‹ Les deux frères (volume 3)Chapitre 2 sur 7 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

iS'cô Bref atiT00 f t Ue tloujjet.

Eq 1792, la bourgeoisie (rissouJiin jouissait d'un médecin nommé Rouget, qui passait pour un homme profondément malicieux. 11 rendait , au dire de quelques gens hardis , sa femme assez malheureuse , quoique ce fût la plus belle femme de la vilie. Peut-être cette

femme était-elle un peu sotte. Malgré l'inquisition des amis , le commérage des indifférents et les médisances des jaloux, l'intérieur de ce ménage fut peu connu. Le docteur Rouget était un de ces hommes de qui l'on dit familièrement : «r // n'est pas commode. * Aussi , pendant sa vie, ^;arda-t-on le silence sur lui et lui fit-on bonne mine.

Cette femme , une demoiselle Descoings, assez malingre déjà quand elle était fdle , et ce fut, disait-on, une raison pour le médecin de l'épouser, eut d'abord un fds alors âgé de vingt-six ans , puis une fille qui par hasard vint dix ans après le frère , et à laquelle , disait-on toujours, le médecin ne s'attendait point. Celte fille, tard venue, avait nom Agathe. ,

Ces petits faits sont si simples, si ordinaires, que rien ne semble justifier un historien de les placer en tête d'un récit ; mais , s'ils

n'étaient pas connus, un homme de la trempe du docteur Rougetserait jugé comme un monstre, comme un père dénaturé ; t- »idis qu'il a

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tout bonnement obéi à de mauvais penchants, que beaucoup de gens abritent sous ce terrible axiome : un liomme doit avoir du caractère! qui a causé le malheur de bien des femmes.

Les Descoings, commissionnaires en laines, se chargeaient également de vendre pour les propriétaires ou d'acheter pour les marchands les toisons d'or du Berry , et tiraient des deux côtés un droit de commission. A ce métier, ils devinrent riches et furent avares : morale de bien des exis^ tences. ^tj^.

Descoings le fils , le cadet de madame Rouget , ne se plut pas à Tssoudun ; il alla chercher fortune à Paris, et s'y établit épicier dans la rue St-Honoré. Ce fut sa perte. Mais que voulez-vous ? l'épicier est entraîné vers

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son commerce par ime force allraclive égale à la force de répulsion qui en -éloigne les artistes. Oiî n'a pas assez étudié les forces sociales qui constituent les diverses vocations. Il serait curieux de savoir ce qui détermine un homme à se faire papetier plutôt que boulanger , du moment où les fils ne succèdent pas forcément au métier de leur père comme chez les Egyptiens. L'amour avait aidé la vocation chez Descoings. Il s'était dit : Et moi aussi , je serai épicier ! en se disant autre chose intérieurement à l'aspect de sa patronne , fort belle créature de laquelle il devint éperdûment amoureux. Sans autre aide que la patience , et un peu d'argent que lui envoyèrent ses père et mère , il épousa la veuve du sieur Bixiou , son prédé. cesseur. En ce moment , Descoings faisait d'excellentes ailaircs , et pouvait avoir quarante ans. '

LES DEUX FRKllES. 11

Les vieux Descoings vivaient encore a cette époque. S'ils ne faisaient plus la commission clans les laines , ils employaient leurs fonds a Tachât des biens nationaux : autre toison d'or ! Leur gendre , à peu près sûr de perdre sa femme , envoya sa fille à Paris, chez Descoings son beau-frère, autant pour lui faire voir la capitale , que par une pensée matoise : Descoings n'avait pas d'enfanîs. Madame Descoings , de dix ans plus âgée que son mari, se portait fort bien ; mais elle était grasse comnie une grive après la vendange , et le rusé Rouoet savait assez de médecine pour prévoir que monsieur et madame Descoings, contrairement a la morale des contes de fée , seraient toujours heureux et n'auraient point d'enfants. Ce ménage pourrait se passionner pour Agathe. Or, par des raisons sur lesquelles il se garda bien le secret, monsieur Rouget voulait déshériter sa fille , il se

flattait d'arriver à ses fins en la dépaysant. Cette jeune personne , alors la plus belle fille d'Issoudun , ne ressemblait ni à son père , ni à sa mère. Sa naissance avait été la cause d'une brouille éternelle entre le docteur Rouget et son ami intime , monsieur Lousteau , l'ancien subdélégué qui venait de quitter Issoudun. Quand une famille s'expatrie , les naturels d'un joays aussi séduisant que l'est Issoudun , ont le droit de chercher les raisons d'un acte si exorbitant. Au dire de quelques fines langues, monsieur Rouget, homme vindicatif, s'était écrié que Lousteau ne mourrait que de sa main. Chez un médecin, lemot avait la portée d'un boulet de canon. Quand l'Assemblée Nationale supprima les subdélégués, Lousteau partit et ne revint jamais à Issoudun.

Depuis le départ de cette famille, madame Rouget passa tout son temps chez la propre

sœur de F ex-subdélégué, madame Hochon , la seule personne à qui elle confiât ses peines; aussi le peu qu'on en sut fut-il dit par cette bonne dame , et toujours après la mort du docteur. Le premier mot de madame Rouget quand son mari lui parla d'envoyer Agathe à Paris, fut : — Je ne reverrai plus ma fille ! Et elle a eu tristement raison , disait alors la respectable madame Hochon. La pauvre mère devint alors jaune comme un coing , et son état ne démentit point les dires de ceux qui prétendaient que Rouget la tuait à petit feu; les façons de son grand niais de fils devaient contribuer à rendre sa vie malheureuse. Peu retenu , peut-être encouragé par son père , ce garçon, slupide en tout point, n'avait ni les attentions ni le respect, qu'un fils doit à sa mère. Jean- Jacques Rouget ressemblaità son père , mais en mal , et le docteur n'était pas déjà très bien , ni au moral ni au physique.

l-l II- s DEUX l'KIÎKKS.

L'anivoe de la l)elle Agathe Rouget ne porta point bonheur à sou oncle Descoings. Dons la semaine, ou plutôt dans la décade , la Uépubîiqne était proclamée, il fut incarcéré sur un mot de Roberspierre à Fouquier-Tinville. Descoings, qui eut l'imprudence de croire la famine factice, eut la sottise de communiquer son opinion (il pensait que les opinions étaient libres) a plusieurs de ses clients et clientes , tout en les servant. La femme de ménage de Roberspierre, qui, par malheur pour Descoings , l'honorait de sa pratique , regarda cette croyance comme insultante pour Maximilien 1^*" . Cette estimable citoyenne, déjà peu satisfaite des manières du ménage Descoings , regardait la beauté de la citoyenne Descoings comme une sorte d'aristocratie j elle envenima les propos des Descoings en les répétant à son bon et doux

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maître. On arrêta l'épicier, sous la vulgaire accusation d'accaparement.

Descoings en prison^ sa femme s'agita pour le faire mettre en liberté ; mais ses démarches furent si maladroites qu'un observateur qui l'eut écoutée parlant aux arbitres de sa destinée, aurait pu croire qu'elle voulait s'en défaire honnêtement. Madame Descoings connaissait Bridau, l'un des secrétaires de Roland, ministre de l'intérieur, le bras droit de tous ceux qui se succédèrent à ce ministère. Elle mit en campagne Bridau pour sauver l'épicier. Le très incorruptible chef de bureau, l'une de ces vertueuses dupes, toujours si admirables de désintéressement, se garda bien de corrompre ceux de qui dépendait le sort de Descoings : il essaya de les éclairer! Eclairer les gens de ce temps-là, autant aurait valu les prier de rétablir les Bourbons. Le ministre girondin qui luttait

alors contre Roberspierre, dit à Bridau : — De quoi te mêles-tu ? Tous ceux que l'honnête chef sollicita lui répétèrent cette phrase atroce : — De quoi te mèles-tu? Bridau conseilla sagement à madame Descoings de se tenir tranquille; mais, au lieu de se concilier Festime de la femme de ménage de Roberspierre, elle jeta feu et flamme contre cette dénonciatrice, et alla voir un conventionnel, qui tremblait pour lui-même, et qui lui dit : — J'en parlerai à Roberspierre. La belle épicière s'endormit sur cette parole, et naturellement ce protecteur garda le plus profond silence. Quelques pains de sucre, quelques bouteilles de bonnes liqueurs données à la femme de ménage , auraient sauvé Descoings. Ce petit accident prouve qu'en révolution, il est aussi dangereux d'employer à son salut des honnêtes gens que des coquins. On ne doit compter que sur soi-même. Si Des-

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coings périt , il eut du moins la gloire d'aller à l' échafaud en compagnie d'André de Chénier. Là, sans doule, l'Epicerie et la Poésie s'embrassèrent pour la première fois en personne, car elles auront toujours des relations secrètes. La morl de Descoings produit beaucoup plus de sensation que celle d'André de Chénier, il a fallu plus de trente ans pour reconnaître que la France avait perdu plus avec Chénier qu'avec Descoings. La mesure de Roberspierre eutcelade bon que jusqu'enl850, les épiciers effrayés ne se mêlèrent plus de politique. La boutique de Descoings était à cent pas du logement de Roberspierre. Le successeur de l'épicier y fît de mauvaises affaires. César Birotteau,le célèbre parfumeur, s'établit à cette place ; mais, si comme si l'échafaucî y eût mis un germe de malheur, rinvenleur de la double pdie des sultanes et de l'eau carmimUive s'y ruina. La solution de

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ce problème regarde les S< ieiices Occultes. Pendant les quelques visites que le chef de bureau fit à la femme de l'infortuné Descoings, il fut frappé de la beauté calme, froide, candide d\4gathe Rouget. Lorsqu'il vint consoler la veuve, qui fut assez inconsolable pour ne pas continuc^r le commerce de son second défunt, il finit par épouser dans la décade, et après l'arrivée du père qui ne se fit pas attendre, cette charmante fille à laquelle il ne déplut point. Le médecin, ravi de voir les choses succéder au-delà de ses souhaits, puisque sa femme devenait, sauf les droits de sa belle-sœur, seule héritière des Descoings, accourut a Paris, moins pour assister au mariage d'Agathe que pour faire rédiger le contrat à sa guise. Le désintéressement et l'amour excessif du citoyen Bridau laissèrent carte blanche a la perfidie du médecin, qui exploita l'aveuglement de'songen-

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dre, comme la suite de cette histoire vous le démontrera.

Madame Rouget, ou plus exactement le' docteur, hérita donc de tous les biens, meubles et immeubles de monsieur et de madame Descoings, père et mère, qui moururent à deux ans Fun de l'autre. Puis Rouget finit par avoir raison de sa femnje , qui mourut , " vers 1799. Et il eut des vignes, et il acheta sa belle maison d'Issoudun, place Saint-Jean, le quartier des richards, en face celle de m?^dame Hochon, qui ne pouvait pas le souffrir. Son fils bien-aiméne savait rien faire. Avant la révolution, il l'avait retiré du collège de Pont-le-Voy, tenu par les Oratoriens, ayant achevé ses classes, mais sans que le Régent lui eût découvert la moindre capacité, ni la plus ordinaire aptitude. Le docteur destinait son fils à l'état de propriétaire; il le laissa donc croître en richesse, en sottise et en va-

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nité, sûr que cet enfant en saurait toujours autant que les plus savants en se laissant vivre et mourir. Dès 1799, les calculateurs dlssoudun donnaient environ trente mille livres de rentes aupère Rouget. Dans ce tempslà, sa femme venait de mourir, il menait encore une vie très débauchée qu'il ne cessa que par force ; mais, pour ne pas rompre avec tous les vices, il conserva la plus vive amitié pour le bon vin et se fit avare. Ce médecin, plein de caractère, mourut en 1805, sans avoir marié son fils. Dieu sait alors combien la bourgeoisie d'Issoudun parla sur le compte de cet homme, et combien d'anecdotes il circula sur son horrible vie privée. Jean-Jacques Rouget resta garçon par des raisons graves dont l'explication forme une partie importante de cette histoire. Son célibat fut en partie causé par la faute du docteur. Mais

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tout viendra, dans cette scène, en son lieu et place. Hio'mob îruovtiii

Maintenant, il est nécessaire d^examiner les effeîs de la vengeance exercée par le père sur une fille qu'il ne regardait pas comme la sienne, et qui, croyez-le bien, lui appartenait légitimement. Personne à ïssoudun n'avait remarqué l'un de ces accidents bizarres qui font de la génération un abîme où la science se perd. Agathe ressemblait à la mère du docteur Rouget. De même que, selon une observation vulgaire, la goutte saute pardessus une génération, et va d'un grand-père à un petit-iils, de même il n'est pas rare devoir la ressemblance se comporter aussi fantasquement que la goutte. L'ainë des enfants d'Agathe, qui ressemblait à sa mère, eut tout le moral du docteur Rouget, son grand-père. Léguons la solution de cet autre problême au vingtième siècle avec une belle nomen-

H LIS DEUX fRÉKl».

clature d'animalcules microscopiques, et nos neveux écriront peut-être autant de sottises que nos corps savants en ont écrit déjà sur cette question ténébreuse.

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^w famitlç i^riîïau.

Agathe Rouget avait une^'de ces figures destinées , comme celle de Marie , mère de Notre-Seigneur , à rester t'nijours vierges , même après le marlag<\ Sou portrait , qui existe encore dansral(3tiet àe Briilau, montre un ovale parfait , une blancheur inaîté*

rëeetsans le moindre grain de rousseur, malgré sa chevelure d or. Plus, d un artiste en admirant ce front pur, cette bouche discrète , ce nez fin , de jolies oreilles, de longs cils aux yeux , et des yeux d'un bleu Ibncé , d'une tendresse infinie , enfin cette figure empreinte de placidité, demande aujourd'hui à notre grand peintre : c Est-ce la copie d'une têle de Raphaël? » Jamais homme ne fut mieux inspiré que le chef de bureau en épousant cette jeune fille. Agathe réalisa l'idéal de la ménagère élevée en province et qui n'a jamais quitté sa mère. Pieuse sans être dévote , elle n'avait d'autre instruction que celle donnée aux femmes par l'Eglise. Aussi fut-elle une épouse accomplie dans le sens vulgaire , car son ignorance des choses de la vie engendra plus d'un malheur. L'épitaphe d'une[|célèbre Romaine : Ellejii de la tapisserie tl garda la maison^ rend admiiible-

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ment compte de cette existence pure, simple et tranquille. ' ^-^^ '-''^''^ "^ ''^^'

Dès le consulat , Bridau s'attacha fanatîqtfenîenïïi Napoléon , qui le nomma (fflâf de division en 1804, un an avant la mort de Rouget. Riche de douze mille francs d'appointements et recevant des gratifications , Bridau fut très insouciant des honteux résultats de la liquidation qui se fit à ïssoudun , et par laquelle Agathe n'eut rien. Six mois avant sa mort, le père Rouget avait vendu à son fdsune portion de ses biens dont le reste fut attribué à Jean-Jacques , tant à titre de donation par préférence qu'à titre d'héritier. Une avance d'hoirie de cent mille francs, faîte à Agathe dans son contrat de mariage, représentait sa part dans la succession de sa mère et de son père. Idolâtre de Tempereur, Bridau servit avec un dévoûment de Séide les puissantes conceptions de ce

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demi-dieu moderne , qui , trouvant tout détruit en France, y voulut tout organiser, jamais le chef de division ne disait : Assez. Projets, mémoires, rapports, études , il accepta les plus lourds fardeaux , tant il était heureux de seconder l'empereur. Il l'aimait comme homme , il l'adorait comme souverain et ne souffrait pas la moindre critique sur ses actes ni sur ses projets. De 1804 à 1808, le chef de division se logea dans un grand et bel appartement sur le quai Voltaire , à deux pas de son ministère et des Tuileries. Une cuisinière et un valet de chambre , tel fut tout le domestique du ménage au temps de la splendeur de madame Bridau. Agathe , toujours levée la première , allait à la Halle accompagnée de sa cuisinière. Pen», dant que le domestique faisait l'appartement, elle veillait au déjeûner. Bridau ne se rendait jamais au ministère que sur les dix heures.

Tant que dura leur union, sa femme éprouva le même plaisir à lui préparer un exquis déjeuner, seul repas que Bridau fit avec plaisir. En toute saison, quelque temps qu'il fît, lorsqu'il partait , Agathe regardait son mari par la fenêtre allant au ministère, et ne rentrait la tête que quand il avait tourné la rue du Bac. Elle desservait alors elle-même, donnait son coup d'œil à Tappartement ; puis elle s'habillait , jouait avec ses enfants , les promenait ou recevait ses visites en attendant le retour de Bridau. Quand le chef de division rapportait des travaux urgents , elle s'installait auprès de sa table , dans son cabinet , muette comme une statue et tricotant en le voyant travailler , veillant tant qu'il * veillait , se couchant quelques instants avant lui. Quelquefois les époux allaient au spectacle dans les loges du ministère. Ces jours-là le ménage dînait chez un restaurateur , et le

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spectacle que présentait le rostniirant cnusail toujours h madame Cridau ce vil' plaisir (|u il donne aux personnes qui n'ont pas vu Paris. Forcée souvent d'accepter de ces grands dîners priés qu'on oiïrait au chef de division qui menait une portion du ministère de Tintérieur, ef que Bridau rendait honorablement, Agathe obéissait au luxe des toilettes d'alos s ; mais elle quittait au retour avec joie celte richesse d'appaiat , en reprenant dans son ménage sa simplicité de provinciale. Une fois par semaine, le jeudi, Bridau recevait ses amis. Enfin il donnait un grand bal le mardi-gras. Ce peu de mots est l'histoire de toute cette vie conjugale qui n'eut que trois grands événements : la naissance de deux enfants, nés à trois ans do distance et la mort de Bridau qui périt, en 1808, tué par ses veilles , au moment où l'empereur allait le nommer directeur-général , comte et con-

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seiller d'élat. En ce temps, Napoléon s'adonna spécialement aux affaires de Tintérieur , il accabla Bridaii de travail et acheva de ruiner la santé de ce bnreaucratg intrépide. Napoléon, à qui Bridau n'avait jamais rien demandé , s'était enquis de ses mœurs et de sa fortune; et, en apprenant que cet homme dévoué ne possédait rien que sa 'place , il reconnut une de ces âmes incorruptibles qui rehaussaient, qui moralisaient son administration ; il avait donc résolu de surprendre Bridau par d'éclatantes récompenses. Le désir de terminer son travail avant le départ de Fempereur pour l'Espagne tua le chef dé division , qui mourut d'une fièvre inflammatoire.

A son retour, l'empereur, qui vint préparer en quelques jours h Paris sa campagne de 1809, dit en apprenant celte porte : « U y a des hommes qu'on ne remplace jamais I ,

Frappé d'un dévoûment que n'attendait aucun de ces brillants témoij^nages réservés à ses soldats, l'empereur résolut de créer un Ordre richement rétribué pour le civil comme il avait créé la Légion-d'Honneur pour le militaire. L'impression produite sur lui par la mort de Bridau lui fît imaginer TOrdre de la Réunion ; mais il n'eut pas le temps d'achever cette création aristocratique dont le souvenir est si bien aboli qu'au nom de cet ordre éphémère, la plupart des lecteurs se demanderont quel en était l'insigne : il se portait avec un ruban bleu. L'empereur appela cet ordre la Réunion dans la pensée de confondre Tordre de laToison-d'Or de la cour d'Espagne avec l'ordre de la Toison-d'Or de la cour d'Autriche. La Providence , a dit un diplomate prussien, a su empêcher cette profanation.

L'empereur se fit rendre compte de la si-

tuation de madame Bridau. Les deux enfants eurent chacun une bourse entière au Lycée impérial, et l'empereur mit tous les frais de leur éducation à la charge de sa cassette. Puis il fit inscrire madame Bridau pour une pension de quatre mille francs, en se réservant sans doute de veiller à la fortune des deux fils.

Depuis son mariage jusqu'à la mort de son mari, madame Bridau n'avait pas eu la moindre relation avec Issoudun. Elle était sur le point d'accoucher de son second fils au moment où elle perdit sa mère. Quand son père, de qui elle se savait peu aimée, mourut, il s'agissait du sacre de Tempereur. Le couronnement donna tant de travail à Bridau qu'elle ne voulut pas quitter son mari. Jean-Jacques Rouget, son frère, nelui avait pas écritunmot depuis son départ d'Issoudun. Tout en s' affligeant de la tacite répudiation de sa famille,

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elle finit par penser très rarement à ceux qui ne pensaient point à elle. Elle recevait tous les ans une lettre do sa marraine, madame Hochon, à laquelle elle répondait des banalités, sans étudier les avis que cette vieille dame lui donnait à mots couverts. <i- Lois de la mort du docteur Rouget, madame Hochon écrivit à sa (illeule qu'elle n aurait rien de son père si elle n'envoyait sa procuration à monsieur Hochon. Agathe eut de la répugnance à tourmenter son frère. Soit que Bridau comprît que la spoliation était conforme au droit et a la coutume du Berry, soit que cet homme pur et juste partageât la grandeur d'âme et l'indifférence de sa femme en matière d^intérèt, il ne voulut [ oint écouter Roguin, son notaire, qui lui conseillait de profiter de sa position pour contester les actes par lesquels le père avait réussi à priver sa fille de sa part légitime.

Lesépoiix approuvèrent ce qui se fit alors ù Issoudun. Cependant, en ces circonstances, Roguin avait fait réfléchir le chef de division sur les intérêts compromis de sa femme. Cet homme supérieur pensa que, s'il mourait, Agathe se trouverait sans fortune. Il voulut alors examiner l'état de ses a,ffaires. Il trouvai que, de 1793 à 1805, sa femme et lui avaient été forcés de prendre environ trente mille francs sur les cinquante mille francs eifectifs que le vieux Rouget avait donnés à sa fille, et il plaça les vingt mille francs restant sur le grand-livre. Les fonds étaient alors à quarante, Agathe eut donc environ deux mille livres de rentes sur 1 Élat,

Veuve, madame Bridau pouvait donc vivre honorablement avec six mille livres de rentes. Toujours un peu femme de province, elle voulut renvoyer le domestique de Bridau, ne garder que sa cuisinière et changer d'appar-

H LES DEUX PRÉREI.

tement ; mais son amie intime qui persistait à se dire sa tante, madame Descoings vendit son mobilier, quitta son appartement et vint demeurer avec Agathe, en faisant du cabinet de feu Bridau une chambre à coucher. Ces deux veuves réunirent leurs revenus et se virent à la tête de douze mille francs de rentes. Cette conduite semble simple et naturelle. Mais rien dans la vie n'exige plus d'attèntion que les choses qui paraissent riâturèiTês. On se défie toujours assezde Textraordinaire. Aussi voyez-vous les hommes d'expérience, les avoués, les juges, les médecins, les prêtres attachant une énorme importance aux affaires simples : on les trouve méticuleux. Le serpent sous les fleurs est un des plus beaux mythes que Tantiquité nous ait légués pour la conduite de nos affaires. Combien de fois les sots disent pour s'excuser à leurs proprès yeux et à ceux des autres : — C'était si

simple que tout le monde y aurait été pris. En 1809, madame Descoings, qui ne disait point son âge , avait cinquante-neuf ans. Nommée dans son temps la belle épicière, elle était une de ces femmes si rares que le temps respecte, et devait à une excellente constitution le privilège de garder une beauté qui néanmoins ne soutenait pas un examen sérieux. De moyenne taille, grasse, fraîche, elle avait de belles épaules, un teint légèrement rosé. Ses cheveux blonds, qui tiraient sur le châtain, n'offraient pas, malgré la catastrophe de Descoings, le moindre changetaènt de couleur. Excessivement friande, elle aimait à se faire de bons petits plats ; mais, quoiqu'elle parût beaucoup penser a la cuisine, elle adorait aussi le spectacle et cultivait un vice enveloppé par elle dans le plus profond mystère : elle mettait à la loterie! Ne serait-ce pas cet abime que la mythologie

If LES DEUX FRÈRES.

nous îi signalé par le tonneau des Danaïdes ? La Doscoings, on doit nommer ainsi une femme qui jouait a la loterie, dépensait peut-être un peu trop en toilette , comme toutes les femmes qui ont le bonheur de rester jeunes longtemps; mais hormis ces légers défauts, elle était la femme la phis agréable à vivre. Toujours de l'avis de tout le monde, ne contrariant personne, elle avait une gaîté douce et communicative; elle possédait encore une qualité parisienne qui plaît indniment aux commis retraités et aux vieux négociants : elle entendait la plaisanterie. Si elle ne se remaria pas en troisièmes noces, ce fut sans doute la faute deTépoque. Durant les guerres de l'empire, les gens à marier tiouvaient trop facilement des jeunes filles belles et riches pour s'occuper des femmes de soixante ans. Madame Desçoings voulut égayer madame Bridau, elle la fit aller souvent au specta^

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cle et en voilure, elle lui composa d'excellents petits dîners, elle essaya même de la marier avec son fils Bixiou. Hélas! elle lui avoua le terrible àecret profondément gardé par elle, par défunt Descoings et par son notaire. La jeune, l'élégante Descoings, qui se donnait trente et quelques années, avait un fils de trente-deux ans nommé Bixiou, déjà veuf, major au 21® de ligne, qui périt colonel à Dresde en laissant un fils unique. La Bescoings ne voyait jamais que secrètement son petit-fils Bixiou, et le faisait passer pour le fils de son premier mari et d'une première femme. Sa confidence fut un acte de prudence : le fils du colonel, élevé au Lycée impérial avec les deux fils Bridau, y eut une demi-bourse. Ce garçon, déjà fin ei malicieux au Lycée, s'est fait plus tard une certaine réputation comme dessinateur et comme homme d'esprit. Agathe n'aimait plu s rien au monde

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que ses enfants et ne voulait plus vivre que pour eux, elle se refusa à de secondes noces et par raison et par fidélité à Bridau. Mais il est plus facile a une femme d'être bonne épouse que d'être une bonne mère. Une mère veuve a deux tâches dont les obligations se contredisent, Çlle reste mère et doit exercer \3k puissance maternelle. Peu de femmes sont a^sez fortes pour comprendre et jouer ce double rôle. Aussi la pauvre Agathe, malgré ses vertus, fut-elle la cause innocente de bien des malheurs.

Par suite de son peud*esprit et de la cou* fiance à laquelle s'habituent les belles âmes^ Agathe fut la dupe de madame Descoings qui la plongea dans un effroyable malheur. La Descoings nourrissait des ternes, et la loterie ne faisait pas crédit à ses actionnaires. Elle gouvernait la maison, elle put donc employer à ses mises^r argent destiné au ménage

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quelle endetta progressivement. Quand les dettes arrivèrent à dix mille francs , elle fit de plus fortes mises en espérant que son terne favori , qui n'était pas sorti depuis neuf ans , comblerait Fabîme du déficit. La dette monta dès lors rapidemeht. Arrivé^. ?U i?bi ffre de vingt mille francs , la Descoings perdit la tête et ne gagna pas le terne. Elle voulut alors engager sa fortune pour rembourser sa nièce; mais Roguin, son notaire , lui démontra rimpossibilité de cet honnête dessein* Feu Rouget, le beau-frère de Descoiug^j avait résolu tous les droits de madame Des* coings par un usufruit qui grevait les biens du frère de madame Bridau. Aucun usurier ne voudrait prêter vingt mille francs à une femme de soixante-troi3 ans sur un usufruitd*eaviron quatre milice franrs. Un malin Iîî' Descoings aila se jeier aux p'eds de sa nièceV et, tout en sanglotant , avoua Fétat des cho<

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ses : madame Bridau ne lui fit aucun reproche, elle renvoya le domestique et la cuisinière, vendit le superflu de son mobilier, vendit les trois quarts de son inscription sur le grand-livre , paya tout, et donna congé de son appartement.

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ni

£t9 ttutu^ inali)ntteufe0»

Un des plus horribles coins de Paris est certainement la portion de la rue Mazarine , à partir de la rue Guénégaud jusqu'à l'endroit où elle se réunit à la rue de Seine , derrière le palais de Tlnstitut. Les hautes murailles grises du collège et de la bibliothèque que

le cardinal Mazarin offrit à la ville de Paris , et où devait un jour se loger TAcadémie française, jettent des ombres glaciales sur ce coin de rue ; le soleil s*y monlre^rarement, la bise du nord y souffle. La pauvre veuve ruinée vint se loger au troisième étage d'une des maisons situées dans ce coin humide, noir et froid. Devant cette maison s'élèvent les bâtiments de l'Institut , où se trouvaient alors les loges des animaux féroces , connus sous le nom d'artistes par les bourgeois et sous le nom de rapins dans les ateliers. On y entrait rapin , on pouvait en sortir élève du gouvernement à Rome. Cette opération ne se faisait pas sans des tapages extraordinaires aux époques de l'année où l'on enfermait les concurrents dans ces loges. Pour être lauréats, il^ devaient avoir fait, dans un temps donné , qui sculpteur, le modèle en terre glaise d'une statue ; qui peintre,

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Tun des tableaux que vous pouvez voir à l'école des Beaux- Arts ; qui musicien , une cantatç ; qui architecte, un projet de monument. Au moment où ces lignes sont écrites , cette ménagerie a été transportée de ces bâtiments sombres et froids dans Télégant palais des Beaux- Arts , à quelques pas de là.

Des fenêtres de madame Bridau, l'œil plongeait sur ces loges grillées, vue protondément triste. Au nord, la perspective est bornée par le dôme de Tlnstitut. En remontant la rue , les yeux ont pour toute récréation la file de fiacres qui stationnent dans I« haut de la rueMazarine. Aussi la veuve finitelle par mettre sur ses fenêtres trois caisses pleines de terre où elle cultiva l'un de ces jardins aériens que menacent les ordonnances de police , et dont les végétations raréfient le jour et l'air. Cette maison, adossée à une autre qui donne rue de Seine , a nécessairement

peu de profondeur, Tescalier y tourne sur lui-même. Ce troisième étage est le dernier. Trois fenêtres, trois pièces, une salle à manger, un petit salon , une chambre à coucher, et en face , de l'autre coté du palier, une petite cuisine au-dessus, deux chambres de garçon et un immense grenier sans destination. Madame Bridau choisit ce logement pour trois raisons : la modicité , il coûtait quatre cents francs, aussi fit-elle un bail de neuf ans; la proximité du collège, elle était à peu de distance du Lycée impérial ; enfm elle restait dans le quartier où elle avait pris ses habitudes.

L'intérieur de l'appartement fut en harmonie avec la maison. La salle a manger , tendue d'un petit papier jaune à fleurs vertes, et dont le carreau rouge ne fut pas frotté, n'eut que le strict nécessaire : une table, deux buffets, six chaises, le tout provenant de

LBS D£UX FRÈBES^. 45

l'appartement quitté. Le salon fut orné d'un tapis d'Aubusson donné àBridau lors du renouvellement du mobilier au ministère. La veuve y mit un de ces meubles communs, en acajou, à têtes égyptiennes, que Jacob Desmalter fabriquait par grosses en 1086, et garni d'une étoffe en soie verte à rosaces blanches.

Au-dessus du canapé, le portrait de Bridau fait au pastel par une main amie attirait aussitôt les regards. Quoique Tart pût y trouver à reprendre, on reconnaissait bien sur le front la fermeté de ce grand citoyen obscur. La sérénité de ses yeux , a la fois doux et fiers, y était bien rendue. La sagacité, de laquelle ses lèvres prudentes témoignaient, et le sourire franc, Tair de cet homme de qui l'Empereur disait : Justum et tenaccm , avaient été saisis sinon avec talent, du moins avec exactitude. En considérant ce portrait, on voyait

que l'homme avait toujours fait son devoir. Sa physionomie exprimait cette incorruptibilité qu'on accorde à plusieurs hommes employés sous la république.

En regard et au-dessus d'une table à jeu, brillait le portrait de l'Empereur colorié, fait par Vernet, et où Napoléon passe rapidement à cheval, suivi de son escorte. Agathe se donna deux grandes cages d'oiseaux , Tune pleine de serins, l'autre d'oiseaux des Indes. Elle s'adonnait à ce goût enfantin depuis la perte, irréparable pour elle comme pour beaucoup de monde, qu'elle avait faite.

Quant à la chambre de la veuve, elle fut, au bout de trois mois , ce qu'elle devait être jusqu'au jour néfaste où elle fut obligée de la quitter, un fouillis qu'aucune description ne pourrait mettre en ordre. Les chats y faisaient leur domicile sur les bergères; les serins, mis

parfois en liberté, y laissaient des virgules sur tous les meubles. La pauvre bonne veuve y posait pour eux du millet et du mouron en plusieurs endroits. Les chats y trouvaient des friandises dans des soucoupes écornées. Les bardes traînaient. Celte chambre sentait la province et la fidélité. Tout ce qui avait appartenu à feu Bridau y fut soigneusement conservé. Ses ustensiles de bureau obtinrent les soins qu'autrefois la veuve d'un paladin eût donnés à ses armes. Chacun comprendra le culte touchant de cette femme d'après un seul détail. Elle avait enveloppé et cacheté une plume, et mis cette inscription sur Tenveloppe : <r Dernière plume dont se soit servi mon cher mari. » La tasse dans laquelle il avait bu sa dernière gorgée était sôus verre sur la cheminée. Les bonnets et les faux cheveux trônèrent plus tard sur les globes de verre qui recouvraient ces précieuses reli-

48 LES l^ELX FRÈRES.

ques. Depuis la mort de Bridau, il n'y avait plus chez cette jeune veuve de trente-cinq ans ni de trace de coquetterie ni soins do feMme. Séparée du seul homme qu'elle eût connu, estimé, aimé, qui ne lui avait pas donné le moindre chagrin, elle ne s'était plus sentie femme, tout lui fut indifférent; elle ne s'habilla puis. Jamais rien ne fut ni plus simple ni plus complet que celte démission du bonheur conjugal etde la coquetterie. Certains êtres reçoivent de l'amour la puissance de transporter leur moi dans un autre, et quand il leur estenlevjé,la vie ne leur est plus possible. Agathe, qui ne pouvait plus exister que pour ses enfants, éprouvait une tristesse infinie en voyant combien de privations sa ruine allait leur imposer. Depuis son emménagement rue Mazarine, elle eut dans sa physionomie une teinte de mélancolie qui la rendit touchante. Elle comptait bien un peu sur

l'Empereur, mais lE'mpereurne pouvait rien faire de plus que ce qu'il faisait pour le moment : sa cassette donnait par an six cents francs pour chaque enfant , outre la bourse.

Quant à la brillante Descoings, elle occupa, au second, un appartement pareil à celui de sa nièce. Elle avait fait à madame Bridau une délégation de mille écus à prendre par préférence sur son usufruit. Roguin le notaire avait mis madame Bridau en règle à cet égard, mais il fallait environ sept ans pour que ce lent remboursement eût réparé le mal. Roguin, chargé de rétablir les quinze cents francs derente, encaissait à mesure les sommes ainsi retenues. La Descoings, réduite à douze cents francs , vivait petitement avec sa nièce. Ces deux honnêtes, mais faibles créatures , prirent pour le matin seulement une femme de ménage; la Descoings, qui

50 LIS DEUX PKlkRSi.

aimait à cuisiner, faisaille dîner. Lesoir, quelques amis, des employés du ministère autrefois placés par Bridau, venaient faire la partie avec les deux veuves. La Descoings nourrissait toujours son terne, qui s'entêtait, disait-elle, à ne pas sortir. Elle espérait rendre d'un seul coup ce qu'elle avait emprunté forcément à sa nièce. Elle aimait les deux petits Bridau plus que son petit-fils Bixiou, tant elle avait le sentiment de ses torts envers eux, et tant elle admirait la bonté de sa nièce, qui, dans ses plus grandes souiïrances, ne lui adressa jamais le moindre reproche. Aussi croyez que Joseph et Philippe étaient choyés par la Descoings. Semblable à toutes les per* sonnes qui ont un vice a se faire {)ardonner, la vieille actionnaire de la loterie impériale de France leur arrangeait de petits dînera chargés de friandises. Plus tard , Joseph et Philippe extrayèi ent avec la plus grande fa-

LES bUVX FRÈRES. 51

cilité de sa! poche quelque argent, le cadet pour des fusins, des crayons, du papier, des estampes; Taîné pour des chaussons aux pommes , des billes, des ficelles et des couteaux. Sa passion Tavait amenée à se contenter de cinquante francs par mois pour toutes ses dépenses, afin de pouvoir jouer le reste. De son côté , madame Bridau , par amour maternel, ne laissait pas sa dépense s'élever à une somme plus considérable. Pour se punir de sa confiance, elle se retranchait héroïquement ses petites jouissances. Comme chez beaucoup d'esprits timides et d'intelligence bornée, un seul sentiment froissé et sa défiance réveillée ramenaient à déployer si largement un défaut, qu'il prenaijl la consistance d'une vertu. L'Empereur pouvait oublier, se disait-eile, il pouvait périr dans une bataille, sa pension cesserait avec elle. Elle frémissait éa voyant des chances poUr que ses enfants

Oâ LES DEUX FRÈRES.

restassent sans aucune foriune au monde. Incapable de comprendre les calculs de Roguin quand il essayait de lui démontrer qu'en sept ans une retenue de trois mille francs sur Tusufruit de madame Descoings lui rétablirait les renies vendues, elle ne croyait ni au notaire, ni à sa tante, ni à 1 État , elle ne comptait plus que sur elle-même et sur ses privations. En mettant chaque année de côlé mille écus sur sa pension, elle aurait trente mille francs au bout de dix ans, avec lesquels elle constituerait déjà quinze cents francs de rentes pour un de ses enfants. A trente-six ans, elle avait assez le droit de croire pouvoir vivre encore vingt ans; et en suivant ce système, elle devait donner à chacun d'eux le

strict nécessaire.

Ainsi ces deux veuves étaient passées d'une

fausse opulence à une misère volontaire,

l'une sous la conduite d'un vice, et l'autre

SOUS les enseignes de 1 a vert u la plus pure . Rien de toutes ces choses si menues n*est inutile à renseignement profond qui résultera de celle histoire prise aux intérêts les plus ordinaires de la vie, mais dont la portée n'en sera peutêtreque plus étendue. La vue des loges, le frétillement des rapins dans la rue, la nécessité de regarder le ciel pour se consoler des effroyables perspectives qui cernent ce coin toujours humide , Taspect de ce portrait encore plein d*ànie et de grandeur malgré le faire du peintre amateur, le spectacle des couleurs riches, maïs vieillies el harmonieuses, de cet intérieur doux et calme, la végétation des jardins aériens, la pauvreté de ce ménage , la préférence de la. mère pour son aîné, son opposition aux goûts du cadet, enfin rens3mble de faits et de circonstances qui sert de préambule à cette histoire , contient T. I. 4

54 LES i)Et'\ FUÈUËS.

peut-être les causes gënéralriocs auxquelles nous (levons Joseph Bridau , l'un des grands peintres de Técole fiançaise actuelle.

Cû tîacalion»

Philiprîip, faîne Jesdèùx cnfautëcîeîiriJriii, ressemblait iruiic manièie frappriiitë a sa mère. Quoique ce fut un ^^arrori Jiklild a-ix yeux biens, il avait un air t:if?;1^e'jrqui s.» prenait facib ment pour de îa vivacité, pour du courage, Le vieux Claparon , entré au^

ministère en même temps que Bridau, elTun des fidèles amis qui venaient le soir faire la partie des deux veuves, disait deux ou trois fois par mois à Philippe , en lui donnant une tape sur la joue : — Voilà un petit gaillard qui n'aura pas froid aux yeux! L'enfant stimulé prit, par fanfaronnade, une sorte de résolution. Cette pente une fois donnée à son caractère , il devint adroit à tous les exercices corporels. A force de se battre au collège , il contracta cette hardiesse et ce mépris de la douleur qui engendre la valeur militaire ; mais naturellement il contracta la plus grande aversion pourTéiude, car l'éducation publique ne résoudra jamais le problème difficile du développement simultané du corps et de Tintelligence. Agathe concluait de sa ressemblance purement physique avec Philippe à une concordance morale , et croyait fermement retrouver un jour en lui

LES DEUX FREHES. 57

sa délicatesse de sentiments agrandie par la force de Ihomme. Philippe avait quinze ans au moment où sa mère vint s'établir dans le triste appartement de la rue Mazarine , et la gentillesse des enfants de cet âge confirmait les croyances maternelles. ^

Joseph, de trois ans moins âgé, ressemblait à son père, mais en mal. D'abord , son abondante chevelure noire était toujours mal peignée, quoi qu'on fit; tandis que, malgré sa vivacité , son frère restait toujours joli. Sans qu'on sût par quelle fatalité, mais une fatalité trop constante devient une habitude, Joseph ne pouvait conserver aucun vêtement propre. Habillé de vêtements neufs, il en faisait aussitôt de vieux habits. L'aîné , par amour-propre , avait soin de ses affaires. Insensiblement, la mère s'accoutumait à gronder Joseph et à lui donner son frère pour exemple. Agathe ne montrait donc pas ton-

58 LtS DEUX r HÈRES.

jours le n ême visaj^o à ses deux enfanls. Quap.d elle les allait clienher , elle disait de Joseph : — Dans quel étal nV auîa~t-il mis ses afiaires? Ces pelites choses poussaient 8oa cœur dans i'ahime de la préférence malemore.

Veisonne , parmi les tires extrêmement ordiîiaiirsqiil foinmienl la société des deux Yeiîvcs, lii le pèro du Bruel , ni le vieux Clai.aion, iii Desioehes le père, ni niènie Fabbé Lt»raiix, le Ciiiifesseùr d'Agaîhe, ne remarqua la pente de Joseph vers Tobservation. • Tominé par son goût, le futur coloriste ne faisuil aileiition à rien de ce qui le concernait. Tendant son enfance , cette disposition rcisinibla longtemps à de la torpeur. Son père asait eu des inquiétudes sur lui. La capacilé extraordinaire de la tête, l'étendue du front avaient tout d'abord fait craindre que l'enfant ne fût hydrocéphale. Sa figure si

LES DEIX FIIKRES. ' 59

tourmentée, et dont Toriginaliié peut passer pour (le la laideur aux yeux de ceux qui ne connaissent pas la valeur secrète d'une physionomie, fut pendant sa jeunesse assez rechignée. Les traits qui, plus tard, se développèrent, semblaient être contractes, et la profonde attention que l'enfant prêtait aux choses les crispait encore. Philippe flattait donc toutes les vanités de sa mère, et Joseph ne lui attirait pas le moindre compliment. Philippe avait de ces mots heureux , de ces reparties qui font croire aux parents que leurs enfants seront des hommes remarquables , tandis que Joseph restait taciturne et songeur. La mère espérait des merveilles de Philippe , elle ne comptait point sur Joseph.

La prédisposition de Joseph pour l'art fut développée par le fait le plus ordinaire du monde. En 1812, aux vacances de Pâques,

60 tES DEUX FRÈRES.

en revenant de se promener aux Tuileries , avec son frère et madame Descoings , il vit faire a un élève, sur le mur, la caricature de quelque professeur. Celte caricature, fine et spirituelle, le cloua sur la place d'admiration. Le lendemain, il se mit à la fenêtre, observa rentrée des élèves par la porte de la rue Mazarine , descendit furtivement et se coula dans la longue cour de l'Institut : il y aperçut les statues, les bustes, les marbres commences , les terres cuites , les plâtres, et les contempla fiévreusement. Son instinct se révélait, sa vocation l'agitait. Il entra dans une salle basse dont la porte était entr'ouverte , et y vit une dizaine de jeunes gens dessinant une statue. Son petit cœur palpita, mais il fut aussitôt l'objet de mille plaisanteries.

— Petit, petit ! fit le premier qui l'aperçut

en prenant de la mie de pain et la lui jetant émieltée. ,

— AquiFenfant?

— Dieu! qu'il est laid.

Enfin, pendant un quart d'heure, Joseph essuya les charges de Tatelier du grand statuaire Chaudet Après s'être bien moqué de lui , les élèves furent frappés de sa persistance, de sa physionomie, et lui demandèrent ce qu'il voulait. Joseph répondit qu'il avait bien envie de savoir dessiner. Là-dessus , chacun de l'encourager. L'enfant , pris à ce ton d'amitié , leur raconta comme quoi il était le fils de madame Bridau.

— Oh ! dès que tu es le fils de madame Bridau ! s'écria-t-on de tous les coins de l'atelier , tu peux devenir un grand homme. Vive le fils à madame Bridau ! Est-elle jolie ta mère? S'il faut en juger sur l'échantillon de ta boule, ejle doit êlre un peu chique I

62 LES DELX F il ÈRES.

— Ail ! tu veux être ai liste , dit le plus âgé des élèves en quittant sa place et venant à Joseph pour lui faire une charge, mais saistu bien qu'il faut être crâne et supporter de grandes misères. Oui , il y a des épreuves a vous casser bras et jambes. Tous ces crapauds que tu vois, eh ! bien, il n'y en a pas un qui n'ait passé par les épreuves. Celui-là, tiens, il est resté sept jours sans manger! V^oyons si tu peux être un artiste?

Il lui prit un bras et le lui éleva droit en l'air. Puis il plaça l'autre comme si Joseph avait à donner un coup de poing.

— Nous appelons cela l'épreuve du télégraphe, reprit-il. Si tu restes ainsi, sans baisser ni changer la position de tes membres pendant un quart d'heure, eh, bien! tu auras donné la preuve d'être un fier crâne.

— Allons, petit, du courage, dirent les

LES DEUX FRÊHES. - 65

autres. Ah ! dame , i! faut souffrir pour être artiste.

Jose[ih, dan^; sa bonne foi d'enfant de treize ans, demeura immobile pendant enviioncinq minutes, et tous les élèves le regardaient sérieusement.

— Olîî tu baisses, disait Tun.

— Eh! liens-loi, saperlotte! disait Tauîre. L'empereiir Napoléon est bien resté pendant un mois comme tu le vois là, dit un élève en montrant la belle statue de Chaudet.

L'empereur debout tenait le sceptre im[)érial, et cette statue fut abattue en 1814, de la colonne Vendôme, qu'elle couronnait si bien. Au bout de dix minutes, la sueur emperlait le front de Joseph. En ce moment, un petit homme chauve, pâle et maladif entra. Le plus respectueux silence régna dans Fatelier.

— Eh! bien, gamins, que faites-vous?

dit-il en regardant le martyr de l'atelier.

— C'est un petit bonhomme qui pose,^dit le grand élève qui avait disposé Joseph.

— N'avez-vous pas honte de torturer un pauvre enfant ainsi? dit Chaudet en abaissant les deux membres de Joseph. Depuis quand es-tu là? lui demanda-t-il en lui donnant sur la joue une petite tape d'amitié.

— Depuis un quart d'heure.

— Et qui t'amène ici?

— Je voudrais être artiste.

— Et d'où sors-tu? doûjiens-tu?

— De chez maman.

— Oh! maman? crièrent les élèves.

— - Silence, dans les cartons ! cria Chaudet. Que fait la maman?

—- C'est madame Bridau. Mon papa, qui est mort, était un ami de l'Empereur; aussi l'Empereur, si vous voulez m'apprendre à

dessiner, paiera-t-il tout ce que vous deman- ^ derez.

— Son père était chef de division''au"^ministèrede rinîcrieur, s'éciia Chaudet, frappé d'un souvenir. Et tu veux être artiste déjà?

— Oui, monsieur.

— Viens ici tant que tu voudras, et Ton t'y amusera! Donnez-lui un carton , du papier, des crayons, et laissez-le faire. Apprenez, drôles, dit le sculpteur, que son père m'a obligé. Tiens, Corel e-à-Puits, va chercher des gâteaux, des friandises et des bonbons, dit-il en donnant de la monnaie à Télève qui avait abusé de Joseph. Nous verrons bien si lu es un artiste à la manière dont tu chiqueras les légumes, reprit Chaudet en caressant le menton de Joseph.

Puis il passa les travaux de ses élèves en revue, accompagné de l'enfant qui regardait, écoutait et tâchait de comprendre. Les frian-

66 LES DEl'X FIIÙRES.

(lises arrivèrent ; lout l'atelier, ic sculpteur lui-même et renfant donnèrent leur coup de dent. Jose[)h fut alors caressé tout aussi bien qu'il avait été mystifié. Celte scène, où la plaisanterie et le cœur des artistes se révélaient et qu'il comprit instinctivement, fit une prodigieuse impression sur l'enCant. L'apparition de Chaudet, sculpteur, enle^é par une mort prématurée et que la protection de l'Empereur signalait à sa gloire, fut pour Joseph comme une vision» Il ne dit rien à sa mère de cette escapade. Puis, tous les dimanches et tous les jeudis, il passa trois heures àTatelierde Chaudet. La Bescoings lui donna dès lors des crayons, de la sanguine, des estampes et du papier a dessiner*. Au Lycée impérial, il croquait ses mai 1res, il dessinait ses camarades, il charbonnait les dortoirs, et fut d'une étonnante assiduité à la classe de flessin. Lemire, professeur du Lycée impé-»

LES DËCX lUÈRES. 67

rial, frappé non seulement des dispositions, mais des progrès d# Joseph, vint avertir madame Bridau de la vocation de son fils. Agathe, en femme de province qui comprenait aussi peu les arls qu'elle comprenait bien le ménage, fut saisiede terreur. Lemire parti, la veuve se mil à pleurer.

— Ahî dit-elle quand la Doscoings vint, je suis perdue ! Joseph, de qui je voulais faire un employé, qui avait sa route tracée au mi-, nistère de l'Intérieur où les amis de Bridau l'auraient protégé, et où il serait devenu chef de bureau à vingt-cinq ans, eh ! bien, il veut se mettre peintre, un étal de va-nu*pieds. Je prévoyais bien que cet enfant-là ne me donnerait que des chagrins.

Madame Descoings avoua que depuis plusieurs mois elle encourageait la passion de Joseph, et favorisait, le dimanche et le jeudi, ses évasions à l'Institut. Au Salon, où elle

l'avait conduit, rattention profonde que le petit bonhomme donnait nux tableaux tenait du miracle.

— A treize ans, ma chère! dit-elle, mais votre Joseph sera un homme de génie !

— Oui ! voyez où le génie a conduit son père? à mourir usé par le travail à quarante ans.

Malgré les instances de la Descoings, Agathe Bridau, dans les derniers jours de l'automne, en 1812, quand Joseph allait entrer dans sa quatorzième année , descendit chez Chaudet un matin pour s'opposer à ce qu'on lui débauchât son îils. Elle trouva Chaudet, en sarrau bleu, modelant sa dernière statue. L'artiste reçut assez mal la \ euve de Thomme qui jadis l'avait servi dans une circonstance assez critique ; mais il se sentait attaqué dans sa vie, il était dans un de ces jours de fougue où l'on fait en quelques moments ce qu'il est

LES DEUX FRÈRES. 6d

difficile d'exécuter en quelques mois, il troU' vait une chose longtemps cherchée, il maniait son ébauchoir et sa glaise par des mouvements saccadés qui parurent à Tignorante Agathe être ceux d'un maniaque. En toute autre disposition, Chaudet se fût mis à rire; mais, en entendant cette mère lui témoigner sa répulsion contre les arts, se plaindre de la destinée qu'on faisait à son fils et demander qu'on ne le reçût plus à son atelier, il entra dans une sainte fureur.

—J'ai des obligations à défunt votre mari, je voulais m'acquitter en encourageant son fils, et veillant à ses premiers pas dans la plus grande de toutes les carrières! Oui , madame, apprenez, si vons ne le savez pas, qu'un grand artiste est un roi, plus qu'un roi! D'abord il est plus heureux, il est indépendant, il vit à sa guise et règne dans le monde de la fantaisie. Or, votre fils a ie plus bel ave-

nir! Des dispositions comme les siennes sont rares, elles ne se sont dévoilées de si bonne heure que chez les Giotto, les Raphaël, les Titien, les Rubens,les Murillo,car il me semble devoir être plutôt peintre que sculpteur. Jour de Dieu! si j'avais un tils semblable, je serais aussi heureux de Tavoir que l'Empereur Test de posséder le roi de Rome ! Enfin, vous êtes maîtresse du sort de votre enfant. Allez, madame! faites-en un imbécile, un homme qui ne fera que marcher en marchant, un misérable gratte-papier ! Vous aurez commis un meurtre. J'espère bien que, malgré vos efforts, il sera toujours artiste. La vocation est plus forte que tous les obstacles par lesquels on s'oppose à ses effets ! La vocation, le mot veut dire l'appel ! eh ! c'est l'élection par Dieu ! Seulement vous rendrez votre enfant malheureux! Il jeta dans un baquet avec violence la glaise dont il n'avait plus

besoin, et dit alors à son modèle : — Assez pour aujourd'hui. .

Agathe leva les yeux et vit une femme nue jusqu'à la ceinture, assise sur une escabelle dans un coin de Fatelier où son regard ne s'était pas encore porté. Ce spectacle la fit sortir vivement et avec horreur.

— Vous ne recevrez plus ici le petit Bridau , vous autres, dit Chaudet à ses élèves. Cela contrarie madame sa mère. fi

— Hue ! crièrent les élèves quand Agathe ferma la porte.

— Et Joseph allait là ! se dit la pauvre mère effrayée de ce qu'elle avait vu et entendu.

Dès que les élèves en sculpture et en peinture apprirent que madame Bridau ne voulait pas que son fils devînt un artiste, fout leur bonheur fut d'attirer Joseph chez eux. Maigre

7î LES DEUX FRÈRES.

la promesse que sa mère tira de lui de ne plus aller à l'Institut, il se glissa souvent dansTalelier que Regnauld y avait, et on Ty encouragea à barbouiller des toiles. Quand la veuve voulut se plaindre, les élèves de Chaudet lui dirent que monsieur Regnauld n'était pas Chaudet. Elle ne leur avait pas d'ailleurs donne monsieur son fds à garder, et mille autres plaisanteries. Ces atroces rapins composèrent et chantèrent des couplets sur madame Bridau.

Le soir de cette triste journée, Agathe refusa de jouer et resta dans la bergère en proie à une si profonde tristesse que parfois elle eut des larmes dans ses beaux yeux.

— Qu'avez-vous, madame Bridau ? lui dit le vieux Claparon.

— Elle croit que son fils mendiera son pain parce qu'il a la bosse de la peinture, dit la Descoings ; mais moi je n*ai pas le plus léger

tSS DBUX FRÈRES. 75

souci pour Tavenir de mon beau-fils, le petit Bixiou, qui, lui aussi, a la fureur de dessiner. Les hommes sont faits pour percer.

— Madame a raison, dit le sec et dur Desroches qui n'avait jamais pu, malgré ses talents, devenir sous-chef, me je n'ai qu'un fils heureusement, car avec mes dix-huit cents francs et une femme qui gagne à peine douze cents francs avec son bureau de papier timbré,que serais-je devenu? J'ai mis mon gars petit-clerc chez un avoué, il a vingt-cinq francs par mois et le déjeûner , je lui en donne autant, il dîne et il couche à la maison ; voilà tout. Il faut bien qu'il aille, et il fera son chemin î Je lui taille plus de besogne que s'il était au collège, et il sera quelque jour avoué. Quand je lui paie un spectacle, il est heureux comme un roi! Il m'embrasse, oh! je le tiens raide , il me rend compte de Y emploi de son argent Vous êtes trop bonne pour vos enfants.

V^ lES PKTTX FRÈRES.

Si votre fils veut manger de la vache enragée, laissez -le faire! il deviendra quelque chose.

—Moi, dit du Bruel, vieux chef de division qui venait de prendre sa retraite, le mien n'a que seize ^Sis, sa mèreradore; mais je n'écouterais pas une vocation qui se déclarerail de si bonne heure. C'est aîors pure fantaisie, un goût qui doit passer ! Selon moi, les garçons ont besoin d'être dirigés. ..

— Vous, moîisieur, vous êtes riche, vous êtes un homme et vous n'avez qu'un (ils, dit Agathe.

— Ma loi, reprit Claparon, les enfants sont nos tyrans {en cœur). Le mien me fait enrager, il m'a mis sur la paille, j'ai fini par ne pins m'en occuper du tout (indépendance). Eh! bien, il en est plus heureux, et moi aussi. Le drôle est cause en partie de la mort de sa pauvre mère. îl s'est fait commis-voyageur,

LES DEUX FRÈRES. tj

et il a bien trouvé son lot, il ri'ctait pas plutôt à la maison qu'il en voulait sortir, il ne tenait jamais en place. Il n'a rien voulu apprendre. Tout ce que je demande à Dieu, c'est que je meure sans lui avoir vu déshonorer mon nom ! Ceux qui n'ont pas d'enfants ignorent bien des plaisirs, mais ils évitent aussi bien des souffrances.

— Voilà les pères ! se dit Agathe en pleurant de nouveau.

— Ce que je vous en dis, ma chère madame Bridau, c'est pour vous faire voir qu'il faut laisser votre enfant devenir peintre ; autrement vous perdriez votre temps...

— Si vous étiez capable de le morigéner, reprit l'âpre Desroches, je vous diraisde vous opposer à ses goûts; mais , faible comme je vous vois avec eux, hissez-le barbouiller, crayonner.

— Perdu! dit Clanaron.

.j,j— • Comment perdu? s'écria la pauvre mère.

— Eh ! oui, mon indépendance en cœur y cette allumelle de Desroches me fait toujours perdre.

— Consoîez-vous, Agathe, dit la Descoings, Joseph sera un grand homme.

Après cette discussion, qui ressemble à toutes les discussions humaines, les amis de la veuve se réunirent au même avis, qui ne mettait pas de terme à ses perplexités. On lui conseilla de laisser Joseph suivre sa vocation.

— Si ce n*est pas un homme de génie, lui dit duBruel,qui courtisait Agathe, vous pourrez toujours le mettre dans Tadministraiion.

Sur le haut de l'escalier, la Descoings, en reconduisant les trois vieux employés, les nomma des sages de la Grèce,

— Elle se tourmente trop, dit du Bruel.

— Elleesttrop heureuse que son fils veuille faire quelque chose, dit encore Claparon.

— Si Dieu nous conserve F Empereur, dit Desroches, Joseph sera protégé d'ailleuis! Ainsi de quoi s'inquiète-t-elle?

— Elle a peur de tout, quand il s'agit de ses enfants, répondit la Descoings. — Eh! bien, bonne petite, reprit-elle en rentrant, vous voyez, ils sont unanimes, pourquoi pleurez- vous encore?

— Ah! s'il s agissait de Philippe, je n'aurais aucune crainte. Vous ne savez pas ce qui se passe dans ces ateliers! Ils y ont des femmes nues.

— Mais ils y font du feu, j*espère, dit la Descoings.

£t grûtib l)omme be la fûmtllr.

Quelques jours après , les malheurs de la déroute de Moscou éclatèrent. Napoléon revint pour organiser de nouvelles forces et demander de nouveaux sacrifices à la France. La pauvre mère fut alors livrée h bien d'autres inquiétudes. Philippe, à qui le lycée dé-

plaisait, voulut absolument servir TEmpereur. Une revue aux Tuileries, la dernière qu'y fit Napoléon et à laquelle Philippe assista, l'avait fanatisé. Dans ce temps-là, la splendeur militaire , Taspect des uniformes, Taulorité des épaulettes, exerçaient d'irrésistibles séductions sur certains jeunes gens. Philippe se crut, pour le service, les dispositions que son frère manifestait pour les arts. A rinsu de sa mère, il écrivit à l'Empereur une pétition ainsi conçue :

€ Sire, je suis fils de votre Bridau, j'ai dix- , c huit ans, cinq pieds six pouces, de bonnes f jambes, une bonne constitution, et le désir € d'être un de vos soldats. Je réclame votre € protection pour entrer dans l'armée, > etc.

L'Empereur envoya Philippe du Lycée impérial à Saint-Cyr dans les vingt-quatre heures. Six mois après, en novembre 1813, il le fit sortir sous-lieutenant dans un régiment

LES DEtX FRFRES. 81

de cavalerie. Philippe resta pendant une par* tie de l'hiver au dépôt ; mais, dès qu'il sut monter à cheval, il partit ; il était plein d'ardeur. Durant la campagne de France, il devint lieutenant à une affaire d'avant-garde où son impétuosité sauva son colonel . L'Empereur le nomma capitaine à la bataille de La Fère Champenoise, et le prit pour officier d'ordonnance. Stimulé par un pareil avancement, Philippe gagna la croix à Montmirail. Témoin des adieux de Napoléon à Fontainebleau, et fanatisé par ce spectacle, le capitaine Philippe refusa de servir les Bourbons. Quand il revint chez sa mère, en juillet 1814, il ta trouva ruinée. On supprima la bourse de Joseph aux vacances, et madame Bridau, dont la pension était servie par la cassette de l'Empereur, sollicitait vainement pour la faire inscrire au ministère de l'Intérieur. Joseph, plus peintre que jamais', enchanté

88 LES DEUX FRÈREi.

-de ces événements, demandait à sa mère de 1q laisser aller chez M. Regnauld, et prometlait de pouvoir gagner sa vie. Il se disait assez fort élèvç 4^ seconde pour se passer de sa

rhétorique.

Capitaine à dix-neuf ans et décoré, Philippe, après avoir servi d'aide-de-camp à l'Empereur sur deux champs de bataille, flattait énormément Tamour-propre de sa mère. Aussi, quoique grossier,, tapageur, et en réalité sans autre mérite que celui de la vulgaire bravoure du sabreur, fut-il pour elle l'homme de génie. Joseph, petit, maigre, souffreteux, au front sauvage, aimant la paix, la tranquillité, rêvant la gloire de Tarliste, ne devait lui donner, selon elle, que des tourments et des inquiétudes.

L'hiver de 1814 à 1815 fut favorable à Joseph qui, secrètement protégé par la Descoings et parBixiou, élève de Gros, alla tra-

vailler dans ce célèbre atelier d'où sortirent tant de talents différents, et s'y lia très-étroitement avec Schinner. Le 20 mars éclata, Bridau rejoignit TEmpereur à Lyon et raccompagna aux Tuileries. Il fut nommé chef d'escadron aux dragons de la garde. Après la bataille de Waterloo, à laquelle il fut blessé, mais légèrement, et où il gagna la croix d'officier de la Légion-d'Honneur, il se retira sur la Loire. Il fut licencié, sa croix d'ojfficier et son grade lui furent maintenus ; mais on le mit en demi-solde. Joseph, inquiet de l'avenir, étudia durant cette période avec une ardeur qui plusieurs fois le rendit malade au milieu de cet ouragan d'événements.

— C'est l'odeur de la peinture, disait Agathe à madame Descoings, il devrait biea quitter un état si contraire à sa santé.

Toutes les anxiétés d'Agathe étaient alors poursonfilslelieutenant-colonel.EUe le revit

8i LES DEUX FRÈRES.

en 1816, tombé de neuf mille francs environ (Vappointements que recevait un commandant des dragons de la garde impériale à une demi-solde de cent francs par mois. Elle lui fit arranger la mansarde au-dessus de la cuisine, et y employa quelques économies. Philippe fut un des bonapartistes les plus assidus du café Lemblin, véritable Béotie constitutionnelle. Il y prit les habitudes, les manières, le style, la vie des officiers a demi-solde ; et, comme eût fait tout jeune homme de vingt-un ans, il les outra, vouasérieusement une haine mortelle aux Bourbons^ ne se rallia point, et refusa les occasions qui se présentèrent, d'être employé dans la ligne avec son grade de lieutenantcolonel. Aux yeux de sa mère, il parut déployer un grand caractère.

^' — Le père n'eût pas mieux fait, disait-elle. La demi-solde suffisait h Philippe, il necoû-

tait rien h la, maison , tandis que Joseph était entièrement a la charge des deux veuves. Dès ce moment, la prédilection d'Agathe pour Philippe se trahit. Jusque là sa préférence fut un secret ; mais la persécution exercée sur un fidèle soldat de l'Empereur, le souvenir delà blessure reçue par ce fils chéri, son courage dans l'adversité, qui bien que volontaire, était pour elleune noble adversité, firent éclater la tendresse d'Ag îthe. Ce mot: — Il est malheureux ! justifiait tout. Joseph, dont le caractère avait cette simplesse qui surabonde au début dç la vie dans l'âme des artistes, élevé d'ailleurs dans une certaine admiration de son gran I frère, loin de se choquer de la préférence de sa mère, la justifiait en partageant ce culte pour un brave qui avait porté les ordres de ?\apoléon dans la bataille, pour un blessé de Waterloo. Coaiment mettre en doute la supériorité de

ce grand frère qu'il avait vu dans le bel uniforme des dragons de la garde, commandant

son escadron au Champ-de-Mai!

Malgré sa prérérence, Agathe se montra d'aiileurs excellente mère, elle aimait Joseph mais sans aveugleaient ; elle ne le comprenait pas, voilà tout. Joseph adorait sa mère, tandis que Philippe se laissait adorer par elle. Cependant le dragon adoucissait pour elk sa brutalité soldatesque; mais il ne dissimulait guère son mépris pour Joseph, tout en Texprimant d'une manière amicale ; en le voyant, à dix-sept ans, dominé par &a puissante tète et maigri par un travail opiniâtre, tout chétif et malingre, il l'appelait : — - Moutard ! Ses manières toujours protectrices eussent été blessantes, sans Finsouciance de l'artiste, sans sa croyance à la bonté cachée chez les soldats sous leur air brutal. Joseph ne savait pas encore, le pauvre enfant, que les mili-

taîres d'un vrai talent sont doux çt pol's comme les autres gens supérieurs. Le génie est en toute chose semblable à lui-même.

— Pauvregarçon! disaitPhilippeàsamère, il ne faut pasle tracasser, laissez-le s'amuser.

Ce dédain aux yeux de la mère semblait une preuve de tendresse fraternelle.

— Philippe aimera toujours son frère et le protégera, pensait-elle.

En 1817, Joseph obtint de sa mère la permission de convertir en atelier le grenier contigu à sa mansarde, et la Descoings lui donna quelqu'argent pour avoir les choses

indispensables au métier de peintre, cardans r,: g f3 le ménage des deux veuves, la peinture était

un métier. Encore aujourdlmi, madame Bridau dit de son fils : — Il a le métier de peintre 1 Avec l'esprit et Taideur qui accompagnent la vocation, Joseph disposa tout luimême dans son pauvre atelier. Le proprié*

tfi

taire, sollicité par madame Descoings, fil ouvrir le toit, et y plaça un châssis. Ce grenier devint une vaste salle peinte par Joseph en couleur chocolat; il accrocha sur les murs quelques esquisses; Agaîhe y mit, non sans regret, un petit poêle en fonte, et Joseph put travailler chez lui, sans négliger néanmoins l'atelier de Gros ni celui de Schinner.

Le parti constitutionnel, soutenu surtout par les officiers en demi-solde et par le parti bonapartiste, fit alors des émeutes autour de la Chambre au nom de la charte, de laquelle personne ne voulait, et ourdit plusieurs conspirations. Philippe, qui s'en mêla, fut arrêté, puis relâché faute de preuves. te ministre de la guerre lui supprima sa demi-solde en le mettant en disponibHitc, La France n'était plus tenable, Philippe finirait par donner dans quelque piège tendu par les agents provocateurs. On parlait beaucoup

alors des agents pnjvocateurs. Pendant que Philippe jouait au billard dans les cafés suspects, y perdait son temps, et s'y habituait à humer des petits verres de différentes liqueurs, Agathe était dans des transes mortelles sur le grand homme de la famille. Les trois sages de la Grèce s'étaient trop habitués à faire le même chemin tous les soirs, a monter l'escalier des deux veuves, à les trouver les attendant Qt prêtes à leur demander leurs impressions du jour pour jamais les quitter, ils venaient toujours faire leur partie dans ce petit salon vert. Le Ministère de l'Intérieur, livré aux épurations de 18^16, avait conservé Claparon, un de ces trembleurs qui donnent à mi-voix les nouvelles du Moniteur en ajoutant: Ne me compromettez pas! Desroches, mis à la retraite, quelque temps après le vieux du Bruel, disputait encore sa pension. Ces trois amis , témoins du désespoir

do LES DEUX FRÈRES.

d'Agathe, lui donnèrent le conseil de faire voyager le colonel.

. — On parle de conspirations, et vôtre fils, du caractère dont il est, sera victime de quelque affaire , car il y a toujours des traîtres.

— Que diable! il est du bois dont TEnipereur, dit Brueî à voix basse en reofardant autour de lui, faisait ses marécliaux, et il ne doit pas abandonner son étal. Qu'il aille servir dans rOîient, aux înJes. ...

— Et sa santé? dit Agathe.

— Pourquoi ne prend-il pas une place?

dit le vieux Desroches, il se forme tant d*adminislraliohs particulières. Moi je vais entrer chef de bureau dans une compagnie d'assurances, dès que ma pension de retraite

sera réglée.

'i h^;j,ïY^/,} :i;;V

— Philippe est uii soldât^ îl n^àime quêta

guerre , dit la belliqueuse Agatne.

— Il devrait alors être sage et demander à servir...

— Ceux-ci? s'écria !a veuve. Oh! ce n'est pas moi qui le lui conseiiierai jamais.

— Vous avez tort, reprit du Bruel. Mon fils vientd'être placé parleducde Navarreins. Les Bourbons sont excellents pour ceux qui se rallient sincèrement. Votre fils serait nommé lieutenant-colonel à quelque régiment.

— On ne veut que des nobles dans la cavalerie, et il né^ sera jamais colonel, s'écria la Desc6ing.

Agathe effrayée supplia Phiiippe de passer à rélranger et de s'y mettre au service d'une puissance quelconque qui accueillerait toujours avec faveur un officier d'ordonnance de l'Empereur.

— Servir les étrangers?... s'écria Philippe avec horreur.

92 LES DECX FRÈRES.

Agathe embrassa son fils avec effusion en disant : — C'est tout son pore.

— Il a raison,, dit Joseph, le Français est trop lier de sa Colonne, pour aller s'encolonner ailleurs. Napolcon reviendra d'ailleui s peut-être encore une fois!

Pour complaire à sa mère, Philippe eut alors la magnifique idée de rejoindre le général Laliemant aux États-Unis, et de coopérer à la fondation du Champ-d*Asile, une des plus terribles mystifications connues sous le nom de Souscription nationale. Sa mère lui donna dix mille francs pris sur ses économies, et dépensa mille francs pour Taller conduire et embarquer au Havre, en 1818. Elle sut vivre avec les six cents francs qui lui restaient de son inscription de rentes sur le grand-livre ; et, par une heureuse inspiration, elle plaça sur-le-champ les dix mille francs qui lui restaient de ses économies, et dont

elle eut sept renls autres francs de rentes.

Joseph voulut coopérer à celte œuvre de dévouaient ; il alla mis comme un recors, il perla de gros souliers, des bas bleus; il se refusa des gants et brûla du charbon de terre ; il vécut de pain, de lail, de fromage de Brie. Le pauvre enfant ne recevait d'encouragements que de la vieille Descoings et de Bixiou, son camarade de collège et son camarade d'atelier qui fit alors ses admirables caricatures, tout en remplissant une petite place dans un ministère.

— Avec quel plaisir j'ai vu venir Tété de 1818! a dit souvent Bridau en racontant ses misères d'alors. Le soleil m'a dispensé d'acheter du charbon.

Déjà tout aussi fort que Gros, en fait de couleur, il ne voyait plus son maître que pour le consulter; il méditait alors de rompre en visière aux classiques, de briser les conven-

lions grecques et les lisières dans lesquelles on renfermait un art h qui la nature appartient comme elle est, dans la toule-puissance de ses créations et de ses fantaisies. Joseph Se préparait à sa lutte qui , dès le jour où il apparut au Salon, en 1825, ne cessa plus.

L*année 1819 fut terrible : Roguin, le notaire de madame Descoings et de madame Bridau , disparut en emportant les retenues faites depuis sept ans sur l'usufruit, et qui devaient déjà produire deux mille francs de rentes. Trois jours après ce désastre, arriva de New-York une lettre de change de mille francs, tirée par le commandant Philippe sur sa mère. Le pauvre garçon, abusé comme tant d'autres, avait tout perdu au Champ-d' Asile. Cette lettre, qui fil fondre en larmes Agathe, la Descoings et Joseph,. parlait de dettes contractées à New-York , où

des camarades d'infortune cautionnaient le colonel.

— C'est pourtant moi qui l'ai forcé de s'embarquer , s'écria la pauvre mère ingénieuse à justifier les fautes de Philippe.

— ^ Je ne vous conseille pas, dit la vieille Descoings à sa nièce, de lui faire souvent faire des voyages de ce geare-là.

Madame Descoings était ièéroique. Elle donnait toujours niiile écus àmadame Bridau, mais elle nourrissait aussi toujours le même terne qui, depuis 1801 , n'était pas sorti. Vers ce temps, elle commençait à douter de la bonne foi de l'administration. Elle accusa le gouvernement, et le crut très capable de supprimer les trois numéros dans l'urne afin de ^ provoquer les mises furieuses des actionnaires. Après un rapide examen des ressources, il parut impossible de faire mille francs sans vendre une portion de rentes. Les deux

femmes parlèrent de vendre Targenterie, une partie dulingc ou le surplus de mobilier. Joseph, effrayé de ces propositions, alla trouver Gros, lui exposa sa situation, et le grand peintre lui obtint au ministère de la maison du roi deux copies du portrait de Louis XVIII à raison de cinq cents francs chacune. Puis quoique peu donnant, Gros mena son élève chez son marchand de couleurs auquel il dit de mettre sur son compte les fournitures nécessaires à Joseph. Mais ces mille francs ne devaient être payés que les copies livrées. Joseph fit alors quatre tableaux de chevalet en dix jours, les vendit à des marchands, et apporta les mille francs à sa mère qui put sofder la lettre de change. Huit joursaprès, vint une autre lettre, par laquelle le colonel avisait sa mère de son départ sur un paquebot dont le capilaine le prenait sur sa parole. Philippe annonçait avoir besoin

d'au moins mille autres francs en débarquant au Havre.

— Bon, dit Joseph h sa mère, j'aurai fini mes copies, tu lui porteras mille francs.

— Cher Joseph! s'écria tout en larmes Agathe en l'embrassant. Dieu te bénira. Tu l'aimes donc ce pauvre persécuté ? Il est notre gloire et tout notre avenir. Si jeune, si brave et si malheureux ! Tout est contre lui, soyons au moins tous trois pour lui.

— Tu vois bien que la peinture sert à quelque chose, s'écria Joseph heureux d'obtenir enfin de sa mère la permission d'être un grand artiste.

Madame Bridau courut au-devant de son bit^n aimé fiis le colonel Philippe. Une fois au Havre, elle alla tous les jours au-delà de la tour ronde bâtie par François ï®', attendant le paquebot américain, et concevant de jour en jour dô plus cruelles inquiétudes.

Les mères seules savent combien ces sortes de souffrances ravivent la maternité. Le paquebot arriva par une belle matinée du mois d'octobre 1819, sans avaries, sans avoir eu le moindre grain.

Chez l'homme le plus brute, Tair de la pairie et la vue d'une mère produisent toujours un certain effet ^ surtout après un voyage plein de misères. Philippe se livra donc à une effusion de sentiments qui fit penser à Agathe : — Ah ! comme il m'aime, lui. Hélas! Fofficier n'aimait plus qu'une seule personne au monde, et cette personne était le colonel Philippe. Ses malheurs au Texas, son séjour à New-York, pays où la spéculation et l'individualisme sont portés au plus haut degré, où la brutalité des intérêts arrive au cynisme, où l'homme, essentiellement isolé, se voit contraint de marcher dans sa force et de se faire à chaque instant juge

dans sa propre cause, où la politesse n'existe pas; enfin, les moindres événements de ce voyage avaient développé chez Philippe les mauvais penchants du soudard ; il était devenu brutal, buveur, fumeur, personnel, impoli. La misère et les souffrances physiques l'avaient dépravé. D'ailleurs il se* regardait comme persécuté. L'effet de cette opinion ^ est de rendre les gens sans intelligence persécuteurs et intolérants. L'univers commençait à sa tête et finissait à ses pieds. Le soleil ne brillait que pour lui. Enfin, le spectacle de New- York, interprété par cet homme d'action, lui avait enlevé les moindres scrupules en fait de moralité. Chez les êtres de cette espèce, il n'y a que deux manières d'être: ou ils croient, ou ils ne croient pas ; ou ils ont toutes les vertus de l'honnête homme, ou ils s'abariJonnent à toutes les exigences de la nécessité; puis ils s'habituent à ériger

leurs moindres intérêts et chaque vouloir momenlané de leurs passions en nécessité. Avec ce système, on peut aller loin. Le colonel avait conservé, dans l'apparence seulement, la rondeur, la franchise, le laissezaller du militaire. Aussi élait-il excessivement dangereux, il semblait ingénu comme un enfanl ; mais n'ayant à penser qu'à lui, jamais il ne faisait rien sans avoir réfléchi à ce qu'il devait faire, autant qu'un ru§é procureur rcflcchit à quelque tour de maître Gonin. Les paroles ne lui coûtaient rien, il en donnait autant qu'on en voulait croire. Si, par malheur, quelqu'un s'avisait de ne pasaccepter les explications [)ar lesquelles il justiliait les contradictions entre sa conduite et son langage, le rojonel, qui tirait supérieurement le pistolet, qui pouvait délier le plus habile maître d'armes, et qui possédait le sang-froid de tous ceux auxquels la vie est

LES DEUX FRÈRES. iOl

indifférente , élail prêt à vous demander raison de la moindre parole aigre; mais en allendant, il paraissait homme à se livrer à des voies de fait, après lesquelles aucun arrangement n*esl possible. Sa stature imposante avait [)ris de la rotondité, son visage s'était bronzé pendant son séjour au Texas, il conservait son parler bref et le ton tranchant de l'homme obligé de se faire respecter au milieu de la po[)u!ation de New-York. Ainsi fait, simplement vêtu, le corps visiblement endurci par ses récentes misères, Philippe apparut à sa pauvre mèie comme un héros; m;.is il était tout sim[>lement devenu ce que le peuple nomme assez éncTgi'.juement un chen pan. Effrayée du dénûmeut d son (ils chéri, madaïue B idau 'ui fil an H vre une garde-robe cum^ l*. t . Eis écoutant le récii de ses iiialLeu; s, eih^ n eut pas la ior. t' de

l'empêcher de boire, do mani^au- et dc.s'a- T. I. 7

iOâ LES DEUX FRÈRES.

muser comme devait boire et s'amuser un homme qui revenait du Champ -d'Asile.

Certes, ce fut une belle conception que celle de la conquête du Texas par les restes de l'armée impériale, mais elle manqua moins par les choses que par les hommes, puisqu aujourd'hui le Texas est une république pleine d'avenir. Cette expérience du libéralisme sous la Restauration prouve énergiquement que ses intérêts étaient purement égoïstes et nullement nationaux, autour du pouvoir et non ailleurs, Ni les hommes, ni les lieux, niridée,niledévcûment, ne firent faute; mais bien lesécuset les secours de cet hypocrite parti qui disposait de sommes énormes, et qui ne donna rien quand il s'agissait d'un empire à retrouver.

Les ménagères du genre d'Agathe ont un bon sens qui leur fait deviner ces sortes de tromperies politiques. La pauvre mère en-

Lié DEUX FRÈRES. 103

trevit alors la Térité d'après les récits dé son fils ; car, dans Tintérêt du proscrit, elle avait écouté pendant son absence les pompeuses réclames des journaux constitutionnels, et suivi le mouvement de cette fameuse souscription qui produisit à peine cent cinquante mille francs lorsqu'il aurait fallu cinq à six millions. Les chefs du libéralisme s'étaient promptement aperçus qu ils faisaient les affaires de Louis XVIII en exportant de France les glorieux débris de nos armées, et ils abandonnèrent les plusxjévoués, les plus ardents, les plus enthousiastes, ceux qui s'avancèrent les premiers. Jamais Agathe ne put expliquer à son fils comment il était beaucoup plus une dupe qu'un homme peisécuté. Dans sa croyance en son idole, elle s'accusa d'i->norance et déplora le malheur des teuips qui

frappait Philippe. Eu eiTel, jusqu'alors, dans toutes ces misères, il était moins Amiif que

104 L£9 DEUX FRÉRB9*

victime de son beau caractère, de son énergie , de la chute de Tempereur , de la duplicité des libéraux , et de racharnement des Bourbons contre les bonapartistes. Elle n'osa pas, durant cette semaine, passée au Havre, semaine horriblement coûteuse, lui proposer de se réconcilier avec le gouvernement royal, et de se présenter au ministre de la guerre : elle eut assez à faire de le tirer du Havre où la vie est horriblement chère, et de le ramener à Paris quand elle n'eut plus que l'argent du voyage.

La Descoings et Joseph, qui attendaient le proscrit à son débarquer dans la cour des messageries royales, furent frappés de Talléralion du visage d'Agathe.

— Ta mère a pris dix ans en deux mois , dit la Descoings à Joseph au milieu des em

brassades et pendant qu'on déchargeait les deux malles.

— Bonjour, mère Descoings , fut le mot de tendresse du colonel pour la vieille épicière que Joseph appelait affectueusement maman Descoings.

— Nous n'avons pas d'argent pour le fiacre, dit Agathe d'une voix dolente.

— J'en ai, lui répondit le jeune peintre. Mon frère est d'une superbe couleur, s'écriat-il à l'aspect de Philippe.

— Je me suis culotté comme une pipe.

Mais, toi, tu n'es pas changé, petit.

Alors âgé de vingt-un ans , et d'ailleurs apprécié par quelques amis qui le soutinrent dans ses jours d'épreuves, Joseph sentait sa force et avait la conscience de son talent ; il représentait la peinture dans un Cénacle formé par des jeunes gens dont la vie était adonnée aux sciences , aux lettres , à la po-

litiijiie et h la philosophie ; il fut donc blessé par Texpression de mépris que son frère marqua encore par un geste. Philippe lui tortilla Toreille comme à un enfant. Agathe observa l'espèce de froideur qui succétJait chez la Descoings et chez Joseph à Teflusion de leur tendresse; mais elle répara tout .en leur parlant des souffrances endurées par Philippe pendant son exil. LaDeseoings, qui voulait faire un jour de fête du retour de Tenfant qu'elle nommait prodigue , mais tout bas, avait préparé le meilleur dîner possible, auquel étaient conviés le vieux Claparon et Desroches le père. Tousles amis de la maison devaient venir , et vinrent le soir. Joseph avait averti Léon Giraud , d'Arthez , Michel Chrestien , Fulgence Ridai et Bianchon , ses amis du Cénacle. La Descoings dit à Bixiou , son prétendu beau-fils , qu'on ferait entre jeunes gens un écarté. Desroches le fils, de-

venu pnr'araiJe volonté Je son pèreétudiant en droit, fut aussi de la soirée. Du Bruel , Claparon , Desroches et Tabbé Loraux étudièrent le pros ril dont les manières el la conlenanee grossières , la voix altérée par l'usage des liqueurs, la phraséoL)gie populacière et le regard les effrayèrent. Aussi, pendant que Joseph arrangeait les tabbs de jeu, les plus dévoués entourèrent-ils Agathe en lui disant : — Que comptez-vous faire'^de Philippe?

— Je ne sais pns, répondit-elle ; mais il ne veut pas servir. * »

— li est bien difficile de lui trouver une place en France. S'il ne rentre pas dans l'armée, il ne se casera pas de sitôt dans l'administration, dit le vieux du Bruel. Certes, il suffit de l'entendre pour voir qu'il n'auj-a pas, comme mon fils , la ressource de faire fortune avec des pièces de théâtre.

Au mouvement d'yeux par lequel Agathe répondil, chacun comprit combien Tavenir de Philippe l'inquiétait. Aucun d'eux n'avait de ressources à lui présenter, ils gardèrent le silence. Le [rosciit, Desroches fils et Bixiou jouèrent a Técarté , jeu qui faisait alors fureur.

— Maman Descoings, mon frère n'a pas d'argent pour jouer, vint dire Joseph à Toreille de la bonne et excellente femme.

L'actionnaire de la loterie royale alla chercher vingt francs et les remit à l'artiste , qui les glissa secrètement dans la main de son frère. Tout le monde arriva. Il y eut deux tables de boston , et la soirée s'anima. Philippe se monira mauvais joueur. Après avoir d'abord gagné beaucoup, il perdit ; puis, vers onze heures , il devait cinquante francs à Desîochesfdset a Bixiou. Le tapage et les disputes de -la table d'écarter résonner en

plus d'une fois aux oreilles des paisibles joueurs de boslon , qui observèrent Philippe à la dérobée. Le proscrit donna les preuves d'une si mauvaise nature que , dans sa dernière querelle où Desroches fds , qui n'était pas non plus très bon, se trouvait mêlé, Desroches père, quoique son fds eût raison , lui donna tort et lui défendit de jouer. Madame Descoings en fit autant avec son petit-fds, qui commençait à lancer des mots si spirituels , que Philippe ne les comprit pas, mais qui pouvaient mettre ce cruel railleur en péril au cas où Tune de ses flèches barbelées entrerait dans l'épaisse intelligence du co-* lonel.

— Tu dois être fatigué , dit Agathe à l'oreille de Philippe, viens te coucher,

— Les voyages forment la jeunesse , dit Bixiou en souriant quand l'ex-officier et sa mère furent sortis.

Joseph, qui se levait au jour et se couchait de bonne heure , ne vit pas la fin de cette soirée. Le lendemain matin , Agathe et la Descoings , en préparant le déjeûner dans la première pièce, ne purent s'empêcher de penser que les soirées seraient excessivement chères si Philippe continuait à jouer ce jeulà, selon l'expression de la Descoings.

Cette vieille femme, alors âgée de soixantedouze ans, proposa de vendre le mobilier de son appartement au second étage , de le rendre au propriétaire, qui ne demandait pas mieux que de le reprendre, de faire sa chambre du salon d'Agathe , et de convertir la première pièce en un salon où l'on mangerait. On économiserait ainsi sept cents francs par an. Ce retranchement dans la dépense permettrait de donner cinquante francs par mois à Philippe en attendant qu'il se plaçât. Agathe accepta ce sacrifice.

Lorsque le colonel descendit, quand sa mère lui eut demandé s'il s'était trouvé bien dans sa petite chambre, les deux veuves lui exposèrent la situation de la famille. Elles possédaient, en réunissant leurs revenus, cinq mille trois cents francs de rentes, dont les quatre mille de la Descoings étaient viagères. LaDescoings faisait six cents francs de pension ^ à Bixiou, qu'elle avouait pour son petit-fils depuis deux ans, et six cents franco à Joseph. Le reste de son revenu passait, ainsi que celui d'Agathe, au ménage et à leur entretien. Toutes les économies avaient été dévorées.

— Soyez tranquilles, dit Tex-officier, je vais chercher une place, je ne serai pas à votre charge, je ne demande pour le moment que la pâtée et la niche,

Agathe embrassa son fds, et la Descoings lui glissa cent francs dans la main pour payer la dette du jeu faite la veille. En dix jours, la

LES DEtX FAÉRBS. 113

vente du mobilier, la remise de Tappartement et le changement intérieur de celui d*Agalhe se firent avec cette célérité qui ne se voit qu'à Paris. Pendant ces dix jours, Philippe décampa régulièrement après le déjeûner, revint pour dîner, sVn alla le soir, et ne rentra se coucher que vers minuit. Voici Tes habitudes qu'il contracta presque ^machinalement et qui s'enracinèrent. Il faisait cirer ses bottes sur le Pont-Neuf pour les deux sous qu'il eût donnés en prenant par le pont des Arts pour gagner le Palais-Royal , où il consommait deux petits verres d'eau-devie en lisant les journaux, occupation qui le menait jusqu'à midi. Vers cette heure, il cheminait par la rue Vivienne, et se rendait au café Minerve où se brassait alors la politique libérale et où il jouait au billard avec d'anciens officiers. Tout en gagnant ou perdant, il avalait toujours trois ou quatre petits

114 LES DEUX FRÈREi.

verres de diverses liqueurs, et fumait dix cigares de la régie en allant, revenant et flânant par les rues. Après avoir fumé quelques pipes le soir à Testaminet Hollandais, il montait au jeu vers dix heures. Le garçon de salle lui donnait une carte et une épingle ; il s enquérait auprès de quelques joueurs émérites de rélat de la rouge et de la noire, et jouait dix francs au moment le plus opportun, sans jouer jamais plus de trois coups, perte ou gain. Quand il ayait gagné, ce qui arrivait presque toujours, il consommait un bol de punch et regagnait sa mansarde; mais il parlait alors d assommer les ultras, les ' gardes-du-corps, et chantait dans les escaliers : Veillons au salut de i' Empire ! S2l pauvre mère, en l'entendant, disait : —Il est gai, ce soir, Philippe. Elle montait lembrasser, sans se plainlre des odeurs fétides du punch, des petits verres et du tabac.

— Tu dois être contente de moi, ma chère mère? lui dit-il vers la fin de janvier, je mène la vie la plus régulière du monde.

Philippe avait dîné cinq fois au restaurant avec d'anciens camarades. Ces vieux soldats s'étaient communiqué l'état deJeurs affaires en parlant des espérances que donnait la construction d'un bateau sous-marin pour la délivrance de TEmpereur. Parmi ses anciens camarades retrouvés, Philippe affectionna parliculièrement un vieux capitaine des dragons de la garde, nommé Giroudeau, dans la compagnie duquel il avait débuté. Cet ancien dragon fut cause que Philippe compléta ce que Rabelais appelle l'équipage du diable, en ajoutant au petit verre, au cigare et au jeu, une quatrième roue. Un soir, au commencement de février, Giroudeau emmena Philippe, après dîner, à la Gaîté, dans une loge donnée à un petit jour-

116 LES DEUX FRÈnES.

nal de théâtre, appartenant à son neveu Finot, où il tenait la caisse, les écritures, faisait et vériOait les bandes. Vêtus, selon la mode dos olTiciers bonapartistes appartenant à l'opposition constitutionnelle, d'une ample redingote à cellet carré, boulonnée jusqu'au mentcm, tombant sur les talons et décorée de la rosette, armés d'un jonc à pomme plombée qu'ils tenaient par un cordon de cuir tressé, les deux anciens troupiers s'étaient, pour etnployer une de leurs expressions, donné une culotte, et s'ouvraient mutuellement leurs cœurs, en entrant dans la loge. A travers les vapeurs d'un certain nombre de bouteilles et de petits verres de diverses liqueurs, Giroudeau montra sur la scène à Philippe une petite, grasse et agile figurante, nommée Florentine, 'Bout les bonnes qrâces et rafï'ection lui venaient, ainsi »

tjtie la loge, parla loute-puissancedu journal.

-^ Mais, dit Philippe, jusqu'où vont ses bonnes grâces pour un vieux troupier grispommelé comme toi ?

— Dieu merci, répondit Giroudeau, je n'ai pas abandonné les vieilles doctrines de notre glorieux uniforme ! Je n'ai jamais dépensé deux liards pour une femme,

— Comment? s'écria Philippe en se mettant un doigt sur l'œil gauche.

— Oui, répondit Giroudeau. Mais, entre nous, le journal y est pour beaucoup. Demain, dans deux lignes, nous conseillerons à l'administration de faire danser un pas à mademoiselle Florentine. Ma foi, mon cher enfant, je suis très heureux , dit Giroudeau.

— Eh! pensa Philippe, si ce respectable Giroudeau, malgré son crâne poli comme mon genou, ses quarante-huit ans, son gros ventre, sa figure de vigneron et son nez en forme de pomme de terre, est l'ami d'une

figurante, je dois être celui de la première actrice de Paris. Où ça se trouve-t-il ? dit-il tout haut à Giroudeau.

H *- Je te ferai voir ce soir le ménage de Florentine; quoiqu'elle n'ait que trente francs par mois au théâtre, elle est encore assez bien ficelée!

— Ehl mais?... dit Philippe.

— Bah! fit Giroudeau, le véritable amour est aveui^le.

Après le spectacle, Giroudeau mena Philippe chez mademoiselle Florentine, qui demeurait h deux pas, rue deCrussol.

— Tenons-nous bien , lui dit Giroudeau , elle a sa mère, tu comprends que je n'ai pas le moyen de lui en payer une, et que la bonne femme est sa vraie mère. Elle fut portière , mais elle ne manque pas d'intelligence , et se nomme Cabirolle. Appelle-la madamt?, elle y tient.

Florentine avait ce soir-là chez elle une amie, une demoiselle Marie Godeschal, belle comme un ange, froide comme une danseuse, et d'ailleurs élève de Veslris qui lui prédisait les plus hautes destinées chorégraphiques. Mademoiselle Godeschal voulait débuter au Panorama-Dramatique sous le nom de Mariette, et comptait sur la protection d'un premier gentilhomme de la chambre, à qui Vestris devait la présenter depuis longtemps ; mais Vestris, encore vert à cette époque, ne la trouvait pas encore suffisamment savante. L'ambitieuse Godeschal rendit fameux son pseudonyme de Mariette, et son ambition fut d'ailleurs très louable. Son frère était clerc d'avoué. Orphelins et misérables, mais s'aimant tous deux, ils avaient vu la vie comme elle est à Paris. L'un voulait devenir avoué pour établir sa sœur, et vivait avec dix sous par jour. L'autre avait résolu froidement de

120 LES DLUX FRÈRES.

devenir danseuse, el de profiter autant de sa beauté que de ses jambes poui' faire fortune et acheter une Étude à sou frère. En dehors de leurs sentiments l'un pour l'autre, de leurs intérêts, de leur vie commune, tout , peureux, était comme autrefois pour les Romains et les Hébreux , barbare , étranger, ennemi. Cette amitié si belle, et que rien ne devait altérer, expliquait Mariette h ceux qui la connaissaient inlimement.

Le frère et la sœur demeuraient alors au huitième étage d'une maison de la vieille rue du Temple, Mariette s'était mise à l'étude dès l'âge de dix ans, et comptait alors seize printemps. Hélas I faute d'un peu de toilette, sa beauté hotte-menu, cachée sous Mu cachemire de poil de lapin, montée sur des patins en 1er, vêtue d indienne et mal tenue, ne pouvait èlie devinée que par les i arisiensqui se livrent à la chasse des grisettes, et sont à

LES DKLX FRÈRES. 121

la piste des beautés malheureuses. Philippe devint amoureux de Mariette. Mariette vit en lui Je commandant aux dragons delà Garde, l'officier -d'ordonnance de l'Empereur, le jeune homme de vingt-sept ans et le plaisir de se montrer supérieure à Florentine par l'évidente supériorité de riklippe sur Giroudeau. Florentine et Giroudeau, lui pour faire le bonheur de son camarade, elle pour donner un protecteur à son amie, poussèrent Mariettejet Philippe a faire un mariage en détrempe, expression du langage parisien qui équivaut à celle de mariage morganatique employée pour les rois et les reines. Philippe, en sortant, confia sa position à Giroudeau. Le vieux roué le rassura beaucoup. >

— Je parlerai de toi à mon neveu Finot, lui dit Giroudeau. Vois-tu, Philippe, le règne despéquins et des phrases est arrivé, soumettons-nous. Aujourd'hui l'écriroire fait tout.

122 LES Di:UX FRÈRES.

L'encre remplace la poudre, et la parole est substituée à la balle. Après tout, ces petits crapauds de jeunes gens sont très ingénieux et assez bons enfants. Viens me voir demain au journal, j'aurai dit deux mots de ta position à mon neveu. Dans quelque temps, lu auras une place dans un journal quelconque. Mariette, qui, dans ce moment (ne t'abuse pas), te prend parce qu'elle n'a rien, ni engagement, ni possibilité de débuter, et à qui j'ai dit que tu allais être comme moi dans un journal, Mariette te prouvera qu'elle t'aime pour toi-même et tu le croiras ! Fais comme moi, maintiens- la figurante tant que tu pourras! J'étais si amoureux que dès que Florentine a voulu danser son pas, j'ai prié Finot de demander son début ; mais mon neveu m'a dit : -— Elle a du talent, n'est-ce pas? Eh! bien , le jour où elle aura dansé son pas, elle

te fera passer celui de sa porte. Oh! mais voilà Finot. Tu verras un gars bien dégourdi.

Le lendemain, sur les quatre heures, Philippe se trouva rue du Sentier, dans un petit entresol où il aperçut Giroudeau encagé comme un animal féroce dans une espèce de poulailler à chatière où se trouvait un petit poêle, une petite table, deux petites chaises, et des petites bûches. Cet appareil était relevé par ces mots magiques : Bureau iCabonnement , imprimés sur la porte en lettres noires, et par le mot Caisse écrit àlg main et at- . taché au-dessus du grillage. Le long du mur qui faisait face à rétablissement du capitaine s'étendait une banquette où déjeûnait alors un invalide amputé d'un bras, appelé par Giroudeau, Coloquinte, à cause de la couleur jaunede sa ligure.

— Joli! dit Philippe en examinant cette pièce. Que fais-tu là, toi qui as été de la charge

(lu [)auvre colonel Chaberl, à Eylau ? Nom de nom ! Mille noms de noms , des officiers supérieurs î...

— Eh ! bien l oui ! broum! broum ! un officier supérieur faisant des quittances de journal, dit Giroudeau qui raffermit son bonnet de soie noire , et l'éditeur responsable de ces farces-là, dit-il en montrant le journal.

— Et moi qui suis allé en Egypte, je vais maintenant au Timbre, dit Tinvalide.

— Silence, Coloquinte, dit Giroudeau, tu es devant un brave qui a porté les ordres de l'Empereur à la bataille de Montmirail.

— Présent! dit Coloquinte, j'y ai perdu le bras qui me manque.

— Garde la boutique , je monte chez mon neveu.

Les deux anciens militaires allèrent au quatrième étage, dans une mansarde, au fond d'un corridor, et trouvèrent un jeune

homme à Kœil pâle et froid, couché sur iiu mauvais canapé. Le péquin ne se dérangea pas, tout en offrant des cigares aux deux ofliciers.

— Mon ami, dit d'un ton doux et humble Giroudeau au jeune homme, voilà ce brave

chef d'escadron de la Garde Impériale de qu je t'ai parlé.

— Eh! bien? dit Finot en toisant Philippe qui perdit toute son énergie comme Giroudeau devant le diplomate de la presse.

— Mon cher enfant, dit Giroudeau, le colonel revient du Texas.

— Ah ! vous avez donné dans le Texas, dans le Champ-d' Asile. Vous étiez cependant encore bien jeune [)Our vous faire soldat laboureur,

L'acerbité de cette plaisanterie ne peut êlre comprise que par ceux qui se souviennent du déluge de gravures, de paravents, de

126 LES DEUX i HÈRES.

pendules , de bronze et de plâtres auxquels donna lieu Tidée du soldat laboureur, grande image du sort de Napoléon et de ses braves qui a fini par engendrer plusieurs vaudevilles. Cette idée a produit au moins un million. Vous trouvez encore des soldats laboureurs sur des papiers de tenture, au fond des provinces. Si ce jeune homme n'eût pas été le neveu de Giroudeau , Philippe lui aurait appliqué une paire de soufflets.

— Oui, j'ai donné Ih-dedans , j'y ai perdu douze mille francs et mon temps, reprit Philippe en essayant de grimacer un sourire.

• — Et vous aimez toujours l'Empereur? dit

Finot. .

— Il est mon Dieu , reprit Philippe Bri-

dau.

— Vous êtes libéral?

— Je serai toujours de l'opposilion consti-

LES DEUX FttÈRIiS. 127

tulioniielle. Oh! Foy! oh! Manuel î oh! Laffitte ! voilà des hommes ! Ils nous débarrasseront de ces misérables revenus à la suite de l'étranger!

— Eh! bien, reprit froidement Finot,il faut tirer parti de votre malheur, car vous êtes une victime des libéraux , mon cher? Restez libéral si vous tenez à votre opinion ; mais menacez les libéraux de dévoiler les sottises du Texas. Vous n'avez pas eu deux liards de la souscription nationale, n'est-ce pas? Eh ! bien, vous êtes dans une belle position, demandez compte de la souscription. Voici ce qui vous arrivera : il se crée un nouveau journal d'opposition, sous le patronage des députés de la gauche, vous en serez le caissier, à mille écus d'appointements, une place éternelle. Il suftit de vous procurer vingt mille francs de cautionnement, trouvez-les, vous serez casé dans huit jours. Je

128 LES DËLX FHÉI^ES.

donnerai le conseil de se débarrasser de vous, en vous faisant oiîrir la place 5 mais criez I

Giroudeau laissa descendre quelques marches à Philippe qui se confondait en remercîment , et dit à son neveu : — Eh! bien, tu es encore drôle, toi?., tu me laisses ici à douze cents francs.

— Le journal ne tiendra pas un an, répondit Finot. J'ai mieux que cela pour toi.

— Nom de nom ! dit Philippe à Giroudeau, ce n*est pas une ganache, ton neveu! Je n'avais pas songé à tirer, comme il le dit, parti de ma position.

Le soir, au caféLemblin, au café Minerve, le colonel Philippe déblatéra contre le parti libéral qui faisait des souscriptions, qui vous envoyait au Texas, qui parlait hypocritement des soldats- laboureurs, qui laissait des braves sans secours, dans la misère, après leur avoir

LES DELX PRÈRES. 129

mangé des vingt mille francs et les avoir promenés pendant deux ans.

— Je vais demander compte de la souscription pour le Champ-d'Asile , dit-il à Châtelain , iun des habitués du café Minerve.

Philippe ne rentra pasrueMazarine, il alla chezMariette lui annoncer la nouvelle de sa coopération future à unjournal qui devait avoir dix mille abonnés, et où ses prétentions chorégraphiques seraient chaudement appuyées.

Agathe et la Descoings attendirent Philippe en se mourant de peur, le duc de Berry venait d'être assassiné. Le lendemain, le colonel arriva quelques insîants après le déjeuner. Quand sa mère lui témoigna les inquiétudes que son absence lui avait causées, il se mit en colère, et demanda s'il était majeur.

— Nom de nom! je vous apporte une bonne nouvelle, et vous avez Tair de cata-

falque. Le duc de Berry est mort, eh! bietf,' tant mieux ! cVst un de moins. Moi je vais être caissier d'un journal à mille écus d'appointements, et vous voilà tirées d'embarras pour ce qui me concerne.

— Est-ce possible? dit Agathe.

— Oui, si vous pouvez me faire vingt mille francs de cautionnement. Il ne s'agit que de déposer votre inscription de treize cents francs de rente, vous toucherez tout de même les semestres.

Depuis près de deux mois, les deux veuves, qui se tuaient h chercher ce que faisait Philippe, où et comment le placer, furent si heureuses de cette perspective, qu'elles ne pensèrent plus aux diverses catastrophes du moment. Le soir , le vieux du Bruel , Claparon qui se mourait, et l'inflexible Desroches père, ces sages de la Grèce furent unanimes : ils conseillèrent tous à la veuve de caution-

LES DEUX FRÈkLs. 151

ner son fils. Le journal , constitué très heureusement avant l'assassinat du duc de Berry, évita le coup des lois qui fut alors porté contre la presse par M. de Gaze. L'inscription de treize cents francs de la veuve Bridau fut alfectée au cautionnement de Philippe, nommé caissier. Ce bon fils promit aussitôt de donner cent francs par mois aux deux veuves pour son logement, pour sa nourriture, et fut proclamé le meilleur des enfants. Ceux qui avaient mal auguré de lui félicitèrenl Agathe.

— Nous Favions mal jugé, dirent-ils.

Le pauvre Joseph , pour ne pas rester en arrière de son frère , essaya de se suffire à lui-même, et y parvint. Trois mois après , le colonel ,qui mangeait et buvait comme quatre, faisait le difficile et entraînait, sous prétexte de sa pension, les deux veuves à des dépen-

132 LES DEUX FBÉHES.

ses de table, n'avait pas encore donné deux liards. Ni sa mère , ni la Descoings ne youlaient , par délicatesse , lui rappeler sa promesse. L'année se passa sans qu'une seule de ces pièces , si énergiquement appelées un tif/rc à cinq griffes par Léon Gozlan , eût passé de la poche de Philippe dans le ménage. Il est vrai qu'à cet égard le colonel avait calmé les scrupules de sa conscience : il dînait rarement à la maison.

— Enfin il est heureux, dit sa mère, il est tranquille, il a une place!

Par l'influence du feuilleton du journal que rédigeait Vernou, l'un des amis de Bixiou, d*e Finot et de Giroudeau , Mariette débuta non pas au Panorama-Dramatique , mais à la Porte-Saint- Martin, où elle eut du succès à côté de la Bégrand. Parmi les directeurs de ce théâtre , se trouvait alors un riche et fastueux officier-général qui aimait une actrice,

et qui s'étaitfail imprésario pour sa maîtresse. A Paris , il se rencontre toujours des gens épris d'actrices, de danseuses ou de cantatrices qui se mettent directeurs de théâtre par amour pour elles. Cet officier-général connaissait Philippe et Giroudeau. Le petit journal de Finot et celui de Philippe y aidant, le début de Mariette fut une affaire d'autant plus promptement arrangée entre les trois officiers, qu'il semble que les passions soient solidaires en fait de folies.

Vers la fin de l'hiver , le malicieux Bixiou apprit a sa grand' -mère et à la dévole Agathe que le caissier Philippe, le brave des braves, aimait Mariette, la célèbre danseuse de la Porle-Saint-Mart in. Cette nouvelle fut comme un coup de foudre pour les deux veuves. D'abord les sentiments religieux d'Agathe lui faisaient regarder les femmes de théâtre comme des tisons d'enfer ; puis il leur

semblait à toutes deux que ces femmes vivaient d'or , buvaient des perles , et ruinaient les plus grandes fortunes.

— Eh! bien, dit Joseph à sa mère, croyezvous que mon frère soit assez imbécille pour Jyj donner de l'argent ? Ces femmes-là ne ruinent que les riches.

— On parle de rengager à l'Opéra , dit Bixiou . Mais n' ayez pas peur , madame Bridau , le corps diplomatique se montre à la Porte- Saint-Martin, elle ne sera pas long-temps avec votre fils. On parle d'un ambassadeur amoureux fou de Mariette. Autre nouvelle I Le père Claparon est mort , on l'enterre demain, et son liis, devenu banquier, qui roule sur l'or et sur l'argent , a commandé un convoi de quatrième classe. Ce garçon manque d'éducation. Ça ne se passe pas ainsi en Chine!

Philippe proposa, dans une pensée cupide, à la danseuse de l'épouser; mais , à la veille

d*entreràrOpéra, mademoiselle Godeschal le refusa , soit qu'elle eût deviné les intentions de Philippe, soit qu'elle eût compris combien son indépendance était nécessaire à sa fortune. Pendant le reste de cette année , Philippe vint tout au plus voir sa mère deux fois par mois; il était à sa caisse, au théâtre ou chez Mariette. Aucune lumière sur sa conduite ne transpira dans le ménage de la rue Mazarine. Giroudeau, Finot, Bixiou, Vernou, Lousteau lui voyaient mener une vie de plaisirs. Philippe était de toutes les parties de TuUia , Fun des premiers sujets de TOpéra , de Florentine qui remplaça Mariette à la Porte-Saint-Martin, de Florine et de Matifat , de Coralie et de Camusot. A partir de quatre heures, moment où il quittait sa caisse, il s'amusait jusqu'à minuit, il y avait toujours une partie lice la veille , un bon dîner donne par quelqu'un, une soirée de jeu, un souper. Phi-

lippe était la dans son élément. Ce carnaval dura dix-huit mois , mais il n'alla pas sans soucis. La belle Mariette , lors de son début à rOpéra, en janvier 1822 , soumit à sa loi l'un des ducs les plus brillants de la cour de Louis XVIII. Pliilippe essaya de lutter contre le duc; mais, malgré quelque bonheur au jeu, au renouvellement du mois d'avril, il fut obligé par sa passion de puiser dans la caisse du journal. Au mois de mai, il devait onze mille francs. Dans ce mois fatal, Mariette partit pour Londres y exploiter les lords et un congé. Lemalheureux Philippe en était arrivé, comme cela se pratique , à aimer Mariette malgré ses patentes infidélités; mais elle n'avait jamais vu dans ce garçon qu'un militaire brutal et sans esprit, un premier échelon sur lequel elle ne voulait pas longtemps rester; aussi lorsqu'il n'eut plus d'argent, avait-elle su conquérir des appuis dans le

journalisme qui la dispensaient de conserver Philippe. Néanmoins, elle eut pour lui la reconnaissance particulière à ces sortes de femmes pour celui qui , le premier, leur a pour ainsi dire aplani les difficultés de Thorrible carrière du théâtrer

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Forcé de laisser aller sa terrible maîtresse à Londres sans Ty suivre, Philippe reprit ses quartiers d'hiver, pour employer ses expressions , et revint rue Mazarine dans sa mansarde. Il y fit de sombres réflexions en se couchant et se levant. Il sentjt en lui-même

rimpossibilité de vivre autrement qu*il n'avait vécu depuis un an. Le luxe qui régnait chez Mariette , les dîners et les soupers , la soirée dans les coulisses , Tentrain des gens d'esprit et des journalistes, l'espèce de bruit qui se faisait autour de lui , toutes les cares-

ses qui en résultaient pour les sens et pour la vanité ; cette vie, qui ne se trouve d'ailleurs qu'à Paris , et qui offre chaque jour quelque chose de neuf, était devenue plus qu'une habitude pour Philippe; elle constituait une nécessité comme son tabac et ses petits verres. Aussi reconnut-il qu'il ne pouvait pas vivre sans ces continuelles jouissances. L'idée du suicide lui passa par la tête, non pas à cause du déficit qu'on allait reconnaître dans sa caisse, mais à cause de l'impossibilité de vivre avec Mariette, et dans l'atmosphère de plaisirs où il se chafriolait depuis un an. Plein de ces sombres idées, il vint pour la

tES DEUX FRÈRES. 141

première fois dans Tatelier de son frère, et le trouva travaillant en blouse bleue, à copier un tableau pour un marchand.

— Voici comment se Ibnt les tableaux ? dit Philippe pour entrer en matière.

— Non, répondit Joseph, mais voilà comment ils se copient.

— Combien te paie-t-on cela?

— Hé! jamais assez, deux cent cinquante francs , mais j'étudie la manière des maîtres, j'y gagne de l'instruction, je surprends les secrets du métier. Voilà l'un de mes tableaux, lui dit-il en lui indiquant du bout de sa brosse une esquisse encore fraîche.

— Et que mets-tu dans ton sac par année, maintenant?

— Malheureusement, je ne suis encore connu que des peintres. Je suis appuyé par Schinner qui m'a procuré des travaux au château de Presles, où j'irai vers octobre

faire des arabesques, des encadrements, des ornements très bîen payés par le comte de Sérlsy. Avec ces brocantes-là, avec les commandes des marchands, je peux faire dixhuit cents à deux mille francs, tous frais payés. Bah I à l'exposition prochaine, je présenterai ce tableau-là; s'il est goûté, mon affaire sera faite. Mes amis en seront contents.

— Je ne m'y connais pas, dit Philippe d'une Yoix douce qui força Joseph à le regarder.

— Qu'as-tu? lui demanda-t-il en le trouvant un peu pâle.

— Je voudrais savoir en combien de temps tu ferais mon portrait ?

— Mais en travaillant toujours, si le temps est clair, en trois ou quatre jours j'aurai fini.

— Cest trop de temps, je n'ai que la jour-

née à te donner. Ma p uvre mère m'aime tant que je voulais lui laisser ma ressemblance. N'en parlons plus.

— Eh ! bien, est-ce que lu t'en vas encore?

— Je m'en vais pour ne plus revenir, dit Philippe d'un air faussement gai.

— Ah ça! Philippe, mon ami, qu'as-tu? Si c'est quelque chose de grave, je suis un homme, je ne suis pas un niais; je m'apprête à de rudes combats, et s'il faut de la discrétion, j'en aurai.

— Est-ce sûr?

— Sur mon honneur.

— Tu ne diras rien à qui que ce soit au monde?

— A personne.

— Ehl bien, je vais me brûler la cervelle.

— Toi ! tu vas donc te battre ?

— Je vais me tuer.

— Et pourquoi?

144 LES DFXX FKÊRES,

— J'ai pris onze mille francs dans ma caisse, et je dois rendre mes comptes demain. Mon cautionnement sera diminué de moitié ; notre pauvre mère sera réduite à six cents francs de rentes. Ça! ce n'est rien ; je pourrais lui rendre plus tard uneibrtune;maisje suis déshonoré ! Je ne veux pas vivre dans le déshonneur.

. — Tu ne seras pas déshonoré en resti-

I» ' i ii y«^ Je: %''j'^i '

tuant, mais tu perdras ta place. Il ne te restera plus que les cinq cents francs de ta croix, et avec cinq cents francs on peut vivre.

— Adieu! dit Philippe, qui descendit ra-

Sidement et ne voulut rien entendre.

Joseph quitta son atelier et descendit chez sa mère pour déjeûner ; mais la confidence de Philippe lui avait ôté l'appétit. Il prit la Descoings à part et lui dit l'affreuse nouvelle. La vieille femrrie fit une épouvantable exclamation, laissa tomber un poêlon de lait

qu'elle avait à la main, et se jeta sur une chaise. Agathe accourut. D'exclamations en exclamations, la fatale vérité l'ut avouée à la mère.

— Lui! manquer à Thonneur? le fils de Bridau prendre dans la caisse qui lui est confiée ! La veuve trembla de tous ses membres, ses yeux s'agrandirent, devinrent fixes, elle s'assit et fondit en larmes. — Où est-il ? s'écria~t-elle au milieu de ses sanglots. Peut-être s'est-il jeté dans la Seine !

— Il ne faut pas vous désespérer, dit la Descoings, parce que le pauvre garçon a rencontré une mauvaise femme, et qu'elle lui a fait faire des folies. Mon Dieu ! cela se voit souvent. Philippe a eu jusqu'à son retour tant d'infortunes, et il a eu si peu d'occasions d'être heureux et aimé, qu'il ne faut pas s'étonner de sa passion pour celte créature. Toutes les passions mènent à des excès!

146 LES DEUX FRERIES.

J*ai dans ma vie un reproche de ce genre à me faire, et je me crois cependant une honnête femme ! Une seule faute ne fait pas le vice I Et puis, après tout, il n'y a que ceux qui ne font rien qui ne se trompent pas !

Le désespoir d'Agathe l'accablait tellement que la Descoings et Joseph furent obligés de diminuer la faute de Philippe, en lui disant que dans toutes les familles il arrivait de ces sortes d'affaires.

— Mais il a vingt-huit ans, s'écriait Agathe, et ce n'est plus un enfant.

Mot terrible et qui révèle combien la pauvre femme pensait à la conduite de son fils.

— Ma mère, je t'assure qu'il ne songeait qu'à ta peine et au tort qu'il te fait, lui dit Joseph.

— Oh! mon Dieu, qu'il revienne! qu'il vive el je lui pardonne toutl s'écria la pauvre mèie à l'esprit de laquelle s'offrit l'hor-

LES DEUX FRÈRES. lil

rible tableau de Philippe retiré mort de l'eau . Un sombre silence régna pendant quelques instants. La journée se passa dans les plus cruelles alternatives. Tous les trois ils s'élançaient à la fenêtre du salon au moindre bruit, et se livraient à une foule de conjectures. Pendant le temps où sa famille se désolait, Philippe mettait tranquillement tout en ordre à sa caisse. Il eut l'audace de rendre ses comptes en disant que, craignant quelque malheur, il avait les onze mille francs chez lui. Le drôle sortit à quatre heures en prenant cinq cents francs de plus à sa caisse, et monta froidement au jeu, où il n'était pas allé depuis qu'il occupait sa phce. If avait •

b en compris qu'un caissier ne peut pas haa-

fii 11) *r

ter les maisons do jeu. Ce garçon ne maiiquait pas de calcul. Sa conduite postérieure prouvera d'ail eurs qu'il tenait plutôt de son aieul llou^Cique desoa ver.ujuxpèro. Pout-

être eût-il fait un bon général ; mais, dans sa vie privée, il fut un de ces profonds scélérats qui abritent leurs entreprises et leurs mauvaises actions derrière le paravent de la légalité et sous le toit discret de la famille. Philippe garda tout son ^ang-froid dans cette suprême entreprise. Il gagna d'abord et alla jusqu'à une masse de six mille francs; mais il se laissa éblouir par le désir de terminer son incertitude d'un coup. 11 quitta le trente et quarante en apprenant qu'à la roulette la noire venait de passer seize fois; il alla jouer cinq mille francs sur la rouge, et la noire sort.t encore une dix-septième fois. Le colonel mit alors son billet de mille francs sur la noire et gagna. Malgré cette étonnante entente du hasard, il avait la lète fatiguée ; et quoiqu'ille sentît, il voulut continuer. Mais le sens divinatoire qu'écoutent les joueurs et qui procède par éclairs était

altéré déjà. Vinrent des intermittences qui sont la perte des joueurs. La lucidité, de même que les rayons du soleil, n'a d'effet que par la flxité de la ligne droite, elle ne devine qu'à la condition de ne pas rompre son regard; elle se trouble dans les sautillements de la chance. Philippe perdit tout. Après de si fortes épreuves, l'âme la plus insouciante comme la plus intrépide s'affaisse. Aussi, eh revenant chez lui, Philippe pensait-il d autant moins à sa promesse de suicide, qu'il n'avait jamais voulu se tuer. Il ne songeait plus ni à sa place perdue, ni à son cautionnement entamé, ni à sa mère, ni à Marielle, la cause de sa ruine; il allait machinalement. Quand il entra, sa mère en pleurs, la Descoings et son frère lui sautèrent au cou, l'embrassèrent et le portèrent avec joie au coin du feu.

150 LBS fiEUX FRéRBS.

— Tiens! pensa-t-il, l'annonce a fait son effet.

Ce monstre prit alors d'autant mieux une figure de circonstance que la séance au jeu l'avait profondément ému. Eu le voyant pâle et détait, sa pauvre mère se mit à ses genoux, lui baisa les mains, se les mit sur le cœur et le regarda longtemps les yeux pleins de larmes.

-» Philippe, lui dit-elle d'une voix étouffée, promets-moi de ne pas te tuer, nous oublierons tout !

Philippe regarda son frère attendri, la Descoings qui avait la larnfïe à l'œil ; il se dit à lui même : — C'est de bonnes gens! Il prit alors sa mère, la releva, Tasslt sur ses genoux, la pféssa sur son cœur, et lui dit à Toreille en l'embrassant : —Tu me donnes une seconde fois la vie î

La Descoings trouva le moyen de servir

LES DEUX FRÊnBS. 151

un excellent dîner, d'y joindre deux bou-^ teilles de vieux vin, et un peu de liqueur des lies, trésor provenant de son ancien fonds.

— Agathe, il faut lui laisser fumer ses cigares ! dit-elle au desser^ Et elle offrit des cigares à Philippe.

Les deux pauvres créatures avaient imaginé qu'en laissant prendre toutes ses aises à ce garçon, il aimerait la maison et s*y tien- -^ drait, et toutes deux essayèrent de s'habituer à la fumée du tabac qu elles exécraient. Cet immense sacrifice ne fut pas même aperçu par Philippe. Le lendemain Agathe avait vieilli de dix années. Une ibis ses inquiétudes calmées, la réflexion vint, et la pauvre femme ne put fermer l'œil pendant cette horrible nuit. Elle al'rit être réduite ;'i six ce-:{s fraies de rentes. Comme loiites les femma^ grasses et friande.^, la f^e^ooings, douée d'uuo t ux catarrhalc oplaâtre. deveiiait lourde; ion

152 LES DEHX FRÈRES.

pas, dans les escaliers, retentissait comme des coups de bûche ; elle pouvait mourir de moment en moment; avec elle, disparaîtraient quatre mille francs^ il était donc ridicule de compter sur cette ressource. Que faire? que devenir? Décidée à se mettre à garder des malades plutôt que d'être à charge ài.^>j;s.eni!ants^^, Agathe ne songeait pas à elle. Mais que ferait Philippe réduit aux cinq cents francs de sa croix d'officier de la Légipurd'Honneur ? Depuis onze ^s, Ja De^T coings, en donnant mille écus chaque année, avait payé presque deux fois sa delte^ et continuait à immoler les intérêts de son petit-fils à ceux de la famille Bridau. Quoique tous les sentiments probes et rigoureux d'Agathe fussent froissés au milieu dece déscsire horribie, elle se disait : — Pauvre garçcii, est-ce sa faute? Il est Mêle à ses serments. Moi, j'ai eule tort de ne p:s le marier. Si je lui avais.

LES DEUX FRÈRES. "* f 53

trouvé une femme, il ne se serait pas lié avec cette danseuse. II est si fortement constitué.

La vieille commerçante avait aussi réfléchi pendant la nuit à la manière de sauver l'honneur delà famille. Au jour, elle quitta son lit et vint dans la chambre de son amie.

— Ce n'est ni à vous ni à Philippe li ifâï^er cette affaire délicate, lui dit-elle. Si nos deux vieux amis sont morts, il nous reste le père Desroches qui a une bonne judiciaire, et je vais aller chez lui ce matin. Desrochés dira que Philippe a été victime de sa confiance dans un ami qu'il a obligé ; que sa faiblesse, en ce genre, le rend tout-à-fait impropre à gérer une caisse. Ce qui lui arrive aujourd'hui pourrait recommencer. Philippe préfère donner sa démission : il ne sera donc pas renvoyé.

Agathe, en voyant par ce mensonge ofiS-

154 ICS DEUX FRÈBEft»

deux l'honreur de scn fils mis à couvert au moiLS aux yeux des éli arigers, embrassa la Ee-coirgsqui sortit arranger cette horrible affaire. Philippe avait dormi du sommeil des justes.

— Elle est rusée la* vieille! dit-il en souriant quand Agathe lui apprit pourquoi leur déjeûner était retardé.

Le vieux Desroches, le dernier ami de ces deux pauvres femmes, et qui, malgré la dureté de son caractère, se souvenait toujours d'avoir été placé par Bridau, s'acquitta, en diplomate consommé, de la mission délicate que lui conOa la Descoings. Il vint dîner avec la famille, avertir Agathe d'aller signer lé lendemain au Trésor, rue Vivienne, le transfert de la partie de rente vendue, et de retirer le coupon de six cents francs qui lui res- . tait. Le vieil employé ne quitta pas celte maison désolée sans avoir obtenu de Philippe

LES DEUX FRÉIIES. 155

de s'gLer une pî'^lition au ministre de la guerre par laquelle il demandait sa réintégration dans les cadres de l'armée. Desroelles promit aux deux femmes de suivre la pétition dans les bureaux de la guerre, et de profiter du triomphe du duc sur Philippe chez la danseuse pour obtenir la protection de ce grand seigneur.

— Avant trois mois, il sera lieulenant-ccTlonel dans quelque régiment de cavalerie, et vous en serez débarrassées.

Desroches s'en alia comblé des bénédictions des deux femmes et de Joseph. Quant au journal, deux mois après, selon les prévisions de Finot , il cessa de paraître. Ainsi la faute de Philippe n'eut , dans le monde, aucune portée. Mais la maternité d'Agathe avait reçu la plus profonde blessure. Sa croyance en son fils une fois ébranlée, elle vécut dès lors en des transes perpétuelles,

156 LES DEUX FBÈRES.

mêlées de satisfactions quand elle voyait ses •«inislres appréhensions trompées. Lorsque les hommes, doués d'une force corporelle et du courage physique, mais lâches et ignobles au moral comme l'était Philippe, ont vu la nature des choses reprenant son cours autour d'eux après une catastrophe où leur moralité s'est à peu près perdue, cette conlplaisance de la famille ou des amitiés est pour eux une prime d'encouragement. Ils comptent sur l'impunité. Leur esprit faussé, 4eurs passions satisfaites les portent à étudier comment ils ont réussi à tourner les lois sociales, et ils deviennent horriblement adroits. Quinze jours après, Philippe, redevenu rhomme oisif, ennuyé, reprit donc fatalement sa vie de café, ses stations embellies de petits verres, ses longues parties de billard au punch, sa séance de nuit au jeu où il risquait à propos une faiJe mise et réalisait

un petit gain qui suffisait à Tenlretien de son désordre. En apparence économe pour mieux tromper sa mère et la Descoings, il portait un chapeau presque crasseux, pelé sur le tour et aux bords, des bottes rapiécées, une redingote râpée où brillait à peine sa rosette rouge, brunie par un long séjour à la boutonnière et salie par des gouttes de liqueur ou de café. Ses gants verdâtres en peau de daim lui duraient longtemps. Enfin il n'abandonnait son col de velours que quand le velours rongé laissait voir le carton.

Mariette fut son seul amour, mais la trahison dé cette danseuse lui endurcit beaucoup le cœur. Aussi, quand par hasard il réalisait des gains inespérés, ou s'il soupait avec son vieux camarade Giroudeau, s'adressait-il à la Vénus des carrefours par une sorte de dédain brutal pour Je sexe entier. Régulier d'aiUeuri, il dé^eûaait, dinait au

-158 LF.S DEUX FRÈRES.

log-s el rentrait toutes les îiniîs vers une heure. Trois mois de celte vie hi>rrii)le reudirent quelque conCance à la p:uivre Agathe. Quant à Joseph, qui travaillait au tableau magnifique auquel il dut, en 1825, sa réputation, il vivait dans son atelier. Sur la foi de son petit-fils, la Descoings, qui croyait à la gloire de Joseph, prodiguait au peintre des soins maternels , elle lui portait à déjeûner le matin, elle faisait ses courses, elle lui nettoyait ses bottes. Le peintre ne se montrait guère qu'au dîner, ses soirées appartenaient à ses amis du Cénacle. Il lisait d'ailleurs beaucoup, lise donnait cette profonde et sérieuse instruction que l'on ne tient que de soimême, et à laquelle tous les gens de talent se sont livrés entre vingt-cinq et trente ans. Agathe voyant peu Joseph et sans inquiétudes sur son compte, n'existait que par Philippe, qui seul lui donuait les alternatives

LES DEUX FUSRES. 159

de craintes soulevées et de terreurs apaisées qui sont un peu la vie des sentiments, et qui sont tout aussi nécessaires à la maternilé qu'à Tamour.

Desroches , qui venait environ une fois par semaine voir la veuve de son ancien chef et ami, lui donnait des espérances. Le duc de MauIVigneuse avait demandé Philippe dans son régiment. Le ministre de la guerre se faisait faire un rapport, et comme le nom de Bridau ne se trouvait sur aucune liste de police , ni dossier de palais, dans les premiers mois de Tannée 1823, Philippe recevrait sa lettre de service et de réintégration. Pour réussir , Desroches avait mis toutes ses connaissances en mouvement. Ses informations à la préfecture de police lui apprirent alors que Philippe allait tous les soirs au jeu. Le vieillard confia ce secret à la Descoings seulement , en l'engageant à surveil-

160 LES DEirX FRÈRES.

1er le futur chef d'escadron. Un éclat pouvait tout perdre. Pour le moment, le ministre de la guerre n'irait pas rechercher si Philippe était joueur. Or, une fois sous les drapeaux , il abandonnerait une passion née de son désœuvrement. Agathe, qui le soir n'avait plus personne, lisait ses prières au coin de son feu pendant que la Descoings se tirait les cartes , s'expliquait ses rêves et appliquait les règles de la cabale à ses mises. Cette joueuse obstinée ne manquait jamais un tirage : elle poursuivait son terne, qui, en octobre 1822, n'ét ût pas encore sorti. Ce terne allait avoir vingt et un ans, il atteignait à sa majorité, la vieille actionnaire fondait beaucoup d'espoir sur cette puérile circonstance. L'un des numéros était resté au fond de toutes les roues depuis la création de la loterie Aussi la Descoings cliargealt-elle énormément ce numéro et toutes

LËâ DEUX FRÈRÉâ» lèî^

les combinaisons de ces trois chiffres. Le dernier matelas de son lit était le gardien de ses économies, elle le décousait, y mettait la pièce d'or conquise sut ses besoins» l'enveloppait de laine, et le recousait après. Elle voulait, au dernier tirage de Paris, risquer toutes ses économies sur les combinaisons de son terne chéri. Cette passion , si universellement condamnée, n'a jamais été étudiée**' Personne n'y a vu l'opium de la misère. La loterie, la plus puissante i'éedu monde, dé- * veloppait des espérances magiques. Le coup de roulette qui faisait voir aux joueurs des masses d'or et de jouissances ne durait ' que ce que dure un éclair ; tandis que la loterie donnait cinq jours d'existence à ce magnifique éclair. Quelle est aujourd'hui la puissance sociale qui peut, pour quarante sous , vous rendre heureux pendant cinq jours et vous livrer idéalement tous les bon-

163 LEi DEUX rUÊRBS.

heurs de la civilisation 7 Le tabac, impôt mille ibis plus immoral, détruit le corps, attaque l'intelligence, il hébète une nation, et la loterie ne causait pas le moindre malheur de ce genre. La passion de la loterie était d'ailleurs forcée de se régler et par la distance qui séparait les tirages , et par la roue que chaque joueur affecUonnait. La Descoings ne mettait que sur la roue de Paris. Dans l'espoir de voir triompher ce terne nourri depuis vingt ans , elle s'était soumise à d'énormes privations pour pouvoir faire en toute liberté sa mise du dernier tirage de Paris. Quand elle avait des rêves cabaslistiques, car tous les rêves ne correspondaient point aux nombres de la loterie, elle allait les raconter à Joseph. L'artiste était le seul être qui lécoulâl , non seulement sar.s la groLcler , mais en lui d'sant de ces douces paroles par les {uelles les art stes consolent

LES DEtîX frères; 163

les folies de Tesprit. Tous les grands talents respectent et comprennent les passions vraies; ils se les expliquent, et en retrouvent les racines dans le cœur ou dans la tête. Son frère aimait le tabac et les liqueurs, sa vieille maman Descoings aimait les ternes, sa mère aimait Dieu, Desroches fils aimait les procès, Desroches père aimait la pèche à la ligne; tout le monde, disait-il, aimait quelque chose! Il aimait, lui, le beau idéal en tout; il aimait la poésie de Victor Hugo, les vers de Lamartine, la peinture de Géricault, la musique de Rossini, les romans de Walter-Scott.

— Chacun son goût, maman, disaitil. Seulement votre terne lanterne beaucoup.

— 11 sortira, tu seras rlclie, eA moa petit Bixiou aiîss: ! .

— Doiii.ez loui à vQlre pe il-'Ji>, s écr a.t

164 tES fci-LX FRIiRES.

Joseph. Au surplus, faites comme vous voudrez!

— Hô ! s'il sort, j'en aurai assez pour tout le monde. Toi, d'abord, tu auras un bel atelier, tu ne te priveras pas d'aller aux Italiens pour payer tes modèles et ton marchand de couleurs. Sais-tu, mon enfant, lui dit-elle, que tu ne me fais pas jouer un beau rôle dans ce tableau-là ?

Par économie, Joseph avait fait poser la Descoings dans son magnifique tableau d'une jeune courtisane amenée par une vieille femme chez un sénateur vénitien. Ce tableau, un des chefs-d'œuvre de la peinture moderne, pris par Gros lui-même pour un Titien, prépara merveilleusement les jeunes artistes à reconnaître et à proclamer la supériorité de Joseph au salon, de i 825.

— Ceux qui vous connaissent savent bien qui vous êtes, lui répondit-il gaîment, et

pourquoi vous inquiéteriez -vous de ceux qui ne vous connaissent pas?

Depuis une dizaine d'années, la Descoings avait pris les tons mûrs d'une pomme de reinette à Pâques. Ses rides s'étaient formées dans la plénitude de sa chair, devenue Iroide et douillette. Ses yeux, pleins de vie, semblaient animés par une pensée encore jeune et vivace qui pouvait d'autant mieux passer pour la cupidité qu'il y a toujours quelque chose de cupide chez le joueur. Son visage grassouillet offrait les traces d'une dissimulation profonde et d'une arrière-pensée enterrée au fond du cœur. Sa passion exigeait le secret. Elle avait dans le mouvement des lèvres quelques indices de gourmandise. Aussi, quoique ce fût la probe et excellente femme que vous connaissez, l'œil pouvait-il s y tromper. Elle présentait donc un admirable modèle de Ki vieille femme que Bridau

lÔO LES 1)11 \ FKËHES.

voulait peindre. Coralie, jeune actrice d'nniS beauté sublime, moi le à la fleur de Ttige, la maîtresse d'un jeune poète, un ami de Bri- (lau, Lucien de Rubempré lui avait donné ridée de ce tableau. On accusa cette belle toile d être un pastiche, quoiqu'elle fût la magaifique mise en scène de trois portraits, car Michel Chrestien, un de ses amis du Cénacle, avait prêté pour le sénateur sa têle républicaine, sur laquelle Joseph jeta quelques tons de maturité, de môme qu'il tbrça Texpresslon du visage de la Descoings.

Le grand tableau qui devait faire tant de bruit et qui suscita tant de haines , tant de jalousies et d'admiration à Joseph , était ébauché ; mais contraint d'en interrompre Texécution pour faire des travaux de commande afin de vivre, il copiait les tableaux des vieux maîtres en se pénétrant de leurs procédés; aussi sa brosse est-

elle une des plus savantes. Son bon sens d'artiste lui avait suggéré l'idée de cachef à la Descoings et à sa mère les gains qu'il commençait à récolter, en leur voyant â Tune et à l'autre une cause de ruine dâfis Philippe et dans la loteîie. L'espèce de sangfroid déployé par son frère dans sa catas* tfophe, le cilcul de son prétendu suicide que Joseph découvrit, le souvenir des fautes commises dans sa carrière militaire, qu'il n'aurait pas dû abandonner, enfin les moindres détails de la conduite de ce soldat avaient fini par dessiller les yeux de Joseph. Cette perspicacité manque rarement aux peintres. Occupés pendant des journées entières, dans le silence de leurs ateliers, à des travaux qui laissent jusqu'à un certain point la pensée libre, ils ressemblent un peu aux femmes : leur esprit peut tourner autour

des petits faits de la vie et en pénétrer le sens caché.

Joseph avait acheté un ce ces bahuts magnifiques, encore ignorés de la mode, avec lequel il avait décoré un coin de son atelier où se portait la lumière qui papillottait dans les bas-reliefs, et donnait tout son lustre à ce chef-d'œuvre des artisans du seizième siècle. Il y reconnut l'existence d'une cachette, et y accumulait un pécule de prévoyance. Avec la confiance naturelle aux vrais artistes, il mettait habituellement l'argent qu'il s'accordait pour son mois ou pour ses dépenses dans une tète de mort placé sur une des casesdubahut. Depuis le retour de son frère au logis, il trouvait un désaccord con- * slant entre le chiffre de ses dépenses et celui de cette somme. Ses cent francs du mois disparaissaient avec une incroyable vitesse. En ne trouvant rien, après n'avoir dépensé que

quarante à cinquante francs, il se dit une première fois : Il paraît que mon argent a pris la poste ! Une seconde fois, il fit attention à ses dépenses. Mais il eut beau compter, comme Robert-Macaire, seize et cinq font vingt-trois, il ne s'y retrouva point. En s'apercevant, pour la troisième lois, d'une plus forte erreur, il communiqua ce sujet de peine à la vieille Descoings, par laquelle il se sentait aimé de cet amour maternel, tendre, confiant, crédule, enthousiaste qui manquait à sa mère, quelque bonne qu'elle fût, et tout aussi nécessaire aux commencements de l'artiste que les soins de la poule à ses petits jusqu'à ce qu'ils aient des plumes. A elle seule il pouvait confier ses horribles soupçons. Il était sûr de ses amis comme de lui-même, la Descoings ne lui prenait certes rien pour mettre à la loterie. A cette idée qu'il exprima, la pauvre femme se tordit les

170 LES DBTX FRtBES.

mains. Philippe seul pouvait donc commettre ce petit vol domestique.^

•^ Pourquoi ne me demaiide-t-il pas ce dont il a besoin? s'écria Joseph en prenant de la couleur sur sa paletle et brouillant tous les tons sans s'en apercevoir. Lui en refusera is-je?

— Mais c'est dépouiller un enfant, s'écria la Deiacofiigs dont le visage exprima ta plus profoFule hf^rrrur.

— Non, yeprit Joseph, il le peut, il est mon frère, ma bourse est la sienne; mais il devra:! me le dire.

— Neîs ce matin une somme fixe en monnnie et n'y touche pas, lui dit la Descoings; je saurai qui vient à Ion atelier, et s'il n'y a que lui qui y soit entré, tu aurasune certitude.

Le lendemain même, Joseph eut ainsi la preuve des emprunts forcés que lui faisait son frère. Philippe entrait dans Tatelier

LES BFXX FRÈRES. 17t

quand son frère n'y était pas, et y prenait les petites sommes qui lui manquaietit. L'artiste trembla pour son petit trésor.

— Attends! atîends! je vais te pincer, mon gaillard, dit-il en riant à la Descoings.

— Et tu feras bien ; nous devons le corriger, car ]e ne suis pas non plus sans trouver quelquefois du déficit daiis ma bourse ! Ma's le pauvre garçon, iî lui faut du ta! ac, il en a l'habitude.

— r.-uvre garçon, pauvre garçon, reprit Tarlisle, je suis iln peu de Tavis de Fuîgence el de Bixiou : Philippe nous tire constamment aux jambes. Tantôt il se fourre dans lesémeuteselilfautreiivoyerèn Amérique, il coûte alors douze mille francs à noîre mère. 11 ne trouve rien dans les forêts du Nouveau- MoîidC;, el son rc'our coûte autant que son départ. Sous piétcxte d'avoir répété deux mot§ de Napoléon à un général, il î^e croît

un grand militaire et obligé de faire la grimace aux Bourbons. En attendant il s'amuse, il voyrge, il voit du pays. Moi, je ne donne pas dans la colle de ses malheurs, il n'a pas la mine d'un homme à ne pas être au mieux partout! On lui trouve une excellente place, il mène une vie de Sardanapale avec une fille d'opéra, mange la grenouille, et coûte encore douze mille francs à ma mère. Certes, pour ce qui me regarde, je m'en bats l'œil; mais il mettra la pauvre femme sur la paille. Il me regarde comme rien du tout, parce que je n'ai pas été^ dans les dragons de la ' garde! Et c'est peut-être moi qui ferai vivre*celte bonne chère mère dans ses vieux jours, tandis que, s'il continue, il finira je ne sais comment. Bixiou me disait : — C'est un fameux farceur, ton frère ! Eh bien, il a raison. Philippe iaveritera quelque frasque où l'honneur de la famille sera compromis, et

il faudra trouver encore des dix ou douze mille francs ! Il joue tous les soirs, il laisse tomber sur l'escalier, quand il rentre saoul comme uu templier, des cartes piquées qui lui ont servi h marquer les tours de la rouge et de la noire. Le père de Desroches se remue pour le faire rentrer dans l'armée, et moi je crois que Philippe sera, ma parole d'honneur! au désespoir de resservir. Auriez-vous cru qu'un garçon qui a de si beaux yeux bleus, si limpides, et un air de chevalier Bayard, tournerait au Sacripan?

En effet, malgré la sagesse et le sang-froid avec lesquels Philippe jouait ses masses le soir, il éprouvait de temps en temps ce que , les joueurs appellent des Z^&A-res. Poussé par l'irrôsist ble dés'r d'avoir l'enjeii de sa soirée, dix francs, ii faisait a'crs main-basse dans le ménage sur l'argent de son frère, sur calui que Li Dc^scoings laissait traîner,

174 'tES DEUX rnÈRES.

ou sur celui d'Agallie. Une fois déjà la pauvre veuve avait eu, dans son premier sommeil, une épouvantable vision : Philippe était entré dans sa chambre, il y avait pris dans les poches de sa robe tout l'argent qui s'y trouvait. Agathe avait feint de dormir; mais elle avait alors passé le reste de la nuit à pleurer. Elic y voyait clair. Une faute n'est pas le vicc^, avait dit la Eescoirgs; mais après de corstanlcs rcçklives, le vîce fut visible. Agathe n'en pouvait plus douter, son Gis le plus aimé n*avait ni délicatesse ni honneur. Le lendemain de cette affreuse vision, après le déjeuner, avant qu'il ne partît, elle lavait attiré dans sa chambre pour le prier, avec le ton do la supplication, de lui demander ^'argent qui lui serait nécessaire. Les demandes de Fhllippe se renouvelèrent alors si souvent que, depuis quinze jours, Agathe avait épuisé (ouïes ses éa)no-

tl?9 nVXX FRÈRES. 175

mies. Elle se trouvait sans un liard, elle pensait à travailler; elle avait pendant plusieurs soirées discuté avec la Descoings les moyens de^gagner de l'argent par son(ravail. Déjà la pauvre mère était allée demander de la tapisserie à remplir, au PdVe de famille, ouvrage qui donne environ vingt sons par jour. Malgré la prol'orde discréiicn de sa nièce, la Descoings avait bien dc\inè le motif do celle envie de gagrer de Targenl par un travail de femme. Les cli: ngements de la physionomie d'Agathe étaient d'ailleurs assez éloquents : son frais visage se desséchait. La peau se collait aux tempes, aux pommettes et le front se ridait. Les yeux perdaient de leur limpidité. Evidemiment quelque feu intérieur la consf^mait. Elle pleurait pendant la nuit. Mais ce qui causait le plus de ravages, étaitlauécessitédetairesesdoijleurs, gf»9 souffrances, ses appréhensions. Elle ne

s'endormait jamais avant que Philippe ne fût rentré, elle l'entendait dans la rue, elle avait étudié les variations de sa voix, de sa dém irehe, le langage de sa canne traînée sur le pavé. Elle n'ignorait rien: eile savait à quel degré d'ivresse Philippe était arrivé, elle tremblait en l'entendant trébucher dans les escaliers , elle y avait une nuit ramassé des pièces d'or à l'endroit où il s'était laissé tomber ; quand il avait bu et gagné, sa voix était enrouée, si canne traînait; mais quand il avait perdu, son pas avait quelque chose de sec, de net, de furieux; il chantonnait d'une voix claire et tenait sa canne en l'air, au port d'armes ; au déjeuner, quand il avait gagné, sa contenance était gaie et presque affectueuse; il badinait avec grossièreté, mais il badinait avec la Descoings, avec son frère et avec elle; sombre, au contraire, quand il avait perdu, sa parole brève et sac-

cadée, son regard dur, sa tristesse effrayaient. Cette vie de débauche et l'habitude des liqueurschangeaient de jour en jour cette physionomie jadis si belle. Les veines du visage étaient injectées de sang, les traits grossissaient, les yeux perdaient leurs cils et se desséchaient. Enfln , peu soigneux de sa personne, Philippe exhalait les miasmes d'estaminet, une odeur de bottes boueuses qui pour un étranger eût semblé le sceau de la crapule.

— Vous devriez bien, dit la Descoings à Philippe, dans les premiers jours de décembre, vous faire faire des vêtements neufs de la tôle aux pieds.

— Et qui les paiera? répondit-il d'une voix aigre. Ma pauvre mère n'a plus le sou ; moi j'ai cinq cents francs par an. Il faudrait un an de ma pension pour avoir des habits, et j'ai engagé ma pension pour trois ans...

171 LES DEUX FRÈRIS.

— Et pourquoi ? dit Joseph.

— Une délie d'honneur. Giroudeau avait pris mille iVancs à Florentine pour me les prêter... Je ne suis pas flambant, c'est vrai; mais quand on pense que Napoléon est à Sainte-Hélène et vend son argenterie pour vivre, les soldats qui lui sont fidèles peuvent bien marcher sur leurs tiges, dit-il en montrant ses bottes sans talon. Et il sortit.*

— Ce n'est pas un mauvais garçon, dit Agalhe, il a de bons sentiments.

— On peut aimer l'Empereur et faire sa toilette, dit Joseph. S'il avait soin de luimême et de ses habits, il n'aurait pas l'air d'un va-nu-pieds!

— Joseph, il faut avoir de l'indulgence pour ton frère, dit Agathe. Tu fais ce que tu veux, toi! tandis qu'il n'est certes pas à sa place.

— Pourquoi la-t-il quittée? demanda Jo-

LES DECX FR£HËS. 179

Biph. Qu'importe qu'il y ait les punaises de Louis XVIII ou le coucou de Napoléon sur les drapeaux 3 si ces chiffons sont français? La France est la France! Je peindrais pour le diable, moi! Un soldat doit se battre, s'il est soldat, pour l'amour de l'art. Et s'il était resté tranquillement à l'armée, il serait général aujourd'hui...

— Vous êtes injustes pour lui, dit Agathe. Son père, qui adorait l'Empereur, l'eût approuvé. Mais enfin il consent à rentrer dans l'armée I Dieu sait ce que nous coûte le chagrin qu'il en a...

Joseph se leva pour monter à son atelier; mais Agathe le prit par la main, et lui dit : — Sois bon pour ton frère, il est si malheureux !

Quand l'artiste revint à son atelier, suivi par la Descoings qui lui disait de ménager la susceptibiUté de sa mère» en lui faisant

observer combien elle changeait, et combien de souffrances intérieures ce changement révélait, ils y trouvèrent Philippe, à leur grand élonnement.

— Joseph, mon petit, lui dit il d'un air dégagé, j'ai bien besoin d'argent. Nom d'une pipe ! je dois pour trente francs de cigares à mon bureau de tabac, ei je n'ose point passer devant cette maudite boutique sans les payer Voici dix fois que je les promets.

— Eh bien! j'aime mieux cela, répondit Joseph, prends dans la tête.

— Mais j'ai tout pris, hier au soir, après le diner.

— Il y avait quarante-cinq francs..,

— Eh î oui, c'est bien mon compte, répondit Philippe, je les ai trouvés. Ai-je mal fait? reprit-il.

— Non, mon ami, non, répondit l'artiste. Si tu étais riche, je ferais comme toi; seu-

LES DEUX FRÉR£â. 181

lemenl, avant de prendre, je te demanderais si cela te convient.

— C'est bien humiliant de demander, reprit Philippe. J'aimerais mieux te voir prenant comme moi, sans rien dire : il y a plus de confiance. A larmée, un camarade meurt, il a une bonne paire de bottes, on en a une mauvaise, on change.

— Oui, maison ne la lui prend pas quand il est vivant !

— Ohî des petitesses, reprit Philippe en haussant les épaules. Ainsi, tu n'en as pas?

— Non, dit Joseph, qui ne voulait pas montrer sa cachette. **

— Eh I attends quelques jours, dit la Descoings, nous serons riches.

— Oui, vous, vous croyez que votre terne sortira le 25, au tirage de Paris. 11 faudra que vous lassiez une fameuse mise si vous voulez nous enrichir tous.

112 LEi» DIL\ FRÉAM.

— Un lerne sec de deux cents francs donne trois millions, sans compter les ambes et les extraits déterminés.

— A quinze mille fois la mise, oui, c'est juste deux cents francs qu'il vous faut! s'écria Philippe.

La Descoings se mordit les lèvres, elle avait dit un mot imprudent.

Çommmt d'alt^rc U smUmcnl maternel.

En sortant, PhUiope se demandait inlérîeurement : Où cotte vieille sor^^ière peut» elle cacher Tardent de sa mise? G'rst de Tar* gent perdu, je remploierais si bien! Avec quatre masses de cinquante francs on peut gagner deux cent mille francs l Et c'est uaf

184 LES DEUX FRÈBES.

peu plus sûr que la réussite d'un terne ! Il cherchait en lui-même la cachette probable de la Descoings. La veille des fêtes, sa mère allaita réglise et y restait longtemps; elle s*y confessait sans doute et s'y préparait à communier. On était à la veille deNoël, laDescoings devait sans doute aller acheter quelques friandises pour le réveillon. Mais aussi peutêtre ferait-elle en même temps sa mise. La loterie avait un tirage de cinq en cinq jours, aux roues de Bordeaux, de Lyon, de Lille, de Strasbourg et de Paris. La loterie de Paris se tirait le 25 de chaque mois, et les listes se fermaient le 24 à minuit. Le soldat étudia toutes ces circonstances et se mit en observation. Vers midi, Philippe revint au logis, d'où la Descoings était sortie; mais elle en avait emporté la clé. Ce ne fut pas une difficulté. Philippe feignit d'y avoir oublié quelque chose, et pria la portière d'aller

chercher elle-même un serrurier qui demeurait à deux pas , rue Guénégaud , et qui vint ouvrir la porte. La première pensée du soudard se porta sur le lit : il le défit, tâta les matelas avant d'interroger le bois, et au dernier matelas il palpa les pièces d*or enveloppées de papier. Il eut bientôt décousu la toile, ramassé vingt napoléons; puis, sans prendre la peine de recoudre la toile, il refit le lit avec assez d'habileté pour que la Descoings ne s'aperçût de rien. Le joueur détala d'an pied agile, en se proposant de jouer à trois reprises différentes, de trois heures en trois heures, chaque fois pendant dix minutes seulement. Les vrais joueurs, depuis 1786, époque à laquelle les jeux publics furent inventés, les grands joueurs que Tadmi- ^ nistralion redoutait, et qui ont mangé, selon l'expression des tripots, de l'argent à la banque, ne jouent jamais autrement. Mais avant

186 LES DEUX FllÈllES.

d'obtenir cette expérience, on perdait des fortunes. Toute la philosophie des fermiers et leur gain venaient de Finipassibilité de leur caisse, des coups égaux appelés le refait dont la moitié restait acquise à la Banque, et de rinsigne mauvaise foi autorisée par le gouvernement qui co^e^istait h ne tenir, a ne p^veE q^e facultativement les enjeux des joueurs. En un mot, le jeu , qui refusait la partie du joueur riche et de sang-froid, dévorait la fortune du joueur assez soîtement entélé pour se laisser griser par le rapide mouvement de cette machine. Les tailleurs de trente et quarante allaient presque aussi vite que la roulelte. Philippe avait fini par acquérir ce sang-froid de général en chef qui permet de conserver l'œil clair et rintelliûence nette au milieu du tourbillon des choses. Il était arrivé à celte haute politique du jeu qui, disons-le en passant; faisait vivre à Paris un

millier de personnes assez fortes pour conlempler tons les soirs un abînie sans avoir le vertige. Avec ses quatre cents francs, Philippe résolut (le faire fortune dans celte journée. Il mit en réserve deux cents francs dans ses boftos, et garda deux cents francs dans sa poche. A (rois heures, il vint aux salons maintenant occupés par le théâtre du Palais- Royal, où les banquiers tenaient les plus fortes sommes. 11 sortit une demi-henre après, riche de sept mule Irancs. 11 alla voir Flo-

rentine, a laquelle il devait cinq cents francs;

., I '' y-'i " '■ vi^. ■'«'^■, • i -"' '■^' ■■ ^ i- -•■ ' • '•' "^^ \\ les lui rendit , et lui proposa de souper au

Rocher de Cancaie, après le spectacle, En

revenant , il passa rue du Sentier, au bureau

du journal, prévenir son ami Giroudeau du

gala projeté. A six heures , Philippe gagna

vingt-( i)U| milfe francs, et sortit au bout de

■ •• . tîi . ,

dix minutes en se tenant parole. Le soir, à

dix heures, il avait gagne soixan(e-(|uinz6

188 LES DEUX FRKRES.

mille francs. Après le souper qui fut magnifique, ivre et confiant, Philippe revint au jeu vers minuit. A rencontre de la loi qu*il s'était imposée, iljoua pendant une heure, et doubla safortune.Lesbanquiersàqiii,parsamanière de jouer, il avait extirpé cent cinquante mille fr ancs, le regardaient avec curiosité.

— Sortira-t-il, restera-t-il? se disaient-ils par un regard. S'il reste il est perdu.

Philippe crut être dans une veine de bonheur, et resta. Vers trois heures du matin, les cent cinquante mille francs étaient rentrés dans la caisse des jeux. L*officier, qui avait considérablement bu du grog en jouant, sortit dans un élat d'ivresse que le froid, par lequel il fut saisi, porta h un haut degré. Un garçon de salle le suivit, le ramassa , et le conduisit dans une de ces horribles maisons qui ont un réverbère où se lisent ces mots : Ici, on loge à (a ffui'r. L€|garçon paya pour lîs

LES DETJX FRÈRES. 189

joueur ruiné, qui fut mis tout habillé sur un lit, et où il demeura jusqu'au soir de Noël. Philippe no s'éveilla qu'à sept heures, la bouche pâteuse , la figure enflée, et en proie à une fièvre nerveuse. La force de son tempérament lui permit de gagner à pied la maison paternelle où il avait, sans le vouloir, mis le deuil, la désolation, la misère et la mort.

La veille, lorsque son dîner fut prêt, la Descoings et Agathe attendirent Philippe pendant environ deux heures. On ne se mit à table qu'à sept heures. Agathe se couchait presque toujours à dix heures ; mais comme elle voulait assister à la messe de minuit, elle passa dans sa chambre, aussitôt après le dîner. La Descoings et Joseph restèrent seuls au coin du feu , dans ce petit salon qui servait à tout, et la vieille femme le pria de lui calculer sa fameuse mise, sa mise monstre, sur le célèbre ternCi Elle voulait fouer les

ambes et les extraits déterminés, enfin réunir toiilos les chances. Après avoir bien savouré la poésie de ce coup, avoir versé les deux cornes d'abondance aux pieds de son enfant d'adoption, et lui avoir raconté ses rêves en démontrant la certitude du gain, en ne s'inquiétant que de la diiTiculté de soutenir un pareil bonheur, de l'atlendre depuis minuit jusqu'au lendemain dix heures^ Josepn qui ne voyait pas les quatre cents francs de la mise, s'avisa d'en parler. La vieille femme sourit et l'emmena dans l'ancien sa- Ion, devenu sa chambre.

— Tu vas voir! dit-elle.

Elle défit assez précipitamment son lit, et chercha ses ciseaux por^r découdie le malelas. Elle prit s js lunettes, examina la toile, la vil défaite et lâcha le matelas. En enlt^ndant jeter à celte vieille femme un soupir venu des profondeurs (le la j>oitrine et comme étranglé

par le sang q'ûse porta au cœur, Joseph reçut la vieille aclioniiaire de la loterie dans ses

bras, et la mit sur un fauîeuil évanouie.

— Ma mère ! cria-t-il.

Agathe se leva, mit sa robe de chambre, accourut, et à la lueur d'une chandelle elle fit à sa tante évanouie les remèdes vulgaires: de leau de Cologne aux tempes, de Teau froide au iront ; elle lui brûla une plume sous le ne/, et la vit enfm revenir à ia vie.

— Ils y étaient ce matin; mais il les a pris, le monstre!

i — Quoi? dit Joseph.

— j avais vingt louis dans mon matelas, mes économies de deux ans , Philippe seul a pu les prendre...

— l\!ais quand? sVcî ia la pauvre mère accablée, il n'est pas revenu depuis le déjeuner.

' -- Je voudrais bien me tromper, s écria la

192 LES DErX FRÈRES.

vieille. Mais ce malin, dans l'atelier de Joseph, quand j'ai parlé de ma mise, j'ai eu un pressentiment, j'ai eu tort de ne pas descendre prendre mon petit sainl-frusquin pour faire ma mise à l'instant. Je le voulais, et je ne sais plus ce qui m'en a empêchée. Oh! mon Dieu î je suis allée lui acheter des cigares!

— Mais , dit Joseph , l'appartement était fermé. D'ailleurs c'est si infâme que je ne puis y croire. Il vous aurait espionnée, il aurait décousu voire matelas, il aurait prémédité... non!

— Je les ai sentis ce matin en faisant mon lit, après le déjeuner, répéta laDoscoings.

Agathe épouvantée descendit, demanda si Philippe était revenu pendant la journée, et la portière lui raconta le roman de Philippe. La mère, frappée au cœur, revint entièrement changée. Aussi J)lanche que la percale

de sa chemise, elle marchait comme on se figure que doivent marcher les spectres, sans bruit, lentement et par l'effet d'une puissance surhumaine et cependant presque mécanique. Elle tenait un bougeoir a la main qui réclairait en plein et montra ses yeux fixes d'horreur. Sans qu'elle le sût, ses cheveux s'étaient éparpillés par un mouvement de ses mains sur son front; et cette circonstance la rendait si belle d'horreur, que Joseph resta cloué par l'apparition de ce remords, par la vision de cette statue de rÉpouvante et du Désespoir.

— Ma tante, dit-elle, prenez mes couverts, j'en ai six , cela fait votre somme. Je l'ai prise pour Philippe, j'ai cru pouvoir la remettre avant que vous ne vous en aperçussiez. Oh! j'ai bien souffert.

Elle s'assit. Ses yeux secs et fixes vacillétent alors un peu.

194 LES DEUX IRÈRfii.

— C'est lui qui a fait le coup, dit la Descoings tout bas à Joseph.

— Non, non, reprit Agathe. Prenez mes couverts, vendez-les, ils me sont inutiles, nous mangeons avec les vôtres.

Elle alla dans sa chambre, prit la boîte à

couverts, la trouva légère, l'ouvrit et v vit une reconnaissance du Mont-de-Piété. La pauvre mère jeta un horrible cri. Joseph et la Descoings accoururent, regardèrent la boîte, et le sublime mensonge de la mère devint înutîlë. Tous trois restèrent silencieux en évitant de se jeter un regard. En ce moment, par un geste presque fou, Agathe se mit un doigt sur les lèvres pour recommander le secret que personne ne voulait divulguer. Tous trois, ils

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revinrent devant le feu dans le salon.

— Tenez, mon enfant, dit la vieille Des» coings, je suis frappée au cœur : mon terne sortira, j'en suis sûre. Je ne pense plus à moî^

mais k vous. Eh! bien, votre enfant est Ua monstre, il ne vous aime point malgré tout ce que vous faites pour lui. Si vous ne prenez pas de précautions contre lui , le misérable vous mettra sur la paille. Promettezmoi de vendre vos rentes , d'en réaliser le capital et de le placer en viager. Joseph a un bon état qui le fera vivre. En prenant ce parti, ma petite, dit-elle à Agathe, vous ne serez jamais à la charge de Joseph. Monsieur Desroches veut établir son fils. Le petit Des* roches (il avait alors vingt-six ans) a trouvé une étude, il vous prendra vos douze mille francs à rente viagère.

Joseph saisit le bougeoir de sa mère %\ monta précipitamment à son atelier, il en revint avec trois cents francs : — Tenez, maman Descoiiigs, dit-il en lui offrant son pé-*. cule, nous n'avons pas à rechercher ce que vous faites de votre argent, nous vous de^

196 l£§ DEUX FRÈHEg.

vons celui qui vous manque, le voici presqu'en entier!

— Prendre ton pauvre petit magot, le fruit de tes privations qui me font tant souffrir! Es-tu fou, Joseph? sccria la vieille actionnaire de la loterie royale de France visiblement partagée entre sa foi brutale en son terne et cette action qui lui semblait un sacrilège.

— Oh! faites-en ce que vous voudrez, dit Agathe que le mouvement de son vrai fils émut aux larmes.

La Descoings prit Joseph par la tête et le baisa sur le front: — Mon enfant, ne me tente pas. Tiens, je perdrais encore! C'est des bêtises, la loterie î

Jamais rien de si héroïque n'a été dit dans les drames inconnus de la vie privée. En ce moment, les cloches de la messe de minuit solmèrent.

— Et puis, il n'est plus temps.

— Oh! dit Joseph, voilà vos calculs de cabale.

Le généreux artiste sauta sur les numéros, s'élança dans l'escalier et courut faire la mise. Quand il ne fut plus là, Agathe et la Descoings fondirent en larmes.

— Il y va, le cher amour, s'écriait la joueuse. Mais ce sera tout pour lui, car c'est son argent î

Malheureusement Joseph ignorait entièrement la situation des bureaux de loterie que, dans ce temps, les habitués connaissaient dans Paris comme aujourd'hui les fumeurs connaissent les débits de tabac. Le peintre alla comme un fou regardant les lanternes. Lorsqu'il demanda à des passants de lui enseigner un bureau de loterie, ou lui répondit qu'ils étaient fermés; mais que celui du Perron au Palais-Royal restait quelque"»

iW Ut% DEUX FRàaEl.

fois ouvert un peu plus tard. Aussitôt l'artiste vola vers le Palais-Royal où il trouva le bureau fermé.

— Deux minutes de moins et vous auriez pu faire votre mise, lui dit un dos crieurs de billets qui stationnaient au bas du perron en vociférant ces singulières paroles : — Douze cents francs pour quarante sous ! et offrant d^ billets tout faits.

A la lueur du réverbère et des lumières du café de la Rotonde, Joseph examina si par hasard il y aurait sur ces billets quelques-uns des numéros de la Descoings ; mais il n'en vit pas un seul, et revint avec la douleur d'avoir fait en vain tout ce qui dépendait de lui pour satisfaire la vieille femme à laquelle il raconta ses disgrâces.

Agathe et sa tante allèrent ensemble à la riïéss^ de minuit à Saint-Germain-des-Prés €t Joseph se coucha. Le réveillon n'eut pas

LB9 DEUX FaÈRBS. 199

lieu. La Descoings avait perdu la tète, et la mère avait au cœur un deuil éternel.

Les deux femmes se levèrent tard. Dix heures sonnèrent quand la Descoings essaya de se remuer pour faire le déjeûner qui ne fut prêt qu'à onze heures et demie. Vers cette heure, les cadres oblongs appendus audessus de la porte des bureaux de loterie contenaient les numéros sortis. Si la Descoings avait eu son billet, elle serait allée à neuf heures et demie rue Neuve-des-Petits- Champs savoir son sort qui se décidait dans un hôtel contigu au ministère des finances, et dont la place est maintenant occupée par le théâtre et la place Ventadouf . Tous les jours de tirage, les curieux pouvaient admirer à la porte de cet hôtel un attroupement de vieilles femmes, de* cuisinières et de vieillards qui, dans ce temps, formait un spectacle aussi curieux que celui de la queue des rentiers le

âOO LES DEUX FEÉBEft.

jour du paiement des rentes au trésor.

— Eh bien, vous voilà richissime! s'écria

le vieux Desroches en entrant au moment où

la Descoings savourait sa dernière gorgée de café.

. — Comment? s'écria la pauvre Agathe.

— Son terne est sorti, dit-il en présentant la liste des numéros écrits sur un petit papier, et que les buralistes mettaient par centaines dans une sébille sur leurs comptoirs.

Joseph lut la liste, Agathe lut la liste, la Descoings ne la lut pas, elle ftit renversée comme par un coup de foudre. Au changement de son visage, au cri qu'elle jeta, le vieux Desroches et Joseph la portèrent sur son lit. Agathe alla chercher un médecin, Tappoplexie foudroyait la pauvre femme, qui ne reprit sa connaissance que vers les quatre heures du soir. Le vieil Haudry, son médedin, annonça que, malgré ce mieux, elle de-

LËf DEUX FRÈRES. 201

vait penser à ses affaires et à son salut. Elle n'avait prononcé qu'un seul mot : — Trois millions.

Desroches, le père, mis au fait des circonstances, mais avec les réticences nécessaires, par Joseph, cita plusieurs exemples de joueurs à qui la fortune avait échappé le jour où ils avaient par fatalité oublié de faire leurs mises; mais il comprit combien un pareil coup devait être mortel quand il arrivait après vingt ans de persévérance. A cinq heures, au moment où le plus profond silence régnait dans ce petit appartement et où la malade, gardée par Joseph et par sa mère, assis l'un au pied, l'autre au chevet du lit, attendait son petit-fils, que le vieux Desroches était allé chercher, le bruit des pas de Philippe et celui de sa canne retentit dans l'escalier . ^

— Lejvoilà, le voilà , s'écria la Descoings

LES DEUX PHERES.

qui se mit sur son séant et put remuer sa langue paralysée.

Agathe et Joseph furent impressionnés par le mouvement d'horreur qui agitait si vivement la malade. Leur pénible attente fut entièrement justifiée par le spectacle de la ligure bleuâtre et décomposée de Philippe, par sa démarche chancelante, par l'état horrible de ses yeux profondément cernés, ternes, et néanmoins hagards. Il avait un violent frisson de fièvre, ses dents claquaient.

— Misère en Prusse ! s'écria-t-il. Ni pain, ni pâte, et j\ai le gosier en feu. Eh! bien, qu'y a-t-il ? Le diable se mêle toujours de nos affaires. Ma vieille Descoings est au lit -et me fait des yeux grands comme des soucoupes...

— Taisez-vous, Monsieur, lui dit Agathe en se levant, et respectez au moins le malheur que vous avez causé.

— Oh ! Monsieur , dit-il en regardant sa

mère. Ma chère petite mère, ce n'est pas bien, vous n'aimez donc plus votre garçon l

— Etes-vous digne d'être aimé? ne vous souvenez-vous plus de ce que vous avez fait hier? Aussi pensez à chercher un appartement; vous ne demeurerez plus avec nous. A compter de demain, reprit-elle, car, dans l'état où vous êtes, il est bien difficile ...

— De me chasser, n'est-ce pas? reprit-il. Ah ! vous jouez ici le mélodrame du Fils banni? Tiens! Tiens! voilà comment vous vous prenez les choses? Eh ! bien, vous êtes tous de jolis cocos. Qu'ai-je donc fait déniai? J'ai pratiqué sur les matelas de la vieille uii petit nettoyage. L'argent ne se met pas dans la laine, que diable ! Et où est le crime? Ne vous a-t-ello pas pris vingt mille francs, elle I Ne sommes-nous pas ses créanciers ? Je me suis remboursé d'autant!

flÉW- LES DEUX FRÈRES.

— Mon Dieu! mon Dieu! cria la mourante en joignant les mains et priant.

— Tais-toi ! s'écria Joseph en sautant sur son frère et lui mettant la main sur la bouche.

— Quart de conversion, par le flanc gauche, moutard de peintre! répliqua Philippe en mettant sa forte main sur l'épaule de Joseph et le faisant tourner et tomber sur une bergère. On ne touche pas comme ça à la moustache d'un chef d'escadron aux dragons de la garde impériale.

— Mais elle m'a rendu tout ce qu'elle me ilevait, s'écria Agathe en se levant et montrant à son fils un visage irrité. D'ailleurs cela ne regarde qlie moi, vous la tuez. Sortez, mon fils, dit-elle en faisant un geste qui usa ses forces , et ne reparaissez jamais devant moi. Vous êtes un monstre.

— Je la tue?

LES DEUX FnÉRES. ,205

— Mais son terne est sorti, cria Joseph, et tu lui as voie l'argent de sa mise.

— Si elle crève d*un terne rentré, ce n'est donc pas moi qui la tue, répondit l'ivrogne.

— Mais sortez donc, dit Agathe, vous me faites horreur. Vous avez tous les vices! Mon Dieu ! est-ce mon fds?

Un râle sourd parti du gosier de la Descoings avait accru l'irritation d Agathe.

— Je vous aime bien encore, vous, ma mère, qui êtes la cause de touà mes malheurs, dit Philippe. Vous me mettez à la porte, un jour de Noël, jour de naissance de... comment s'appelle t-il?... Jésus! Qu'aviez-vous fait à grand- papa Rouget, à votre père, pour qu'il vous chassât et vous deshéritât? Si vous ne -lui aviez pas déplu, nous aurions été riches et je n'aurais pas été réduit à la dernière des misères. Qu'avez-vous

206 LES DEUX FRÈBES.

fait à votre père? vous qui êtes une bonne femme! Vous voyez bien que je puis être un bon garçon et tout de même être mis à la porte. Moi, la gloire de la famille.

— La honte ! cria la Descoings.

Agathe fondait en larmes.

— Tu sortiras ou tu me tueras î s'écria Joseph qui s'élança sur son frère avec une fureur de lion.

— Mon Dieu! mon Dieu! dit Agathe en se levant et voulant séparer les deux frères.

En ce moment Bixiou et Haudry le médecin entrèrent. Joseph avait terrassé son frère et r avait couché par terre.

— C'est une vraie bête féroce! dit-il. Ne parle pas! ou je te...

— Je me souviendrai de cela, beuglait Phihppe.

— Une explication de famille? dit Bixiou.

— Relevez-le, dit le mcdecjn, il eet auëii

L£$ D£tX FRÈRES. 207

malade que la bonne femme. Déshabillez-le, couchez-le I^Tirez-lui ses bottes.

— C'est facile à dire, s'écria Bixiou; mais il faut les lui couper, ses jambes sont trop enflées...

Agathe prit une paire de ciseaux. Quand elle eut fendu les bottes, qui dans ce temps se portaient par-dessus des pantalons collants, dix pièces d'or roulèrent sur le carreau.

— Le voilà son argent, dit Philippe en murmurant. Satané bête que je suis, j*ai oublié la réserve , et moi aussi j'ai raté la fortune !

Le délire d'une horrible fièvre le saisit, et il se mit à extravaguer. Joseph, aidé par Desroches père qui survint, et par Bixiou, put donc transporter ce malheureux dans sa chambre. Le docteur Haudry fut obligé d'écrire un mot pour demander a l'hôpital de la Charité une c^imisole de force, car 1« dé-

lire s'accrut au point de faire craindre que Philippe ne se tuât : il devint furieux.

A neuf heures, le calme se rétablit dans le ménage. L'abbé Loraux et Desroches essayaient de consoler Agathe, qui ne cessait de pleurer au chevet de sa tanle. Elle écoutait en secouant la tête, et gardait un silence obstiné. Joseph et la Descoings connaissaient seuls la profondeur et l'étendue de sa plaie intérieure.

— Il se corrigera, ma mère, dit enfin Joseph quand Desroches père et Bixiou furent partis.

— Oh! s'écria la veuve, Philippe a raison ! Mon père m'a maudite. Je n'ai pas le droit de... Le voila, l'argent, dit-elle à la Descoings en réunissant les trois cents francs de Joseph et les deux cents francs trouvés sur Philippe. Va voir s'il ne lui faut pas à boire, dit-elle à Joseph.

LEf DEUX FRÈRES. 209

— Tiendrez-vous une promesse faite à un lit de mort? dit la Descoings qui sentait son intelligence près de lui échapper.

— Oui, ma tante.

— Eh ! bien, jurez-moi de donner vos fonds en viager au petit Desroches. Ma rente va vous manquer, et, d'après ce que je vous entends dire, vous vous laisseriez gruger jusqu'au dernier sou par ce misérable...

— Je vous le jure, ma tante.

La vieille épicière mourut le 31 décembre, cinq jours après avoir reçu l'horrible coup que le vieux Desroches lui avait innocemment porté. Les cinq cents francs, le seul argent qu'il y eût dans le ménage, suffirent à peine à payer les frais de l'enterrement de la veuve Descoings. Elle ne laissait qu'un peu d'argenterie et de mobilier, dont la valeur fut donnée à son petit-fils par madame Bridau.

%iQ LES DEUX FBÉRERi.

Réduite à huit cents francs de rentes viagères que lui fit Desroches fils , qui traita définitivement d'un titre nu, c'est-à-dire d'une charge sans clientelle, et qui prit alors ce capital de douze mille francs, Agathe rendit au propriétaire son appartement au troisième étage, et vendit tout le mobilier inutile. Quand, au bout d'un mois, le malade entra en convalescence, Agathe lui expliqua froidement que les frais de la maladie avaient absorbé tout l'argent comptant , elle serait désormais obligée de travailler pour vivre, elle l'engagea donc de la manière la plus affectueuse à reprendre du service et à se suffire à lui-même.

— Vous auriez pu vous épargner ce sermon, dit Philippe en regardant sa mère d'un œil qu'une complète indifférence rendait froid, J'ai bien vu que ni vous ni mon frèrQ

LU DBUX FR&RSf. lit

VOUS ne m'aimez plus. Je suis maintenant seul au monde : j aime mieux cela î

— Rendez-vous digne d'affection, répondit la pauvre mère atteinte jusqu'au fond du cœur, et nous vous rendrons la nôtre.

— Des bêtises! s'ccria-t-il en l'interrompant.

Il prit son vieux chapeau pelé sur les bords, sa canne, se mit le chapeau sur l'oreille et descendit les escaliers en sifflant.

— Philippe! où vas-tu sans argent? lui cria sa mère qui ne put réprimer ses larmes. Tiens...

Elle lui tendit cent francs en or enveloppés d'un papier, Philippe remonta les marches qu'il avait descendues et prit l'argent.

— Eh! bien, tu ne m'embrasses pas? ditelle en fondant en larmes.

Il serra sa mère sur son cœur, mais sans cette effusion de sentiment qui se communi-

LES DBUX FRÉRB8.

que et donne seule" du' prix h un baiser. Il embrassa sa mère au front.

— Et où vas-lu?

— Chez Florentine, la maîtresse à Giroudeau. En voilà des amis!

11 descendit. Agathe rentra, les jambes tremblantes, les yeux obscurcis, le cœur serré. Elle se jeta à genoux, pria Dien de prendre cet enfant dénaturé sous sa protection, et abdiqua sa pesante maternité.

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