IX
Umii^rc» raum« &t pijilippr.
En février 1823, madame Bridau s était ëtabliedans la chambre précédemment occupée par Philippe et située au-dessus de la cuisine de son ancien appartement. L'atelier et la chambre du peintre se trouvaient en face, de l'autre côté de l'escalier. En voyant sa
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mère réduite à ce point, Joseph avait voulu (lu moins qu'elle fût le mieux possible. Après le départ de son fière, il se mêla de Tarraugement de la mansarde, à laquelle il imprima le cachet des artistes. Il y mit un tapis. Le lit, disposé simplement, mais avec un goût exquis, eut un caractère de simplicité monastique. Les murs, tendus d'une percaline à bon marché, bien choisie, d'une couleur en harmonie avec le mobilier remis à neuf, rendirent cet intérieur élégant et propre. Il ajouta sur le carré une double porte et à l'intérieur une portière. La fenêtre fut cachée par un store qui d^ûuaU un jour
doux.
Si la vie de cette pauvre mère se restreignait h la plus sinxple expression que puis se prendre à Paris la vied'une femme, Agathe fut du moins mieux que qui que ce soil dans une situation pareille, grâce à son fils. Pour éviter à sa
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mère les ennuis les j.l.us cruels des méuages parisiens ^ Joseph reimnena lous les jours dîner à une table d'hôte de la rue de Beaune où se trouvaient dq^ fëmiiiçs çomiOQ U i'aaî;, des députés, des gens titres, elqui pour chaque personne coiitail quatre-vingt-Jix francs par i\iois.
Chargée uniquement du déjeuner, Agalhe reprit pour le fils l'habituile que jaJis elle avait pour le père. Malgré les pieux jnensonges de Joseph, elle finit par savoir que son (Jiner coulait enviroij c^iU f^f^UPS par Uîoi§. Épouvantée par rénorniité de cette dépense, et n'imaginant pas que sou iils pût f>agner beaucoup d'argent a peindre (J^ (e^njgs nues, elle obtint-, grâce à Tabbé Loraux son confesseur, une place de sept cents francs par an dans un bureau de loterie appartenant à }a comtesse de Bauvan, la veuve d'ua chef de chouans.
Les bureaux de loterie, le lot des veuves protégées, faisaient assez ordinairement vi- . vre une famille qui s'employait à sa gérance. Mais, sous la Keslauralion, la diflicullé de récompenser, dans les limites du gouvernement constitutionnel, tous les services rendus, fit donner à des femmes titrées malheureuses, non pas un, mais deux bureaux de loterie, dont les recettes valaient de six à dix mille francs. Dans ce cas, la veuve du général ou du noble ainsi protégée ne tenait pas ses bureaux par elle-même, elle avait des gérants intéressés. Quand ces gérants étaient garçons, ils ne pouvaient se dispenser d'avoir avec eux un employé, car le bureau devait rester toujours ouvert depuis le malin jusqu'à minuit, et les écritures exigées par les finances étaient d'ailleurs considéiables. La comtesse de Bauvan, à qui labié Loraux expliqua la position de la veuve Bri-
dau, promit, au cas où son gérant s'en irait, la surveillance pour Agathe ; mais, en attendant, elle stipula pour elle sept cents francs d'appointements.
La pauvre veuve, obligée d*être au bureau dès dix heures du matin, n'eut pas plus de deux heures pour dîner; elle revenait à sept heures, et restait h travailler jusqu'à minuit. Jamais Joseph, pendant deux ans, ne faillit un seul jour à venir chercher sa mère iesoir pour la ramener rue Mazaiine, et souvent ii Fallait prendre pour dîner; Ses amis lui virent quitter rOpéra,les Italiens et les j5lus brillants salons pour se trouver avant minuit rue Vi vienne.
Après le salon de 1825, le premier peintre du roi obtint un bureau de loterie pour Agathe aux environs de la Halle. La veuve permuta fort heureusement sans avoir de soulte à payer avec le titulaire d'un bureau
-^S t.ES DEUX rHÎ:RES.
siWé HVd (Té Veille, dans une maison où Jos^f h jJ'il mii ilti lier. A son tour, elle eut un g(^l'niil,i*l't?rs celle epoqbe eiSii eut enfin le bonheur de ne plus rien couler a Joseph.
S(}us-i>eraiice qu'au moment dé Fexposilion (le 1825 ou lés deux tableaux de son lils renaireiil célèbre le nom deBridau, elle conlracîa cette mongtone régularité d'exisicnce dans laquelle les personnes atteintes par des chaî^rins violents trouvent un point
d*appui. Le matin, après avoir fini sa cham-
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bre où il n'y avait plus ni chats ni petits oi^ seaux, et préparé le déjeûner au coin de sa cheaûiiée, elle le portait dans^ l'ateiier, où elle aéjeùnait avec son fils. Elle arrangeait la chambre de Joseph, éteignait le feu chez elle, venait travailler dans 1 atelier m^s du p<^tit poëie eu fonte, et sortait dès qu'il ve-
LES DEUX FRl-RES. 21 d
nait un camarade ou des modèles. Quoi- / quelle ne comprît rien à l'art, ni h ïëi moyens, le silence profond de Tatëlier lui convenait. Sous ce rapport, elle ne fit pa4 un progrès, elle n'y mettait aucune hypocrisie, elle s'étonnail naïvement de voir l'importance qu'on attachait à la couleur, à la composition, au dessin. Quand un des amis du Cénacle ou quelque peintre ami de Joseph, comme Schinner, Pierre Grassou, Léon de Lora discutaient, elle venait regarder
avec attention et ne découvrait rien de ce
.mot ea r» 1* )
qui donnait lieu a ces grands mots et à ces chaudes disputes. Elle faisait le linge de son fils, lui raccommodait ses bas, ses cliaussettes ; elle arriva jusqu*a lui nettoyer sa palette, à lui ramasser des linqes pour essuyer ses bro.^ses, a tout mettre en btàve daii^ Vtj) telier. Pn voyant sa mère avoir l'intellii^^ence de ce.s petits détails, Joseph la comblait df*
S20 LES DEUX FAÈRES.
soins. Si la mère et le fils ne s'entendaient point en fait (l*art, ils s'unirent admirablement par la tendresse. La mère avait son projet. Quand Agathe eut amadoué Joseph» un matin, pendant qu'il esquissait un immense tableau, réalisé plus tard et qui ne fut pas compris, elle se hasarda à dire tout haut : — Mon Dieu î que fait-il?
- — ©ui?
— Philippe!
— Ah ! dam ! ce garçon-là mange de la vache enragée. Il se formera.
^^ Mais il a déjà connu la misère, et peutêtre est-ce la misère qui nous Ta changé. S'il était heureux, il serait bon...
— Tu crois, ma chère mère, qu'il a souff n-t dans son voyage? mais tu te trompes, il a fait à New- York le carnaval coramB il le fait encore ici... ^
LES DEUX FRFRES. 221
— S'il souffrait cependant auprès de nous, ce serait affreux...
-- Oui, repondit Joseph. Quant à ce qui me regarde, je donnerais volontiers de l'argent, mais je ne veux pas le voir. Il a tué la pauvre Descoings.
— Ainsi, reprit Agathe, tu ne ferais pas son portrait?
— Pour toi, ma mère, je souffrirais le martyre. Je puis bien ne me souvenir que d'une chose : c'est qu'il est mon frère.
— Son portrait en capitaine de dragons à cheval.
— Oui, j 'ai là un beau cheval d'après Gros, et je ne sais h quoi Tuliliser.
— Eh bien ! va donc savoir chez son anJ ce qu'il devient.
— J irai.
Agathe se leva: ses] ciseaux, tout tomba parterre, elle vint embrasser Joseph sur la
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tête et cacha deux larmes dans ses cheveux.
— Cest ta passion à loi , ce i^arçon î dit-il, et nous avons tous notre passion malheureuse.
Le soir Joseph alla rue du Sentier, et y trouva ,' vers quatre heures, son frère qu* remplaçait Giroudeau. Le vieux capitaine de d lagons était passé caissier à un journal hebdomaire entrepris par son neveu. Quoique Finot restât propriétaire du petit journal qu'il avait mis en actions, et dont totîtfefe les actions étaient entre ses mains, le propriétaire et le rédacteur en chef visible était ufi de ses amis nommé Lousteau, précisément le fils du subdélégué d'issoudun de qui lo grand-père de Brldau avait voulu se venger, et le neveu de madame Ilochon.
Pour être agréable à son oncle, Finot lui avait donné Bridau pour remplaçant, en dimiauant toutefois de moitié les appointe^;
LES DEUX FRÉKES. ti25
meiits. Puis, Ions les jours à cinq heures; Giroiideau vériiiait la caisse et em;;oiiait Targenî de la rccelle journalière. Coîoqtitfitëî l'invàlitle, qui servait de garçon de bureau et qui faisait les courses, surveillait un ped le capitaine Philippe. Philippe se compoHait bien d'ailieuis. Six cents francs d'appoiiiiements et cinq cents francs de Ka briiixlë disaient d^autant niiei\x vivre, que, chauffe pendant la journée et passaht ses soirées aux théfitres où il allait gratis, il n'avait qu'à penser à sri nourriture et à son logement.' Coloquinte partait avec du papier timbre sur la tête, el Philippe brossait ses fausses manches en toile verte quand Joseph entra.
— Tiens, voilà le moutard, dit Philippe. Eh ! bien, nous allons dîner ensemble, lu viendras à l'Opéra, Florine et FloreiitîVie oh* une loge. J'y vais avec Giroudean, tu eiî'Se-
ras, et tu feras coimiissance avec Nathan ! Il prit sa canne plombée et mouilla son cigare.
— Je ne puis pas protiter deton invitation, j'ai noire mère à conduire; nous dînons à table d'hôte.
— Eh! bien, comment va-t-elle cette pauvre bonne femme?
— Mais elle ne va pas mal , repondit le peint! e. J'ai refait le portrait de notre père et celui de notre tante Descoings. J'ai fini le mien et je voudrais donner a notre mère le tien, en uniforme des dragons de la garde impcTiaie.
— Bien 1
— Mais il faut venir poser. . .
— Je suis tenu d'être, tous les jours, dans cette cage à poulet depuis neuf heures jusqu'à cinq heures. . .
— Deux dimanches suffiront.
LES DEUX FRÈBES. 225
— Convenu, petit, reprit Tancien officier d'ordonnance de Napoléon en allumant son cigare à la lampe du portier.
Quand Joseph expliqua la position de Philippe àsamèreen allant dîner rue deBeaune, il lui sentit tremhler le bras sur le sien, la joie illumina ce visage passé; la pauvre femme respira comme une personne débarrassée d'un poids énorme. Le lendemain elle eut pour Joseph des attentions que son bonheur et la reconnaissance lui inspirèrent, elle lui garnit son atelier de fleurs et lui acheta deux jardinières.
te premier dimanche pendant lequel Philippe dut venir poser, Agathe eut soin de préparer dans l'atelier un déjeuner exquis. Elle mit tout sur la table, sans oublier un flacon d'eau-de-vie qui n'était qu'à njoitié plein. Elle resta derrière un paravent auquel elle fit un trou, L'ex-dragon avait envoyé lu
^26 LES I>EC\ FRÎKKÀ.
^veille son uniforme, qu'elle Jio put s'empêcher d'embrasser. Quand l hilippe posa tout habille sur un de ces chevaux empailles qu'ont les selliers el que Joseph avait loué, Agathe l'ut obligée, pour ne pas se trahir, de confondre le léger bruit de ses larmes avec la conversation des deux frères. Philippe posa deux heures avant et deux heures après le déjeuner. A trois heures après p\idi le dragon reprit ses habits ordinaires, et, tout en fumant un cigare , il proposa pour la seconde fois à son frère d'aller dîner ensemble au Palais-Royal. Il lit sonner de 1 or dans son gousset.
— Non, répondit Joseph, tu m* effraies quand je te vois de l'or.
— Ah ça! vous aurez donc toujours mauvaise opinion de moi ici? s'écria le chef d'escadron d'une voix tonnante. On ne peut donc pas faire des économies !
LE8 DELX FRrRF.f, 227
— Non, non, répondit Agathe en sortant de sa cachette et venant embrasser son fils. Allons dîner avec lui, Joseph.
Joseph n'osa pas gronder sa mère, il s'habilla, et Philippe les mena vers la rue Montorgueil, ^ Rocher de Cancale, où il leur donna un dîner splendide dont la carte s'ë* leva jusqu'à cent francs.
— Diantre ! dit Joseph inquiet, avec onze cents francs d'appointements, tu fais comme Ponchard dans la Dame Blanche, des économies à pouvoir acheter dos terres.
— Bah! je suis en veine, répondit (e dragon qui avait énormément bu. , .
En entendant ce mot dit sur le pas de la porte et avant de monter en voilure pour al- Àév au S[)ectacle, car Philippe menait sa mère au Cirque-Oiympiijue, seul ih^'àtre où son confesseur lui permît d'aller, Joseph serra le bras de sa mère qui feignit aussitôt d'être
228 LES DECX FRÈRES.
indisposée , et qui refusa le spectacle. Philippe reconduisit alors sa mère et son frère rue Mazarine, où, quand elle se trouva seule avec Joseph, dans sa mansarde , elle resta profondément silencieuse. /
Le dimanche suivant, Philippe vint poser. Cette fois sa mère assista visiblement à la séance. Elle servit le déjeûner et put questionner le dragon. Elle apprit alors que le neveu de la vieille madame Hochon, Tamie de sa mère, jouait un certain rôle dans la littérature. Philippe et son ami Giroudeau se trouvaient dans cette société de journalistes, d'actrices, de libraires, et y étaient considérés en qualité de caissiers. Philippe, qui buvait toujours du kirch en posant après le déjeuner, eut la langue déliée. Il se vanta de redevenir un personnage avanl peu de temps. Mais, sur une question de Joseph relative à ses moyens pécuniaires, il garda le silence.
' LES DEUX FRERES* 22d
Par hasard il n'y avait pas de journal le lendemain à cause d'une fête, el Philippe, pour en finir, proposa de venir poser le lendemain. Joseph lui représenta que l'époque du salon
•approchait , il n'avait pas l'argent des deux f cadres pour ses tableaux, et ne pouvait se le
procurer qu'en achevant la copie d'un Rubens que voulait avoir un marchand de tableaux nommé Magus. L'original appartenait à un riche banquier suisse qui ne l'avait prêté que pour dix jours, la journée de demain était la dernière, il fallait donc absolument remettre la séance au prochain dimanche.
— C'est ça? dit Philippe en regardant le tableau de Rubens posé sur un chevalet.
— Oui, répondit Joseph. Cela vaut vingt mille francs. Voilà ce que peut le génie. Il y
a des morceaux de toile qui valent des cent mille francs.
LES DEni FRÈHES.
— Moi, j'aime mieux la copie, dit le dra» gon.
— Elle est plus jeune, dit Joseph en riant; mais ma copie ne vaut que mille francs. Il me faut demain pour lui donner tous les lans de Toriginal et la vieillir afin qu'on ne les reconnaisse pas.
— Adieu, ma mère, dit Philippe en.embrassant Agathe. A dimanche prochain.
Le lendemain, Elie Magus devait venir chercher sa copie. Un ami de Joseph, qui travaillait pour ce marchand, Fougères, voulut voir cette cop'e finie. Pour lui jouer un tour, en rentendant frapper, Joseph Bndau mit sa copie vernie avec un vernis particulier à la place de Toriginal , et plaça Toi iginal sur son chevalet. Il mystifia complètcmonl Pierre Grassou de Fou^èi'es qui fut émerveillé de ce tour de force.
LES DKU\ Fi» s. .ES, MU
— Tromperais-lu le vieil Elle Magus ? lui
dit Pierre Grassou.
— Nous allons voir, dit Joseph .
Le marchand ne vint pas, il était tard. Agathe dînait chez madame Desroches qui venait de perdre son mari. Joseph proposa donc à Pierre Grassou de venir à sa table d'hôte. En descendant il laissa, suivant ses habitudes, la clé de son atelier à la portière .
— Je dois poser ce soir, dit Philippe a la porlièi^ *ine heure après le départ de son frère. Joseph va revenir et je vais Tattendre.
La porllère donna la clé, Philippe monta, prit la copie en croyant pi'endre le tableau; puis il redescendit, remit la clé à la portière en paraissant avoir oublié quelque chose et alla vendre le Rubens trois mille francs. Il avait eu la précaution de prévenir Elie Ma- Kus de la part de son frère de ne venir que Iç
*232 LKs Di;ux FuÈnts.
lendemain. Le soir , quand Joseph , qui Tamena sa mère de chez madame veuve Desroches, rentra, le portier lui parla de la lubie de son frère qui était aussitôt sorti qu'entre.
— Je sais perdu s'il n a eu la délicatesse de ne prendre que la copie, s'écria le peintre en devinant le vol. Il monta rapidement les trois étages, se précipita dans son atelier, et dit : — Dieu soit loué î il a été ce qu'il sera toujours, un vil coquin!
Agathe, qui avait suivi Joseph, ne comprenait rien à cette parole ; mais quand son fils la lui eut expliquée , elle resta debcu t sans larmes aux yeox.
— Je n'ai donc plus qu'un fils , dit-elle d'une voix faible.
— Nous n'avons pas voulu le déshonorer aux yeux des étrangers, reprit Joseph ; mais mainlenant il faut le consigner chez le jor-
lier. Désormais nous garderons nos clés. Tachèverai sa maudite figure de mémoire, il y manque peu de chose.
— Laisse-la comme elle est , il me ferait trop de mal a voir, répondit la mère atteinte au fond du cœur et stupéfaite de tant de lâcheté.
Philippe savait à quoi devait servir l'argent de cette copie, il connaissait l'abîme où il plongeait son frère, et n'avait rien respecté. Depuis ce dernier coup Agathe ne parla plus de Philippe. Sa figure prit l'expression d'un désespoir amer, froid et concentré. Une pensée la tuait.
— Quelque jour, se disait-elle, nous verrons Bridau devant les tribunaux !
Deux mois après, à l'ouverture du Salon, et au moment où Agathe allait enirer dons sou bureau de loterie, un matin, Giroudoau vint voir madame Bridau qui se trouvait à
déjeilner avec Joscj)h a qui désoiniais tout son cœur devait appartenir. Quand Giroudeau se ncninia, la mère et le fils tremblèrent d'autant plus que l'ex-dragon avait une physionomie de vieux loup de mer peu rassurante.
Ses deux yeux gris éteints, sa moustache pie, ses restes de chevelure ébouriflés autour de son crâne cculeur beurre frais, offraient je ne sais quoi d'éraillé, de libidineux. Il portait une vieille redini-ole gris de fer ornée de la rosette d'officier de la Légion-d'Honneur, qui croisait difficilement sur un ventre de cuisinier en harmonie avec sa bouche fendue jusqu'aux oreilles, avec de fortes épaules. Scn torse reiosait sur de petites jcmbes grêles. Erfin il montrait un teint enluminé aux pon mettes qui révélait ^une vie joyeuse. Le bas de ses joues, fortement ridé^ débordait un col de velours noir
usé. Il avait, enli'autres enjolivements, d'énormes boucles d^oieilles.
— Quel noceur! se dil Joseph en employant une expression de l'argot populaire passée dans les ateliers.
— Madame, dit Toncle et le caissier de Finot, votre fils se trouve dans une situation si malheureuse, qu'il est impossible à ses amis de ne pas vous prier de paitager les charges assez lourdes qu'il leur impose. Il ne peut plus remplir sa place au journal. Mademoiselle Florentine de la Porte-Saint- Mari in le loge chez elle dans une pauvre mansarde. Il est mourant. Si son frère et vous vous ne pouvez payer le médecin et les remèJes, nous allons élre forces, dans Fin» térêl même de sri guciison, de le faire transporter aux Capucins; tandis que pour trois cents francs nous le garderions, iriui faut alsolument iinf^ garde; car il sort te g^mr
pendant que mademoiselle Florentine est nu théâlie, il prend alors dés choses irrilanles, contraires à sa maladie et a son traitement ; et comme nous Taimons, il nous rend vraiment malheureux. H a engai^ë sa pension pour trois ans, il est remplacé provisoirement au journal et n'a plus rien ; mais il vase tuer, Madame, si nous ne le mettons pas à la maison de santé du docteur Dubois. Cet hospice décent coûtera dix francs par jour: nous ferons. Florentine et moi , la moitié d'un mois, faites l'autre?... Allez! il n'en aura guère que pour deux mois î
— Monsieur, il esl difficile qu'une mère ne vous soit pas éternellement reconnaissante de ce que vous faites pour son fils ; mais ce fils est retranché de mon cœur; et, qu:mt à de l'argent, je n'en ai point. Pour ne pas être à la charge de mou fdsque voici, qui travaille nuit et jour, qui s^s tue et qui
mérite tout l'amour de sa mère, j'entre après demain dans un bureau de lotej'Ie comme sous-gérante. A mon âge!
— Et vous, jeune homme, dit le vieux dragon à Joseph, voyons? Ne ferez- vous pas pour votre frère ce que font une pauvre danseuse de la Porte Saint-Martin et un vieux militaire...
— Tenez, voulez-vous, dit Joseph impatienté, que je vous exprime en langage d'ar* tiste lobjet de votre visite. Eh ! bien, vous venez nous tirer une carotlc.
— Demain, donc, votre frère ira à ThôpitalduMidi.
— Il y sera très bien, reprit Joseph. Si jamais j'étais en pareil cas, j'irais, moi!
Giroudeau se retira, très désappointé, mais aussi très séîieusement humilié d'avoir à mettre aux Capucins un homme qui avait
porté les ordres de 1 Empereur pendant la bataille deMontercaii.
Trois mois après, vers la fin du mois de juillet, un matin, en allant à son bureau de loterie, Agathe, qui prenait par le Pont-Neuf pour éviter de donner le sou du Pont-d es- Arts, aperçut le long des boutiques du qua* de l'École où elle longeait le parapet, un homme portant la livrée de la misère du second ordre et qui lui causa unéblouissement ; elle lui trouva quelque ressemblance avec Philippe. Il existe en effet à Paris trois oi*dres de misère. D'abord, la misère de riiomme qui conserve les apparences et à qui Favenir appartient : misère des jeunes gens, des artistes, des gens du monde momentanément atteints. Les indices de cette misère ne sont visibles qu au microscope de Tobservateur le plus exercé. Ces gens constituent Tordre équestre de la misère, ils
vont encore en cabriolet. Dans le second ordre se trouvent les vieillards a qui lout est indificrent, qui mettant au mois de juin la croix de la légion d'Honneur sur une redingole d'alpaga. C'est la misère des vieux rentiers, des vieux employés qui vivent à Sainte- Périne et qui du vêtement extérieur ne se soucient plus guère. Enfin la misère en haillons, la misère du peuple, la plus poétique d'ialleurs, et que Callot, qu'Hogart, que Murillo, Charlet, Raffet, Gavarni, Meissonnier, que Fart adore et cultive, au carnaval surtout I
L'homme en qui la pauvre Agathe crut reconnaître son fils était à cheval sur les deux derniers ordres. Elle aperçut un col horriblement usé, un chapeau galeux , des bottes éculée^ et rapiécées, une redingote filandreuse à boulons sans moule, dont les capsules béantes ou recroque villéet
2i0 LES DKUX FP.ÈnES.
éîaîenlon parfaile harmonie avec des pochos usdes cl un collet crasseux. Des vestiges de duvet disaient assez que, si la redingote contenait queUjue chose, ce ne pouvait être que de la poussière. L'homme sortit des mains aussi noires que celles d'un ouvrier, d*un pantalon gris de fer, décousu. Enfin, sur la poitrine, un gilet de laine tricotée, bruni par Tusnge, qui débordait les manches, qui pa"^sait au-dessus du pantalon, se voyait partout et tenait sans doute lieu de linge.
Philippe portait un garde-vue en taffetas vert et en fil d*archal.Sa tête presque chauve, son teint, sa figure bave disaient assez q l'il sortait du terrible hôpital du Midi. Sa redingote bleue, blanchie aux lisières, était toujours décorée de la rosette. Les passants le regardaient avec uno curiosité mêlée de pit ié. La rosetie inquiétait le r gard et jetï.'t dos doutes hoiio:a>les pourlaLégion-d'Hon
neur,car en ce temps il n'y avait pas cinquantetrois mille personnes décorées en France.
Agathe sentit tressaillir son être intérieur. S'il lui était impossible d'aimer ce fils, elle pouvait encore beaucoup soulTrir par lui. Atteinte par le dernier rayon de la maternité expirante, elle pleura quand elle vit faire au brillant officier d'ordonnance de 1 Empereur le geste d^entrer dans un débit de tabac pour y acheter un cigare, et s'arrêter sur le seuil : il avait fouillé dans sa poche et n'y trouvait rien. Agathe traversa rapidement le quai, prit sa bourse, la mit dans la main de Philippe, et se sauva comme si elle venait de commettre un crime. Elle resta deux jours sans pouvoir rien prendre : elle avait toujours devant les yeux 1 horrible fi^jure de son fils mourant de faim dans Paris.
— Après avoir épuisé l'argent de ma
242 LES DCUX FRÈRES.
bourse, qui lui en donuera? peiisi\it-elle. Giroudeau ne nous trompait pas, il sort de rhôpital.
Elle ne voyait plus Fassassin de sa pauvre tante, le fléau de la famille, le voleur doraes • tique, le joueur, le buveur, le débauché de bas étage, elle voyait un convalescent mourant de faim, un fumeur sans tabac. Elle devint, à quarante-sept ans, comme une femme de soixante-dix ans. Ses yeux se ternirent alors dans les larmes et la prière. «
Mais ce ne fut pas le dernier coup que ce fils devait lui porter, et sa prévision la plus horrible fut réalisée. La conspiration d'officiers, dite du 19 août, fut découverte. On cria par les rues l'extrait du Moniteur. Agathe entendit du fond de sa cage, dans le bu •• reau de loterie de la rue Vivienne, le nom de Philippe Bi idau. Elle s'évanouit^ et le gé* tant, qui cojnprit sa peine et la nécessité de
faire des démarches, lui donna un congé de quinze jours.
— Ah! mon ami, c'est nous avec notre rigueur, qai l'avons poussé là, dit-elle à Joseph en se mettant au lit.
— Je vais aller voir Desroches, lui répondit Joseph.
Pendant que Tartiste confiait les intérêts de son frère à Desroches, qui passait pour le
plus madré, le plus astucieux des avoués de Paris, et qui d'ailleurs rendait des services à à plusieurs personnages, entre autres à Des Lupeaulx, alors secrétaire général jd'un ministère, GirouJeau se présentait chez h, veuve, qui, cette fois, eut confiance en lui.
— Madame, lui dil-il, trouvez douze mille francs, et votre fils sera mis en liberté, faute de preuves. 11 s'agit d'acheter le silence de deux témoins.
LtS DEUX FRÈRES.
^ — Je les aurai, dit la pauvre mère sans savoir où et comment.
Inspirée par le danger, elle écrivit à la vieille madame Hochjn de les demander à son frère, Jean-Jacques Rouget, pour sauver Philippe. Si Rouget refusait, elle pria madame Hoclion dek'S lui [)rêLer en s engageant à les lui rendre en deux ans. Courrier par courrier, elle reçut la lettre suivante.