Les deux frres
La lettre de Georges aurait dû parvenir à son pke avant la nouvelle de l'horrible désastre où venait de succomber la fortune de Napoléon ; mais, par un fatal concours de circonstances, elle n'arriva à Pouilly que la veille de Noël, plus d'un mois après le retour de l'empereur à Paris, et le jour même
il i
où Eugénie était admise à prononcer ses vœux.
Jean Castelnau en avait reçu la nouvelle par une lettre de la pauvre tille, et le chagrin de Rosette fut loin de diminuer en apprenant que le sacrifice allait être consommé. Elle avait espéré jusqu'alors ; mais il lui sembla que désormais tout était fini et que la dernière lueur d'espérance venait de disparaître à ses yeux.
Eugénie avait facilement obtenu de ne pas passer par les longues épreuves du noviciat et elle était bien perdue pour Georges.
Le 24 décembre, de grand matin, Jean Castelnau dut s'absenter pour aller au travail ; il avait cherché à retrouver son calme et sa force dans les rudes occupations de sa profession, mais il lui arrivait souvent de retourner à la maison avant l'heure, poussé par quelque pensée inquiète, dont il ne pouvait se rendre compte.
Ce jour-là. ses pressentiments le dominèrent tellement, qu'il laissa à la vigne les instruments dont il se servait pour déraciner
une vieille haie, et qu'il revint du plus vite qu'il lui fut possible avant dix heures.
Cinq minutes après son retour, le maire entra chez lui.
— Je crois que voici des nouvelles pour vous, père Castelnau.
Et il lui présenta une lettre sur laquelle le vieillard reconnut l'écriture de Georges.
— Je l'avais bien dit : s'écria-t-il, femme, j'en étais sûr ; Georges n'est pas mort 1
Rosette n'eut pas la force de répondre, mais dans l'élan de sa joie, elle se jeta à genoux pour remercier Dieu d'avoir sauvé son fils.
Le maire était un des amis de Jean Castelnau et l'un de ceux qui portait le plus d'affection à ses fils.
— Voyons, mon vieux camarade, ditesnous ce qu'il est devenu, ce brave Georges, demanda-t-il avec intérêt?
— Tenez, lisez vous-même, mon ami ; je n'y vois plus ! u*^
En effet, Jean Castelnau, en proie à une violente émotion, se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur une chaise, et il tendit la
lettre à son ami, qui lalut avec autant d'empressement que s'il se fut agi de son propre fils.
« Mes bons parents, écrivait Georges, le « sort ne nous a pas favorisé et nous avons « perdu la bataille. L'objet de cette lettre « est de vous tranquilliser sur mon compte, « plutôt encore que de vous apprendre les « détails de ces cruelles journées, dont le ré- « cit vous arrivera par les documents offi- « ciels.
« J'ai fait mon devoir de mon mieux ; mais o après avoir vu la mort de près, j'ai eu le - malheur d'être blessé, et j'ai été fait pri- « sonnier, malgré tous mes efforts pour me « dégager.
« Ma blessure n'est pas dangereuse, et, « dans deux ou trois jours, je serai dirigé « vers le château d' Arrow, dans la province < de Pétersbourg, où il parait que je dois « rester pendant quelque temps.
« Peut-être l'échange des prisonniers se « fera-t-il bientôt et ne serai-je pas longtemps « séparé de/vous"; Dieu le veuille !
« On me traité avec toutes sortes d'égards,
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« et je vous prie de rassurer ma bonne mère « et notre chère Eugénie à mon sujet.
« Me voilà donc prisonnier des Russes et, t sauf l'ennui de la captivité ei de l'inaction, « à part la colère qui me prend toutes les « fois que je pense qu'on se bat peut-être aux « frontières, sans que je puisse prendre part « aux dangers de mes compagnons d'armes, o je n'ai pas à me plaindre des procédés a moscovites. D'ailleurs, je dois vous avouer c que je n'aurais pas volé leur rancune, dans « le cas où ils ne seraient pas d'une extrême « politesse. On me traite, en vérité, comme « un enfant ^kié, et je ne sais à quoi attri- « buer cette conduite, tout exceptionnelle, « en ma faveur.
« Le général russe, comte d' Arrow, m'a « fait donner une chambre dans la maison « qu'il habite à Leipzig, et son chirurgien a « donné à ma blessure les soins les plus in- « telligents.
(v À propos de cette bles,s-ja*e~que dira noce tre bonne Eugénie, quand^Tle me reverra « avec une jolie balafre de la longueur du « doigt, tout au milieu du front, entre les
« deux yeux? Cela n'embellit guère ; ruais il « faut se rappeler que c'est ma première ci- « catrice, et que j'aurais pu attraper mieux t que cela.
a Le chirurgien doit chercher une occa- © sion de vous faire passer ma lettre ; puisse- « t— elle vous parvenir avant que des récits « absurdes vous aient fait croire à ma mort ! « Ce chirurgien est un brave homme ; au « moins m'a-t-il témoigné de la sympathie, et * je lui en sais gré.
« On dit cependant qu'ici il faut se méfier « de tout et de tous.
« C'est égal.
« Je vous promets de saisir la première « occasion qui se présentera de m'échapper. « Il me reste assez d'argent pour traverser « toute l'Allemagne. Mais je ne veux mettre « personne dans ma confidence et je ne m'en « rapporterai qu'à moi.
« Lorsque j'ai demandé au cliirurgien de
e me rendre le service de se charger de ma
« lettre, il s'est mis à ma disposition avec
« une urbanité vraiment française, mais à la
ridition que je ne lui demanderais pas de
« favoriser ma fuite. Vous ne pouvez vous û- « gurer, mon bon père, quelle mine faisait « ce pauvre homme, lorsque je lui ai répondu « que je savais respecter toutes les consi- « gnes!
« Mais s'il a une consigne à suivre, je « vous promets bien de ne jamais engager « ma parole et de rester libre, au moral, € bien entendu, de prendre la clé des champs « sans prévenir mes gardiens, espèces de o kalmoucks, dont la figure est bien la plus « repoussante chose qui soit.
a En attendant ces beaux rêves, je vous « prie d'être assez bon pour me donner de « vos nouvelles à Arrow. Si vous saviez cornet bien il me tarde de vous embrasser tous les « trois? Je me surprends à désirer que la t paix nous arrive le plus tôt possible...»
— Allons, mon camarade, me voilà aussi heureux que vous et voilà un deuil de moins pour le village... Brave cœur! sachant supporter l'adversité avec autant de courage que la fortune. A ces paroles du maire, Jean Castel n au, qui a vail écouté avec attention la lec-
ture de la lettre de son fils, et dont l'agitation était passée, lui dit avec calme :
— Je connais Georges, il a quelque projet pour l'exécution de sa fuite...
— C'est difficile, mon ami; les Russes gardent bien leurs prisonniers. Comptez plutôt sur l'échange.
— Mais Eugénie? hasarda Rosette.
— Le médecin m'a confié, il y a quelque temps qu'elle n'avait pas deux ans à vivre...
— Mon Dieu î
— Le chagrin a tué la vie chez mademoiselle d'Arnay, m'a-t-il dit, et je suis sûr qu'elle ne vivra pas plus de deux années, si toutefois elle peut encore atteindre celte époque.
— Eugénie est un cœur aussi noble que l'était son oncle, dit Jean Castelnau ; mais comment apprendre à Georges qu'elle prononce ses vœux demain?... Oh ! cette lettre, si je l'avais reçue il y a huit jours !
— Il est trop tard, mon vieil ami; mais coûte que coûte, il faut que Georges soit instruit de tout ce qui peut l'intéresser.
Pendant que l'espérance renaît chez Jean
Caslelnau, son fils est installé au château d'Àrrow, où il est l'objet d'une sollicitude vraiment paternelle de la part de Diétrich.
lwan répond du prisonnier et ne le quille guère pendant le jour ; les portes des grilles sont soigneusement gardées et il est impossible de songer à la fuite.
Cependant, maître lwan, dont le rôle près du comte d'Àrrow est celui d'un espion, a fait parvenir au cabinet impérial une note secrète, dans laquelle il apprend que son maître a fait un prisonnier auquel il semble porter le plus vif intérêt.
Georges n'a pas encore aperçu la comtesse Ostroff, ni sa fille Blanche; ses repas lui sont servis dans sa chambre, et le froid assez vif qui commence à sévir ne lui permet pas de sortir, pour parcourir le parc, quoique la promenade lui soit permise, sous la garde d'Twan.
La veuve et la fille de Michel Ostroff sont, d'ailleurs, en deuil, car le comte, leur parent, a été frappé à mort dès les premiers moments de la bataille.
Le comte d'Àrrow n'eût pas plutôt accom-