G LES DEUX FUSIONS
laume : « Une intrigue orléaniste s'ourdit pour faire échouer la fusion et écarter le comte de Ghambord. »
A la fin de septembre 1873, Mgr Çhigi, nonce apostolique à Paris, dit à un dîner à la nonciature, en présence de plusieurs personnes :
« Hélas, l'union espérée et même déclarée n'est qu'un leurre, ne reposant que sur l'équivoque et le mensonge. Il est bien à croire que le comte de Chambord voit le piège qu'on lui tend et qu'il va briser les liens dont on veut l'enlacer (1). »
Le Pape Pie IX lui-même aurait annoncé à M. Relier le 12 octobre 1873 que les tentatives de restauration échoueraient sur la question du drapeau.
Mgr Chigi ne se trompait pas. Le comte de Chambord dominait de haut toutescesmenees.il a annoncé « qu'il dénoncerait un jour les intrigues d'une politique moins soucieuse de correspondre aux vraies aspirations de la France que d'assurer le succès des combinaisons de parti ! »
Il parlait à coup sûr. Il savait en effet, pour F avoir vu de ses yeux, ce que chacun soupçonnait en France. Des lettres échangées entre les principaux personnages orléanistes — notamment celle qu'avait écrite le 7 août 1873 le duc Decazes au comte Bernard d'Harcourt — lui avaient été offertes. Il les avait refusées, mais il avait eu ainsi la preuve que les démarches tentées près de lui n'étaient qu'un simulacre. Le septennat était décidé d'avance. Pour le justifier, il fallait un prétexte retentissant.
Ce prétexte fut encore la question du drapeau. Fidèle à ses promesses de 1857, le comte de Chambord
(1) L'abbé Lagarde, Vie de Mgr Dupanloup, p. 373.
subordonnait à un accord avec les représentants du pays la solution fort délicate de cette question.
« Ce n'est pas loin de la France, et sans la France que Ton peut disposer d'elle, » avait-il écrit. 11 le pensait toujours. Mais il n'admettait pas que ses cousins, les cadets de sa maison, les héritiers de la révolution de i83o, se posassent vis-à-vis de lui en représentants de la France.
Il autorisa la publication d'une note où l'on retrouve le sentiment de dignité et de réserve qui avait inspiré en 1857 sa réponse au duc de Nemours :
(( M. le comte de Chambord ne demande pas que rien soit changé au drapeau avant qu'il ait pris possession du pouvoir. Il se réserve de présenter au pays et se fait fort d'obtenir de lui, par ses représentants, à l'heure qu'il jugera convenable, une solution compatible avec son honneur et qu'il croit de nature à satisfaire l'Assemblée et la nation. »
Sur ces bases un accord était possible. Mais cet accord n'était pas ce que poursuivaient les intrigues orléanistes. La fusion ne devait être qu'un simulacre, tournant, suivant l'expression du duc Decazes, au profit de leur prince. Comme en 18D7, comme en 1871, il leur fallait une rupture bruyante, leur rendant leur liberté d'action.
Pour cela il fallait obliger le comte de Chambord à sortir de sa réserve. Ses sentiments étaient bien connus des princes. Au commencement d'octobre, le prince de Joinville, dans une réunion à laquelle assistaient le comte de Paris et le duc de Chartres, avai dit à M. Dhormoys, préfet de la Haute-Marne : « J'étais seul de la famille avec mon neveu à Frohsdorf et seul je sais ce qui s'est passé. Eh bien ! M. le comte de Chambord restera immuable dans ses prin-
cipes : il restera comme du bronze enveloppé dans son drapeau (1). »
Vers le milieu d'octobre, M. Chesnelong, délégué par une commission de l'Assemblée nationale, se rendit à Salzbourg, où M. Lucien Brun se trouvait déjà auprès du comte de Ghambord. Le choix de M. Chesnelong n'était pas heureux. Ancien républicain, ardemment rallié à l'Empire, il faisait partie à l'Assemblée nationale de la majorité royaliste, mais il était en réalité à la discrétion des chefs orléanistes. Orateur d'une grande faconde, il parlait avec abondance, s'écoutant lui-même pins qu'il n'écoutait ses interlocuteurs. C'était le dernier diplomate à choisir pour une négociation aussi délicate.
Il posa la question du drapeau. Quelle réponse lui fut-il faite ?
Je tiens de M. Lucien Brun qu'au moment du départ, alors que la voiture qui devait emmener M. Chesnelong et M. Lucien Brun attendait devant le perron, le comte de Chambord s'adressa une dernière fois à M. Chesnelong, et lui dit avec une grande force : « Vous entendez bien, Monsieur Chesnelong, sur la question du drapeau, jamais, jamais, jamais ! »
Pendant que la voiture qui s'était ébranlée se dirigeait vers la gare de Salzbourg, M. Chesnelong dit à M. Lucien Brun :
— Je ne pourrai jamais répéter cela.
— Prenez garde, répliqua M. Lucien Brun. Vous ne connaissez pas M. le comte de Chambord. Si vous altérez son langage, il ne le supportera pas.
(1) « Le Prince de Joinville, sceptique, railleur, acceptant la fusion, mais ne voulant pas se mettre en avant. » Lettre de M. Estancelin du 20 août 1905.
FUSION DE l873 239
M. Chesnelong se tira d'affaire dans de longs discours où son intarissable faconde se donna libre carrière. L'un des plus importants fut prononcé à la réunion du centre droit du 22 octobre, présidée par le duc d'Audiffret-Pasquier (1). Il résuma en ces termes le langage du comte de Chambord :
« M . le comte de Chambord ne demande pas que rien soit changé au drapeau avant qu'il ait pris possession du pouvoir. »
Il résulte évidemment de cette déclaration, ajouta M. Chesnelong, que les troupes qui escorteront M. le comte de Chambord ou qui se déploieront sur son passage iront à lui et le salueront avec le drapeau tricolore et que la question de changement dans le drapeau ne se posera pas avant que le Roi ait pris possession du pouvoir. Voici maintenant la seconde déclaration du Prince.:
« M. le comte de Chambord se réserve de présenter au pays, à l'heure qu'il jugera convenable, et se fait fort d'obtenir de lui par ses représentants une solution compatible avec son honneur et qu'il croit de nature à satisfaire l'Assemblée et la nation. »
Là encore M. Chesnelong avait ajouté un commentaire personnel :
« Il résulte de cette seconde déclaration, que, postérieurement à sa prise de possession du pouvoir, le Roi se réserve, à l'heure qu'il choisira, de présenter une solution compatible avec son honneur aux représentants du pays, et qu'il se fait fort de l'obtenir d'eux — Le Roi usera-t-il de cette réserve? Je n'en doute pas. A quelle heure en usera-t-il? Je l'ignoré. Quelle solution présentera-t-il ? Je ne le sais pas. Au delà des ternies de ces deux déclarations il garde toute
(1) Je tiens le récit de cette réunion du général Ducrot, qui y assistait.
sa liberté. Je livre ces deux déclarations avec le sens qu'elles comportentet les conséquences qu'elles renferment. J'en garantis le texte ; je ne l'interprète pas. »
— Après ce que vous venez d'entendre, s'écria le duc d'Audiffret-Pasquier, il ne saurait plus exister de groupes. Il ne doit plus y avoir qu'une droite royaliste : allons rejoindre nos amis les chevau-légers.
— Il est bien entendu, avait dit M. Chesnelong en terminant, qu'en ce qui concerne le drapeau, le prince, rentré en France, garde son entière liberté.
— C'est entendu, répondit le duc d'Audiffret- Pasquier.
La séance était levée, et chacun suivait le mouvement lorsque M. d'Haussonville, aidé de M. Savary, se plaça à l'ouverture de la porte arrêtant au passage quelques députés.
Dans ce petit cénacle, la rédaction et la publication d'un procès-verbal furent décidées. Ce procès-verbal, qui fut immédiatement publié avec une précipitation significative, contenait ces mots : « Le drapeau tricolore est maintenu », et il gardait le silence sur la réserve si importante d'une modification par un accord avec l'Assemblée.
C'était la rupture assurée. L'effet produit sur le comte de Chambord par la publication de ce procèsverbal est facile à comprendre. Ceux qui l'avaient rédigé y comptaient bien.
MM. d'Haussonville et Savarv étaient alors tous deux secrétaires du centre droit. M. d'Haussonville, qui est devenu plus tard le représentant du comte de Paris lorsqu'il fut prétendant, a cherché à échapper à la responsabilité qui pesait sur lui. Le bouc émissaire a été M. Savary, de honteuse mémoire. Dans le long récit qu'il a été amené à faire en i8o,5, M. Chesnelong, tout en reconnaissant que le procès-verbal contenait de
FUSION DE l873 241
graves inexactitudes, présente ainsi la justification de M. d'Haussonville:
«M. le comte d'Haussonville, après avoir pris des notes pendant le discours de M. le duc Pasquier et la courte délibération qui le suivit, quitta la séance pour aller rédiger, dans un autre local de l'hôtel, cette première partie du procès-verbal. Il était donc absent de la séance lorsque j'y donnai mes explications. C'est M. Savary qui seul prit des notes pendant que je parlais et qui rédigea ensuite le compte rendu de mes paroles. Il donna connaissance de sa rédaction à M. d'Haussonville, qui ne put pas en contrôler l'exactitude, puisqu'il ne m'avait pas entendu. En sorte que le procès-verbal du centre droit fut, pour la première partie qui ne me concernait pas, l'œuvre de M. d'Haussonville, mais que, pour la seconde partie, qui comprenait le compte rendu de mes explications, il fut l'œuvre personnelle de M. Savary ; et c'est pourquoi celui-ci, quand l'exactitude de ce compte rendu fut contestée, déclara en 1873, qu'il en était le seul auteur et qu'il en avait seul la responsabilité. »
M. Savary ayant disparu, M. Chesnelong aide autant qu'il dépend de lui M. d'Haussonville à faire accepter une explication qui ne tient pas debout.
Ce départ, au moment le plus intéressant de la séance, est déjà un fait bien étrange. On ne venait pas ce jour-là pour écouter des discours. M. Chesnelong avait été chargé de la négociation la plus grave ; il en rendait compte. Chacune de ses paroles avait une importance extrême. S'il ne connaissait pas d'avance les déclarations qu'il devait faire, M. d'Haussonville devait rester pour les écouter avec un intérêt passionné.
Il serait parti, et lorsque M. Savary lui montra un
procès-verbal où se trouvaient ces mots : Le drapeau tricolore est maintenu, sans étonnement, sans observation, sans contrôle, il l'a regardé comme l'expression de la vérité. Il a ajouté sa signature à celle de M. Savary, et pour que tout fut bien irréparable, pour qu'il y eût fait accompli sans plus de réflexion, sans prendre conseil, sans demander l'autorisation de celui dans la bouche duquel était mis un langage aussi invraisemblable, il a remis ce texte aux journalistes avides de répandre cette nouvelle à sensation.
L'excuse est vraiment puérile. M. d'Haussonville n'est ni un étourdi ni un naïf. M. Ghesnelong, de*retour à Paris depuis le 16 octobre, avait fait à plusieurs reprises le même récit, non seulement dans des commissions et réunions de groupes, mais dans des entrevues personnelles qu'il avait eues avec un grand nombre d'hommes politiques — le comte de Paris, le prince de Joinville, le duc de Broglie, le duc Decazes, le comte de Falloux, le général Ghangarnier, le duc d'Audiffret-Pasquier, et bien d'autres qu'unissaient à M. d'Haussonville les plus étroites relations de famille ou d'intimité. Celui-ci, qui appartenait à un groupe politique admirablement renseigné, où tous les incidents de l'entrevue de Salzbourg étaient suivis avec Tattention la plus malveillante, ne pouvait se méprendre sur la flagrante fausseté du procèsverbal qu'il acceptait et qu'il s'empressait de faire publier.
« Dès la première heure, dit M. Hanotaux, M. de Dreux-Brézé dit à M. de Margerie qui essaie de pallier l'effet auprès du public : « Je ne m'inquiète pas du public. Je m'inquiète de ce que Monseigneur pensera, dira et fera quand il verra qu'on se fait un jeu de sa parole. »
« L'impression des amis du comte de Ghambord
est exprimée en termes plus précis encore par cette autre phrase de M. de Dreux-Brézé :
« Ce compte-rendu, d'un caractère soi-disantoffîciel, comprend de nombreuses et odieuses inexactitudes... Je ne pouvais que trop pressentir les désolantes conséquences d'un acte dont l'inspiration, insidieusement hostile, ne laissait pas un doute dans mon esprit. Nous devions être en face d'une manœuvre calculée de telle sorte que la seule voie restant ouverte devant le Roi fût celle par laquelle il se refuserait à subir des conditions déjà rejetées par lui (1). »
M. de Dreux-Brézé ne se trompait ni sur le caractère de la manœuvre, ni sur son but, ni sur ses conséquences.
En même temps qu'il était mêlé à toutes les intrigues orléanistes, M. d'Haussonville était candidat à la députation dans le département de Seine-et-Marne. En 1871, il s'était déclaré « partisan de la République, gouvernement qui nous divise le moins ». Aux élections de 1876, pour attirera lui les voix républicaines, il se vanta d'avoir empêché en 1873 la restauration de la monarchie !
Le fait de la publication n'était pas moins grave que celui de la rédaction. Aucune communication n'avait été faite à M. Ghesnelong, qu'on avait eu le soin de laisser dans l'ignorance de la résolution prise afin d'évitersesprotestationsousesrectifîcations. La réunion des droites qui avait le désir sincère de faire aboutir la campagne monarchique, s'était bien gardée de publier aucun procès-verbal, « croyant avec raison, dit encore M. Ghesnelong, que des publications, émanant de divers groupes, où chacun pourrait mettre son empreinte propre, n'étaient pas sans inconvénients ».
(1) T. Il, p. 222.
' M. d'Haussonville n'avait ni ces scrupules ni ces inquiétudes. Il marchait à son but per fas et ne-
fas !
J'étais obsédé par la pensée qu'une lettre du Prince était proche, a écrit M. Chesnelong.... Le silence de Frohsdorf sur tout ce qui se passait à Paris me semblait menaçant à force d'être étrange. Ce ne pouvait être le silence de l'indifférence, c'était donc le silence du mécontentement.
Il y avait lieu d'être inquiet en effet.
Que signifiaient les délégations parlementaires, les explications loyalement données, si le sens des paroles les plus claires était ainsi dénaturé ?
Se taire, c'était subir par surprise une condition qui n'avait pas été acceptée, ou, — ce qui eût été le plus grave encore aux yeux du comte de Ghambord, — tromper la France.
A la lecture de ce procès-verbal, il écrivit la lettre célèbre du 27 octobre 1873 :
Puisque, disait-il, les malentendus s'accumulent, cherchant à rendre obscure ma politique à ciel ouvert, je dois toute la vérité à ce pays dont je puis être méconnu, mais qui rend hommage à ma sincérité, parce qu'il sait que je ne l'ai jamais trompé et que je ne le tromperai jamais.
On me demande aujourd'hui le sacrifice de mon honneur. Que puis-je répondre, sinon que je ne rétracte rien, que je ne retranche rien de mes précédentes déclarations ? Les prétentions de la veille me donnent la mesure des exigences du lendemain.
Je veux rester tout entier ce que je suis. Amoindri aujourd'hui, je serais impuissant demain.
Cette réponse, volontairement provoquée par la rédaction perfide du procès-verbal, était attendue. M. d'Haussonville courut la porter au comte de
Paris. « Nous le tenons, » avait télégraphié M. de Cumont à M. de Falloux (1).
Le 1er novembre, à la réunion plénière des droites, le duc d'Audiffret-Pasquier « proposa, dit M. Hanotaux(a), de faire une tentative suprême auprès du comte de Ghambord, et, si cette tentative n'aboutissait pas, de proclamer la monarchie avec le comte de Paris, gouvernant, à titre de régent, au nom du roi ».
Quand, quelques jours après, le comte de Ghambord vint à Versailles, le maréchal de Mac-Mahon, tombé sous la dépendance de son entourage orléaniste, refusa de le voir. Vingt-trois ans plus tard, le mariage de son fils avec une princesse d'Orléans, a été la récompense de ce refus.
Le plan que le coup d'Etat de i85i avait fait échouer se réalisait enfin. Le septennat, vestibule d'une monarchie orléaniste, était fait. Il serait curieux de vérifier, sur les registres des hypothèques, si l'accusation portée contre un de ses principaux organisateurs d'avoir payé toutes ses dettes pendant son rapide passage aux affaires est ou non fondée.
Sur les circonstances du séjour du comte de Ghambord à Versailles, les orléanistes ont répandu avec leur mauvaise foi habituelle les récits les plus faux. Il suffît de leur opposer le démenti donné par un témoin autorisé, le marquis de Dreux-Brézé. Dans le Figaro ils prétendirent que le comte de Chambord aurait attendu dans l'avenue qui longe l'hôtel de la Préfecture, alors résidence du chef de l'Etat, la réponse du maréchal à la demande d'une entrevue dont le comte de Blacas avait été chargé.
La même pensée de dénigrement se retrouve dans
(1) Albert de Badts de Cugnac, Pourquoi M. le comte de Chambord n'a pas régné en France.
(2) T. II, p. 260.
l'œuvre haineuse de M. de Falloux, les Mémoires d'un royaliste. Le comte de Ghambord y est représenté comme stationnant dans l'obscurité de la nuit, enveloppé dans un manteau, dans la cour du palais de Versailles et au pied de la statue de Louis XIV, pendant que l'Assemblée votait l'établissement du septennat.
Toutes ces allégations sont autant d'impostures. En m'y arrêtant, dit avec une indignation contenue le marquis de Dreux-Brézé, je craindrais « d'attrister tous ceux qui comme moi connurent Monseigneur et de paraître discuter l'impossible (1) ».
Toute cette perfide habileté ne devait pas avoir meilleur succès que la droiture et la loyauté du comte de Ghambord. Le gouvernement du maréchal deMac- Mahon, ballotté entre tous les partis, commença son existence tourmentée. Les ministres se succédaient ; le duc de Broglie préparait et prononçait des discours, mais l'action dirigeante appartenait à un petit groupe inféodé à la politique orléaniste. Le duc Decazes, que ses services lors de la prorogation des pouvoirs avaient relevé de l'exclusion dont il avait été l'objet au 24 mai, était devenu ministre des Affaires étrangères.
Cette exclusion avait été motivée par des scandales financiers auxquels avait été mêlé le duc Decazes et que connaissait le maréchal. Pendant son ministère, mettant à profit l'influence que lui donnait sa haute situation, il continua à se livrer sans scrupule aux spéculations les plus dangereuses qui faillirent amener
(1) Noies et Souvenirs pour servir à l'hisioire du parti royaliste,
la ruine du Crédit Foncier de France. Ces spéculations n'étaient un secret pour personne. Le prince de Hohenlohe, alors ambassadeur d'Allemagne à Paris, les raconte dans ses intéressants Mémoires :
« 19 décembre 1875. — Il résulte de lettres qui ont été saisies qu'Arnim s'est enrichi dans des négociations relatives à l'indemnité de guerre. Ces documents sont en la possession de l'accusateur public. Le fait sera publié, et Decazes, qui était associé à ces spéculations, pourra être assigné pour témoigner si le chancelier le désire. »
Ce fut bien pis lorsque le Crédit Foncier prit à sa charge la consolidation de la dette égyptienne. « La participation du Crédit Foncier, dit à ce sujet le prince de Hohenlohe, doit être expliquée par le fait que cette Compagnie, avec un capital de 100 millions, a placé 60 millions en bons du Trésor égyptien dont la valeur actuelle est quelque peu problématique. Soubeyran, le directeur du Crédit Foncier, est en relations avec le duc Decazes. » (6 janvier 1876.)
« La position de Decazes a été amoindrie par ses relations avec Soubeyran au sujet des finances égyptiennes. » (7 mai 1876.)
Il cherchait en vain à se concilier l'appui de Gambetta. La princesse Troubetzkoï disait le a5 janvier 1876 au prince de Hohenlohe que « Decazes ne serait pas élu. Il a trop mauvaise réputation. EtGambetta lui-même, s'il le voulait, ne pourrait pas le faire passer. »
Gambetta d'ailleurs ne se faisait pas d'illusions sur es prétendus services diplomatiques que ce ministre, oujours préoccupé de ses spéculations véreuses, se arguaitd'avoir rendusàlaFrance. « Lacomédiede 1875 1 été plus sérieuse, disait-il le 10 février 1880 au 3rince de Hohenlohe. Je n'ai jamais cru au péril de
guerre dont Decazes nous a leurrés, et je le lui ai dit ouvertement en face dans une commission quand il était ministre. »
Le duc Decazes était intimement uni au préfet de police Léon Renault (1). Tous deux jouaient en très petit le rôle de Talleyrand et de Fouché, très habiles à influencer le maréchal par leurs récits, sonvent imaginaires, sur la politique intérieure et extérieure, maniant à leur guise cet esprit peu clairvoyant, plus facile qu'aucun autre à égarer par une intrigue. Ils étaient puissamment aidés par le vicomte Emmanuel d'Harcourt, secrétaire général de la Présidence, qui tenait ouverte ou fermée la porte du maréchal.
Dès les premiers jours, des révélations étranges se produisirent. Les républicainsavaient préparé presque ouvertement une insurrection redoutable pour résister à un vote de l'Assemblée qui eut rétabli la monarchie. Le soulèvement devait comprendre une par tie de la Côte-d'Or, Saône-«t-Loire, Lyon, la vallée du Rhône, les départements du Midi. Plusieurs des organisateurs s'en sont vantés depuis. Un républicain d'une haute et rare honnêteté, Armand Adam, m'en a donné l'attestation écrite. Alfred Duquet a dit
(1) C'est à M. Léon Renault, ami personnel du comte de Paris, que s'applique un piquant récit des Souvenirs politiques du vicomte de Meaux (p. 328).
« Au cours de la soirée (de l'Elysée du 17 mai 1877) un ancien fonctionnaire, récemment entré à la Chambre, où il oscillait entre le centre droit et le centre gauche, m'aborda avec le désir évident de trouver place parmi nous. « La résolution du Maréchal est grave, » me dit-il, « elle aura besoin d'être expliquée par d'habiles orateurs; je ne sais s'il s'en rencontre assez dans le cabinet. » Il possédait lui-même un remarquable talent de parole ; et j'étais loin de méconnaître l'intérêt qu'il pouvait y avoir à nous l'attacher. Mais le cabinet était formé ; ne l'eût-il pas été, le Maréchal eût refusé d'y introduire un homme pour lequel il avait manifesté d'abord quelque goût, mais dont il s'était ensuite fatigué et défié. Je laissai tomber la conversation, et mon interlocuteur sortit de l'Elysée pour se rendre chez M. Thiers ; il devait figurer bientôt au premier rang de nos adversaires. »
de lui, lorsqu'il est mort en 1904, dans une belle oraison funèbre :
Armand Adam avait, pour les tripoteurs politiques, pour les friands de pot-de-vin, ces haines vigoureuses dont parle l'Alceste de Molière, et il ne cachait pas le mépris qu'ils lui inspiraient. De là, les colères, les furieuxassauts supportés par lui avec son indomptable énergie, rendant coup pour coup. Malgré ses armes brisées, malgré la puissance de ses ennemis, dont son honnêteté n'a pu accepter les palinodies, les habiletés coupables, la fortune mal acquise, jamais il ne se rendit et Ton a le droit de proclamer qu'il est mort debout.
Je reproduis à l'Appendice sa lettre tout entière, qui n'avait pas été écrite pour la publicité et qui est d'une belle tenue littéraire. Cet honnête homme, a dit encore Alfred Duquel, « était un lettré comme il s'en rencontre peu». Mêlé de près aux événements, c'est un témoin dont la déclaration n'est pas récusable. Il m'a écrit :
« Sous la pression énergique de deux hommes résolus qui avaient été pour le décider jusqu'à des menaces, de réalisation possible, Gambetta avait accepté déjouer un rôle, et, en apparence du moins, le premier rôle dans la direction du soulèvement projeté et même solidement organisé dans le Midi et qui n'était pas un vain rêve. Tout péril conjuré, çà et là plusieurs de ces insurgés en expectative s'en sont fait un titre de gloire. Un jour ce fut M. Ranc ; un autre jour, à l'audience même de la Haute-Cour de 1899, M. Baduel, sénateur, déclara : « Avec la plupart desrépublicains qui siègent au Sénat, nous nous sommes fait honneur d'avoir, sous l'Empire, au 24 mai et au 16 mai, pratiqué les agissements reprochés aux accusés. »M. Camille Pelletan, dans un article de Y Éclair,
a dit également : «Le soulèvement était organisé par tout ; Gambetta y avait déployé toute son activité. »
On l'a nié lors des procès, mais aujourd'hui il n'est pas douteux qu'une véritable prise d'armes avait été préparée.
Une mémorable discussion a eu lieu à ce sujet en février 1884 entre M. Clemenceau, M. Ranc, M. Antonin Proust, chacun revendiquant comme un honneur d'avoir pris part en 1873 et en 1877 aux préparatifs de la résistance à main armée.
« Gambetta avait pris sa résolution, écrivit alors M. Ranc ; il était déterminé à aller jusqu'au bout et à opposer au coup d'Etat projeté les forces organisées du parti républicain. C'est d'ailleurs ce qu'il avait déjà fait après le 24 mai lors des tentatives de fusion. Et, s'il a pu, en 1877, agir avec tant de promptitude, s'il a pu en quelques semaines improviser les mesures de défense devant lesquelles les conspirateurs ont reculé, c'est qu'il avait encore en main tous les éléments de l'organisation de 1873. M. Clemenceau doit savoir ces choses aussi bien que nous savons, à la République française, les noms de ceux qui, soit en 1873, soit en 1877, étaient prêts à marcher avec Gambetta... Oui, cela est vrai du 16 mai, et c'est vrai aussi, plus vrai qu'on ne le croit généralement, du 24 mai et des tentatives de la fusion. »
La Dépêche de Toulouse donnait à la même époque les détails les plus précis sur la répartition des rôles :
« C'étaient MM. Ranc,Floquet, Clemenceau, Allain- Targé, Lockroy, Challemel-Lacour, etc., et un général, dont le nom est bien connu, et dont l'énergie, sinon la conviction, est indiscutée. Nos lecteurs le devineront aisément.
« Ce dernier avait été spécialement chargé d'assurer au parti républicain le concours de l'armée. Il avait
répondu de plusieurs régiments dans les grandes villes de. province.
« A Paris, c'était le général Cremer qui avait surveillé les préparatifs.
« MM. Floquet et Clemenceau avaient reçu la mission de préparer un soulèvement populaire. Des fonds et une quantité considérable d'armes avaient été mis à leur disposition.
« Ils étaient en correspondance avec les comités de province et en possession du mot d'ordre qu'ils gardèrent fidèlement.
« Quant à MM. Ranc et Allain-Targé, leur tâche était de beaucoup la plus périlleuse et la plus délicate. Voici quel avait été le plan imaginé par Gambetta :
« On sait que l'Assemblée nationale siégeait à ce moment à Versailles. Un coup de main du maréchal suffisait pour la disperser et laisser le champ libre à la dictature réactionnaire.
« Gambetta imagina simplement la contre-partie de ce que Mac-Mahon et ses ministres pouvaient faire.
« Il avait décidé qu'au moment même où le maréchal aurait tenté son coup de main, le gouvernement populaire, dont il était le chef, s'improviserait à Paris, où il serait appuyé par la garnison et les habitants, mettrait la main sur tous les services, qui étaient, comme on le sait, restés dans la capitale, et télégraphierait immédiatement à tous les chefs de corps, préfets, administrateurs et fonctionnaires des départements, de n'obéir qu'au gouvernement de Paris.
« MM. Ranc et Allain-Targé étaient chargés d'isoler Paris en assurant l'exécution de la mesure consistant à couper les lignes télégraphiques et les voies ferrées. »
Lorsque des révélations et des aveux se produisi-
rent en 1884, le Soleil, organe du duc d'Àumale, affecta de n'y pas croire pour 1873. Je lui répondis le 23 février 1884 '
« Le Soleil est difficile à convaincre. Malgré les aveux très explicites des principaux complices des complots révolutionnaires de 1873 et de 1877, il soutient qu'en ce qui concerne 1873 « cela est absolument inexact ».
« C'est la thèse que soutenait en 1873 un des amis du Soleil, M. Léon Renault, qui, comme préfet de police, avait le devoir de mettre sous la main de la justice ces dangereux conjurés.
« M. Léon Renault s'en gardait bien, et pour cause. Loin de remplir son devoir à Paris, il usait de tous ses moyens d'action, de toute son influence, pour étouffer les révélations qui se produisaient en province. Au Conseil des ministres, il était appuyé par M. le duc Decazes. Chose étrange ! La justice saisissait chez les conjurés, dans le département de Saôneet-Loire, des correspondances avec d'importants personnages orléanistes (je m'abstenais de nommer le duc d'Aumale), notamment avec M. Michon, alors préfet du Puy-de-Dôme.
« Pour le Soleil, tout cela est une chimère. MM. Clemenceau, Ranc et Antonin Proust sont des fanfarons qui se vantent de ce qu'ils n'ont pas fait.
« L'embarras des amis politiques du Soleil se conçoit. Tout-puissants au ministère de l'Intérieur et à la police, ils n'ont rien découvert, rien empêché. Par déloyauté ou par maladresse insigne, ils ont laissé grandir ce péril, devant lequel a. capitulé le maréchal.
« Opposer une dénégation à des déclarations aussi catégoriques que celles de M. Clemenceau ne suffit pas. Bien d'autres preuves viennent d'ailleurs confirmer ces déclarations, ne fût-ce qu'un arrêt rendu
par la Cour de Dijon, au mois de décembre 1873, prononçant contre plusieurs conjurés, notamment contre M. Josserand, aujourd'hui rédacteur en chef du Progrès de Saône-et-Loire', des condamnations sévères et constatant dans ses motifs les faits suivants :
« Attendu que l'on retrouve encore l'action du comité central en la personne de deux de ses chefs, Duverne et Guinot, dans la réunion du 19 octobre 1878 au domicile de Baudot, à Epinac, à laquelle assistaient Guinot et Duverne, qu'elle apparaît enfin menaçante et résolue, dans le conciliabule tenu à Sully, le 22 du même mois, dans le cabaret de Jeannin, où Duverne, Baudot et Guinot avaient attiré les témoins Chariot et Berret, comptant bien sans doute en faire les instruments de leurs projets ; que là, Baudot et ses complices annoncent à ces témoins la guerre civile imminente, la nécessité de s'emparer de la marquise de Mac-Mahon à titre d'otage pour se venger sur sa personne si l'un des leurs était fusillé. Ils s'informent sur la présence de cette dame au château el concertent les moyens de faire exécuter par les gens d'Epinac, à défaut de ceux de Sully, cette criminelle et ténébreuse entreprise ;
« Que ces faits, constatés en ce qui concerne le conciliabule de Sully, ont acquis une nouvelle force aux débats ; que les dépositions des témoins Chariot et Berret ont été corroborées par les aveux échappés à Guinot ; que les propositions faites à Chariot lui avaient rappelé les horreurs de la Commune et qu'il en avait été comme foudroyé ;
« Que dès lors il n'est pas possible aux prévenus de contester les détails fournis par Chariot et par Berret sur cette entrevue sinistre du cabaret Jeannin, la guerre civile annoncée par eux comme imminente, la résolution de s'emparer de la marquise de Mac-
Mahon et d'en faire un otage, les renseignements pris sur l'époque de sa présence au château, sur les hommes qui pourraient se charger d'y pénétrer, toutes circonstances qui montrent la société à l'œuvre, ses chefs faisant leurs préparatifs et concertant leurs projets pour une exécution prochaine. »
« C'est un arrêt souverain, rendu il y a dix ans, qui vient confirmer le témoignage de MM. Ranc et Clemenceau.
« Le Soleil pcrsistera-t-il dans son incrédulité?»
A l'appui de son récit, M. Ranc déclarait qu'il avait en main une lettre de Gambetta le chargant de la même mission qu'en 1873, et il ajoutait qu'en 1877 « Gambetta avait repris tous lesrouagescle l'organisation de 1873»
Le Soleil, malgré des témoignages et des preuves aussi décisifs, niait cette organisation, parce qu'il savait à quel point ceux dont il défendait la cause s'y étaient compromis.
Des poursuites furent commencées. Elles ne comprirent d'abord que des comparses, les députés étant couverts par l'immunité parlementaire. Mais le gouvernement voulait aller plus loin. M. Baragnon, soussecrétaire d'Etat du duc de Broglie, écrivait le 2 décembre 1873: «Oui certes, il faut traîner Boysset devant un conseil de guerre s'il existe contre lui des indices sérieux. Le gouvernement veut être énergique et il le sera. » Au Conseil des ministres, le duc Decazes intervint avec vivacité pour que l'affaire fût étouffée. Ses collègues se demandaient avec étonnement quel intérêt il pouvait y avoir. Toujours est-il que son insistance fit renoncer au dépôt d'une der mande d'autorisation de poursuites contre M. Boysset, député de Saône-et-Loire, qui avait organisé le soulèvement de ce département.
Le mobile du duc Decazes ne tarda pas à être révélé.
Le Creusot était un des centres de la résistance républicaine. Depuis 1870, M. Schneider y était tenu en échec par les deux frères Bontemps, l'un huissier révoqué, l'autre agent d'affaires de bas étage^ qui exerçaient une influence considérable sur la population ouvrière de cette importante agglomération industrielle. Tous deux étaient au premier rang des organisateurs de l'insurrection. J'étais alors procureur général à Dijon ; j'ordonnai que des perquisitions fussent faites chez les frères Bontemps. A la stupéfaction de tous, les brouillons de nombreuses lettres adressées au duc d'Aumale par ces farouches radicaux furent saisis. Un des préfets du maréchal, M. Michon, orléaniste avéré, était également en rapport avec ces fanatiques républicains.
Le Garde des Sceaux, affolé, m'adressa un télégramme ainsi conçu :
Retirez du dossier les pièces concernant M. Michon et le duc d'Aumale, et abstenez-vous, s'il en est temps encore, de faire interroger M. Michon. »
Je refusai d'exécuter un pareil ordre, offrant ma démission s'il était maintenu.
Comme en i8i5, la monarchie restaurée aurait eu à compter avec les défections de la branche cadette.
Le programme était d'empêcher à tout prix la restauration jusqu'à la mort du comte de Chambord et de vivre en attendant d'expédient en expédient. Après le septennat le stathoudérat si les circonstances [s'y prêtaient.
Quand il aura disparu, la monarchie orléaniste se fera toute seule. Gardons jusque-là le pouvoir.
L'amiral Pothuau constatait une vérité trop évidente quand il écrivait à M. de Brionne le i3 août 1874 :
Le parti orléaniste dispose du Gouvernement.
L'ancien ministre des Affaires étrangères de Napoléon III, le comte de Grammont, tenait à peu près le même langage lorsqu'il disait au prince de Hohenlohe le 18 juin 18-76: « La République existe nominalement, mais elle est réellement une monarchie dans laquelle les orléanistes gouvernent. »
Mais, disait le comte Apponyi, « ce qui est beaucoup contre le comte de Paris, c'est que son parti est seulement un état-major sans armée. » — « Orléans n'a qu'un petit parti, pas de clientèle, » disait aussi M. Thiers. {Mémoires du prince deMohenlohe.)
Les princes et leurs partisans se partageaient les rôles. La politique personnelle des princes pendant cette période est admirablement résumée par ces mots de M. Estancelin :
Nous n'y ferons pas obstacle, mais nous n'y contribue-; rons pas, et nos amis feront tout le possible pour l'empêcher.
Vers la fin de 1876 le malheureux maréchal, jouet de" tant d'intrigues, commença à s'inquiéter des progrès! de l'opposition ; il annonçait volontiers son intention) d'avoir une politique plus personnelle, plus éner-; gique. Je le vis à plusieurs reprises, notamment le 22 décembre 1874 :
« Nous avions espéré avoir une constitution, me dit-il; iLJ! paraît que nous n'en aurons pas, » Je lui répondisque j'étais J bien loin de le regretter; qu'un texte constitutionnelne pou-' vait que diminuer son autorité, lui laissant moins de force pour défendre les intérêts dont il avait la garde. Cela nef] parut pas lui déplaire, car il ajouta en souriant : « Je suis décidé à prendre un ministère d'hommes intelligents, capa-; blés et énergiques. Quand je l'aurai, je n'en changerai
plus. Je le dirai, non pas dans un message, mais dans mes conversations personnelles. Ce ministère ne me quittera plus, tant que je serai à la Présidence. » A ce moment survint le duc d'Audiffret-Pasquier : « N'en parlons pas devant lui, me dit à voix basse le maréchal : c'est un de nos embarras. »
C'est presque textuellement le langage que le maréchal tenait à quelques jours de distance, le i3 janvier 1875, au prince de Hohenlohe, ambassadeur d'Allemagne à Paris :
Il parla de la crise.ministérielle... Je lui dis : « Vous serez content quand vous serez débarrassé des lois constitutionnelles. »I1 en convint... On peut aussi aller, dit-il, sans lois constitutionnelles. On doit chercher à obtenir avant tout une meilleure loi électorale, e,t ensuite dissoudre l'assemblée... Mais, ajoutait-il, ce ne sera pas avant six mois. La conversation me laissa l'impression, dit le prince de Hohenlohe, que le maréchal trouvait un grand apaisement à gagner du temps et à s'assurer plusieurs mois d'existence paisible avant la solution.
Le bon maréchal qui n'était pas bavard parla trop sans doute, car les orléanistes se mirent à la traverse. Ce programme pouvait rendre des chances à la restauration de la monarchie, dont ils ne voulaient pas pour le moment.
Le duc Decazes fît tant et si bien qu'il obtint la réunion à l'Elysée de conférences où furent appelés les personnages les plus qualifiés des deux centres de l'Assemblée : on y élabora avec la solennité voulue un projet de constitution de République parlementaire.
Les légitimistes, dont les rangs s'éclaircissaient tous les jours, protestèrent en vain. La plupart des orléanistes s'unirent à la gauche et, sous la prési-.
dence de M. Buffet, l'Assemblée vota à une voix de majorité l'organisation de la République.
C'est sous l'empire de cette Constitution que nous vivons encore aujourd'hui. Qu'a t-ellefaitdela France? De ses libertés au dedans, de sa puissance et de son prestige au dehors ! Parmi les députés qui l'ont votée en 1875, beaucoup peuvent se dire avec un véritable remords : Cette voix de majorité, c'est la mienne.
Quand le comte d'Haussonville, devenu le représentant officiel du comte de Paris, dénonçait à l'opinion les vices de cette constitution, il oubliait trop qu'elle était son œuvre personnelle et celle de ses amis.
Personne n'a moins qu'eux le droit de s'en plaindre. La République parlementaire qu'ils ont créée et organisée est le résultat de leurs intrigues.
Un curieux débat s'engagea au sujet du droit de révision. M. Dufaure avait proposé de n'autoriser la révision qu'à l'expiration de chaque période septennale. Les orléanistes s'y opposèrent. « Des faits importants, dirent-ils, peuvent se produire d'une manière imprévue... Cette circonstance venant à surgir, comment répondre à la nation qui réclame la révision, comment répondre à l'opinion publique qui se prononce pour une réforme constitutionnelle : vous attendrez sept ans ? »
L'événement auquel ils faisaient ainsi allusion n'était autre que la mort du comte de Chambord. Dans leur infatuation ils s'imaginaient que, le cas échéant, le comte de Paris serait appelé au trône par une acclamation unanime.
J'avais quitté les fonctions actives de procureur général à la cour de Lyon pour occuper un siège
d'avocat général à la Cour de Cassation. Mes relations anciennes avec le maréchal de Mac-Mahon étaient connues de mes collègues. Elles me valurent d'être chargé par eux d'une mission fort délicate.
Au commencement de Tannée 1877, le premier président Devienne fut atteint par la limite d'âge. Son remplaçant devait être nommé par le nouveau ministre de la Justice, M. Martel, dont M. Méline était sous-secrétaire d'Etat.
J'étais attaché comme avocat général à la Chambre criminelle dont le président était M. de Carnières. Les présidents des trois Chambres de la Cour de cassation me prièrent par son intermédiaire de faire une démarche auprès du maréchal pour que cette haute fonction fût attribuée, en dehors de toute préoccupation politique, à un magistrat exclusivement désigné par ses services judiciaires. J'essayai de décliner cette mission, pour laquelle d'autres membres de la Cour, plus anciens que moi, auraient eu plus d'autorité. Le président de Carnières insista, me disant que le choix des trois présidents s'était porté sur moi après mûre réflexion Je dus m'exécuter.
Le colonel Robert ayant fait passer une carte au maréchal, je fus immédiatement introduit. J'exposai les inquiétudes de la Cour de cassation, qui n'entendait pas sortir de son rôle constitutionnel en imposant au Gouvernement le choix qui aurait eu ses préférences, mais qui demandait que la nomination fût hiérarchique et qui priait instamment le chef de l'Etat, dans le cas où on lui proposerait d'appeler à la première magistrature du pays un personnage dont les titres seraient exclusivement politiques de vouloir bien, avant de signer un pareil décret, entendre les trois présidents de la Cour.
Les journaux mettaient en avant plusieurs noms.
Aucun de ces candidats n'était acceptable. La nomination de l'un d'eux serait regardée par la Cour comme uue offense.
Le maréchal m'écouta avec attention et il m'autorisa à répondre qu'il s'opposerait à un choix blessant pour la Cour. Je profitai de ma présence à l'Elysée pour entretenir le maréchal d'un très modeste juge de paix dont le sort ne pouvait lui être indifférent. M. Curicque, juge de paix d'Epinac (Saône-et-Loire), m'avait signalé en 1873 le projet de prise d'armes, dont le premier acte devait être l'arrestation comme otage, à son château de Sully, de la marquise de Mac- Mahou, nièce du maréchal . Le fait avait été constaté à cette époque, et la Cour de Dijon avait prononcé des condamnations contre quelques-uns des conjurés. Depuis lors, M. Curicque était poursuivi avec une extrême animosité par les républicains de Saôneet-Loire. Il m'avait écrit le 16 février 1877 :
« En 1876 les députés et sénateurs de Saône-et-Loire ont fait de nombreuses démarches, tant au ministère de la Justice qu'auprès du maréchal, pour obtenir ma révocation. Des enquêtes ont été faites, à la suite desquelles M. Dufaure, alors Ministre, aurait déclaré que, tant qu'il serait au pouvoir, on ne toucherait pas au juge de paix de Tournus. »
M. Curicque avait été en effet envoyé, sur ma proposition, d'Epinac à Tournus.
Mais M. Dufaure avait été remplacé par M. Martel, qui avait pris pour sous-secrétaire d'Etat M. Méline, et M. Curicque se trouvait de nouveau menacé.
La réponse du maréchal me prouva qu'il était au courant de ces dénonciations injustes et passionnées et qu'il était décidé à n'y pas céder :
Soyez tranquille, me dit-il avec animation. M. Méline
FUSION DE l873 261
sort d'ici : vous avez dû le rencontrer. Je lui ai parlé de cette affaire. Je lui ai dit que je la connaissais et que je ne pouvais accepter aucune de ses explications. Il s'agit de ma nièce, du château de ma famille qui étaient menacés. Je sais que M. Curicque n'a fait que son devoir, et j'ai dit — vivement — à M. Méline que je ne permettais pas qu'il fût inquiété. Il ne le sera pas, soyez tranquille.
J'offris au maréchal de lui envoyer une copie de l'arrêt de la Cour de Dijon qui, après un débat contradictoire et une minutieuse vérification, avait reconnu la réalité et la gravité de ces préparatifs insurrectionnels.
Je n'en ai pas besoin, me répondit -il, je connais cette affaire et je sais bien que tout cela est vrai.
Pendant ce temps une intrigue politique profitait de cet état d'esprit du maréchal pour lui faire prendre une résolution dont l'origine est mal connue. C'est aux chefs orléanistes, longtemps tout-puissants à l'Elysée, qu'incombe la responsabilité du coup de théâtre du 16 mai 1877 et de son lamentable insuccès. Plusieurs semaines auparavant il était préparé, annoncé : les portefeuilles étaient distribués. Aucune des promesses faites au comte de Chambord pour obtenir l'adhésion des sénateurs légitimistes à la dissolution ne fut tenue. Les orléanistes ont eu seuls la direction de cette politique mesquine, tracassière, qui ne pouvait aboutir à rien.
On a dit et répété que la crise du 16 mai était née d'un acte spontané du maréchal, énervé de ses désaccords avec son ministère, qui était soutenu par la majorité de la Chambre. Lors de la mort du duc de
Broglie les journaux royalistes reproduisirent cette falsification de la vérité historique : c'est une des nombreuses légendes que le parti orléaniste, h force de persévérance, est parvenu à faire accepter par l'opinion.
La vérité est que, dès le mois d'avril 1877, l'événement avait été annoncé au comte de Ghambord et que son adhésion avait été sollicitée 11 fallait en effet obtenir les votes des sénateurs rovalistes sans lesquels il était impossible d'obtenir une majorité pour la dissolution. Les noms des principaux ministres du 16 mai — le duc de Broglie, M. de Fourtou — avaient été communiqués d'avance au prince. Sa réponse arriva à Paris à la fin d'avril.
Le 29 avril, mon ancien général en chef de la défense de Paris, le général Ducrot, était venu me voir. Il me dit que de graves événements étaient imminents, que le maréchal allait être amené à rompre avec la Chambre des députés, que le duc de Broglie et M. de Fourtou seraient ses ministres, qu'ils avaient promis de travailler à la restauration de la monarchie. Malgré les défiances et les froissements résultant des événements de 1873, le comte de Chambord, informé de ces négociations, y avait donné son adhésion, à la condition que trois personnes sur la loyauté desquelles il comptait feraient partie du ministère. Ces trois personnes étaient le général Ducrot, le comte Ducros, ancien préfet du Rhône, et moi.
Je répondis que rien ne me préparait à la vie politique et que mes goûts ne m'y portaient pas, mais que profondément convaincu de la nécessité pour la France d'un pouvoir durable et fort, je n'hésiterais pas à donner au besoin ma vie pour l'établir.
Le général me répondit que, mon nom ayant été
FUSION DE l873 263
accepté à Frohsdorf, il n'y avait pas à discuter ; — que je devais répondre moi-même par un engagement ou par un refus. Il ajouta que le duc de Broglie et M. de Fourtou avaient promis de donner au comte de Chambord la garantie qu'il désirait.
Il me conduisit chez le comte Ducros, qui arrivait de Frohsdorf et qui me confirma la parfaite exactitude du récit du général. « Si la liste du ministère contient ces trois noms, aurait dit le comte de Chambord, l'opération politique qui va être tentée aura toute ma confiance et mon appui moral, quand bien même au début il serait nécessaire de ne pas montrer clairement le but poursuivi. »
Je demandai alors quels seraient les moyens employés pour la restauration de la monarchie. Le général Ducrot me répondit que la Chambre serait dissoute et qu'avec un ministère énergique on obtiendrait de bonnes élections. Je répliquai que je n'avais à ce sujet aucune illusion. Renvoyer la Chambre, en prévenant d'avance qu'à une échéance prochaine il faudra obtenir l'approbation des électeurs, serait une véritable folie dont le résultat n'était que trop certain.
— En politique, me dit alors le général qui me trouvait peut-être trop absolu, il faut se contenter de ce qui est possible. Avant tout, il est indispensable de disposer du pouvoir exécutif. Suivant les événements on verra ce qui sera réalisable. Le maréchal ne consentirait jamais à des mesures inconstitutionnelles.
Je terminai l'entretien en déclarant que, pour ce qui me concernait, je serais tout à fait opposé à un appel aux élections en exécution et sous l'empire de la constitution républicaine.
Trois semaines s'écoulèrent. Le 16 mai l'acte du maréchal vint confirmer ce que m'avait raconté le général Ducrot. Celui-ci revint me voir : il me dit que le duc de Broglie ne tenait pas sa parole et composait un cabinet purement parlementaire. Je n'en éprouvai aucun regret, convaincu qu'une tentative de restauration par les voies constitutionnelles n'amènerait que des déceptions.
J'assistai avec quelque curiosité, mais avec%un grand scepticisme, aux faits et gestes du gouvernement de M. de Broglie. Il avait gardé le portefeuille de la Justice, le duc Decazes ayant exigé celui des Affaires étrangères. Le nouveau Garde des sceaux, qui avait pris le comte d'Haussonville comme secrétaire particulier, était aussi ignorant que possible du service judiciaire dont il devenait le chef. Il n'en connaissait ni les traditions, ni le personnel, ni la hiérarchie, ni même le langage. Ses erreurs sont restées légendaires à la chancellerie. Le duc Decazes jouait double jeu au Conseil des ministres ; pour faire prévaloir son opinion, il allait jusqu'à altérer les rapports des ambassadeurs : il donnait lecture de dépêches entièrement fabriquées par lui. L'incohérence, l'évidente inefficacité des mesures politiques prises, la faiblesse et l'aveuglement du pouvoir ne permettaient pas de douter du résultat.
A mon retour de vacances, au commencement d'octobre, j'apportai de province à mes amis de l'Elysée les plus sombres pronostics.
Le vicomte de Meaux a raconté, dans un récit très documenté de ses Souvenirs politiques (1), comment (1) Chap. X, § V, pp. 340 et suiv.
Bismarck et Crispi s'étaient alliés à Gambetta et avaient terrorisé les électeurs par des menaces de guerre. L'échec était certain. « Ce n'est pas ce qu'écrivent les préfets, » me dit un des officiers du maréchal. Le même me raconta plus tard que jusqu'à la fin le maréchal et ses ministres avaient cru au succès. Pendant la nuit du 1 4 au i5 octobre les dépêches télégraphiques annonçant les mauvaises nouvelles de chaque département se succédaient. Chacun était silencieux et consterné comme dans une maison que vient de frapper un deuil imprévu.
La situation politique était, en effet, des plus graves et des plus difficiles. Pour tenir tête à l'orage avec les prérogatives du pouvoir exécutif, le maréchal ne pouvait s'appuyer que sur une faible majorité au Sénat. Il n'y avait pas de temps à perdre. La nouvelle Chambre des députés ne pouvait tarder à prendre séance. Tout commandait au duc de Broglie une retraite immédiate, mais il tenait à prononcer un dernier discours. 11 mit un mois à le préparer. Ce discours fut très éloquent, très académique, mais il ne compensa pas les semaines perdues.
Quand sa démission fut donnée, il se fit encore une tentative de résistance. Dans les derniers jours de novembre 1877, Lucien Brun se présenta chez moi à cinq heures du soir. Il me dit qu'il venait faire appel à mon dévouement pour accepter dans un ministère présidé par M. Pouyer-Quertier le portefeuille de l'Intérieur. 11 aurait désiré que ce fûtcelui de la Justice : des engagements antérieurs avaient été pris.
Je fis deux^ objections. La première était que les élections du 14 octobre avaient créé, au point de vue parlementaire, une situation irréparable. Je répétai ce que j'avais dit avant le 16 mai : il n'y avait rien à tenter sur le terrain constitutionnel.
Ma seconde objection était toute personnelle. Je n'étais nullement préparé au ministère de l'Intérieur. Je connaissais bien le service judiciaire et le personnel de la magistrature, mais non le personnel administratif, très mélangé, qui, je le savais, laissait beaucoup à désirer.
Lucien Brun insista, faisant appel à mon dévouement. M. Pouyer-Quertier attendait ma réponse pour se rendre à l'Elysée : il n'y avait pas une minute à perdre.
« Autant vaudrait, lui dis-je, me jeter par la fenêtre de mon quatrième étage ! » De guerre lasse, je* lui laissai carte blanche.
A minuit, un mot de lui m'annonçait que la combinaison avait échoué, M. Pouyer-Quertier ayant renoncé, après une entrevue avec le maréchal, à se charger de la constitution d'un ministère.
J'eus plus de détails quelques jours après, le 28 novembre, — chez le marquis de Dreux-Brézé, qui réunit à dîner MM. Pouyer-Quertier, Lucien Brun et moi. M. Pouyer-Quertier nous raconta avec beaucoup d'humour son entrevue avec le maréchal. Celui-ci le pressait d'accepterla présidence du Conseil. Ma désignation pour le ministère de l'Intérieur amena la rupture. La discussion se prolongea pendant trois heures.
« Je connais M. Robinet de Cléry, et je l'apprécie, disait le maréchal. Je n'ai eu qu'un désaccord avec lui... » Il s'agissait sans doute du conseil que je lui avais donné de ne pas accepter la prorogation de ses pouvoirs. Et, ajoutait-il, « c'était lai qai avait raison. Mais prenez-y garde, il arrêtera les députés. »
Ne pouvant vaincre la résistance du maréchal, M. Pouyer-Quertier déclina la mission de composer un cabinet.
Je vous rends responsable, lui dit le maréchal en terminant l'entretien, des conséquences de votre refus. Vous étiez ma dernière chance de résistance : je vais être obligé de céder.
— Monsieur le maréchal, répliqua M. Pouyer-Quertier, je constate que nous nous séparons à cause d'un seul nom.
Au ministère de la Guerre cependant, on ne se résignait pas encore, le général de Rochebouët prenait toutes ses dispositions pour être prêt à défendre le gouvernement du maréchal en cas d'une nouvelle dissolution de la Chambre. Une intervention violente du duc d'Audiffret-Pasquier, président du Sénat, trancha la question. Il pénétra auprès du maréchal.
On prépare ici un coup d'Etat, dit-il ; mais prenez-y garde. Le premier que vous trouverez sur les barricades élevées pour vous combattre, ce sera le président du Sénat.
M. Estancelin nous apprend que le duc d'Audiffret- Pasquier n'aurait pas été isolé dans cet acte de résistance insurrectionnelle. « Le comte de Paris, a-t-il affirmé, voulait prendre son fusil pour défendre les libertés de son pays menacées par le maréchal (1). »
Il me l'a répété dans une lettre du 18 août 190D :
Au moment du 16 Mai, le comte de Paris et moi avons failli nous prendre aux cheveux, — moi voulant la proclamation de l'état de siège — lui voulant prendre son fusil pour combattre le Maréchal. J'ai des lettres d'un témoin.
En m'envoyant ces articles, M. Estancelin, qui avait alors quatre-vingt-deux ans, m'écrivait le 3o juin 1905 :
Il y a quelques heures je vous lisais. Votre plume m'a
(1) Articles de M. Estancelin dans le Messager Eudois des 18, 22 et 25 juin 1905.
rappelé les heures où nos espérances communes auraient été réalisées sans les hommes dont vous trouverez le crime dans les feuilles ci-jointes. C'est écrasant de vérité. C'est documenté d'une manière irrécusable ! Il ne me reste que le cœur et la mémoire, l'un toujours chaud, l'autre toujours fidèle. Votre place malgré les années y est toujours fidèlement gardée.
Le duc Pasquier aurait plus tard regretté son intervention, ainsi que l'a écrit lorsqu'il est mort un parlementaire de haut rang, membre de l'Académie française, dans une lettre à M. Estancelin:
Le pauvre duc Pasquier m'en avait dit les principaux épisodes, et il se frappait un peu beaucoup la poitrine en se souvenant de 1873. Son affection pour le duc d'Aumale l'aveuglait alors que sa propre éloquence le grisait : qu'attendre d'un homme grisé, sinon faux pas et culbute?
La menace du duc d'Audiffret-Pasquier amena la capitulation définitive. Le maréchal appela M. Dufaure.
Quelques semaines après, le général Ducrot perdait son commandement. 11 s'était confié imprudemment à un des généraux de son corps d'armée, le général de Galliffet, qui commandait une division à Dijon.
Le général de Galliffet, ancien officier d'ordonnance de Napoléon III, avait figuré avec éclat parmi les adversaires les plus acharnés du régime républicain Revenu de captivité, il avait pris part au siège de Paris contre la Commune : on lui reprochait des actes d'inutile cruauté sur les prisonniers sans défense. Lorsque Paris tomba au pouvoir de l'armée versaillaise, il était violemment surexcité par les suites désagréables d'une aventure galante. Un mari, d'une vigueur peu commune, l'avait surpris en flagrant délit avec sa femme ; il avait infligé au gêné-
rai de Galliffet une telle correction à coups de cravache, qu'il avait jugé inutile toute autre réparation. On racontait que, sous cette avalanche de coups, le ventre d'argent porté par Galliffet depuis une grave blessure reçue au Mexique était tombé, et la chronique ajoutait que celui-ci, toujours gouailleur, se serait écrié en ricanant : Voilà ma batterie de cuisine qui se détraque !
Envoyé à Dijon, il y fit renverser une statue de la République coiffée du bonnet phrygien.
Mais il était criblé de dettes. A l'hôtel de la division de Dijon, il ne pouvait posséder qu'un lit et deux chaises : tout autre mobilier eût été saisi par ses créanciers. Ses fournisseurs quotidiens refusaient de lui faire aucune livraison à crédit : les murs de Paris et de Dijon étaient couverts d'affiches offrant en vente des créances contre lui.
Sa maîtresse de 1871, renvoyée par son mari, avait eu publiquement une liaison avecGambetta. En même temps, tout en prodiguant au général Ducrot les protestations de dévouement personnel, le général de Galliffet était devenu l'ami de Joseph Reinach, juif alors peu connu, écrivain de bas étage à la République française. l\ n'avait pas encore acquis l'illustration singulière qu'il a due à l'infamie de son oncle, trop célèbre depuis sous le nom, à allures aristocratiques, de baron de Reinach. L'intrépide cavalier du Mexique et des charges de Sedan attachant à son étatmajor comme officier d'ordonnance ce louche financier, d'origine allemande, vulgaire et ventripotent, il y avait là un contraste difficile à expliquer. Les secrets de l'Elysée, les projets d'une dissolution nouvelle et d'une résistance militaire furent livrés jour par jour aux adversaires du maréchal.
En même temps les créanciers du général de Gai-
liffet se turent; il devint un des chefs militaires les plus en vue de la troisième République. C'est ce que M. Waldeck-Rousseau a appelé depuis sa fidélité à la constitution. S'il est au monde un homme pour qui une constitution quelconque était un chiffon de papier sans valeur, c'est bien lui.
L'article de la Dépêche de Toulouse révèle jusqu'où était allée sa trahison. C'est lui, de toute évidence, qui était le général, au nom bien connu, dont V énergie, sinon la conviction, était indiscutée.
Il était chargé d'assurer à l'insurrection le concours de V armée ; il avait répondu de plusieurs régiments dans les grandes villes de province.
L'Univers publia à ce sujet une mise en demeure qui resta sans réponse.
« Le général de Galiiffet commandait en effet à Dijon, en novembre 1877,11116 division du corps d'armée placé sous les ordres du général Ducrot. Malgré les apparences que lui donnaient dès lors des relations imprudentes et une grande intempérance de langage, il avait conservé toute la confiance de son général en chef. Non seulement il recevait les ordres officiels du ministère de la Guerre et les communications confîdentiellesdu commandement, mais il se rendait fréquemment au quartier général de Bourges, où il donnait au général Ducrot l'assurance de sa loyauté et de son dévouement.
« Il savait que cette loyauté et ce dévouement pouvaient être d'une minute à l'autre mis à l'épreuve ; le corps d'armée du général Ducrot avait été désigné par le ministre de la Guerre pour marcher sur Paris en cas d'insurrection.
« Si le général de Galiiffet avait eu, avec M. Gambetta, les rapports que lui prête le correspondant de la Dépêche, il se serait rendu coupable de la plus
grande infamie que puisse commettre un chef militaire, mis au courant de tous les secrets du commandement et se préparant à trahir ses chefs et ses compagnons d'armes.
« Nous nous refusons à y croire, mais une explication est nécessaire. On ne saurait oublier que, quelques semaines après la capitulation du maréchal de Mac-Mahon, le général Ducrot a été privé de son commandement, et que le général de Galliffet, après l'élection de M. Grévy, fut nommé commandant en chef du corps d'armée de Tours. »
Le général de Galliffet garda le silence.
La République française était bien sûre de son fait et elle disposait de bien hautes complicités puisqu'elle écrivait le 18 décembre 1877, en publiant le texte même des instructions confidentielles envoyées par le ministre de la Guerre à tous les chefs de corps :
« Les chefs du parti républicain sont parfaitement assurés d'être informés, en temps utile, de toutes les menées tentées avecPaide de l'armée, et ils sont sûrs, par conséquent, de pouvoir les déjouer. »
Le général de Galliffet a prouvé d'ailleurs plus tard ce que pouvait valoir sa fidélité à la Constitution. Ce sont encore les Mémoires du prince de Hohenlohe qui nous l'apprennent. La chose avait paru si sérieuse à l'ambassadeur d'Allemagne qu'il en fît un rapport officiel au chancelier.
22 juin 1884. — Un ancien diplomate, très connu ici, m'a fait aujourd'hui le récit suivant : « J'étais il y a quelques jours chez mon ami le duc Decazes, qui me dit que le temps n'était pas éloigné où la France serait dégoûtée | de la République et où la monarchie serait rétablie. Tout était prêt et il n'y avait besoin que d'un Monk. Nous en avons un à notre disposition, ajouta-t-il. Je demandai son nom, mais je ne doutais pas qu'il s'agissait de Galliffet.
Une conversation que j'eus alors avec Galliffet me confirma dans ma conviction. Le général dit que la population de la France craignait la guerre et craignait que l'Allemagne ne déclarât la guerre à la France si la monarchie remplaçait la République. Cela pouvait avoir été vrai, mais cela ne l'était plus. Les vues du prince de Bismarck avaient changé. Son Altesse Impériale^ le prince héréditaire et le prince de Bismarck ne voyaient plus de danger dans la restauration de la monarchie en France. Il suffît pour cela de manifester ouvertement cette manière de voir. Le général est d'avis qu'un article attaquant la République dans la Gazette de Cologne serait nécessaire pour détourner la population française de la République et pour la réconcilier avec la monarchie. Un semblable article, immédiatement avant les élections, aurait pour effet de donner à la France une chambre conservatrice. Celle-ci étant réunie, commencerait le rôle du général comme exécuteur de la volonté nationale. Le parti républicain ferait, il est vrai, une vive opposition, mais on en viendrait vite à bout, car il était résolu à en pendre les chefs. La France devrait être gouvernée pendant dix-huit mois sans Chambres et sans liberté de la presse ; alors le comte de Paris pourrait venir avec son parapluie et gouverner en libéral. Je crois que le général Galliffet exagère et ne tient pas assez compte des réalités; mais j'ai pu me convaincre qu'on conspire beaucoup ici et je commence à croire que la République ne durera plus longtemps. Galliffet pense qu'il aura joué son rôle en deux années. — Mon interlocuteur alla si loin qu'il me fit cette remarque : Si du reste Galliffet continue à exposer ses plans si ouvertement, on saura bien le rendre auparavant hors d'état de nuire.
Des renseignements ci-dessus il résulte à quel point le parti monarchique désire obtenir l'appui de r Allemagne et combien il est convaincu que la République ne se maintient que grâce à la bienveillance de l'Allemagne.
En 1877, le général de Galliffet jouait un tout autre rôle. Il était acquis à Gambetta.
Les chefs républicains avaient rencontré, en outre sous toutes les formes, des complaisances intéressées. A l'exemple du duc d'Aumale, sans doute par suite d'un plan concerté, le duc Decazes, qu'aucun scrupule n'arrêtait, cherchait à s'assurer des appuis dans la gauche. Le vicomte de Meaux qui le juge avec une extrême indulgence reconnaît que, « désespérant de là monarchie, il s'était entremis d'abord pour faire accepter par le Maréchal la constitution républicaine, ensuite pour amener les républicains au pouvoir (1) ».
Ceux-ci ne lui témoignèrent aucune reconnaissance des services qu'il leur avait rendus et ils ne lui laissèrent pas, comme il l'espérait, le portefeuille des Affaires étrangères. Il dut suivre malgré lui dans leur retraite les collègues pour lesquels il n'avait jamais été un fidèle allié. Pour amener la soumission du maréchal, conseillée par l'état-major orléaniste, il avait soutenu au Conseil des ministres la thèse de Gambetta sur les menaces de guerre de l'Allemagne, l'appuyant même de la lecture d'un rapport de notre ambassadeur à Vienne. Ce diplomate étant venu à Paris sous le ministère Rochebouët déclara qu'il n'avait jamais rien écrit de semblable. Je tiens le fait de M. Lepelletier, alors ministre de la Justice.
« Dans un entretien avec le prince de Hohenlohe, le 28 janvier 1880, M. de Freycinct, devenu ministre des Affaires étrangères, reconnut que le gouvernement allemand s'était toujours tenu absolument en dehors des affaires intérieures de la France. Il n'avait jamais été question d'une intervention armée et il serait ridicule de l'en défendre. »
Tel fut le pitoyable dénouement de l'opération politique connue sous le nom du Seize Mai. — Combinée parles orléanistes, exécutée par eux, elle fut d'un bout (1) Souvenirs politiques, p. 296.
à l'autre d'une insigne maladresse. Le comte de Chambord et ses partisans n'y ont eu aucune part : ils en ont été, depuis le premier jour jusqu'au dernier, les témoins attristés.
Le maréchal de Mac-Mahon continua, pour son malheur, à rester pendant une année encore Président de la République. Il avait pris pour ministre de la Guerre le général Gresley, qui avait été sous ses ordres en Algérie comme directeur des affaires arabes.
M. Gresley, qui n'était alors que colonel, avait joué à cette époque un rôle des plus regrettables. Il avait présenté à la signature du maréchal, dans un volumineux courrier, une lettre fort intempestive à Mgr Lavigerie, archevêque d'Alger. Le maréchal avait signé de confiance, ce qui avait amené un conflit fâcheux et retentissant.
Il s'agissait d'enfants arabes, recueillis par l'archevêque à la suite de la famine. La lettre signée par surprise en réclamait la remise aux chefs des tribus.
La première émotion passée, le maréchal prit conseil. Il reconnut que sa réclamation devait être limitée aux enfants qui pourraient être revendiqués par leurs familles. Sur les 1.200 orphelins abandonnés que Mgr Lavigerie avait sauvés de la mort, on ne put établir l'identité que d'une douzaine seulement. Ils furent remis sans difficulté par le prélat. Mais une atteinte grave avait été portée au grand renom du maréchal. A partir de cette date, il fut en butte à des difficultés politiques d'un tel caractère qu'à plusieurs reprises il offrit à l'Empereur sa démission.
Par une singulière coïncidence le général Gresley,
qui avait partie liée avec les chefs de la gauche, employa le même procédé pour amener la chute du maréchal, ardemment désirée par le parti républicain depuis que les élections sénatoriales avaient conjuré tout risque d'une nouvelle dissolution. La question de l'épuration du personnel était sans cesse soulevée. De nombreuses révocations de fonctionnaires administratifs et judiciaires avaient été décidées: le maréchal promit de signer sans examen les mesures que lui proposeraient ses ministres. Mais il n'en fut pas de même pour les généraux. Dans une conférence avec le général Gresley, il avait accepté le remplacement des généraux de Lartigue et Montauclon pour raison de santé : ces deux décrets avaient été préparés pour être soumis à sa signature.
Au Conseil des ministres du 28 janvier 1879, le maréchal commença par signer une véritable hécatombe de préfets et de procureurs généraux. Il signa également le remplacement arrêté d'avance des généraux de Lartigue et Montaudon. Mais à la suite de ces deux décrets, le ministre delà Guerre en avait placé quatre autres, pensant sans doute que le maréchal les signerait machinalement sans les lire, comme il avait signé jadis la lettre à Mgr Lavigerie.
Son attente fut trompée. Le nom du général Bourbaki, compris dans les révocations, attira l'attention du maréchal. Il frappa la table avec colère : « Il n'est pas malade, celui-là ! » dit-il. Puis il tint à ses ministres un langage auquel ils n'étaient pas habitués.
Dans un livre récent, M. de Marcère, alors ministre de l'Intérieur, a reproduit les paroles du maréchal :
Voici des changements que je ne saurais approuver. Les
276 LES DEUX EUSIONS
généraux que vous voulez frapper ont été, aux termes de la loi, nommés pour trois ans, et, à l'expiration de ce délai, maintenus pour une nouvelle période de trois ans. Cette période touchera à son terme dans quelques mois, nous verrons alors ce qu'il y aura à faire; mais, aujourd'hui, ces braves gens sont couverts par la loi, et je me refuse à les révoquer.
Le ministre de la Guerre ayant fait observer que dans la pensée du Conseil, le fait du maintien des généraux dans leurs commandements, à l'expiration des premiers trois ans, n'impliquait nullement pour eux le droit de courir une nouvelle carrière d'égale durée, le Maréchal répondit:
— C'est que nous n'avons pas la même manière de comprendre et d'interpréter la loi. Pour moi, le terme légal des commandements dont vous voulez abréger la durée n'expire que dans cinq ou six mois, et je ne signerai pas un décret qui constitue, à mon sens, une illégalité et une injustice. Je veux bien vous céder de Lartigue et Montaudon : ils sont malades et demandent à se retirer ; mais pour les autres, il me semble qu'il n'y a pas péril en la demeure. Non, reprit-il avec plus de force, je ne peux consentir à frapper de braves officiers, de vaillants soldats, mes compagnons d'armes. Qu'on me fasse connaître les causes qui les signalent à vos rigueurs, et, si je suis convaincu de leur indignité, je souscrirai à la disgrâce qu'on veut leur faire subir. Mais, s'il s'agit de donner satisfaction à des passions que je désapprouve et que je déplore, je ne les sacrifierai pas; qu'un autre le fasse, moi j'aime mieux me retirer. La Constitution me confie le commandement de l'armée et je ne peux la laisser désorganiser. Ce serait commencer à la désorganiser que de frapper des généraux que j'estime et que j'aime et qui n'ont pas démérité. Qu'a fait Bourbaki ? Qu'a fait Bataille ? Et du Barail, un de nos meilleurs généraux de cavalerie, qu'avez-vous à lui reprocher? Pas plus que vous, je ne veux que la politique se mette dans l'armée. En deux circonstances, je l'ai prouvé: d'abord, en retirant son commandement à l'amiral la Roncière-le Noury, ensuite en révoquant mon vieil ami Ducrot. Qu'on
FUSION DE l873 277
m'indique, contre ceux dont vous me demandez la mise en disponibilité, des faits répréhensibles et je signerai; sinon, non. Je suis responsable de l'armée devant le pays, et je n'obéirai pas, en ce qui la concerne, aux injonctions des journaux qui dressent tous les jours des listes de dénonciation contre les fonctionnaires. Au train dont vont les choses, ajouta encore le maréchal, il est possible que vous ayez, avant peu, besoin de l'armée à l'intérieur ; il importe donc de ne pas la blesser aujourd'hui par des actes qu'elle ne comprendrait pas. Destituez des magistrats et des préfets, soit ; mais des généraux, non. Je m'en irai plutôt que d'y consentir; si je suis resté au pouvoir après le 14 décembre, si, depuis un an, j'ai consenti à avaler tant de couleuvres, c'est uniquement pour protéger l'armée. Si je l'abandonnais aujourd'hui, si je faisais une chose que je considère comme attentatoire à ses intérêts, à ceux du pays, je me croirais déshonoré ; je n'oserais même plus embrasser mes enfants.
M. de Marcère ne dit pas tout, et pour cause. La sortie du maréchal était des plus violentes. Le ministre de l'Intérieur essaya de l'interrompre pour l'apaiser. Le maréchal lui imposa silence.
Taisez-vous, Monsieur de Marcère, lui dit-il : vous me trahissez depuis longtemps, je le sais.
Puis, son discours terminé, il se retira en faisant claquer la porte.
M. de Marcère courut à la Chambre: Enfin, c'est fait ! dit-il à un groupe de députés qui attendaient anxieusement la grande nouvelle.
M. Dufaure, qui était ministre de la Justice, eut la délicatesse de détruire les décrets cle révocations judiciaires déjà signés par le maréchal. Ce fut le nouveau Président de la République, M. Grévy, qui les signa.
J'attendis quelque temps avant d'aller revoir le maréchal rentré à son petit hôtel de la rue de Bellechasse. Le 28 décembre 1879, Je jugeai convenable d'aller lui faire ma visite de nouvel an.
Je suis allé cet automne en Autriche, me dit-il, et j'ai reçu un accueil très empressé de l'archiduc Albert, le vainqueur de Custozza. Il m'a retenu à déjeuner avec son frère dont la nièce vient d'épouser le roi d'Espagne. Après le déjeuner l'archiduc m'a emmené faire une promenade en voiture. Nous avons causé. Il m'a dit qu'il avait plus que personne travaillé à établir entre l'Autriche et la France des relations de sympathie, que les deux pays avaient les mêmes intérêts, les mêmes ennemis, qu'il avait le dernier défendu l'alliance française. — « Vous le feriez encore, lui dis-^je. — Les choses ont bien changé, répliqua l'archiduc. On ne sait pas avec qui on traite. Vous n'avez plus de gouvernement. Non : si quelque danger menaçait la France, elle ne pourrait plus compter sur l'Autriche. Ce serait compromettre l'existence de la monarchie. »
Le maréchal me dit ensuite combien il déplorait la désorganisation des grands commandements militaires.
Nous n'avons plus de commandant en chef, me dit-il. Chanzy lui-même serait en disgrâce. Outre le commandant en chef, il nous faudrait trois ou quatre généraux d'armée et dix-huit commandants de corps d'armée. Du haut en bas on exclut tous les hommes capables. Il y avait au ministère de la Guerre un organisateur éminent, le général de Miribel, qui avait la confiance de Gambetta lui-même : il a fallu s'en débarrasser. Le général Farre a une réputation surfaite : il n'a d'autorité sur personne dans l'armée.
— Voilà le général Gresley qui s'en va aussi, ajoutai-je.
— Ah ! me dit en riant le maréchal, il a fait cependant tout ce qu'il fallait pour rester.
Le septennat, œuvre des orléanistes qui avaient voulu jusqu'à la dernière minute s'en réserver les chances favorables, avait vécu. Il ne laissait derrière lui que des ruines.
L'attitude du comte cle Chambord, après ce grand désastre subi par la cause conservatrice en France, resta très ferme et très digne. Elle est exactement résumée dans une conversation que son représentant, le comte de Blacas, eut avec le prince de Hohenlohe le 18 mars 1880 à un dîner chez la princesse Wittgenstein :
« On croyait, dit le prince dans ses Mémoires, et cela dans les cercles diplomatiques, que le comte de Chambord avait abandonné toute pensée de retour en France. Cela est une erreur. Le comte de Chambord est après comme avant prêt à revenir et à prendre le gouvernement s'il est appelé à sauver la France. Suivant les vues des légitimistes, la monarchie légitime est la seule voie cle salut pour la France. Je lui dis que j'avais supposé que le comte de Chambord avait soulevé la question du drapeau pour créer par là un obstacle à son retour dont il n'avait aucune envie. Le comte de Blacas combattit mon opinion. Le comte de Chambord s'était regardé comme obligé à dire d'avance qu'il chercherait à décider la nation à abandonner le drapeau tricolore. Il considérait le drapeau blanc comme le drapeau de la monarchie. Blacas ajoutait que Decazes avait reconnu que le drapeau blanc apparaîtrait partout dès que Henri V serait proclamé. Il 'blâmait le maréchal qui, par son attitude et sa passivité, avait causé l'échec de la monarchie.
Blacas qualifiait le 16 mai de folie inexcusable, par laquelle il avait été fait beaucoup de mal et qui avait causé le malheur de bien des gens. Blacas ne mettait pas en doute la possibilité d'une restauration en 1873. La chose avait été malheureusement menée. Maintenant on ne pouvait plus revenir à la monarchie sans une catastrophe. »
La vérité est que, de 1873 à i883, le comte de Chambord a toujours vu se dresser entre la France et lui Tanimosité cauteleuse et acharnée des orléanistes. Les républicains le combattaient; ils eussent combattu sans doute une restauration à main armée. Mais de leurs rangs partait souvent un hommage ému à ce noble adversaire.
Chez les orléanistes il n'était pas d'expression assez envenimée pour décrier le prince, ses actes, ses écrits, sa politique. Dans leurs conversations ils le désignaient sous le nom de Monsieur de Trop.
Rien n'était négligé pour contrecarrer ses instructions, le séparer de ses partisans, le laisser isolé et impuissant dans son exil.
Les luttes religieuses s'étaient aggravées. Un vif mouvement d'opinion se produisait dans le parti catholique en faveur du comte de Chambord. Il fallait empêcher les catholiques de placer en lui leurs espérances. Tout fut fait pour les détacher de lui.
On le vit surtout lorsqu'à la veille des élections générales de 1881 le comte de Chambord décida que les royalistes devaient aller au scrutin à visage découvert, sans rien cacher de leurs aspirations. Il détestait la dissimulation, l'équivoque. Il rappelait l'exemple des républicains, entrés cinq au Corps Légis-
latif de l'Empire et voyant chaque jour leur nombre s'accroître.
Les années qui me restent à vivre sont comptées, disaitil aussi. Il faut montrer sans relâche la monarchie comme le salut du pays, la monarchie ouverte à tous, mais ne craignant pas de s'affirmer.
Il s'éleva contre cette politique si honnête de véritables clameurs. Tous les moyens étaient bons. On disait aux catholiques qu'en restant attachés à une cause condamnée ils compromettaient les intérêts de l'Eglise. M. Chesnelong, qui arrivait de Rome, prétendait avoir reçu de Léon XIII des instructions en ce sens :
— Ne forcez pas, disait-il avec colère aux rares catholiques restés fidèles, les catholiques de France à choisir entre le Pape et le Roi.
Ceux-là même qui ont été le plus ardents, depuis i883, à acclamer le comte de Paris, ne permettaient plus qu'on prononçât le nom du comte de Chambord. L'heure delà monarchie ne devait sonner qu'après sa mort. Par un saisissant contraste, en 1892, les mêmes personnages ont préféré dissoudre une œuvre équivoque fondée par eux — l'Union de la France chrétienne, — plutôt que de se séparer du comte de Paris, malgré les instructions formelles et précises du même Léon XIII. Le comte de Chambord était mort : dès lors au Pape ils ont préféré le Roi.
Il faut avoir assisté à ces lamentables débats pour se rendre compte de l'excès d'acrimonie, des actes j su de rivalité passionnée auxquels se laissaient entraîner des hommes qui étaient, en apparence, les partisans d'une même cause.
Un évêque, Mgr Freppel, présidait le 20 mai 1881 l'assemblée des catholiques. On était alors dans toute l'effervescence de ces luttes intestines. Il prononça, aux acclamations d'un nombreux auditoire, une courte allocution, d'une haute portée politique, quoique réservée dans la forme :
Pour devenir véritablement fructueuse, dit-il, l'union devra être complète et entière, embrasser les intérêts de la patrie comme ceux de la religion, car, si Ton peut et Ton doit les distinguer les uns des autres, il n'est pas possible de les séparer, ni dans la théorie, ni dans la pratique.
Voilà ce que je voudrais vous montrer en peu de mots, l'histoire à la main. Car si la politique doit rester absente de cette enceinte, l'histoire y conserve son droit de présence. C'est donc à l'histoire, et à l'histoire contemporaine d'autres nations, bien entendu, que je vais en appeler pour établir la nécessité de l'union, de l'union complète et entière. Deux pages d'histoire que je vous propose de relire avec moi suffiront, je l'espère, pour montrer, l'une, comment les nations tombent, l'autre, comment elles peuvent se relever.
Voici une première page d'histoire, elle est pleine de lumière et d'enseignements douloureux.
Il y avait au siècle dernier, vers les frontières orientales de l'Europe, une nation fière et chevaleresque entre toutes. Dieu l'avait douée de toutes les qualités qui font un grand peuple. L'intelligence et la bravoure s'alliaient chez elle à l'ardeur d'une foi qui ne savait reculer devant aucun sacrifice. Apôtre armé du christianisme, cette race vaillante avait porté tout autour d'elle les lumières de l'Évangile ; et dans cette longue croisade pour la justice et pour la vérité on l'avait vue, maintes fois, opposera la barbarie orientale une barrière infranchissable. Bref, elle était là aux avantpostes de la chrétienté, la couvrant de son épée à l'heuredu péril, et sous le sceptre des Ladislas et des Sigismond- Auguste, on pouvait se demander où s'arrêteraient les destinées d'un pays qui possédait de telles ressources. Mais
un vice intérieur minait la Pologne : l'indiscipline et l'esprit de parti.
Au lieu de s'attacher à la grande institution nationale qui avait fait dès l'origine sa force et son unité, elle ne semble préoccupée que du soin de l'affaiblir et de la combattre, aimant mieux livrer le pouvoir au hasard des compétitions que de l'établir sur les bases indiquées par la nature et par sa propre histoire. Elle devait dès lors épuiser son énergie dans des querelles intestines, dans des luttes stériles, et ne plus retrouver devant l'étranger menaçant et uni les forces qu'elle avait eu le tort de retourner contre elle-même. Vainement de Sobieski à Kosciusko, des héros surgirent de son sein pour soutenir la patrie défaillante ; il n'y a pas d'héroïsme qui puisse infirmer cette parole du Sauveur : « Tout royaume divisé contre luimême sera désolé. » Vous savez le reste. Après neuf siècles de splendeurs et de gloires, la Pologne s'affaissa sur elle-même, succombant sous le poids de ses propres fautes plus encore que sous les coups des vainqueurs avides de s'en partager les dépouilles.
Douloureux spectacle qui s'offre à nous, au seuil du monde moderne, pour nous rappeler que les peuples, pas plus que les individus, ne sauraient violer impunément les lois de la vie, et que, si l'union fait la force, la division produit l'impuissance et la mort.
Mais, Messieurs, Dieu, qui parle par la voix des événements, voulait nous montrer vers le même temps, par suite de quels efforts et à l'aide de quels principes une nation est capable de se relever. Et si je vous invite à relire avec moi cette deuxième page d'histoire, non moins émouvante que la première, c'est que je me rappelle la maxime : Fas est ab hoste disceri.
Après la bataille d'Iéna, la Prusse semblait anéantie. Refoulée derrière l'Elbe par le traité de Tilsitt, réduite désormais à la moitié de son territoire et de sa population, sans ressources, sans forteresses et sans armée, elle paraissait irrémédiablement déchue de son rang de grande puissance, et n'avait même pas réussi à sauver du désastre la
Marche de Brandebourg, berceau de ses souverains. C'en était fait à jamais, pensait-on, de l'œuvre du grand Frédéric. Mais la Prusse allait montrer ce que peut une nation quand elle s'attache aux principes et aux institutions qui l'ont fait vivre et grandir. Devant les malheurs publics, toute opposition se tut, il n'y eut plus qu'une voix à se faire entendre, celle du patriotisme. La nation tout entière, sans distinction de classes et de partis, se serra étroitement auprès de son souverain légitime, et l'attachement s'accrut du respect qu'inspirait une infortune non méritée.
Le 10 août 1807, le roi disait aux professeurs de l'Université de Halle : « Il faut que le pays regagne en forces spirituelles ce qu'il a perdu en forces matérielles. » Sa voix fut écoutée ; et un mouvement des esprits, comme il s'en est vu rarement dans l'histoire, devint le prélude de la restauration nationale. Les hommes ne manquèrent pas à l'œuvre, suivant cette loi providentielle que les hommes ne font défaut que là où il n'y a plus ni dévouement, ni principes. Tandis que Stein appliquait sa ferme intelligence à réorganiser l'Etat, Scharnbost imaginait le plan de la nation armée, Guillaume de Humboldt mettait la main aux réformes de l'instruction publique, Eichorn déposait dans l'union douanière le premier germe de l'unité politique qui, à force d'activité et de persévérance, devait, hélas ! se réaliser un demi-siècle plus tard.
C'était à qui apporterait une pierre à l'édifice renaissant de la grandeur nationale ; et, dans cette mise en commun de toutes les lumières et de toutes les volontés, l'esprit de parti se taisait devant l'intérêt de la patrie. Au milieu de toutes les divergences de l'opinion, on ne cessait de voir dans l'autorité historique et traditionnelle une force tutélaire. C'est autour d'elle et sur elle que l'on espéiait se relever et grandir comme ces chênes de nos forêts qui ne montent si haut que parce qu'ils tiennent au sol par des racines séculaires, sur lesquelles ni les vents, ni la tempête n'ont aucune prise.
C'est ainsi, messieurs, que les nations se relèvent, et l'histoire ne servirait à rien, elle serait la plus infructueuse de
FUSION DE l873 285
toutes les sciences, si de tels exemples étaient perdus pour ceux qui sont appelés à les méditer. Cherchons-y une lumière et des enseignements dans les circonstances présentes. Alors se fera, je l'espère, l'union entière et complète de tous les catholiques et, comme conséquence, une restauration totale de la patrie française, où le respect du passé et l'intelligence du présent se rencontreront et s'allieront pour assurer l'avenir.
La salle presque entière applaudissait l'orateur avec un ardent enthousiasme. Mais le groupe des orléanistes ne dissimulait pas sa fureur, et, malgré le caractère sacré de l'évêque, témoignait publiquement son dépit jusqu'à l'inconvenance. L'évêque d'Angers n'était plus appelé que M. Freppel comme il l'eût été dans les bureaux de rédaction de la Lanterne : n'avait-il pas manqué à la consigne imposée jusqu'à la mort du comte de Chambord ! C'est que la leçon qu'il donnait était directe. Depuis dix ans les orléanistes, dans un intérêt d'étroite coterie, ne se bornaient pas à s'abstenir. Ils n'avaient cessé de décrier le représentant de cette autorité historique et traditionnelle. Toutes les mesures qu'il ordonnait, tous les actes qu'il accomplissait, toutes les manifestations qui l'acclamaient étaient combattus avec un esprit de dénigrement irréconciliable et haineux.
A cette époque — 1881-1882 — éclata une catastrophe financière qui éprouva de la manière la plus cruelle un grand nombre de familles légitimistes, — le krach de l'Union générale. Cette banque avait été dépositaire des fonds d'un emprunt royaliste, qualifié par les orléanistes d'emprunt de guerre civile et
auquel à coup sûr aucun d'eux n'avait versé un centime. Ces fonds ayant été placés échappèrent à la catastrophe. La hausse de Y Union avait été exagérée. Un syndicat de baissiers, dont faisaient partie les personnages les plus importants de la politique et de la finance, bien renseigné et disposant des plus hautes complicités, attaqua les actions de l'Union. Pour les défendre, le directeur de la Banque, M. Féder, réalisa en cinq jours et perdit i4o millions, qui furent gagnés par les baissiers.
M. Bontoux était absent ; il accourut. Grâce à un emprunt de 25 millions, les caisses de l'Union restèrent ouvertes; il n'y eut ni suspension de paiements, ni poursuite, ni protêt.
La faillite ne fut pas moins déclarée d'office par le tribunal de commerce sur une lettre du procureur de Ja Bépublique, M. Lœw, exécutant les instructions du Garde des Sceaux d'alors, le trop célèbre M. Humbert. En même temps il faisait arrêter MM. Bontoux et Féder, consommant ainsi la ruine des actionnaires de l'Union.
Cependant, les ressources de l'Union générale étaient considérables. On le vit bien par la distribution des dividendes que fît le syndic : ils dépassèrent i5o millions.
Je retrouve dans une plaidoirie prononcée devant la cour de Paris en 1888 — six ans après la faillite — le récit très exact des faits qui avaient amené ce désastre. Les administrateurs de l'Union générale étaient poursuivis par divers actionnaires. Un jugement du tribunal de commerce les avait mis hors de cause :
Il est facile de faire un procès aux administrateurs de F Union générale avec des généralités, disais-je, avec des
FUSION DE l873 287
exagérations de langage qui ont couru la presse et passionné l'opinion. Cela était bon il y a six ans: aujourd'hui, il faut en rabattre. Il y a un fait nouveau, brutal comme un chiffre : ce fait, ce sont les distributions de dividendes du syndic.
Malgré l'effondrement de toutes les valeurs, et au premier rang de ces valeurs, tout naturellement, de celles du portefeuille de l'Union générale, malgré la perte des plus belles affaires en cours, et notamment de la concession toute récente des chemins de fer serbes, malgré l'annulation d'une créance de 116 millions sur les banquiers et coulissiers coiffant le bonnet vert et ne payant pas les actions auxquelles ils avaient souscrit, malgré î/Jo millions employés en cinq jours par M. Féder, à l'insu du Conseil, en achat de titres de l'Union, devenus sans valeur par le fait de la faillite, le syndic a distribué aux créanciers 80 p. 100 de leurs créances, — dividendes formant le total formidable de i5o millions de francs !
Tout n'était donc pas agiotage, mirage, fausse prospérité; il y avait donc de l'argent à l'Union générale ! Il était donc vrai qu'une liquidation amiable pouvait tout sauver ; - - que l'arrestation de M. Bontoux, que la faillite prononcée d'office, alors que l'Union générale n'avait pas cessé de payer à bureaux ouverts, ont tout perdu.
La faillite a réduit à néant la valeur des Soo.ooo actions de l'Union générale et ruiné bien des familles au profit d'un syndicat de baissiers disposant des plus hautes influences politiques et financières.
Il aurait été intéressant de savoir quels étaient les membres de ce syndicat. M. le juge d'instruction avait paru vouloir faire sur ce point la lumière. Il avait ordonné à un de ses délégués de prendre, soit auprès de la Chambre syndicale des agents de change, soit auprès de celle des coulissiers, et au besoin en se transportant dans les bureaux de ceux des dits agents et coulissiers qui n'auraient pas encore produit leur état de situation, tous renseignements utiles sur les points ci-après :
Le nombre et les cours des titres achetés ou vendus, tant à terme qu'au comptant.
Les noms des clients pour lesquels ces achats ou ces ventes étaient opérés et les quantités de titres afférents à chacun d'eux.
Pour l'exécution de cette délégation, l'envoyé du juge d'instruction avait à relever tous les faits de spéculation à la baisse comme tous les faits de spéculation à la hausse sur les titres de l'Union générale. En même temps que les opérations de M. Féder, la coalition des baissiers aurait été dénoncée.
Le délégué du juge d'instruction rencontra parmi les baissiers des noms qui l'arrêtèrent net. Il n'exécuta que la moitié de sa mission, releva les achats sans relever les ventes, et la défense ne put jamais obtenir l'accomplissement de la seconde partie des recherches primitivement ordonnées. Lacune aussi regrettable pour l'histoire financière de- notre époque que pour l'entière manifestation de la vérité devant la justice.
Ce syndicat de baissiers était bien puissant, il disposait d'immenses ressources, car M. Féder fit en vain pour le combattre un effort colossal.
Voici les chiffres authentiques, constatés par les rapports de la faillite et par le jugement du tribunal de commerce :
En cinq jours, sans réunir le Conseil, M. Féder, luttant contre les baissiers, a acheté :
Au comptant, pour 47 millions 8i4-75o francs.
A terme, à Paris, pour 67 millions 5i5.483 fr. 65.
A terme, à Lyon, pour 24 millions 256. 5o4 fr. 10 d'actions de l'Union générale.
Soit au total, 189 millions 586.737 fr. 75.
i4o millions en chiffres ronds ! papier que la faillite a réduit à néant.
Et cette faillite a encore distribué i5o millions à ses créanciers.
On a dit que les bénéfices de l'Union générale étaient chimériques et ses affaires fictives. Voulez-vous une preuve du contraire?
Dans une allocution qui a été vivement reprochée, deux mois avant le krach, le président de l'Union, M. Bontoux,
estimait à 17 millions les bénéfices que devait rapporter à la Société sa participation à la fondation de la Landerbank, créée à Vienne, et à un million les bénéfices que devait lui rapporter sa participation à la fondation de la Banque des Pays hongrois.
Deux mois après, l'Union s'écroulait et sa chute avait une terrible répercussion sur les marchés financiers du monde entier. Elle ébranlait tout particulièrement les établissements qui, comme la Landerbank et la Banque des Pays Hongrois, avaient été créés par l'Union générale. C'était le syndic qui allait recueillir les bénéfices annoncés par M. Bontoux.
Ici encore les chiffres ont une éloquence brutale. Ou'at-il encaissé ?
Pour la Landerbank: 23 millions 346. 65i fr. o4, soit 6 millions de plus que n'en avait annoncé M. Bontoux.
Pour la Banque des Pays Hongrois : 1 million 194.684fr.65, soit une majoration de 200.000 francs.
C'est un établissement dont la prospérité était aussi réelle qui e été étranglé entre deux portes, par une mise en faillite prononcée d'office, pour le triomphe et pour le plus grand profit des banquiers, ses rivaux, délivrés de sa concurrence et enrichis de ses dépouilles.
Ces faits ont fait impression sur la Cour de Paris. Par un arrêt du 8 janvier 1888, conformément aux conclusions données avec beaucoup d'indépendance par M. Quesnayde Beaurepaire, alors avocat général, elle a confirmé le jugement du tribunal de commerce exonérant les administrateurs de l'Union générale de toute responsabilité vis-à-vis des actionnaires.
On a souvent reproché à l'Union générale d'avoir été une banque cléricale. Du moins ne devait-on pas s'attendre à voir le nonce du Pape à Paris figurer parmi les adversaires acharnés et déloyaux de l'entreprise financière qui venait d'être ainsi sacrifiée. C'est ce qui arriva cependant.
Le Saint-Siège était alors représenté à Paris par un prélat polonais, élevé à l'italienne, que les chefs orléanistes entouraient de leurs empressements. A leur vive satisfaction, Mgr Czacki et les jeunes auditeurs de la nonciature qui exprimaient avec moins de retenue les sentiments du nonce, parlaient avec une extrême aigreur du parti légitimiste.
Un des épisodes de la chute dé l'Union générale montra jusqu'où devait aller cette hostilité.
Dans un livre rempli de cruelles vérités, — la Fin d'un Monde — Edouard Drumont raconte comment la banque juive a créé et soutenu le crédit chimérique de l'Italie.
— C'est notre manière à nous de taper sur les curés, aurait dit l'un des Rothschild au comte de Bréda.
— Fût-il jamais un prêt plus anti-patriotique et plus immoral! s'écriaient de concert les journaux catholiques, surexcitant les colères françaises contre les emprunts italiens du début de la Triple-Alliance. L'Italie met à la disposition de Bismarck la fortune et les forces que nous lui avons procurées.
Le conseil d'administration de l'Union générale, composé d'hommes trop faciles à tromper, mais loyaux et patriotes, avait décidé qu'aucune opération sur les fonds italiens ne serait faite par leur société, alors en pleine prospérité.
Quelle ne fut pas la stupeur de ces honnêtes gens, presque tous catholiques convaincus, quand ils apprirent qu'un million appartenant au Denier de saint Pierre avait été perdu dans la catastrophe? Ce million avait été employé à un arbitrage sur la rente italienne I les titres représentant cette rente avaient été compris dans les réalisations insensées de M. Féder.
Malgré leur désastre personnel, les administrateurs
FUSION DE l873 291
de l'Union générale résolurent d'indemniser le Saint- Siège. Ils prirent des engagements pour une somme d'un demi-million qui, avec les dividendes de la faillite, devait parfaire et au delà le chiffre de la perte essuyée.
Quelques-uns de ces recouvrements ayant subi des retards, Mgr Czacki donna Tordre d'engager contre tous les administrateurs une poursuite correctionnelle pour abus de confiance. En vain on fit valoir près de lui leur bonne foi évidente, la certitude que le Saint- Siège ne subirait aucun préjudice, il s'obstina.
Il y avait dans le conseil de l'Union générale quelques légitimistes militants. Aux démarches faites près de lui, le nonce répondit :
« Il y a parmi eux des hommes qui m'ont blessé ! Quand on m'a blessé, je ne l'oublie pas jusqu'au jugement dernier. »
On fut sur le point de voir éclater le scandale dune action correctionnelle intentée par le Saint-Siège aux hommes honorables qui composaient le conseil d'administration de l'Union générale. Epargnés par la justice républicaine, ils eussent été traduits devant les tribunaux sous une inculpation infamante par une assignation donnée au nom du pape Léon XIII. Les révélations du procès eussent montré les fonds du Denier de saint Pierre employés à des spéculations de Bourse sur la rente italienne !
Mgr Czacki, devenu cardinal, continua à diriger de Rome cette affaire qu'il s'était réservée. Il ne voulait pas lâcher prise. Il fallut toute la prudence et toute la sagesse de son successeur, Mgr di Rende, pour conjurer un acte d'aussi imprudente et inexcusable animosité. Les dividendes de F Union générale ayant produit 80 p. 100, le Denier de saint Pierre a d'ailleurs été remboursé bien au delà de ce qu'il avait perdu.
Tant que Mgr Czacki, dont les orléanistes exaltaient les actes et les tendances, occupa la nonciature, le parti légitimiste fut dénoncé comme un danger pour les intérêts religieux en France. A tous ceux sur qui les catholiques inféodés à l'orléanisme pouvaient exercer de Tinfluence on disait qu'ils risquaient de sacrifier les intérêts de l'Eglise à leurs espérances politiques. On paralysait les uns ; on troublait les autres ; on amenait ainsi le plus d'adhérents au mot d'ordre orléaniste : Attendre la mort du Roi pour parler de la monarchie.
Ces intrigues, les propos indignes qui les accompagnaient allaient au delà des frontières blesser douloureusement ce cœur si loyal. Bien souvent, parlant de la masse du parti royaliste à Paris, le comte de Chambord disait : « Les d'Orléans sont leurs hommes. » Et il ajoutait avec tristesse : « Ils les veulent, ils les auront, parce qu'ils les méritent (1). »
Il sentait vivement : il avait par moments des bouffées de colère.
Dans les premiers mois de i883, son aumônier le trouva un jour lisant des lettres reçues de Paris :
« Je les hais! je les déteste ! » s'écriait-il avec fureur. Sur un regard interrogateur il ajouta : « Ces d'Orléans ! »
Le prêtre lui dit avec calme :
« Monseigneur, la haine ne peut entrer dans le royaume de l'amour. Si Monseigneur mourait sans avoir pardonné, ce serait l'enfer... Peut-être, dit l'aumônier en souriant, y çencontrerait-il quelqu'un des d'Orléans... »
La colère était tombée. Le comte de Chambord avait repris tout son enjouement :
(1) Lettre du duc de Parme (5 juin 1886). « Mon oncle le disait bien, et bien souvent, en parlant de la masse du parti royaliste à Paris : Les d'Orléans, ce sont leurs hommes. Comme ce mot de mon oncle était vrai ! Et il ajoutait avec tristesse : Ils les veulent, ils les auront parce qu'ils les méritent. »
« Je n'y avais pas songé, répliqua-t-il. Une éternité de tourments en compagnie d1un d'Orléans : ce serait horrible ! Je leur pardonne ! je leur pardonne. »
Il était bien loin de penser alors que, quelques semaines plus tard, il réitérerait ce pardon dans les circonstances les plus solennelles et les plus émouvantes.
Le parti royaliste devenait chaque jour plus agissant. Ses réunions étaient plus nombreuses et plus vivantes. Malgré la défection des orléanistes il saisissait toutes les occasions de s'affirmer.
M. Waldeck-Rousseau, récemment nommé ministre de l'Intérieur, en prit ombrage. Il recourut à un pitoyable moyen de police pour compromettre les légitimistes qu'il jugea utile de présentera laChambre des députés comme complices des socialistes et des anarchistes. Une manifestation conduite par Louise Michel avait traversé les plus riches quartiers de Paris ; des boulangeries avaient été pillées. Ces bandes, ne craignit pas de dire M. Waldeck-Rousseau, étaient payées par les royalistes.
Il s'en suivit un procès de presse que j'eus à plaiderdevant le tribunal et devant la Cour de Paris. Ma plaidoirie contient le récit très exact des procédés de police auxquels s'était abaissé le ministre de l'Intérieur :
La journée du 9 mars i883 a été très désagréable pour le ministre de l'Intérieur.
Jusque-là tout lui souriait, il était disposé à voir tout en rose. Il venait de quitter le Palais en enlevant très lestement le gain d'un procès considérable. Du guano de
M. Dreyfus il était passé sans transition à l'exercice de la toute-puissance administrative. Le monde officiel et officieux lui obéissait à la baguette. Il était devenu une étoile de première grandeur dans le firmament gouvernemental.
Et voilà que le peuple s'assemble, qu'il crie la faim, qu'il va porter tout autre chose que des acclamations enthousiastes sous les fenêtres du Palais où repose, dans son irresponsabilité constitutionnelle, M. le Président delà République — en face de la grille qui tient les indiscrets à distance respectueuse de la personne sacrée du nouveau ministre.
— Puisqu'ils ont le gouvernement de leur choix, qu'estce qu'ils veulent ? disaiten pareil cas un personnage célèbre de Sardou.
Troubles sans gravité ! Émotions sans importance, me dira-t-on. Je le veux bien. C'est au moins le pli de la feuille de rose sur la couche du sybarite. Et comme les sybarites officiels ne sont aujourd'hui ni patients, ni endurants, ils n'ont pas voulu accepter la leçon méritée que renfermait cet événement. Ils ont cherché à cet incident désagréable une explication moins désobligeante. Un instant ils ont cru la trouver.
Ah ! la nuit du vendredi au samedi a été bien employée. Que de rapports de police ! Que d'articles de journaux !
Et le samedi matin, à 7 heures, pendant que M. le ministre de l'Intérieur préparait son discours pour la Chambre, le Dix-Neuvième Siècle et la République Française (grande et petite édition) livraient les premiers à la publicité les résultats de ce beau travail.
La manifestation du 9 mars n'est qu'une tentative royaliste avortée !
C'est qu'en effet les apparences étaient graves.
On avait vu M. le duc de Broglie pénétrer par une porte dérobée au ministère des Affaires étrangères, dont il connaît les détours, s'apprêtant sans doute à en expulser M. Challemel-Lacour.
Puis, sur le trottoir de la rue du Faubourg-Saint- Honoré, la police avait cueilli avec un rare discernement
un ancien officier, M. Feuillant, qui visite quelquefois, prétend-on, le prince Napoléon.
M. le duc de Broglie, c'est l'opposition constitutionnelle et parlementaire, avec les souvenirs détestés du 24 mai et du 16 mai.
M. Feuillant représentera les bonapartistes.
Eh bien ! et les royalistes.
Il faut aussi des royalistes. La République, comme l'Empire à son déclin, a l'esprit hanté par la terreur des anciens partis.
Il faut trouver un royaliste. Prenons le nom de Boucault, le bras droit de M. de Saint- Victor. De même que Bilboquet, dans les Saltimbanques disait : Cette malle doit être à moi, les officieux de M. le ministre de l'Intérieur ont dit: M. Boucault devait être là.
C'est ainsi que M. Boucault a été mêlé à l'affaire.
Ces procédés de police auxquels recourent les gouvernements aux abois ne sont pas honnêtes. Mais l'opinion est si facile à entraîner que cela peut être très habile... quand cela réussit.
Seulement cette fois-ci cela n'a pas réussi du tout.
M. le duc de Broglie, qui n'est pas populaire, a eu cette fois les rieurs de son côté ! Dans une lettre fort spirituelle adressée à M. Lockroy, il a prouvé combien il était ridicule de le présenter comme un complice de Mlle Louise Michel, tentant de faire scandale dans la rue.
Il y avait M. Feuillant que Ton tenait. Il avait été enlevé, bousculé, ligoté par la police, enfermé au dépôt, puis à Mazas. Il n'y avait plus qu'à le condamner.
J'ai eu la curiosité d'assister au premier incident du procès de M. Feuillant : le tribunal se le rappelle. Il m'en est resté l'impression qu'il ne sera pas si facile de condamner M. Feuillant. Est-il bonapartiste ? ami du prince Napoléon ? je n'en sais rien. Mais c'est à coup sûr un fort galant homme, et quand on voudra opposer à son affirmation, à celle des honnêtes gens qui l'entouraient, celle de deux ou trois policiers masqués, répandus dans la foule et bien payés pour surprendre, dénaturer, inventer au besoin les
propos qui viennent en aide aux combinaisons policières du gouvernement, j'ai idée que le ministère public ne sera pas fier de ses témoins et qu'il n'osera pas soutenir cette accusation.
Mais laissons M. Feuillant. Il ne me regarde pas. lia été et il sera vigoureusement défendu. On n'est pas encore arrivé à supprimer la libre défense ; elle est gênante, désagréable ; il faut cependant la subir.
Je ne m'occupe que de M. Boucault.
La belle invention dont il a été victime n'est pas encore ce qui tirera de peine le Gouvernement.
Je constate d'abord qu'il n'a pas été poursuivi.
C'était bien tentant cependant. Le secrétaire de M. de Saint-Victor, pillard de boulangeries ! Et puis tous ces journaux qui s'étaient compromis au service du ministre de l'Intérieur, ils avaient bien un peu le droit de s'attendre à ce qu'on les couvrît par cette poursuite.
On n'a pas poursuivi M. Boucault. Je le regrette. Cela aurait fait le pendant de la poursuite Feuillant.
A défaut de cette poursuite, il a fallu que le XIXe Siècle battît en retraite. Il Ta fait de très mauvaise grâce dans un second article où il prétend que, M. Boucault ayant été vu parmi les manifestants du boulevard des Invalides, son reporter avait cru le reconnaître de nouveau au pillage d'une boulangerie du boulevard Saint-Germain.
Seconde version aussi mensongère que la première.
Pendant toute cette journée, M. Boucault a assisté à un inventaire par devant notaire. Il justifie de son alibi par acte authentique. A l'heure de la manifestation il était dans le quartier de Montrouge, plus loin que l'église.
Mais ici la question devient, fort intéressante.
Où donc les reporters du XIXe Siècle et de la République Française ont-ils pris leurs notes ?
On n'a vu M. Boucault ni à l'Esplanade des Invalides, ni à la boulangerie du boulevard Saint-Germain. Il n'y était pas.
D'où vient donc ce triple récit dont le texte est identique, publié à la même heure par le XIXe Siècle, la Repu-
blique Française, la Petite République française, qui n'ont pas pu se copier. Leurs numéros sont sortis en même temps de l'imprimerie.