‹ Les deux frèresChapitre 23 sur 23 · LE SENTIMENT MATERNEL. «5S · texte numérisé non relu

LE SENTIMENT MATERNEL. «5S

Ma chère petite mère , ce n^est pa« bien , vous n'aimez donc plua votre garçon?

— Étes-voiia digne d'être aimé ? ne vous souvenez-voDS plus de ce que tous avez fait hier? Aussi , pensez à chercher un appartement ; vous ne demeurerez plus avec nous. Â compter de demain , reprit-èlle , car , dans Tétat où vous êtes , il est bien difficile...

— De me chasser, n'est-ce pas? reprit-il. Âh! vous jouez ici le mélodrame du Fils banni f Tiens! tiens!... voilà comment vous prenez les choses? Eh bien ! vous êtes tous de jolis cocos. Qu'ai'je donc fait de mal ? J'ai pratiqué sur les matelas de la vieille un^petit nettoyage. L'argent ne se met pas dans la laine , que diable ! Et où est le crime ! Ne vous a-t-elle pas pris vingt mille francs, elle? Ne sommes-nous pas ses créanciers? Je me suis remboursé d'autant !

— Mon Dieu ! mon Dieu ! cria la mourante en joignant les mains et priant.

— Tais-toi ! s'écria Joseph en sautant sur son frère et lui mettant la main sur la bouche.

— Quart de conversion, par le flanc gauche ,

ise COMMENT S^àLTfeRC

moutard de peintre ! répliqua Philippe on mettant sa forte main sur Tépaule de Joseph el le faisant tourner et tomber sur une bei^re. On ne touche pas comme ça à la moustache d'un capitaine aux dragons de la garde impériale.

— Mais elle m'a rendu tout ce qu'elle me devait! s'écria Agathe en se levant et montrant à son fils un visage irrité. D'ailleurs, cela, ne regarde que moi , tous la tuez. Sortez^ mon fils , dit-elle en faisant un geste qui usa ses forces, et ne reparaissez jamais devant moi. Vou» êtes un monstre !

-—Je la tue?

— Mais son terne est sorti , cria Joseph , el tu lui as volé l'argent de sa mise.

— Si elle crève d'un terne rentré , ce n^ett donc pas moi qui la tue , répondit Tivrogne.

— Mais sortez donc! dit Agathe, vous me faites horreur. Vous avez tous les vices! Mon Dieu ! est-ce mon fils ?

Un râle sourd, parti du gosier delà Descoings, avait accru l'irritation d'Agathe.

— Je vous aime bien encore , vous , ma mère,

LE SENTIMENT NATERMEL. Ift7

qui êtes la cause de tous mes malheurs ! dit Philippe. Vous me meltez à la porte , un jour de Noël , jour de oaissance de... comment s'appelle-t-il ?•.. Jésus! Qu'aviez- vous fait à grandpapa Rouget, à votre père, pour qu'il vous chassât et vous déshéritât ? Si vous ne lui aviez pas déplu , nous aurions été riches et je n^aurais pas été réduit à la dernière des misères. Qu'avezvous fait à votre père , vous qui êtes une bonne femme? Vous voyez bien que je puis être un bon garçon et tout de même être mis à la porte. Moi, la gloire de la famille.

— La honte ! cria la Descoings.

Agathe fondait en larmes.

— Tu sortiras ou tu me tueras I s'écria Joseph qui s'élança sur son frère avec une fureur de lion.

— Mon Dieu I mon Dieu ! dit Agathe en se levant et voulant séparer les deux frères.

En ce momeut, Bixiou et Haudry le médecin entrèrent. Joseph avait terrassé son frère et l'avait couché par terre.

— C'est une vraie bête féroce I disait-il. Ne parle pas I ou je te... •

158 COMMENT g^ALTÈRB

— Je me souviendrai dfe cela , beuglait Philippe.

— Une explication de famille , dit Kxidu.

-^ Relevez-le, dit le médecin, il est aussi malade que la bonne femme. Déshabillez-le!

Tirez-lui ses bottes.

— C'est facile à dire , s^écrîa Bixiou ; mais il faut les lui couper , sqs jambes sont trop enflées...

Agathe prit une paire de ciseaux. Quand elle eut fendu les bottes , qui dans ce temps se portaient par-dessus des pantalons collants, dix pièces d'or roulèrent sur le carreau.

— Le voilà son aident , dit Philippe en murmurant. Satané béte que je suis , j'ai oublié la réserve ! Et moi aussi j'ai raté la fortune!

Le délire d'une horrible fièvre le saisit, et il se mit à extravaguer. Joseph, aidé par Desrocbes père qui survint , et par Bixiou , put donc transporter ce malheureux dans sa chambre. Le docteur Haudry fut obligé d'écrire un mot pour demander à l'hôpital de la Charité une camisole de force , car le délire s'accrut au point de faire craindre que Philippe ne se tuât : il devint furieux.

LE SENTIltENT MATBRKBL. 150

A neuf heures, le calme se rétablit dans le ménage. L'abbé Loraux et Desroch'es essayaient de consoler Agathe , qui ne cessait de pleurer au chevet de sa tante. Elle écoutait en secouant la tête , et gardait un silence obstiné. Joseph et la Descoings connaissaient seuls la profondeur et . rétendue de sa plaie intérieure.

— Il se corrigera , ma mère , dit enfin Joseph quand Desroches père et Bixiou furent partis.

— Oh I s'écria la veuve , Philippe a raison ! Mon père m'a maudite. Je n'ai pas le droit de... Le voilà l'argent , ditdle à la Desboings en réunissant les trois cents francs de Joseph et les deux cents francs trouvés sur Philippe. Va voir s'il ne lui faut pas à boire , dit-elle à Joseph.

— Tiendrez-vous une promesse faite à un Ut de mort? dit la Descoings qui sentait son intelligence près de lui échapper.

— Oui , ma tante.

— Eh bien , jurez-moi de donner vos fonds en viager au petit Desroches. Ma rente va nous manquer, et, d'après ce que je vous enlcuds dire ,

160 COMMENT s'ALTfeEE

VOUS voos laisseriez gruger jusqu^ap dernier sou par ce misérable...

— Je TOUS le jure , ma tante.

La vieille épicière mourut le 31 décembre , cinq jours après avoir reçu Thorrible coup que le vieux Desroches lui avait innocemment porté.

Les cinq cents francs » le seul argent qu'il y eût dans le ménage , suffirent à peine à payer les frais de Tenterrement de la veuve Descoings. Elle ne laissait qu'un peu d'argenterie et de mobilier , dont la valeur fut donnée à son petit-fils par madame Bridau.

Réduite à huit cents francs de rentes viagères que lui fit Desroches fils , qui traita définitivement d^un titre nu, c'est«à-dire d'une charge sans clientèle y et qui prit alors ce petit capital de douze mille francs , Agathe rendit au propriétaire son appartement au troisième étage « et vendit toot le mobilier inutile. Quant , au bout d'un mois , le malade entra en convalescence^ Agathe lui expliqua froidement que les frais de la maladie avaient absorbé tout Taisent comptant; elle serait désormais obligée de travailler pour vivre.

LBUNTIMENT MATEBNEL. 16 1

Elle rengagea donc de la manière la plus affectiieose à reprendre du service et à se suffire à luî-méme.

— Vous auriez pu vous épargner ce sermon , dit Philippe en regardant sa mère d'un (eii qu'une complète indifférence rendait froid. J'ai bien vu que ni vous ni mon frère vous ne m'aimez plus. Je suis maintenant seul au monde ; j'aime mieux cela!

— Rendez-vous digne d'affection , répondit la pauvre mère atteinte jusqu'au fond du cœur, et nous vous rendrons la nôtre.

— Des bêtises ! s'écria-t-il en l'interrompant. Il prit son vieux chapeau pelé sur les bords , sa

canne, se mit le chapeau sur l'oreille et descendit les escaliers en sifflant.

— Philippe ! où vas-tu sans argent ! lui cria sa mère , qui ne put réprimer ses larmes. Tiens...

Elle lui tendit cent francs en or enveloppés d'un papier : Philippe remonla les marches qu'il avait descendues et prit l'argent.

— Eh bien ! tu ne m'embrasses pas? dit>elle en fondant en larmes.

lAt COmiENT 8*ALTfeRE LB SENTIMENT MATEBNEL.

11 serra sa mère sur son cœur , mais sans cette effusion de sentim^l qui se communique et donne seule du prix à un baiser. 11 embrassa sa mère aa front.

— Et où vas-tu!

— Chez Florentine, la maltresse à Giroudeau, En voilà des amis !

11 descendit. Agathe rentra , les jambes tremblantes, les yeux obscurcis, le cœur serré. Elle se jeta à genoux , et pria Dieu de prendre cet enfant dénaturé sous sa protection.

vsmtm mmii m nmim.

En février 1833, madame Bridan c'étaii établie dans la chambre occupée par Philippe , et située au-dessus de la cuisine de son ancien appartement. L'atelier et la chambre du peintre se trouvaient en face, de Tautre côté de Tescalier, En voyant sa mère réduite à ce point, Joseph avait voulu du moins qu'elle fût le mieux possible. Après le départ de son frère , il se mêla de Tarrangement de la mansarde , à laquelle il imprima le cachet des artistes. Il y mit un tapis. Le lit ,

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disposé simplement , mais avec un goût exquis , eut un caractère de simplicité monastique. Les murs, tendus d'une percaline à bon marché, bien choisie , d*une couleur en harmonie avec le mobilier remis à neuf, rendirent cet intérieur élégant et propre. 11 ajouta sur le carré une double porte et à Tintérieur une portière. La fenêtre fut cachée par un store qui donnait un jour doux.

Si la vie d*Âgathe se restreignait à la plus simple expression que puisse prendre à Paris la vie d'une femme , elle fut du moins mieux que qui que ce soit dans une situation pareille , grâce à son fils. Pour éviter à sa mère les ennuis les plus cruels des ménages parisiens , Joseph Temmena tous les jours dîner à une table d*hôte de la rue de Beaune où se trouvaient des femmes comme il faut, des députés , des gens titrés , et qui pour chaque personne coûtait cent vingt ^ncs par mois.

Chargée uniquement du déjeuner, Agathe reprit pour le fils Thabitode que jadis elle avait pour le père. Malgré les pieux mensonges de Joseph , elle finit par savoir que son dtner coûtait

DERKifeRBS ROUERIES DE PHILIPPE. 165

cent vingt francs par mois. Épouvantée par Ténormité de cette dépense , et n'imaginant pas que son fils pût gagner beaucoup d'argent à peindre des femmes nues , elle obtint , grâce à Tabbé Loraux, son confesseur, une place à sept cents fr. par an dans un bureau de loterie appartenant à la comtesse Bauvan , la veuve d'un chef de chouans.

Les bureaux de loterie, le lot des veuves protégées , faisaient assez ordinairement vivre une famille qui s'employait à sa gérance. Mais , sous la restauration, la difficulté de récompenser, dans les limites du gouvernement constitutionnel, tous les services rendus, fit donner à des femmes titrées malheureuses non pas un , mais deux bu* reaux de loterie , dont les recettes valaient de six à dix mille francs. Dans ce cas , la veuve du général ou du noble ainsi protégée ne tenait pas ses bureaux par elle-même, elle avait des gérants intéressés. Quand ces gérants étaient garçons, ils ne pouvaient se dispenser d'avoir avec eux un employé, car le bureau devait rester toujours ouvert depuis le matin jusqu'à minuit , et les écri-

i66 DEBHlteES ROflSRlCS DE PHILIPPE,

tures exigées par les fifiances étaient d'ailleurs considérables. La comtesse de Banvan, à qui Tabbé Loraux expliqua la position de la veuye Bridaa, promit , an cas où son gérant sVn irait» la survivance pour Agathe; mais, en attendant, elle stipula pour elle sept cents francs d'appointements.

La pauvre veuve , obligée d'être au bureau dès dix heures du malin , n'eut pas plus de deux heures pour dîner. Elle revenait à sept heures, et restait à travailler jusqu'à minuit. Jamais Joseph , pendant deux ans , ne faillit un jour à venir chercher sa mère le soir pour la ramener rue Mazartne , et souvent il l'allait prendre pour dtner. Ses amis luiirirent quitter l'Opéra, les Italiens et les plus brillants salons pour se trouTet avant minuit rue Vivienne.

Après Se salon de 1825 , le premier peintre du roi obtint un bureau de loterie pour Agathe aux environs de la halle. La veuve permuta fort heureusement sans avoir de soulte à payer avec le titulaire d'un bqreau situé rue de Seine , dans une maison où Joseph prit son atelier. A son tour,

elle prit un gérant , et fat heureuse de ne plus coûter que peu de chose à Joseph.

Avant d Voir cette place dont Fassujettissement était si horrible , car elle n^obtint la sous-gérance qu'au moment de Texposition de 1823 où les deux tableaux de son fils rendirent célèbre le nom de Bridau , elle contracta cette monotone régularité d'existence dans laquelle les personnes atteintes par des chagrins violents trouvent un point d'appui. Le matin , après avoir fini sa chambre où il n'y avait plus ni chats, ni petits oiseaux , et préparé le déjeuner au coin de sa cheminée , elle le portait dans l'atelier, où elle déjeunait avec son fils. Elle arrangeait la chambre de Joseph , éteignait le feu chez elle , venait travailler dans l'ate- ISer près du petit poêle en fonte, et sortait dès qu'il venait un camarade ou des modèles. Quoiqu'elle ne comprit rien à l'art , ni à ses moyens, le silence profond de l'atelier lui convenait. Sous ce rapport, elle ne fit pas un progrès, elle n'y mettait aucune hypocrisie , elle s'étonnait naïvement de voir l'importance qu'on attachait à la eouleor^ à la composition, au aessin. Quand un

168 DERNlÈaCS ROVEBIES DE miLim.

des amÎ8 du cénacle ou quelque peintre ami de Joseph , comme Schinner, Pierre Grassou, Léon de Lora discutaient, elle venait regarder avec atlcntion et ne découvrait rien de ce qui donnait lieu à ces grands mots et à ces chaudes disputes. Elle faisait le linge de son fils , lui raccommodait ses bas, ses chaussettes; elle arriva jusqu'à loi nettoyer sa palette, à lui ramasser des linges pour essuyer ses brosses , à tout mettre en ordre dans Tatelier. En voyant sa mère avoir Tinteiligence de ces petits détails, Joseph la comblait de soins. Si la mère et le fils ne s'entendaient point en fait d'art , ils s'unirent admirablement par la tendresse. La mère avait son projet. Quand Agathe eut amadoué Joseph, un matin, pendant qu'il esquissait un immense tableau , réalisé pins tard et qui ne fut pas compris , elle se hasarda à dire tout haut : — Mon Dieu ! que fait^il ?

— Qui?

— Philippe I

— Ah ! dame ! ce garçon-là mange de la vache enragée. 11 se formera.

— Mais il a déjà connu la misère, et peut-être

DERNIÈRES .BOfIBRIES DE PHILIPPE. 169

est-ce la misère qui noas Ta changé. S'il était keureux il serait bon...

— Tu crois , ma chère mère , qu'il a souffert dans son voyage? mais tu te trompes , il a fait à New-York le carnaval comme il le fait encore

— S'il souffrait cependant auprès de nous , ce serait affreux...

— Oui, répondit Joseph. Quant à ce qui me regarde , je donnerais volontiers de l'argent , mais je ne veux pas le voir. 11 a tué la pauvre Descoings.

— ^ Ainsi , reprit Agathe , tu ne ferais pas son portrait?

— Pour toi y ma mère , je souffrirais le martyre» Je puis bien ne me souvenir que d'une chose : c'est qu'il est mon frère.

— Son portrait en capitaine de dragons , à cheval.

— Oui, j'ai là un beau cheval d'après Gros, el je ne sais à quoi l'utiliser.

— Eh bien ! va donc savoir chez son ami ce qu'il devient.

« 10 1>ElliniEBE8 B0IIEBIB8 DE PBILIPPB.

irai.

Agathe se leva ; ses ciseau , tout tomba par terre; elle vint embrasser Joseph sur la tête et cacha deux larmes dans ses cheveux.

— C'est ta passion à toi, ce garçon! dit-il; nous avons tous notre passion malheureuse.

Le soir Joseph alla rue du Sentier, et y trouva, vers quatre heures , son frère qui remplaçait Giroudeau. Le vieux capitaine de dragons était passé caissier à un journal hebdomadaire entrepris par son neveu. Quoique Finot rest&t propriétaire du petit journal quUl avait mis en actions et dont toutes les actions étaient entre ses mains, le propriétaire et le rédacteur en chef visible était un de ses amis nommé Loustean , précisément le fils du subdélégué d'issoudun de qui le grand-père de Bridau avait voulu se venger , et le neveu de madame Hochon.

Pour être agréable à son oncle , Finot lui avait donné Bridau pour remplaçant, en diminuant toutefois de moitié les appointements. Puis, tous les jours à cinq heures , Giroudeau vérifiait la caisse et emportait l'argent de la recette jouma*

DERNifeftBS ROUERIES DB PHILIPPE. 1 7 1

Hère, Coloquinte ^ rinvalide, qui servait de garçon de bureau et qui faisait les courses , surveillait un peu le capitaine Philippe. Philippe se comportait bien d'ailleurs. Six cents francs d^appointements et cinq cents francs de sa croix le faisaient d'autant mieux vivre, que, chauffé pendant la journée et passant ses soirées aux théâtres , où il allait gratis , il n'avait qu'à penser à sa nourriture et à son logement. Coloquinte partait avec du papier timbré sur la tète , et Philippe brossait ses fausses manches en toUe verte ^uand Joseph entra.

— Tiens, voilà le moutard ! dit Philippe. Eh bien ! nous allons dîner ensemble , tu viendras à l'Opéra ; Florine et Florentine ont une loge. J'y vais avec Giroudeau > tn en seras : tu feras connaissance avec Nathan !

Il prit sa canne plombée et mouilla son cigare.

*— Je ne puis pas profiter de ton invitation , j'ai notre mère à conduire ; nous dînons à table d'hôte.

— Eh bien ! comment va-t-elle cette pauvre bonne femme?...

17S DERNlfeBES BOUERIES DE PHILIPPE.

— Mais ^Ue ne va pas mal, répondit le peintre. J*ai refait le portrait de notre père et celui de notre tante Descoings. J'ai fini le mien et je voudrais donner à notre mère le tien , en uniforme des dragons de la garde impériale.

— Bien !

— Mais il faut venir poser...

— Je suis tenu dans cette cage à poulet depuis neuf heures jusqu'à cinq heures...

— Deux dimanches suffiront.

— Convenu , petit , reprit Taneien officier d'ordonnance de Napoléon en allumant son cigare à la lampe du portier.

Quand Joseph expliqua la position de Philippe à sa mère en allant dîner rue de Beaune , il lui sentit trembler le bras sur le sien, la joie illumina ce visage passé ; la pauvre femme respira comme une personne débarrassée d'un poids énorme. Le lendemain elle eut pour Joseph des attentions que son bonheur et la reconnaissance lui inspirèrent, elle lui garnit son atelier de fleurs et lui acheta deux jardinières.

Le premier dimanche pendant lequel Philippe

DERNIÈRES ROUERIES DE PHILIPPE. ff7S

dut yenir poser, Agathe eut soin de préparer dans latelier un déjeuner exquis. Elle mit tout sur la table, sans oublier un flacon d'eau-de-vie qui n^était qu'à moitié plein. Elle resta derrière un paravent auquel elle fit un trou. L'ex-dragon avait envoyé la veille son i^niforme ^ qu^elle ne put s'empêcher d'embrasser. Quand Philippe posa tout habillé sur un de ces chevaux empaillés qu'ont les selliers et que Joseph avait loué , Agathe fut obligée , pour ne pas se trahir » de confondre le léger bruit de ses larmes avec la conversation des deux frères. Philippe posa deux heures avant et deux heures après le déjeuner. A trois heures après midi , le dragon reprit ses habits ordinaires , et , tout en fumant un cigare , il proposa pour la seconde fois à son frère d'aller dîner ensemble au Palais-Royal , et il fit sonner de l'or dans son gousset.

— Non , répondit Joseph , tu m'eflrayes quand je te vois de l'or.

— Ah çà ! vous aurez donc toujours mauvaise opinion de moi ici? s'écria le chef d'escadron d'une voix tonnante.

t74 DBRNifeRES B0IJERIE8 DE PHILIPPE.

— Non , non , répondit Agathe en sortant de sa cachette , et venant embrasser son fils. Allons dîner ayec lui , Joseph.

Joseph n'osa pas gronder sa mère ; il s^habîlla, et Philippe les mena vers la rue Montorgneil , an Rocher de Cancale , où il leur donna un dhier splendide dont la carte s'éleva jusqu'à cent francs.

— Diantre! dit Joseph inquiet, avec onze cents francs d'appointements, tu fais, comme Pon* chard, dans la Dame Blanche, des économies à pouvoir acheter des terres.

— Bah ! je suis en veine , répondit le dragon qui avait énormément bu.

En entendant ce mot dit sur le pas de la porte et avant de monter en voiture pour aller au spectacle, car Philippe menait sa mère au Cirque-Olympique , seul théâtre où son confesseur lui permit d'aller, Joseph serra le bras de sa mère qui feignit aussitôt d'être indisposée, et qui refusa le spectacle. Philippe reconduisit alors sa mère et son frère rue Mazarine , où , quand elle se trouva seule avec Joseph y dans sa mansarde , elle resta profondément silencieuse.

DERN1ÈRB9 RODERIBS DE PHILIPPE. «TB

Le dimanche suivant, Philippe vint poser.

Cette fois, sa mère assista visiblement à la séance. Elle servit le déjeaner, et put questionner le dragon. Elle apprit alors que le neveu de la vieille madame Hochon, Tamie de sa mère, jouait un certain r61e dans la littérature. Philippe* et son ami Giroudeau se trouvaient dans cette société de journalistes , 4'actrices , de libraires , et y étaient considérés en qualité -de caissiers. Philippe, qui buvait toujours du kirch en posant après le déjeuner, eut la langue déliée. Il se vanta de redevenir un personnage avant peu de temps. Mais , sur une question de Joseph relative à ses moyens pécuniaires, il garda le silence.Par hasard, il n'y avait pas de journal le lendemain , à cause d*une fête ; Philippe , pour en finir, proposa de venir poser le lendemain. Joseph lui représenta que répoque du salon approchait , il n^avait pas Fargent des deux cadres pour ses tableaux et ne pouvait se le procurer qu'en achevant la copie d'un Rubens que voulait avoir un marchand de tableaux nommé Magus. L'original appartenait à un riche banquier suisse qui ne l'avait prêté que

119 DBftNIÈlBS R0CERIC8 W PUIUPTE.

pour dix joure , et la journée de demain éiait la dernière. Il fallait donc ahsolttmenl remettre la séance au prochain dimanche.

— C'est ça 1 dit Philippe en regardant le tableau de Rubens posé sur un chevalet.

— Oui , répondit Joseph. Gela vaut vingt mille

francs. Voilà ce que peut le génie. 11 y a de» morceaux de toile qui valent des cent mille

francs.

— Moi, j'aime mieux ta copie , dit le dragon, u- Elle est plus jeune , dit Joseph en riant ;

mais ma copie ne vaut que mille francs. Il me faut demain pour lui donner tous lestons de Tori-. ginal et la vieillir afin qu'on ne les reconnaisse pas.

— Adieu , ma mère , dit Philippe en embrassant Agathe. A dimanche prochain.

Le lendemain, Elias Magus devait venir chercher sa copie. Un ami de Joseph, qui travaillait pour ce marchand , Fougères , voulut voir cette copie finie. Pour lui jouer un tour, en Tentendant frapper, Joseph Bridau mit sa copie vernie avec un vernis particulier à la place de Toriginal , eti plaça l'original sur son chevalet. Il mystifia eom-

ptétement Pierre Grassou de Fougères , qui fut éiiierveillé de ce tour de force.

— Tromperaisrtu le vieil Elias Magus? lui dit Pierre Grassou.

— Nous allons voir, dit Joseph.

Le marchand ne vint pas, il était tard ; Agathe dînait chez madame Desroches , qui venait de perdre son mari. Joseph proposa à Pierre Grassou devenir à sa table d'hôte. En descendant, il laissa, suivant ses habitudes, la clef de son atelier à la poriière»

-—Je dois poser ce soir, dit Philippe à la portière une heure après le départ de son frère; je vais attendre Joseph.

La portière donna la clef, Philippe monta, prit la copie en eroyant prendre le tableau ; puis il redescendit, remit la clef à la portière en paraissant avoir oublié quelque chose et alla vendre le Rubens trois mille francs. Il avait eu la précaution de prévenir Elias Magus de la part de son frère de ne venir que le lendemain. Le soir, quand Joseph, qui ramena sa mère de chez madame veuve Desroches » rentra , lé portier lui

1 18 DERNIÈRES ROUERIES DE PBaiPPE.

parla de la liibîe de son frère qui était aussitôt sorti qu'entré.

— Je suis perdu s'il n'a eu la délicatesse de ne prendre que la copie ! s'écria le peintre , en devinant le vol.

Il monta rapidement les trois étages , se précipita dans son atelier, et dit : — Dieu soit loué! Il a été ce qu'il sera toujours , un vil coquin !

Agathe avait suivi Joseph ; elle ne comprenait rien à cette parole; mais quand son fils la lui eut expliquée , elle resta debout , sans larmes aux yeux.

— Je n'ai donc plus qu'un fils! dît-elle d'une voix faible.

— Nous n'avons pas voulu le déshonorer aux yeux des étrangers, reprit Joseph ; mais maintenant il faut le consigner chez le portier. I>ésormais , nous garderons nos clefs. J'achèverai sa maudite figure de mémoire ; il y manque peu de chose.

— Laisse-la comme elle est^ il me ferait trop de mal à voir, répondit- la mère atteinte au fond du cœur et stupéfaite de tant de lâcheté.

Philippe savait à quoi l'argent de celte copie ét^it destiné ; il connaissait Fabtme où il plongeait son frère ! il n'avait rien respecté. Depuis ce dernier coup , Agathe ne parla plus de Philippe. Sa figure prit Texpression d'un désespoir amer, froid et concentré. Une pensée la tuait.

— Quelque jour , se disait-elle, nous verrons Bridau devant les tribunaux I

Deux mois après , à l'ouverture du Salon , et au moment où Agathe allait entrer' dans son bureau de loterie, un matin, Giroudeau vint voir madame Bridau, qui se trouvait à déjeuner avec Joseph à qui désormais tout son cœur appartenait. Quand Giroudeau se nomma , la mère et le fils tremblèrent d'autant plus que l'ex-dragon avait une physionomie de vieux loup de mer peu rassurante.

Ses deux yeux gris éteints , sa moustache pie, ses restes de chevelure ébouriffés autour d'un crâne couleur beurre frais , offraient je ne sais quoi d'éraillé, de lubidineux. Il portait une vieille redingote gris de fer , ornée de sa rosette de la Légion d'honneur , qui croisait difficilement sur un ventre de cuisinier, en harmonie avec sa

180 DEHNIÊRES ROOERIES DE PHILIPPE.

bouche fendue jusqu'aux oreilles ; avec de fortes épaules, son torse reposait sur de petites jambes grêles. Enfin , il montrait un teint enluminé aux pommettes qui révélait une vie joyeuse. Le bas de ses joues, fortement ridé, débordait un col de voleurs noir usé. 11 avait d'énormes boucles d'oreilles.

— Madame, dit Tonde et le caissier de Fînot, votre fils se trouve dans une situation si malheureuse , qu'il est impossible à ses amis de ne pas vous prier de partager les charges assez lourdes qu'il leur impose. Une peut plus remplir sa place au journal. Mademoiselle Florentine de la Porle- Saint-Martin le loge chez elle , dans une pauvre mansarde. Il est mourant. Si son frère et vous, vous ne pouvez payer le médecin et les remèdes, nons allons être forcés, dans l'intérêt même de sa guérison, de le faire transporter à l'hôpital; tandis que , pour trois cents francs, nous le garderions. Il lui faut absolument une garde ; il sort le soir pendant que mademoiselle Florentine est au théâtre ; il prend alors des choses irritantes, contraires à sa maladie et à ses traitements ; et ,

comme nous Faimons, il nous rend vraiment mal" heureux. Il a engagé sa pension pour trois ans; il vient d'être remplacé provisoirement au journal; mais il va se tuer, madame, si nous ne le mettons pas à la maison de santé du docteur Dubois. Cet hospice décent coûtera dix francs par jour : nous ferons , Florentine et moi , la moitié d'un mois, faites Tautre ; il n'en aura guère que pour deux mois...

*- Monsieur, il est difficile qu'une mère ne vous soit pas éternellement reconnaissante de ce que vous faites pour son fils; mais ce fils est retranché de mon cœur; et , quant à de l'argent , je n'en ai pwnt. Pour ne pas être à la charge de mon fils que voici, qui travaille nuit et jour, qui se tue , et qui mérite tout l'amour de sa mère , j'entre après-demain dans un bureau de loterie comme sous-gérante. A mon àgel...

— Et vous, jeune homme, dit le vieux dragon à Joseph , voyons ? Ne ferez-vous pas pour votre frère ce que font une pauvre danseuse de la Porte-Saint-Martin et un vieux militaire...

— Tenez, voulez-vous, dit Joseph impatienté,

18S DERNifeBCS ROUERIES DE PflILIPPE*

que je vous exprime en langage d'artiste l'objet de votre visite. Eh bien ! vous venez nous Hrer une caroUe,

— Demain, donc , votre frère ira à rhèpital. . .

— li y sera très-bien, reprit Joseph. Si jamais j'étais en pareil cas, j'irais, moi !

Giroudeau se retira, très-désappointé, mais aussi très-sérieusement humilié d'avoir à mettre k l'hôplul un homme qui avait porté le8 4>rdres de l'empereur à la bataille de Montereau.

Trois mois après, vers la fin du mois de juillet, un matin, en allant à son bureau de loterie, Agathe, qui prenait par le Pont^Neuf pour éviter de donner le sou du Pont-des-Arts , aperçut le long des boutiques du quai de l'École où elle longeait le parapet , un homme portant la livrée de la misère du second ordre. Il existe en effet à Paris trois ordres de misère. D'abord, la misère de l'homme qui conserve les apparences et & qui l'avenir appartient : misère des jeunes gens , des artistes, des gens du monde, momentanément atteints. Les indices de cette misère ne sont visibles qu'au microscope de l'observateur le plus

exercé. Ces gens constituent Tordre équestre de la misère , ils vont encore en cabriolet. Dans le second ordre se trouvent les vieillards à qui tout est indifférent, qui vous mettent au mois de juin la croix de la Légion d'honneur sur une redingote blanche d'alpaga. C'est la misère des vieux rentiers , des vieux employés qui vivent à Sainte- Périne , et qui du vêtement extérieur ne se soucient plus guère. Enfin la misère en haillons, la misère du peuple, la plus poétique de toutes.

L'homme en qui la pauvre Agathe crut reconnaître son fils était à cheval sur les deux derniers ordres. Elle aperçut un col horriblement usé, un chapeau galeux, des bottes éculées et rapiécées, une redingote filandreuse à boutons sans moule , dontles capsulesbéantes ou recroquevillées étaient en parfaite harmonie avec des poches usées et un collet crasseux. Des vestiges de duvet disaient assez que, si la redingote contenait quelque chose, ce ne pouvait être que de la poussière. L'homme sortit des mains noires , comme celles d'un ouvrier, d'un pantalon gris de fer, décousu. Enfin , sur la poitrine, un gilet de laine tricotée, bruni

par Tusage, qui débordait les manches, qui passait au-dessus du pantalon, se voyait partout, et tenait sans doute lieu de linge.

La mère ne reconnut pas tout d'abord son fils. Philippe portait un garde-vue en taffetas vert et en-fil d'archal. Sa tête presque chauve , son teint, sa^figure hâve, disaient assez qu'il sortait de Thé* pital du Midi. Sa redingote bleue , blanchie sur toutes les lisières , était toujours décorée de la rosette. Les passants le regardaient avec une curiosité mêlée de pitié. La rosette inquiétait le regard et jetait en des doutes honorables pour la Légion d'honneur, car en ce temps il n'y avait pas cinquante-trois mille décorés en France.

Agathe sentit tressaillir son être intérieur. SHl lui était impossible d'aimer ce fils , elle pouvait encore beaucoup souffrir par lui. Elle était éclairée par le dernier rayon de la maternité expirante. Elle pleura , quand elle vit faire au brillant officier d'ordonnance de l'empereur le geste d'entrer dans un débit deitabac, pour y acheter un cigare, et s'arrêter sur le seuil : il avait fouillé dans sa poche et n'y trouvait rien. Agathe traversa rapi-

dément le quai , prit sa bourse , la mit daus la main de Philippe , et se sauva comme si elle venait de commettre un crime. Elle resta deux jours sans pouvoir rien prendre; elle avait toujours devant les yeux Thorrible figure de son fils mourant de faim dans Paris.

— Après avoir épuisé l'argent de ma bourse , qui lui en donnera ? pçnsait^Ue. Giroudean ne nous trompait pas, il est allé à Fbôpital !

Elle ne voyait plusFassassin de sa pauvre tante, le fléau de la famille , le voleur domestique , le joueur, le buveur, le débauché de bas étage, elle voyait un convalescent mourant de faim , un fumeur sans tabac. Elle devint, à quarante-sept ans, comme une femme de soixante et dix ans ; ses yeux se ternirent alors dans les larmes et la prière.

Mais ce ne fut pas le dernier coup que ce fils devait lui porter; sa prévision la plus horrible fut réalisée. La conspiration d'officiers, dite du 19 août, fut découverte. On cria par les rues l'extrait du Moniteur. Agathe entendit du fond de sa cage, dans le bureau de loterie de la rue Yivienne , le nom de Philippe Bridau. Philippe était en prison

à la Conciergerie. Elle s'évanouit , el le gérant , qui comprit sa peine et la nécessité de faire des démarches , lui donna un congé de quinze jours.

— Âh! mon ami , c'est nous, ayec notre rigueur, qui l'avons poussé là , dit-elle à Joseph en se mettant au lit.

— Je vais aller voir Desroches , lui répondit Joseph.

Pendant que l'artiste confiait les intérêts de son frère à Desroches , qui passait pour le plus madré, le plus astucieux des avoués de Paris, et qui d'ailleurs rendait des services à plusieurs per^ sonnages , entre autres à des Lupeaulx , alors secrétaire général d'un ministère, Giroudeau se présentait chez la veuve qui , cette fois , eut confiance en lui.

— Madame, lui dit-il, trouvez douae mille francs, et votre fils sera mis en liberté, faute de preuves. Il s'agit d'acheter le silence de deux témoins.

— Je les aurai, dit la pauvre mère, sans savoir où et comment.

Inspirée par le danger, elle écrivit à la vieille

madame Hochon de les demander à son frère , Jean-Jacques Rouget , pour sauver son neveu. Si Rouget refusait , elle pria madame Hocbon de les lui prêter, en s'engageant à les lui rendre en deux ans. Courrier par courrier, elle reçut la lettre suivante:

c Ma petite, votre frère, qui a bel et bien quarante mille livres de rente , ne donnera pas deux liards pour des neveux qu'il n'a jamais vus. Quant à moi , vous ignorez que je ne disposerai pas de six livres , tant que mon mari vivra. Hocbon est le plus grand avare dlssoudun, j'ignore ce qu'il fait de son argent, il ne donne pas plas de vingt francs par mois à ses trois petits-fils. Pour emprunter, j'aurais besoin de son autorisation, et il me la refuserait. Je n'ai même pas tenté de faire parler à votre frère, qui à cbez lui une concubine de laquelle il est le très-humble serviteur. C'est pitié que de voir comment le pauvre homme est traité chez lui , quand il a une sœur et des neveux. Je vous ai fait sous-enlendre à plusieurs reprises que votre présence à fssouduo

I9é DERNIÈRES ROOBRISS DE PHILIPPE.

pouvait saaver votre frère, et arracher pour vos enfants.^ des griffes de cette vermine, une fortune de quarante mille livres de rente; mais vous ne me répondez pas ou vous paraissez ne m'avoir jamais comprise. Aussi suis-je obligée aujourd'hui de vous écrire sans aucune précaution. Je prends bien part au malheur qui vous arrive, mais je ne puis que vous plaindre , ma chère mignonne , et voici pourquoi je ne puis vous être bonne à rien : à quatre-vingt-cinq ans , Hochon fait ses quatre repas , mange de la salade avec des œufs durs le soir, et court comme un lapin. J'aurai passé ma * vie entière , car il fera mon épitaphe , sans avoir eu vingt livres dans ma bourse. Si vous voulez venirà Issoudun combattre Tinfluence de la concubine sur votre frère , comme il ne vous recevra pas chez lui , j'aurai déjà bien de la peine à obtenir de M. Hochon la permission de vous recevoir chez moi. Mais vous y pouvez venir, il m'obéira sur ce point , ou je lui ferai demander, par un de ses petits-fils qui est majeur, les comptes du bien de ma fille aînée. J'espère que votre Philippe s'en tirera. Prenez un bon avocat , et venez le

plus tôt possible à IssouduD. Songez que votre frère est très-imbécile, etqu^à cinquante-^eptans, il est plus chétif et plus vieux que M. Hochon. Adieu , ma petite Agathe , que Dieu vous aide.

< Màximilienne Hochon , née Lousteau. >

c P. S. Mon neveu , qui écrit dans les jour* naux, et s^est lié avec votre Philippe, est-il venu vous rendre ses devoirs ? Marquez-m'en ce que vous en saurez, i

Cette lettre occupa fortement Agathe , elle la montra nécessairement à Joseph , à qui elle fut forcée de raconter la proposition de Giroiideau. L'artiste-, qui devenait prudent dès qu'il s'agissait de son frère, fit remarquer à sa mère qu'elle devait tout communiquer à Desroches. Frappée de la justesse de cette observation , le fils et la mère allèrent le lendemain matin, dès six heures, trouver Desroches. Cet avoué , sec comme défunt son père , à la voix aigre , au tehit âpre , aux yeux implacables , à visage de fouine , qui

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86 lèche les lèvres du sang des pouleto , bondit comme un ligre en apprenant la Tisite et la proposition de Giroudeau.

— Ah çà ! mère Bridaa , s*écria*t-il de sa petite voix cassée, jusqu'à quand serez-vous la dupe de votre maudit brigand de fils ? Ne donnez pas deux liards ! Je vous réponds de lui. C'est pour sauver son avenir que je tiens à le laisser juger par la cour des pairs , et Dieu veuille que j'obtienne une condamnation contre lui. Allez à Issoudun , sauvez la fortune de vos enfants. Si vous n'y parvenez pas , si votre frère fait un testament en faveur de cette femme, eh bien!

rassemblez au moins les éléments d'un procès en captation, je le mènerai. Mais vous êtes trop honnête femme. Aux vacances , j'irai , moi!

Ce Tirai, moi! fit trembler l'artiste dans sa peau. Desroches cligna de l'œil pour dire à Joseph de laisser aller sa mère un peu en a?aot , et il le garda pendant un moment seul.

— Votre frère est un grand misérable , il est volontairement ou involontairement la cause de

DERmÈRGS ROUERIES DE PHILIPPE. iOl

la découverte de la conspiration , car le drôle est si fin qu^on ne peut pas savoir la vérité làdessus. Entre niais ou traître, choisissez! Il sera ràis sous la surveillance de la haute police, voilà tout. Soyez tranquille, il n'y a que moi qui sache ce secret. Allez à Issoudun avec votre mère , vous avez de Tesprit , tâchez de sauver cette succession.

— Allons, ma pauvre mère, Desroches a raison, dit-il en rejoignant Agathe dans Tescalier, j'ai vendu mes deux tableaux , partons pour le Berry , puisque tu as quinze jours à toi.

Agathe et Joseph se mirent en route le lendemain même pour Issoudun, abandonnant Philippe à sa destinée. La diligence passa par la rue d'Enfer pour prendre la route d'Orléans. Quand Agathe aperçut le Luxembourg, où Philippe avait été transféré , elle ne put s'empêcher de dire : — Sans les alliés pourtant, il ne serait pas là !

Bien des enfants auraient fait un mouvement d'impatience, auraient souri de pitié ; mais l'artiste, qui se trouvait seul avec sa mère dans le coupé, la saisit , la pressa contre son cœur , en

lot DERNIÈRES ROUERIES DE PHILIPPE.

disant : — mère ! tu es mère comme Raphaël était peintre ! et tu seras toujours une imbécile de mère!

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