‹ Les deux fusions, 1800-1873Chapitre 23 sur 27 · XIX- Siècle · texte numérisé non relu

XIX- Siècle

Boucaut, quand on l'a invité à circuler, s'est tourné vers un groupe d'ouvriers et a crié : Voilà le pain que votre République vous donne.

République Française :

Boucaut, quand on Fa invité à circuler, s'est tourné vers un groupe d'ouvriers et a crié : Voilà le pain que votre République vous donne.

Petite République Française :

Boucaut, quand on l'a invité à circuler, s'est tourné vers un groupe d'ouvriers et a crié : Voilà le pain que votre République vous donne.

C'est imaginaire, purement chimérique. D'où vient cette concordance étrange ?

Les trois journaux ont donc copié le même texte. Qui le leur a fourni ?

J'ai une bien mauvaise pensée. Je suis convaincu que tout cela sort des antichambres de M. le ministre de l'Intérieur préparant, son discours.

Car, le lendemain samedi, montant fièrement à la tribune de la Chambre des députés, le ministre faisait cette déclaration consignée à l'Officiel :

« Hier une manifestation s'est produite, suivie dans ses développements par certains hommes politiques avec une curiosité voisine de la bienveillance... Il n'appartient pas à un ministre, quand une poursuite est engagée, de faire peser sur des individualités, dont les noms ont déjà circulé, des accusations dont la justice seule doit connaître. »

Oui, cela est vrai, des noms avaient déjà circulé, par le fait du XIXe Siècle et de la République Française.

Mais quelle est la valeur de cette circulation ? Quel est

son point de départ. Voilà ce qu'il serait curieux de savoir.

Toujours est-il que M. Boucault, ainsi pris à partie, avait le droit d'exiger de la République Française l'insertion de sa réponse. Quand on fait ce métier-là, du moins faut-il accorder à ceux que l'on calomnie les réparations légales.

On nous parle beaucoup des lois existantes. Il y a dans la loi du 29 juillet 1881 un article i3 qu'affecte d'ignorer et que dédaigne d'exécuter la République Française.

Cet article i3 est une loi existante : c'est même une loi républicaine.

La République Française a conservé la mauvaise habitude de se croire au-dessus des lois.

Cependant il y a des limites. Quand on a lésé un droit privé, ayant dans un texte de loi une consécration formelle, il faut bien que ce droit privé obtienne réparation.

Messieurs, si nous étions dans une assemblée politique, je dirais que de tels procédés pour calomnier un grand parti que Ton redoute sont pitoyables. Ce n'est pas ainsi qu'on remplira le trésor vide, qu'on fera cesser le gaspillage des finances, qu'on rétablira la confiance, qu'on rendra au peuple qui souffre de la misère et de la faim, avec le travail, le pain de chaque jour.

— Nos gouvernants, disaient les membres de la Chambre syndicale des menuisiers condamnés à l'audience du 3 avril, quand ils ont besoin du peuple, des suffrages du peuple, pour devenir quelque chose, nous flattent. Nous sommes le suffrage universel intelligent, le peuple laborieux, qui veut la République.

Ils nous promettent tout. La République, c'est le Gouvernement du peuple, c'est le seul gouvernement qui puisse faire le bonheur du peuple. Puis, quand ils sont au pouvoir, ils ne font rien pour nous ; ils ne se souviennent plus de nous. Ils font fortune et nous laissent mourir de faim.

Les journaux ont essayé, d'accord avec le Gouvernement, de faire croire que nous étions des monarchistes, que nous opérions pour la monarchie.

Il ne manquait plus que cela : nous sommes des ouvriers malheureux, qui mourons de faim.

— Voilà la vérité sur la manifestation du 9 mars. Cette vérité étant désagréable, les journaux officieux ont essayé de donner le change. Ils Font fait malhonnêtement et maladroitement.

Ces royalistes sont en effet si agaçants que l'on n'a pas contre eux le choix des moyens. Dans leurs journaux, dans leurs réunions, dans leurs banquets ils tiennent sur la République et sur ses grands hommes de si mauvais propos. Ils ne croient à rien, ni au bon ordre de ses finances, ni au prestige de sa diplomatie, ni à la prospérité de l'industrie, du commerce et de l'agriculture, ni au désintéressement, à l'intégrité des hommes d'Etat de la République. Dans leur coupable parti pris, ils ne veulent pas se rendre à l'évidence de tant de sagesse, de tant de vertus et de tant de bienfaits.

A titre de représailles on peut bien un peu les maltraiter à leur tour.

Eh bien ! cela est vrai, les royalistes ont le tort d'exister. On peut -bien dire : Fusillez-moi tous ces gens-là : c'est plus facile à dire qu'à faire.

Ils ont le tort de dire tout haut ce qu'ils pensent, de discuter, de lutter, de ne pas croire un mot de la fantasmagorie des programmes officiels, des promesses ministérielles, de montrer le gouffre que l'on creuse, et, dussent-ils n'être pas écoutés, d'avertir le pays.

Ils ont un tort plus grave, celui de voir venir à eux chaque jour, de nouvelles recrues.

Beaucoup ont cru à la République ; ils croyaient y trouver le régime par excellence de l'ordre, de la liberté, du respect des droits de chacun. Ils ont cru à la suppression des dépenses inutiles, au scrupule, au désintéressement, à l'austérité des hommes d'Etat républicains.

Ils ont vu la République à l'œuvre, tous les pouvoirs publics aux mains des républicains, et ils n'y croient plus.

Et alors, que voulez-vous ? Si ardentes que soient les préventions, si anciens, si invétérés que soient les préju-

gés, si persistantes que soient les calomnies, beaucoup d'hommes loyaux, de bonne foi, se rappellent qu'il y a làbas sur une terre d'exil un prince de race bien française, qui n'a jamais trompé personne, qui n'a jamais publié de programmes menteurs, ni consenti à faire de promesses décevantes, et ils se disent : Qui sait? si le salut était là ? Après avoir vu passer au pouvoir tant d'aveuturiers cosmopolites, ce prince, — qui a bien le droit de se dire le premier des Français, car il a, on en conviendra, du noble sang français dans les veines, — serait au moins une nouveauté. A la suite de tant d'épreuves et de tant de déceptions, humiliés du présent, inquiets de l'avenir, beaucoup se sentent enclins à dire :

Pourquoi ne tenterions-nous pas cette dernière chance ?

Le crime des royalistes — vous pouvez en prendre acte, Monsieur l'avocat de la République, — c'est d'accueillir les bras ouverts ceux à qui vient une semblable pensée, de les convaincre qu'au service de cette grande cause on ne demande à personne de rétractation humiliante ni de désaveu pénible, — que le plus grand comme le plus humble — quel que soit son passé — peut aller la tête haute à celui qui a dit :

« Je ne suis pas un parti, et je ne veux pas revenir pour régner par un parti. Je n'ai ni injure à venger, ni ennemi à écarter, ni fortune à refaire, sauf celle de la France, — je puis choisir partout les ouvriers qui voudront loyalement s'associer à ce grand ouvrage. »

Messieurs, je ne veux pas me laisser entraîner. Je ne prétends pas tenir un langage que vous ne pourriez pas entendre. Nos espérances sont-elles un rêve ? Elles sont, soyez-en sûrs, celles de patriotes dévoués et désintéressés.

Et tenez, puisque je parle de patriotisme, laissez-moi exprimer en finissant le vœu que m'inspire le véritable amour de mon pays.

Je souhaite de toute mon âme que le travail de décomposition et de destruction dont nous sommes les témoins désolés ait bientôt un terme. Je souhaite qu'avant de disparaître, la République n'ait pas eu le temps de tout ruiner.

Je sais bien que ces journaux se sont cru tout permis. L'exemple venait de si haut. Ils ont compté sur l'impunité. Comment les poursuivre quand ils se bornaient à faire écho à la parole d'un ministre ?

Ils se sont trompés, lourdement trompés. Ils ont compté sans la souveraine maîtresse des débats judiciaires : la légalité. Oui, la tribune parlementaire a des droits superbes, elle a des immunités magnifiques. Mais le journaliste qui ajoute des récits de son invention aux comptes rendus parlementaires ne participe pas à ces immunités. Nos adversaires sont allés trop vite : pour diffamer impunément, pour calomnier sans risque, il fallait attendre qu'ils fussent devenus députés ou ministres.

Demander au tribunal correctionnel de la Seine, tel qu'il était alors composé, des condamnations contre les journaux qui avaient été les instruments de M. Waldeck-Rousseau, ministre de l'Intérieur, était une grande présomption. Les trois journaux furent acquittés.

Cependant la Cour de Paris estima que ia violation de la loi avait été par trop manifeste: elle infirma ce jugement en réduisant l'application de la peine au strict minimum.

Rien ne faisait prévoir alors la mort cependant si prochaine du comte de Chambord. D'une constitution robuste il avait conservé à soixante-deux ans le goût de la chasse et des exercices du corps. Il avait l'appétit d'un chasseur et un excellent estomac.

Suivant toutes les apparences, sa succession ne devait pas s'ouvrir avant de longues années. Les orléanistes, qui le désignaient sous le sobriquet irrévérencieux de Monsieur de Trop, priaient Dieuironi-

quement de lui ouvrir les yeux ou de les lai fermer. Un des plus fidèles serviteurs des princes, M. Estancelin, se révoltait de ces procédés désastreux pour la cause de la monarchie. Il avait gardé son franc parler. Il disait souvent de ses amis politiques.

— Qu'avez vous fait du pouvoir 7 Voilà la question que la France doit leur poser. Et la réponse c'est : Fonder la République et rendre la monarchie impossible.

— Le devoir des anciens orléanistes est tout tracé, disait-il encore. Ils ont contribué activement au renversement de la royauté légitime ; ils doivent contribuer activement à sa restauration ; s'abstenir ou rester neutre, c'est déjà un commencement de félonie.

Ses actes étaient d'accord avec ses paroles. Il conseillait de la manière la plus pressante de saisir toutes les occasions d'un rapprochement entre le comte de Ghambord et le comte de Paris. Entre eux, depuis 1873, toutes relations avaient de nouveau cessé.

Le 23 mai i883, dans un dîner intime qui eut lieu chez moi et auquel M. Estancelin assistait avec M. Lucien Brun, il s'éleva de nouveau avec force contre les divisions acharnées qui paralysaient le parti royaliste souffrant déjà du trop petit nombre de ses adhérents.

— Écoutez-moi bien, Monsieur Lucien Brun, dit-il tout à coup. Je connais M. le comte de Paris ; je sais ce que l'on peut attendre de lui. Eh bien ! pour qu'il règne jamais, il faut qu'il soit précédé par le règne, par un long règne de M. le comte de Chambord.

Et comme je m'écriai : « Monsieur Estancelin, ouvrons les fenêtres, que l'on vous entende du boulevard. »

— Je suis tout prêt à le répéter où et quand vous le \ voudrez, répondit M. Estancelin.

Il fut convenu que des efforts seraient faits pour amener un rapprochement entre les princes. La princesse Hélène, fille du comle de Paris, devait faire prochainement sa première communion. A cette occasion, elle demanderait au comte de Chambord de s'unira ses prières pour la France. Il y serait répondu par une lettre comme le comte de Chambord savait les écrire et par l'envoi d'un cadeau. On pouvait espérer que les relations de famille, tout à fait interrompues, reprendraient à cette occasion.

Quant à M. Estancelin, il offrait de prendre la parole à un banquet royaliste qu'il présiderait, affirmant par sa présence autant que par son langage l'uni on des princes et de leurs partisans.

Beau projet dont on ne devait pas voir la réalisation. De retour à Baromesnil, M. Estancelin m'écrivait :

J'ai été hier pour voir mon voisin : il était à la pêche. Je recevrai aujourd'hui, je le pense, l'heure d'un rendez-vous très prochain, et vous écrirai aussitôt pour vous donner des nouvelles de la première communion.

Quelques jours après, à mots couverts, le mot date désignant la démarche espérée, M. Estancelin commençait le récit de ses déceptions :

Hier, j'ai déjeuné chez mon voisin, et j'ai eu une très longue conversation avec lui à propos de la première communion. Je l'ai vivement engagé à en fixer la date. Après m'avoir entendu, il m'a dit qu'il attendait le retour de son oncle qui revient de Sicile pour prendre un parti, car il voudrait l'amener à s'associer en intention à la cérémonie. J'ai demandé à assister à l'entrevue pour faire voir les avantages de la date que je désire. — On me l'a promis, mais je ne suis pas convaincu qu'on ne veuille pas y assister seul, — En tous cas c'est déjà quelque chose que

de faire mettre la date en délibération... Si on était sous la bonne influence d'une manière permanente, on irait bien. Mais en changeant de lieu, on entend d'autres cloches ! î ! alors tout est à refaire ! Seriez-vous assez bon pour aviser notre sénateur de ce qui s'est passé hier ; je crois qu'il faut attendre sans mot dire jusqu'à ce qu'une résolution définitive soit prise.

On attendit, et rien ne vint. Il ne resta de ces ouvertures que le froissement d'une proposition sans effet.

Quant au banquet que devait présider M. Estancelin, il avait été fixé au dimanche 8 juillet pour fêter l'anniversaire de la prise d'Alger. M. Estancelin avait promis : il était résolu à tenir sa parole. Mais quels obstacles n'eut-il pas à surmonter !

Quant à la manière de me mettre à même de donner mon acceptation sans influences contraires, m'écrivait-il, le plus simple serait de m'appeler à Paris à une réunion privée de personnes autorisées, réunion dans laquelle je me prononcerais. Le fait accompli, j'en accepterais toute la responsabilité, et il serait trop tard pour empêcher la chose... Il est préférable que je me représente avec un fait accompli.

Il fut fait suivant le désir de M. Estancelin. La réunion demandée par lui eut lieu le 14 juin i883 chez le marquis de Dreux-Brézé. Il y présenta le texte même du discours qu'il devait prononcer. Dans le souvenir patriotique de la prise d'Alger, il cherchait à unir, malgré eux, les princes dont il déplorait les divisions.

Il y a plus d'un demi-siècle, disait-il, à l'heure où je vous parle, malgré la malveillance de certaine grande puissance, et devant l'Europe attentive, une armée fran-

çaise débarquait sur les plages africaines et plantait sur les murs d'Alger aux cris de: Vive le Roi! ce glorieux drapeau aux fleurs de lys d'or qui conduisit si longtemps nos armées sur le chemin de l'honneur et de la victoire.

Dans cette voie si noblement frayée et sur cette terre d'Algérie aujourd'hui française, nous avons lu depuis, au milieu de ceux de nos plus vaillants soldats, les noms d'Orléans, Nemours, Joinville, Aumale, Montpensier, bien dignes de marcher à la tête de nos armées, car ils ont prouvé que le sang généreux des Bourbons coulait dans leurs veines, et qu'ils étaient bien de vrais fils de France.

Ce n'étaient pas des remerciements, ce n'était même pas une approbation tacite qui attendaient M. Estancelin à son retour à Eu, car, quelques jours après, il m'écrivait tristement :

Par les communications qui m'ont été faites depuis mon voyage, j'ai vu que nous avions bien fait de nous trouver devant un fait accompli.

Le comte de Chambord, éclairé par le passé, n'avait pas eu un instant d'illusions. Il connaissait la loyauté personnelle de M. Estancelin, mais il savait que dans le parti orléaniste, il n'entraînerait personne. Un de ses confidents, M. de Saint- Victor, m'écrivait à ce sujet:

« Je serai certainement le 12 ou le i3 à Paris, et plus certainement encore le 16 pour la messe (de la Saint-Henri). Si l'orateur y assistait, ce serait peut-être aussi le premier qu'on y aurait vu.

Vers la même époque se plaidait à Poitiers un' curieux procès. Un vieux légitimiste vendéen, descendant d'un compagnon de La Rochejacquelein, M. de La Roche Saint-André était poursuivi pour avoir simulé un attentat contre son domicile et sa

personne. Une bombe avait été lancée du dehors dans sa chambre à coucher. Les jours précédents il avait reçu des menaces significatives qu'il avait portées à la gendarmerie.

On produisait contre lui la plus décevante des preuves judiciaires : des rapports d'experts en écriture lui attribuant des lettres de menaces. Ces lettres avaient été écrites, ajoutait-on, sur un papier de fabrication ancienne dont on avait retrouvé chez lui quelques feuilles. D'autres experts affirmaient imperturbablement que ce papier, recherché en vain en Vendée, à Poitiers et à Paris, n'existait plus nulle part.

Je m'étais rendu à Poitiers pour défendre M. de La Roche Saint-André.

Les débats très passionnés durèrent quatre jours. A l'une des suspensions d'audience j'eus l'idée de vérifier moi-même s'il était vraiment impossible de se procurer dans le commerce quelques feuilles de ce papier que la police, les experts et les magistrats déclaraient introuvable.

Je n'eus pas à aller bien loin. Au pied de l'escalier du Palais de Justice de Poitiers, à gauche, se trouvait une papeterie bien approvisionnée. Je demandai de ce fameux papier : on m'en offrit immédiatement toute une rame.

Je rapportai triomphalement à la cour cette preuve matérielle de l'inanité des affirmations de ses experts. Rien n'y fit. M. de La Roche Saint- André fut condamné à huit jours de prison pour le bizarre délit qui avait été relevé contre lui. Il avait, dit l'arrêt, outragé la gendarmerie en lui dénonçant un attentat imaginaire.

Lorsque cette condamnation fut prononcée, l'auditoire tout entier se souleva contre la décision de la Cour. « C'est une infamie ! » s'écria un jeune avocat

FUSION DE l873 307

suivi de plusieurs de ses confrères. Il fallut reprendre l'audience pour juger ce nouvel outrage. Trois avocats du barreau de Poitiers, défendus séance tenante par le bâtonnier, et dix personnages pris un peu au hasard parmi les manifestants furent condamnés pour offense envers la cour. Comme je dus défendre ces derniers àl'improviste, ils m'en remercièrent en m'envoyant peu après un objet d'art placé sur un socle de marbre où leurs noms sont gravés :

A. de Baudry d'Asson, député

Comte de Savatte

Comte de Lusignan

M. de Baudreau de Saint-Martin

A. DE LA PaSTELLIÈRE A. DE LA POUZAIRE

J. Brisson

H. BOURGAIN

P. Belliard H. de Nettancourt.

La cour ne se souciait pas d'aggraver l'effet moral produit par une pareille protestation contre son arrêt. Les trois jeunes avocats qui n'avaient pu contenir l'éclat de leur indignation appartenaient aux meilleures familles du pays. Deux des conseillers de la cour, leurs proches parents, durent quitter leur siège lorsqu'il fallut juger ce pénible incident. Un des autres inculpés était vice-président du Conseil]général. Lorsqu'il fut interrogé sur les paroles qu'il avait prononcées, il répondit :

Je n'ai rien dit, mais je pense comme ces messieurs.

Si nous devions condamner tous ceux qui ^pensent comme ces messieurs, dit avec quelque amertume le président de la cour, nous condamnerions toute la salle.

Les trois avocats furent traités avec une grande sévérité. Ils furent condamnés à quinze jours, trois jours et un jour de prison. Quant à mes clients d'occasion, ils en furent quitte pour 16 francs d'amende.

Je revenais à Paris pour assisterau banquet projeté du 8 juillet lorsque commencèrent à se répandre des bruits alarmants sur l'état de la santé du comte de Chambord. Ils étaient tels qu'ils coupèrent court à tout projet de réunion politique et que le discours de M. Estancelin ne fut jamais prononcé.

L'événement que les orléanistes attendaient avec une impatience mal dissimulée, « la foudroyante intervention delà Providence qu'on appelle la mort (1) », allait donner à leur politique libre carrière.

A la fin du mois de juin i883, les dépêches les plus inquiétantes étaient arrivées de Frohsdorf. Depuis le commencement du mois, le comte de Chambord avait été atteint de malaises inexplicables. « Je suis empoisonné », dit-il à plusieurs reprises. 11 avait reçu le 4 mai précédent une lettre anonyme l'avertissant qu'il serait l'objet d'une tentative d'empoisonnement arrêtée par des personnages importants (2).

Quand la maladie l'eut terrassé, les médecins furent d'accord pour diagnostiquer un cancer à l'estomac.

— Ils disent que j'ai un cancer, dit-il encore dans le courant de juillet à l'un de ses fidèles. Appuyez votre main là. J'ai beaucoup souffert ; je ne souffre plus. Il n'y a rien.

Quand il mourut, on reconnut que les médecins

(1) Allocution du comte de Falloux en 1872 à la réunion tenue chez le vicomte de Meaux.

(2) Lettre du prince François de Bourbon, général de division au service de l'Espagne, au comte de Crémont.

s'étaient trompés et qu'il avait raison. Il n'y avait pas trace de cancer (1).

Quelle que fut la cause de ce mal subit, il était perdu.

Lorsque ces nouvelles arrivèrent en France comme un coup de foudre, le comte de Paris venait de repousser l'occasion qui lui était offerte de renouer, sous la .forme la plus discrète, des relations de famille suspendues depuis dix ans. Puisque la mort approchait, l'abstention n'avait plus de raison d'être. Ces héritiers las d'attendre comprirent qu'ils pouvaient avoir intérêt à faire leur devoir.

Le comte de Paris partit pour Frohsdorf, accompagné du duc de Nemours et du duc d'Alençon.

L'état du malade était désespéré. Il eût pu trouver dans ses souffrances un motif de décliner cette entrevue : il ne le voulut pas, et il donna lui-même les ordres réglant la réception de ses cousins. On a souvent affecté d'attribuer ses résolutions à l'influence étroite de quelques courtisans de l'exil. C'est une explication que ne peuvent admettre ceux qui ont approché, si peu que ce soit, ce prince dont la spontanéité et l'autorité n'auraient laissé à personne la pensée de substituer une volonté quelconque à la sienne. Il avait les élans affectueux qui, d'un mot, d'un geste, conquièrent une existence tout entière. Aucun prince n'a jamais su mettre mieux à l'aise celui qu'il autorisait à parler. Mais l'imprudent qui aurait voulu diriger sa conduite politique, aventuré des conseils sans en être prié, n'aurait pas mené loin son entreprise. De là les implacables rancunes de quelques personnages qui ne voyaient dans le roi que l'instrument de leurs ambitieuses prétentions et pour qui la monarchie ne

(1) Voir à l'appendice n8 I la discussion des causes de la mort du comte de Chambord.

pouvait exister qu'à la condition de leur donner le premier rang dans ses conseils. Ceux-là même qui ont échoué dans leurs efforts pour dominer le comte de Ghambord sont ceux qui Font accusé avec le plus d'aigreur de se laisser dominer par d'autres.

La vérité est qu'il ne se laissait dominer par personne. D'une extrême discrétion, il laissait ignorer à son entourage intime les actes les plus importants de sa politique quotidienne. Rien n'était touchant comme l'affectueuse union, chaque jour plus étroite et plus tendre à mesure que leur vie s'avançait, qui a existé entre lui et la comtesse de Chambord. A cette noble princesse, d'un dévouement et d'une abnégation sans réserve, il taisait comme à d'autres ce qu'il voulait garder secret.

Quel que soit le jugement que l'on porte sur ses déterminations, il faut reconnaître qu'elles ont été toujours son fait personnel. C'est à lui, à lui seul, au jugement qu'il portait sur l'état de la France et de l'Europe que doivent être attribuées toutes ses décisions. Dans cette circonstance comme dans aucune autre, personne n'essaya de le dissuader de sa résolution. Les princes furent introduits près de lui. L'entretien, de courte durée, eut un caractère d'affectueuse cordialité :

Quand vous rentrerez en France, leur dit-il, dites bien à tous que c'est pour ma chère France qu'il faut prier, et pour moi. Mon seul regret est de n'avoir pu la servir et mourir pour elle, comme l'a toujours désiré mon cœur. Soyez plus heureux que moi, c'est tout ce que je désire.

Quand ils furent partis, il dit à son vieux valet de chambre :

Si tu crois que cela ne m'a pas coûté ! N'en parlons plus.

Cette réconciliation suprême avait sa grandeur. De la part du comte de Chambord elle était un acte héroïque de pardon. Ceux qu'il accueillait ainsi étaient les représentants d'une famille dont il avait souffert tout ce que Ton peut souffrir, depuis sa naissance, pendant sa vie tout entière. Ils l'avaient poursuivi dans ses droits dynastiques, dans sa fortune, dans l'honneur de son nom : c'était par eux qu'il avait vécu et qu'il mourait en exil.

Avant de paraître devant Dieu, il leur pardonna, sans réserve, sans arrière-pensée. Ce devoir accompli, il attendit la mort avec calme, entouré des siens, faisant à chacun ses recommandations, réglant dans les moindres détails ce qui devait suivre sa mort.

Le mal mit deux mois à détruire les principes de vie dans cette saine et vigoureuse nature. La comtesse de Ghambord ne quittait pas son chevet. Elle recueillait avidement ses dernières paroles, expression d'une volonté que les déchirements d'une séparation prochaine rendaient pour elle plus sacrée que jamais.

Un instant la guérison du prince moribond avait été espérée. Vers le milieu de juillet il semblait convalescent. Le comte et la comtesse de Paris exprimèrent le désir de lui conduire leur fils, le jeune duc d'Orléans, alors âgé de 14 ans.

C'était une occasion unique de sceller la réconciliation par une démarche plus grave que celle qui avait été faite auprès d'un mourant. Cette seconde visite pouvait être le gage d'un accord politique durable. Le comte de Ghambord y acquiesça et fixa au i5 septembre, si, comme il espérait, il était alors guéri, la visite du comte et de la comtesse de Paris, accompagnés de leur fds.

Chez les orléanistes qui eurent connaissance de ce

projet l'émoi fut très grand. La fusion qu'ils avaient mis tant de soin à empêcher allait-elle devenir une réalité? Déjà ils s'ingéniaient pour faire ajourner un voyage aussi compromettant, lorsqu'une rechute foudroyante vint au-devant de leurs vœux. Dans la nuit du 8 au 9 août le mal étrange qui semblait conjuré se produisit de nouveau avec une violence qui ne laissait plus aucun espoir de guérison.

Le comte de Chambord ne devait plus recevoir ni ses cousins ni personne. Le 24 août i883, après une longue et cruelle agonie, il rendit le dernier soupir.

Lorsque le comte de Paris était sorti de la chambre où ce solennel pardon lui avait été accordé, il s'était demandé sans doute par quels actes il pourrait prouver la sincéritéet le désintéressement de sa démarche. Il était trop tard pour réparer le passé, pour donner au chef de sa maison des gages de fidélité politique. La mort approchait rapidement, — la mort qui allait réaliser à son profit les espérances depuis longtemps annoncées par son parti.

Il devait lui être pénible de penser que dans ces rapprochements il avait tout reçu et qu'il n'avait rien rendu en échange.

Le respect du mort e£ de ses dernières volontés s'imposaient à lui plus qu'à personne pour qu'on ne pût pas l'accuser d'avoir cherché à exploiter pour sa cause l'émotion profonde causée en France et en Europe par cette longue agonie. A ce spectacle, les hostilités politiques désarmaient. Les républicains de France saluaient dans un noble langage ce prince français mourant sur une terre étrangère.

Le comte de Chambord laissait à ses cousins libre carrière. Il savait que la monarchie, telle qu'il la comprenait, descendait avec lui pour toujours dans le caveau de Gastagnovizza. Il n'avait pas voulu compliquer par un testament politique les embarras de l'avenir.

Il avait vécu et il était mort royalement. Son devoir était rempli. A d'autres désormais incombait le soin de discerner leurs devoirs et de les accomplir.

11 était mort. Toutes les cours de l'Europe prenaient le deuil. Une foule nombreuse se dirigeait vers Frohsdorf et vers Goritz pour assister à ses funérailles.

Dans ses recommandations suprêmes à la comtesse de Chambord il avait exprimé un désir bien naturel. Il ne voulait pas que ses obsèques fussent l'occasion d'une manifestation politique. Il voulait être conduit à sa dernière demeure par ceux qui l'avaient aimé pendant sa vie, par les fils de sa sœur, ses héritiers privés, ses enfants d'adoption, par la foule des royalistes fidèles le suivant jusqu'au caveau qui contenait la dépouille mortelle des autres exilés de i83o.

Il avait pardonné : c'était assez. 11 voulait qu'il n'y eût à cette cérémonie funèbre que des prières et des larmes sincères.

Jusque-là la sépulture de Goritz n'avait été que provisoire. Il avait ordonné qu'elle devînt définitive. Prévoyant l'avenir et sachant quels étaient ses héritiers politiques, il avait défendu qu'on leur livrât son corps. Une clause de son testament interdisait toute exhumation et faisait appel au besoin à l'autorité de l'empereur d'Autriche pour assurer le respect de sa volonteformelle.il ne voulait pas que Louis-Philippe d'Orléans, devenu Philippe VII, le ramenât à Saint- Denis. Mort, il voulait rester en exil avec son granclpère exilé.

Dès l'arrivée du comte de Paris à Frohsdorf un grand trouble se produisit. Quatre gentilshommes français qui l'avaient accompagné se présentèrent au duc de Parme et demandèrent qu'un héraut d'armes fût chargé de pousser le cri national :

Le Roi est mort. Vive le roi !

Le duc de Parme répondit que le corps de son oncle était exposé dans la chapelle du château ; qu'à Saint- Denis le héraut d'armes ne poussait ce cri que lorsque le cercueil du roi défunt avait été descendu dans la crypte. Sur l'insistance de ses interlocuteurs, il ajouta qu'ils l'offenseraient personnellement s'ils faisaient une manifestation politique quelconque dans la demeure où se trouvait encore le corps du défunt : il avait exprimé nettement cette volonté, il serait impie de ne pas s'y conformer. Leurs réclamations devenant pressantes et irrespectueuses, il les invita à se retirer.

Un premier service devait être célébré dans la chapelle de Frohsdorf. Jl avait été convenu et accepté que les princes de la maison de Bourbon y prendraient place dans le rang que leur assignait leur degré de parenté, chaque branche étant représentée par son chef. Le duc de Parme était le premier comme l'aîné des neveux. Don Juan, aîné des Bourbons d'Espagne, beau-frère de la comtesse de Chambord, devait venir ensuite. Le Roi de Naples était le troisième et le comte de Paris le quatrième.

L'archiduc Charles-Louis, représentant son frère l'empereur François-Joseph, étant entré dans la chapelle, le duc de Parme quitta sa place pour aller audevant de lui et le conduire au prie-Dieu qui avait été préparé pour lui. Pendant ce temps, le roi de Naples fit passer devant lui le comte de Paris. Don Juan n'avait pu venir. Le comte de Paris en profita pour

FUSION DE l873 315

s'établir au premier rang, à la place réservée au duc de Parme qui la trouva prise quand il revint.

« Mon cousin, votre place est là, » dit froidement ce prince. Le comte de Paris dut reculer. « Du côté de l'Evangile étaient rangés Mgr le duc de Parme, M. le comte de Paris, S. M. le Roi de Naples, » dit Y Union du 3i septembre i883.

Il fallait éviter le retour de semblables conflits à la cérémonie de Goritz à laquelle se rendait une nombreuse affluence.

Jusque-là on avait respecté la douleur de la comtesse de Chambord qui avait ignoré tous ces incidents. Il fallut recourir à elle. Mise en demeure de se prononcer, elle traça ces quelques lignes :

Connaissant les intentions de mon mari, je déclare que je veux que son enterrement soit un acte de famille et pas un acte politique, et que la place de chacun soit réglée par le degré de parenté.

La comtesse de Chambord avait seule le droit d'affirmer les intentions du défunt. Garde-malade admirable, elle avait été la confidente de ses dernières pensées. Ces intentions d'ailleurs étaient bien vraisemblables et conformes au testament qui rendait définitive la sépulture de Goritz et interdisait toute exhumation.

Dans la crypte de Goritz où le comte de Paris prétendait entrer le premier à la tête des royalistes de France, conduisant le cercueil de celui qui avait été le duc de Bordeaux, reposaient la fille de Louis XVI que Philippe-Egalité avait rendue orpheline, Charles X, le duc d'Angoulême, la duchesse de Parme, proscrits par Louis-Philippe : des exilés de i83o une seule en était absente, parce que Louis-Philippe avait essayé de la flétrir, — la duchesse de Berry.

Le comte de Paris n'eut pas reculé devant ces souvenirs : il dut reculer devant la volonté d'une femme invoquant la volonté d'un mort.

Les princes d'Orléans quittèrentbrusquementFrohsdorf, livrant l'acte si simple, si naturel, de la comtesse de Ghambord à toutes les colères de leurs partisans, anciens et nouveaux.

Les néophytes orléanistes ne furent pas les moins ardents. Ce qui suivit à Goritz est indescriptible. Une agitation indécente troubla la cérémonie. Derrière le cercueil, on faisait circuler des convocations pour une réunion politique, des projets de protestation et de manifestation. Les plus violents voulaient faire refuser tout témoignage de respect aux princes qui conduisaient le deuil.

A midi la cérémonie religieuse de la cathédrale de Goritz était terminée : le transport du corps dans les caveaux de Gastagnovizza devait avoir lieu le même jour à 5 heures du soir. Vers 3 heures le duc de Larochefoucauld-Bisaccia vint proposer aux nombreux royalistes réunis dans la cour de l'hôtel des Trois-Gouronnes, où ils avaient pris en plein air leur repas, le texte d'une adresse à envoyer par le télégraphe au comte de Paris :

Les Français réunis à Goritz, disait cette adresse, pour rendre un suprême et douloureux hommage au Roi, affirment leur inébranlable fidélité au principe de la monarchie héréditaire et traditionnelle et saluent en M. le comte de Paris le chef de la maison de France.

La cour était remplie de monde. Chacun s'était approché pour écouter le duc de Bisaccia.

— Est-ce bien le moment? répondis-je. La cérémonie funèbre n'est pas terminée. Il s'est passé à Frohsdorf, paraît-il, des incidents à l'occasion desquels Mme la comtesse de Chambord serait l'objet, dans des télégrammes adressés à la presse de Paris, d'attaques inconvenantes. Aucun de nous ne voudrait paraître adhérer à ces attaques au moment où les derniers devoirs sont rendus à son mari. Ne pouvez-vous pas retarder jusqu'à demain, à Venise, une manifestation politique ?

Tôt ou tard, répliqua avec vivacité le comte de Mun, il faudra jeter à l'eau Mme la comtessede Chambord. Autant vaut aujourd'hui que plus tard.

Les choses en arrivèrent à ce point qu'au cours d'une des réunions tenues par les partisans les plus ardents du comte de Paris, M. Lucien Brun dut intervenir et faire une grave communication-:

Je viens de recevoir, dit-il, la visite du gouverneur de Goritz. Il m'a dit : Vous avez vu les preuves de la sympathie de l'Autriche et le caractère de l'hospitalité qu'elle vous donne. Mais j'ai reçu l'ordre de mon gouvernement d'empêcher toute manifestation politique. Je vous prie donc de ne rien faire partir d'ici qui ait un caractère politique. Je vous demande d'agir de telle manière que je ne sois pas forcé de faire paraître les agents de la police.

Si le cercueil de plomb s'était ouvert et si celui qui y était couché avait pu le soulever un instant, avec quelle indignation il aurait fait rentrer sous terre ceux qui ne craignaient pas, pour mieux saluer le soleil levant, d'outrager la royale compagne de sa vie, les princes doublement ses héritiers par les liens du sang et par sa libre volonté.

En France, un mot d'ordre courut toute la presse orléaniste qui ne conserva aucune mesure. On vit paraître, au dos du portrait du comte de Paris, des diatribes ainsi conçues :

<( L'Etrangère.

« Les journaux royalistes continuent à publier des adresses à Mme la comtesse deChambord.

« Nous estimons que ces adresses constituent un scandale, nous dirions même un manque de patriotisme, si ceux qui les ont entre les mains ne devaient les retirer immédiatement de la circulation.

« Par sa conduite dans la question des obsèques de M. le comte de Chambord à Goritz, la princesse dont nous parlons a perdu tout caractère français. Elle est étrangère, cela est vrai, mais sa longue union avec le comte de Chambord lui donnait, certes, le droit de revendiquer le titre de princesse française. Elle eût traversé la France : les royalistes l'auraient fêtée comme une véritable reine. Il n'en sera pas ainsi : Mme la comtesse de Chambord peut venir à Paris : elle y sera traitée en étrangère. C'est elle qui l'a voulu. »

En termes moins violents, mais avec autant d'acrimonie, M. Jules Auffray, naguère légitimiste ardent, publia dans le Contemporain un article où la décision de la comtesse de Chambord, qui avait fait conduire le deuil de son mari par des princes étrangers, était l'objet des plus vives critiques (1).

Puis on se précipite à Eu. « On n'a jamais vu, écrivit à cette époque un journal républicain, de douleur

(1) Le Contemporain, revue mensuelle des intérêts religieux, politiques et sociaux, des lettres, des sciences et des arts, octobre 1883 : Une page d'histoire. — Le 3 Septembre 1883 à Goritz, par Jules Auffray, p. 566.

Cet article, qui était un long panégyrique du comte de Paris, se terminait par cette phrase : « Nous n'avons pas le droit d'accuser la Providence et de nous refuser à voir encore le relèvement de notre patrie par son retour à la monarchie traditionnelle et héréditaire. » Langage qui fait un piquant contraste avec les professions de foi républicaines et socialistes dont M. Jules Auffray a couvert depuis les murailles du Ve arrondissement de Paris.

plus vite consolée, ni de deuil plus triomphant. » — « Voilà l'escadron de Royal-Jobard, » disaient ironiquement les orléanistesde vieille roche, en voyant arriver les nouveaux courtisans de Philippe VII.

Je ne fus pas de ceux-là. Les scènes de Goritz m'avaient révolté, et, m'abstenant désormais de toute manifestation politique, j'avais repris paisiblement les travaux de mon cabinet .lorsque je vis arriver chez moi, le 26 décembre i883, M. Arnédée Lefebvre-Pontalis, venu pour me reprocher cette abstention.

Il était bien facile de la justifier. Je n'étais en rien un homme politique, ni par ma carrière, ni par mes goûts. Pour le peu que j'avais été mêlé au parti royaliste, je m'étais toujours trouvé en contradiction avec les orléanistes. Un changement de prétendant comme un changement de règne exige des hommes nouveaux : je n'étais à aucun point de vue l'homme de la situation créée par la mort du comte de Chambord. A ce sentiment se joignait la vive répugnance que m'avaient causée les querelles de Frohsdorf et de Goritz. Je ne voulais pas aller saluer le nouveau chef du parti monarchique.

— a G'est grave, me répondit M. Lefebvre-Pontalis, car c'est un refus. » Et il me présenta une lettre de M. d'Haussonville, dont il ne m'avait pas parlé jusque-là, me donnant audience, au nom du comte de Paris, pour mardi 8 janvier 1884, à 5 heures.

Je répondis que refuser cette audience serait un acte discourtois que je n'avais aucune raison de commettre. Il fut convenu que je m'y rendrais à la condition expresse qu'il fût bien entendu que je déclinais pour

l'avenir toute action et toute prétention politiques.

Le comte de Paris me reçut avec une simplicité extrême, parlant abondamment, développant sur le système électoral une thèse que j'avais lue quelques jours auparavant dans le Soleil. Il se montra très affable, se dit très libéral, mais d'un libéralisme un peu vague, répétant à plusieurs reprises des phrases comme celle-ci : « Je suis libéral pour protéger les minorités. Les majorités n'ont pas besoin d'être protégées. »

Je me rappelai que le mot de libéral ayant été prononcé devant le comte de Chambord, il s'était écrié : Libéral ! oh ! le vilain mot !

Dans le cours de la conversation je fus amené à parler de ce que m'avait dit le comte de Chambord sur la nécessité de la restauration d'une monarchie militaire. Le comte de Paris m'interrompit vivement : « Ne prononcez jamais ce mot-là, me dit-il. Il ne faut pas montrer au pays des chances de guerre : il en a horreur. »

Je défendais la pensée du prince défunt : j'insistai.

Le pays, répondis-je, est écrasé encore par le souvenir des désastres de 1870. Mais les sentiments généreux, le courage, l'abnégation, les vertus guerrières n'ont pas disparu pour toujours. • Ces vertus existent encore dans l'armée. Un régime qui rendra à la France sa gloire militaire ranimera le patriotisme. Si nous jetons les yeux en Europe autour de nous, ne voyons-nous pas que les seuls États puissants sont ceux qui ont conservé une monarchie militaire ?

Cette observation parut faire quelque impression sur le comte de Paris. Je lui avais parlé de la situation de l'Autriche. « Il est certain, dit-il, que, sans

l'organisation militaire de la monarchie, l'Autriche s'en irait en décomposition. »

Le lendemain, les journaux orléanistes annoncèrent que j'avais sollicité une audience du comte de Paris qui me l'avait accordée. Je me le tins pour dit et je n'y retournai pas.

Le comte de Ghambord n'avait pas encore rendu le dernier soupir que les orléanistes, escomptant sa mort, avaient contracté les plus étranges alliances. Le 2 juillet 1873, le juif Blowitz, correspondant du Times, se rendait chez le prince de Hohenlohe, ambassadeur d'Allemagne.

« Blowitz, dit celui-ci dans ses Mémoires, veut, paraît-il, écrire un article pour faire de la propagande en faveur des Orléans. Il me demande si je voyais dans les Orléans un plus grand danger pour la paix que dans la République. Je répondis très nettement que oui. Cela fut désagréable à Blowitz, car il avait envie de faire une campagne en faveur des Orléans. »

Quelques mois après, lorsque revint l'anniversaire du 24 août, je me rendis à Goritz pour le service du bout de l'an qui fut célébré dans l'église de Castagnovizza. La petite ville autrichienne n'avait plus l'aspect agité de l'année précédente. Douze Français assistaient à la cérémonie qui fut calme et recueillie : les autres étaient à Eu.

J'ai gardé les noms de ces douze Français. C'étaient MM. Urbain de Charette, Amédée des Cars, d'Osmont, de Ghevigné, Gathelineau, du Bourg, Huet du Pavillon, Frémont, Robinet de Cléry, de Saint- Victor, Cornély, de Parccvanx.

Mme la vicomtesse de Curay assistait également à la cérémonie de Goritz. Le comte deBlacas et le général de Gharette assistaient à la même heure à celle de Frohsdorf.

Le duc de Parme, qui repartait pour Trieste, me pria de l'accompagner: il désirait avoir un entretien avec moi. Il voulait me parler des droits monarchiques de la branche aînée delà maison de Bourbon.

J'ai été élevé, me dit-il, dans la conviction que le traité d'Utrecht, qui avait créé nos droits en Espagne, à Naples, à Parme, nous écartait du trône de France au profit de nos cadets de la branche d'Orléans. Un jour à Besançon, le comte de Ghardonnet m'ayant porté un toast comme dauphin de France, je racontai cet incident à mon oncle qui s'écria : « On ne peut pas dire une plus grande absurdité. » J'ai lu les renonciations : elles sont en effet bien formelles. Je suis infant d'Espagne et duc de Parme en vertu du traité d'Utrecht, je ne puis pas laisser porter atteinte à l'acte d'où découlent mes droits.

Mais je trouve mauvais que mes cousins d'Orléans, en invoquant le traité d'Utrecht en France, ne sachent pas le reconnaître hors de France avec toutes ses conséquences.

Le comte de Paris n'a fait qu'une visite politique depuis qu'il est prétendant, c'est à Alphonse XII. Sonbeau-père, le duc de Montpensier, est, en violation flagrante du traité d'Utrecht, infant d'Espagne, héritier éventuel de la couronne, en vertu d'une loi de succession constitutionnelle, qui peut appeler à la couronne d'Espagne la comtesse de Paris et son fils le duc d'Orléans.

En présence de cette attitude, je ne veux rien faire pour les aider en France tant qu'ils n'auront pas reconnu les droits de la branche aînée à d'autres couronnes.

Les princes dépossédés ne se font pas d'illusions. Ils savent bien que la mort de mon oncle leur enlève en Italie et en Espagne leurs dernières chances de restauration. Si la monarchie est rétablie en France, ce ne sera pas une

monarchie véritable, mais un régime nouveau, une sorte de Présidence de république royale à laquelle nous n'avons rien à voir.

Je répondis au Prince qu'à mon avis cette question des droits de la branche aînée étaità la l'ois historique et politique.

Historiquement, lui dis-je, l'objection tirée de la nationalité acquise par les descendants de Louis XIV et de Philippe V est à mes yeux sans valeur. La souveraineté donne en effet la nationalité. Le Prince appelé, soit par sa naissance, soit par les armes, soit même par une révolution à régner sur un peuple, acquiert par le fait même la nationalité qui lui ferait défaut. Que de maisons royales, dans le présent et dans le passé, ont acquis ou recouvré la nationalité de leurs sujets! Henri III en Pologne, puis en France, la maison de Hanovre en Angleterre, Bernadotte et ses descendants en Suède, Stanislas Leczinski en Lorraine, la maison de Lorraine en Autriche, les Cobourgen Belgique, la maison de Wittelsbach, puis la maison de Holstein en Grèce, les Hohenzollern en Roumanie, etc. La tradition de la maison de Bourbon est que les cadets, devenus les aînés, changent de couronne. Les ducs de Parme devenaient roisdeNaples,lesroisdeNaplesdevenaientroisd'Espagne. Les renonciations du traité d'Utrecht, que M. Guizot lui-même à l'époque des mariages espagnols qualifiait de bien vieilles et bien étranges n'avaient qu'un but: faire obstacle à la réunion des deux couronnes. Étaient-elles absolues, définitives, obligatoires dans tous les cas pour les descendants de Philippe V ? — N'étaient-elles pas au contraire conditionnelles ? En pure théorie la question aurait été des plus graves si, au lendemain de la mort du comte de Chambord, don Carlos, constatant son exclusion du trône d'Espagne, avait déclaré renoncer à tous ses droits en Espagne et s'en tenir aux droits qu'il tient en France de sa qualité d'aîné de la maison de Bourbon. Mais il a fait tout le contraire.

Un roi, régnant ou prétendant régner, absorbe dans sa personne tous les princes de sa dynastie. La déclaration de don Carlos s'étend à tous les princes de sa maison, héritiers éventuels de ses droits. Son fils, son frère sont aussi nécessaires à sa dynastie que lui-même et ne sauraient séparer leur sort du sien. Or tous les chefs des branches de la maison de Bourbon tiennent le même langage. Aucun ne renonce aux droits consacrés par le traité d'Utrecht pour revendiquer des droits en France. Il n'y a dans la branche aînée de la maison de Bourbon aucun prétendant actuel au trône de France.

Il faut bien reconnaître d'ailleurs qu'ils se heurteraient à une véritable impossibilité politique. Malgré des adhésions de plus en plus nombreuses dans ces dernières années, le parti royaliste souffrait de son petit nombre. Même dans l'hypothèse d'une revendication immédiate des droits de la branche aînée, il se serait divisé. La plupart seraient allés au comte de Paris, comme ils l'ont fait avec si peu de respect des convenances au cours même des funérailles. Le temps écoulé a ajouté à ces difficultés. Un grand pays, un grand parti ne peuvent être condamnés à un interrègne indéfini. Presque tous les hommes importants du parti royaliste, tous ceux qui ne se sont pas retirés de la politique, ont fait des déclarations ou accompli des actes impliquant reconnaissance des droits du comte de Paris. Ils sont ainsi engagés dans une voie qui les éloigne d'une adhésion éventuelle à des revendications plus qu'incertaines.

Ces revendications, si elles se produisaient, seraient mal accueillies. Le nombre des adhérents serait si peu considérable que la dignité du Prince, dont le nom serait ainsi compromis sans espoir de succès, en recevrait une sérieuse atteinte.

J'en tire cette conclusion que la vraie monarchie, pour la restauration de laquelle tant de braves gens en France étaient prêts à faire tous les sacrifices, est morte avec le Roi. Cela a été compris un peu partout, sauf parmi ceux qui ne peuvent se résigner à ne plus jouer un rôle poli-

. FUSION DE l873 325

tique. Pour moi ma résolution est bien prise. Ma participation à la politique royaliste n'est plus pour moi qu'un souvenir. Ce qui est encore humainement réalisable ne m'inspire ni goût, ni confiance. La France a plus de politiciens qu'il n'est nécessaire. Il est tout à fait inutile d'en grossir le nombre.

Le pape Léon XIII, qui cherchait, dès cette époque, à se rapprocher du gouvernement républicain, rencontrait de la part des orléanistes une résistance qui rétonnait, car tant que le comte de Chambord avait vécu il n'avait reçu de leur part que les plus vifs encouragements à persévérer dans cette politique. Désireux de s'éclairer sur l'état des esprits en France, il s'était adressé à un prélat avec lequel j'avais depuis plusieurs années les relations les plus confiantes, Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins. Celui-ci m'écrivit le 8 octobre i885 :

J'ai reçu, Monsieur, il y a quelques jours, une lettre confidentielle de Rome à laquelle j'étais fort loin de m'attendre et me chargeant d'une commission que vous, bien plus que moi, pourriez exécuter, tant dans mon éloignement les relations nécessaires me sont impossibles et tant est grande mon ignorance des hommes et des choses.

Il faut cependant que je ne tarde pas à repondre à la confiance que l'on a bien voulu daigner me témoigner et ma réponse pourrait me fournir l'occasion de donner plusieurs renseignements dont on me semble privé et qui pourraient fort utilement venir au secours de l'Église parmi nous. Que je vous serais donc reconnaissant, si vous étiez assez bon pour venir ici me donner au moins, entre l'aller et le retour, une franche journée, pendant laquelle, enfermés ensemble et absent pour tout autre que vous, il nous serait loisible de formuler humblement mais

clairement d'importantes vérités dans l'espoir d'en faire agréer l'expression avec bienveillance au moins et indulgence.

Un mot de réponse, s'il vous plaît, qui me tire d'embarras et me comble de joie et recevez la nouvelle assurance de mes plus reconnaissants et dévoués sentiments .

Pierre, évêque de Moulins.

Les expressions de la lettre de Mgr de Dreux-Brézé prouvaient que la demande venait de Léon XIIL luimême. Tant d'humilité aurait été déplacée vis-à-vis de tout autre. Je ne pus faire le voyage, mais après quelques explications échangées, je traçai par écrit un exposé de la situation du parti catholique et du parti royaliste, telle qu'elle m'apparaissait alors.

Paris, 28 octobre 1885.

Monseigneur,

Votre Grandeur connaît mon affection, mon respect et mon dévouement. Les avertissements qu'elle me donne, les questions qu'elle me pose, les principes incontestables qu'elle me rappelle resteront gravés dans ma mémoire et j'en tiendrai le plus grand compte dans la mesure où je le puis, m'étant définitivement retiré de toute action militante. Ma retraite, volontaire et réfléchie, tient à des causes multiples : je n'ai d'ailleurs eu en politique qu'un rôle tout à fait accidentel et je crois mieux faire en me renfermant désormais dans les devoirs de ma vie laborieuse d'avocat à laquelle m'ont préparé les travaux de toute ma vie.

Précisément parce que je m'éloigne de la lutte, il m'est possible d'en «juger avec impartialité et désintéressement les incidents passés et présents. Répondant aux questions que Votre Grandeur me pose, je m'exprimerai à ce sujet avec la plus entière franchise.

Oui, il est exact qu'un parti politique auquel j'appartiens a éprouvé, il y a quelques années, la crainte très douloureuse d'être regardé par les représentants du

FUSION DE l873 327

Saint-Siège comme un danger pour les intérêts religieux en France. Du vivant de M. le comte de Ghambord, les royalistes, qui étaient alors pleins de confiance et d'élan, voyaient leurs efforts pour s'emparer de la direction des esprits plutôt combattus qu'encouragés par la nonciature à Paris. Il était dit aux plus considérables d'entre eux qu'ils risquaient de sacrifier la cause de l'Église à leurs espérances politiques. Ces avertissements leur étaient donnés de manière à nuire à leur action, à leur propagande, dont ils croyaient cependant le succès très désirable pour la cause de la religion. Le représentant du Saint-Siège, qui était alors Mgr Czachi, a été accusé, non sans vivacité, d'avoir exercé en ce sens toute son influence. Personnellement, j'ai de graves sujets de croire que ces accusations n'étaient pas dénuées de fondement. *

Quoiqu'il en soit de ces souvenirs déjà anciens, s'ils ne sont pas effacés dans tous les esprits, ils sont aujourd'hui sans importance. L'ancien parti royaliste reçoit une direction tout à fait différente, et les personnages catholiques qui craignaient de compromettre leur cause par la manifestation de leur dévouement à la personne de M. le comte de Chambord, n'ont pas éprouvé les mêmes appréhensions, à la suite de sa mort, lorsqu'il s'est agi d'adhérer avec éclat à la politique de M. le comte de Paris. Les anciens serviteurs du prince défunt qui en ont ressenti quelque amertume sont en petit nombre. Ils font comme moi : ils se retirent et ils se taisent. Pour employer une expression reçue dans le langage politique moderne, ils sont devenus « une quantité négligeable ».

A côté d'eux il se rencontre parmi les catholiques des hommes que d'autres motifs disposent à l'abstention et au découragement. Peut-être sont-ils plus nombreux que les royalistes d'extrême droite, presque d'outre-tombe, auxquels je viens de faire allusion. Ce sont ceux qui, sur les encouragements incontestables du Saint-Siège, ont pris part aux luttes contre le catholicisme libéral, notamment à l'époque du concile du Vatican. A tort ou à raison, ils se regardent aujourd'hui comme en disgrâce. Quelques-uns

se plaignent ; les plus soumis, les plus modérés se réfugient dans l'abstention et dans le silence.

Dans quelques diocèses, cette disposition est encore aggravée par le grand changement que les présentations les plus récentes du gouvernement républicain ont apporté dans l'attitude d'un certain nombre d'évêques. Il en est résulté des froissements, des polémiques, que les catholiques prudents évitent avec soin, mais cette prudence même trouve encore dans l'abstention sa forme la plus naturelle.

Ces diverses causes réunies ont paralysé et paralysent encore bien des bonnes volontés. L'élan de la résistance catholique s'est ralenti. Beaucoup ont perdu l'ardeur et la confiance avec lesquelles ils s'étaient engagés dans la campagne de protestation, suite des premières mesures de persécution.

Il ne m'appartient pas déjuger si cet apaisement est un bien ou un mal. Je constate seulement le fait d'une certaine mollesse, j'irais presque jusqu'à dire d'une certaine indifférence, succédant aux enthousiasmes de la première heure. A tort ou à raison, beaucoup ont cru que ces enthousiasmes étaient mal vus à Rome, qu'ils étaient jugés compromettants et dangereux ; ils en ont conclu qu'il ne fallait pas être plus catholiques que le Pape, plus vifs dans la défense des intérêts religieux que les évêques. Ils ont cessé de saisir toutes les occasions de manifester la réprobation que leur inspirent les actes du gouvernement français.

Il y a moins de passion, moins d'emportement, peut-être plus de prudence, mais aussi moins de générosité et d'esprit de sacrifice.

Telle est, Monseigneur, à mon humble jugement, la situation actuelle. Elle est du reste d'accord avec l'état général des esprits, de plus en plus absorbés par les préoccupa tions matérielles. Ce serait une erreur que d'attribuer les résultats relativement favorables des dernières élections à un réveil généreux de l'opinion. Ils ont eu surtout pour cause la souffrance presque universelle des intérêts : les

électeurs ont choisi dans les deux partis les plus opposés les hommes qui s'étaient posés en adversaires du gouvernement auquel cette souffrance est attribuée. Une majorité / considérable appartiendra dans la Chambre des députés aux ennemis acharnés des institutions catholiques.

Ni ces considérations ni les questions de droit monarchique ne préoccupaient alors les anciens royaistes. Quelques dissidents sans chefs, sans influence, avaient formé le groupe des « Blancos » d'Espagne, l répliquant aux sarcasmes des partisans du comte de Paris en leur renvoyant l'épithète de blancs d'Eu. Innocentes et impuissantes plaisanteries. Le parti orléaniste en était arrivé à ses fins. Maître de la situa- \ tion, que pouvait-il ajouter à la longue série de persécutions, de perfidies, de trahisons dont il avait abreuvé la vie du défunt?

Il venait de troubler sa sépulture. Il ne lui restait plus qu'à outrager sa mémoire. Il Fa fait.

Près de trois ans après la mort du comte de Chambord, le testament par lequel il avait institué les fils de sa sœur ses légataires universels, leur confiant la garde de tous les souvenirs de sa vie, a été tout à coup l'objet des attaques les plus vives.

Des articles de journaux, puis des brochures distribuées aux Conseils généraux accusèrent le comte de Chambord d'avoir manqué dans son testament à des engagements sacrés de famille et de patriotisme l « Chambord, disaient ces brochures, devait passer aux' héritiers politiques de l'exilé de Frohsdorf, et non à ses héritiers privés. »

Le Moniteur Universel, sachant combien il était facile d'égarer l'opinion par des attaques contre la

comtesse de Chambord, feignit de lui attribuer cette disposition testamentaire. Elle venait de mourir. Chambord n'avait jamais été sa propriété. Elle n'était qu'usufruitière de la fortune de son mari : son usufruit sur Chambord n'avait pu lui survivre, il s'était éteint avec elle. De cette situation bien connue, et tout au moins bien facile à vérifier, il résultait avec évidence qu'elle n'avait pu le léguer à personne. Le Moniteur poussa l'oubli de la vérité et des convenances jusqu'à publier sur sa tombe, à peine fermée, l'article suivant : a II n'y a aucun rapport entre la mort du comte de Chambord et celle de la comtesse. Elle est morte ! Dieu veuille avoir son âme ! Pourquoi les Français la regretteraient-ils ? Elle ne les connut pas, elle ne les avait jamais vus et était restée la digne fille de ce petit prince italien qui, toute sa vie, refusa son amitié à la France, qui d'ailleurs put s'en passer. Le testament qu'elle a laissé est tout ce qu'il y a de plus antifrançais. Elle devait laisser le château de Chambord à M. le comte de Paris qui, selon le droit monarchique, est aujourd'hui le chef de la maison de Bourbon. »

L'histoire était là pour répondre à de tels reproches. La souscription pour l'acquisition de Chambord avait eu une signification bien claire ; elle avait été une manifestation de fidélité royaliste, se réjouissant delà naissance d'un prince qui écartait du trône la branche d'Orléans. La remise de Chambord au comte de Paris eût été la violation manifeste du vœu des souscripteurs. Jamais la pensée n'avait pu en venir ni au comte de Chambord ni à personne.

Un peu plus tard les Mémoires de M. de Falloux el les commentaires qui les ont accompagnés ont entrepris une tâche plus difficile. Ce qui offusque les orléanistes, c'est le grand renom de loyauté laissé par le prince qu'ils ont tant détesté pendant sa vie.

Ils ont tenté d'y porter atteinte. Les démentis, les démonstrations d'imposture se sont multipliés. La fausseté de pareilles attaques était trop évidente : les légitimistes les plus résignés se sont indignés.

Le comte de Paris a cherché à les calmer en blâmant l'inopportunité de cette publication. 11 avait été, disait-il, impuissant à l'empêcher. Cette tentative de désarroi n'était même pas exacte. Le blâme du comte de Paris ayant été rendu public, les exécuteurs testamentaires de M. de Falloux ont protesté. Ils l'ont fait en des termes qui ne laissent subsister aucune équivoque, niant qu'aucune démarche, directe ou indirecte, ait été faite vis-à-vis d'eux.

M. le baron Tristan Lambert affirme que M. le comte de Paris s'est efforcé d'empêcher la publication des Mémoires d'un royaliste sans pouvoir y réussir.

De son côté, M. le comte de Vaussay affirme que M. le comte de Paris a exprimé le désir très formel de voir ajourner cette publication.

Par qui et à qui ce désir très formel a-t-il été transmis? Toute la question est là.

M. le comte de Rességuier et moi avions seuls qualité pour le recevoir et lui donner satisfaction, et nous affirmons qu'il ne nous a été exprimé ni directement ni indirectement.

Est-ce net?

G. de Blois.

Le démenti était des plus nets, en effet. Il n'y a pas été répondu.

Vaine entreprise! Efforts superflus! L'opinion, souvent si facile à égarer, ne s'y est pas trompée. Elle

sait de quel côté ont été, dans ces décevantes démarches de fusion, la dignité et la loyauté.

A la tribune du Sénat, lors de la discussion de la loi d'expulsion des princes d'Orléans, un républicain s'est écrié :

< Puisqu'ils étaient à Frobsdorf, ils pouvaient y voir un grand spectacle, ils pouvaient y prendre un grand enseignement. »

— <« On a dit, a ajouté M. Jules Simon, que la monarchie n'avait pas été faite à cause de l'obstination du comte de Chambord. Il serait plus juste de dire : à cause de la fidélité du comte de Chambord.

« Quelle que soit l'opinion que l'on ait sur ses convictions, on est obligé de dire qu'elles sont d'un grand cœur, et cet homme qui n'a pas régné, qui n'a pas gouverné, qui est resté toute sa vie en exil, n'est pas moins un des grands noms et un des grands honneurs de l'histoire de notre pays. »

M. Jules Simon a lu les Mémoires de M. de Falloux; il en a même rendu compte, mais il a persisté dans son sentiment : « Je ne puis refuser, a-t-il répété, mon admiration à celui qui a tout sacrifié pour rester fidèle à son rôle et à ses convictions. On dit qu'il n'a pas été roi. Il l'a été. C'est un roi. Ce sera le dernier homme qui aura été roi. »

Quoi de plus émouvant, quoi de plus vrai que l'hommage rendu dans le Voltaire par M. Weiss au comte de Chambord mourant :

Henri de Bourbon possédait l'une des qualités que la France, de nos jours, doit le plus souhaiter dans un chef de l'État français. Non seulement il était lui-même intègre, mais, roi réel, il eût su faire que tout le monde, autour de lui et dans le gouvernement, le fût comme lui. Il détestait de toute la haine d'une âme vertueuse et droite les faiseurs,

les gens d'intrigue et les maltôtiers qui sont les trois pestes de la France contemporaine. Et c'est peut-être cet instinct dominant d'honnêteté, qu'on lui connaissait trop, qui a été le principal obstacle au succès de la restauration royale en 1873.

Pendant qu'ici l'on va s'agiter dans le vide, ce qui meurt là-bas, c'est une grande chose : la monarchie française emportant avec elle, et cette fois sans retour, le drapeau de la vieille France et des Bourbons. Salut une dernière fois à ce noble drapeau !

Salut au drapeau d Ivry où fut gagnée la bataille de la liberté de conscience, et d'York-towa où fut gagnée la bataille de l'indépendance des peuples !

Salut au drapeau qui, dans ses plus hauts temps de gloire, laissa tomber sur nous de ses plis et Lille et Perpignan, et Besançon et Strasbourg !

Salut au drapeau que Québec n'a pas oublié et qui un jour subjugua Madras !

Salut, salut pour toujours !

Plutôt que de le rejeter dans un coin comme un chiffon hors d'usage, ce drapeau de ses pères et des nôtres, M. le comte de Chambord n'a pas voulu régner.

Si le sublime romanesque de l'histoire pouvait être pratiqué par les gouvernements et compris par leurs adversaires, la République réclamerait l'honneur d'ensevelir elle-même à Saint-Denis celui qui fut le comte de Chambord ; elle envelopperait de l'étendard blanc aux fleurs de lys d'or la dépouille mortelle ; elle placerait dans le cercueil de plomb le sceptre et la couronne, et sur le marbre renfermant les restes du roi de Frohsdorf, elle graverait l'inscription :

« Cy-gît le dernier des rois de France ! Cy-gît la monarchie française ! »

il est mort d'une mort mystérieuse et suspecte, sans illusions sur l'avenir, sachant que la vieille

monarchie française, celle dont il avait été le dernier représentant, ne devait plus être désormais qu'un glorieux souvenir. Si peu confiant qu'il fût dans la droiture de ses héritiers politiques, il ne prévoyait pas cependant l'excès de certains abaissements.

On Peut étonné sans doute si on lui avait montré celui qui s'est dit son successeur et les derniers débris de son parti faisant pacte à prix d'argent avec un général républicain pour la plus mémorable et la plus impuissante des coalitions électorales. Lui qui avait résisté sous l'Empire avec tant d'énergie à la politique de l'Union libérale ayant pour base la violation du serment, lui qui s'était opposé avec non moins de fermeté en 1881 au programme menteur de PUnion conservatrice, il eût flagellé, s'il avait vécu, dans quelque manifeste indigné, cette nouvelle forme de la fourberie orléaniste. Mais il était mort : on a pu tout oser et laisser cette dernière tache à l'histoire jusque-là respectée du grand parti royaliste. Prodige d'habileté et de dissimulation qui n'a jamais eu la moindre chance de réussir !

Cette intrigue à laquelle le comte de Paris a donné parcimonieusement son concours financier, laissant la plus lourde part du fardeau à une femme enthousiaste et dévouée, n'a pas eu une heure de sincérité. Ces étranges alliés ne songeaient qu'à se tromper les uns les autres. Le comte d'Haussonville a tenu à en donner la preuve publique dans un écrit où il rapporte les propres paroles du comte de Paris:

Je n'ai aucune intention, déclarait le prince à son confident, de faire arriver le général Boulanger au pouvoir, et vous pourrez voter contre lui tant que cela vous fera plaisir sans vous mettre en opposition avec moi.

Le comte de Paris comptait alors sur un autre

« expédient » pour se débarrasser de la République. C'est son représentant officiel, le comte d'Haussonville, — le héros du Journal cT un philosophe — qui l'affirme, sans livrer aux historiens de Tavenir le secret de cette merveilleuse combinaison. Peut-être eût-elle justifié le propos tenu par M. Thiers en 1871 : « C'est un rusé, un ambitieux, et celui de tous les princes de la famille dont il faudra le plus se méfier. » — M. Estancelin qui le voyait de près l'a jugé différemment : « Le comte de Paris, voulant bien, mais ne voulant pas, ménageant toujours la gauche. Jules Simon aurait été son premier ministre. Il voulait la monarchie, à sa façon (1). » Il faudrait sans doute ajouter à son profit.

Quelle différence entre sa conduite vis-à-vis de l'Allemagne et la noble indignation exprimée par le comte de Chambord lorsqu'il fut mis au courant des négociations entamées en octobre 1870 par Mgr Dupanloup.

Le comte de Paris croyait avoir obtenu l'adhésion du prince héréditaire. Le futur empereur Frédéric III, le 23 janvier 1884, dit le prince de Hohenlohe dans ses Mémoires, me chargea de faire ses compliments au comte de Paris, si je le jugeais convenable, ainsi qu'au duc de Chartres. »

Le prince de Hohenlohe était devenu statthalter d'Alsace-Lorraine, lorsqu'il reçut le 11 juin 18871a visite du comte de Leusse. Il la raconte en ces termes :

« Le comte de Leusse de Reicshofen est venu il y a quelques jours pour déjeuner. Il me raconta l'en-

(1) Lettre du 20 août 1905.

trevue du prince héréditaire avec le comte de Paris à un bain de mer italien, le dernier automne et supposa qu'il s'y était dit des choses très importantes et qu'on avait décidé la restauration des d'Orléans sur le trône de France. Le comte de Paris, m'apprit-il, Pavait chargé de venir ici seulement pour me dire que le Prince ne pensait nullement à régler des affaires avec le Prince héréditaire derrière le dos du chancelier. Il savait très bien qu'il n'était pas possible d'engager une action politique contre la volonté du chancelier. Il savait que le Prince de Bismarck n'était pas favorable à une restauration de la monarchie en France ; le comte de Paris attendrait donc que le Prince eût changé d'avis et fut arrivé à la conviction qu'il fallai mettre fin à la République en France. Le comte de Paris demandait seulement d'être informé quand ce moment serait venu. Son organisation était complète pour rétablir la monarchie. »

On n'est pas plus humble.

Le duc d'Orléans n'aurait pas été plus fier vis-à-vis de l'empereur Guillaume II s'il est vrai, comme l'ont raconté les journaux allemands, qu'il ait tenu à l'abriter du drapeau tricolore, lors de son passage à Palerme au cours du récent voyage de Corfou.

Les événements ont parfois de saisissantes coïncidences. A un siècle d'intervalle les intrigues orléanistes ont perdu le général Boulanger comme elles avaient perdu en 1793 le général Dumouriez.

Le duc d'Aumale comprit rinconvenance de l'attitude de son neveu. Il fit parvenir son adhésion au comité de l'Union libérale républicaine qui s'était formé pour combattre le boulangisme et il lui envoya pour les élections une somme importante à la condition que le secret en serait gardé (1).

(1) Bulletin du Comité de l'Union libérale républicaine, mai 1897.

Si l'on en croit le prince de Hohenlohe, des raisons personnelles séparaient, l'oncle du neveu : « Le duc d'Aumale, dit-il, ne donne pas d'argent au comte de Paris pour agir, et celui-ci n'a pas de ressources suffisantes pour aller lui-même de Pavant. Aumale veut devenir lui-même Président de la République, sans cela il serait subordonné à son neveu, et Mme de Glinchant, qu'il doit avoir épousée, ne serait pas reconnue par la comtesse de Paris comme maîtresse de maison près de son oncle. Cette rivalité féminine a dû aussi être décisive pour le cadeau de Chantilly qui est regardé comme un mauvais tour qu'il a joué à ses neveux. Que le duc d'Aumale ait la perspective de devenir Président de la République, personne ne le croit. Si la bourgeoisie effrayée désire un homme pour maintenir l'ordre, ce n'est pas le vieil académicien cassé, c'est un jeune général qu'elle choisira. »

La suite a bien démontré combien était chimérique la combinaison présomptueuse des chefs orléanistes. Monsieur de Trop disparu, la monarchie du comte de Paris devait être le résultat d'une acclamation populaire. Non seulement cette acclamation ne s'est pas produite, mais la dynastie d'Orléans est tombée plus que jamais dans un discrédit universel, discrédit trop mérité.

Les années s'écoulèrent. L'empereur Frédéric ne fît que passer sur le trône. Le 3o avril 1893, le comte de Leusse revint voir à Strasbourg le prince de Hohenlohe ; il lui dit mélancoliquement qu'il fallait abandonner tout espoir de restauration de la monarchie. « Le Pape et PEmpereur de Russie avaient pour le comte de Paris une aversion insurmontable, 'qui s'était encore accrue à cause de la folle conduite du jeune duc. »

Le comte de Paris ne devait pas survivre longtemps

Page 1