UN MEIVAGE DE GARÇON EN PROVINCE
3i00ouhm»
Bientôt arrachée à ses chagrins par les distractions de la route, madame Bridau fut contrainte à songer au but de son voyage. Naturellement, elle relut la lettre de madame Hochon qui avait si foit ëmu Tavoué Desroches. Frappée alors des mots cowrw^me
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et vermine que la plume d une septuagénaire aussi pieuse que respectable avait employés pour désigner la femme en train de dévorer la fortune de Jean-Jacques Rouget, traité lui-même d'imbécile , elle se demanda comment elle pouvait, par sa présence à Issoudun, sauver une succession.
Joseph, ce pauvre artiste si désintéressé, saivait peu de chose du Code, et Texclamation de sa mère le préoccupa.
— Avant de nous envoyer sauver une succession, notre ami Desroches aurait bieji dû nous expliquer les moyens par lesquels on s'en empare, s'écria-t-il.
— ix\utant que ma tête, étourdie encore à l'idée de savoir Philippe en prison, sans tabac peut-être, sur le point de comparaître à la Cour des Pairs, me laisse de mémoire, repartit Agathe, il me semble que le jeune Desroches nous a dit de rassembler les éléments
d'un procès en captalion, pour le cas où mon frère aurait fait un testament en faveur de cette... cette... femme.
— Il est bon la, Desroches?... s'écria le peintre. Bah! si nous n'y comprenons rien, je le prierai d'y aller.
— Ne nous cassons pas la tête inutilement, dit Agathe. Quand nous serons à Issoudun, ma marraine madame Hochon nous guidera.
Cette conversation, tenue au moment où, après avoir changé de voiture à Orléans, madame Bridau et Joseph enti^aient en Sologne, indique assez Tincapacité du peintre et de sa mère à jouer le rôle auquel le terrible maître Desroches les destinait. Mais en revenant h Issoudun après trente ans d'absence, Agathe allait y trouver de tels changements dans les mœurs qu'il est nécessaire de tracer en peu de mots un tableau Cte cette ville. Sans cette peinture , on comprendrait difficilement l'héroïsme que déployait ma-
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(lame Hochou en secoui aiil sa (iUeulc , et l'étrange situation de Jean-Jacques Rouget. Quoique le docteur eût fait considérer Agathe comme une étrangère à son fils, il y avait, pour un frère, quelque chose d'un peu trop extraordinaire à rester trente ans sans donner signe de vie à sa sœur. Ce silence reposait évidemment sur des circonstances bizarres que des parents , autres que Joseph et Agathe, auraient depuis longtemps voulu connaître. Enfin il existait entre l'état de la ville et les intérêts des Bridau certains rapports qui se reconnaîtront dans le cours même du récit.
ïssoudun est , n'en déplaise à Paris, une des plus vieilles villes de France. En dépit des préjugés historiques qui font de TEmpereur Probus , le Noé des Gaules, César a parlé de Texcelleut vin de Champ-Fort (de campoforiî) , un des meilleurs clos d'Issoudun. Rigord s'exprime sur le compte de cette ville en termes
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qui ne laissent aucun doute sur sa grande population, et sur son immense commerce. Mais ces deux témoignages assigneraient un âge assez médiocre à cette ville en comparaison de sa haute antiquité. En effet, des fouilles récemment opérées par un savant archéologue dejcette ville, M. Armand Pérémet, ont fait découvrir sous la célèbre tour dlssoudun, une basilique du V® siècle, la seule probablement qui existe en France. Cette église garde, dans ses matériaux même, la signature d'une civilisation antérieure, car ses pierres proviennent d'un temple romain qu'elle a remplacé. Ainsi, d'après les recherches de cet antiquaire , Issoudun comme toutes les villes deFrance dont la terminaison ancienne ou moderne comporte le dun (du-numj, offrirait dans son nom le certificat d'une existence autochtone. Ce motDun,rapanage de toute éminence consacrée parle cufte druidique, annoncerait un établissement mi-
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litaire et religieux des Celtes. Les Romains auraient bâti sous le Dun des Gaulois un temple a ïsis. De la, selon Chaumeau,lenom de la ville: Is-sous-Dun! Is serait l'abréviation d'Isis. Richard-Cœur-de-Lion abien certainement bâti la fameuse tour où il a frappe monnaie , au dessusd'unebasiliqueduV^ siècle, le troisième monument de la troisième religion de cette vieille ville. Il s'est servi de cette église comme d'un point d'arrêt nécessaire à l'exhaussement de son rempart , et Ta conservée en la couvrant de ses fortifications féodales, comme d'un manteau .Issoudun était alors le siège de la puissance éphémère des Routiers et des Cottereaux, condottieri que Kenri II opposa à son lils Richard, loi^s de sa révolte comme comte de Poitou. L'histoire de TAquitaine, qui n'a pas été faite par les Bénédictins, ne se fera sans doute point, car il n'y a plus de Bénédictins. Aussi, ne saurait-on trop éclaircir ces ténèbres archéologiques
dans lliistoire de nos mœurs, toutes les fois que Toccasion s'en présente.
11 existeunautre témoignage de Fantiquo puissance dlssoudun dans la canalisation de la Tournemine, petite rivière exhaussée de plusieurs mètres sur une grande étendue de pays au dessus du niveau de la Théols, la rivière qui entoure la ville. Cet ouvrage est dû, sans aucun doute, au génie romain. Enfin le faubourg qui s'étend du Château vers le nord est traversé par une rue, nommée depuis plus de deux mille ans, la rue de Rome. Le faubourg lui-même s'appelle faubourg de Rome. Les habitants de ce faubourg dont la race, le sang, la physionomie ont d'ailleurs un cachet particulier, se disent descendants des Romains. Us sont presque tous vignerons et d'une remarquable roideur de mœurs due sans doute à leur origine, et peut-être à leur victoire sur les Cottereaux et les Rou-
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tiers, qu'ils ont exterminés au douzième siècle dans la plaine de Charost.
Après rinsurrection de 1830, la France fut trop agitée pour avoir donné son attention à rémeute des vignerons d'ïssoudun, qui fut terrible , dont les détails n'ont pas été d'ailleurs publiés, et pour cause. D'abord, les bourgeois d'ïssoudun ne permirent point aux troupes d'entrer en ville.Us voulurent répondre eux-mêmes de leur cité, selon les us et coutumes de la bourgeoisie au Moyen- Age.L'autorité fut obligée décéder à des gens appuyés par six ou sept mille vignerons qui avaient brûlé toutesles archives et les bureaux des Contributions Indirectes et qui traînaient de rue en rue, un employé de l'Octroi, disant à chaque réverbère : — C'estlà que faut le pendre ! Le pauvre homme fut arraché à ces furieux par la Garde nationale qui lui sauva la vie en le conduisant en prison sous prétexte de lui faire faire son procès. Le
général n'entra qu'en vertu d'une capitulation faite avec les vignerons , et il y eut du courage à pénétrer leurs masses ; car, au moment où il parut àTHôtel-de-Ville, un homme du faubourg de Rome lui passa son «^o/awf au cou, (le volant est'cette grosse serpe attachée à une perche qui sert à tailler les arbres ) et lui cria : — Pu d'coumis ou y arin défait l Ce vigneron aurait abattu la tête à celui que seize ans de guerre avaient respecté, sans la rapide intervention d'un des chefs de la révolte à qui l'on promit de demander aux Chambres la suppression des rats de cave /. . .
Au quatorzième siècle , Issoudun avait encore seize à dix-sept mille habitants, reste d\me population double au tem^ps de Rigord. Charles Vil y possédait un hô« tel qui subsiste, et connu jusqu'au dix-huitième siècle sous le nom de Maison du Roy. Cette ville, alors le centre du commerce des laines, en approvisionnait une partie de
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l'Europe cl l'iibriquait sur une grande échelle des draps, des chapeaux, et d'excellents gants de chevrcauiin. Sous Louis XIV, Issoudun , à qui Ton dut Baron et Bourdaloue, était toujours citée comme une ville d'élégance , de beau langage et de bonne société. Dans son histoire de Sancerre, le curé Poupart prétendait les habitants d'issoudun remarquables , entre tous les Berrichons , par leur finesse et par leur esprit naturel. Aujourd'hui , cette splendeur et cejt esprit ont disparu complètement. Issoudun, dont l'étendue atteste l'ancienne importance, se donne douze mille âmes de population en y comprenant les vignerons de quatre énormes faubourgs : ceux de Saint-Paterne, de Yilatte, de Rome et des Alouettes , qui sont des petites villes. La bourgeoisie, comme celle de Versailles, est au large dans ses rues. Issoudun conserve encore le marché des laines du Berry , commerce m.enacé
par les améliorations de la race ovine qui s'introduisent partout et que le Berry n'adopte point. Les vignobles d'Issoudun produisent un vin qui se boit dans deux départements, et qui, s'il se fabriquait comme la Bourgogne et la Gascogne fabriquent le leur , deviendrait un des meilleurs vins de France. Hélas! faire comine faisaient nos pères ^ ne rien innover, telle est la loi du pays. Les vignerons continuent donc à laisser la ràpependant la fermentation, ce qui rend détestable un vin qui pourrait être la source de nouvelles richesses, et un objet d'activité pour le pays. Grâce àrâpreté que la râpe lui communique et qui, dit-on, se modifie avec l'âge, ce vin traverse un siècle. Cette raison donnée par le Vignoble est assez importante en œnologie pour être publiée. Guillaume-le- Breton atl'ailleurs célébré dans sa Phillippide cette propriété par quelques vers.
La décadence d'Issoudun s'explique donc
par Tesprit d'immobilisme poussé jusqu'à rineptie et qu'un seul fait fera comprendre. Quand on s'occupa de la roule de Paris à Toulouse , il était naturel de la diriger de Vierzon sur Châteauroux, par Issoudun. La route eût été plus courte qu'en la dirigeant, comme elle l'est, par Vatan. Mais les notabilités du pays et le conseil municipal d'Issoudun , dont la délibération existe, dit-on, demandèrent la direction par Vatan, en objectant que, sila grande route tra- Tersaît leur ville , les vivres augmenteraient de prix , et que l'on serait exposé à payer les poulets trente sous. Ou ne trouve l'analogue d'un pareil acte que dans les contrées les plus sauvages de la Sardaigne , pays si peuplé , si riche autrefois, aujourd'huisidésert.Quand le roi Charles-Albert, dans une louable penséede civilisation, voulut joindre Sassari, seconde capitale de l'île, h Gagliari par une belle et magnifique route, la seule qui existe dans celte sa-
vane appelée laSardaigne,le tracé direct exigeait qu'elle passât par Bonorva,district habité par des gens insoumis, d'autant plus comparables à nos tribus Arabes qu'ils descendent des Maures. En se voyant sur le point d'être gagnés par la civilisation , les sauvages «de Bonorva, sans prendre la peine de délibérer ^ signifièrent leur opposition au tracé. Le gouvernement ne tint aucun compte de cette opposition. Le premier ingénieur qui vint planter le premier jalon reçut une balle dans la tête et mourut sur son jalon. On ne fit aucune recherche à ce sujet , et la route décrit une courbe qui Falonge de huit lieues.
AIssoudun,ravilissement croissant du prix des vinsqui se consomment sur place> en satisfaisant ainsi le désir de 1 a bourgeoisie de vivre k bonmarché,préparelaruinedesvignerons,de plus en plus accablés par les frais de culture et par l'impôt; de même que la ruine du commerce des laines et du pays est préparée par l'impossibilité d'améliorer la race ovine. Les
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gens (le la campagne ont une horreur pro* fonde pour toute espèce de changement , même pour celui qui leur paraît utile à leurs intérêts. Un Parisien trouve dans la campagne un ouvrier qui mangeait à dîner une énprme quantité de pain, de fromage et de légumes; il lui prouve que s'il substituait à cette nourriture une portion de viande, il se nourrirait mieux, à meilleur marché, qu'il travaillerait davantage, et n'userait pas si promptement son capital d'existence. Le Berrichon reconnaît la justesse du calcul.
— Mais les disettes I monsieur, répondit-il.
— Quoi, les disettes?.,,
— Eh! bien, oui, quoi qu'on dirait?
/ — Il serait la fable de tout le pays, fit observer le propriétaire sur les terres de qui la scène avait lieu. On le croirait riche comme un bourgeois. Il a enfin peur de l'opinion publique , il a peur d'être montré au doigt, de passer pour un homme faible ou malade.;.
Voilà comme nous sommes dans ce pays-ci !
Beaucoup de bourgeois disent celte dernière phrase avec un sentiment d'orgueil caché.
Si rignorance et la routine sont invincibles dans les campagnes où Ton abandonne les paysans à eux-mêmes, la ville d'Issoudun est arrivée à une complète stagnation spci aie. Obligée de combattre la dégénérescence des fortunes par une économie sordide, chaque famille vit chez soi. D'ailleurs, la société s'y trouve à jamais privée de l'antagonisme qui donne du ton aux mœurs. La ville ne connaît pluscelteopposilionde deux forces à laquelle on a dû la viedesÉtatsitaliens au Moyen-âge. Issoud un n'a plus de nobles . Les Co l ter eau x , les Routiers, la Jacquerie^ les guerres de religion et la Révolution y ont totalement supprimé la noblesse. La ville est très fière de ce triomphe. Issoudua a constamment refusé, toujours pour maintenir le bon marché des vivres, d'avoir une garnison. Elle a perdu ce
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moyen de communication avec le siècle, en perdant aussi les profits qui se lont avec la troupe. Avant 1756, Issoudun était une des plus agréables villes de garnison. Un drame judiciaire qui occupa toute la France, Taffaire du Lieutenant-Général au Bailliage contre le marquis de Chapt, dont le fils, officier de dragons, fut, à propos de galanterie, justement peut-être mais traîtreusement mis à mort, priva la ville de garnison à partir de cette époque. Le séjour de la W demi-brigade imposé durant la guerre ne fut pas de nature réconcilier les habitants avec la gent militaire. Bourges, dont la population décroît tous les dix ans, est atteinte de la même maladie sociale. La vitalité déserte ces grands corps. Certes, l'administration est coupable de ces malheurs. Le devoir d'un gouvernement est d'apercevoir ces taches sur le Corps Politique, et d*y remédier en envoyant des hommes énergiques dans ces localités malades pour y changer la face des choses. Hélas! loin
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de là, on s'applaudit de cette funeste et funèbre tranquillité. Puis comment envoyer de nouveaux administrateurs ou des magistrats, capables ? Qui de nos jours est soucieux d'aller s'enterrer en des arrondissements où le bien à faire est sans éclat? Si, par hasard, on y case des ambitieux étrangers au pays, ils sont bientôt gagnés par la force d'inertie, et se mettent au diapason de cette atroce vie de province.
Par suite de cette situation particulière, Tarrondissement d'Issoudun était, en 1822, administré par des hommes appartenant tous au Berry. L'autorité s'y trouvait donc annulée ou sans force, hormis les cas, naturellement très rares, où la Justice est forcée d'agir à cause de leur gravité patente. Issoudun aurait engourdi Napoléon. Le procureur du roi, monsieur Mouilleron, était le cousin detout le monde, «t son substitut appartenait à une famille de la ville. Le Président du Tribunal , avant d'arriver à cette dignité,
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se rendit célèbre par un de ces mots qui en province coifient pour toute sa vie un homme d'un bonnet d'âne. Après avoir terminé l'instruction d'un procès criminel qui devait entraîner la peine de mort, il dit à l'accusé : — Mon pauvre Pierre, Ion affaire est claire, tu auras le cou coupé. Que cela le serve de leçon. Le commissaire de police , commissaire depuis la Restauration , avait des parents dans tout l'arrondissement. Enfin , non seulement l'influence de la religion était nulle ; mais le curé ne jouissait d'aucune considération. Cette bourgeoisie, libérale, taquine et ignorante, racontait des histoires plus ou moins comiques sur les relations de ce pauvre homme avec sa servante. Les enfants n'en allaient pas moins au catéchisme, et nen faisaient pas moins leur première communion ; il n'y en avait pas moins un collège ; on disait bien la messe, on fêtait toujours les fêtes; on payait les contributions, seule chose quo Paris veuille de
la province; enfin le maire y prenait des arrêtés; mais ces actes de la»vie sociale s'accomplissaient par routine. Ainsi, la mollesse de l'administration concordait admirablement à la situation intellectuelle et morale du pays. Les événements de cette histoire peindront d'ailleursles effets de cet état de choses qui n'est pas si singulier qu'on pourrait le croire. Beaucoup de villes en France, et particulièrement dans le Midi, ressemblent àlssoudun. L'état dans lequel le triomphe de la bourgeoisie a mis ce chef-lieu d'arrondissement est celui qui attend toute la France et même Paris , si la Bourgeoisie continue à rester maîtresse de la politique extérieure et intérieure de notre pays.
Maintenant, un mot de la topographie.
ïssoudun s'étale du nord au sud sur un coteau qui s^arrondit vers la route de Châteauroux. Au bas de cette éminence , on a jadis pratiqué pour les besoins des fabri-
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ques, ou pour inonder les douves des remparts au temps^où florissait la ville, un canal appelé maintenant la Rivière Forcée, et dont les eaux sont prises à la Théols. La Rivière Forcée forme un bras artificiel qui se décharge dans la rivière naturelle, au-delà du faubourg de Rome, au point où s'y jette aussi la Tournemine, et quelques autres courants. Ces petits cours d'eau vive, et les deux rivières arrosent des prairies assez étendues que cerclent de toutes parts des collines jaunâtre ou blanches parsemées de points noirs. Tel est l'aspect des- vignobles d'Issoudun pendant sept mois de l'année. Les vignerons récèpent la vigne tous les ans et ne laissent qu^un moignon hideux et sans échalas au milieu d'un entonnoir. Aussi quand on arrive de Vierzon, de Vatan ou de Châteauroux, Tœil attristé par des plaines monotones est-il agréablement surpris à la vue des prairiesd'Issoudun, l'oasis de cette partie du
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Berry, qui fournit de légumes le pays à dix lieues à la ronde. Au dessous du faubourg de Rome , s'étend un vaste marais entièrement cultivé en potagers et divisé en deux régions qui portent le nom de bas et de haut Baltan.Une vaste et longue avenue ornée de deux contr'allées de peupliers , mène de la ville au travers des prairies à un ancien couvent nommé Frapesle, dont les jardins anglais, uniques dans l'arrondissement , ont reçu le nom ambitieux de Tivoli. Le dimanche, les couples amoureux se font par là leurs confidences.
Nécessairement les traces de l'ancienne grandeur dlssoudun se révèlent à un observateur attentif, et les plus marquantes sont les divisions de la ville. Le Château, qui formait autrefois à lui seul une ville avec ses murailles et ses douves , constitue un quartier distinct où Ton ne pénètre aujourd'hui que par les anciennes portes , d'où l'on ne
sort que par trois [)on(s jotcs sui' les bras des deux rivières et qui seul a la physionomie d'une vieille ville. Les remparts montrent encore de place en place leurs formidables assises sur lesquelles s'élèvent des maisons. Au d.essus du Château se dresse la Tour, qui en était la forteresse. Le maître de la ville étalée autour de ces deux points fortifiés, avait à prendre et la Tourelle Château. La possessiondu Château ne donnait pas encore celle de la Tour. Le faubourg de Saint-Paterne , qui décrit comme une palette au-delà delà Tour enmordantsur la prairie, est trop considérable pour ne pas avoir été dans les temps les plus reculés la ville elle-même. Depuis le Moyen- Age, ïssoudun, comme Paris , aura gravi sa colline, et se sera groupée au-delà de la Tour et du Château. Cette opinion tirait, en 1822, une sorte de certitude de Fexistence de la charmante église de Saint-Falerne récemment démolie par l'héritier de celui qui l'a-
cheta de la Nation. Cette église, un des plus jolis spécimen d'église romane que possédât la France , a péri sans que personne ait pris le dessin du portail dont la conservation était parfaite. La seule voix qui s'éleva pour sauver le monument ne trouva d'écho nulle part, ni dans la ville, ni dans le département. Quoique le Château dlssoudun ait le caractère d'une vieille ville avec ses rues étroites et ses vieux logis, la ville, proprement dite , qui fut prise et brûlée plusieurs fois à différentes époques, notamment durant la Fronde où elle brûla tout entière, a un aspect moderne. Des rues spacieuses, relativement à l'état des autres villes, et des maisons bien bâties forment avec l'aspect du Château un contraste assez frappant qui vaut à Issoudun, dans quelques géographies, le nom de Jolie.
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Dans une ville ainsi constituée , sans aucune activité même commerciale, sans goût pour les arts, sans occupations savantes, où chacun reste dans son intérieur, il devait arriver et il arriva , sous la Restauration» en 1816, quand la guerre eut cessé, que^
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parmi les jeunes gens de la ville , plusieurs n'eurent aucune carrière à suivre, et ne surent que faire en attendant leur mariage ou la succession de leurs parents. Ennuyés au logis, ces jeunes gens ne trouvèrent aucun élément de distraction en ville ; et comme , suivant un mot du pays, tl faut que la jeunesse jette sa gourme, ils firent leurs farces aux dépens de la ville même. 11 leur fut bien difficile d'opérer en plein jour, ils eussent été reconnus; et, la coupe de leurs crimes une fois comblée, ils auraient fini par être traduits, h la première peccadille un peu trop forte, en police correctionnelle; ils choisirent donc assez judicieusement la nuit pour faire leurs mauvais tours.
Ainsi dans ces vieux restes de tant de civilisations diverses disparues, brilla comme une dernière flamme, un vestige de l'esprit de drôlerie qui distinguait les anoiennes mœurs. Ces jeunes gens s'amusèrent
comme jadis s'amusaient Charles IX et ses courtisans, Henri V et ses compagnons , et comme on s'amusa jadis, dans beaucoup de villes de province.
Une fois confédérés par la nécessité de s'entr'aider, de se défendre, et d'inventer des tours plaisants, il se développa chez eux, par le choc des idées, cette somme de malignité que comporte la jeunesse et qui s'observe jusque dans les animaux. La confédération leur donna déplus les petits plaisirs que procure le mystère d'une conspiration permanente. Ils se nommèrent les Chevaliers de la Désœuvrance. Pendant le jour, ces jeunes singes étaient de petits saints , ils aifectaient tous d'être extrêmement tranquilles; et, d'ailleurs, ils dormaient assez tard après les nuits pendant lesquelles ils avaient accompli quelque méchante œuvre. Les Chevaliers de la Désœuvrance commencèrent par des farces vulgaires , comuK^ dv décrocher et
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de changer des enseignes, de sonner aux portes, de précipiter avec fracas un tonneau oublié par quelqu'un à sa porte dans la cave du voisin, alors réveillé par un bruit qui faisait croire h l'explosion d'une naine. A Issoudun comme dans beaucoup de villes» on descend à la cave par une trappe dont la bouche placée à l'entrée de la maison est recouverte d'une forte planche à charnières, avec un gros cadenas pour fermeture. Ces nouveaux Mauvais-Garçons n'étaient pas encore sortis, vers la fin de 1816, des plaisanteries que font dans toutes les provinces, les gamins et les jeunes gens. Mais en janvier 1817, l'Ordre de la Désœuvrance eut un Grand-Maître, et se distingua par des tours, qui, jusqu'en 1823, répandirent une sorte de terreur dans Issoudun, ou du moins en tinrent les artisans et la bourgeoisie en de continuelles alarmes. Ce chef fui un certain Maxence Gilef>
appelé plus simplement Max, que ses antécédents, non moins que sa force et sa jeunesse, destinaient à ce rôle.
Miixence Gilet passait dans ïssoudun pour être le fils naturel de ce Subdéiégué, monsieur Lousteau, dont la galanterie a laissé beaucoup de souvenirs, le frère de madame Hochon, et qui s'était attiré, comme vous Favez vu, la haine du vieux docteur Rouget, à propos de la naissance d'Agathe. Mais Famitié qui liait ces deux hommes avant leur brouille, fut tellement étroite que, selon une expression du pays et du temps, ils passaient volontiers par les mômes chemins. Aussi prétendait-on que Max pouvait tout aussi bien être le fils du docteur que celui du Subdélégué ; mais il n'appartenait ni à l'un ni à Fautre, car son père fut un charmant officier de dragons en garnison à Bourges. Néanmoins , par suite de leur inimitié, fort heureusement pour Fenfant, le docteur et
le subdélégué se disputèrent constamment cette paternité.
La mère de Max , femme d'un pauvre sabotier du faubourg de Rome, était, pour la perdition de son âme, d'une beauté surprenante, une beauté de Trastéverine , seul bien qu'elle transmit à son fds. Madame Gilet , grosse de Max en 1788 , avait pendant longtemps désiré celte bénédiction du ciel , qu'on eut la méchanceté d'attribuer à la galanterie des deux amis , sans doute pour les animer Tun contre Tautre. Gilet, vieil ivrogne à triple broc, favorisait les désordres de sa femme par une collusion et une complaisance qui ne sont pas sans exemple dans la classe inférieure. Pour procurer des protecteurs à son fds, la Gilet se garda bien d'éclairer les pères postiches. A Paris, elle eût été millionnaire ; à Issoudun, elle vécut tantôt à Taise, tantôt misérablement, et à la longue méprisée. Madame Hochon ,
sœur, de monsieur Lousteau, donna quelques dix écus par an pour que Max allât à rÉcole. Cette libéralité que madame Hochon était hors d'état de se permettre, par suite de l'avarice de son mari , fut naturellement attribuée à son frère, alors àSancerre. Quand le docteur Rouget, qui n'était pas heureux en garçon, eut remarqué la beauté de Max, il paya jusqu'en 1805 la pension au collège decelui qu'il appelait le jeune drôle. Comme le Subdélégué mourut en 1800 , et qu'en payant pendant cinq ans la pension de Max , le docteur paraissait obéir à un sentiment d'amour-propre, la questionde paternité resta toujours indécise. Maxence Gilet, texte de mille plaisanteries , fut d'ailleurs bientôt oublié. Voici comment.
En 1806 , un an après la mort du docteur Rouget, ce garçon, qui semblait avoir été créé pour une vie hasardeuse , doué d'ailleurs d'une force et d'une agilité remar-
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quables , se permettait une foule de méfaits plus ou moins dangereux à commettre. Il s'entendait déjà avec le petit-fils de monsieur Hochon pour faire enrager les épiciers de la ville, il récoltait les fruits avant les propriétaires , ne se gênant point pour escalader des murailles. Ce démon n'avait pas son pareil aux exercices violents , il jouait aux barres en perfection, il aurait attrapé les lièvres à la course. Doué d'un coup-d'œil digne de celui de Bas-de-Cuir, il aimait déjà la chasse avec passion. Au lieu d'étudier, il passait son temps à tirer à la cible. Il employait l'argent soustrait au vieux docteur à acheter delà poudre et des balles pour un mauvais pistolet que le père Gilet, le sabotier, lui avait donné. Or, pendant l'automne de 1806, Max, alors âgé de dix-sept ans, commit un meurtre involontaire en effrayant, à la tombée de la nuit, une jeune femme ^rosee qu'il surprit dans son jardinoù
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il allait voler des fruits. Menacé de la guillotine par son père le sabotier qui voulait se défaire de lui, Max se sauva d'une seule traite jusqu'à Bourges, y rejoignit un régiment en route pour TEspagne, et s'y engagea. L'affaire de la jeune femme morte n'eut aucune suite. Un garçon du caractère de Max devait se distinguer, et il se distingua si bien qu'en trois campagnes, il devint capitaine. Le peu d^instruction qu'il avait reçu le servit puissamment. En 1809, en Portugal, il fut laissé pour mort dans une batterie anglaise où sa compagnie avait pénétré sans avoir pu s'y maintenir. Max pris par les Anglais fut envoyé sur les pontons espagnols de Cabrera, les plus horribles de tous. On demanda bien pour lui la croix de la Légion-d'Honneur et le grade de chef de bataillon ; mais FEmpereur était alors en Autriche, il réservait ses faveurs aux actions d'éclat qui se laisaicnt sous ses yeux, il n'aimait pas ceux
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qui se laissaient prendre et fut d'ailleurs assez mécontent des affaires de Portugal. Max resta sur les pontons de 1810 à 1814. Pendant ces quatre années, il s'y démoralisa complètement, car les pontons étaient le Bagne, moins le crime et l'infamie. D'abord, pour conserver son libre arbitre et se défendre de la corruption qui ravageait ces ignobles prisons indigues d'un peuple civilisé, le jeune et beau capitaine tua en duel (on s'y battait en duel dans un espace de six pieds carrés), sept bretteurs ou tyrans dont il débarrassa son ponton, à lagrande joiedes victimes. Max régna sur son ponton, grâce h l'habileté prodigieuse qu'il acquit dans le maniement des armes, à sa force corporelle et à son adresse. Mais il commit à son tour des actes arbitraires, il eut des complaisants qui travaillèrent pour lui , qui se firent ses courtisans. Dans cette école de douleur , où les caractères aigris ne rêvaient que vengeance, où les su-
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phismes éclos clans ces cervelles entassées légitimaient les pensées mauvaises , Max se déprava tout à fait. Il écouta les opinions de ceux qui rêvaient la fortune h tout prix, sans reculer devant les résultats d'une action criminelle, pourvu qu'elle fût accomplie sans preuves. Enfln , h la paix , il sortit perverti quoiqu^innocent , capable d'être un grand politique dans une haute sphère , et un misérable dans la vie privée , selon les circonstances de sa destinée.
De retour à Issoudun, il apprit la déplorable fin de son père et de sa mère. Comme tous les gens qui se livrent à leurs passions et qui font, selon le proverbe, la vie courte et bonne, les Gilet étaient morfs dans la plus affreuse indigence, à l'hôpital. Presqu'aussitôt la nouvelle du débarquement de Napoléon à Cannes se répandit par toute la France. Max n'eut alors rien de mieux à faire que d'aller demander à Paris son grade de chef de batail-
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Ion et sa croix. Le Maréchal qui eut alors le portefeuille de la guerre se souvint de la belle conduite du capitaine Gilet en Portugal, il le plaça dans la Garde comme capitaine , ce qui lui donnait , dans la Ligne , le grade de chef de bataillon, mais il ne put lui obte- 'nir la croix.
— L'Empereur a dit que vous sauriez bien la gagner à la première affaire, lui dit le Maréchal.
En effet , l'Empereur nota le brave capitaine pour être décoré, le soir du combat de Fleurus où Gilet se flt remarquer. Après la bataille de Waterloo, Max se retira sur la Loire. Au licenciement, le Maréchal Feltre ne reconnut à Gilet ni son grade, ni sa croix. Le soldat de Napoléon revint àlssoudun dans un état d'exaspération assez facile à conce* voir, il ne voulait servir qu'avec la croix et le grade de chef de bataillon. Les Bureaux trouvèrent ces conditions exorbitantes chez
un jeune homme de vingt-cinq ans, sans nom, et qui pouvait devenir ainsi colonel à trente ans. Max envoya donc sa démission. Le commandant, car entre eux les Bonapartistes se reconnurent les grades acquis en 1815, perdit ainsi le maigre traitement, appelé la demi-solde , qui fut alloué aux officiers de l'armée de la Loire.
En voyant ce beau jeune homme , dont tout l'avoir consistait en vingt napoléons, on s'émut à Issoudun en sa faveur; et le maire lui donna une place à la Mairie de six cents francs d'appointements. Max, qui remplit cette place pendant six mois environ, la quitta de lui-même et fut remplacé par un capitaine nommé Carpentier, resté comme lui fidèle à Napoléon. Déjà Grand-Maître de l'Ordre de la Désœuvrance , Gilet avait pris un genre de vie qui lui fit perdre la considération des premières familles de la ville, sans qu'on le lui témoignât d'ailleurs ; car il était
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violent et redouté par tout le monde , même par les officiers de l'ancienne armée qui refusèrent comme lui de servir et revinrent planter leurs choux en Berry. Le peu d'affection des gens nés à Issoudun pour. les Bourbons, n'a rien de surprenant d'après le tableau qui précède. Aussi, relativement à son peu d'importance, y eut-il dans cette petite ville plus de Bonapartistes que partout ailleurs. Les Bonapartistes se firent, comme on sait, presque tous Libéraux. On comptait à Issoudun ou dans les environs une douzaine d'offîciersdans la'position de Maxence, et qui le prirent pour chef, tant il leur plut; à Texception cependant deceCarpeniier son successeur, et d'un certain monsieur Mignonnet , ex-capitaine d'artillerie dans la Garde. Carpentier, officier de cavalerie parvenu , se maria tout d'abord , et appartint h l'une des familles les plus considérables de la ville, les Borniche-Héreau.
Mignonnet, élevé à l'Ecole Polytechnique, avait servi dans nn corps qui s'attribue une espèce de supériorité sur les autres. 11 y eut, dans les armées impériales , deux nuances chez les militaires. Une grande partie eut pour le bourgeois , pour le péqum , un mépris égal à celui des nobles pour les vilains , du conquérant pour le conquis. Ceux-là n'observaient pas toujours les lois de Thonneur dans leurs relations avec le Civil, ou ne blâmaient pas trop ceux qui sabraient les bourgeois. Les autres, et surtout Tartillerie, par suite de son républicanisme peut-être, n'adoptèrent pas cette doctrine, qui ne tendait à rien moins qu'à faire deux Frances : une France militaire et une France civile. Si donc, le commandant Potel et le capitaine PiCnard , deux officiers du faubourg de Rome , dont les opinions sur les péquips ne varièrent pas, furent les amis quand même de Maxence Gilet, le com-
jr
294 LC» DEUX FRÈRES.
mandant Mignonne! et le capitaine Carpentier se rangèrent du côté de la Bourgeoisie, en trouvant la conduite de Max indigne d'un homme d'honneur. Le commandant Mignonnet , petit homme sec, plein de dignité, s'occupa des problêmes que présentait la machine à vapeur, et vécut modestement, en faisant sa société de monsieur et de madame Carpenlier. Ses mœurs douces et ses occupations scientifiques lui méritèrent la considération de toute la ville. Aussi disait-on, que messieurs Mignonnet et Carpentier étaient de tout autres gens que le commandant Potel et les capitaines Renard, Maxence et autres habitués du café Militaire qui conservaient les mœurs soldatesques et les errements de l'Empire.
Au moment où madame Bridau revenait à ïssoudun , Max était donc exclus du monde bourgeois. Ce garçon se rendait d' adieu rs lui-même justice en ne se présentant point
LES DEUX FKÈRES. 295
à la Société , dite Le Cercle , et ne se plaignant jamais de la triste réprobatioû dont il était Tobjet, quoiqu'il fût le jeune homme le plus élégant, le mieux mis de tout Issoudun , qu'il y fit une grande dépense et qu'il eût , par exception , un cheval , chose aussi étrange à Issoudun que celui de lord Byron à Venise. On va voir comment , pauvre et sans ressources, Maxence fut mis en état d'être le fashionable d'Issoudun; car les moyens honteux qui lui valurent le mépris des gens timorés ou religieux , tiennent aux intérêts qui amenaient Agathe et Joseph à Issoudun. A l'audace de son maintien, à l'expression de sa physionomie, Max paraissait se soucier fort peu de l'opinion publique, il comptait sans doute prendre un jour sa revanche, et régner sur ceux-là mômes qui le mépri-* saient. D'ailleurs, si la bourgeoisie mésestimait Max , l'admiration que son caractère excitait parmi le peuple formait un contre-*
296 LES DEUX rnÈi.Es.
poiJs à celle opinion. Son courage , sa prèstance, sa décision devaient plaire à la masse à qui sa dépravation fut d'ailleurs inconnue , et que les bourgeois ne soupçonnaient même point dans toute son étendue. Max jouait à Issoudun un rôle presque semblable à celui du forgeron dans la -Jolie Fille de Perth, il y était le champion du Bonapartisme et de l'Opposition. On comptait sur lui comme les bourgeois de Penh comptaient sur Smith dans les grandes occasions. Une affaire mit surtout, en relief le héros et la victime des Cent- Jours.
En 1810, un bataillon commandé par.
des officiers royalistes , jeunes gens sor- ♦ tis de la Maison Rouge , passa par Issoudun en allant à Bourges y tenir garnison. Ne sachant que faire dans une ville aussi constitutionnelle qu Issoudun , les officiers allèrent passer le temps au Café Militaire. Dans toutes les villes de province, il existe un
LES DEUX FUÉKES. 297
Café Militaire. Celui d'issoiidun, bâli clans un coin du rempart sur la Place d'Armes et tenu parla veuve d'un ancien officier, servait naturellement de club aux bonapartistes de la ville, aux officiers en demi-solde., ou à ceux qui partageaient les opinions de Max et à qui l'esprit de la ville permettait l'expression de leur culte pour Tempereur. Dès 1816, il se Ht a Issoudun, tous les ans, un repas pour fêter l'anniversaire du couronnement de Napoléon. Les trois premiers Royalistes qui vinrent , demandèrent les journaux , et entr'autres la Quotidienne , le Drapeau Blanc, Les opinions d'ïssoudun , celles du Café Militaire surtout, ne comportaient point de journaux royalistes. Le Café n'avait que le Commerce, nom que le Constitutionnel , supprimé par un Arrêt , fut forcé de prendre pondant quelques années. Tvfais, comme en paraissant pour la première fois sous ce titre, il commença son Fremier-Paris par ces mots :
298 LBS DKU:i FUÊllBS.
Le Commerce est essentiellement Constitutionnel y on continuait a l'appeler le Constilulionnel. Tous les abonnes saisirent le calembourg plein d'opposition et de malice par lequel on les priait de ne pas faire attention à l'enseigne, le vin devant être toujours le même. La grosse dame répondit aux Royalistes du haut de son comptoir qu'elle n'avait pas les journaux demandés.
— Quels journaux recevez- vous donc? fit un des officiers, un capitaine.
Le garçon, un petit jeune homme en veste de drap bleu , et orné d'un tablier de grosse toile, apporta le Commerce.
— Ah! c'est là votre journal, en avezvous un autre?
— Non , dit le garçon, c'est le seul.
Le capitaine déchire la feuille de l'Opposition, la jelte en morceaux, et crache dessus en disant : r- Des dominos !
En dix minutes, la nouvelle de l'insulte
faite à TOpposition constiUUiônnelIe et au libéralisme dans la personne du sacro-saint journal, qui attaquait les prêtres avec le courage et l'esprit que vous savez, courut par les rues , se répandit comme la lumière dans les maisons ; on se la conta de place en place. Le même mot fut h la fois dans toutes les bouches : — Avertissons Max!
— Où est-il?
— Belle demande ? place Saint-Jean.
Maxsut bientôt TafTaire. Les officiers n'avaient pas fini leur partie de dominos que Max , accompagné du commandant Potel et du capitaine Renard , suivi ùe trente jeunes gens curieux de voir la fin de cette aventure et qui presque tous restèrent groupés sur la Place d'Armes, entra dans le café. Le café fut bientôt plein.
— Garçon, mon journal? dit Max d'une voix douce.
On joua iintî petite comédie. La grosse femme, d'un aircraintif et conciliateur, dit: — Capitaine, je l'ai prêté.
— Allez le chercher, s'écria un des amis de Max.
— Ne pouvez-vous pas vous passer du journal , dit le garçon , nous ne l'avons plus.
Les jeunes officiers riaient et jetaient des regards en coulisse sur les bourgeois.
—On l'a déchiré î s'écria un jeune homme de la ville en regardant aux pieds du jeune capitaine.
— Qui donc s'est permis de déchirer le journal? demanda Max d'une voix tonnante, les yeux enflammés et se levant les bras croisés.
— Et nous avons craché dessus , répondent les trois jeunes officiers en se levant et regardant Max.
— Vous avez insulté toute la ville, dit Max devenu blême.
LES D£UX FRÈKJK8. 501
— Eh! bien, après?... demanda le plus jeune officier.
* Avec une adresse , une audace et une rapidité que ces jeunes gens ne pouvaient prévoir, Max appliqua deux soufflets au premier officier qui se trouvait en ligne , et lui dit : — Comprenez-vous le français?
On alla se battre dans Tallée de Frapesle , trois contre trois. Potel et Renard ne voulurent jamais permettre que Maxence Gilet fit raison à lui seul aux officiers . Max tua son homme. Le commandant Poiel blessa si grièvement le sien que le malheureux, un fils de famille, mourut le lendemain à l'hôpital oii il fut transporté. Quant au troisième, il en fut quitte pour un coup d'épée et blessa le capitaine Renard , son adversaire. Le bataillon partit pour Bourges dans la nuit. Cette àlTaire, qui eut du retentissement en Berry, posa défmilivement Maxence Gilet en héros.
502 XES DEUX FUÈUES.
Les Chevaliers de la Dcsœiivrancc, tous jeunes , le plus âgé n'avait pas vingt-cinq ans, admiraient Maxence. Quelques-uns d'entre eux, loin de partager la pruderie, la rigidité de leurs familles à l'égard de Max , enviaient sa position et le trouvaient bien heureux. Sous un tel chef, TOrdre fit des merveilles. A partir du mois de janvier 1817, ilne se passa pas de semaine que la ville ne fût mise en émoi par un nouveau tour. Max, par point d'honneur, exigea des Chevaliers certaines conditions. On promulgua des statuts. Ces diables devinrent alertes comme des élèves d'Amoros , hardis comme des milans, habiles à tous les exercices , forts et adroits comme des malfaiteurs. Ils se perfectionnèrent dans le métier de grimper sur les toits, d'escalader les maisons, de sauter, de marcher sans bruit , de gâcher du plâtre et de condamner une porte. Us eurent un arsenal de cordes, d'échelles, d'oulils, de dé-
guisements. Aussi les Chevaliers de la Desœuvrance arrivèrent-ils au beau idéal de la malice , non seulement dans Texécution mais encore dans la conception de leurs tours. Ils finirent par avoir ce génie du mal qui réjouissait lant Panurge, qui provoque le rire et qui rend la victime si ridicule qu'elle n'ose se plaindre. Ces fils de famille avaient d'ailleurs dans les maisons, des intelligences qui leur permettaient d'obtenir les renseignements utiles à la perpétration de leurs attentats.
Par un grand froid,, ces diables incarnés transportaient très bieii un poêle de la salle dans la cour, et le bourraient de bois de manière à ce que le feu durait encore au matin. On apprenait alors par la ville que monsieur un tel (un avare!) avait essayé de chauffer sa cour.
Ils se mettaient quelquefois ious en embuscade dans la Grand-Rue ou dans la rue, Passe, deux rlios qui sont comme les deux
504 LJîs jji:ux iiiÈiiEs.
artères de la ville, et où débouchent beaucoup de petites rues transversales. Tapis, chacun à ran<^le d'un mur, au coin d'une de ces petites rues, el la tête auvent, au milieu du premier sommeil de chaque ménage , ils criaient d'une voix eiTarée , de porte en porte , d'un bout de la ville a l'autre : — Eh ! bien, qu'est-ce?... Qu'est-ce? Ces demandes répétées éveillaient les bourgeois qui se montraient en chemise et en bonnet de coton, une lumière à la main, ens'interrogeant tous , en faisant les plus étranges colloques et les plus curieuses faces du jnonde.
Il y avait un pauvre relieur, très vieux, qui croyait aux démons. Comme presque
tous les artisans de province , il travaillait
dans une petite boutique basse. Les Chevaliers, dé2;uisés en diables , envahissaient sa boutique à la nuit , le mettaient dans son coffre aux rognures, et le laissaient criant à lui seul comme irois brûlés. Le pauvre
LES DEUX FKÎRES. 505
homme réveillait les voisins, auxquels il racontait les apparitions de Lucifer , et les voisins ne pouvaient guères le détromper. Ce relieur faillit devenir fou.
Les Chevaliers démolirent une fois la cheminée du cabinet du Receveur des Contributions, au milieu de l'hiver, et la lui rebâtirent en une nuit, parfaitement semblable, sans faire de bruit ^ sans avoir laissé la moindre trace de leur travail. Leur cheminée était intérieurement arrangée de manière à enfumer Tappartement. Le Receveur fut deux mois à souffrir avant de reconnaître pourquoi sa cheminée, qui allait si bien, de laquelle il était si content, lui jouait de pareils tours, et il fut obligé de la reconstruire.
Ils mirent un jour, trois bottes de paille soufrées et des papiers huilés dans la cheminée d'une vieille dévote, amie de madame Hochon, Le matin, en allumant son
506 LES DEUX FRlKEi^.
feu, la pauvre femme, une femme tranquille et' douce, crut avoir allumé un volcan. Les pompiers arrivèrent , la ville entière accourut, et comme parmi les pompiers il se trouvait quelques Chevaliers de la Désœuvrance , ils inondèrent la maison de la vieille femme à laquelle ils firent peur de l'eau après lui avoir donné la terreur du feu. Elle fut malade de frayeur.
Quand ils voulaient faire passer à quelqu'un la nuit tout entière en armes et dans de mortelles inquiétudes, ils lui écrivaient une lettre anonyme pour le prévenir qu'il devait être volé ; puis, ils allaient un k un le long de ses murs ou de ses croisées, en s'appelant par des coups de sifflet.
Un de leurs plus jolis tours , dont s'amusa longtemps la ville et qui s'y raconte encore, fut d'adresser à tous les héritiers d'une vieille dame fort avare et qui devait laisser une bellesuccession,unpetitmotquiIesprévenait
de sa mort en les invitant à être exacts pour rheure où les scellés seraient mis. Quatrevingts personnes environ arrivèrent de Vatan , de Saiat - Florent , de Vierzon ' et des environs , tous en grand deuil , mais assez joyeux , les uns avec leurs femmes, les veuves avec leurs fds ou leurs pères, qui dans une carriole, qui dans un cabriolet d'osier, qui dans une méchante ' charrette. Imaginez les scènes entre la servante de la vieille dame et les premiers arrivés? puis les consultations chez les notaires!... Ce fut comme une émeute dans Issoudun .
Enfin, un jour le Sous-Préfet s'avisa de trouver cet ordre de choses d'autant plus intçlérable qu'il était impossible de savoir qui se permettait ces plaisanteries. Les soupçons pesaient bien sur les jeunes gens; maiscomme la Garde Nationale était alors purement nominale à Issoudun , qu'il n'y avait point
LKS DEUX FRKRF.S.
de garnison, qne le lieutenant de genJarmerie n'avait pas plus de luiit gendarmes avec lui, qu'il ne se faisait pas de [»atroinlles , il était impossible d'avoir des preuves. Le Sous-Préfet fut mis à l'Ordre de Nuji, et pris aussitôt pour bêie noire. *
Ce fonctionnaire avait l'habitude de déjeûner de deux œufs frais. Il nourrissait des poules dans sa cour, et joignait à la, manie de manger des œufs frais celle de vouloir les faire cuire lui-même. Ni sa femme, ni sa servante, ni personne, selon lui , ne savait cuire un œuf comme il faut, il regardait à sa montre, et se vantait de l'emporter en ce point sur tout le monde. Il cuisait ses œufs depuis deux ans avec un succès qui lui méritait mille plaisanteries. On enleva pendant un mois, toutes les nuits, les œufs de ses poules, auxquels on en substitua de durs. Le Sous-Préfet y perdit son latin et sa réputation de SouS'Préfet à Cœuf, il finit par
déjeuner autrement. Mais il ne soupçonna point les Chevaliers de la Désœuvrance,dont le tour était trop bien fait. Max inventa de lui graisser les tuyaux de ses poêles, toutes les nuits, d'une huile saturée d'odeurs si fétides, qu'il était impossible de tenir chez lui. Co ne fut pas assez, un jour, sa femme, en voulant aller à la messe, trouva son châle intérieurement collé pai"* une substance si tenace, qu'elle fut obligée de s'en passer. Le Sous-Préfet demanda son changement. La couardise et la soumission de ce fonctionnaire établirent'défmitivementrautoritédrolatique et occulte des Chevaliers de la Désœuvrance.
(!l\]t% la (Boç^ndU,
Entre la rue des Minimes et la place Misère, il existait alors une portion de quartier encadrée par le bras de la Rivière-Force'e vers le bas, et en haut par le rempart , à partir de la Place d'Armes jusqu'au Marché à la Poterie. Cette espèce de carré informe était
•112 i.Ks r)i:rx frî-res.
rempli par (hs njaisoiis d'un aspect miséiable , pressées les unes contre les autres et divisées par des rues si éUoites, qu'il est impossible d'y passer deux a la fois. Cet endroit de la ville, espèce de Cour des Miracles, était occupé par des gens pauvres, ou exerçant des professions peu lucratives, logés dans ces taudis et dans des logis si pittoresquement appelés, en langage familier, des maisons borgnes. A toutes les époques , ce fut ijjins doute un quartier maudit, repaire des gens de mauvaise vie, car une de ces rues se nomme la rue du Boim-iau, Il est constant que le bourreau de la ville y eut sa maison à porte rouge pendant plus de cinq siècles. L'aide du bourreau de Chaieauroux y demeure encore, s'il faut en croire le bruit public, car la bourgeoisie ne le voit jamais. Les vignerons entretiennent seuls des relations avec cet être mystérieux qui a hérité de ses prédécesseurs le
LES DEUX FKÈRES. ol5
(loii de guérir les fractures et les plaies. Jadis les fdles publiques, quand la ville se donnait des airs de capitale, y tenaient leurs assises. Il y avait des revendeurs de choses qui semblent ne pas devoir trouver d'acheteurs, puis des fripiers dont l'étalage empeste, enfin cette population apocryphe qui se rencontre dans un lieu semblable en presque toutes les villes , et où dominent un ou deux juifs.
Au coin d'une de ces rues sombres , du côté le plus vivant de ce quartier , il exista de 1815 à 1825 , et peut-être plus tard , un Bouchon , tenu par une femme appelée la mère Cognelte. Ce Bouchon consistait en une maison assez bien bâtie en chaînes de pierre blanche dont les intervalles claieiit remplis de moellons et de mortier, élevée d'un étage et d'un grenier. Au dessus de la porte, brillait cette énorme branche d^
pin, semblable à du bronze de Florence. Comme si ce symbole ne parlait pas assez, rœil était saisi par le bleu d'une affiche collée au chambranle et où se voyait au dessous de ces mots : bonne bièue de mars, un soldat offrant à une femme très décolletée un jet de mousse qui se rend du cruchon au verre qu'elle tend, en décrivant une arche de pont, le tout d'une couleur à faire évanouir Delacroix. Le rez-de-chaussée se composait d'une humense salle, qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger , aux. solives de laquelle pendaient accrochées à des clous les provisions nécessaires à l'exploitation de ce commerce. Derrière cette salle, un escalier de meunier menait à l'étage supérieur ; mais au pied de cet escalier , s'ouvrait une porte donnant dans une petite pièce longue, éclairée sur une de ces cours de province qui ressemblent à un tuyau de cheminée, tant elles sont étroites, noires et hautes.
lES BEÏTX FRÈRES. 315
Cachée par un appentis et dérobée a tous les regards par des murailles, cette petite salle, servait aux Mauvais-Garçons d Issoudun à tenir leur cour plénière.
Ostensiblement , le père Cognet hébergeait les gensde la campagne aux jours de marché 5 mais secrètement il était l'hôtelier des Chevaliers de laDésœuvrance. Ce père Cognet, jadis palefrenier dans quelque maison riche , avait fini par épouser la Cognette, une ancienne cuisinière de bonne maison. Le faubourg de Rome continue , comme en Italie et enPologne> à féminiser, à la manière latine, le nom du mari pom- la femme. En réunissant leurs économies, le père Cogneiet sa femme avaient acheté cette maison pour s'y établir cabaretiers. La Cognette, femme d'environ quarante ans, de haute taille, grassouillette, ayant le nez à la 'Roxelane, la peau bistrée, les cheveux d'un noir de jais^, les yeux bruns, ronds et vifs , un air intelligent
ôlC ' LES DELX FUÎRHS.
et rieu!', fut choisie par Maxencc Gilet, pour être la Le^onarde de l'Ordre, à cause de son caractère et de ses talents en cuisine. Le père Cognet pouvait avoir cinquante-six ans , il était trapu , soumis à sa femme, et selon la plaisanterie incessamment répétée par* elle, il ne pouvait voir les choses que d'un bon œil , car il était borgne. En sept ans , de 1816 à 1823, ni le mari ni la femme ne commirent la plus légère indiscrétion sur ce qui se faisait nuitamment chez eux ou sur ce qui s'y complotait, et ils eurent toujours la plus vive affection pour tous les Chevaliers. Quant à leur dévouement, il était absolu ; mais peutêtre le trouvera-t-on moins beau, si Ton vient a songer que leur intérêt cautionnait leur silence et leur affection.
' A quelque heure de nuit que les Chevaliers tombassent chez la Cognette , en frappant d'une certaine manière , le père Cognet averti par ce signal se levait , allumait le feu
LES DEUX frères: -olY
Cl des chandelles, ouvrait la porte, allait chercher à la cave des vins achetés exprès pour rOrdre, et la Cognette leur cuisinait un exquis souper, soit avant, soit après les expéditions résolues ou la veille , ou pendant la journée.
Durant la nuit que madame Bridau voyageait d'Orléans à Issoudun, les Chevaliers de la Désœuvrance préparèrent un de leurs meilleurs tours. Un vieil Espagnol , ancien prisonnier de guerre et qui lors de la paix était resté dans le pays où il faisait un petit commerce de grains, vint do bonne heure au marché, et laissa sa charrette vide au bas de la Tour d'Issoudun. Maxence, arrivé le premier au rendez-vous indiqué pour cette nuit au pieJ de la Tour, fut interpellé par cette question faite à voix basse.
— Que ferons-nous cette nuit?
' — La charrette au père Fario est là , répondit-il. J'ai failli me casser le nez dessus, mon-
518 tES BEUX FntRES.
tons-la d'abord sur la biiUc de la Tour, nous verrons après.
Quand Richard construisit la tour d'Issoudun, il la planta, comme il a été dit, sur les ruines de la basilique assise a la place du temple romain et du Dun Celtique. Ces ruines, qui représentaient chacune une longue période de siècles, formèrent une montagne grosse des monuments de trois âges. La tour de Richard Cœur-de-Lion se trouve donc au sommet d'un cône dont la pente est de toutes parts également roideet où l'on ne parvient que par escalade. Pour bien peindre en peu de mots l'attitude de cette Tour, on peut 4a comparer à l'obélisque de Luxor sur son piédestal. Le piédestal de ia Tour d'ïssoudun , qui recelait alors tant de trésors archéologiques inconnus, a du côté de la ville quatre-vingts pieds de hauteur.
En une heure , la charrette fut démontée, hissée pièce h pièce sur la butte nu pied de
la tour par un travail semblable à celui des soldats qui portèrent l'artillerie au passage du Mont Saint-Bernard. On remit la charrette en état et Ton flt disparaître toutes les tracej du travail avec un tel soin qu'elle semblait avoir été transportée- là par le diable ou par la baguette d'une fée. Après ce haut fait, les Chevaliers, ayant faim et soif, revinrent tous chez la Cognette , et se virent bientôt attablés dans la petite salle basse, où ils riaient par avance de la figure que ferait le Fario quand, vers les dix heures, il chercherait sa charrette.
Naturellement les Chevaliers ne faisaient pas leurs farces toutes les nuits. Le génie des Sganarelle , des Mascarille et des Scapin réunis, n'eût pas suffi à trouver trois cent soixante mauvais tours par année. D'abord les circonstances ne s'y prêtaient pas toujours : il faisait un trop beau clair de lune, le dernier tour avait trop irrité les gens sages;
520 LES DEUX FRÊllES.
puis tel ou tel rerusail son concours quand il s'agissait d'un parent. Mais , si les drôles ne se voyaient pas toutes les nuils chez la Coj^riette,ils se rencontraient pendantia journée, et se livraient ensemble aux plaisirs permis de la chasse et des vendanges en automne, et du patin en hiver. Dans cette réunion de vingt jeunes gens de la ville qui protestaient ainsi contre sa somnolence sociale, il s'en trouva: quelques-uns plus étroitement liés que les autresavec Max ou qui firent de lui leuridole. Un pareil caractère fanatise souvent la jeunesse. Or, les deux pelits-fds de madame Hochon, François Hochon et BariichBorniche étaient les Séides de Max. Ces deux garçons regardaient Max presquecommeleurcousin, en admettant l'opinion du pays sur sa parenté de la main gauche avec les Lousteau. Max prêtait d'ailleurs généreusement à ces deux jeunes gens l'argent que leur grand-père Hochon refusait à leurs plaisirs; il les emmenait à la
cluissô, il les formait, il exerçait eniin sur eux une influence bien supérieure à celle delà famille. Oi^phelins tous deux , ces deux jeunes gens restaient, quoique majeurs, sous la tutelle de monsieur Hochon leur grand-père , à cause de circonstances qui seront expliquées au moment où le fameux monsieur Hochon paraîtra dans cette scène.
En ce moment, François et Baruch( nommons-les parleurs prénoms pour la clarté de cette histoire) étaient Tun à droite, l'autre à gauchedeMax, au milieu delà tableassezmal éclairée par la lueur fuligineuse de quatre chandelles des huit à la livre. On avait bu douze a quinze bouteilles de vins différents, car la réunion ne comptait pas plus de onze Chevaliers. Baruch, dont le prénom indique assez un restant de calvinisme à Issoudun, dit à Max , au moment où le vin avait délié toutes les langues : — Tu vas te trouver menacé dans ton centre...
322 LE» DEUX FKÈRES.
— Qu'eiilends-tu par ces paroles? demanda Max.
— Mais , ma grand' mère a reçu de madame Bridau, sa filleule , une lettre par laquelle elle lui annonce l'arrive'e de son fils et d'elle. Ma grand-mère a fait arranger hier deux chambres pour les recevoir.
— Et qu'est-ce que cela me fait? dit Max en prenant son verre, le vidant d'un trait et remettant sur la table par un geste comique.
Max avait alors trente-quatre ans. Une des chandelles placée près de lui projetait sa lueur sur sa figure martiale , illuminait bien son front et faisait admirablement ressortir son teint blanc, ses yeux de feu, ses cheveux noirs un peu crépus, et d'un brillant de jais. Cette chevelure se retroussait vigoureusement d'ellemême au dessus du front et aux tempes en dessinant ainsi nettement cinq langues noires que nos ancêtres appelaient les cinq
pointes. Maigre ces brusques oppositions de blanc et cl,e noir , Max avait une physionomie très douce qui tirait son charme d'une coupe semblable à celle que Raphaël donne à ses figures de vierge, d'une bouche bien modelée et sur les lèvres de laquelle errait un sourire gracieux, espèce de contenance que Max avait fini par prendre. Le riche coloris qui nuance les figures berrichonnes ajoutait encore à son air de bonne humeur. Quand il riait vraiment, il montrait trente-deux dents dignes de parer la bouche d'une petite maîtresse.D'unetailledecinqpieds quatre pouces, Max était admirablement bien proportionné, ni gras, ni maigre. Si ses mains soignées étaient blanches et assez belles, ses pieds rappelaient le faubourg de Rome et le fantassin de TEmpire. 11 eût certes fait un magnifique Général de Division, il avait des épaules à porter une fortune de Maréchal de France, et une poitrine assez large pour tous les Or-
324 LBS DEUX FRÈRES.
(1res de l'Europe. L'intelligence animait ses tnouvemenls. Enfin, né gracieux , comme presque tous les enfants de l'amour, la Noblesse de son vrai père éclatait en lui.
— Tu ne sais donc pas, Max, lui cria du bout de la table le lils d'un ancien chirurgien-major appelé Goddet , le meilleur médecin de la ville , que la filleule de madame Hochon est la sœur de Rouget. Si elle vient avec son fils le peintre , c'est sans doute pour r'avoir la succession du bonhomme, et adieu ta vendange....
Max fronça les sourcils. Puis , par un regard qui courut de visage en^ visage autour de la table , il examina l'effet produit" par cette apostrophe sur les esprits, et il répondit encore : — Qu'est-ce que ça me fait?
— Mais, reprit François, il me semble que si le vieux Rouget révoquait son testament, dans le cas où il en aurait fait un au profit de laRahouilleuse...
Ici Max coupa la parole à son Seide par ces mots : — Quand, en venant ici, je vous ai entendu nommer un des cinq Iloclion , suivant le calen^bourg qu'on faisait sur vos noms depuis trente ans, j ai fermé le bec à celui qui t'appelait ainsi, mon cher François, et d'une si verte manière, que, depuis, personne à Issoudun n'a répété cette niaiserie, devant moi du moins ! Et vgila comment tu t'acquittes avec moi : tu te sers d'un surnom méprisant pour désigner une femme à laquelle on me sait attaché.
Jamais Max n'en avait tant dit sur ses relations avec la personne à qui Français venait de donner le surnom sous lequel elle était connue à Issoudun. L'ancien prisomiier des pontons avait assez d'expérience , le commandant des Grenadiers de la Garde savait assez ce qu'est l'honneur, pour deviner d'où venait la mésestime de la ville. Aussi n'a-
326 LE? DELX FRÈRES.
vait-il jamais laissé qui que ce soit lui dire un mot au sujet de mademoiselle Flore Brazier, cette servante maîtresse de Jean- Jacques Rouget, si .énergiquement appelée vermine par la respectable madame IIochon. D'ailleurs on le connaissait trop chatouilleux pour lui parler h ce sujet sans qu'il commençât, et il n'avait jamais commencé. Enfin , il était trop dangereux d'encourir la colère de Max ou de le fâcher pour que ses meilleurs amis plaisantassent de la Rabouilleuse. Quand on s'entretint de la liaison de Max avec cette fille devant le commandant Potel et le capitaine Renard, les deux officiers avec lesquels il vivait sur un pied d'égalité, le commandant avait répondu : — S'il est le frère naturel de Jean-Jacques Rouget , pourquoi ne voulez-vous pas qu'il y demeure? — D'ailleurs, après tout, reprit le capitaine Renard, cette fille est un morceau de roi, et quand il Faimerait, où est le
LES DEUX FRKRES. 3*27
mal?... Est-ce que le lils Goddet n'aime pas madame Fichetpour avoir la fille en récompense de cette corvée ?
Après cette semonce méritée , François ne retrouva plus le fil de ses idées ; mais il le retrouva bien moins encore, quand Max lui dit avec douceur : — Continue
— Ma foi , non , s^écria François.
— Tu te fâches à tort, Max, cria le fils Goddet. N'est-il pas convenu que chez la Cognette, on peut tout se dire. Ne serions-nous pas tous les ennemis mortels de celui d'entre nous qui se souviendrait hors d'ici de ce qui s'y dit, de ce qui s'y pense ou de ce qui s'y fait? Toute la ville désigne Flore Brazier sous le sarnom de la Rabouilleuse, si ce surnom a , par mégarde, échappé à François, est-ce un crime contre la Désœuv rance ?
— Non, dit Max, mais contre notre amitié particulière. La réflexion m'est venue, j'ai pensé que nous étions en désœuvrance, et JQ lui ai dit; Continue..-,
02» \ LIS DELX I RKRFS.
Un proloiul silence s'établit. La pause lut si gouaille pour tout Je monde, que Max s'cci'ia : — Je vais continuer pour lui (Sensation), pour vous tous!... (étonnement) et vous dire ce que vous pensez ! (profonde sensation) Vous pensez que Flore , la Rabouilleuse , la Brazier , la gouvernante au père Rouget , car on l'appelle le père Rouget, ce vieux garçon qui n'aura jamais d'enfants! vous pensez, dis-je, que cette femme fournit, depuis mon retour à Issoudun , à tous mes besoins. Si je puis jeter par les fenêtres trois cents francs par mois, vous régaler souvent comme je le fais ce soir, et vous prêter de Targent à tous , je prends les écus dans la bourse de mademoiselle Brazier? Eh ! bien , oui!... (profonde sensation.) Sacrebleu , ouil Mille fois, oui!... Oui, mademoiselle Brazier a couché en joue la succession de ce vieillard. . .
— Elle Fa bien gagnée de père en fils , dit le fils Goddet dans son coin.
— Vous croyez, continua Max après avoir souri du mot du (ils Goddet, que j'ai conçu le plan d'épouser Flore après la mort du père Rouget, et qu'alors cette sœur et son fils, de qui j'entends parler pour la première fois, vont mettre mon avenir en péril?
— C'est cela! s'écria François.
— A^oilà ce que pensent tous ceux qui sont autour de la table , dit Baruch.
— Ehl bien, soyez calmes, mes amis, répondit Max. Un homme averti en vaut deux ! Maintenant , je m'adresse aux Chev;iliersde la Désœuvrance. Si, pour renvoyer ces Parisiens, j'ai besoin de l'Ordre, me prêtera-ton la main?... Oh! dans les limites que nous nous sommes imposées pour faire nos farces, ajouta-t-il vivement en apercevant un mouvement général. Croyez -vous que je veuille les tuer, les emf3oisonner?..... Dieu merci, je ne suis pas imbécile. Et, après tout, les Bridau r<Hissiraient, Flore n'aurait que
530 LliS DttX IRÈUES.
ce qu'elle a, je m'en contenterais, entendezvous? Je Taime assez pour la préférer à mademoiselle Fichet, si mademoiselle Fichet voulait de moi ! . . .
Mademoiselle Fichet était la plus riche héritière d'Issoudun et la main de la fdle entrait pour beaucoup dans la passion du fils Goddet, pour la mère. La franchise a tant de prix/ que les onze chevaliers se levèrent comme un seul homme.
— Tu es un brave garçon , Max !
— Voilà parler Max, nous serons les Chevaliers de la Délivrance.
— Bran pour les Bridau!
— Nous les briderons les Bridau !
— Après tout, on a vu des rois épouser des bergères!
— Quediableî le pèreLousteau a bien aimé madame Rouget, n'y a-t-il pas moins de mal à aimer unegou\ernante, libre et sans fers.
lES DEUX FKÊnESf. SSÎT
— Et si défunt Rouget est un peu le père
(le Max, ça se passe en famille!
— Les opinions sont libres! " '
— Vive Max !
— A bas les hypocrites !
— Buvons à la santé delà belle Flore?
Telles furent les onze réponses, acclama-
ïnatîons ou toasts que poussèrent les Chevaliers de la Désœuvrance et autorisés, disons-le, par leur morale excessivement relâchée. On voit quel intérêt avait Max en se faisant le Grand-Maître de TOrdre de la Désœuvrance. En inventant des farces, en obligeant les jeunes gens des principales familles , Max voulait s'en faire des appuis pour le jour de sa réhabilitation. Il se leva gracieusement, brandit son verre plein de vin de Bordeaux et Ton attendit son allocution.
— Pour le mal que je vous veux, je vous souhaite a tous une femme qui vaille la belle Flore! Quant à l'invasion des parents, je n'ai
532 L*.S DEUX lULlSEb.
pour le momcnl aucui;ie crainte, et pour l'avenir , nous verrons ! . . .
-r N'oublions pas la charrette au père Fario ! . . .
— Parbleu, elle est en sûreté, dit le fils Goddet.
— Oh ! je me charge de finir cette farce-là, s'écria Max. Soyez au marché de bonne heure, et venez m' avertir quand le bonhomme cherchera sa brouette. . .
On entendit sonner trois heures et demie du matin, les Chevaliers sortirent alors en silence pour rentrer chacun chez eux en filant le long des murailles sans faire le moindre bruit, chaussés qu'ils étaient de ch Ussons en lisières. Max regagna lentement la place Saint-Jean, située dans la partie haute de la ville , entre la porte Saint-Jean et la porte Villate , le quartier des riches bourgeois. '^
Maxence Gilet avait déguisé ses craintes ;
Liù6 i>Ki)x inÈuES. 555
mai^ cette nouvelle l'atteignait au cœur. De-*^ puis son séjour sur ou sous les pontons, il . était devenu d'une dissimulation égale en profondeur à sa corruption. D'abord , et avant tout, les quarante mille livres de reU'-^ tes en fonds de terre que possédait le père Rouget, constituaient la passion de Gilet pour Flore Brazier, croyez-le bien? A la ma-»» nière dont il se conduisait, il est facile d'apercevoir combien de sécurité la Rabouil-leuse avait su lui inspirer sur l'avenir fman-' cicr qu'elle devait à la tendresse du vieux' garçon. Néanmoins la nouvelle de l'arrivée des héritiers légitimes était de nature à ébranler la foi de Max dans le pouvoir de Flore. Les économies fuites depuis dix-sept' ans étaient encore placées au nom de Rouget; or, si le testament que Flore disait avoir été fait depuis longtemps en sa faveur, se révoquait, ces économies pouvaient du moins
o54 LES DSUX FRÈRKi.
être sauvées en les faisant mctlre au nom dé mademoiselle Brazier.
— Cette imbécile de fille ne m'a pas dit, en sept ans, un mot* des neveux et de la sœur! s'écria Max en tournant de la rue Marmouse dans la rue de FAvenier. Sept cent cinquante mille francs placés dans dix ou douze Études différentes, à Bourges, à Vierzon, à Châteauroux, ne peuvent ni se réaliser ni se placer sur l'État, en une semaine , et sans qu'on le sache dans un pays à disettes/ Avant tout, il faut se débarrasser de la parenté, mais une fois que nous en serons délivrés, nous nous dépêcherons de réaliser. Enfin, j'y songerai . . .
Max .était fatigué. A l'aide de son passepartout, il rentra chez le père Rouget, et se coucha sans faire de bruit en se disant : — Demain mes idées seront nettes.
frt llûbamllntoe.
Il n'est pas inutile de dire d'où venait à la sultane de la place Saint-Jean ce surnom de Rabouilleuse et comment elle s'était impatronisée dans la maison Rouget .
En avançant en âge, le vieux médecin, père de Jean Jacques et demadamcBridau, s'aper-
556 LlîS OLUX FKÈRKS.
çut delà nullité (Je son fils, il le tint alors assez durement, afin de le jeter dans une routine qui lui servît de sagesse ; mais il le préparait ainsi, sans le savoir, à subir le joug de la première tyrannie qui pourrait lui passer un licou.
Un jour en revenant de sa tournée, ce malicieux et vicieux vieillard aperçut une petite fdle ratissante au bord des prairies dans Favenuede Tivoli. Au bruit du cheval, l'enfant se dressa du fond d un des ruisseaux qui, vus du haut d'Issoudun, ressemblent k des rubans d'argent, au milieu d'une robe verte. Semblable à une naïade, la petite montra soudain au docteur une des plus belles tôles de vierge que jamais un peintre ait pu rêver. Le vieux Rouget, qui connaissait tout le pays, ne connaissait pas ce miracle de beauté. La fdle, qiiasi nue, portait une méchante jupe courle trouée et déchiquetée, en mauvaise étoile de laine alternaiivement
LES DEUX KHlRES. 557
-rayée de bistre et de blanc. Une feuille de gros papier attaché par un brin d'osier, lui servait de coiffure. Sa jolie poitrine hâlée, son cou h peine couvert par un fichu en loques, qui jadis fut un madras , montrait des places blanches au dessous du hàle. La jupe, passée entre les jambes et relevée à mi-corps, était attachée par une grosse épingle de manière a produire l'effet d'un caleçon de nageur. Aussi l'innocente et pauvre créature laissait-elle voir ce que laissent voir les nageurs. Dessous le papier plein de bâtons et d'O, qui justifiait bien le nom de papier-écolier, était tordue et rattachée par im peigne à peigner la queue des chevaux, la plus belle chevelure blonde qu'ait pu souhaiter une fdle d'Eve. Les pieds, les jambes que feau claire permettait d'aperiCevoir se recommandaient par une délicatesse digne de la statuaire au Mt)yen-Age. Ce charmant corps exposé siu soleil avait un
338 LES DEUX FRKRES.
ton roiigeâlre qui ne manquait pas de grâce. Le col et la poitrine méritaient d'être enveloppés de cachemire et de soie. Enfin , cette nymphe avait des yeux bleus garnis de cils dont le regard eût fait tomber à genoux un peintre et un poète. Le médecin, assez 'anatomiste pour reconnaître une taille délicieuse, comprit tout ce que les Arts perdraient, si ce délicieux modèle se détruisait aux trayail des champs.
— D'où es-tu, ma petite 'if Je ne t'ai jamais vue, dit le vieux médecin alors âgé de soi-< xante-dix ans.
Cette scène se passait au mois de septembre de l'année 1799.
— Je suis de Vatan, répondit lafdle.
En entendant la voix d'un bourgeois , un homme de mauvaise mine , placé à deux cents pas de là, dans le cours supérieur du ruisseau, leva la tête.
— Eh! bien, qu'as-tu donc, Flore? cria-t-il^
tu causes au lieu de rabouiller^ la marchandise s'en ira! «1
— Et que viens-tu faire de Vatan , ici ? demanda le médecin sans s'inquiéter de l'apostrophe de l'homme.
— Je rabouille pour mon oncle Brazier*;^ Rabouiller est un mot berrichon qui peint
admirablement ce qu'il veut exprimer il' action de troubler l'eau d'un ruisseau en la faisant bouillonner à l'aide d'une grosse branche d arbre dont les rameaux sont disposés en forme de raquette. Les écrevisses effrayées par cette opération, dont le sens leur échappe, remontent précipitamment le cours d'eau , et dans leur trouble se jettent au milieu des engins que le pêcheur a placés à une distance convenable. Flore Brazier tenait à la main son l'abomlloir avec la grâce naturelle à l'innocence. ji -
— Mais ton oncle a-t-il la permission de pêcher des écrevisses ?
940 rrs r)tx\ frkrks.
^' — Eh ! bien, ne sommes- nous \)lns sous la République une et indivisible? cria de Sa place l'oncle Brazier.
^ '^ Nous sommes sous le Directoire, dit le médecin, et je ne connais pas de loi qui permette à un homme de Vatan de venir pécher sur le territoire de la commune d'Issoudun , répondit le médecin. As-tu ta mère, ma petite ?
— Non, monsieur, et mon père est h Fhospice de Bourges, il est devenu fou à la suite d'un coup de soleil qu'il a reçu dans les champs, sur la tête...
— Que gagnes-tu ? ,
— Cinq sous par jour, pendant toute la saison du rabouillage , j'allons rabouiller jusquedans la Braisne. Durant la moisson, je glane. L'hiver, je file.
— Tu vas sur douze ans... ..
— Oui, monsieur
— Veux-lu venir avec moi, (u seras bien
LFS DEtX FRtRF.S.
nourrie, Kien habillée, et tu auras de jolis souliers.....
— Non, non, ma nièce doit rester avec moi, j'en suis chargé devant Dieu et devant léz-lîoumes, dit Toncle Brazier qui s'était rapproché de sa nièce et du médecin. Je suis son tuteur, voyez-vous !
Le médecin retint un sourire etgarda son air grave qui, certes, eût échappé à tout le monde à Taspect de l'oncle Brazier. Ce tuteur avait sur la tête un chapeau de paysan rongé pai' la pluie et par le soleil, découpé comme une feuillede chou sur laquelle auraient vécu plusieurs chenilles, et rapetassé en fil blanc. Sous le chapeau, se dessinait une figure noire et creusée, où la bouche, le nez et les yeux formaient quatre points noirs. Sa méchante veste ressemblait à un morceau de tapisserie, et son pantalon était en toile à torchons.
— Je suis le docteur Rouget, dit le méde- T. I. 22
342 LES DEUX FRIRES.
cin, el puisque lu es le tuleur de cette ciifaut, amène-la chez moi, place Saint-Jean , tu n'auras pas fait une mauvaise journée , ni elle non plus
Et sans attendre un mot del^éponse, sûr de voir arriver chez lui Toncle Brazier avec la jolie Rabouilleuse, le docteur Rouget piqua des deux vers Issoudun. En effet, au moment où le médecin se mettait à table, sa cuisinière lui annonça le citoyen et la citoyenne Brazier.
— Asseyez-vous, dit le médecin à l'oncle et à la nièce.
Flore et son tuteur, toujours pieds nus, regardaient la salle du docteur avec des yeux hébétés. Voici pourquoi.
La maison que Rouget avait héritée des Descoings occupe le milieu de la place Saint- Jean, espèce de carré long et très étroit, planté de quelques tilleuls malingres. Les maisons en cet endroit sont mieux
bâties que partout ailleurs, et celle des Descoings est une des plus belles. Cette maison, située en face de celle de monsieur Hochon, a trois croisées de façade au premier étage , et au rez-de-chaussée une porte cochère qui donne entrée dans une cour au delà de laquelle s'étend un jardin. Sous la voûte de la porte cochère se trouve la porte d'une vaste salle éclairée par deux croisées sur la rue. La cuisine est derrière la salle, mais séparée par un escalier qui conduit au premier étage et aux mansardes situées au dessus. En retour de la cuisine, s'étendent un bûcher, unhangardoù l'on faisait la lessive, une écurie pour deux chevaux et une remise, au dessus desquels il y a de petits greniers pour l'avoine, le foin, la paille, et où couchait alors le domestique du docteur.
Lasalle si fort admirée par la petite paysanne et parson oncle, avait pour décoration uae boiserie sculptée comme on sculptait sous
j44 lï:s v>f.l\ fp>f.uï:s.
Louis W cl peinte en gris, une belle elieniinée en marbre, au dessus de laquelle Flore se mirait dans une grande glace sans trumeau supérieur et dont la bordure sculptée était dorée. Sur cette boiserie, de distance en distance, se voyaient quelques tableaux, dépouilles des abbayes de Déols,d'Issoudun, de Sainl-Gildas, de la Prée, du Chézal- Benoît , de Saint-Sulpice , des couvents de Bourges et d'Issoudun, que la libéralité de nos rois et des fidèles avaient enrichis de dons précieux et des plus belles œuvres dues à la Renaissance. Aussi dans les tableaux conservés par les Descoings et passés aux Rouget, se trouvait-il une sainte famille de TAlbane, un saint Jérôme du Dominiquin , une tête de Christ de Jean Bellin, une vierge de Léonard de Vinci, un portement de croix du Titien , qui venait du marquis de Délabre, celui qui soutint un siège et eut la tête tranchée sous Louis XIII, un Lazare de Paul
tES DEUX FRÈRES. 545
Vérouèse, un mariage de la Vierge du Prêtre Génois, deux tableaux d'église de Rubens et une copie d'un tableau du Pérugin faite par le Pérugin ou par Raphaël ; enfin deux Corrège, et un André del Sarto. Les Descoings avaient trié ces richesses dans trois cents tableaux d'église, sans en connaître la valeur et en les choisissant uniquement d'après leur conservation. Plusieurs avaient non seulement des cadres magnifiques, mais encore quelques-uns étaient sous verre. Ce fut à cause de la beauté des cadres et de la valeur que les vitres semblaient annoncer que les Descoings les gardèrent. Les meubles de cette salle ne manquaient donc pas de ce luxe, tant prisé de nos jours, mais alors sans aucun prix à Issoudun. L'horloge placée sur la cheminée entre deux superbes chandeliers d'argent à six branches se recommandait par une magnificence abbatiale (jui annon(;ait Boule. Les lauleiiils ^n\ ])ois de
chêne sculpté, garnis tous en tapisserie duc à la dévotion de quelques femmes du haut rang, eussent été prisés haut aujourd'hui, car ils étaient tous surmontés de couronnes et d'armes. Entre les deux croisées, il existait une riche console venue d'un château et sur le marbre de laquelle s'élevait un immense pot de la Chine où le docteur mettait son tabac. Ni le médecin, ni son fds, ni la cuisinière, ni le domestique n'avaient soin de ces richesses. On crachait sur un foyer d'une exquise délicatesse dont les moulures dorées sont décorées de \ert-de-gris. Un joli lustre moitié cristal moitié en fleurs de porcelaine, était suspendu au plafond, mais criblé comme le plafond de points noirs, qui attestaient la liberté dont jouissaient les mouches. Les fenêtres étaient ornées de rideaux en brocatelle, arrachés au lit de quelque abbé commendataire. A gauche de la
porte, un bahut, crime valeur de quel(iues milliers de francs, servait de buffet.
— Voyons, Fanchette, dit le médecin à sa cuisinière , deux verres?..... Et donnez-nous du chenu.
Fanchetfe, grosse servante bérichonne qui passait avant la Cognette pour être la meilleure cuisinière d'Issoudun, accourut avec une prestesse qui décelait le despotisme du médecin et aitssi quelque curiosité chez elle.
— Que vaut un arpent de vigne, dans ton pays? dit le médecin en versant un verre au grand Brazier.
— Ciut écus eu argent. . .
— Eh ! bien , laisse-moi ta nièce comme servante, elle aura cent écus de gages, et en ta qualité de tuteur, tu toucheras les cent écus...
— Tous les ans ?... lit Brazier en ouvrant
des yeux qui devinrent grands comme des soucoupes.
— Je laisse la chose à ta conscience, répondit le docteur, elle est orpheline. Jusqu'à dix-huit ans, elle n'a rien à y voir...
— A va su douze ans, ça ferait donc six arpents de vignes, dit l'oncle. Mè aile et ben gentille, douce coume un igneau, ben faite, et ben agile, et ben obéissante... la pôvr' criature ail était la joie edz'yeux de mein pôvr' freire I . . .
— Et je paie une année d^avance, fit le médecin.
— Ah! ma foi, dit alors l'oncle, mettez deux ans, et je vous la lairrons, car ail sera mieux chez vous que chez nous, que ma fâme la bat, ail ne peut pas la souffri.... Il n'y a que moi qui la protègeon, cte sainte criature qu'est innocinte coume l'infant qui vient de nettre.
En entendant cette dernière phrase, le
médecin, frappé par ce mot d'innocente, fit un signe à l'oncle Brazier et sortit avec lui dans la cour et de là dans le jardin, laissant la Rabouilleuse devant la table servie entreFanchette et Jean-Jacques qui la questionnèrent, et à qui elle raconta naïvement sa rencontre avec le docteur.
— Allons, chère petite mignonne, adieu, fit Fonde Brazier en revenant embrasser Flore au front, tu peux bien dire que j'ai fait ton bonheur en te plaçant chez ce brave et digne père des indigents, faut lui obéir coume à moi... sois ben sage, ben gentille et fè tout ce qui voudra...
— Vous arrangerez la chambre au dessus de la mienne, dit le médecin à Fanchette. Celte petite Flore, qui certes est bien nommée, y coucliera dès ce soir. Demain, nous ferons venir pour elle le cordonnier et la couturière. Mettez-lui sur-le-champ un couvert, elle va nous tenir compagnie.
Le soir dans lout ïssoiulun, il ne fut question que de l'établissement d'une petite Rabouilleuse chez le docteur Rouget. Ce surnom resta dans un pays de moquerie à mademoiselle Brazier, avant , pendant et après sa fortune.
Le médecin voulait sans doute faire en petit pour Flore Brazier ce que Louis XV fit en grand pour mademoiselle de Romans; mais il s'y prenait trop tard. Louis XV était encore jeune alors, et le docteur se trouvait à la fleur de la vieillesse. De douze à quatorze ans, cette charmante créature connut un bonheur sans mélange. Bien mise et beaucoup mieux nippée que la plus riche fille d'Issoudun , elle portait une montre d'or et des bijoux que le docteur lui donna pour encourager ses études, car elle eut un maître chargé de lui apprendre à lire, à écrire et à compter. Mais la vie presque animale des paysans avait mis en Flore de telles repu-
gnances pour le vase amer de Ja science, que le docteur en resta là de cette éducation. Ses desseins à l'égard de cette enfant qu'il décrassait, instruisait et formait avec des soins d'autant plus touchants qu'on le croyait incapable de tendresse, furent diversement interprétés par la caqueteuse bourgeoisie de la ville, dont les 6Z/5^/to accréditaient, comme à propos de la naissance de Max et d'Agathe, de fatales erreurs.
Jl n'est pas facile au public des petites villes de démêler la vérité dans les mille conjectures, au milieu des commentaires contradictoires, et à travers toutes les suppositions auxquels un fait y donne lieu. La province, comme autrefois les politiques de %la petite Provence aux Tuileries, veut tout expliquer et finit par tout savoir. Mais chacun tient à la face qu'il affectionne dans l'événement , il y voit le vrai , le démontre et tient sa version pour la seule bonne. La vérité,
o52 LES DEUX FRÈRES.
malgré la vie à jour, et Fespionnage des petites villes, est donc souvent obscurcie, et veut pour être reconnue, ou le temps après lequel la vérité devient indifférente, ou l'impartialité que l'historien et l'homme supérieur prennent en se plaçant à un point de vue élevé.
— Que voulez-vous que ce vieux singe fasse à son âge d'une petite fdle de quinze ans, disait-on deux ans après l'arrivée de la Rabouilleuse.
— Vous avez raison, répondait-on, il y a longtemps qu'Us sont passés ses jours de fêtes, , .
• — Mon cher, le docteur est révolté de la stupidité de son fils,etil persiste danssa haine contre sa fdleAgathe; dans cet embarras, peutêtre n'a-l-il vécu si sagement depuis deux ans' que pour épouser cette petite, s'il peut avoir d'elle un beau garçon agile et découplé. Bien vivant comme Max, faisait observer une tête forte.
LES DFXX FUÎRES. 553
— Laissez-nous donc tranquilles , est-ce qu'après avoir mené la vie queLousteau et Rouget ont faite de 1770 à 1787, on peut avoir des enfants à soixante-douze ans. Tenez, ce vieux scélérat a lu l'Ancien Testament , ne fut-ce que comme médecin ,et il y a vu comment le roi David réchauffait sa vieillesse.... Voilà tout , bourgeois!
— On dit que Brazier, quand il est gris, se vante, à Vatan, de Tavoir volé ! s'écriait un de ces gens qui croient plus particulièrement au mal.
— Eh ! mon Dieu, voisin, que ne dit-on pas?
De 1800 à 1805, pendant cinq ans, le docteur eut les plaisirs de l'éducation de Flore, sans les ennuis que l'ambition et les prétentions de mademoiselle de Romans donnèrent, dit-on , àLouis-le-Bien-Aimé. La petite Rabouilleuse était si contente en comparant sa situation chez le docteur, à la vie qu'elle eût menée avec son oncle Brazier qu'elle se plia
55 i TUS r)KU\ FRÈRES.
sans (loule aux exigences de son maître, comme eût t'ait une esclave en Orient, N'en déplaise aux faiseurs d'idylles ou aux philanthropes, les gens de la campagne ont peu de notions sur certaines venus. Chez eux , les scrupules viennent d'une pensée intéressée, et non d'un sentiment-du bien ou du beau. Elevés en vue delà pauvreté, du travail constant, de la misère, cette perspective leur fait considérer tout ce qui peut les tirer de l'enfer de la faim et du labeur éternel , comme permis , surtout quand la loi ne s'y oppose point. S'il y a des exceptions , elles sont rares. La vertu , socialement parlant, est la compagne du bien-être, et commence à l'instruction. Aussi la Rabouilleuse était-elle un objet d'envie pour toutes les fdles à dix lieues à la ronde. Sa conduite était , aux yeux de la Religion , souverainement repréhensible ; mais Flore, née en 1787, fut élevée au milieu des satur-
LES DKUX FRÈRES. 555
nales de 1793 et de 1798, dont les reflets éclairèrent ces campagnes privées de prêtres, de culte, d'autels, de cérémonies religieuses, ^où le mariage était un accouplement légal, et où les maximes révolutionnaires laissèrent de profondes empreintes, à Issoudun surtout, pays où la Révolte est traditionnelle. En 1802 , le culte catholique était à peine rétabli. Ce fut pour l'Empereur une œuvre diiïicile que de trouver des prêtres. En 1806 , bien des paroisses en France étaient encore veuves , tant la réunion d'un Clergé décimé par l'échafaud fut lente, après une si violente dispersion. En 1802, rien ne pouvait blâmer Flore , si ce n'est sa conscience. La conscience ne devait-elle pas être plus faible que l'intérêt chez la pupille de l'oncle Brazier?
Si, comme tout le fit supposer, le cynique docteur fut forcé par son âge de respecter une enfant de quinze ans , la Rabouilleuse
336 l.ES DEUX FRÈRES.
n'en passa pas moins pour une fille très dé-^ lurée, un mot du pays. 'Quelques personnes voulurent voir pour elle un certificat d'innocence dans la cessation des soins et des attentions du docteur qui lui marqua pendant les deux dernières années de sa vie, plus que du ret'roidissement.
11 avait assez tué de monde pour savoir prévoir sa fin ; or, en le trouvant drapé sur son lit de mort dans le manteau de la philosophie encyclopédiste, son notaire le pressa de faire quelque chose en faveur de cette jeune fille , alors âgée de dix-sept ans.
— Eh ! bien, émancipons-la, dit-il.
Ce mot peint ce vieillard qui ne manquait jamais de tirer ses sarcasmes de la profession même de celui à qui il répondait. En couvrant d'esprit ses mauvaises actions, il se les faisait pardonner dans un pays où l'esprit a toujours raison, surtout quand il s'appuie sur l'intérêt personnel bien enten-
du. Le notaire vit dans ce mot le cri de la haine concentrée d'un homme chez qui la nature avait trompé les calculs de la débauche , une vengeance contre l'innocent objet d'un impuissant amour. Cette opinion l'ut en quelque sorte conîirmée par Tentètement du docteur qui ne laissa rien à la Rabouilleuse, et qui dit avec un sourire amer : — Elle est bien assez riche de sa beauté! quand le notaire insista de nouveau sur ce sujet.
Jean-Jacques Rouget ne pleura point son père que Flore pleurait. Le vieux médecin avait rendu son fils très malheureux, surtout depuis sa majorité, et Jean-Jacques fut majeur en 1791 ; tandis qu'il avait donné à la petite paysanne le bonheur matériel qui, pour les gens de la campagne, est l'idéal du bonheur. Quand, après l'enterrement du docteur, Fanchette dit à Flore : — Eh! bien qu'allez-vous devenir maintenant que mon- T. I. ^ 23
358 LES DEUX FUÉUES.
sieur n'est plus? Jean-Jacques eut des rayons dans les yeux, et pour la première fois sa figure immobile s'anima, parut s'éclairer aux rayons d'une pensée, et peignit un sentiment.
— Laissez-nous , dit-il à Fanchette qui desservait alors la table.
A dix-sept ans, Flore conservait encore cette finesse de taille et de traits, cette distinction de beauté qui séduisit le docteur et que les femmes du monde savent conserver, mais qui se fanent chez les paysannes aussi rapidement que la fleur des champs. Cependant, celte tendance à l'embonpoint qui gagne toutes les belles campagnardes quand elles ne mènent pas aux champs et au soleil leur vie de travail et de privations, se faisait déjà remarquer en elle. Son corsage était développé. Ses épaules grasses et blanches dessinaient des pi ans riches et harmonieusement rattachés à son cou qui se plissait déjà. Maisle contour de sa ligure restait pur, et le menton était encore fin.
LES DEUX rilÈRES. 359
— - Flore , dil Jeau-Jacques d'une voix émue, vous êtes bien habituée à cette maison?...
— Oui, monsieur Jean...
Au moment de faire sa déclaration, Thérilier se sentit la langue glacée par le souvenir du mort enterré si fraîchement , il se demanda jusqu'où la bienfaisance de son père était allée. Flore , qui regarda son nouveau maître sans pouvoir en soupçonner la simplicité, attendit pendant quelque temps que Jea«-Jacques reprît la parole ; mais elle le quitta ne sachant que penser du silence obstiné qu'il garda. Quelléque fût l'éducation que la Rabouilleuse tenait du docteur , il devait se passer plus d'un jour avant qu'elle connût le caractère de Jean-Jacques, dont voici l'histoire en peu de mots.
A la mort de son père, Jacques, âge de trente-sept ans, était aussi tiriiide et soumis à la discipline paternelle que peut l'être
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un onfaiit de douze ans. Cette timidité doit expliquer son enfance, sa jeunesse et sa vie à ceux qui ne voudraient pas admettre ce caractère, ou les faits de cette histoire, hélas! bien communs partout, même chez les princes, car Sophie Dawes fut prise par le dernier des Condé dans une situation pire que celle de la Rabouilleuse.
Il y a deux timidités : la timidité d'esprit, la timidité de nerfs, une timidité physique et une timidité morale. L'une est indépendante de l'autre. Le corps peut avoir peur et trembler, pendant que l'esprit reste calme et courageux, et ince versa. Ceci donne la clef de bien des bizarreries morales. Quand les deux timidités se réunissent chez un homme, il sera nul pendant toute sa vie. Cette timidité complète est celle des gens dont nous disons :— C'est un imbécile. Il se cache souvent dans cet imbécile de grandes qualités comprimées. Peut-être devons-nous à cette double infirmité quelques moines qui ont
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vécu dans Texlase. Cette malheureuse disposition physique et morale est produite aussi bien par la perfection des organes et par celle de Tâme que par des défauts encore inobservés.
La timidité de Jean-Jacques venait d'un certain engourdissement de ses facultés , qu'un grand instituteur, ou un chirurgien • comme Desplein eussent réveillées. Chez lui, comme chez les crétins , le sens de l'amour avait hérité de la force et de Fagilité qui manquait à l'intelligence- quoiqu'il lui restât «ncore assez de sens pour se conduire dans la vie. La violence de sa passion , dénuée de l'idéal où elle s'épanche chez tous les jeunes gens, augmentait encore sa timidité. Jamais il ne put se décider, selon l'expression familière, à faire la cour à une femme à ïssioudun. Or, ni les jeunes filles, ni les bourgeoises ne pouvaient faire les avances à un jeune homme de moyenne taille, d'attitude pleine de honte et de mauvaise grâce, à ii-
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gure commune que deux gros yeux d'un vert pâle et saillants eussent rendue assez laide, si déjà les traits écrasés et un teint blafard ne la vieillissaient avant le temps. La compagnie d'une femme annulait, en effet, ce pauvre garçon qui se sentait poussé par la passion aussi violemment qu'il était retenu par le peu d'idées dû à son éducation. Immobile entre deux forces égales , il ne savait alors que dire, et tremblait d'être interrogé, tant il avait peur d'être obligé de répondre ! Le désir, qui délie si promptement la langue , lui glaçait la sienne. Jean-Jacques resta donc solitaire , et rechercha la, solitude en ne s'y trouvant pas gêné.
Le docteur aperçut trop tard pour y remédier les ravages produits par ce tempérament et par ce caractère. Il aurait bien voulu marier son fds ; mais, comme il s'agissait de le livrer à une domination qui deviendrait absolue, il dut hésiter. N'était-ce pas abandonner le maniement de sa ibr-
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tune a une étrangère , à une fille inconnue? Or, il savait combien il est difficile d'avoir des prévisions exactes sur le moral de la Femme, en étudiant la Jeune fiile. Aussi, tout en cherchant une personne dont Fédù" cation ou les sentiments lui offrissent des garanties, essaya-t-il de jeter son fils dans la voie de Favarice. A défaut d'intelligence, il espérait ainsi donner à ce niais une sorte d'instinct. Il l'habitua d'abord à une vie mécanique, et lui légua des idées arrêtées pour le placement de ses revenus ; puis il lui évita les principales difficultés de l'administratiofi d'Une fortune territoriale, en lui laissant des terres en boa état et louées par de longs baux.
Lefait-qui devait dominer la vie de ce pauvre être, échappa cependant a la perspicacité de ce vieillard si fin. La timidité ressemble à la dissimulation, elle en a toute la protondeur. Jean-Jacques aima |)assionnément la Uabouilleuse, Rien de plus naturel d'adlcurs.
Flore fut la seule femme qui restât près de ce garçon, la seule qu'il pût voir à son aise, en la contemplant en secret, en Tétudiant à toute heure; Flore illumina pour lui la maison paternelle^ elle lui donna sans le savoir les seuls plaisirs qui lui dorèrent sa jeunesse. Loin d'être jaloux de son père, il fut enchanté de l'éducation qu'il donnait à Flore : ne lui fallait-il pas une femme facile , et avec laquelle il n'y eût pas de cour à faire ? La passion qui , remarquez-le , porte son esprit avec elle, peut donner aux niais, aux sots, aux imbéciles une sorte d'intelligence, surtout pendant la jeunesse. Chez riioinme le plus brute, il se rencontre toujours l'instinct animal qui comporte une pensée.
Le lendemain Flore, à qui le silence de son maître avait fait faire des réflexions , s'attendit à quelque communication importante; mais, quoiqu'il tournât autour d'elle et la regardât sournoisement avec des expressions de concupiscence, Jean-Jacques ne
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put rien trouver k dire. Enfin au moment du dessert, recommença la scène de la veille. — Vous vous trouvez bien, ici? dit-il à Flore.
— Oui, monsieur Jean.
— Eh ! bien , restez -y.
— Merci, monsieur Jean.
Cette situation étrange dura trois semaines. Par une nuit où nul bruit ne troublait le silence , Flore , qui se réveilla par hasard , entendit le souffle égal d'une respiration humaine à sa porte, et fut effrayée en reconnaissant sur le palier Jean-Jacques couché comme un chien et qui, sans doute, avait fait lui-même un trou par en bas pour voir dans la chambre.
— Il m'aime , pensa-t-elle ; mais il attrapera des rhumatismes à ce métier-là.
Le lendemain , Flore regarda son maître
d'une cerlaine façon. Cet amour muet et
presqu'instinctil l'avait émue, elle ne trouva
plus si laid ce pauvre niais dont les tempes
et le front chargés de boutons semblables à
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des ulcères, portaient cette horrible couronne, attribut des sangs gâtés.
— Vous ne voudriez pas retourner aux champs , n'est-ce pas? hii dit Jean-Jacques quand ils se trouvèrent seuls.
— Pourquoi me demandez- vous cela? ditelle en le regardant,
— Pour le savoir, fit Rouget en devenant de la couleur des homards cuits.
— Est-ce que vous voulez m'y renvoyer ? demanda-t-elle.
— Non , mademoiselle.
— Eh! bien, que voulez-vous donc savoir? Vous avez une raison...
— Oui, je voudrais savoir...
— Quoi ? dit Flore.
— Vous ne me le diriez pas ! fit Rouget.
— Si, foi d'honnête fille...
— Ah! voilà, reprit Rouget effrayé. Vous êtes une honnête fille...
— Pardè!
— Là, vrai?...
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— Quand je vous le dis...
— Voyons? Etes-vous la même que quand vous étiez-là, pieds nus , amenée par votre oncle?
— Belle question ! ma Coi, réi>ondit Flore en rougissant.
L'héritier attéré baissa la tête et ne la releva plus. Flore, stupéfaite de voir une réponse si flatteuse pour un homme, accueillie par une semblable consternation, se retira.
Trois jours après, au même moment , car l'un et l'autre, ils semblaient se désigner le dessert comme leur champ de bataille, Flore dit la première à son maître : — Est-ce que vous avez quelque chose contre moi?...
— Non, mademoiselle, répondit-il, non., (une pause). Au contraire.
— Vous avez paru contrxirié hier de savoir que j'étais une honnête fdle. ..
— Non, je voulais seulement savoir
(autre pause) Mais, vous ne me le dniez pas. . -,
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— Ma loi, rcprit-ellc , je vous dirai toute la vérité...
— Toute la vérité sur... mon père... demanda-t-il d'une voix étranglée.
— Votre père, dit-elle en plongeant son regard dans les yeux de son maître, était un brave homme... il aimait à rire... Quoi!... un brin.... Mais, pauvre cher homme !... c'était pas la bonne volonté qui lui manquait. . .Enfin, rapport à je ne sais quoi contre vous, il avait des intentions... Oh! de tristes intentions. Souvent, il me faisait rire, quoi!.,. Voilà... Après?. ..
— Eh! bien. Flore, dit l'héritier en })renant la main de la Rabouilleuse, puisque mon père ne vous était de rien.
— Et, de quoi, voulez -vous qu'il, me fût?... s'écria-t-elle en fille offensée d'une supposition injurieuse.
— Eh 1 bien, écoutez donc ?
— îl était mon bienraiteitr, \o\\\ (ont. Ah ! il aurait Jùcn voulu (|ue je fusse sa femme... mais,,..
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— Mais, dit Rouget en reprenant la main que Flore lui avait retirée, puisqu'il ne vous a rien été, vous pourriez rester ici avec moi?
— Si vous voulez, répondit-elle en baissant les yeux.
— Non, non, si vous vouliez , vous, reprit Rouget. Oui, vous pouvez être
la maîtresse. Tout ce qui est ici sera pour vous, vous y prendrez soin de ma fortune, elle sera quasiment la vôtre... car, je vous aime, et vous ai toujours aimée depuis le moment où vous êtes entrée, ici, la, pieds nus...
Flore ne répondit pas. Quand le silence devint gênant, Jean- Jacques inventa cet ar-^ gument horrible.
— Voyons, cela ne vaut-il pas mieux que de retourner aux champs? lui demanda-t-il.
— Dame! monsieur Jean, comme vous voudrez, répondit-elle.
Néanmoins, malgré ce : comme vous voudrez I le pauvre Rouget ne se trouva pas plus
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avancé. Les lioniiiics de ce caractère ont besoin de certitude. L'effort qu'ils font en avouant leur amour, est si grand et leur coûte tant , qu'ils se savent hors d'état de le recommencer. Delà, vient leur attachement à la première femme qui les accepte. On ne peut présumer les événements que par le résultat. Dix mois après la mort de son père, Jean- Jacques changea complètement : son visage pâle et plombé, dégradé par des boutons aux tempes et au front, s'éclaircit, se nettoya , se colora de teintes rosées. Enfin sa physionomie respira le bonheur. Flore exigea que son maître prît des soins minutieux de sa personne , elle mit son amour-propre à ce qu'il fût bien mis ; elle le regardait s'en allant à la promenade en restant sur le pas de la porte, jusqu'à ce qu'elle ne le vît plus= Toute la ville remarqua ces changements qui firent de Jean-Jacques un tout autre homme .
— Savez-vous la nouvelle? se disait-on danslssoudun.
— Eh! bien, quoi?
— Jean- Jacques a tout hérité de son père, même la Rabouilleuse...
— Est-ce que vous ne croyez pas feu le docteur assez malin pour avoir laissé une gouvernante à son fils ?
— C'est un trésor pour Rouget, c'est vrai, fut le cri général.
— C'est une finaude! elle est bien belle, elle se fera épouser.
— Cette fille-là a-t-elle eu de la chance !
— C'est une chance qui n'arrive qu'aux belles filles.
— Ah ! bah , vous croyez cela , mais j'ai eu mon oncle Rorniche-Héreau. Eh! bien, vous avez entendu parler dé mademoiselle Ganivet, elle était laide comme les sept pé« chés capitaux , elle n'en a pas moins eu de lui mille écus de rente...
— Rah ! c'était en 1778 !
— C'est égal, Rouget a tort, son père lui laisse qusiraute bonnes mille livres de ren-
tes , il aurait pu se marier avec mademoiselle Héreau...
— Le docteur a essayé , elle n'en a pas voulu, Rouget est trop bète...
— Trop bête ! les femmes sont bien heureuses avecles gens de cet acabit.
— Votre femme est-elle heureuse?
Tels fut le sens des propos qui coururent
danslssoudun. Si Ton commença, selon les us et coutumes de la province, par rire de ce mariage, on finit par louer Flore de s'être dévouée à ce pauvr ga rçon.
Voila comment Flore Brazier parvint au gouvernement de la maison Rouget, de père en fils, selon l'expression du fils Goddet. Maintenant il n'est pas inutile d'esquisser l'histoire de ce gouvernement pour l'instruction des célibataires.