‹ Les deux frères (volume 2)Chapitre 5 sur 5 · I.ES DFIJX FIII'KES · texte numérisé non relu

I.ES DFIJX FIII'KES

gnie à a chère Aîr^ilhe, que la façon de vivre de mon oïicle est peu convenable , et il lui suflirail de la régulariser pour obtenir à mademoiselle Brazier la considération de la ville. Ne vaut-il pas mieux pour elle être madame Rouget que la servante maîtresse d un vieux garçon ? N'est-il pas plus simple d'acquérir par un contrat de mariage des droits définis que de menacer ime famille d'exhérédation. Si vous, si monsieur Hochon, si quelque bon prêtre voulaient parler de cette affaire, on ferait cesser un scandale qui afflige les honnêtes gens. Puis mademoiselle Brazier sérail heureuse en se voyant accueillie par vous comme une sœur, et par moi comme une tante.

Le lit de mademoiselle Flore fut entouré le lendemain par Agathe et par madame Hochon qui révélèrent à la malade et à Rouget les admirables sentiments de Philippe. On parla du colonel dans tout Issoudun comme

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d'un homme exceilent et d'un beau caractère, à cause surtout de sa conduitt^. avec Flore. Pendant un mois, la Rabouilleuse entendit Goddet père, son médecin, cet homme si puissant sur l esprit d'un malade, la respectable madame Hochon, mue par l'esprit religieux, Agathe si douce et si pieuse, lui présentant tous les avantages de son mariage avec Rouget. Quand , séduite à l'idée d'être madame Uouget, une digne et honnête bourgeoise, elle désira vivement se rétablir pour célébrer ce mariage, il ne tut pas diflîci»îe de lui faire comprendre qu'elle ne pouvait pas entrer dans la vieille famille des Rouget en mettant Philippe à la porte.

— D'ailleurs, lui dit un jour Goddet père, n est-ce pas à lui que vous devez celte haute fortune. Max ne vous aurait jamais laissé vous marier avec le père Rouget. Puis, lui dit-il à l'oreille , si vous avez des enfants, ne

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vengeroz-vouspasMax, car les Bridau seront déshérités.

Deux mois après le latal événement, en lévrier 1823, la malade, conseillée par tous ceux qui Teniouraienl , priée par Rouget, reçut donc Philippe dont la cicatrice la fil pleurer , mais dont les manières adoucies pour elle et presqu' affectueuses la calmèrent. D'après le désir de Philippe, on le laissa seul avec sa l'uture tante.

— Ma chère enfanS , lui dit le soldat, c'est moi qui, dès le principe , ai conseillé votre mariage avec mon oncle;et,si vous y consentez, il aura lieu dès que vous serez rétablie. . .

— On me Ta dit, répondit-elle.

— 11 est naturel que si les circonstances m'ont contraint à vous l'aire du mal, je veuille vous l'aire le plus de bien possible. La fortune , la considération et une famille valent mieux que ce que vous avez perdu. Mon oncle mort, vous n'eussiez pas été longtemps

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la leriHiie de ce gardon , car j'ai su de ses amis qu'il ne vous réservait pas un beau sort. Tenez, ma chère petife , entendons-nous? nous vivrons tous heureux. Vous serez ma tante, et rien que ma tanle. Vous aurez soin que mon oncle ne m'oublie pas dans son testament; de mon coté, vous verrez comme je vous ferai traiter dans votre contrat de mariage... Calmez-vous, pensez à cela, nous en reparlerons. Vous le voyez, les gens les plus sensés, toute la ville, personne ne vous en veutde me recevoir. On comprend que, dans la vie, les intérêts passent avant les sentiments. Vousserez,le jour de votre mariage, plus belle que vous n'avez jamais été. Votre indisposition en vous palissant vous a rendu de la distinction. Si mon oncle ne vous aimait pas Ibllement , parole d'honneur, dit-il en se levant et lui prenant 1 . main, vous seriez la l'emme du colonel Uridau.

Le soudard quitta ia chcîmbro en laissant

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dans l'àme de Flore, ce dernier mol pour y réveiller une vague idée de vengeance qui sourit à celte fille, presque heureuse d'avoir vu ce personnage effrayant à ses pieds. Philippe venait déjouer en petit la scène que joue Richard lîl avec la reine qu'il vient de rendre veuve. Le sens de cette scène montre que le calcul caché sous un sentiment entre bien avant dans le cœur, et y dissipe le deuil le plus réel. Voilà comment dans la vie privée, la Nature se permet ce qui , dans les œuvres du génie, est le comble de l'Art. Son moyen , à elle, est rmiérêi, le génie de l'argent.

4u commencement du mois d'avril 1823, la salle de Jean- Jacques Kouget offrit donc , sans que personne s'en étonnât , le spectacle d'un superbe dîner donné pour la signature du contrat de mariage de mademoiselle Flore Brazier avec le vieux célibataire. Les convives étaient monsieur Héron ;

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les quatre témoins messieurs Migrioanet , Carpenlier, Hochon et Goddet [>ère; le maire et le curé; puis Agathe Hridau, madame llo chon et son amie, madame Borniche, c està-dire les deux vieilles femmes (lui laisaieiit autorité dans Issoudun. Aussi , la future épouse fut-elle très sensible à cette concession, obtienne par Philippe de ces dames qui y virent une maniuede protection nécessaire à donner ù une (îile repentie. Flore lut d une éblouissante beauté. Le curé , qui depuis (|uinze jours instruisait l'ignorante Rabouilleuse , devait lui faire faire le lendemain sa première communion. Ce mariage fut 1 objet de cet article religieux publié dans le journal du Cher à Bourges et dans le journal de rindre k Chàieauroux.

Issoudun.

« Le mouvement religieux fait du pro- « grès en Bi^rry. Tous les amis de l Eglise « et les honnêtes gens de celte ville ont

LES Di-rx Fin K ES.

(( été lémoins hier d'une cérémonie par « laquelle uti des principaux propriétaires « du pays a mis fin à une situation scan- « daleuse et qui remontait à l'époque où la « religion était sans loi ce dans nos coii- « trées. Ce résultat, dû au zèle éclairé des « ecclésiastiques de notre ville, aura, nous « l'espérons, des imitateurs , et fera cesser « les abus des mariages non célébrés , con- « tractés aux époques désastreuses du ré- « gime révolutionnaire.

« Il y a eu cela de remarquable dans le « lait dont nous parlons, qu'il a été provo- « que par les instances d'un colonel apparue tenant à l'ancienne armée, envoyé dans u notre ville par l'arrêt de la Cour des Pairs, « et à qui ce mariage peut faire perdre ja « succession de son oncle. Ce désintéresse- « ment est assez rare de nos jours, pour « qu'on lui donne de la publicité. »

Par le contrat, Rouget reconnaissait à

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Flore cent mille francs de dot, et lui assurait un dou iire viager de vingt-quatre mille Francs. Après la noce qui lut somptueuse, Agathe retourna la plus heureuse des mères à Paris, où elle apprit à Joseph et à Desroches ce qu'elle appela de bonnes nouvelles.

— Votre fils est un homme trop profond pour ne pas mettre la main sur cette succession, lui répondit l'avoué quand il eut écouté madame Bridau. Aussi vous et ce pauvre Joseph, n'en aurez-vous pas un liard.

— Vous serez donc toujours, vous comme Joseph, injuste envers ce pauvre garçon, dit la mère. Sa conduite à la Cour des Pairs est celle d'un grand politique, il a réussi à sauver bien des têtes ! . . . Ses erreurs viennent de l'inoccupation où reslaient ses grandes l'acultés. Il a reconnu combien le détaut de conduite nuisait à un homme qui veut parvenir, et il a de l'ambition, j'en suis sûre. Je ne suis pas la seule à prévoir son avenir»

318, LES DEUX rUÈKES.

monsieur irochon croit l'ermemerjl (luo Philippe lera son chemin.

— Oh! s'il veut apphquer son inteUigence profondément perverse à l'aire lortune, il arrivera, car il est capable de tout, et ces gens-là vont vite...

— Pourquoi n'arriverait-il pas par des moyens honnêtes? demanda madame Bridau.

— Vous verrez! fit Desroches. Heureux ou malheureux, Philippe sera toujours l'homme de la rue Mazarine , l'assassin de madame Descoings, le voleur domestique; mais il paraîtra très honnête à tout le monde !

Le lendemain du mariage, après le déjeuner, Philippe prit madame Rouget par le bras quand son oncle se lut levé pour aller s'habiller, car ces nouveaux époux étaient descendus, Flore en peignoir, le vieillard en robe de chambre.

— Ma belle-tante, dit-ii en i emmenant

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dans l'embrasure de la croisée, vous êtes maintenant de la lamille. Grâce à moi , tous les notaires y ont passé. Ah ! ça ? pas de farces. J'espère que nous jouerons franc jeu. Je connais les tours que vous pourriez me faire, et vous serez gardée par moi, mieux que par une duègne. Ainsi, vous ne sortirez jamais sans me donner le bras, que vous ne quitterez point. Quant i\ ce qui peut se passer à la maison, j'y serai, sacrebleu, comme une araignée au centre de sa toile. Tenez, voici qui vous prouvera que je pouvais, pendant que vous étiez dans votre lit , hors d'état de remuer ni pied, ni patte, vous faire mettre à la porte sans un sou. Lisez?

Et il tendit la lettre suivante à Flore stupéfaite.

« Mon cher enfant, Florentine, qui vient « enfm de débuter à l'Opéra, dans la nou- « velle salle, par un pas de trois avec Ma- <r riette et Tullia; na pas cessé dépenser à

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(( loi, ainsi que Florino qui a làclié Lousleau « pour [)r(3ndre Nalhaii. Ces deux matoises '( l'ont trouvé la plus délicieuse créature du « monde, une petite fille de dix-sept ans , « belle comme une Anglaise, l'air sage « comme une lady qui l'ait ses farces, « rusée comme Desroclies, fidèle comme « Godescha ; et Mariette l'a stylée en te « souhaitant bonne chance. Il n'y a pas « de femme qui puisse tenir contre ce petit (( ange sous lequel se cache un démon : « elle saura jouer tous les rôles, empaumer u ton oncle et le rendre fou d'amour. Elle a « l'air céleste de la pauvre Coralie, elle (( sait pleurer, elle a une voix qui ^ous tire (( un billet de mille francs du cœur le plus (( granitique, et la luronne sable mieux que « nous le vin de Champagne. C'est un sujet « précieux, elle a des obligations à Mariette, « et désire s'acquitter avec elle. Après avoir « lampe l'a fortune de deux Anglais, d'un

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« Russe, et d'un prince romain, mademoi- « selle Eslher se trouve dans la plus affreuse « gêne, tu lui donneras dix mille francs , elle ^( sera contente. Elle vient de dire en riant : — « Tiens, jen'ai jamais fricasséde bourgeois, ça « me fera la main ! Elle est bien connue deFi- (( not , deBixiou , de des Lupeaulx , de tout notre « monde enfln. Ah! s'il y avait des fortunes « en France, ce serait la plus grande coures tisane des temps modernes. Ma rédaction « sent Nathan, Bixiou, Finot, Lousteau, qui « sont là à faire leurs bêtises avec cette sus- « dite Esther, Mariette et Florentine, chez « Florine, dans le plus magnifique appartec( ment qu'on puisse voir, et qui vient de lui c( être arrangé par le vieux lord Dudley, le « vrai père de Marsay, qu'elle vient défaire « avec son nouveau rôle. TuUia est toujours « avec le duc de Rhétoré, elle t'obtiendra « une remise de ta surveillance à la fête du « roi. Ainsi, tâche d'avoir enterré l'oncle

522 LES DEUX FniîUES.

(( sous los restas pour la prochaine Sainl- '(( Louis, reviens avec rhéritage,et tu en « mangeras quelque chose avec Eslher et « tes vieux amis qui signent en masse pour « se rappeler à ton souvenir :

« Nathan, Florine, Bixiou, Lgusteau.

« FiNOT, Mariette, Florentine, Gi-

« ROUDEAU, TULUA. »

La lettre, en tremblotant dans les mains de madame Rouget, accusait Teffroideson ame et de son corps. La tante n'osa regarder son neveu qui fixait sur elle deux yeux d'une expression terrible.

— J'ai confiance en vous, dit-il, vous le voyez ; mais je veux du retour. Je vous ai lait ma tante pour pouvoir vous épouser un jour. Vous valez bien Esther auprès de mon oncle. Dans un an d'ici, nous devons être à Paris , le seul pays où la beauté puisse vivre. Vous vous y amuserez un peu

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mieux qu'ici, car c'est un carnaval perpétuel. Moi, je rentrerai dans l'armée, je deviendrai général et vous serez alors une grande dame. Voilà votre avenir^ travaillez -y... Mais, je veux un gage de notre alliance. Vous me ferez donner, d'ici à un mois, la procuration générale de mon oncle , sous prétexte de vous débarrasser ainsi que lui des soins de la fortune. Je veux, un mois après, une procuration spéciale pour transférer son inscription. Une fois l'inscription en mon nom, nous aurons un intérêt égal à nous épouser un jour. Tout cela, ma belle-tante, est net et clair. Entre nous, il ne faut pas d'ambiguité. Je puis épouser ma tante après un an de veuvage , tandis que je ne pouvais pas épouser une fille déshonorée.

Il quitta la place sans attendre de réponse. Quand , un quart d'heure après , la Védie entra pour desservir, elle trouva sa mai-

324 LES DEUX FUÉRES.

tresse pâle et en moiteur, malgré la saison. Flore éprouvait la sensation d'une femme tombée au Tond d'un précipice. Elle ne voyait que ténèbres dans son avenir ; et sur ces ténèbres , il se dessinait, comme dans un lointain profond , des choses monstrueuses , indistinctement aperçues et qui l'épouvantaient. Elle sentait le froid humide des souterrains, elle avait instinctivement peur de cet homme, et néanmoins une voix lui criait qu'elle méritait de l'avoir pour maître. Elle ne pouvait rien contre sa destinée. Flore Brazier avait par décence un appartement chez le père Rouget; mais madame Rouget devait appartenir à son mari, et se voyait ainsi privée du précieux libre arbitreque conserve une servante-maîtresse. Dans Thorrible situation où elle se trouvait, elle conçut l'espoir d'avoir un entant; mais durant ces cinq dernièresannécselieavaitrendu Jean-Jacques

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le plus caduque des vieillards. Ce mariage devait avoir pour lui l'effet du second mariage de Louis XII. D'ailleurs la surveillance d'un homme tel que Philippe qui n'avait rien à faire, car il quitta sa place, rendit toute vengeance impossible. Benjamin était un espion innocent et dévoué. LaVédie tremblait devant Philippe. Puis Flore aussi avait peur, elle craignait de mourir; sans savoir comment Philippe arriverait à la tuer, elle devinait qu'une grossesse suspecte serait son arrêt de mort 5 le son de cette voix , l'éclat voilé de ce regard de joueur, les moindres mouvements de ce soldat , qui la traitait avec la brutalité la plus polie, la faisaient frissonner. Quant à la procuration demandée par ce féroce colonel, qui pour tout Issoudun était un héros, il l'eut, dès qull la lui fallut ; car Flore tomba sousla domination de cet homme comme la

T. Il, 2i

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France était tombée sous celle de Napoléon. Semblable au papillon qui s'est pris les pattes ' dans la cire incandescented'une bougie, Rouget dissipait ses forces. En présence de cette agonie, le neveu restait impassible et l'rpji*? comme les diplomates, en 1814, pendant les convulsions de la France Impériale.

Philippe, qui ne croyait guère en Napoléon II, écrivit alors au Ministre de la Guerre la lettre suivante queTuUia fit remettre par leducdeRhétoré.

« Monseigneur,

a Napoléon n'est plus, j'ai voulu lui rester fidèle après lui avoir engagé mes serments; maintenant, je suis libre d'offrir mes services a sa Majesté. Si Votre Excellencedaigne expliquer ma conduite à Sa Majesté, le Roi pensera qu'elle est conforme aux lois de l'honneur, sinon à celles du Royaume. Le Roi, qui atrouvé naturel que son aide-de-camp, le général

Rapp, pleurât son ancien maître, aura sans

doute de l'indulgence pour moi : Napoléon

fut mon bienfaiteur.

Je supplie donc Votre Excellence de pren-

,dre en considération la demande que je lui aoresse d'un emploi dans mon grade, en l'assurant ici de mon entière soumission. C'est assez vous dire , Monseigneur, que le Roi trouvera en moi le plus fidèle sujet.

« Daignez agréer l'hommage du respect avec lequel j'ai l'honneur, d'être,

<r De Votre Excellence, « Le très soumis, et très humble serviteur, « Philippe Bridau. »

Ancien chef d'escadron aui dragons de la Garde, officier de la Légion-d'Honnear, en surveillance sous la Haute Police à Issoudun.

A cette lettre était jointe une demande en permission de séjour à Paris pour affaire de famille. Monsieur Mouilleron y annexa des lettres du Maire, du Sous-Préfet, et du com-

missaire de police d'Issoudiin, qui tous donnaient les plus grands éloges à Philippe, en s'appuyant sur l'article fait à propos du mariage de son oncle.

Ouinze jours après, au moment de l'Exposition , Philippe reçut la permission demandée et une lettre où le Ministre de la Guerre lui annonçait que, d'après les ordres du Roi, il était, pour première grâce, rétabli comme lieutenant-colonel dans les cadres de l'armée.

£t9 xtptntm b'unf Sainte.

. Philippe vint à Paris avec sa tante et] le vieux Rouget, qu'il mena, trois jours après son arrivée, au Trésor, y signer le transfert de l'inscription qui devint alors sa propriété. Ce moribond fut ainsi que la Rabouilleuse plongé par le soudard dans les

joies excessives de la société si dangereuse des inlatigables aclrices,des journalistes, des artistes et des femmes équivoques où Philippe avait déjà dépensé sa jeunesse, et où le vieux Rouget trouva des Rabouilleuse à en mourir. Giroudeau se chargea de procurer au père Rouget Tagréable mort illu3trée plus tard, dit-on, par un maréchal de France. Lolotte, une des plus belles marcheuses de l'Opéra, fut l'aimable assassin de ce vieillard. Rouget mourut après un souper spîendide donné par Florentine, en sorte qu'il fut assez difficile de savoir, qui du souper, qui de mademoiselle Lolotte avait achevé ce vieux Berrichon. Lolotte, rejeta cette mort sur une tranche de pâté de foie gras ; et, comme l'œuvre de Strasbourg ne pouvait répondre, il passa pour constant que le bonhomme était mort d'indigestion. Madame Rouget se trouva dans ce monde excessivement décolleté, comme dans son élément, et Philippe lui donna pour chaperon Mariette, chargée de ne pas laisser

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faire de sottises à cette veuve dont le deuil fut orné de plusieurs Max.

En octobre î 823, Philippe revint à Issouduii muni de la procuration do sa tante, pour liquider la Succession de son oncle, opération qui se ût rapidement , car il était à Paris en janvier 1824, avec seize cent nnille francs, produit net et liquide des biens de défunt son oncle, sans compter les précieux t-ibleaux qui n'avaient jamais quitté la maison du vieil Hochon. Philippe mit ses fonds dans la maison Mongenod et fils, où se trouvait le jeune Baruch Borniche et sur la solvabilité, sur la probité de laquelle le vieil Hochon lui avait donné des renseignements satisfaisants. Cette maison prit les seize cent mille francs à six pour cent d'intérêt par an, avec la condition d'être prévenue trois mois d'avance en cas de retrait des fonds.

Un beau jour, Philippe vint prier s^ mère d'assister à sou mariage qui eut pour témoins Giroudeau, Finot, Nathan et Bixiou.

532 LES DELX FRÈRES.

Par le contrat, mad me veuve Rouget, dont l'apport consistait en un million de francs, faisait donation à son futur époux de ses biens dans le cas où elle décéderait sans enfants. Il n'y eut ni billets de faire part, ni fête, ni éclat, car Philippe avait ses desseins : il logea sa femme rue Saint- Georges dans un appartement que Lolotle lui vendit tout meublé, que ^madame Bridau trouva délicieux, et où l'époux mit rarement les pieds. A Tinsu de tout le monde, Philippe acheta pour deux cent cinquante mille francs, rue de Clichy, dans un moment où personne ne soupçonnait la valeur que ce quartier devait un jour acquérir, un magnifique hôtel sur le prix duquel il donna cinquante mille écus de ses revenus , en prenant deux ans pour payer le surplus. Il y dépensa des sommes énormes en arrangemen* utérieurs et en mobilier, il y consacra ses revenus pendant deux ans. Les superbes tableaux res-

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taures estimés à trois cent mille francs, y brillèrent de tout leur éclat.

L'avènement de Charles X avait mis encore plus en faveur qu'auparavant la famille du duc de Chaulieu, dont le fils aîné, le ducdeRhétoré, voyait souvent Philippe chez Tullia. Sous Charles X, la branche aînée de la maison de Bourbon se crut définitivement assise sur le trône, et suivit le conseil que le maréchal Gouvion-Saint-Cyr avait précédemment donné de s'attacher les militaires de l'Empire. Philippe, qui sans doute fit de précieuses révélations sur les complots de 1820 et 1822, fut nommé lieutenant-colonel dans le régiment du duc de Maufrigneuse. Ce charmant grand-seigneur se regardaitcommeobligéde protéger un. homme à qui il avait enlevé Mariette. Le Corps de Ballet ne fut pas étranger à celte nomination. On avait d'ailleurs décidé dans la sagesse du conseil secret de Charles X de faire prendre à Monseigneur le Dauphin une légère couleur do libéralisme. Mons PhiHppe,

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devenu le menin du duc de Maufrignelise , fut donc présenté non seulement au Dauphin, mais encore à la Dauphine à qui ne déplaisaient pas les caractères i iides,et les militaires connus parleur fidélité. Philippe jugea très bien le rôle du Dauphin, et il profita de la première mise en scène pour se faire nommer aide-de camp d'un maréchal de cour. En janvier 1827, Philippe, qui passa dans la Garde Royale lieutenant - colohel au régiment que le duc de Maufrigneuse y commandait alors , sollicita la faveur d'être anobli. Sous la Restauration, l'anoblissement devint un quasi droit pour les roturiers qui servaient dans la Garde. Le colonel Bridau, qui venait d'acheter la terre de Brambourg, demanda la faveur de l'ériger en majorât au titre de comte, et l'obtint par ses liaisons dans la société la plus élevée , où il se produisit avec un faste de voitures et de livrées, enfin dans une tenue de grand seigneur. Dès que le lieutenant-colonel du plus beau régiment de cavalerie de la Garde

fut désigné dans Talmanach sous le nom de comte de Brauibourg, il hanta beaucoup la maison du lieutenant-général d'artillerie, comte de Soulanges en faisant la cour à la plus jeune fille. Insatiable et appuyé par les maîtresses de tous les gens influents, Philippe sollicitait l'honneur d'être un des aides-de-camps de monseigneur le Dauphin. Il eut Taudace de dire à la Dauphine « qu'un vieil officier blessé sur plusieurs champs de bataille et qui connaissait la grande guerre, ne serait pas, dans l'occasion, inutile à monseigneur. » Philippe, qui fut prendre le ton de toutes les courtisaneries, fut dans ce monde supérieur ce qu'il devait être, comme il avait su se faire Mignonnet à Issoudun. Il eut d'ailleurs un train magnifique , il donna des fêtes et des dîners splendides, en n'admettant dans son hôtel aucun de ses anciens amis dont la position pouvait le compromettre. Aussi fut-il impitoyable pour les anciens compagnons de ses débauches. Il refusa net

à Bixiou de parler en faveur do Giroudeau qui voulait reprendre du service.

— C'est un homme qui vit avec une danseuse! dit-il.

— Ah! voilàcequ'il a répondu demoi,s'écria Giroudeau, moi qui l'ai débarasséde son oncle!

— Nous le repincerons, dit Bixiou.

Philippe voulaitépouser mademoiselleAmé-

liedeSoulanges,devenirgénéraI,etcommander un des régiments de la Garde royale. Il demanda tant de choses, que, pour le faire taire, on le nomma commandeur de la Légion d'Honneur, et commandeur de Saint-Louis.

Un soir sa mère et son frère, revenant à pied par un temps de pluie, le virent passant en uniforme, chamarré de ses cordons, campé dans le coin de son beau coupé garni de soie jaune, dont les armoiries étaient surmontées d'une couronne de comte, allant à une fête de TÉlysée-Bourbon. 11 éclaboussa sa mère et son frère en les saluant d'un geste protecteur.

LRS DEUX FRÈRES. OO i

— Va-t-il? va-t-il? ce drôle-là, dit Joseph à sa mère. Néanmoins il devrait bien nousen- Yoyer autre chose que de la boue au visage.

—II est dans une si belle position, si haute, qu'il ne faut pas lui en vouloir de nous oublier, dit*'madame Bridau. En montant un une côte si rapide, il a tant d'obligations , il a tant de sacriûces à faire , qu'il peut bien ne pas venir nous voir, tout en pensant à nous.

— Mon cher, dit un soir le duc de Maufrigneuse au comte de Brambourg , je suis sûr que votre demande sera prise en bonne part, mais pour épouser Amélie de Soulanges , il faudrait que vous fussiez libre. Qu'avez-vous fait de votre femme ?. ..

— Ma femme?., dit Philippe avec un geste, un regard et un accent qui furent devinés plus tard par Frédérick-Lemaître dans un de ses plus terribles rôles. Hélas j'ai la triste certitude de ne pas la conserver. Elle n'a pas huit jours à vivre. Ah! mon cher Duc, vous ignorez ce qu'est une mésalliance ! une fem-

me qui était cuisinière, qui a les goûts d'une cuisinière et qui me déshonore, car je suis bien àpiaindre. Mais j'ai eu l honneur d'expliquer ma position à madame la Dauphine. Il s'est agi, dans le temps, de sauver un million que mon oncle avait laissé à cette créature. Heureusement, ma femme a donné dans les liqueurs. A sa mort, je reste maître d'un million confié à la maison Mongenod , j'ai de plus trente mille francs dans le cinq, et mon majorât qui vaut quarante mille livres de rentes. Si , comme tout le fait supposer , monsieur de Soulanges a le bâton de maréchal, je suis en mesure avec le titre de comte de Brambourg de devenir général et pair de France. Ce doit être ia retraite d'un aide de camp du Dauphin.

Au mois de mars 1828, madame Bridau , directrice d'un excellent bureau de loterie qu'elle tenait par les soins d'un gérant, ne croyait pas encore à la gloire excessivement contestée de Joseph Bridau. Le grand peintre

toujours aux prises avec ses passions, avait d'énormesbesoins. Une gagnait pas assezpour soutenir le luxe auquel l'obligeaient ses relations dans le monde aussi bien que sa position distinguée dans la jeune Ecole. Quoique puissamment soutenupar ses amisdu Cénacle, par mademoiselle Des Touches, il ne plaisait pas au Bourgeois. Cet être, de qui vient l'argent aujourd'hui, ne délie jamais les cordons de sa bourse pour les talents mis en question, et Joseph voyait contre lui tous les classiques, l'institut et les critiques qui relevaient de ces deux puissances. Enfln son frère faisait l'étonné quand on lui parlait de Joseph. Ce courageux artiste , quoiqu'appuyé par Gros et par Gérard qui lui firent donner la croix au Salon de 1827, avait peu de commandes. Si le Ministère de l'Intérieur et la Maison du Roi prenaient difficilement ses grandes toiles, les marchands ou les riches étrangers s'en embarrassaient encore moins. D'ailleurs, il s'abandonne, comme on sait, un peu trop à la

fantaisie , et il en résulte des inégalités dont profilent ses ennemis pour nier son talent.

— La grande peinture est bien malade, lui disait son ami Pierre Grassou qui faisait de petites croûtes bien propres et au goût du bourgeois.

— Il te faudrait toute une cathédrale à à peindre, lui disait Schinner.

Ces propos effrayans pour la bonne Agathe, corroboraient le jugement qu'elle avait porté tout d'abord sur Joseph et sur Philippe : les faits lui donnaient raison. Phihppe, son enfant préféré, n'étaii-il pas enfin le grand homme de la famille? Elle voyait, dans les premières fautes de ce garçon, les écarts du génie. Joseph , de qui les productions la trouvaient insensible , car elle les voyait trop dans leurs langes pour les admirer achevées, ne lui paraissait pas plus avancé en 1828 qu'en 1 81 G : il devait de l'argeiît, il pliait sous le poids de ses dettes , // avaii pris un ^tat ingrat, qui ne ropporuutrien. Enfin, elie ne

concevait pas qu'on lui eût donné la décoration. Philippe, devenu comte, Philippe qui avait eu la force de ne plus aller au jeu , rinvité des fêtes de Madame, ce brillant colonel, qui, dans les revues ou dans les cortèges, défllait revêtu d'un magniflque costume et chamarré de deux cordons rouges, réalisait ses rêves maternels. Un jour de cérémonie publique, Philippe avait effacé Todieux spectacle de sa misère sur le quai de l'École , en passant devant elle au même endroit, en avant du Dauphin, avec de magnifiques aigrettes à son chapska, son dolman brillant d'or ! . . . Devenue pour l'artiste une espèce de sœur, grise dévouée, Agathe ne se sentait mère que pour l'audacieux aide-de-camp de Son Altesse Royale Monseigneur le Dauphin I Fière de Philippe, elle lui devrait bientôt l'aisance, en oubliant que le bureau de loterie dont elle vivait, lui venait de Joseph. Un jour, Agathe vit son pauvre artiste si T. H. 22

tourmenté par le total du mémoire de son marchand de couleurs que, tout en maudissant les Arts , elle voulut le libérer de ses dettes. La pauvre femme, qui tenait la maison avec les gains de son bureau de loterie, se gardait bien de jamais demander un liard à Joseph ; aussi n'avait-elle pas d'argent ; mais elle comptait sur le bon cœur et sur la bourse de Philippe. Elle attendait , depuis trois ans , de jour en jour, la visite de son fils, elle le voyait lui apportant une somme énorme, et Jouissait par avance du plaisir qu'elle aurait à la donner à Joseph dont l'opinion sur Philippe était toujours aussi invariable que celle de Desroches.

A rinsçu de Joseph, elle écrivit donc à Philippe la lettre suivante :

A Monsieur le comte de Brambourg.

« Mon cher Philippe, tu n'as pas donné le « plus petit souvenir à ta mère, en cinq ans! fli Ce n'est pas bien. Tu devrais te rappeler

« un peu le passé, ne fût-ce qu'à cause de « ton excellent frère. Aujourd'hui, Joseph est « dans le besoin, tandis que tu nages dans « l'opulence; il travaille, pendant que tu « voles de fêtes en fêtes. Tu possèdes à toi « seul la fortune de mon frère , et tu aurais, c< à entendre le petit Borniche, deux cent « mille livres de rente. Eh 1 bien , viens voir « Joseph? Pendant ta visite, mets dans la tête « de mort une douzaine de billets de mille « francs : tu nous les dois, Philippe; néan- « moins, ton frère se croira ton obligé, sans « compter le plaisir que tu feras à ta mère. »

. • Agathe Bridau (née Rouget).

Deux fours après, la servante apporta dans l'atelier où la pauvre Agathe venait déjeu^ ner avec Joseph, la terrible lettre suivante :

a Ma chère mère, on n'épouse pas fna- « demoiselle Aaiélie de Soulanges en lui « apportant des coquilles de noix, quand, sous

êi

<T le nom de comte de Bi ambourg , il y a « celui de

Votre fils, a Philippe Bridau. »

En se laissant aller presque évanouie sur le divan de l'atelier, Agathe lâcha la lettre. Le léger bruit que fit le papier en tombant et la sourde mais horrible exclamation d'Agathe, causèrent un sursaut à Joseph qui, dans ce moment, avait oublié sa mère, car il brossait avec rage une esquisse. Il pencha la tête en dehors de sa toile pour voir ce qui arrivait. A l'aspect de sa mère étendue, il lâcha palette et brosses, et alla relever une espècedecadivrel II prit Agathe dans sesbras, la porta sur son lit dans son appartement , et envoya chercher son ami Bianchon par la servante. Aussitôt que Joseph put questionner sa mère, elle avoua sa lettre à Philippe et la réponse qu'elle venait de recevoir. L'arliste alla ramasser cetle réponse dont la sèche-

resse, dont la brulaliié venaient do briser le cœur délicat de ceUo pauvre mère, en y renversant le pompeux édifice élevé par la préférence maternelle.

. Joseph, revenu près du lit de sa mère, eutresprlt de se taire, ^1 ne parla point de son frère pendant les trois semai nés que dura non pas la maladie, mais l'agonie de ceîte pauvre femme. En effet, Biaechon, qui vint tous les jours et soigna la malade avec le dévouement d'un ami véritable, avait éclairé Joseph dès le premier jour !

— A cet âge, lui dit-il, et dans les circonstances où ta mère va se trouver, il ne faut songer qu'à lui rendre la mort la moins amère possible.

Agathe se sentait d'ailleurs si bien appelée par Dieu, qu'elle réclama, le lendemain même, les soins religieux du vieil abbé Loreaux, son confesseur depuis vingt-deux ans. Aussitôt qu'elle fut seule avec lui , quand elle

eut versé dans ce cœur tous ses chagrins, elle redit ce qu'elle avait dit à sa marraine et ce qu'elle disait toujours.

— En quoi donc ai-je pu déplaire à Dieu? Ne l'aimé-je pas de toute mon âme? N'ah-je pas marché dans le chemin du salut? Quelle est ma faute? Et si je suis coupable d'une faute que j'ignore, ai-je encore le temps de la réparer?

— Non, dit le vieillard en cheveux blancs d'une voix douce. Oui, votre vie est pure et votre âme est sans tache ; mais l'œil de Dieu, pauvre créature affligée , est plus pénétrant que celui de ses ministres 1 J'y vois clair un peu trop tard , car vous m'avez abusé moimême.

En entendant ces mots prononcés par une bouche qui n'avait eu jusqu'alors que des paroles de paix et de miel pour elle, Agathe se dressa sur son lit, en ouvrant des yeux pleins de terreur et d'inquiétude.

LES DEUX FRÈUES. 34Y

— IJites! dites, s'écria-l-elle.

— Consolez- vous î reprit le sublime vieillard. A la manière dont vous êtes punie, on peut prévoir le pardon. Dieu n'est sévère icibas que pour ses élus. Malheur à ceux dont les méfaits trouvent des hasards favorables, ils seront repétris dansl'Humanité jusqu'à ce qu*ils soient durement punis à leur tour pour de simples erreurs, quand ils arriveront à la

sainteté Votre vie, ma fille, n'a été

qu'une longue faute. Vous tombez dans la fosse que vous vous êtes creusée, car nous ne manquons que par le côté que nous avons affaiblie Vous avez donné votre cœur à un monstre, en qui vous avez vu votre gloire, et vous avez méconnu celui de vos enfants en qui est votre gloire véritable ! Vous avez été si profondément injuste que vous n'avez pas remarqué ce contraste si frappant : vous tenez votre existence de Joseph, tandis que votre autre fils vous a constamment pillée.

548 LES DEV\ FHÈIIES.

Le pauvre flls, qui vous aime sans être V écompensé par une tendresse égale, vous apporte votre pain quotidien; tandis que le riche, qui n'a jamais songé à vous et qui vous méprise , souhaite votre mort.

— Oh!... dit-elle.

— Oui, reprit le prêtre, vous gênez par votre humble condition les espérances de son orgueil... Mère, voilà vos crimes î Femme, vos souffrances et vos tourments vous annoncent que là-haut vous jouirez de la paix du Seigneur. Votre fils Joseph est si grand, que sa tendresse n'a jamais été diminuée par les injustices de votre prétérence maternelle. Aimez-le doncbien! donnez-lui tout votre cœur pendant ces derniers jours! Priez pour lui, moi je vais aller prier pour vous.

Dessillés par de si puissantes mains , les yeux de cette mère embrassèrent par un regard rétrospectif le cours de sa vie. Éclairée par ce trait de lumière, elle aper-

çut ses torts involontaires et fondit en larmes. Le vieux prêtre se sentit tellement ému par le spectacle de ce repentir d'une créature en faute par ignorance , qu'il sortit pour ne pas lui laisser voir sa pitié.

Joseph rentra dans la chambre de sa mère environ deux heures après le départ du confesseur. Il était allé chez un de ses amis emprunter l'argent nécessaire au paiement de ses dettes les plus pressées, et il rentra sur la pointe du pied, en croyant Agathe endormie. 11 put donc se mettre dans son fauteuil sans être vu de la malade.Un sanglot entrecoupé par ces mots : — Me pardonnera-til?fit lever Joseph qui eut la sueur dans le dos, car il crut sa mère en proie au délire qui précède la mort.

— Qu as-tu, ma mère? lui ^it-il.

Et il fut encore plus effrayé de voir les yeux rougis de pleurs, et la figure accablée de sa mère.

— Ah! Joseph! me pardonneras- tu, mon enfant? s'écria-t-elle.

— Eh! quoi?ditrartifte.

— Je ne t'ai pas aimé comme tu méritais de rèlre...

— En voilà une charge? s'écria- t-il. Vous ne m'avez pas aimé?... Depuis sept ans ne vivons-nous pas ensemble? Depuis sept ans n'es-tu pas ma femme de ménage ? Est-ce que je ne te vois pas tous les jours? Est-ce que je n'entends pas ta voix? Est-ce que tu n'es pas la douce et l'indulgente compagne de ma \ie misérable? Tu ne comprends pas la peinture?... Eh! mais ça ne se donne pas! Et moi qui disais hier à Grassou : — Ce qui me console dans ma lutte, c'est que j'ai une bonne mère! Elle est ce que doit être la femme d'un artiste, elle a soin de tout, elle veille à mes besoins matériels , sans faire le moindre embarras...

— Non, Joseph, non, tu m'aimais, toi!

et je ne le rendais pas tendresse pour tendresse.. Ah! comme je voudrais vivre!...

donne-moi ta main ?. . .

Elle prit la main de son fils, la baisa, la garda sur son cœur, et le contempla pendant longtemps en lui montrant l'azur de ses yeux resplendissant de la tendresse qu'elle avait réservée jusqu'alors à Philippe. Le peintre, qui se connaissait en expression, iutsifrappé de ce changement, il vit si bien que le cœur de sa mère s'ouvrait pour lui , qu'il la prit dans ses bras, la tint pendant quelques instants serrée, en disant comme un insensé : O ma mère! ma mère!...

— Ah! je me sens pardonnée! dit-elle.

Dieu doit confirmer le pardon d'un enfant à sa mère !

— Il te faut du calme^ né te tourmente pas, voilà qui est dit : je me sens aimé pendant ce moment pour tout le passé,

352 lES DEUX FKÉUES.

s'écria Joseph en replaçant sa mère sur l'oreiller.

Pendant les deux semaines que dura le combat entre la vie et la mort chez cette sainte créature, elle eut pour Joseph des regards, des mouvements d'âme et des gestes où éclatait tant d'amour qu'il semblait que, dans chacune de ses effusions, il y eût toute une vie... La mère ne pensait plus quà son flls , elle se comptait pour rien , et soutenue par son amour, elle ne sentait plus ses souffrances. Elle eut de ces mots naïfs comme en ont les enfants. D'Arthez, Michel Chrestien , Fulgence Ridai, Pierre Grassou, Bianchon venaient tenir compagnie à Joseph , et parlaient à voix basse dans la chambre de la malade.

— Oh! comme je voudrais savoir ce que c'est que la couleur? s'écria-t-elie en entendant une discussion sur un tableau.

LES DEUX FRÈftES. 355

Les six amis lurent à la l'ois égayés et attendris par cette exclamation.

— La couleur, madame , dit d'Arthez, est le moment à saisir par le peintre où les choses sont dans toute la splendeur de leurs effets !... Tout, dans la nature, a une couleur.

— Ainsi, dit-elle, en ce moment où j'aime mon Joseph de toutes les forces de mon âme, mon cœur de mère est plein de couleur.

— Hein! fit Michel Chrestien, comme rinstinct répond à la Science, comme la Pratique l'emporte sur la Théorie?...

De son côté, Joseph fut sublime pour sa mère, il ne quitta pas sa chambre, il dorlotait Agathe dans son cœur, il répondait à cette tendresse par une tendresse égale. Ce fut pour les amis de ce grand peintre un de ces beaux spectacles qui ne s'oublient jamais. Ces hommes qui tous offraient l'accord du talent et d'un grand caractère furent pour Joseph et pour sa mère ce qu'ils

devaient être : des anges qui priaient, qui pleuraient avec lui, non pas en disant des prières et répandant des pleurs ; mais en s' unissant à lui par la pensée et par l'action.

Joseph, en artiste aussi grand par le sentiment que par le talent, devina, par quelques regards de sa mère, un désir enfoui dans son cœur, et dit un jour à d'Arthez : — Elle a trop aimé ce brigand de Philippe pour nt3 pas vouloir le revoir avant de mourir...

Joseph pria Bixiou, qui se trouvait lancé dans le monde bohémien que fréquentait toujours Philippe, d'obtenir de cet infâme soudard qu'il jouât par pitié, la comédie d'une tendresse quelconque afin d'envelopper le cœur de cette pauvre mère dans un linceul brodé d'illusions. En sa qualité d'observateur et de railleur misanthrope, Bixiou ne demanda pas mieux que de s'acquitter d'une semblable mission. Quand il

LES DEOX FRÈRES* 355

eut exposé la situation d'Agathe au comte de Brambourg qui le reçut dans une chambre à coucher tendue en damas de soie jaune, le colonel se mit à rire.

— Eh ! que diable veux-tu que j'aille faire là? s'écria-t-il. Le seul service que puisse me rendre la bonne femme est de crever le plus tôt possible, car elle ferait une triste figure à mon mariage avec mademoiselle 'de Soulanges. Moins j'aurai de famille, meilleure sera ma position. Tu comprends très bien que je voudrais eJQfacer le nom de Bridau sous tous les monuments funéraires du Père- Lachaise !... Mon frère m'assassine en produisant mon vrai nom au grand jour! Tu as trop d'esprit pour ne pas être à la hauteur de ma situation, toi 1 Voyons ? Si tu devenais député , tu as une fière platine, tu serais craint comme Chauvelin, et tu pourrais être fait comte, Bixiou, Directeur des Beaux-Arts, Arrivélà, serais-tu content, si ta grand-mère

356 LES DEfJX FRÈRES.

Descoings vivait encore, d'avoir à tes côtés cette brave femme, qui ressemblait à une madame Saint-Léon? lui donnerais-tu le bras aux Tuileries 1 la présenterais-tu à la famille noble où tu tâcherais alors d'entrer ? Tu souhaiterais, sacrebleul la vcir à six pieds sous terre , calfeutrée dans une chemise de plomb. Tiens, déjeune avec moi, et parlons d'autre chose. Je suis un parvenu , mon cher , je le sais. Je ne veux pas laisser voir mes langes!... Mon fils, lui, sera plus heureux que moi, il sera grand seigneur. Le drôle souhaitera ma mort , je m'y attends bien, ou il ne serait pas mon fils.

Il sonna, son valet de chambre vint, et il lui dit : — Mon ami déjeune avec moi, sersnous un petit déjeuner fin.

— Le beau monde ne te verrait pourtant pas dans la chambre de ta mère, reprit Bixiou . Cela ne te couler lit guères, d'avoir l'air d'aimer la pauvre femme pendant quelques heures.

— Ouitch! (lit Philippe en clignant de l'œil, tu viens de leur part. Je suis un vieux chameau qui se connaît en génuflexions. Ma mère veut, à propos de son dernier soupir, me tirer une carotte pour Joseph ! . . . Merci 1

Quand Bixiou raconta cette scène à Joseph, le pauvre peintre eut froid jusque dans Tâme.

— Philippe sait-il que je suis malade, dit Agathe d'une voix dolente, le soir même du jour où Bixiou rendit compte de sa mission.

Joseph sortit étouffé par ses larmes. L'abbé Loraux, qui se trouvait au chevet de sa pénitente, lui prit la main, la lui serra, puis il répondit : — Hélas, mon enfant, vous n'avez qu'un fils !...

En entendant ce mot qu'elle comprit, Agathe eut une crise par laquelle commença son agonie. Elle mourut vingt heures après.

Dans le délire qui précéda sa mort, ce

T.IK t>3

mot : — Do qui donc Philippe lient-il ?.. lui échappa.

Joseph mena seul le convoi de sa mère. Philippe était allé , pour affaire de service, à Orléans, chassé de Paris par la lettre suivante que Joseph lui écrivit au moment où leur mère rendait le dernier soupir.

a Monstre, ma pauvre mère est morte du a saisissement que ta lettre lui a causé, « prends le deuil; mais fuis-toi m\alade: je € ne veux pas que son assassin soit à mes « côtés devant son cercueil.

a Joseph B. »

Condudîon.

Le peintre, qui ne se sentait pas le courage de peindre, quoique peut-être sa profonde douleur exigeât l'espèce de distraction mécanique apportée par le travail, tut entouré de ses amis, qui s'entendirent pour ne jamais le laisser seul.

Bixiou , qui aimait Jor' ph autant qu'un railleur peut aimer quelqu'un, Taisait, quinze jours après le convoi, partie des amis groupés dans l'atelier. En ce moment, la servante entra brusquement et remit à Joseph cette lettre apportée, dit-elle , par une vieille femme qui attendait une réponse chez le portier.

ff Monsieur,

« Vous à qui je n'ose donner le nom de « frère, je dois m'adressera vous, ne iut- ^< ce qu'à cause du nom que je porte...

Joseph tourna la page et regarda la signature au bas du dernier recto. Ces mots : com^ tesse Flore de Bramhourg le firent irissonner, car il pressentit quelque horreur inventée par son frère.

— Ce brigand-là, se dit-il, ferait le diable au même ! Et ça passe pour un homme d'honneur.Et çasemetuntasde coquillages autour du cou! Et ça fait la roue à la cour au lieu

LES UEUX IKÈllES. 561

d'être étendu sur la roue! Et ce roué se nomme monsieur le comte !

— Etii y en a beaucoup comme ça! dit Blxiou.

— Après ça! cette Rabouilleuse mérite bien d'être rabouillée à son tour, reprit Joseph, elle ne vaut pas la gale! elle m'aurait fait couper le cou comme à un poulei, sans dire : Il est innocent ! . . .

Au moment où Joseph jetait la lettre, Bixiou la rattrapa lestement et la lut à haute voix. ^

« Est-il convenable que madame la corn- « tesse Bridau de Brambourg, quels que puisce sent être ses torts, aille mourir à Ihopital? « Si tel est mon destin , si telle est la volonté de a monsieur le comte et la vôtre, qu'elle s'aca complisse. Mais alors, vous qui êtes l'ami « du docteur Bianchon, obtenez - moi sa « protection pour entrer dans un hôpital. La « personne qui vous apportera cette lettre , « monsieur, est allée onze jours de suite

^ à l'hôtel de Brambourg, rue de Clichy,

« sans pouvoir obtenir un secours de mon « mari. L'état dans lequel je suis ne me perce met pas de l'aire appeler un avoué afin n d'entreprendre d'oJ)tenir judiciairement ce « qui m'est ^lûpourmourir en paix. D'ailleurs, « rien ne peut me sauver, je le sais. Aussi, « dans le cas où vous ne voudriez pas vous « occuper de votre malheureuse belle-sœur, « donnez-moi l'argent nécessaire pour avoir « de quoi mettre fin à mes jours. Je le vois, « monsieur votre frère veut ma mort, il Ta u toujours voulue. Quoiqu'il m'ait dit qu'il c< avait trois moyens sûrs pour tuer une « femme, je n'ai pas eu l'intelligence de « prévoir celui dont il s'est servi.

« Dans le cas où vous voudriez m'honorer « d'un secours, et juger par vous-même de « la lîiisère où je suis, je demeure rue du « Houssay, au coin de la rue Chantereine, « au cinquième. Si demain je ne paie pas

a mes loyers arriérés, ii laut sortir, et où « aller, monsieur ?... Puis-je médire « Voire belle-sœur, c< Comtesse Flore de Brambourg.»

~ Quelle fosse pleine d'inlamies î dit Joseph, qu est-ce qu'il y a là-dessous ?

— Faisons d'abord venir la i'emme , ça doit faire une fameuse préface, dit Bixiou.

Un instant après, une femme se produisit que Bixiou désigna par ces mots : des guenilles qui marchent! C'était, en effet, un tas de linge et de vieilles robes les unes sur les autres, bordées de boue à cause de la saison, toutcela monté sur de grosses jambes à pieds épais, mal enveloppés de bas rapiécés et de souliers qui dégorgeaient l'eau par des lézardes. Au dessus de ce monceiu de guenilles, s'élevait une tète, une de celles queCharlet a données à ses balayeurs, et caparaçonnée d'un affreux foulard usé dans ses plis.

364 LES DEUX FRÈliES.

— Voire nom ! dit Joseph pendant que Bixiou croquait la lemme appuyée sûr un parapluie de l'an II de la République.

— Madame Gruget pour vous servir. J'ai évudes rentes, mon petit monsieur. Si ma pôv'ûlle n'avait pas eu l'accident d'aimer trop quelqu'un , je serais autrement que me voilà. Elle s'est jetée à l'eau, sous votre respect, ma pôv'Ida! J'ai donc évu la bêtise de nourrir un quaterne, c'est pourquoi mon cher monsieur, à soixante dix-sept ans, je garde les malades, à raison de dix sous par jour, et nourrie..

— Pas habillée! dit Bixiou. Ma grand' mère s'habillait , elle ! en nourrissant son petit bonhomme de terne.

-— Mais , sur mes dix sous, il faut payer un garni...

— Qu'est-ce qu'elle a la dame que vous gardez»

— Elle n'a rien , monsieur, en fait de mon-

LES DEUX FUÈUES. 365

naie, s'entend ? car elle a une maladie à faire trembler les médecins... Elle me doit soixante jours , voilà pourquoi je continue à la garder. Le mari, qui est comte, car elle est comtesse, me paiera sans doute mon mémoire quand elle sera morte, pourlorsse, je lui ai donc avancé tout ce quej'avais...mais jen'ai plus rien : J'ai mis tous mes effets au mau pi-été!,.. Elle me doit quarante-sept francs douze sous, outre mes trente francs de garde ; et, comme elle veut se faire périr avec du charbon, ça n'est pas bien que je lui dis... même que j'ai dit à la portière de la veiller pendant que je m'absente, parcequ'ellc est capabe de se jeter par la croisée.

— Mais qu'a-t-elle? dit Joseph.

— Ah ! monsieur, le médecin des sœurs est venu, mais rapport h la maladie, fit madame Gruget en prenant un air pudibond, il a dit qu'il fallait la porter à l'hospice,., le cas est mortel.

— - Nous y allons, fit Bixiou.

366 LES DEUX FRKRES.

— Tenez, dit Joseph, voilà dix francs.

Après avoir plongé la main dans la fameuse

lète de mort pour prendre toute sa monnaie, le peintre alla sur la place avec Bixiou , monta dans un flacre, et se rendit chez Bianchon qu'il trouva très heureusement chez lui; pendant, que de son côté, Bixiou courait rue de Bussy chercher leur ami Desroches. Les quatre amis se retrouvèrent une heure après rue du Houssaye.

— Ce Méphistophélès à cheval nommé Philippe Bridau , dit Bixiou à ses trois amis en montant l'escalier, a drôlement mené sa barque pour se débarrasser de sa femme. Vous savez que notre ami Lousteau, très heureux de recevoir un billet de mille francs par mois de Philippe, a maintenu madame Bridau dans la société de Florine, de Mariette, de Tullia, de la Val-Noble. Quand Philippe a vu sa Rabouilleuse habituée à la toilette et aux plaisirs coûteux, il ne lui a plus donné d'argent, et l'a laissée s'en

procurer... vous comprenez comment? Philippe, au bout de dix-huit mois, a fait ainsi descendre sa femme^ de trimestre en trimestre, toujours un peu pkis bas. Enfin, au moyen d'un jeune sous-officier superbe, illui a donné le goût des liqueurs. A mesure qu'il s'élevait, sa femme descendait, et la comtesse est maintenant dansîa boue. Cette fille née aux champs est forte, elle a la vie dure, je ne sais pas comment Philippe s'y est pris pour se débarrasser d'elle. Je suis curieux d'étudier ce petit drame là, car j*ai à me venger du camarade. Hélas! mes amis, dit Bixiou d'untonquilaissaitsestroiscompagnonsdans le doute s'il plaisantait ou s'il parlait sérieusement, il suffit de livrer un homme à un vice* pour se défaire de lui. Elle aimait trop le bal et c'est ce qui Ta tuée!... a dit Hugo. Voilà! Ma grand mère aimait la loterie et Philippe Ta tuée par la loterie ! Le père Rouget aimait la gaudriole et Lolotte l'a tué! Madame Bridau, pauvre femme, aimait Phi-

568 LES DEUX FKÈKES.

lippe, elle a péri par lui !.. Le Vice! Le Vice, mes amis!... Savez-vous ce qu'est le Vice? c'est le Bonneau de la Mort !

— ïu mourras doncd'uiie plaisanterie! dit Desroches à Bixiou.

A partir du quatrième étage, les jeunes gens montèrent un de ces escaliers droits qui ressemblent à des échelles, et par lesquels on grimpe à certaines mansardes dans les maisons de Paris. Quoique Joseph, qui avait vu Flore si belle, s'attendît à quelque affreux contraste, il ne pouvait pas l'imaginer aussi hideux qu'il apparut à ses yeux d'artiste.

Sous l'angle aigu d'une mansarde, sans papier de tenture, et sur un lit de sangle dont le maigre matelas était rempli de bourre peut-être, ils aperçurent une femme, verte comme une noyée de deux jours, et maigre comme est une étique deux heures avant sa mort. Ce cadavre inî'ect avait une méchante rouemierie à carreaux sur sa tète dépouillée de cheveux. Le tour des veux caves était

LES DEUX 'fiîères. 3G9

rouge et les paupières étaient comme des pellicules d'œul*. Quant à ce corps, jadis si ravissant, il n'en restait qu'une ignoble ostéologie. A l'aspect dés visiteurs, Flore serra sur sa poitrine un lambeau de mousseline qui avait dû être un petit rideau décroisée, car il était bordé de rouille par le fer de la tringle. Les jeunes gens n'apercevaient dans cette chambre que deux chaises, une méchante commode sur laquelle une chandelle était fichée dans une pomme de terre, des plats épars sur le carreau, et un fourneau de terre dans le coin d'une cheminée sans feu. Bixiou remarqua le reste du cahier de papier acheté chez l'épicier pour écrire la lettre que les deux femmes avaient sans doute ruminée en cojmmun. Le mot dégoûtant ne serait que le positif dont le superlatif n'existe pas et avec lequel il faudrait exprimer l'impression causée par cette misère. Quand la moribonde aperçut Joseph , deux grosses larmes reculèrent sur ses joues.

370 LES DECX FRÈRES.

— Elle peut encore pleurer! dit Bixiou. Voilà un spectacle un peu drôle? des larmes sortant d'un jeu de dominos! Ça explique le miracle de Moïse.

— Est-elle desséchée ?. . . dit Joseph .

— Au leu du repentir, dit Flore. Eh ! je ne peux pas avoir de prêtre, je n'ai pas même

un crucifix, pour voir l'image de Dieu!

Ah ! monsieur, s'écria-t-elle en levant ses bras qui ressemblaient à deux morceaux de bois sculpté, je suis bien coupable, mais Dieu n'a jamais puni personne comme jele suis ! . . . Philippe a tué Max qui m'aconseillé des choses horribles, et il me tue aussi. Dieu se sert de /m* comme d'un fléau!... Conduisez^vous bien, car nous avons tous notrePhilippe .

— Laissez-moi seul avec elle , dit Bianchon^ que je sache si la maladie est guérissable.

— Si on la guérissait, Philippe Bridau crèverait de rage, dit Desroches, et je vais faire constater l'état dans lequel se trouve sa fem-

me ; il ne l'a pas fait condamner comme adultère, elle jouit de tous ses droits d'épouse ; il aura le scandale d'un procès. Nous allons d'abord faire transporter madame la comtesse dans la maison de santé du docteur Du* bois, rue du Faubourg-Saint-Denis ; elle y serasoignéeavecluxe. Puis, je vais assigner le comte en réintégration du domicile conjugal.

— Bravo, Desroches ! s'écria Bixiou. Quel plaisir de faire du bien qui fera tant de mal !

Dix minutes après , Bianchon descendit et dit à ses deux amis : — Je cours chez Desplein , il peut sauver cette femme par une opération. Ah! il va bien la faire soigner, car l'abus des liqueurs a développé chez elle une magnifique maladie qu'on croyait perdue.

— Farceur de médecin, va! Est-ce qu'il n'y a qu'une maladie? demanda Bixiou.

Bianchon était déjà dans la cour, tant il avait hâte d'annoncer à Desplein cette grande nouvelle.

Deux heures après , la malheureuse belle-

372 LES DEUX FRKRES.

sœur de Joseph l'ut conduite dans cet hospice décent, créé par le docteur Dubois. Trois semaines après , la Gazette des Hôpitaux contenait le récit d'une des plus audacieuses tentatives de la chirurgie moderne sur une malade désignée par les initiales F. B.Le sujet succomba bien plus à cause de l'état de faiblesse où l'avait mise la misère ; que par les suites de l'opération.

Quelques jours après, le colonel compte de Brambourg alla voir le comte de Soulange, en grand deuil, et l'instruisit de la perte douloureuse (\\x\\ avait faite. On se dit à l'oreille dans le grand monde que le comte de Soulange mariait sa fille à un parvenu de grand mérite qui devait être nommé maréchal-decamp, et colonel dans la Garde Royale. De Marsay donna cette nouvelle à Rastignac qui en causa dans mï souper au Rocher de Cancale où se trouvait Bixiou.

— Cela ne se fera pas ! se dit en lui-même le spirituel arliste.

LKS DEUX FllÈKES. 573

Si, parmi les amis que Philippe méconnut, quelques-uns comme Giroudeau ne pouvaient se venger, il avait eu la maladresse de blesser Bixiou, qui, grâce à son esprit, était reçu partout, et qui ne pardonnait guères. En plein Rocher de Gancale, devant des gens sérieux qui soupaient, Philippe avait dit à Bixiou, qui lui demandait à venir à l'hôtel de Brambourg : — Tu viendras chez moi quand lu seras ministre !...

— Faut -il me faire protestant pour aller chez toi? dit Bixiou en badinant, mais il se dit en lui-même : — Si tu es Goliath, j'ai ma tronde et je ne marique pas de cailloux.

Le lendemain, le mystificateur s'habilla chez un acteur de ses amis et tut métamorphosé, parla toute-puissance du costume, en un prêtre à lunettes vertes qui se serait

sécularisé ; puis il prit un remiseetsefit con- T. II. 24

374 lES DKUX IHKHKS.

(luire à lluMel de Sonlange. Bixiou, IraiU'î dt^ farceur pr Philippe, voulail lui jouer une farce. Admis par monsieur de Soulanges, sur son insisUmce à vouloir lui parlerd'une affaire grave, Dixiou joua le personnage d'un homme vénérable chargé de secrets importants. Il raconta, d'un son de voix factice, l'histoire de la maladie de la comtesse morte dont le secret lui avait été confié par Bianchon, l'histoire de la mort d'Agathe, l'histoire de la mort du bon homme Rouget dont s'était vanté le comte de Brambourg, l'histoire de la mort de la Descoings, l'histoire de l'emprunt fait à lacaisse du journal et l'histoire des mœurs de Philippe dans ses mauvais jours.

— Monsieur le comte , ne lui donnez votre ûlle qu'après avoir pris tous vos renseignements , interrogez ses anciens camarades , Bixiou , le capitaine Giroudeau, etc.

Trois mois après , le colonel comte de Bramboiirg donnait à souper chez lui à du Tillet, «^ Nucingen, à Kastignac, à Maxime de Trailles et à de Marsay. L'amphytrion acceptait trèsinsouciammenties propos àdemi consolateurs que ses hôtes lui adressaient sur sa rupture avec la maison de Soulanges.

— Quellefortune l'audrait il pour épousçr une demoiselle de Grandiieu? demanda-t~il à de Marsay.

' — Avous?...onnedoîmerait[)aslapluslaide des six, à moins de dix millions, répondit insolemment de Marsay.

— Bah! dit Bastignac, vous pouvez faire mieux. Avec doux cent mille livres de rentes vous auriez mademoiselle de Langeais, la Glle du mar(iuis, elle a trente ans, et pas un sou de

dot.

— J'aurai dix millions dans deux ans d'ici,

répondit Philippe Bridau.

— Nous sommes au 10 janvier 18*29! s'é-

Li:S DKllX FRÈRES.

cria du Tillet en souriant. Je travaille depuis dix ans et je ne les ai pas, moi !...

— Nous nous conseillerons l'un l'autre, et vous verrez comment j'entends les finances, répondit Bridau.

— Qu'avez-vous ? demanda Nucingen.

— En vendant mes rentes, en exceptant ma

terre et mon hôtel que je ne puis et ne veux pas risquer, ils sont compris dans mon majorai, je tais une masse de trois millions...

Nucingen et du Tillet se regardèrent.

Après ce fin regard, du Tillet dit à Philippe : — Mon cher comte, nous travaillerons ensemble, si vous voulez.

De Marsay surprit le regard que du Tillet avait lancé à Nucingen el qui signifiait : — A nous les millions.

En effet , ces deux personnages de la haute banque étaient placés au cœur des affaires politiques, de manière à pouvoir jouer à la Bourse, dans un temps donné comme à coup sur, contre Philippe quand

toutes les probabilités lui sembleraient être en sa faveur, tandis qu'elles seraient pour eux. Et le cas arriva. En juillet 1830, du Tillet et Nucingen avaient presque doublé les trois millions du comte de Brambourg, qui ne se déûait plus d'eux en les trouvant loyaux et de bon conseil. Philippe, parvenu par la faveur de la Restauration, trompé surtout par son profond mépris pour les Pe^?ims, crut à la réussite du coup d'état et voulut jouer à la hausse ; tandis que Nucingen et du Tillet, qui crurent à une révolution, jouèrent à la baisse contre lui. Ces deux fins compères abondèrent dans le sens du colonel comte de Brambourg et eurent l'air de partager ses convictions; ils lui donnèrent l'espoir de doubler ses millions et se mirent en mesure de les lui gagner.

. Philippe se battit comme un homme pour qui la victoire valait six millions. Son dévoûment fut si remarqué, qu'il reçut l'ordre de revenir à Saint-Cloud avec le duc de Maufri-

gneuse, ce qui le sauva ; car il voulait, le '28, l'aire une charge pour balayer les boulevards, et il eût sans doute reçu (|uelques balles envoyées par son ami Giroudeau qui commandait une division d'assaillants.

Un mois après, le colonel Bridau ne possédait plus de son immense lortune que son hôtel, sa terre, ses tableaux et son mobilier. Il commit de plus, dit-il, la sottise de croire au rétablissement de la branche aînée, à laquelle il fut Adèle jusqu'en 1834. En voyant Giroudeau colonel, une jalousie assez compréhensible lui fit reprendre du service, et il obtint en 1835 un régiment dans l'Algérie où il resta trois ansau poste le plus périlleux, espérant obtenir les épauletles de général ; mais une influence malicieuse, celle du général Giroudeau, le laissait là. Devenu dur, Philippe outra la sévérité du service. Il l'ut détesté, malgré sa bravoure à la Murât. Dans la latale campagne de 1839, en taisant un retour offensii sur les Arabes pendant une re-

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traite devant des forces supérieures, il s'élança, suivi seulement d'une compagnie qui tomba dans un gros d'Arabes. Le combat lut sanglant, affreux, d'homme à homme, et les cavaliers français ne se débarrassèrent qu'en petit nombre. En s'apercevant que leur colonel était cerné, ceux qui se trouvèrent à distance ne jugèrent pas à propos de périr inutilement en essayant de le dégager, lis entendirent ces mots : — Votre colonel! à moi! un colonel de V Empire! suivis de hurlements affreux, mais ils rejoignirent le régiment. Philippe eut une mort horrible, car on lui coupa la tête quand il tomba presque haché par les yatagans.

Joseph, marié vers ce temps par la protection du comte de Sérizy ù la fille d'un aucien fermier millionnaire, hérita de l'hôtel et de la terre deBrambourg dont n'avait pu disposer son frère qui tenait cepeiidant à le priver de sa succession. Ce qui fit le plusde plaiir au peintre fut la belle collection de ta-

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bleaux. Joseph, à qui son beau-père, espèce de Hochon rustique, amasse tous les jours desécus, possèdedéjà soixante mille francs de rente. Quoiqu'il fassede magnifiques tableaux et rende de grands services aux artistes, il n'est pas encore membre de l'Institut. Par suite d'une clause de l'érection du majorât, il se trouve comte de Brambourg, ce qui le lait souvent pouffer de rire au milieu de ses amis, dans son atelier.

— Les bons comtes ont les bons habits, lui dit alors son ami Léon de Lora qui, malgré sa célébrité comme peintre de paysage, n'a pas renoncé à sa vieille habitude de retourner les proverbes, et qui répondit à Joseph à propos de la modestie avec laquelle il avait reçu les faveurs de la destinée : La pépie vient en mangeant !

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