‹ Les deux frères (volume 3)Chapitre 4 sur 7 · A MADAME VEUVE BRIDAU · texte numérisé non relu

A MADAME VEUVE BRIDAU

€ Ma petite, votre frère qui a, beî et € bien, quarante mille livres de renies, ne c donnera pas deux iiards pour des neveux « qu'il n'a jamais vus. Quant h moi, vous <f ignorez que je ne disposerai pas de six ii- « vres, tant que mon mari vivra. lïochon c est le plus j:;rand avare d'issoudun, j'ignore « ce qu'il fait de son argent, il ne donne

<f pas vingt francs par an à ses petits-en- <i fants. Pour emprunter, j'aurais besoin de a son autorisation, et il me la refuserait. Je <r n'ai pas même tenté de faire parler à vo- € tre frère, qui a chez lui une concubine de « laquelle il est le très humble serviteur. <r C'est pitié que de voir comment le pauflf vre homme est traité chez lui, quand il « a une sœur et des neveux. Je vous ai fait « sous-entendre à plusieurs reprises que « votre présence à Issoudun pouvait sauver <r votre frère, et arracher pour vos enfants, « des griffes de cette vermine, une fortune « de quarante et peut-être soixante mille « livres de rentes ; mais vous ne me répon- <c dez pas ou vous paraissez ne m'avoir jamais « comprise. Aussi suis-je obligée de vous <f écrire aujourd'hui sans aucune précaution « épistolaire. Je prends bien part au malheur <r qui vous arrive, mais je ne puis que vous

« plaindre, ma chère mignonne. Voici pour- « quoi je ne puis vous être bonne à rien : « à quatre-vingt-cinq ans, Hochon fait ses a quatre repas, mange de la salade avec des € œufs durs le soir, et court comme un la- « pin. J'aurai passé ma vie entière, car il fe- « ra mon épitaphe, sans avoir vu vingt livres « dans ma bourse. Si vous voulez venir à « Issoudun,combattrerinfluencedela concu- « bine sur votre frère, comme il y a des rai- <r sons pour que Rouget ne vous reçoive pas ^ chez lui , j'aurai déjà bien de la peine à a: obtenir de mon mari la permission devons « avoir chez moi . Mais vous pouvez y ven ir , il « m'obéira sur ce point « Je connais un moy en <r d'obtenir ce que je veux de lui, c'est de « lui parler de mon testament. Cela me « semble si horrible que je n'y ai jamais « eu recours; mais pour vous, je ferai Tim- « possible. J'espère que votre Philippe s'en « tirera , surtout si vous prenez un bon

<r avocat; mais arrivez le plus tôt possible « à Issoudun. Songez qu'à cinquante-sept cr ans, votre imbécile de frère est plus ché- « tif et plus vieux que monsieur Hochon. « Ainsi la chose presse. On parle d'un testaor ment qui vous priverait de la succession ; <( mais, au dire de monsieur Hochon, il est

« toujours temps de le faire révoquer. Adieu, « ma petite Agathe , que Dieu vous aide ! « et comptez aussi sur votre marraine qui c vous aime

« MAXIMILIENNE HOCHON, née lOUSTEAU. J>

« p. s. Mon neveu Etienne, qui écrit dans « les journaux et s'est lié avec votre fils Phi- « lippe, est-il venu vous rendre ses devoirs? « Mais venez, nous causerons de lui. i>

Cette lettre occupa fortement Agathe, elle la montra nécessairement à Joseph, à qui elle fut forcée de raconter la proposition de

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(ji)'oiuloau. L'arlisle, qui devenait prudent

dès qu'il s'agissait de son l'rère, lit remarquer à sa mère qu'elle devait tout communiquer a Desroches. Frappés de la justesse de cette observation, le fds et la mère allèrent le lendemain matin, dès six heures, trouver Desroches, rue de Bussy. Cet avoué, sec comme défunt son père, à la voix aigre, au teint âpre, aux yeux implacables, à visage de fouine qui se lèche les lèvres du sang des poulets, bondit comme un tigre en apprenant la visite et la proposition deGiroudeau. — Ah çà , mère Bridau , s'écria-t-il de sa petite voix cassée, jusqu'à quand serez-vous la dupe de votre maudit brigand de fils? Ne donnez pas deux liards! Je vous réponds de lui. C'est pour sauver son avenir que je tiens à le laisser juger par la Cour des Pairs. You5 avez peur de le voir condamné, mais

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Dieu veuille que son avocat laisse obtenir une condamnation contre lui. Allez à Issoudun, sauvez la fortune de vos enfants. Si vous* n'y parvenez pas/^si votre frère a fait un testament en faveur de cette femme, et si vous ne savez pas le faire révoquer... eh î bien, rassemblez au moins les éléments d'un procès en captation, je le mènerai. Mais vous êtes trop honnête femme pour savoir trouver les bases d'une instance de ce genre î Aux vacances, j'irai, moil àlssoudun... si je puis.

Ce:— J'irai, moi ! fit trembler l'artiste dans sa peau. Desroches cligna de l'œil pour dire à Joseph de laisser aller sa mère un peu en avant, et il le garda pendant un moment seul.

— Votre frère est un grand misérable, il

est volontairement ou involontairement la

cause de la découverte de la conspiration,

ar le drôle dtôt si lin, qu'on ne peut pc<s sa-

€60 LES DEUX FKÈUES.

voir la vérité Ih-dessii s. Entre niais ou traître, choisissez-lui un rôle, 11 sera sans doute mis sous la surveillance de la haute police, voilà tout. Soyez tranquille, il n'y a que moi qui sache ce secret. Courez h îssoudun avec votre mère, vous avez de l'esprit , tâchez de sauver cette succession.

— Allons, ma pauvre mère, Desroches a raison, dit-îl en rejoignant Agathe dans l'escalier, j'ai vendu mes deux tableaux, partons pour le Berry, puisque tu as quinze jours à toi.

Après avoir écrit à sa marraine pour lui annoncer son arrivée, Agathe et Joseph se mirent en route le lendemain soir pour Issoudun , abandonnant Philippe à sa destinée. La diligence passa par la rue d'Enfer pour prendre la route d'Orléans. Quand Agathe J aperçut le Luxembourg, où Philippe avait été transféré, clic ne. put s'empêcher de

dire : — Sans les Alliés il ne serait pourtant pas là!

Bien des enfants auraient fait un mouvement d'impatience, auraient souri de pitié ; mais l'artiste , qui se trouvait seul avec sa mère dans le coupé, la saisit, la pressa con* Ire son cœur, en disant : — 0 mère! tu es mère comme Raphaël était peintre! Et tu seras toujours une imbécile do mère !

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