‹ Les deux fusions, 1800-1873Chapitre 17 sur 27 · VI. — Note remise au comte de Reiset par la comtesse · texte numérisé non relu

VI. — Note remise au comte de Reiset par la comtesse

de Robilant, née de Waldburg-Truchsess (î).

L'année i832 le comte Lucchesi Palli était chargé d'af- (1) Comte de Reiset, Mes Souvenirs, t. II, pp. 289 et suiv.

faires de Naples à La Haye et passait toutes ses soirées chez le comte de Waldburg-Truchsess, ministre de Prusse, qui, veuf depuis peu, n'allait pas dans le monde, mais réunissait chez lui presque journellement le corps diplomatique, du reste seule ressource de cette ville, les personnes de ce pays vivant entièrement retirées chez elles ; ses quatre filles faisaient les honneurs de ses salons, le comte Lucchesi était fort occupé de la troisième fille du ministre de Prusse, de Mathilde de Waldburg-Truchsess, âgée de 19 ans ; il en parla à la sœur aînée de Mathilde (qui se trouvait alors pour quelques mois en visite chez son père) en déplorant son peu de fortune qui l'empêchait de se marier avant d'avoir une plus grande position ; dans ses fréquentes conversations avec les quatre sœurs, il leur racontait toujours de Mme la duchesse de Berry alors en Vendée ; il parle avec un enthousiasme immense de l'héroïque sœur de son Roi qu'il disait n'avoir vue qu'une fois de loin à la cour de Naples ; elle n'est pas belle, disait-il, mais on voit bien eh elle cet élan du cœur, ce dévouement sans bornes pour ceux qu'elle aime, pour le bonheur de son pays. Plus tard, le comte de Waldburg- Truchsess apprend le drame de Blaye, modifié par le mariage de la duchesse ; si cette union, devant dater déjà depuis plusieurs mois, paraissait pour tous peu croyable, elle était pour la famille de Waldburg-Truchsess tout à fait inadmissible, ayant justement dans ce temps-là vu chaque jour M. de Lucchesi loin de la France et occupé tout autrement, et parlant différemment de celle qui alors aurait déjà dû être sa femme. Que croire, que penser de cette étonnante histoire ? Chacun faisait des suppositions, toutes au détriment de ce malheureux Lucchesi. On prétendait qu'il avait accepté deux millions pour donner son nom ; jamais ceux qui l'avaient tant vu et apprécié son noble caractère ne l'ont soupçonné un instant capable d'une semblable bassesse et ne purent donc jamais comprendre ce qui pouvait avoir eu lieu. La duchesse de Berry accoucha dans la citadelle de Blaye d'une fille qui fut baptisée au nom de Lucchesi-Palli ; après cela elle fut

rendue à la liberté, alla rejoindre son mari, ou qui, au moins, devait être cru tel. L'entrevue eut lieu à bord du bâtiment qui menait la princesse en Sicile. Lucchesi s'inclina respectueusement devant elle : il était d'une pâleur mortelle. Au même moment la nourrice vint lui présenter l'enfant ; c'en était trop, il se détourna et la duchesse, pour mettre fin à une position impossible en public, se saisit affectueusement de son bras et l'entraîna dans son petit salon ; là, tête à tête, la plus pénible des explications aura eu lieu, sans doute. Une heure après, Madame la duchesse remercia le comte de Mesnard, son chevalier d'honneur, pour ses bons services, mais que maintenant, dans sa nouvelle position, elle n'en avait plus besoin. Un an après, la comtesse du Cayla vint s'établir à Turin et raconta un jour à la famille de Waldburg-Truchsess tous les détails de cette triste affaire, dans laquelle elle a joué un grand rôle. Lisant dans les journaux la grossesse de Mme la duchesse de Berry enfermée dans la citadelle de Blaye, Mme du Cayla, depuis de longues années toute dévouée à la branche aînée de la maison de Bourbon, écrivit ces deux mots à la duchesse : « Votre situation est-elle telle qu'on la dit ? Puis-je sauver votre honneur ? Sinon je me prosterne à vos pieds pour vous demander pardon de l'impardonnable proposition que mon zèle à toule épreuve a osé vous faire ? » Ces lignes furent envoyées par un messager subalterne très adroit qui a pu s'introduire dans la citadelle. La réponse ne se tit pas attendre : « J'accepte le mari que vous m'avez choisi. » Il s'entend qu'avant de faire cette proposition, Mme du Cayla s'était assurée de la manière de la réaliser. Ayant vu souvent à La Haye, où elle avait passé quelque temps le comte Lucchesi, et l'ayant entendu parler avec tant d'enthousiasme de la duchesse de Berry, elle jeta les yeux sur lui et lui fit parler par le missionnaire Mary qu'elle apprit être son confesseur, un jeune ecclésiastique d'un zèle immense et d'une éloquente persuasion, très connu par les filles du comte de Waldburg-Truchsess, ayant assisté leur mère sur son lit de mort. Mme du Cayla représenta au mission-

naire ce mariage sous l'aspect de la plus sublime charité chrétienne, de se sacrifier ainsi par amour de son prochain, lui insinuant de parler de la chose à Lucchesi, comme d'un acte d'héroïque chevalerie, ne pensant qu'à sauver l'honneur d'une femme qui était la sœur de son Roi et qui sans doute n'avait succombé que malgré elle, au milieu de sa vie aventureuse, bravant tout pour son pays. Cet ecclésiastique était un saint homme, comprenant peu l'honneur mondain, et Lucchesi était un jeune homme enthousiaste, et Mme du Gayla une femme aussi spirituelle qu'adroite. Mais à peine le oui prononcé et la lettre pour Blaye partie qu'il fut au désespoir. Mais il n'y avait plus moyen de reculer ; il fut entouré, persuadé de toute manière ; néanmoins plus le temps avançait, plus il avait horreur du sort qui l'attendait, d'autant plus qu'il apprit qu'on soupçonnait le comte de Mesnard, un homme déjà d'un certain âge, marié, d'être le père de l'enfant qu'il devait reconnaître par son mariage avec la mère ; cette union lui devenait toujours plus odieuse ; il y mit alors la condition que M. de Mesnard quitterait le service de la duchesse ; car il apprit, — ce qui confirmait ses soupçons, — que pendant le séjour de la duchesse en Vendée, son chevalier d'honneur coucha, par mesure de sûreté, toujours en travers de sa porte ; il ne fut donc plus étonné quand il vit de suite M. de Mesnard à bord du bâtiment lors de sa première entrevue avec la duchesse qu'il épousa le plus secrètement possible, aussitôt arrivés à terre. L'enfant mourut peu de temps après. Par la suite, ce mariage alla à merveille, à part quelques scènes de jalousie peu méritées que le malheureux Lucchesi eut à essuyer de la part de sa royale épouse qui eut un grand nombre d'enfants portant le nom de leur père. 11 avait été si publiquement connu que ce mariage n'avait eu lieu qu'après la sortie de Blaye, et on n'y faisait si bien que varier sur les événements qui y avaient donné lieu que Mme du Cayla pouvait ensuite, sans une grande indiscrétion^ raconter dans l'intimité comment les choses s'étaient passées. On se faisait dans le temps cette question. Ce zélé ami a-t-il

rendu un service à la duchesse ? Il est permis d'en douter puisqu'on n'a pu persuader personne de son innocence ; quanta sa cause, ce fait a coupé court à jamais à l'enthousiasme qu'on avait eu pour elle, et que bien du monde aurait peut-être encore conservé, sinon par illusion, au moins par calcul, si elle-même, ce qui rendait tout doute impossible, n'avait pas constaté le fait en devant ainsi renoncera son rôle d'héroïne ; mais cela a été la cause de son bonheur intérieur ; c'était donc une solution heureuse sur laquelle elle ne pouvait, vu ses antécédents, guère compter.

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