‹ Les deux frresChapitre 2 sur 10 · II V · texte numérisé non relu

II V

pli les ordres dont il était chargé, qu'il s'empressa de retourner à Pétersbourg afin de rendre compte à l'empereur de sa mission, et aussi pour tenter de sauver Georges.

Le czar l'accueillit avec une faveur marquée.

Mais lorsque le général parla à l'empereur de son prisonnier, le prince l'écouta avec une froideur sensible et se contenta de lui répondre qu'il lui ferait parvenir ses ordres à Arrow, au sujet du prisonnier.

Gustave n'osait pas dire qu'il s'agissait de son frère, et il tremblait que cette confidence fût plus nuisible qu'utile au colonel.

— Je vous autorise cependant à le garder à Arrow, ajouta le czar, mais vous m'en répondez jusqu'à ce que je lui donne une destination.

Le comte se retira, la mort au cœur, et voyant bien que Georges était perdu.

A son arrivée à Arrow, la tristesse de son visage était telle que Diétrich en fut frappé ; mais il garda ses observations pour lui, se réservanl de favoriser de tout son pouvoir

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l'officier français pour lequel il se sentait beaucoup d'attachement.

Que risquait-il, en effet?

Ses économies étaient dans le tiroir de son secrétaire; la fortune de sa fille était réalisée en diamants, et il n'avait à faire recouvrer que celle du comte Ostroff, revenant à Blanche.

Il avait obtenu l'autorisation d'aliéner une partie des domaines du comte, au nom de sa petite-fille, et en même temps, la permission de faire un voyage en Allemagne et en Italie avec la comtesse et sa fille, lui avait été accordée par le czar en souvenir de Michel.

Blanche ne perdait donc qu'une partie des biens du comte Ostroff, et si elle persistait à ne pas vouloir épouser le maître d'Arrow, ils retourneraient ensemble en Allemagne, et échapperaient ainsi au despotisme russe.

Malgré cette perte, Blanche n'aurait pas moins encore une fortune considérable, et Diétrich voulait, avant tout, que le cœur de

sa petite-fille fit un libre choix et qu'elle fût heureuse.

Or, ce que voulait Diétrich était bien voulu.

Il mêlait à son dessein l'envie d'être utile au prisonnier français, et il espérait tirer partie des circonstances.

On verra comment le vieil intendant mit son projet à exécuton.

Par une curiosité bien pardonnable à son âge, Blanche désirait vivement voir le prisonnier, et elle avait attendu avec impatience le retour du comte pour lui demander que l'officier français pût lui être présenté ainsi qu'à sa mère.

Qui peut sonder les mystères du cœur, et parcourir sans crainte de se tromper les dédales de ce labyrinthe.

Le comte d'Arrow sentit renaître plus radent que jamais son amour pour Blanche, et désormais il n'eut plus d'autre but que de songer à lui plaire. Mais il redoutait la présence de Georges ; il comprenait qu'il était perdu dans l'esprit de la jeune fille, si elle

parvenait à découvrir son origine et la trahison dont il s'était rendu coupable.

Aussi, lorsque Planche lui parla de sondésir, il prétexta des ordres formels de la cour, afin de colorer son refus d'un prétexte plausible.

Blanche se contenta de sa réponse, ou du moins fit-elle semblant de s'en contenter, car, en Russie, la volonté du czar est une chose toute puissante, qui courbe même la volonté des femmes.

Gustave d'Àrrow retardait de plus en plus son entrevue avec Georges, et celui-ci menait une vie assez triste, bien qu'il cherchât à adoucir les ennuis de sa captivité par l'étude de la langue russe.

Enfin, la général s'avisa d'un expédient qui, pensait-il, devait sauver la situation. La comtesse Maria lui témoignait toujours de l'intérêt et elle avait consenti à demeurer à Arrow jusqu'au printemps; Blanche ne paraissait pas éloignée de l'aimer et il se voyait presque à la veille de pouvoir presser son mariage.

Le souvenir d'Eugénie revenait bien en-

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core le poursuivre, mais il le repoussait comme une pensée importune, et la gracieuse image de Blanche parvenait toujours à lui faire oublier celle qui avait été sa fiancée. Il croyait avoir gagné sur lui et se félicitait presque d'avoir réussi à retrouver du calme; mais il se trompait étrangement, ou plutôt il cherchait à s'abuser sur ses propres pensées.

Il écrivit à l'empereur.

Dans sa lettre, il lui avouait que le prisonnier français n'était autre que son propre frère, et il suppliait le czar de lui accorder la liberté de Georges, au nom de ses services et de son dévouement.

La réponse ne se fit pas attendre :

« Que votre frère fasse comjne vous, et « ma protection lui est assurée. Je vous donne « jusqu'au printemps pour le décider à en- « trer au service de la Russie. Son grade lui « sera conservé. •

A la lecture de ces lignes, Gustave se sentit retomber dans toutes ses perplexités.

Il avait fait une fausse démarche.

Comment se. présenter aux yeux de Geor-

ges? comment affronter son mépris? comment surtout lui proposer de partager son infamie?

Le malheureux était dans une situation d'esprit plus horrible que jamais... De quel œil Georges verrait-il que, sans respect pour la mémoire d'Eugénie, il songeait à assurer sa position par un mariage avec Blanche, après avoir foulé aux pieds l'amour de la patrie ?

Après avoir trahi tous ses devoirs, il trompait encore sciemment une noble jeune fille, qui ne pouvait rien connaître de ses antécédents.

Et cependant, il n'avait pas de choix à faire, et il ne lui restait qu'à obéir.

Il entra donc chez son prisonnier, après avoir éloigné Iwan.

—Georges ! lui dit-il, et il voulut s'avancer vers son frère.

— Gustave ! . . . Grand Dieu ! . . . quelle honte !... s'écria Georges en se reculant avec dégoût.

— Écoule-moi, mon frère, tu me jugeras après, balbutia le comte.

— Je n'ai pas de frère en Russie, à moins qu'il ne soit prisonnier, répliqua Georges qui avait surmonté son émotioD ; ie suis prisonnier d'un Russe... et j'éc >ute 1 ■■ Russe...

— Au nom de noire père, Georges, au nom de notre mère, écoute-moi ; jamais un homme n'a souffert comme moi, et, si je suis bien coupable, je mérite encore de la pitié...

Georges hésitait.

— J'ai loyalement fait mon devoir dans l'armée française...

— Vous avez trahi votre drapeau, et d'un Français vous avez fait un Russe !

— Georges, je veux tout te dire, aies pitié de moi !

— Parlez, je vous écoute.

Et Georges s'assit, comme un juge devant lequel comparaît un criminel.

Gustave lui fit alors le récit de tout ce qui lui était arrivé, comment la vue d'un odieux supplice l'avait frappé du vertige de la peur, il lui peignit les malheurs et les souffrances qui le poursuivaient.

— J'ai cherché vingt fois à me faire tuer,

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îui dit-il, les balles me fuient; je n'ose me donner la mort!

— Pauvre Gustave! dit Georges, répondant à sa propre pensée.

— Ah! je savais bien que tu ne me refuserais pas ta pitié.

— Je n'ai pas le droit de te juger, dit Georges avec amertume en se levant ; mais tu es victime d'une affreuse destinée.

— Ce n'est pas tout, Georges, j'ai voulu fuir...

— Ehbien?

— C'est impossible!

— Comment î impossible ?

— Oui... espionné partout, je suis à peine plus libre que toi... La France m'est interdite ; le nom de traître m'y poursuivrait... D'ailleurs, puis-je être traître deux fois?... N'est-ce pas déjà trop?

— Je n'ai rien à dire.

— J'ai voulu te sauver, Georges, et je t'ai perdu ! voilà ce qui met le comble à ma douleur.

Georges était désespéré.

— Oh ! mes soupçons! s'écria-t-il, Dieu

veuille que mon père n'apprenne jamais cet épouvantable malheur !

— Georges, ne me repousse pas...

— Je te plains, voilà tout.

Gustave s'avança vers son frère, et celuici, dominé par une irrésistible élan du cœur, lui tendit les bras... Gustave s'y précipita.

— Le czar met à ta liberté les mêmes conditions que les miennes, Georges, et je ne te dirais pas cela si je n'y étais pas forcé, dit Gustave après un instant.

— Alors je ne serai jamais libre... de sa volonté.

— Il t'accorde jusqu'au printemps pour te décider.

— C'est tout décidé ; je te refuse, et j'espère que tu n'insisteras pas. Je mets l'oubli à cette condition.

— Je n'ai pas songé à insister, Georges; mais je suis obligé de lui faire savoir ta réponse... Ne pourrait-on temporiser?

— Écris-lui que je refuse.

— Mais, c'est la Sibérie, malheureux !

— C'est l'honneur de mon père et le mien, Gustave !

— J'écrirai , dit Gustave, courbé sous cette parole.

— Je m'engage à ne pas fuir d'ici jusqu'au printemps, ajouta Georges; mais je réclame un service en échange... J'aurai des armes quand on ordonnera de me conduire en Sibérie? A partir de ce moment, Gustave, nous suivrons chacun notre route, tu n'es plus pour moi que le général russe, comte d'Arrow...

— Oui... le nom de mon père doit rester sans tache. . . tu as raison, Georges, et moi, je dois porter le fardeau de ma honte et de mes regrets.

Le général manda le refus de Georges. Il ne fut répondu à cette communication qu par cette phrase laconique :

«Vous avez jusqu'au mois de mai; d'ici-' « là le colonel Georges Castelnau sera ou- « blié!... »

Nous avons dit que Blanche était curieuse de voir le prisonnier. Elle tenait de sa mère une fermeté singulière et une volonté arrè-

tée. Persuadée qu'elle avait un puissant intérêt à découvrir ce qu'on voulait lui cacher, elle avait guette le jour où le comte d' Arrow visiterait son prisonnier, afin d'entendre leur conversation.

Blanche parlait le français avec une rare facilité.

Elle avait découvert un petit cabinet attenant à un appartement voisin de celui de sa mère, et contigu à la chambre occupée par Georges. Elle résolut d'en faire un poste d'observation.

A force, de recherches patientes, elle aperçut une ancienne porte masquée par la tapisserie, et remarqua avec un plaisir extrême qu'elle pouvait entendre tout ce qui se disait chez le prisonnier, car elle avait distingué facilement la voix d'Iwan. Sûre dès -lors d'apprendre ce qu'elle voulait savoir, elle attendit que le comte vint chez l'officier français.

Elle avait vu le général se diriger de ce côté, et s'était hâtée de se rendre dans le petit cabinet.

Blanche avait tout entendu.

Ni Diétrich, ni la comtesse Maria n'étaient dans son secret, et son premier mouvement fut de se féliciter d'avoir échappé au danger d'épouser le général, pour lequel elle commençait à éprouver un penchant réel. Elle pensa ensuite à avertir sa mère.

Mais elle crut mieux faire en prenant Diétrich pour confident.

Lorsque le vieil intendant eût entendu son récit :

— Eh bien, ma fille? lui demanda t-il?

— Eh bien, mon père, jamais je ne serai la femme d'un traître.

— J'en étais sûr.

— Mais le prisonnier?

— Nous le sauverons, enfant, sois tranquille. Ne parle pas de ceci à ta mère pour le moment, j'ai mon projet.

Lorsqu'elle put entretenir le comte d'Àrrow, Blanche lui dit froidement ces paroles glaciales :

— Je sais tout, monsieur le comte...

n'espérez plus que je vous épouse jamais ! . . .

Blanche et Diétrich

Altéré par cette phrase de la jeune fille, le comte d'Arrow voulut hasarder une question :

— Vous voulez savoir pourquoi , monsieur le comte, lui dit-elle, le voici... Je vous avais cru sur parole et je vous avais promis

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une réponse pour l'époque de votre retour...

— Eh bien, mademoiselle?

— J'avais pensé avoir à répondre au général russe, comte d'Àrrow, et j'ai à répondre au Français Gustave Castelnau !

— Mademoiselle, le czar...

— Le czar vous paie votre changement de patrie, monsieur... J'aurais pu vous aimer, exilé, proscrit, malheureux, mais vous conviendrez vous-même que toute alliance est impossible entre nous.

— Mademoiselle I

— Ne vous récriez pas ; j'ai à vous faire une demande, et je suppose que vous ne la refuserez pas... Je désire que votre frère, le colonel Georges, cesse d'être séquestré dans sa chambre, et vous ne pouvez moins faire pour lui que de lui donner une liberté relative... je ne saurai rien devant personne de votre parenté...

— Mademoiselle, je ferai ce que vous désirez... Vous ne me croyez pas l'ennemi de mon frère !

— Non, monsieur le comte ; je vous ai en-

tendu, et je sais que vous aimez votre frère et votre famille; je sais que vous êtes malheureux, et loin de vous mépriser, je vous plains, parce que vous avez cédé à la contrainte morale, mais...

— Ne me reste-t-il donc plus d'espoir !

— Non, général... Voici ma mère, souvenez-vous qu'elle ne sait rien.

La comtesse entrait au salon, et dans son ignorance de ce qui s'était passé, elle parut satisfaite de voir le comte occupé à converser avec Blanche.

Celle-ci, assise près du piano, offrit à sa mère de lui jouer un morceau ; mais la comtesse, remarquant l'altération des traits de Gustave, demanda quelle en était la cause et s'il était souffrant.

— Non, madame, fît— il d'une voix peu assurée.

— Oh I comte, vous cherchez à me dire ce que vous ne pensez pas !

— Mère, voici la vérité, dit Blanche... J'ai dit au général que je ne voulais pas me marier, et je l'ai peut-être blessé.

Par une petite cruauté coutumière aux da-

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