DEUXIÈME PARTIE
Charles X avait payé de sa couronne, le duc de Bourbon avait payé de sa vie l'accueil fait par eux en 1800 à Louis-Philippe repentant. De tels souvenirs n'étaient pas encourageants.
Cependant la leçon de 1848 avait été rude. Le spectacle de Paris insurgé hantait les nuits du roi détrôné.
« La duchesse de Montpensier, a écrit le duc de Nemours, fut sauvéed'abordparM. Jules deLasteyrie, puis par Louis Estancelin, attaché à la légation de France en Bavière et qui nous montra tout le dévouement qu'on pouvait attendre d'une famille depuis longtemps attachée à la nôtre. » Quand M. Estancelin arriva en Angleterre, le bruit courait que le duc cPAumale, gouverneur général de l'Algérie, avait fait embarquer sur la flotte l'armée d'Algérie et qu'il était résolu à marcher sur Paris pour rétablir les pouvoirs consacrés par la Charte et renversés par l'émeute.
La vérité était que les généraux présents à Alger en avaient fait la proposition au duc cTAumale et que celui-ci l'avait repoussée.
M. Estancelin ayant rapporté ce bruit à Louis-Philippe, il leva les bras au ciel. La pensée de revenir à Paris et de remonter sur le trône de Juillet lui inspirait une véritable épouvante. « Roi élu par la garde nationale de Paris, disait-il , le jour oùla garde nationale de Paris s'est prononcée contre moi, mon règne fut fini. »
Parlant du passé, il revenait souvent à la scène du Carrousel et, se soulevant de son fauteuil, il la mimait, comme s'il voyait encore les gardes nationaux pressés autour de son cheval, et criant : « Vive la Réforme (1) ! »
Son dernier mot à M. Estancelin fut : « Dites à vos amis de servir fidèlement la République (2) . »
Avant de mourir, Louis-Philippe recommanda à ses fils de ne pas recommencer la funeste expérience de i83o.
La grande âme du comte de Ghambord était plus qu'aucune autre accessible à des pensées de réconciliation et de pardon, — pardon royal dans l'intérêt de la France, pardon chrétien que lui inspirait sa conscience. Il eut bientôt l'occasion d'en fournir la preuve. Louis-Philippe étantmortà Claremont le26 août i85i , il ne voulut pas se rappeler la conduite tenue à la mort de Charles X par le persécuteur de tous les siens. 11 écrivit à sa tante Marie-Amélie une lettre de condo-
(1) M. de Falloux, Mémoires d'un royaliste.
(2) Article de M. Estancelin dans le Messager Eudois du 25 juin;
léance. 11 fît célébrer un service funèbre et prit le deuil ainsi que toute sa maison. La duchesse cl'Angoulême avait agi de même en 1842 lors de la mort du duc d'Orléans. Elle avait fait célébrer à Kirchberg un service pour le repos de son âme.
Par une sorte d'ironie du sort, la principale verrière de la chapelle de Dreux où les restes de Louis-Philippe ont été transférés représente la trahison de Judas.
Etranger à toutes les fautes qui avaient fait passer la France de révolution en révolution, désigné par sa naissance pour y rétablir Tordre monarchique, dans la force de l'âge et de l'intelligence, le comte de Chambord voyait venir à lui de nombreux Français que les événements avaient désabusés. L'affluence des visiteurs avait été considérable à Wiesbaden au mois d'août i85o : on avait remarqué parmi eux M. de Salvandy, ancien ministre de Louis-Philippe.
Mais les meneurs orléanistes avaient d'autres visées. Jusqu'au coup d'Etat de i85i il s'était fait sur les dispositions de l'esprit public à leur égard les plus étranges illusions. Vivant dans un cénacle étroit, ils attribuaient à leurs conciliabules une influence tout à fait chimérique sur l'opinion. Ils avaient organisé le congrès de Tours, le comité de la rue de Poitiers, sous l'habile direction de M. Thiers, revenu du grand émoi que lui avait causé la révolution de 1848 (1).
Ils avaient entraîné dans cette coalition parlementaire un grand nombre de députés légitimistes en les leurrant par des espérances de fusion.
Berryer avait été convaincu. Il s'agissait de tenter un grand effort parlementaire pour obtenir la révision de la Constitution. On envoya M. de Fallouxà Venise dans les premiers mois de l'année i85i pour obtenir Padhésiou du comte de Chambord.
(]) Souvenirs d'Alexis de Tocqueville, p. 82.
Celui-ci donna carte blanche à Berryer et invita ses amis à ne pas se séparer de lui sur cette question. Mais les orléanistes firent défection. Ils ne consentirent qu'à une révision partielle, ajournant la monarchie jusqu'au jour où elle pourrait se faire à leur profit.
La proposition de révision de la Constitution n'aboutit qu'à des discours. On se divisa, et la majorité des trois quarts ne put être obtenue. Le comte Raczynski et Donoso Cortez échangeaient leurs doléances dans leur correspondance :
Ce sont les habiles de l'époque de Louis-Philippe, écrivait le premier de ces deux diplomates le 3o juin 1849, qui après avoir déjà si complètement échoué, malgré les plus savantes finesses, empêchent les honnêtes gens de s'orienter et de s'entendre, brouillent les idées, précipitent la France vers de nouvelles aventures, et, avec la France, le reste du monde. Ce sont toujours les mêmes hommes néfastes : Thiers, Dufaure, Passy, Emile de Girardin et Guizot lui-même, tout usé que soit ce dernier, qui aident à la confusion des idées et empêchent le triomphe de la raison. Un grand nombre des organes de la presse s'associent à ces brouillons, comme autrefois toujours bouffis d'orgueil, ils n'ont rien appris et rien oublié. Ils parlent bien, écrivent mieux encore, mais ce n'est jamais pour servir la cause du vrai et du bien.
Et Donoso Cortez lui répondait le 2 août 1849 :
Je crains en France les Thiers, etc., beaucoup plus que les Ledru-Rollin et les Proudhon, car ce sont les premiers qui empêchent les Français de s'entendre et de rentrer dans le vrai.
Il s'était formé dans le monde parlementaire un parti végentiste, sans racines dans le pays, faisant obstacle à toute solution pour réserver l'avenir. Ce parti guet-
tait l'occasion de proclamer le comte de Paris roi des Français sous la régence de la duchesse d'Orléans qui n'avait consenti à aucun rapprochement, — l'ardente exilée, — a écrit M. René Bazin. Cette ardeur l'entraînait -à des intempérances de langage telles que la reine Victoria écrivait à Léopold Ie1* le 10 décembre i85o: « Je désire réellement que vous puissiez contenir Hélène dans son langage. » M. Thiers, qui exerçait en i85i une influence prépondérante sur la droite de l'Assemblée, reprenait ainsi son programme de 1848. On sait en effet que la régence de la duchesse d'Orléans avait été pour lui et pour M. Odilon Barrot le but de la campagne des banquets (1).
(1) Le 24 février 1848, vers midi, M. Odilon Barrot, accompagné de MAI. Bavoux, Etienne Arago et Mil lot, descendait de voiture devant le Ministère de l'Intérieur. M. Barrot s'installa dans le cabinet du Ministre et fît immédiatement expédier aux départements par le télégraphe la dépêche suivante :
« Le roi a abdiqué.
« La duchesse d'Orléans est nommée régente. »
L'original de cette dépêche, écrite sur du papier à en-tête du Ministère de l'Intérieur, — cabinet du Ministre — par M. Millot sous la dictée de M. Barrot, a été conservé.
Louis-Philippe en abdiquant n'avait nullement nommé la duchesse d'Orléans régente. Il avait dit au contraire : « Je n'ai plus d'ordres à donner. Le duc de Nemours est régent : c'est à lui qu'il faut vous adresser. Je ne parlerai pas de la régence de la duchesse d'Orléans. Elle est contraire à la loi et je n'en ai jamais violé aucune. » Dans son testament le duc d'Orléans avait dit : « Hélène devrait empêcher que son nom fût prononcé pour la régence. »
Les intrigues orléanistes, divisées contre elles-mêmes, disposaient dès cette époque de la duchesse d'Orléans. La duchesse de Fitz-James raconte dans ses Vieux Souvenirs que le duc de Nemours avait écrit à sa belle-sœur :
« La situation n'est plus tenable à Paris. J'ai ici une demibatterie d'artillerie sur laquelle je puis compter. Montez sur un caisson avec vos enfants et je me charge de vous conduire au Mont Valérien. »
— « La duchesse d'Orléans avait accepté, dit la duchesse de Fitz-James... Mais ce fut en vain que le prince l'attendit au rendezvous. D'autres conseillers avaient été écoutés et avaient trop fait espérer à la duchesse d'une popularité dont elle-même s'exagérait la valeur. Elle crut que la Chambre lui donnerait la régence. Sans prévenir le régent de fait, elle s'était rendue à la Chambre. » La duchesse d'Orléans avait noué une intrigue avec la gauche. C'est
Pour se réserver toutes les chances, les orléanistes de l'Assemblée s'efforçaient alors, comme ils l'ont fait en 1873, de conserver provisoirement la République, tout en cherchant à lui donner un Président de leur choix. Leur surexcitation était extrême. Le i4 novembre i85i, Montalembert écrivait à un ami :
MM. Thiers, Changarnier, Mole et Falloux veulent une crise et la plus prochaine possible. J'en ai acquis la preuve dans deux conversations que j'ai eues le samedi 8 et le lundi 10 octobre en me promenant avec lui (Falloux) dans le pourtour de l'Assemblée, et qui compteront à coup sûr parmi les plus étranges et les plus importantes de" ma vie.
Deux jours avant le coup d'Etat, — le3o novembre i85i — M. Thiers disait: « Changarnier aura 5oo. 000 voix. Il n'est qu'une candidature qui puisse empêcher la réélection du Président : celle du prince de Joinville. »
Des projets plus audacieux étaient à la veille de se réaliser. Lord Palmerston écrivait le 3 décembre i85i à l'ambassadeur d'Angleterre à Paris :
Nous savions parfaitement que la duchesse d'Orléans s'attendait à être appelée à Paris cette semaine avec son jeune fils, afin d'y commencer une nouvelle période de la dynastie des d'Orléans.
Quoique Palmerston eût été désavoué par la reine
Crémieux, le futur ministre de la Justice du Gouvernement provisoire, qui lui avait fait son projet de discours.
La dépêche d'Odilon Barrot prouve qu'il était du complot. « On sait le reste, dit encore la duchesse de Fitz-James : déçue, en fuite et séparée de ses enfants, le beau-frère auquel elle avait refusé la possibilité de faire son devoir, tel que si justement il l'avait compris, sut encore, et sans colère, la protéger dans son erreur. Endossant une capote de cette garde nationale, pour laquelle, aux jours de sa quasi-enfance, il avait montré tant de mépris, il réussit à joindre sa belle-sœur, à la réunir à ses enfants et à la mettre, elle et eux, en sûreté. »
FUSION DE l873 173
et par le ministère et qu'il dût être remplacé par lord Granville, son affirmation n'était pas sans fondement. La reine Victoria, qui cherchait depuis un an à tempérer les ardeurs de la duchesse d'Orléans, écrivait le 3o décembre i85i dans une lettre intime à Léopold Ier:
Je crains beaucoup qu'ils soientimprudents à Claremont.
Et Léopold Ier le reconnaissait lui-même :
Je crois qu'Hélène a été imprudente (5 décembre i85i).
La reine Victoria le répétait encore après la révocation de la donation de i83o :
Je crains que les imprudences de langage de la pauvre Hélène aient été la cause de cette cruelle persécution (20 janvier i852).
Tout à coup une révision sommaire vint couper court aux combinaisons byzantines et aux habiletés raffinées des parlementaires : ce fut celle du 2 décembre. M. de Falloux dut reconnaître lui-même « que le principal obstacle à la réunion de la maison de Bourbon autour de son chef était venu de la duchesse d'Orléans et que sur sa mémoire pèserait le succès du Deux-Décembre. » — « C'est une branche delà famille royale, écrivit-il, qui, voulant bénéficier du principe de l'hérédité sans le reconnaître, a momentanément amené la défaite de la monarchie par l'Empire. M . Berryer avait tout fait dans l'ordre des idées monarchiques, tout, excepté Timpossible, c'està-dire changer le cœur des princes. »
Le coup d'État, puis la proclamation de l'Empire
furent une dure leçon pour ces ambitieux incorrigibles. «Le lierpartiparlementaireétaitdispersé (i). » Atteints dans leur fortune, brusquement guéris de leurs illusions, les princes d'Orléans comprirent un instant qu'ils avaient intérêt à suivre les derniers conseils de leur père. D'ailleurs ils n'engageaientqu'euxmêmes, la duchesse d'Orléans sobstinant à rester à l'écart de toute démarche de fusion.
L'aîné des fils de Louis-Philippe, leduc de Nemours, se décida à se rendre à Frohsdorf, au nom de ses frères et au sien. Aucun souvenir pénible, aucune pensée d'amertume ne troublèrent l'accueil qu'il y reçut. La mort venait de mettre fin au second exil de la duchesse d'Angoulême, fille de Louis XVI. Elle n'était plus là pour recevoir, exilé et pénitent à son tour, le petit-fils du meurtrier de son père.
Mais la bonne grâce, l'oubli du passé, la générosité poussée jusqu'à l'héroïsme n'imposent pas l'abdication. Toujours prêt à pardonner, le comte de Ghambord n'entendait pas abaisser sa dignité royale. Il ne voulait pas rentrer en France comme héritier viager des institutions de i83o, préparant les voies aux véritables représentants de ce régime, présenté et protégé par eux, à l'ombre de leur drapeau. A cela jamais il n'a voulu consentir.
Il avait alors trente-trois ans. Sa naissance, son âge lui donnaient l'autorité nécessaire pour gouverner sa famille et son parti. Les termes de la déclaration que dut faire le duc de Nemours furent convenus et arrêtés d'avance ; ils étaient aussi formels que l'avait été la lettre écrite en 1800 à Louis XV1I1 :
Je viens vous dire, au nom de mes frères comme au mien, que nous ne croyons plus possible et désirable en
{1) Lettre du comte Raczynski à Donoso Cortez, 5 décembre 1851.
France qu'une seule monarchie et un seul trône ; cette monarchie, c'est la vôtre ; ce trône, c'est celui qu'occuperait l'aîné de notre race. Tous nos efforts seront consacrés au rétablissement de cette monarchie et à sa défense.
Aucune condition n'avait été posée, aucune réserve n'avait été faite. Aucune condition, aucune réserve n'auraient été acceptées.
L'accueil fut cordial. « Je suis enchanté du fond et de la forme, » écrivait le duc de Nemours en sortant de cette réception.
Saisissant toutes lesoccaions de sceller une réconciliation à laquelle il attachait un grand prix, lëcomte de Chambord se rendit à Nervi pour y visiter Marie- Amélie, sa grand'tante par les Bourbons de Naples, veuve de Louis-Philippe.
Déjà en i83o elle avait poussé de toutes ses forces à l'usurpation depuis longtemps méditée par son mari. Elle a été, tant qu'elle a vécu, sous les formes les plus doucereuses, opposée à toutes les démarches de fusion. « Rien à faire, m'écrivait M. Estancelin, la reine vivante. » Il avait vu de près tous ces événements et il contredisait nettement l'opinion de M.René Bazin sur le prétendu désintéressement de Marie- Amélie.
Tout le monde s'est trompé à la comédie hypocrite qu'elle jouait, et la répugnance de Marie-Amélie pour le rôle que les événements l'avaient obligée à jouer, sont devenus, à force d'avoir été acceptés par tous les historiens, un des traits de son caractère.
Quand en i834, à Fontainebleau, la comtesse de Boigne lui dit, en lui baisant la main, combien elle
était heureuse de la voir contente et réconciliée à sa situation :
— « Non, ma chère, s'écria Marie-Amélie, pas un jour, pas une heure, pas un instant; ici comme à Paris, comme partout, c'est toujours comme dans ma chambre à coucher de Neuilly, toujours, toujours !... (1). »
Sous l'influence de leur mère, l'attitude des princes avait changé. Ils profitèrent de cette démarche de courtoisie pour chercher à imposer au chef de la maison de Bourbon des conditions que celui-ci dut décliner. « Il veut nous faire passer sous les fourches caudines, » s'écria après son départ Marie-Amélie. Le duc de Nemours était animé d'excellentes intentions, mais il manquait d'assurance, d'aplomb ; il était timide et il subissait Pascendant de sa mère (2). Il fallait se dégager des engagements qu'il avait pris ; on y arriva.
En 1857, le parti orléaniste formait des plans nouveaux, il concevait de nouvelles espérances. L'Union libérale allait naître. Le programme était de mener contre l'Empire une campagne d'opposition, de la diriger et d'en profiter. De là le désir de rompre tout lien avec le comte de Chambord, et d'effacer les promesses gênantes de l'entrevue de i853.
Pour cela tous les prétextes étaient bons. Celui qui fut saisi est vraiment étonnant.
Le comte de Salvandy venait de mourir. Dans une lettre rendue publique, le comte de Chambord honora la mémoire du défunt en rappelant « ses constants
(1) Mémoires de la comtesse de Boigne.
(2) « M. le duc de Nemours avait les meilleures idées, mais les conservait à l'état latent, ou tout au moins si timidement exprimées et appuyées qu'il a toujours été au-dessous des événements, — au 24 février ! ! comme au moment de la fusion. » Lettre de M. Estancelin du 20 août 1905.)
efforts pour préparer les voies à une réconciliation désirée, qui depuis, disait-il, s'était enfin heureusement accomplie et que la France était en droit d'envisager comme une des fermes garanties de l'avenir. »
L'honneur qui était fait à un des anciens ministres de leur père, cette affirmation d'une réconciliation, dont le duc de Nemours était venu quatre ans auparavant apporter le témoignage furent le motif de rupture que saisirent avec empressement les princes d'Orléans.
Ils choisirent comme intermédiaire le ducdeBroglie sous le ministère duquel avaient eu lieu les douloureux événements de la citadelle de Blaye, père du ministre qui devait faire échouer la tentative de fusion de 1873. Le duc de Nemours lui écrivit une lettre destinée à être mise sous les yeux du comte de Ghambord. On ne saurait trop en méditer le texte. Elle éclaire de la plus vive lumière les intrigues qui de 1871 à i883 ont tenu en échec la monarchie :
Cher Monsieur, dans une lettre de M. le comte de Chambord, écrite à l'occasion de la mort de M. de Salvandy et publiée par les journaux, se trouve une phrase qui représente la réconciliation accomplie en 1853 comme une des plus fermes garanties de l'avenir de la France. Cette phrase — nous en avons acquis la preuve — a un sens sur lequel le doute n'est plus aujourd'hui possible, et elle a pour effet de faire croire à des engagements que mes frères et moi n'avons pas contractés. Nous sommes, dès lors, quoique bien malgré nous, obligés de rompre le silence que nous nous étions promis de garder sur les relations que nous avons eues avec M. le comte de Ghambord.
Lorsqu'en effet, dans une pensée de concorde, je me suis rendu auprès de M. le comte de Chambord, je ne l'ai fait que sur l'assurance formelle que cette démarche n'im-
pliquait aucun engagement. En lui exprimant ensuite notre désir sincère de voir la France l'appeler un jour au trône, et notre volonté de consacrer dans l'occasion tous nos efforts à obtenir ce résultat, j'étais loin de lui offrir un concours aveugle et indéfini ; un accord préalable devait nécessairement en déterminer les conditions. Ces conditions de notre côté se seraient résumées en trois points principaux que nos convictions comme le respect dû au passé de notre famille nous commandent de ne jamais abandonner:
i° Maintien du drapeau tricolore qui aujourd'hui, aux yeux de la France, est le symbole du nouvel état de la société et le résumé des principes consacrés depuis 1789.
20 Rétablissement du gouvernement constitutionnel ;
3° Concours de la volonté nationale à ce rétablissement ainsi qu'au rappel de la dynastie.
De ces trois points, le premier seul a été abordé avec M. le comte de Chambord, lors de sa visite à Nervi, et le résultat de cet entretien a été tel que nous avons cru devoir l'informer qu'aussi longtemps que ce point resterait indécis toute communauté de vues entre lui et nous était impossible. Depuis lors, cette situation, à notre grand regret, ne s'étant point modifiée et toute idée d'une entente préalable étant même repoussée par M. le comte de Chambord, il est devenu obligatoire pour nous de mettre un terme à des tentatives d'accord aujourd'hui inutiles.
Nous regrettons vivement de n'avoir pas mieux réussi dans nos efforts pour réunir sous un même drapeau toutes les nuances du parti constitutionnel. Car c'eut été encore là pour nous une manière de servir la France.
Notre résolution est désormais d'attendre les événements et de prendre, en chaque occasion, conseil de la raison et de nos devoirs envers le pays.
Recevez, etc.
Louis d'Orléans.
Les princes d'Orléans voulaient rompre et reprendre leur liberté d'action. Cela était clair. Ils coupaient
court « à toutes tentatives d'accord désormais inutiles ».
La démarche du duc de Nemours à Frohsdorf, les paroles prononcées par lui n'étaient plus un engagement. Quand il avait déclaré, « au nom de ses frères et au sien », qu'ils ne croyaient plus possible et désirable « qu'une seule monarchie et un seul trône », — et que « tous leurs efforts seraient consacrés au rétablissement de cette monarchie et à sa défense », — sans formuler de conditions qui eussent été certainement repoussées, — il n'avait fait qu'un effort infructueux « pour réunir sous un même drapeau toutes les nuances du parti constitutionnel ».
Le duc de Nemours écrivait en même temps au comte de Ghambord une lettre presque identique, datée de Glaremont le 25 janvier 1857. Cette lettre, écrite sous la pression du duc Victor de Broglie, était restée comme un remords sur sa conscience. Il a tenu à la désavouer à plusieurs reprises avant de mourir.
Je désire, a-t-il écrit, que l'on sache la vérité au sujet de la lettre qu'en janvier 1857 j'ai écrite à M. le comte cle Chambord. Cette lettre n'est pas l'expression de mon opinion. Elle ne Fa jamais été.
Et plus tard :
En ce qui me concerne personnellement, je déclare que je ne l'aurais pas écrite et que les opinions qu'elle exprime ne sont pas les miennes.
Comme en 1871, comme en 1878, la question du drapeau était posée, afin de rendre tout accord impossible, par ceux qui, moins que personne, avaient le droit de la soulever.
Prise en elle-même, cette difficulté était des plus graves et des plus délicates.
Pour la plupart des Français, le drapeau tricolore était devenu le drapeau de l'armée, le drapeau national, sans acception de parti. Mais pour le comte de Chambord, il ne pouvait en être de même. Le drapeau blanc, le drapeau de ses pères et des nôtres, était à ses yeux le drapeau couvert de gloire par les armées de la France pendant une longue suite de siècles. Il flottait sur les Tuileries lors de sa naissance, il en avait été arraché par l'émeute triomphante. C'était le drapeau de l'armée fidèle, restée groupée autour de Charles X, à Rambouillet. Les souvenirs des douloureuses étapes de Saint-Cloud à Cherbourg, où les couleurs de l'insurrection apparaissaient aux yeux de Charles X comme une menace et un outrage, étaient ineffaçables. Quelle réponse pouvaient attendre les représentants de la Révolution de i83o, venant au comte de Chambord, le drapeau de cette révolution à la main, le lui imposant impérieusement et exigeant qu'il amenât son propre pavillon?
M. Chesnelong lui-même le reconnaissait dans une lettre qu'il écrivait le 20 septembre 1873 à M. de Carayon-Latour :
Quand il lui a été proposé comme condition d'une réconciliation avec ses cousins, il a noblement agi en refusant d'abaisser le drapeau du vieux roi Charles X devant le drapeau de Louis-Philippe.
Lorsqu'il eut connaissance de la lettre du duc de Nemours, le comte de Chambord sut se contenir. Sa
réponse, pleine de dignité, de modération, ne brisait rien, laissant à l'avenir le soin de résoudre les difficultés que le temps pouvait aplanir :
Mon cousin, écrivit-il au duc de Nemours le 5 février 1857, j'ai lu votre lettre avec un profond sentiment de tristesse et de regret. J'aimais à penser que nous avions compris de îa même manière la réconciliation accomplie entre nous il y a bientôt quatre ans.
Le rétablissement de nos rapports politiques et de famille, en même temps qu'il plaisait à mon cœur, semblait à ma raison un gage de salut pour la France et une des plus fermes garanties de son avenir.
J'ai toujours cru et je crois toujours à l'inopportunité de régler dès aujourd'hui, et avant le moment où la providence nous en imposerait le devoir, des questions que résoudront les vœux et les intérêts de notre patrie.
Ce n'est pas loin de la France et sans la France que l'on peut disposer d'elle.
Rien n'y fit. Ce langage si élevé, si conciliant, si patriotique ne fut pas entendu. Il y avait parti pris de rompre et d'aggraver par des actes irritants cette rupture calculée et préméditée.
En 1859, le duc de Chartres fît campagne dans l'armée italienne, prenant ainsi une part active aux événements qui dépossédèrent la duchesse régente de Parme, sœur du comte de Chambord. En i85g et en 1866 le comte de Paris donna à la cause italienne des témoignages d'ardente sympathie.
Gela n'a pas empêché les écrivains orléanistes de qualifier plus tard de détestable la cause de l'unité italienne, déclarant que la favoriser était « une vraie trahison envers le patriotisme (1) ».
Ils oubliaient que leurs princes, ne gardant pas la
(1) Ph. de Grandlieu, Figaro du 29 janvier 1888.
réserve que leur commandaient leur naissance et leurs liens de famille, avaient, de leur propre mouvement et sans nécessité, tenu à la servir.
Trois ans plus tard, en 1862, le comte de Ghambord se rendit en Angleterre pour visiter l'exposition de Londres. Les princes d'Orléans, ayant appris ce projet, en éprouvèrent un vif déplaisir: il"s mirent tout en œuvre pour en empêcher la réalisation. Le duc d'Aumale annonça hautement qu'il quitterait Londres afin de ne pas se rencontrer avec lui ; le duc de Nemours fît faire par une personne tierce une communication analogue.
Le comte de Chambord estima qu'il ne pouvait subordonner le désir qu'il avait de juger par ses yeux les progrès de l'industrie générale, et plus particulièrement les progrès de l'industrie française, à la présence de ses cousins à Londres et à leurs dispositions. Ils avaient jugé à propos, en i853, de conclure la fusion des deux branches, et ils avaient envoyé le duc de Nemours en leur nom pour porter leur soumission. Depuis, il leur avait convenu de se dégager et ils ne croyaient pas pouvoir se rencontrer avec le chef de leur maison. Cela les regardait. Le comte de Chambord ne voulut pas renoncer pour cela à remplir un devoir imposé à tout homme éclairé, celui de se tenir au courant de tous les progrès contemporains, le devoir imposé à tout exilé français, celui de voir à Londres, puisqu'il ne pouvait pas la voir à Paris, la manifestation éclatante de l'industrie française. Il résolut de ne mettre aucun tort de son côté,
en laissant à ses cousins la liberté de se donner tous ceux qu'ils voudraient.
Marie-Amélie était alors à Tumbridge-Wells. Le jour de l'arrivée du comte de Chambord à Londres, le duc d'Aumale partit pour la Belgique ; le duc de Nemours fît défendre sa porte.
Sans s'émouvoir de pareils procédés, le comte de Chambord, toujours respectueux et affectueux pour sa tante octogénaire, lui envoya dès son arrivée un émissaire bien choisi : M. Pageot, ancien ministre de Louis-Philippe aux Etats-Unis. Le 2 août 1862, M. Pageot se rendit à Tumbridge-Wells. 11 fut reçu par le général Dumas qui lui déclara que Marie-Amélie était souffrante et obligée de garder la chambre. « Le reste de la famille, dit-il, est dispersé, M. le duc d'Aumale est parti hier pour la Belgique et les autres princes sont en ce moment à Londres. »
M. Pageot exprima le plus vif regret de cette situation. ( Le comte de Chambord, ajouta-t-il, esta Londres depuis avant-hier pour y visiter l'exposition, et il m'a chargé de venir ici exprimer le désir qu'il a de voir sa tante, et demander quand il lui conviendrait de le recevoir. »
Le général Dumas alla prendre les ordres de Marie- Amélie qui se dit plus souffrante encore, désolée de ne pouvoir répondre immédiatement, mais qui demanda l'adresse du comte de Chambord pour lui faire parvenir sa réponse dès que son indisposition cesserait.
Deux jours après, le 4 août, le général Dumas se rendit chez M. Pageot. Marie-Amélie était guérie. « Elle verra, dit son envoyé, Monsieur le comte de Chambord le jour qu'il lui conviendra de venir. Je suis également chargé par elle et par les princes de dire qu'afm d'éviter tout commentaire qui pourrait donner
à cette visite une signification politique, les princes s'abstiendront de voir Monsieur le comte de Chambord pendant son séjour à Londres. »
M. Pageot reçut mission de répondre simplement, sans aucune allusion à des réserves aussi blessantes :
« Monseigneur me charge, général, de vous dire qu'il ira à Tumbridge-Wells après-demain, sur les deux heures. »
11 s'y rendit le 6 août, accompagné du duc de Lévis et de M. Pageot. 11 trouva au bas de l'escalier le duc de Saxe-Cobourg chargé de le recevoir. Marie- Amélie se tenait sur le palier ; son premier mot fut celui-ci : « Que vous êtes bon, mon cher enfant, d'être venu me voir ! » Elle voulut faire passer le comte de Chambord le premier, mais celui-ci lui prit le bras et entra avec elle. Ils causèrent quelques moments ensemble, puis Marie-Amélie l'introduisit dans un salon où se trouvaient toutes ses belles-filles et les filles du duc de Nemours. Elle présenta les princesses à son neveu, puis il y eut quelques instants de conversation générale après lesquels le duc de Lévis et M. Pageot furent introduits. Au bout de vingt minutes d'un entretien où le comte de Chambord, toujours si brillant causeur, montra toute sa bonne grâce, son esprit et son entrain sans dire un mot de politique, on se sépara avec le même cérémonial.
Le lendemain, le général Dumas vint remercier le comte de Chambord au nom de Marie-Amélie, qui le priait de vouloir bien l'excuser si, à cause de son grand âge et de sa santé chancelante, elle ne lui rendait pas sa visite. Ce fut tout. Les princes d'Orléans ne se crurent pas obligés, même à titre de courtoisie, de rendre au chef de leur maison la politesse qu'il avait faite à leur mère. Celle-ci d'ailleurs était absolument opposée à toute réconciliation politique comme
la duchesse d'Orléans l'avait été de 1848 jusqu'à sa mort survenue en i858 et dans son testament dont la publication a fait alors scandale. M. Estancelin, a résumé en quelques mots la situation :
« Quant à l'obstacle primitif Ma tante ! ces deux mots résument tout. Le veto allemand (1), le veto italien (2), je crains que ce ne soit là une des causes principales de l'insuccès. »
Le testament de la duchesse d'Orléans avait été écrit le ier janvier i855 dans le but évident de désavouer la démarche de fusion de i853. Il reçut une retentissante publicité en i858 pour confirmer la rupture imposée au duc de Nemours. Il contenait ce passage significatif :
Mes fils se souviendront toujours des principes politiques qui ont fait la gloire de leur maison, que leur aïeul a fidèlement servis sur le trône, et que leur père (son testament en fait foi) avait adoptés avec ardeur.
Avec la meilleure volonté du monde il est difficile de découvrir quelque chose de glorieux dans le passé delà branche d'Orléans.
La duchesse d'Orléans, « qui prisait fort le haut rang où elle était appelée », a écrit la comtesse de Boigne, ne s'est jamais résignée à y renoncer.
Si le comte de Chambord ressentit la blessure de pareils procédés, il sut contenir avec beaucoup de dignité l'impression qu'elle lui laissa. Il avait cependant la verve caustique. Lors de la guerre de Sécession ,
(1) La duchesse d'Orléans était une princesse allemande.
(2) Marie-Amélie était princesse des Deux-Siciles.
apprenant que le comte de Paris et le duc de Chartres allaient faire campagne dans l'armée des États-Unis du Nord:« Quel service me rendent mes cousins, dit-il gaiement ! J'étais bien embarrassé. La question du conûit américain est si obscure. Ils prennent parti pour le Nord ; il n'y a plus de doute pour moi : c'est le Sud qui a raison. »
Il n'était pas seul à le penser. Le roi des Belges Léopold Ier écrivait, le 17 octobre 1861, à la reine Victoria :
Je regrette beaucoup que Paris et Robert aient rejoint l'armée fédérale, se mêlant à une guerre civile!!.. Ils courent la chance d'être tués pour Abraham Lincoln et le plus grossier radicalisme.
L'occasion était d'autant plus mal choisie que la victoire des Etats du Nord ne pouvait que nuire à l'armée française qui combattait alors au Mexique, et que la Confédération du Sud représentait les derniers vestiges de l'influence française dans la Louisiane. Aider au triomphe du Nord, c'était livrer à la brutalité des nègres les familles survivantes de nos anciens planteurs.
On était alors bien éloigné de toute pensée de fusion : l'apparence même en eût été compromettante. Dès les débuts de l'Empire les orléanistes avaient saisi avec beaucoup d'habileté une occasion de scission qu'ils s'attachèrent à envenimer et à aggraver.
A l'Assemblée législative les royalistes parlementaires avaient été lé jouet des intrigues orléanistes. On les avait occupés à prononcer des discours, à pointer des suffrages, à éterniser des négociations sans résultat, à soutenir des motions inefficaces. Pendant qu'ils s'épuisaient en discussions byzantines l'Empire s'était fait.
FUSION DE l873 187
Le comte de Ghambord avait laissé à Berryer, à M. de Falloux et à leurs amis du monde .parlementaire libre carrière. Mais l'épreuve était suffisante. Ce n'était pas une pareille politique qui pouvait préparer la restauration de la monarchie.
Quelle monarchie d'ailleurs aurait-elle fondée, avec tous les vices d'origine et la lamentable impuissance du régime parlementaire!
Les instructions du comte de Ghambord furent dès lors très nettes.
Le temps seul pouvait amener la chute de l'Empire. Il recommanda aux royalistes qui restaient en union avec lui de ne pas se compromettre dans des combinaisons et des alliances électorales. D'ailleurs, pour se présenter aux élections, il fallait prêter serment à l'Empire : il lui répugnait que des royalistes prêtassent un serment avec la résolution de le violer.
Les orléanistes n'avaient pas de ces scrupules. Ils en profitèrent pour attirer à eux les partisans d'une monarchie parlementaire. A.vec beaucoup de perfidie, mais non sans succès, ils firent dans le parti royaliste de nombreuses recrues, prêchant la résistance aux instructions royales, et, chose curieuse, regardant comme acquises à leur cause toutes les consciences qui se soumettaient à un simulacre de serment de fidélité à l'Empereur.
Vis-à-vis des républicains leur attitude était plus humble. Dissimulant soigneusement toute aspiration personnelle, ils se présentaient, ainsi que leurs princes, comme les citoyens dévoués d'une future République.