monsieur Hochon ne manquerait pas de faire avantager Adolphine de tous les capitaux des Borniche , si sa conduite les autorisait à reporter leurs espérances dans le grand mariage dont on l'avait menacé le matin même. Plus riche que François, Baruch avait beaucoup à perdre, il fut donc pour une soumission absolue, en n'y mettant pas d'autres conditions que le paiement des dettes contractées avec Max. Quant à François, son avenir était entre les mains de son grand-père , il n'espérait de fortune que de lui, puisque, d'après le compte de tutelle, il devenait son débiteur. De solennelles promesses furent alors faites par les deux jeunes

gens dont les intérêts compromis stimulaient le repentir, et madame Hochon les rassura sur leurs dettes envers Maxence.

— Vous avez fait des sottises, leur dit-elle , Féparez-les par une conduite sage, et monsieur Hochon s'apaisera.

Aussi, quand François eut lu la lettre par dessus l'épaule de Baruch, lui dit-il à l'oreille : — Demande conseil à grand papa !

— Tenez, fit Baruch en apportant la lettre au vieillard.

—Lisez-la moi, je n'ai pas mes lunettes.

« Mon cher ami ,

€ J'espère que tu n'hésiteras pas, dans les « circonstances graves où je me trouve, à « me rendre service en acceptant d'être le « fondé de pouvoir de monsieur Bouget.

« Ainsi, sois à Vatan demain à neuf heures. « Je t'enverrai sans doute à Paris ; mais sois « tranquille, je te donnerai l'argent du

264 LES DEUX frï:res.

« voyage et le rejoindrai [>romplement, car « je suis h peu près sûr d'être forcé de quitter « Issoudun \d trois décembre. Adieu, je « compte sur ton amitié, compte sur celle « de ton ami,

« Màxence. »

— Dieu soit loué ! fit monsieur Hochon, la succession de cet imbécfle est sauvée des griffes de ces diables-là !

— Cela sera , si vous le dites , fit madame Hochon, et j'en remercie Dieu, qui sans doute, aura exaucé mes prières. Le triomphe des méchants est toujours passager.

— Vous irez à Valan , vous accepterez la procuration de monsieur Rouget, dit le vieillard à Baruch, il s'agit de mettre cinquante mille francs de rentes au nom de mademoiselle Brazier. Vous partirez avec plaisir pour Paris ; mai» vous resterez à Orléans où vous attendrez un mot de moi. Ne faites savoir à qui que ce soit où vous logerez , et logez-

VOUS dans la dernière auberge du faubourg Bannier, fût-ce une auberge à roulier...

— Ahî bien, fit François que le bruitd'une voiture dans la Grande-Narrette avait fait se se précipiter à la fenêtre, voici du nouveau? Le père Rouget et naonsieur Philippe Bridau reviennent ensemble dans la calèche, que Benjamin et monsieur Carpentier suivent à cheval!...

— J'y vais, s'écria monsieur Hochon dont la curiosité l'emporta sur tout autre sentiment.

Monsieur Hochon trouva le vieux Rouget écrivant dans sa chambre cette lettre que son neveu lui dictait.

« Mademoiselle ,

« Si vous ne partez pas, aussitôt cette letd tre reçue, pour revenir chez moi, votre « conduite marquera tant d'ingratitude pour « mes bontés, que je révoquerai le testament « fait en votre faveur en donnant ma fortune <r à mon neveu Philippe. Vous comprenez

266 tES DEUX FRÈRES.

« aussi que monsieur Gilet ne doit plus être « mon commensal, dès qu'il se trouve avec « vous à Vatan. Je charge monsieur le ca- « pitaine Carpentier de vous remettre la pré- « sente, et j'espère que vous écouterez ses « conseils , car il vous parlera comme ferait

« Votre affectionné, « J.-J. Rouget.»

— Le capitaine Carpentier et moi nous avons rencontré mon oncle, qui faisait la sottise d'aller à Vatan retrouver mademoiselle Brazier et le commandant Gilet, dit avec une profonde ironie Philippe à monsieur Hochon. J'ai fait comprendre à mon oncle qu'il courait donner têtç baissée dans un piège : ne sera-t-il pas abandonné par cette fille dès qu'il lui aura signé la procuration qu'elle lui demande pour se vendre à ellemême une inscription de cinquante mille livres de rentes. Je lui ai dit qu'en écrivant

LES DEDX FRÈRES. 267

cette lettre, il verrait revenir cette nuit, sous son toit, la belle fuyarde. Je lui promets de rendre mademoiselle Brazler souple comme un jonc pour le reste de ses jours, s'il veut me laisser prendre la place de monsieur Gilet, que je trouve plus que déplacé, ici. Ai-je raison?... Et, mon oncle se lamente.

— Mon voisin, dit monsieur Hochon, vous avez pris le meilleur moyen pour avoir la paix chez vous. Si vous m'en croyez, vous supprimerez même votre testament, et vous verrez Flore redevenir pour vous ce qu'elle était les premiers jours.

— Non, car elle ne me pardonnera pas la peine que je vais lui faire, dit le vieillard en pleurant, elle ne m'aimera plus.

— Elle vous aimera , et dru , je m'en charge, dit Philippe.

— Mais ouvrez donc les yeux? fit monsieur Hochon à Rouget. On veut vous dépouiller et vous abandonner.*.

268 tES DEUX FRÈRES.

— Ah! si j'en étais sûr!... s'écria l'imbécile.

— Tenez, voici une lettre que Maxence a écrite à mon petit-fils Borniche, dit le vieil Hochon. Lisez!

— Quelle horreur 1 s'écria Carpentier en entendant la lecture de la lettre que Rouget fit en pleurant.

— Est-ce assez clair, mon oncle ? demanda Philippe. Allez, tenez-moi cette fille par l'intérêt, et vous serez adoré... comme vous pouvez l'être : moitié fil, moitié coton.

— Elle aime trop Maxence, elle me quittera , fit le vieillard en paraissant épouvanté.

— Mais, mon oncle, Maxence ou moi, nous ne laisserons pas après demain la marque de nos pieds sur les chemins d'Issoudun...

— Eh! bien, allez, monsieur Carpentier, reprit le bonhomme, si vous me promettez quelle reviendra, allez! Vous êtes un

honnête homme, dites-îui tout ce que vous croirez devoir dire en mon nom . .

— Le capitaine Carpentier lui soufflera dans l'oreille que je fais venir de Paris une femme dont la jeunesse et la beauté sont un peu mignonnes, dit Phil ppe Bridau, et la drôlesse reviendra ventre à terre !

Le capitaine partit en conduisant luimême la vieille calèche, il fut accompagné de Benjamin à cheval , car on ne trouva plus Kouski. Quoique menacé par les deux officiers d'un procès et de la perte de sa place , le Polonais venait de s'enfuir à Vatan sur un cheval de louage, afin d'annoncer à Maxence et à Flore le coup de main de leur adversaire. Après avoir accompli sa mission, Carpentier, qui ne voulait pas reveniraveclaRabouilleuse, devait prendre le cheval de Benjamin.

En apprenant la fuite de Kouski , Philippe dit à Benjamin: — Tu remplaceras ici, dès ce soir, le Polonais. Ainsi tâche de grimper

derrière la calèche à leur insu, pour te trouver ici en même temps que la colombe.

— Ça se dessine, papa Hochon! flt le lieutenant-colonel. Après-demain le banquet sera jovial.

— Vous allez vous établir ici, lui dit le vieil avare.

— Je viens de dire à Fario de m'y envoyer toutes mes affaires. Je coucherai dans la chambre dont la porte est sur le palier de Tappartement de Gilet, mon oncle y consent.

— Qu'arrivera-t-il de tout ceci? dit le bonhomme épouvanté.

— Il vous arrivera mademoiselle Flore Brazier dans quatre heures d'ici, douce comme une peau de pêche, répondit monsieur Hochon.

— Dieu le veuille ! fit le bonhomme en essuyant ses larmes.

— Il est sept heures, dit Philippe, la reine de votre cœur sera vers onze heures et demie

ici. Vous n'y verrez plus Gilet, ne serez-vous pas heureux comme un pape? Si vous voulez que je triomphe, ajouta Philippe à l'oreille de monsieur Hochon , restez avec nous jusqu'à l'arrivée de cette singesse, vous m'aiderez à maintenir le bonhomme dans sa résolution ; puis, à nous deux, nous ferons comprendre à mademoiselle la Rabouilleuse ses vrais intérêts.

Monsieur Hochon tint compagnie à Philippe en reconnaissant la justesse de sa demande ; mais ils eurent tous deux fort à faire, car le père Rouget se livrait à des lamentations d'enfant qui ne cédèrent que devant ce raisonnement répété dix fois par Philippe.

— Mon oncle , si Flore revient, et qu'elle soit tendre pour vous> vous reconnaîtrez que j'ai eu raison. Vous serez choyé, vous garderez vos rentes, et vous vous conduirez désormais par mes conseils.

Quand, à onze heures el demie, on enten-

dit le bruit du berlingot , dans la Grande- Narrette, la question était de savoir si la voiture revenait pleine ou vide. Le visage de Rouget offrit alors l'expression d'une horrible angoisse, qui l'ut remplacée par l'abattement d'une joie excessive lorsqu'il aperçut les deux femmes au moment où la voiture tourna pour entrer.

— Kouski, dit Philippeen donnant la main à Flore pour descendre, vous n'êtes plus au service de monsieur Rouget, vous ne coucherez pas ici ce soir, ainsi faites vos paquets, Benjamin, que voici, vous remplace.

— Vous êtes donc le maître, dit Flore avec ironie.

— Avec votre permission, répondit Philippe en serrant la main de Flore dans la sienne comme dans un étau. Venez? nous devons nous rabouUler le cœur, à nous deux.

Philippe emmena cette femme stupéfaite à quelques pas de là, sur la place Saint-Jean.

— Ma toute belle, après demain, Gilet sera mis à Tombre par ce bras, dit le soudard ea tendantlamain droite, ou le sien m'aura fait descendre la garde. Si je meurs, vous serez la maîtresse chez mon pauvre imbécile d'oncle : benè sit ! Si je reste sur mes quilles, marchez droit et servez-lui du bonheur, premier numéro. Autrement , je connais à Paris des Rabouilleuses qui sont , sans vous taire tort, plus jolies que vous, car elles n'ont que dixsept ans, elles rendront mon oncle excessivement heureux, et seront dans mes intérêts. Commencez votre service dès ce soir , car si demain, le bonhomme n'est pas gai comme un pinson, je ne vous dis^qu'une parole, écoutezla bien? 11 n'y a qu'une seule manière de tuer un homme, sans que la justice ait le plus petit mot à dire^ c'est de se battre avec lui ; mais j'en connais trois pour me débarrasser d'une femme. Voilà, ma biche!

Pendant celte allocution. Flore trembla

274 tEs DEUX FRÈRES.

comme une personne prise par la fièvre.

— Tuer Max?... dit-elle en regardant Philippe à la lueur de la lune.

— Allez, tenez, voilà mon oncle...

En effet, le père Rouget, quoi que pût lui dire monsieur Hochon, vint dans la rue prendre Flore par la main » comme un avare eût fait pour son trésor, il rentra chez lui, l'emmena dans sa chambre et s'y enferma.

— C'est aujourd'hui la saint-Lambert, qui quitte sa place la perd, dit Benjamin au Polonais.

— Monmaître vous fermera le bec à tous, répondit Kouski en allant rejoindre Max qui s'établit à Thôtel de la Poste.

IKn butl h mort.

Le lendemain, de neuf heures à onze heures , les femmes causaient entre elles à la porte des maisons. Dans toute la ville, il n'était bruit que de l'étrange révolution accomplie la veille dans le ménage du père Rouget, Le résumé de ces conversations fut le même partout.

— Que va-t-il se passer demain, au ba quet du couronnement,enlre Max et le colonel Bridau ?

Philippe dit à la Védie deux mots : — Six cents francs de rentes viagères, ou chassée ! qui la rendirent neutre pour le moment, entre deux puissances aussi formidables que Philippe et Flore.

En sachant la vie de Max en danger, Flore devint plus aimable avec le vieux Rouget qu'aux premiersjours de leur ménage. Hélas ! en amour, une tromperie intéressée est supérieure à la vérité, voilà pourquoi tant d'hommes payent si cher d'habiles trompeuses. La Rabouilleuse ne se montra qu'au moment du déjeûner en descendant avec Rouget à quj elle donnait le bras. Elle eut des larmes dans les yeux en voyant à la place de Max, le terrible soudard à Toeil d'un bleu sombre, à la figure froidement sinistre.

— Qu'avez- VOUS, mademoiselle? dit-il après avoir souhaité le bonjour à son oncle.

— Elle a, mon neveu, qu'elle ne supporte pas l'idée de savoir que tu peux te battre avec le commandant Gilet...

— Je n'ai pas la moindre envie de tuer ce Gilet, répondit Philippe , il n'a qu'à s'en aller d'Issoudun, s'embarquer pour TAmérique avec une pacotille, je serai le premier à vous conseiller de lui donner de quoi l'acheter et à lui souhaiter bon voyage 1 Il fera fortune, et ce sera beaucoup plus honorable que de faire les cent coups à Issoudun la nuit, et.le diable dans votre maison.

— Hé 1 bien, c'est gentil , cela? dit Rouget en regardant Flore.

— En A...mé...43...ri...ique! répondit-elle en sanglotant,

— 11 vaut mieux jouer des jambes à Ncw- Yorck, que de pourrir dans une redingote de sapin en France... Après cela, vous Eiie direz qu'il est adroit : il peut me tuer !

T. lu i8

— Voulez-vous me laisser lui parler? dit Flore d'un ton humble et soumis en implorant Philippe.

— Certainement, il peut bien venir chercher ses affaires, je resterai cependant avec mon oncle pendant ce temps là, car je ne le quitte plus.

— Védie, cria Flore, cours à la Poste, ma fille, et dis au commandant que je le prie de,..

— De venir prendre toutes ses affaires, dit Philippe en coupant la parole à Flore.

— Oui, oui , Védie. Ce sera le prétexte le plus honnête pour me voir, je veux lui parler...

La terreur comprimait tellement la haine chez cette fille ;le saisissement qu'elle éprouvait en rencontrant une nature forte et impitoyable, elle qui jusqu'alors était adulée, fut si grand, qu'elle s'accoutumait à plier devant PhiUppe , comme le pauvre Rouget s'était accoutumé à plier devant elle. Elle atten-

LES DEUX FR!î:RES. 279

dit avec anxiété le retour de la Védie; mais la Védie revint avec un refus tbrmel de Max qui priait mademoiselle Brazier de lui envoyer ses effets à Thôtel de la Poste.

— Me permettez'vous d'aller les lui porter? dit-elle à Jean-Jacques Rouget.

— Oui, mais tu reviendras, fit le vieillard.

— Si mademoiselle n'est pas revenue à midi, vous me donnerez à une heure votre procuration pour vendre vos renies, dit Philippe en regardant Flore. Allez avec la Védie pour sauver les apparences, mademoiselle. Il Tant désormais avoir soin de l'honneur de mon oncle.

Flore ne put rien obtenir de Maxence. Le commandant, au désespoir de s'être laissé débusquer d'une position ignoble aux yeux de toute su ville, avait trop de fierté pour fuir devant Philippe. La Eabouilleuse combattait cette raisoii en proposant à soiî ami de s'enfuir ensemble en Amérique ; mais Gilet, qui ne voulait pas Flore sans la fortune

280 LFS i>EÏJX FRÈKES.

du père Rouget et qui ne voulait pas montrer le lond de son cœur à cette fllle, persistait dans son intention de tuer Philippe.

' — Nous avons commis une lourde sottise , dit-il, il [allait aller tous les trois à Paris, y passer l'hiver; mais, comment imaginer, dès que nous avons vu ce grand cadavre, que les choses tourneraient ainsi. Il y a dans le cours des événements une rapidité qui grise. Je l'ai pris pour un de ces sabreurs qui n'ont pas deux idées, et voilà ma faute. Maintenant, puisque je n'ai pas su faire ce crochet de lièyre, je serais un lâche si je rompais d'une semelle devant le colonel. Il m'a perdu dans Popinion de la ville, je ne puis me réhabiliter que par sa mort...

— Pars pour l'Amérique avec quarante mille francs, je saurai me débarrasser de ce sauvage-là, puis je te rejoindrai , c'est bien plus sage..,

— Que penserait-on de moi , s'écria-l-il poussé parle préjugé des Disettes.l^on. D'ail-

LES DEUX FUÉRES. 284

leurs, j'en ai déjà enterré neuf. Ce garçonlà ne me paraît pas devoir être irès fort : il est sorti de l'École pour aller à l'armée , il s'est toujours battu jusqu'en 1815, il a voyagé depuis en Amérique. Ainsi, mon mâtin n'a jamais mis le pied dans une salie d'armes,, tandis que je suis sans égal au sabre ! Le sabre est son arme, j'aurai l'air généreux en la lui faisant offrir, car je tâcherai d'être l'insulté, et je l'enfoncerai ! Décidément, cela vaut mieux. Rassure-toi : nous serons les maîtres après demain.

Ainsi le point d'honneur fut plus fort chez Max que la saine politique. Revenue à une heure chez elle , Flore s'enferma dans sa chambre pour y pleurer à son aise. Pendant toute cette journée, las Disettes allèrent leur train dansissoudun où l'on regardait comme inévitable un duel entre Philippe etMaxence.

— Ah! monsieur Hochon, dit Mignonnet accompagné de Carpentier qui rencontra le vieillard sur lé boulevard Baron, nous som-

mes très inquiets, carGiiet est bien fort à toute aiîT e.

— N'importe, répondit le vieux diplomate de province, Philippe a bien mené cette affaire !... Et je n'aurais pas cru que ce gros sans-gêne aurait si promptenient réussi.

Ces deux gaillards ont roulé l'un vers l'autre comme deux orages...

— Oh ! fit Carpentier, Philippe est un homme profond , sa conduite à la Cour des Pairs est un chef-d'œuvre de diplomatie.

— Hé! bien, capitaine Renard, disa'tun bourgeois , on disait qu'entre eux les loups ne se mangeaient point, mais il paraît que Max va en découdre avec le colonel Bridau. Casera sérieux entre gens de la vieille Garde.

— Vous riez de cela, vous autres. Parce que ce brave garçon s'amusait la nuit, vous lui en voulez, dit le commandant Potel. Mais Gilet est un homme qui ne pouvait guère rester dans un trou do ville comme Issoudun, sans s'occuper à quelque chose !

LES DEUX FRÉRKS. 285

— Enfin, messieurs, disait un quatrième, Max et le colonel ont joué leur jeu. Le colonel ne devait"il pas venger son IVère? Souvenez-vous de la traîtrise de Max à l'égard de ce pauvre garçon ?

— Bah! un artiste , dit Renard.

— Mais , il s'agit de la succession du père Rouget. On dit que monsieur Gilet allait s'emparer de cinquante mille livres de rentes, au moment où le colonel s'est établi chez son oncle.

— Gilet , voler des rentes à quelqu'un?... Tenez , ne dites pas cela, monsieur Ganivet , ailleurs qu'ici, s'écria Potel, ou nous vous ferions avaler votre langue , et sans sauce !

Dans toutes les maisons bourgeoises on fit des vœux pour le digne colonel Bridau.

Le lendemain, vers quatre heures, les officiers de l'ancienrie armée qui se trouvaient à Issoudun ou dans les environs se promenaient sur la Place du Marché devant un

restaurateur nommé Lacroix en attendant Philippe Bridau. Le banquet qui devait avoir lieu pour fêter le couronnement, était indiqué pour cinq heures, heure militaire. On causait de l'affaire de Maxence et de son renvoi de chez le père Rouget dans tous les groupes, car les simples soldats avaient imaginé d'avoir une réunion chez un marchand de vin sur la Place. Parmi les officiers, le commandant Potel et le capitaine Renard furent les seuls qui essayèrent de défendre leur ami.

— Max, disaient-ils, est faible avec les femmes. On ne sait pas l'empire qu'une belle créature a sur un homme , elle lui fait faire bien des sottises.

—Il y aura des sabres dégainés sous peu, dit un sous-lieutenant qui cultivait un marais dans le Haut-Baltan , car si monsieur Maxence Gilet a commis la sottise de venir demeurer chez le bonhomme , il serait un lâche de s'en laisser chasser comme un valet , sans demander raison.

— Certes, répondit sèchement Mignonnet.

Une sottise qui ne réussit pas devient un

crime.

Max , qui vint rejoindre les vieux soldats de Napoléon , lut alors accueilli par un silence assez significatif. Polel, Renard prirent leur ami chacun par un bras et allèrent à quelques pas causer avec lui. Ce fut dans ce moment qu'on vit venir de loin Philippe en grande tenue. Il traînait sa canne d'un air imperturbable qui contrastait avec la profonde attention que Max était forcé d'accorder aux discours de ses deux derniers amis. Philippe reçut les poignées de main de Mignonnet, de Carpentier et de quelques autres. Cet accueil, si différent du sien, acheva de dissiper dans l'esprit de Maxence quelques ' idées de couardise, de sagesse si vous voulez, que les instances et surtout les tendresses de Flore avaient fait naître, une fois qu'il s'était trouvé seul avec lui-même.

— Nous nous battrons, dit-il au capitaine

Renard, et à mort! Ainsi, ne me parlez plus de rien, laissez-moi bien jouer mon rôle.

Après ce dernier mot prononcé d'un ton fébrile,les trois bonapartistes revinrent se mêler au groupe des officiers. Max, le premier, salua Philippe Bridau qui lui rendit son salut en échangeant avec lui le plus froid regard.

— Allons, messieurs , à table , fit le commandant Potel, buvons à la gloire impérissable du petit tondu, qui maintenant est dans le paradis des Braves.

En sentant que la contenance serait m^oins embarrassante à table^ chacun comprit l'intention du petit capitaine de voltigeurs. On se précipita dans la longue salle basse du restaurant Lacroix dont les fenêtres donnaient sur le marché. On se plaça promptement à table , où , comme Tavait demandé Philippe, les deux adversaires se trouvèrent en face l'un de l'autre. Plusieurs jeunes gens de la ville, et surtout des ex-Chevaliers de la Désœuvrance, as^ez inquiets de ce qui

LES DEUX FRÈRÏ,S. 287

devait se passer à ce banquet , se promenèrent en s'entretenantde la situation critique où Philippe avait su mettre Maxence Gilet. On déplorait celte collision, tout en regardant le duel comme nécessaire.

Tout alla bien jusqu'au dessert, quoique les deux convives conservassent, malgré l'entrain apparent du dîcer, une espèce d'attention assez semblable à de l'inquiétude. En attendant la querelle que l'un et l'autre, ils devaient méditer, Philippe parut d'un admirable sang-froid , et Max d'une étourdissante gaîté ; mais pour les connaisseurs, chacun deux jouaitun rôle.

Quand le dessert fut servi, Philippe dit : — Remplissez vos verres, mes amis? Je réclame la permission de porter la première santé.

— Il a dit mes amis, ne remplis pas ton verre, dit Renard à l'oreille de Max.

Max se versa du vin.

— A la Grande Armée ! s'écricf Philippe avec un enthousiasme véritable.

— A la Grande Armée ! l'ut répété comme une seule acclamation par toutes les voix.

En ce moment , on vit apparaître sur le seuil de la salle onze simples soldats , parmi lesquels se trouvèrent Benjamin et Kouski , qui répétèrent : A la Grande Armée !

— Entrez , mes enfants! on va boire à sa santé ! dit le commandant Potel.

Les vieux soldats entrèrent et se placèrent tous debout derrière les ofDciers.

— Tu vois bien qu'il n'est pas mort! dit Kouski k un ancien sergent qui sans doute avait déploré l'agonie de l'Empereur enfln terminée.

— Je réclame le second toast , flt le Xîommandant Mignonnet. •

On fourragea quelques plats de dessert par contenance. Mignonnet se leva.

— A ceux qui ont tenté de rétablir son fils, dit-il.

Tous, moins Maxence Gilet, saluèrent Philippe BridaUj en lui tendant leurs verres.

LtS DEUX FRÈRES. 289

— A moi, dit Max qui se leva.

— C'est Max ! c'est Max î disait-on au dehors.

Un profond silence régna dans la saUe et sur la place , car le caractère de Gilet fit croire à une provocation.

— Puissions-nous tous nous retrouver à pareil jour, l'an prochain!

Et il salua Philippe avec ironie.

— Ça se masse, dit Kouski à son voisin.

— La police à Paris ne vous laissait pas faire des banquets comme celui-ci , dit le commandant Potel à Philippe.

— Pourquoi, diable! vas-tu parler de police au colonel Bridau? dit insolemment Maxence Gilet.

— Le commandant Potel n'y entendait pas malice , dit Philippe en souriant avec amertume.

Le silence devint si profond, qu'on aurait entendu voler des mouches, s'il y en avait eu.

290 LES DETJX FRÈRES.

— La police me redoute assez, reprit Philippe, pour m'avoir envoyé à Issoudun,pays où j'ai eu le plaisir de retrouver de vieux lapins; mais , avouons-le ?^ il n'y a pas ici de grands divertissements. Pour un homme qui ne haïssait pas la bagatelle, je suis assez privé. Enfin, je ferai des économies pour ces demoiselles, car je ne suis pas de ceux à qui les lits de plume donnent des rentes, et Mariette du grand Opéra m'a coûté des sommes toiles.

— Est-ce pour moi que vous dites cela , mon cher colonel? demanda Max en dirigeant sur Philippe un regard qui fut comme un courant électrique.

— Prenez-le comme vous voudrez, commandant Gilet, répondit Philippe.

— Colonel, mes deux amis que voici , Renard et Potel, iront s'entendre pour que vous me fassiez raison demain , avec...

— AvecMignonnetet Carpentier, répondit Philippe en coupant la parole à Gilet et montrant ses deux voisins.

— Maintenant , dit Max , continuons les santés?

— Ah ! çà, vous autres , dit Philippe en jetant un regard sur les simples soldats, songez que nos affaires ne regardent pas les bourgeois !... Pas un mot sur ce qui vient de se passer. Ca doit rester entre la Vieille-Garde.

— On observera la consigne, colonel, dit Renard, je réponds d'eux.

— Vive son petit ! puisse-t-il régner sur la France! s'écria Potel.

— Mort à l'Anglais ! s'écria Carpentier. Ce toast eut un succès prodigieux.

— Honte à Hudson-Lowe ! dit le capitaine Renard.

Le dessert se passa très bien , les libations furent très amples. Les deux antagonistes et leurs quatre témoins mirent leur honneur à ce que ce duel , où il s'agissait d'une immense toriune et qui regardait deux hommes si distingués par leur courage, n'eût rien de commun avec les disputes

292 LES DEUX FRÈllES.

ordinaires. Deux gentlemen ne se seraient pas mieux conduits que Max et Philippe, Aussi l'attente des jeunes gens et des bourgeois groupés sur la place lut-elle trompée. Tous les convives, en vrais militaires, gardèrent le secret sur l'épisode du dessert.

A dix heures, chacun des deux adversaires apprit que l'arme convenue était le sabre. Le lieu choisi pour le rendez-vous fut le chevet del'éghse des Capucins, à huit heures du matin, Goddet , qui faisait partie du banquet en sa qualité de chirurgien-major, avait été prié d'assister à l'affaire. Quoi qu'il arrivât, les témoins décidèrent que le combat ne durerait pas plus de dix minutes.

A onze heures du soir, à la grande surprise du colonel , monsieur Hochon amena sa femme chez Philippe au moment où il allait se coucher.

— Nous savons ce qui se passe , dit la vieille dame les yeux pleins de larmes, el je viens vous supplier de ne pas sortir demain

sans faire vos prières... Elevez votre àme à Dieu.

— Oui, madame, répondit Philippe à qui le vieil Hochon fit un signe en se tenant derrière sa femme.

— Ce n'est pas tout ! dit la marraine d'Agathe, je me mets à la place de votre pauvre mère , et je me suis dessaisi de ce que j'avais de plus précieux, tenez!... Elle tendit à Philippe une dent fixée sur un velours noir bordé d'or, auquel elle avait cousu deux rubans verls, et la remit dans un sachet après la lui avoir montrée. — C'est une relique de Sainte-Solange, la patronne du Berry, je l'ai sauvée à la Piévolution, gardez cela sur votre poitrine demain matin.

— Est-ce quq. ça peut préserver des coups de sabre? demanda Philippe.

— Oui, répondit la vieille dame.

— Je ne peux pas plus avoir c{3 fonrniment-là sur moi qu'une cuirasse, s'écria le fils d'Agathe.

— Que dil-il? demanda madame llochon à son mari.

— Il dit que ce n'est pas de jeu , répondit le vieil llochon.

— Eh 1 bien, n'en parlons plus, flt la vieille dame. Je prierai pour vous.

— Mais, madame, une prière et un bon coup de pointe , ça ne peut pas nuire, dit le colonel en faisant le geste de percer le cœur à monsieur llochon.

La vieille dame voulut embrasser Fhilippe sur le iront. Puis en descendant , elle donna dix écus, tout ce qu'elle possédait d'argent , à Benjamin pour obtenir de lui qu'il cousût la relique dans le gousset du pantalon de son maître. Ce que fit Benjamin, non qu'il crût à la vertu de cette dent , car il dit que son maître en avait une fameuse contre Gilet ; mais parce qu'il devait s'acquitter d'une commission si chèrement payée. Madame Rochon se retira pleine de confiance en Sainte-Solange,

LES DEUX FRKRES. 2Ô5

A huit heures, le lendemain, trois décembre , par un temps gris, Max, accompagné de ses deux témoins et du Polonais , arriva sur le petit pré qui entourait alors le chevet de l'ancienne église des Capucins, lis y trouvèrent Philippe et les siens, avec Benjamin. On mesura vingt-quatre pieds. A chaque bout de cette distance, les deux soldats tracèrent deux lignes à l'aide d'une bêche. Sous peine de lâcheté , les adversaires ne pouvaient reculer au-delà de leurs lignes respectives. Tous deux, ils devaient se tenir chacun sur leur ligne, et s'avancer à volonté quand les témoins auraient dit : — Allez !

— Mettons -nous habit bas? dit froidement Philippe à Max.

— Volontiers, colonel, répondit Maxence avec une sécurité de bretteur.

Les deux adversaires ne gardèrent que leurs pantalons, et leurs chairs s'entrevirent alors en rose sous la percale des chemises. Chacun armé d'un sabre d'ordonnance choisi

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de même poids, environ trois livres, et de même longueur, trois pieds, se campa , tenant la pointe en terre, en attendant le signal. Ce lut si calme de part et d'autre, que, malgré le l'roid, les muscles ne tressaillirent pas plus que s'ils eussent été de bronze. Goddet , les quatre témoins et les deux soldats eurent une sensation involontaire.

— C'est de fiers mâtins !

Celte exclamation s'échappa de la bouche du commandant Potel.

Au moment où le signal : — Allez ! fut donné, Maxence aperçut la tête sinistre de Fario qui le regardait par le trou que les Chevaliers avaient fait au toit pour introduire les pigeons dans son magasin. Ces deux yeux, d'où jaillirent comme deux douches de feu, de haine et de vengeance, éblouirent Max. Le colonel alla droit à son adversaire, en se meUant en garde de manière à saisir l'avantage. Les experts dans l'art de tuer savent que, de deux adversaires, le plushabile peut

prendre le haut du pavé, pour employer une expression qui rende par une image Teilet de la gardé haute. Ceite pose, qui permet en quelque sorte de voir venir, annonce si bien un duelliste du premier ordre, que le sentiment de son infériorité pénétra dans l'âme de Max et y produisit ce désarroi de forces qui démoraUse un joueur, alors que devant un maître ou devant un homme heureux, il se trouble et joue plus mal qu'à l'ordinaire.

— Ah î le lascar ,^"-86 dit Max, il est de première force, je suis perdu 1

Max essaya d'un moulinet en manœuvrant son sabre avec une dextérité de batonnisles, il voulait étourdir Philippe et rencontrer son sabre, afln de le désarmer ; mais il s'aperçut au premier choc que le colonel avait un poignet de 1er, flexible comme un ressort d'acier. Maxence dut songer à autre chose, et il voulait réfléchir, le malheureux î tandis que Philippe,dont lesdeux yeux lui jetaient des éclairs plus yifs que ceux de leurs sabres, parait toutes les attaques avec le sang-froid d'un

maître garni de son plaslron dans une salle.

Entre deux hommes aussi forts que les deux combattants, il se passe un phénomène à peu près semblable^ celui qui alieu, entrelesgens du peuple, au terrible combat dit de la savate. La victoire dépend d'un faux mouvement, d'une erreur de ce calcul, rapide comme léclair, et auquel on doit se livrer instinctivement. Pendant un temps aussi court pour les spectateurs qu'il semble long aux adversaires, la lutte consiste en une observation , où s'absorbent les forces de Tame et du corps, cachée sous des feintes dont la lenteur et l'apparente prudence semblent faire croire qu'aucun des deux antagonistes ne veut se battre. Ce moment, suivi d'une lutte rapide et décisive, est terrible pour les connaisseurs. A une mauvaise parade de Max, le colonel lui fit sauter le sabre des mains.

— Ramassez-le ! dit-fl en suspendant le combat, je ne suis pas homme à tuer un ennemi désarmé.

Ce fut. le sublime de l'atroce. Cette gran-

deur annonçait tant (je supériorité, qu'elle fut prise pour le plus adroit de tous les calculs par les spectateurs. En effet, quand Max se remit en garde, il avait perdu son sang- froid, et se trouva nécessairement encore sous le coup de cette garde haute qui vous menace tout en couvrant l'adversaire. Il voulut réparer sa honteuse défaite par une hardiesse. Il ne songea plus à se garder, il prit son sabre à deux mains et fondit rageusement sur le colonel pour le blesser à mort en lui laissant prendre sa vie. Si le .colonel reçut un coup de sabre, qui lui coupa le front et une partie de la figure , il fendit obliquement la tête de Max. par un terrible retour du moulinet qu'il opposa pour amortir le coup d'assommoir que Max lui destinait. Ces deux coups enragés terminèrent le combat à la neuvième minute. Fario descendit et vint se repaître de la vue'de son ennemi dans les convulsions de la mort; car chez un homme de la force de Max, les n^uscles du corps remuèrent effroyablement. On transporta Philippe chez son oncle.

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Ainsi périt un de ces hommes destinés à faire de grandes choses, s'il était resté dans le milieu qui lui était propice, un homme traité par la nature en enfant gâté, car elle lui donna le courage, le sang-froid, et le sens de la politique à la César Borgia. Mais l'éducation ne lui avait pas communiqué cette noblesse d'idées et de conduite, sans laquelle rien n'est possible dans aucune carrière. 11 ne fut pas regretté, par suite de la perfidie avec laquelle son adversaire, qui valait moins que luf, avait su le déconsidérer. Sa fin mit un terme aux exploits de l'Ordre de la Désœuvrance, au graad contentement de la ville d'Issoudun. Aussi Philippe ne futil pas inquiété à raison de ce duel , qui parut d'ailleurs un effet de la vengeance divine, et dont les circonstances se racontèrent dans toute la contrée avec d'unanimes éloges accordés aux deux adversaires.

. — Ils auraient dû se tuer tous les deux, dit monsieur Mouilleron, c'eût été un bon débarras pour le gouvernement.

lU.

iWûbamc llougct.

La situation de Flore Brazier eût été très embarrassante , sans la crise aiguë dans laquelle la mort de Max la fit tomber. Elle lut prise d'un transport au cerveau, combiné d'une inflammation dangereuse occasionnée par les péripéties de ces trois journées. La

Rabouilleuse resta dans son lit. Si elle eût joui de sa santé , peut-être aurait-elle fui de la maison où gisait au dessus d'elle , dans l'appartement de Max, el dans les draps de Max, le meurtrier de Max. Elle fut entre la vie et la mort pendant trois mois , soignée par monsieur Goddet qui soignait également Philippe.

Dès que Philippe put tenir une plume, il écrivit les lettres suivantes :

€ A Monsieur Desroches, avoué.

« J'ai déjà tué la plus venimeuse des deux « bêtes, mais ça n'a pas été sans me faire « ébrêcher la tête par un coup de sabre. « Le drôle y allait heureusement de main- « morte. Il reste une autre vipère avec lace quelleje vais tâcher de m'entendre, car c( mon oncle y tient autant qu'à son gésier. « J'avais peur que cette fllle, qui est diable- « ment belle , ne détalât, mon oncle l'aurait

« suivie; mais le saisissement qui l'a prise « en un moment grave, l'a clouée dans son « lit. Si Dieu voulait me protéger, il rappelle- « rait à lui cette âme pendant qu'elle se re- « peut de ses erreurs. En attendant, j'ai pour « moi, grâce à monsieur Hochon (ce vieux (( va bien ! ), le médecin, un nommé Goddet, « bon apôtre qui conçoit que les héritages « des oncles sont mieux placés dans la main « des neveux que dans celles de ces drô- <r lesses. Monsieur Hochon a d'ailleurs de « l'influence sur un certain papa Fichet dont « la fille est riche et que Goddet voudrait « pour Femme à son fils; en sorte que le « billet de mille francs qu'on lui fait entre- « voir pour la guérison de ma caboche, entre (( pour peu de chose dans son dévouement. « Ce Goddet, ancien chirurgien-major au « 3^régiment de ligne, a de plus été chambré « par mes amis, deux braves officiers, Mi-

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« gnonnet et Carpentier, en sorte qu'il ca- « farde avec sa malade.

a — Il y a un Dieu, après tout, mon enfant, € voyez- vous? lui dit-il en lui tàtant le pouls, a Vous avez été la cause d'un grand malce heur, il faut le réparer. Dieu se venge, « la religion est la religion, soumettez- « vous, résignez-vous, ça vous calmera d'aa bord, ça vous guérira presqu'autant que « mes drogues. Surtout restez ici, soignez « votre maître, oubliez, pardonnez... c'est « la loi chrétienne... Puis il lui dit qu'il a vu « bien des malheurs de ce genre-là.

a Ce Goddet m'a promis de tenir la Race bouilleuse pendant trois mois au lit. In- « sensiblement, elle s'habituera peut-être à « ce que nous vivions sous le même toit. « J'ai mis la cuisinière dans mes intérêts. c( Cette abominable vieille a dit à sa maice tresse que Max lui aurait rendu la vie « bien dure. Elle lui a, dit-elle, entendu

LES DEUX FUÉRES. 305

« dire qu'à la mort du bonhomme, et une « lois sa lemme, il ne comptait pas entraver « son ambition par une fllle. Aussi cette cui- « sinière est-elle arrivée à insinuer à sa « maîtresse, que l'ambition de Max était si a grande qu'il se serait défait d'elle. Ainsi « tout va bien. Mon oncle, conseillé par le « père Hochon, a déchiré son testament. »

A Monsieur Giroudeau ( aux soins de mademoiselle Florentine ), rue de Vendôme , au Marais, à Paris.

Mon vieux camarade,

c( Informe-toi si ce petit rat de Césarine « est occupée, et tâche qu'elle soit prête à « venir à Issoudun dès que je la demandece rai. La luronne arriverait alors courrier « par courrier. Il s'agira d'avoir une tenue « honnête, rien qui sente les couhsses , il « faut se présenter dans le pays comme la

« ûlle d'un brave militaire , mort au chûmp- « d'honneur, beaucoup de mœurs, des vé- « tements de pensionnaire, et de la vertu « première qualité. Si j'ai besoin d'elle, et « si elle réussit, à la mort de mon oncle, « il y aura cinquante mille francs pour elle. a Si Césarine est occupée, explique mon al- « faire à Florentine ; et, à vous deux, trouce vez-moi quelque flgurante , capable de « jouer le rôle. J'ai eu le crâne écorné dans « mon duel avec mon mangeur de succes- « sions qui a tortillé de l'œil. Je te racon- (( lerai ce coup-là. Nous reverrons de beaux c( jours, et nous nous amuserons encore, ou « l'Autre ne serait pas l'Autre. Si tu peux « m'envoyer cinq cents cartouches, on les « déchirera. Adieu, vieux lapin, allume ton c< cigarre avec ma lettre. Il est bien entendu « que la fille de l'officier viendra de Châ- « teauroux, et aura l'air de demander des

« secours. J'espère cependant ne pas a^ir « besoin de recourir à ce moyen dangereux. « Remets-moi sous les yeux de Mariette et « de tous nos amis. »

Agathe, instruite par une lettre de madame Hochon, accourut à Issoudun et fut reçue par son frère qui lui donna l'ancienne chambre de Philippe. Celte pauvre mère, qui retrouva pour son fils maudit toute sa maternité, compta quelques jours heureux en entendant la bourgeoisie de la ville lui faire l'éloge du colonel.

— Après tout, ma petite, lui dit madame Hochon le jour deson arrivée, il faut que jeunesse se passe. Les légèretés des miUtaires du temps de l'Empereur ne peuvent pas être celles des fils de famille surveillés par leurs pères. Ah! si vous saviez tout ce que ce misérable Max se permettait ici, la nuit !... Issoudun, grâce à votre fils, respire et dort en paix. La raison est arrivée à Philippe un peu

tard, mais elle est venue. Comme il nous le disait, trois mois de prison au Luxembourg mettent du plomb dans la têle.;Sa conduite ici enchante monsieur Hochon, et il y jouit delà considération générale. S'il peut rester quelque temps , loin des tentations de Paris, il finira par vous donner bien du contentement.

En entendant ces consolantes paroles, Agathe laissa voir à sa marraine des yeux pleins de larmes heureuses.

Phihppe fît le bon apôtre avec sa mère : il avait besoin d'elle. Ce fin politique ne voulait recourir àCésarine que dans le cas où il serait un objet d'horreur pour mademoiselleBrazier. En reconnaissant dans Flore un admirable instrument façonné par Maxence, une habitude prise par son oncîe, ï\ voulait s'en servir préférablement à une parisienne, capable de se faire épouser p r le bonhomme. De même que Fouché dit à Louis XVill de

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se coucher dans les draps de Napoléon au lieu de donner une Charte, Philippe désirait rester couché dans les draps de Gilet. Mais il lui répugnait aussi de porter atteinte à la réputation qu'il venait de se faire en Berry, Oi% continuer Max auprès de la Rabouilleuse, serait tout aussi odieux de la part de cette fille que de la sienne. 11 pouvait sans se déshonorer, vivre chez son oncle et aux dépens de son oncle, en vertu des lois du népotisme; mais il ne pouvait avoir Flore que réhabilitée. Au milieu de tant de diflîcultés, stimulé par Tespoir de s'emparer de la succession, il conçut l'admirable plan de faire sa tante de la llabouillouse. Aussi, dans ce dessein caché, dit-il à sa mère d'aller voir cette fille et de lui témoigner quelque affection en la traitant comme une belle-sœur.

— J'avoue, ma chère mère, fit-il en prenant un air cafard et regardant monsieur et madame Hochon qui venaient tenir compar. II. 20

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