‹ Les deux fusions, 1800-1873Chapitre 26 sur 27 · II. — Lettre de M. Armand Adam · texte numérisé non relu

II. — Lettre de M. Armand Adam

Le Bec-Hellouin (Eure).

Mercredi, 10 juin 1896.

Mon cher Maître,

Je savais depuis longtemps, pour l'avoir apprise par les journaux, votre pensée sur les causes qui ont amené la mort du comte de Ghambord, mais je ne connaissais pas votre brochure. Je l'ai lue avec le plus vif intérêt, et il me reste à vous remercier de votre aimable obligeance.

Les faits que vous exposez à l'appui de votre opinion sont, à la vérité, sinon absolument concluants, du moins très graves, et rendent, en effet, parfaitement plausible l'hypothèse d'un empoisonnement. Il est facile de concevoir que l'on ne voie pas mourir ainsi, presque subitement, sans mal apparent, un homme de soixante-trois ans, de constitution vigoureuse, et qui lui-même s'est cru empoisonné, sans que, de la part de ses amis, toutes suppositions soient permises.

Maintenant quis fecit ?

La manière de voir, sur ce point, de feu Magnard, ce moraliseur d'espèce singulière, qui aida, dit-on, sa femme à se jeter par la fenêtre, n'a pas d'importance.

J'ai, pour mon compte, une assez triste opinion de l'espèce humaine ; j'incline à croire que Sénèque flattait ses contemporains quand il écrivait que, de son temps, on pouvait se risquer jusqu'à compter un honnête homme sur mille, et j'estime qu'aujourd'hui, tout ayant progressé, ce ne serait pas faire la mesure trop large que de décupler la dose : un sur dix mille. Je crois donc que tout, dans l'ordre du mal et du crime, est possible. Toutefois, je n'oserais pas, en la circonstance, me prononcer, n'étant pas initié. Ce qui seulement m'apparaît comme vraisemblable, c'est que, si jamais les d'Orléans remontent sur le trône de Louis-Philippe, vous ne serez pas Garde des sceaux.

Fils de forgeron et petit-fils de couvreur en chaume, de

ceux-là que M. le comte de Charolaisr, prince de sang royal, s'amusait, en s'en revenant de la chasse, histoire de ne pas rentrer bredouille, à faire dégringoler du haut des toits, à coups de fusil — ce qui, en effet, devait être très farce, — je n'ai, moi, jamais pu regretter l'ancien régime, ni souhaiter rien qui le rappelle, même de loin. Tout en rendant à la Restauration ce témoignage qu'elle fut, au point de vue de l'argent, et autant que l'éphémère République de 1848, le plus honnête gouvernement que nous ayons jamais eu, je n'en aurais pas vu volontiers, en 1873, une reproduction. J'ai même alors, en ce temps où j'étais dans le mouvement et avais d'ardentes illusions républicaines, — infirmité contractée dès l'enfance à l'école des amis et disciples immédiats d'Armand Carrel — j'ai même alors, dis-je, pris une part active à une contreconspiration dont le but était d'empêcher le retour du Roi, du moins son entrée dans sa bonne ville de Paris.

Ce complot, resté bien inconnu, dont je ne sache pas que l'on ait jamais parlé, dans lequel Gambetta était engagé, ainsi que quelques autres de moindre importance mais qui, tout de même, ont tenu de la place, eût probablement échoué, n'eût rien empêché, mais nous n'en disposions pas moins de moyens sérieux.

Nous étions, les douze ou quinze conspirateurs, réunis chez moi, boulevard des Batignolles,n° i5, dans [la soirée du 3o octobre, et en train d'arrêter nos dernières dispositions, lorsque, vers 9 heures, nous entendons les camelots crier dans la rue, sous nos fenêtres : a La Francel Demandez la France ! Faut voir la lettre de M. le comte de Chambord ! »

J'envoie chercher le journal, lecture est faite du manifeste et nous rions fort de toute la peine prise en pure perte depuis un mois. La conspiration était finie.

Ce fait, d'ordre très secondaire, n'a de valeur qu'à cause de Gambetta, vilain personnage, à mon avis, mais enfin, puisque les événements l'ont voulu, personnage historique. — Quoi qu'en dise l'auteur de la Vérité sur fessai de Restauration monarchique (p. 170), Gambetta, encore

que très prudent, et qui, probablement, n'avait pas voulu lier partie avec le vieux Gent, homme d'intelligence médiocre, ni faire de confidences à ce singe de Laurier, — si liés qu'ils fussent par un tas de cadavres, — n'en avait pas moins accepté, d'assez mauvaise grâce, sans doute, comme contraint et forcé, c'est vrai, sous la pression énergique' de deux hommes résolus qui avaient été, pour le décider, jusqu'à des menaces, de réalisation possible, mais enfin accepté, de jouer un rôle, et, en apparence dumoins, le premier rôle, dans la direction du soulèvement projeté et même solidement organisé dans le Midi, et qui n'était pas un vain rêve.

Un jour quelconque de l'hiver prochain, que j'aurai le plaisir de vous rencontrer, je vous conterai l'aventure en détail, si elle peut vous intéresser. Elle a naturellement, avec des côtés sérieux, des côtés burlesques, comme tant d'autres choses en ce monde. Celui-ci, entr'au très, que nous avions parmi nous un ancien agent de la police de l'empire, présentement embrigadé dans la police opportuniste, dont, bien entendu, nous ignorions alors les antécédents, qui témoignait un zèle toutparticulierà Floquet,à Lockroy et à moi, et à qui Gambetta avait des tendances à accorder toute sa confiance. Quoi qu'il en soit, nous ne fûmes pas trahis, le secret fut bien gardé par tous les complices, et la police du Maréchal ne soupçonna jamais nos affreux projets.

Eh bien ! c'est égal, malgré ce passé presque révolutionnaire, aujourd'hui, — tant il est vrai que l'on passe sa jeunesse à commettre des sottises et sa vieillesse à les reconnaître, — quand on les reconnaît, — j'avoue que, instruit par l'expérience de ces vingt-cinq dernières années du régime dit opportuniste, je ne comploterais plus pour empêcher le retour du roi.

Sans doute une restauration monarchique, quelle qu'elle soit, serait la mort de la liberté et le signal d'une débauche désordonnée de dévotion, mais du moins aurions-nous quelques chances de ne plus être gouvernés par des voleurs ou des amis des voleurs.

Et, en attendant des jours meilleurs, si tant est que l'avenir nous en réserve, je vous prie instamment de ne pas prendre la peine de répondre à ce verbiage d'un désabusé qui, ne vivant plus que par curiosité, loin des hommes et des choses, au fond des bois, a du temps à perdre, tandis que vous avez, vous, de plus sérieuses choses à faire que de converser de loin avec un pareil sauvage, dont l'unique but est de vous remercier.

Permettez que je profite de l'occasion pour vous adresser l'expression de ma très grande estime et de ma sincère sympathie.

Armand Adam.

Carte-télégramme portant le timbre de la poste du 11 février i887.

Vendredi matin.

Mon cher Confrère,

A moins d'empêchement imprévu j'irai vous voir aujourd'hui de 5 à 6 heures. Si vous aviez l'intention de fermer votre porte à ce moment, veuillez la faire ouvrir pour moi. Ce que j'ai à vous dire est urgent. Ne me laissez pas oublier de vous demander l'adresse de Mgr le duc de Parme, et si je ne devais pas vous voir aujourd'hui, veuillez me l'envoyer.

A ce soir. Mille amitiés.

Lucien Brun.

Note prise chez M. Lucien Brun.

Lettre et note d'un d'Harcourt (Bernard, ancien député du Loiret, frère d'Emmanuel), présent à Vienne au moment de la visite du 5 août, au duc Decazes, envoyant le récit de la visite à Frohsdorf , avec ses impressions, et sa crainte que la question politique fût engagée.

Longue dépêche du même au Maréchal.

Réponse importante de Decazes.

7 août 1873.

« Les journaux ontfait ce qu'ils devaient faire. . . Ont mêlé le vrai et le faux... Tout tourne au profit de notre prince... Si on ne s'entend pas avec ou malgré les chevau-légers, la prorogation des pouvoirs sera votée... »

Correspondance d'Emmanuel d'Harcourt, du duc de Broglie, témoignant de préoccupations très vives au sujet de ces lettres et de leur destruction.

12 février.

Mon cher et honoré Confrère,

Réflexions faites, je ne prie pas M. de la V. d'écrire. Cette poussée trop forte pourrait procurer un mouvement de recul... contre ce qui aurait l'air d'un assaut contre la volonté et la bourse de N.

Vous voudrez bien faire comprendre que la négociation dont je vous ai parlé est conduite par un tiers, le journaliste que je vous ai nommé et qui le premier m'avait parlé de ce trésor. Je ne suis qu'un auditeur bénévole et M. de Bl... aussi. Ni lui ni moi ne faisons l'affaire. Mais nous paierions pour qu'elle fût faite ! Il y a une nuance !

Mille amitiés.

Pianore, le 14 février 1887.

Mon cher Monsieur,

Je reçois votre lettre et m'empresse de répondre à la demande que vous faites auprès de moi au nom de M. Lucien Brun et de M. de Blacas. En principe, je suis très heureux de contribuer à l'achat indiqué par votre lettre et d'apporter notre obole pour cela. Mais permettez-moi de vous adresser une demande. Que comptent faire ces messieurs de ces papiers? Si on les fait publier de suite pour cesser les articles de Philippe de Grandlieu, ce sera bien, mais

je doute de l'utilité de garder ces papiers pour la publicacation que nous voulons faire un jour ou l'autre. Ce seront de bonnes pièces à l'appui, mais de même que par un parler franc on leur a fait désavouer leurs amis à propos de Chambord, il faut arrêter les ardeurs de Grandlieu par une publication qui leur brûle les doigts. On ne peut jamais assez écraser la vermine, car elle renaît toujours. Si nous avons là une bonne arme en main, il ne faut pas la laisser dormir dans nos tiroirs.

Si donc ces messieurs comptent publier de suite ces documents ou dans une brochure ou dans un journal (et l'un et l'autre) je suis avec eux de tout cœur et la bourse en main. Mais si on veut attendre pour fermer la bouche aux faux royalistes qu'ils aient trop parlé, je vous assure que je me sens peu le courage de faire une dépense peutêtre tout à fait inutile.

Si l'on frappe, il faut taper sec et dur. Nous savons comment ils ressentent les coups d'étrivière qu'on leur administre lorsque ces vilains bambini ont besoin de verges.

Répondez-moi de suite après avoir parlé avec M. de Blacas et M. Lucien Brun pour prendre, de concert avec mon frère, une décision sur ce que nous pourrons donner.

Pardon de ce griffonnage, mais je suis tellement occupé depuis quelques jours, il faut que j'écrive encore le soir fort tard, et style et calligraphie s'en ressentent beaucoup.

J'espère que M. de la Viefville vous a remis ma dernière lettre ainsi qu'à M. Lucien Brun. Dites bien des choses affectueuses à M. de Blacas de ma part, il y a si longtemps que je suis privé de ses nouvelles et je tiens tant à savoir comment il se porte.

Je veux que mon frère contribue un peu à cette œuvre, car c'est une dette de reconnaissance due par lui et par moi à la mémoire de mon oncle. Je m'attendais à cette campagne qui roulera sur les Mémoires de M. de Falloux.

Je vous serre la main de tout cœur et suis votre bien affectionné.

Robert.

Mon cher Confrère,

Votre lettre m'est arrivée au moment où je quittais Paris. M. le comte de Blacas n'était pas de retour. Sa dernière lettre me donnait comme probable la date du 5 mars. Je n'ai rien reçu depuis, et comme il était très souffrant encore, il est bien possible qu'il soit resté à la campagne.

Je serai à Paris vers le 20 mars. J'aurai le plaisir de

vous voir et je vous dirai où en est l'affaire dont je vous

ai parlé. N'en dites plus rien jusqu'à nouvel avis.

A bientôt donc. Mille amitiés.

Lucien Brun.

Lyon, 8 mars.

Pianore, le 29 mars 1887.

Mon cher Monsieur,

En réponse à vos lettres du 17 février et 25 mars je suis de votre avis : être prêt à tout ce qui pourrait se présenter, ou pour mieux dire continuer plus vivement, de la part des orléanistes contre la mémoire de mon oncle. Une brochure sera fort bien, mais ne vaudrait-il pas mieux trouver un journal disposé à publier des articles qui contiendraient ce que la brochure pourrait donner en entier? N'y aurait-pas une revue qui, à défaut d'un journal quotidien, consentirait à publier ces articles? Une brochure bonne a moins de lecteurs qu'un journal ou qu'une revue. — Depuis la mort de cet excellent Blacas, je ne sais pas où en est l'affaire qui se traitait, A qui sont ces lettres en ce moment ? Si Blacas les a achetées avec la condition que vous m'indiquez, à qui les at-illaissées? Pourvu que ces papiersétantconsidérés comme papiers du comte de Blacas n'aillent pas clans les mains de sa belle-sœur et de son neveu Bertrand, qui sont tout à fait inféodés aux idées orléanistes ? Que faire si ces papiers tombent en leurs mains ? Quel est le propriétaire en droit de ces papiers? Voilà les questions que je me suis posées dès que j'ai su la fin de cet excellent Blacas. Ah ! si cet excellent et réellement un des plus sincèrement dévoués amis de mon oncle n'avait pas eu son neveu Bertrand

auprès de lui à Frohsdorf , bien des actes que j'ai regrettés de ce pauvre Blacas n'auraient pas été faits par lui. Dans ce triste moment, Bertrand de Blacas a joué un rôle très important et, hélas ! a eu une détestable influence sur son oncle. Experto credo Roberto. C'est le cas ou jamais de le dire, car je ne pouvais pas entrer chez Blacas sans y trouver établi son neveu, auquel j'ai dû du reste très poliment faire comprendre une fois que sa présence était de trop lorsque je voulais parler à Stanislas de Blacas !

En attendant, préparez votre brochure, et veuillez me répondre, après y avoir mûrement réfléchi, aux demandes contenues dans cette lettre.

Je vous prie aussi de bien vouloir me tenir au courant de tout ce qui se passe, car Y Univers, la Gazette et le Matin ne parlent jamais de ces questions, qui blessent les deux premiers et qui sont indifférentes au troisième...

Je vous salue de tout cœur et suis votre très affectionné.

Robert.

Mon cher Confrère et Ami,

Les notes sont en mains absolument sûres. Un acte testamentaire y est joint. Il a été nécessaire, pour obtenir cet acte et le dessaisissement actuel, de faire une libéralité. Notre ami de B..., pressé par un pressentiment qui n'était hélas ! que trop fondé, a voulu absolument en finir vite. C'est lui qui a avancé l'argent. Nous désirons n'en rien dire à ses héritiers et pour cela nous cherchons des collaborateurs. Son banquier est des nôtres et supportera sa part, et attendra le temps nécessaire (et possible cependant). Voilà en peu de mots la situation. Je vous l'expliquerai plus compendieusement à Paris.

Mille amitiés.

Lucien Brun.

Gex, 19 avril.

Pianore, le 30 mai 1887.

Mon cher Monsieur,

J'ai reçu en Styrie, où j'étais à la chasse, vos lettres des

i3, 16, 21 et 26 avril. J'ai été depuis lors toujours en route ou fort occupé. Comme vos lettres ne demandaient pas une réponse pressante, vous m'excuserez d'avoir tant tardé à vous en accuser bonne réception.

J'attends toujours la fameuse publication du Correspondant. Vous voudrez bien m'avertir du ton des Mémoires de M. de Falloux.

Pour la note de M. Lucien Brun je voudrais un peu être fixé pour pouvoir en parler à mon frère, et savoir au juste ce que nous pouvons donner. Vous ne pouvez pas me rendre de plus grand service qu'en me parlant tout à fait franchement sur ce point, et en me disant : Je crois que Monseigneur devrait donner telle somme. Je suis dans le plus grand embarras pour savoir ce que nous devons donner. Vous me comprenez et je compte sur votre affection pour une réponse franche en chiffres.

Pour les Naundorff, je crois que le mieux pour le moment serait de faire ce qu'a fait mon oncle, si l'affaire prenait une mauvaise tournure ; veuillez, comme vous me le proposez, vous entendre avec M. Delpouve. Mais je n'ai pas de crainte sérieuse de ce côté-là.

Nous partons d'ici jeudi 2 juin pour Wartegg. Veuillez donc m'y adresser ce que vous auriez à me dire.

En vous remerciant de tout cœur de votre affection pour nous, croyez-moi toujours, mon cher Monsieur, Votre bien affectionné.

Robert.

Carte- télégramme portant le timbre de la poste du 2 juin 1887.

Mon cher Confrère,

Je vous attendrai aujourd'hui à l'heure que vous m'indiquez, 1 heure et demie ou avant et je ne sortirai pas avant 2 heures.

Votre bien dévoué.

5 juin.

Mon cher Confrère,

Vous pouvez vous dispenser d'écrire. La somme est faite. Ce sera pour une autre fois et les occasions ne manqueront pas.

Ne manquez pas de faire savoir que tout serait compromis si Von pouvait se douter que le meuble précieux dont il s'agit est à notre disposition. Vous prévoyez sans peine ce qui se passerait. Donc tant que le précédent possesseur est vivant, le silence le plus absolu est une nécessité de premier ordre.

Mille amitiés.

Lucien Brun.

III. — Discussion des causes de la mort du comte de Chambord.

Extrait d'un article publié dans la Vie contemporaine.

Vingt-quatre ans après la mort du roi de Naples un autre prince de la maison de Bourbon disparaissait non moins subitement. Le comte de Chambord avait 63 ans ; sa constitution était vigoureuse et il avait gardé le plus robuste appétit. Il avait passé l'hiver à Goritz et il était de retour à Frohsdorf où il avait repris toutes ses habitudes, lorsque tout à coup, le 14 juin i883, il fut atteint de douleurs abdominales très violentes accompagnées de vomissements. Il avait la bouche desséchée, une soif très vive. Ses souffrances étaient telles qu'il se roulait sur son lit. « Je suis empoisonné, » dit-il à ceux qui l'approchaient, et il écrivit son testament, document historique très important qui n'a pas été publié. On voulut d'abord dissimuler son état. Le ier juillet il fallut b#ien se résoudre à le rendre public, c'est alors que Y Union publia la fameuse note :

u Nous apprenons à l'instant avec une inexprimable dou-

leur, par un télégramme officiel de Frohsdorf, que M. le comte de Chambord, atteint d'une maladie aussi grave qu'imprévue, est dans un état qui inspire de sérieuses inquiétudes à ceux qui l'entourent.

« Sur son ordre nous demandons à la France d'unir ses ardentes prières aux nôtres. »

Cependant la forte constitution du malade prit le dessus, Au milieu de juillet il était en voie de guérison. Les médecins ne pouvant s'expliquer un mal si subit et si étrange avaient parlé d'un cancer. Le comte de Chambord, se croyant guéri, dit alors à un de ses familiers, M. Joseph du Bourg, admis à pénétrer dans sa chambre : « Ils disent que j'ai un cancer, il n'en est rien. » Et lui montrant le creux de l'estomac : « Vous pouvez appuyer : j'ai beaucoup souffert ; je ne souffre plus. »

Le i4 juillet,, il prit avec appétit un peu de bouillon, de la gelée de viande et du vin. Le i5 au matin, il reçut le docteur Vulpian arrivé de Paris: « Le Prince, écrivit celui-ci, parlait avec sa facilité ordinaire et tous ses mouvements s'exécutaient avec aisance : son regard était bienveillant, vif et pénétrant. »

Le soir du même jour, il se fît transporter dans la salle à manger, sur un fauteuil roulé par des domestiques, pour recevoir les vœux de quelques amis qui buvaient, le jour de sa fête, au rétablissement de sa santé.

Tout vomissement avait cessé : c'était de toute évidence un convalescent. Chaque jour il pouvait passer plusieurs heures dans son jardin.

Dans la nuit du 8 au 9 août une rechute, non moins foudroyante que la première atteinte, le terrassa définitivement. Dès lors, il n'y eut plus d'espoir. Ses derniers jours ne furent plus qu'une longue agonie. Les vomissements étaient continuels, ils se prolongèrent jusqu'au 24 août. i883, date de la mort.

Dès le début de la maladie, un des archiducs autrichiens, écrivant à la duchesse de Madrid, lui dit que son oncle était empoisonné, que les symptômes étaient exactement Jes mêmes que ceux auxquels avait succombé le roi

Ferdinand de Naples. La comtesse de Chambord se refusait à le croire ; elle ne pouvait admettre que, malgré ses soins et sa sollicitude, le poison eût pu pénétrer jusqu'à celui qu'elle entourait d'une affection si dévouée.

On attendait l'autopsie. Dans quelles conditions a-t-elle été faite? Qu'a-t-elle établi?

Le dimanche 26 août, cinquante heures après la mort, le corps a été ouvert en présence du docteur Vulpian, de M. Kundrat, professeur d'anatomie pathologique à Vienne, des docteurs Drasche etThéodor Mayr, médecins traitants, du docteur Stenzel, médecin cantonal chargé de la vérification des décès.

« Mme la comtesse de Chambord, a écrit le docteur Vulpian, avait fait connaître sa volonté de s'opposer à l'autopsie du Prince. Il fut convenu qu'on ne ferait pas d'autopsie et qu'on se bornerait à examiner les parties mises à découvert pendant l'opération d'embaumement.

« Non seulement nous ne sommes pas certains d'avoir trouvé toutes les lésions qui pouvaient exister, mais encore pour celles que nous avons vues, nous n'avons pas pu les examiner avec l'attention nécessaire. Notre examen a été forcément incomplet... L'examen que nous avons fait à l'œil nu et auquel il a fallu nous borner, n'a pas duré plus de trois ou quatre minutes au total pour nous tous. »

Une vérification dans de pareilles conditions ne pouvait être à aucun point de vue décisive. Elle amena cependant la constatation de deux faits graves :

i° Pendant toute la durée de la maladie, les médecins traitants et consultants s'étaient trompés dans leur diagnostic. Il n'y avait pas de cancer. Le docteur Vulpian l'avoua très loyalement : « Une erreur avait été commise pendant la vie du malade puisque nous n'avons pas trouvé le cancer que nous nous attendions à rencontrer dans la région épigastrique.

20 La cause de la mort était « des lésions considérables

dans la partie inférieure de l'œsophage, — des ulcérations dont quelques-unes avaient d'assez grandes dimensions. Sur quelques points les membranes muqueuses étaient entièrement détruites... Plusieurs de ces ulcérations présentaient les résultats d'un commencement de travail de cicatrisation. »

Là encore le docteur Vulpian reconnaissait « que les lésions de l'œsophage n'avaient pas été soupçonnées pendant la vie » et il avouait qu'il était, ainsi que ses confrères, a dans l'ignorance des causes des lésions ulcéreuses de l'œsophage et de l'estomac. »

Il écartait cependant l'hypothèse d'un empoisonnement, ne connaissant aucun poison qui eût pu produire les ulcérations dont il avait constaté l'existence. Il est vrai qu'il ne connaissait pas davantage et qu'il ne pouvait indiquer une maladie ayant pu les causer, ni expliquer ce qu'il appelait ; « V apparition presque soudaine des troubles les plus graves des voies digestives ». Gomme de pareils désordres ne peuvent pas ne pas avoir une cause, beaucoup de personnes ont pensé que le comte de Ghambord avait été empoisonné deux fois, le i4 juin et le 8 août, que la cicatrisation des premières ulcérations causées par le poison expliquait la convalescence du mois de juillet, que les ulcérations postérieures, nombreuses, de grande dimension, ayant détruit les membranes muqueuses, n'avaient pas pu être spontanées, et que la récidive de l'empoisonnement avait causé la rechute du 8 août, inexplicable pour les médecins, et la mort.

Les arguments de sentiment ne sauraient prévaloir en présence de ces faits et de ces constatations matérielles. Comment d'ailleurs serait-il- impossible de supposer une main coupable dans un château où il n'y avait pas moins de quatre-vingt domestiques?

Il n'y avait pas lieu de s'étonner que cette opinion, tout au moins plausible, ait été partagée par les plus proches parents du mort, — ceux qu'il avait tendrement aimés pendant sa vie et qui le payaient de retour.

Extraits du rapport de M. Vulpian visés dans V article

qui précède.

Mme la comtesse de Chambord avait déjà fait connaître sa volonté de s'opposer à l'autopsie du Prince. C'était, avait-elle dit, l'intention nettement exprimée à plusieurs reprises par son mari, et elle désirait que cette intention fût absolument respectée.

Il fut donc convenu que l'on ne ferait pas d'autopsie, et que l'on se bornerait à examiner les parties mises à découvert pendant cette opération d'embaumement.

L'embaumement a eu lieu le dimanche 26, cinquante heures après la mort. Il a été pratiqué par M. Kundrat, professeur d'anatomie pathologique à l'Université de Vienne. M. le professeur Drasche, M. le docteur Theodor Mayr, M. le docteur Stenzel, médecin cantonal chargé de la vérification des décès, étaient présents ; j'assistai aussi à l'opération; MM. le comte de Blacas et le baron de Raincourt veillèrent à ce que tout fût fait conformément à ce qui avait été décidé... M. Kundrat ouvrit délibérément la cavité abdominale par une incision cruciale et il prolongea l'incision longitudinale vers le haut du corps, de façon à pouvoir retirer les viscères thoraciques. Les parois du thorax et celles de l'abdomen contiennent des couches épaisses de tissu adipeux... L'œsophage et l'estomac furent ensuite incisés. Toute la partie supérieure de l'œsophage était entièrement saine ou du moins ne présentait que des altérations de catarrhe : membrane muqueuse un peu grisâtre, mamelonnée, recouverte, çà et là, de mucus blanchâtre.

La région inférieure de l'œsophage présentait au contraire des lésions considérables qui nous frappèrent tous de surprise. A partir de la réunion des quatre cinquièmes supérieurs avec le cinquième inférieur jusqu'au cardia, on voyait plusieurs ulcérations dont quelques-unes avaient

d'assez grandes dimensions. Ces ulcérations tranchaient par leur couleur gris noirâtre sur la teinte gris blanchâtre des parties saines. Elles avaient généralement une forme arrondie, régulière ou irrégulière. Celle qui était le plus haut située était assez régulièrement elliptique, allongée dans le sens de la direction de l'œsophage, offrant une certaine analogie de forme et d'aspect avec les ulcérations de la fièvre typhoïde, dans la période qui précède le travail de réparation. Cette ulcération avait environ 2 centimètres et demi de long sur 1 et demi de large. Un peu au-dessous de cette ulcération, on en voyait une autre à peu près semblable comme forme et comme dimensions. Plus bas encore, deux ou trois ulcérations étaient assez régulièrement circulaires et avaient un diamètre de i centimètre environ. Puis, près du cardia, on voyait une ulcé ration plus grande que toutes les autres, à forme de raquette : la partie arrondie était au voisinage du cardia et sa partie rétrécie se dirigeait de bas en haut. A côté de cette ulcération s'en trouvait une autre irrégulièrement arrondie, contiguë aussi au cardia. Dans ce point, les deux ulcérations occupaient presque toute la circonférence du conduit œsophagien.

Au niveau de ces ulcérations il était facile de voir que

LA MEMBRANE MUQUEUSE ÉTAIT ENTIÈREMENT DETRUITE ; elle

n'était plus représentée, dans quelques-unes d'entre elles que par une membrane mince, irrégulière, et légèrement plissée à la surface, un peu transparente, qui laissait entrevoir le fond noir formé par la tunique musculaire probablement chargée de pigment d'origine hématique. Cette tunique ne paraissait pas épaissie dans les points où elle correspondait aux ulcérations.

Les bords des ulcérations n'étaient pas saillants ; ils étaient plutôt comme taillés, soit à pic, soit en biseau. L'estomac, à sa surface interne, présentait l'aspect bien connu de catarrhe gastrique. Çà et là on voyait, par plaques, de l'injection des petits vaisseaux. Il y avait au niveau de la petitetubérosité, à plusieurs centimètres du pylore, de petites ulcérations dont une seule, m'a paru avoir des ca-

ractères analogues à ceux des ulcérations que nous avions vues à la partie inférieure de l'œsophage.

Après cet examen nécessairement très rapide, M. Kundrat procéda aux opérations proprement dites de l'embaumement. Des injections de solution alcoolique de sublimé furent pratiquées dans les deux artères carotides vers la tête, dans les deux axillaires, dans les deux fémorales. Des incisions furent faites dans les deux espaces intercostaux et du liquide fut introduit dans les incisions. Toute la surface interne de la cavité abdominale et celle de la cavité thoracique furent lavées largement avec ce liquide. D'autre part, les viscères furent plongés dans cette même solution, furent bien lavés, et on les replaça ensuite dans les cavités viscérales avec des plantes aromatiques. Toutes les incisions furent badigeonnées avec cette solution avant d'être recousues. Ces diverses opérations furent faites avec le plus grand soin, et l'on peut assurer que le corps a été mis ainsi à l'abri de la décomposition.

Tels sont les résultats que nous avons pu constater.

Non seulement nous ne sommes pas certains d'avoir trouvé toutes les lésions qui pouvaient exister, mais encore pour celles que nous avons vues, nous n'avons pas pu les examiner avec l'attention nécessaire. Que l'on se représente les conditions dans lesquelles nous faisions cet examen nécroscopique, si incomplet, en présence des serviteurs du château, sous les yeux des représentants de Mme la comtesse de Chambord, pressés d'ailleurs par la nécessité de terminer promptement l'embaumement afin que l'exposition du corps pût être faite le plus tôt possible, et l'on comprendra pourquoi notre examen a été forcément incomplet.

... 77 est incontestable qu'une erreur de diagnostic avait été commise pendant la vie du malade, puisque nous n'avons pas trouvé le cancer que nous nous attendions à rencontrer dans la région épigastrique...

En réalité, les lésions de l'œsophage n'ont pas été soupçonnées pendant la vie et elles n'étaient dues à aucun développement néoplastique. Les ulcérations de la mem-

brane muqueuse de ce conduit consistaient en de simples pertes de substance et plusieurs d'elles présentaient les résultats d'un commencement de travail de cicatrisation.

Il est bien difficile de dire quelque chose de précis sur le mécanisme de la production de ces ulcérations dans les conditions où je puis en parler, c'est-à-dire sans avoir pu regarder ces lésions avec une attention minutieuse à l'œil nu, et sans avoir pu étudier les bords des pertes de substance et leur fond à l'aide du microscope. L'examen que nous avons fait à l'œil nu et auquel il a fallu nous borner n'a pas duré plus de trois a quatre minutes au total pour nous tous.

On concevra sans peine, je le répète, que nous ne puissions pas donner une interprétation rigoureuse des lésions que nous avons observées dans Vœsophage, l'examen que nous en avons fait ayant été, je le répète, très rapide, très superficiel et très incomplet. En outre, il s'agit là de lésions extrêmement rares, pour l'explication desquelles nous n'avons pas la ressource de recourir à des faits analogues, antérieurementrecueillis. Pour moi qui ai fait un bien grand nombre d'autopsies et eu sous les yeux des pièces anatomiques de toutes sortes, je n'ai jamais vu de lésions de ce

GENRE DANS LA PARTIE INFÉRIEURE DE L'OESOPHAGE. S'il y a des

faits analogues dans la science, je doute qu'ils ressemblent beaucoup à celui dont il est ici question.. . Nous

SOMMES DANS L'iGNORANCE DES CAUSES DES LÉSIONS ULCÉ- REUSES DE L'OESOPHAGE ET DE L'ESTOMAC . . .

En résumé, la maladie de M. le comte de Chambord a été caractérisée : au point de vue anatomique par des ulcérations de la membrane muqueuse de l'œsophage ; au point de vue clinique, par un ensemble de symptômes qui devaient inévitablementfaire admettre, tout au moins comme très vraisemblable, l'existence d'un cancer de l'estomac. Il s'agit donc là, en définitive, d'un fait extrêmement rare, et, si je ne me trompe, très intéressant.

(La dernière maladie de M. le comte de Chambord, par M. Vulpian. Gazette de France, 16, 17, 18, 19 septembre 188H.)

Le Petit Journal du 5 juin 1894 '

Un de nos amis, qui a eu l'occasion de voir à diverses reprises le comte de Chambord, et notamment au mois de mai, nous exprimait hier toute la stupéfaction qu'il éprouva lorsque, deux mois plus tard, en juillet, on lui annonça que le comte de Chambord était gravement malade.

Il soupçonna toujours un événement mystérieux que les révélations d'aujourd'hui semblent confirmer.

La Croix, du 7 juin 1894:

L'Autorité donne la déclaration d'une personnalité des plus autorisées du parti royaliste, fidèle, dévouée, ayant vécu dans l'intimité de l'exilé de Frohsdorf.

Oui, M. le comte de Chambord a été empoisonné à deux reprises; il est mort de la seconde tentative.

La Patrie du 8 juin 1894 -

Notre enquête n'eût pas été complète si d'anciens chefs du parti royaliste n'eussent également témoigné de l'authenticité de tous les faits que nous venons de mettre sous les yeux des directeurs de la Patrie. Deux d'entre eux, qui tiennent à ne pas se faire connaître, nous ont affirmé que tous les faits étaient parfaitement exacts et que le comte de Chambord était bien mort empoisonné.

Lettre du comte Dessoffg de Csernek, ancien président du comité royaliste de la Meuse.

Votre récit résume tout ce que je savais depuis la date néfaste de i883.

Personne dans l'entourage du prince, nul parmi nous, ses dévoués serviteurs, n'a douté un seul instant et dès le premier jour du crime commis sur sa personne.

Première dépêche télégraphique de Vienne adressée par V Agence Havas aux journaux de France et de V étranger.

7 juin 1894. — LeFremdenblatt, de Vienne, déclare au-

jourd'hui, d'après des informations puisées à des sources authentiques, que l'autopsie pratiquée par le professeur Kundrat sur le corps du comte de Chambord fît découvrir dans l'estomac des altérations pathologiques organiques assez importantes pour exclure toute idée d'empoisonnement.

Les pièces anatomiques conservées à Vienne démontrent à première vue, à tout homme compétent, que la mort du comte de Chambord est due à des causes naturelles. Au moindre soupçon d'empoisonnement, les médecins auraient, dû, selon la législation autrichienne, interrompre aussitôt l'autopsie et aviser la justice.

Réponse publiée par le Rappel.

Paris, le 8 juin 1894.

Monsieur,

Je ne puis mieux répondre à l'article du Fremdenblatt qu'en vous envoyant le texte même du rapport de M. Vulpian sur l'opération que M. Kundrat qualifie aujourd'hui cY autopsie.

Il a été procédé à cette opération par cinq personnes : M. Vulpian, M. Kundrat lui-même, MM. Drasche et Théodor Mayr, médecins traitants ; M. Stenzel, médecin cantonal, chargé de la vérification des décès.

C'est une opération qui a permis de constater :

i° Qu'il n'existait aucune trace du cancer annoncé ;

2° Que l'œsophage était couvert d'ulcérations nombreuses, de grandes dimensions, ayant détruit les membranes muqueuses, — « les plus anciennes en partie cicatrisées ». Elle est loin de contredire l'hypothèse d'un empoisonnement, à laquelle beaucoup de personnes ont cru et croient encore comme moi.

Cela dit, laissons reposer en paix ce pauvre mort qui a beaucoup souffert dans sa vie sans jamais faire de mal à personne et dont la fin a été certainement très cruelle.

Agréez, etc. Robinet de Cléry.

Deuxième dépêche télégraphique de Vienne adressée par V Agence Havas aux journaux de France et de V étranger.

Répondant à M. Robinet de Cléry, qui, malgré la réfutation du Fremdenblatt, a maintenu fermement que le comte de Ghambord est mort des suites d'un empoisonnement, un médecin qui était présent à l'embaumement constate, dans le Fremdenblatt d'hier, qu'à la vérité, sur le désir exprimé par la comtesse, il n'y eut pas d'autopsie juridique au propre sens du mot, mais que cependant, pour fixer les causes de la mort, on mit à découvert l'estomac et la partie inférieure de l'œsophage.

Les organes,' conservés encore aujourd'hui au musée d'anatomie pathologique de Vienne, montraient cette altération organique pathologique qui causa la mort naturelle du comte de Ghambord. Quant à des signes d'empoisonnement on n'en put découvrir aucune trace.

Article de M. Magnard dans le Figaro.

Une légende abominable est en train de se former, d'après laquelle le comte de Chambord serait mort empoisonné ! On sait, le goût des badauds pour le merveilleux ; l'histoire a donc pris tout de suite un certain corps et il .en est résulté le cortège habituel d'interviews et de lettres.

Inutile d'ajouter qu'on n'a apporté aucun semblant de preuve à l'appui de cette accusation singulière ; de l'avis des médecins qui l'ont soigné, le prétendant a succombé à une maladie d'estomac, comme on l'a dit dès le lendemain de sa mort.

Je n'aurais même pas parlé de cette histoire si elle ne cachait visiblement une arrière-pensée que je trouve

odieuse. Qui pouvait avoir intérêt à la mort du comte de Chambord ? Personne autre que ses successeurs platoniques, les princes de la maison d'Orléans.

Il faudrait avoir le courage de dire que c'est bien eux qu'on veut accuser. Autrement, ce débat sur la mort du dernier Bourbon de la branche aînée n'aurait aucun sens. On sait de quelle haine persistante certains royalistes poursuivent la branche cadette ; ils viennent d'en donner une nouvelle démonstration.

Il serait inconvenant de prendre la défense de M. le comte de Paris contre une accusation tellement monstrueuse qu'elle en devient enfantine ; il n'en est pas moins fâcheux que, par esprit de parti, on essaie de la faire naître, ne fût-ce qu'un moment, chez quelques imaginatifs.

Réponse adressée au directeur du Matin.

Paris, 14 juin 1891.

Monsieur,

Je n'avais pas l'intention de prolonger une polémique sur los causes de la mort de M. le comte de Chambord. Je m'étais borné à dire, au cours d'une étude générale sur les crimes d'empoisonnement : « Il n'y a pas lieu de s'étonner que cette opinion — celle de l'empoisonnement, — tout au moins plausible, ait été partagée par les plus proches parents du mort, — ceux qu'il avait tendrement aimés pendant sa vie et qui le payaient de retour. »

L'article du Fremdenblatt que vous avez reproduit m'oblige à une réponse; je vous serais reconnaissant de vouloir bien m'accorder l'hospitalité du Matin.

« L'estomac et la partie inférieure de l'œsophage du Prince seraient aujourd'hui conservés au Musée d'anatomie pathologique de Vienne », déclare le journal autrichien.

Ma surprise est extrême. Comment Mme la comtesse de Chambord, qui se refusait à toute autopsie par respect

pour la dépouille mortelle de son mari, aurait-elle autorisé une pareille exhibition? Mon étonnement redouble quand je lis dans le rapport de M. Vulpian rendant compte de l'embaumement.

Les viscères furent plongés dans cette solution (de sublimé), y furent bien lavés et on les replaça ensuite dans les cavités viscérales avec des plantes aromatiques. Toutes les incisions furent badigeonnées avec cette solution avant d'être recousues. Ces diverses opérations furent faites avec le plus grand soin.

Le comte de Blacas et le baron de Raincourt, ajoute M. Vulpian, veillaient à ce que tout fût fait conformément à ce qui avait été décidé.

Si l'estomac et les parties malades de l'œsophage avaient été détournés pour servir de pièce d'anatomie, comment M. Vulpian dirait-il quelques lignes plus bas :

u L'examen que nous avons fait à l'œil nu et auquel il a fallu nous borner n'a pas duré plus de trois à quatre minutes au total pour nous tous. »

C'est un pareil examen qui autoriserait les médecins de Vienne à dire qu'il n'existait pas de poison dans le corps de M. le comte de Ghambord, Je ne me donnerai pas le ridicule de discuter avec des médecins une question médicale, mais je sais par l'exercice de la police judiciaire quelles investigations lentes, patientes, minutieuses, réclame la recherche des poisons.

Ici, rien de semblable ne s'est passé. Les lavages au sublimé ne pouvaient que faire disparaître le poison.

« L'examen que nous avons fait des lésions observées dans l'œsophage, dit M. Vulpian, a été très rapide, très superficiel et très incomplet... Nous sommes dans l'ignorance des causes des lésions ulcéreuses de V œsophage et de V estomac. »

Elles avaient cependant une extrême gravité, car, ajoute encore M. Vulpian, « pour moi, qui ai fait un grand nombre d'autopsies et eu sous les yeux des pièces anatomiques de toutes sortes, je n'ai jamais vu de lésions de ce genre dans la partie inférieure de l'œsophage. »

Les médecins de Vienne se sont trompés pendant tout le cours de la maladie. Par un procédé qui rappelle celui du général Trochu, ils avaient placé leur diagnostic sous une enveloppe scellée. A l'ouverture du corps ils ont en vain recherché la moindre trace du cancer qu'ils avaient annoncé. Ils disent aujourd'hui que le comte de Ghambord aurait succombé à une altération organique pathologique. Laquelle? Le rapport de M. Vulpian ne le disait pas; leurs explications actuelles ne le disent pas davantage.

En médecine, je suis un profane. Mais j'ai vu mourir en quelques semaines, dans d'atroces souffrances, un homme qui, avant l'invasion de ce mal soudain, paraissait encore plein de vie. Les explications de la médecine sont si insuffisantes que loin de les accepter comme décisives, je sens se fortifier en moi la conviction que cette mort n'a pas été une mort naturelle.

J'étais loin de penser que quelques paragraphes d'un article de revue, écrit sans aucune préoccupation politique, soulèveraient de si vives discussions. Je me suis borné à dire ce que j'ai vu et entendu, exprimant sans parti pris l'opinion que m'ont laissée les récits des témoins les plus autorisés.

Ce n'est pas à moi, c'est à la science indépendante de

toute version officielle qu'appartiendra le dernier mot de ce

douloureux problème.

Agréez, etc.

Robinet de Cléry.

Article publié par le Paris.

Va-t-on empoisonné'!

Jeudi 14 juin.

Nous avons bien failli avoir cette semaine une nouvelle affaire d'empoisonnement. C'était Me Robinet de Cléry qui, renversant les rôles, d'avocat se faisait procureur et

dénonçait le crime de Frohsdorf — horribles détails !

Celui qui avait l'aimable manie de se faire appeler Henri V n'était pas mort de sa belle mort comme on dit, il avait succombé aux pratiques intéressées de Borgias encore inconnus. Mais, en vertu de cet axiome : « Cherche à qui le crime profite, » il n'était pas malaisé de voir dans tout ceci la main du comte de Paris.

On s'est ému deux ou trois jours à la suite de cette dénonciation d'autant plus grave que les médecins traitants étaient trépassés et qu'il ne fallait pas songer à leur tirer la moindre interview. Allions-nous voir la justice saisie de l'affaire, le cadavre exhumé et s'engager un de ces procès dont on ne connaît jamais la fin ?

Me Robinet de Cléry tenait bon ; il coulait dans le sens de l'accusation avec une abondance remarquable, se confiant aux journalistes qui le priaient de mettre quelques points sur ces i indiscrets. Il ne s'en fît pas faute.

Les preuves manquaient toujours, quoiqu'on fût saturé de détails sur la fin de ce prince. Ainsi l'on savait qu'il avait mangé des fraises avariées et qu'il avait eu, à la suite de cette gourmandise, une colique aiguë. Aussi, qu'avait-il besoin, dans son état de fortune, de manger des fruits malsains? Cette économie se fût comprise dans la branche cadette, mais dans la branche aînée ! O Henri IV ! ô Louis XIV ! ô les fastueux et les prodigues. Faire servir des fraises tournées pour ne pas les perdre, est-ce d'un candidat au trône de France ou d'un pauvre diable qui n'a que son maigre salaire ?

L'imagination de quelques historiens vit dans ces fraises qui torturèrent les princières entrailles d'horribles machinations, et c'en fut assez pour asseoir la théorie de l'empoisonnement. « D'ailleurs, dit Me Robinet de Cléry dans sa dernière interview, le rapport de Vulpian sur ce point ne laisse pas de doutes. » Et très habilement, le défenseur de la version criminelle cite, congrûment souligné, le rapport si clair, si lumineux, de Vulpian. Il en cite, du moins, une partie, celle dans laquelle le célèbre praticien,

qui a diagnostiqué une tumeur de l'estomac, s'aperçoit qu'il n'y a point tumeur, mais érosions dont l'origine lui échappe. Me de Cléry profite de ce doute et dit : « Voyez ce mystère. Ecoutez l'homme qui a autopsié le prince. L'aveu discret de l'empoisonnement est là ! »

Nous voulons penser que Me Robinet de Cléry n'a pas le document entier sous les yeux, autrement cette façon de solliciter les textes ferait sourire. Ce n'est pas là l'étude historique, rigoureuse, impartiale, mais l'habileté qui consiste à faire cadrer de force les documents avec la thèse que l'on veut soutenir.

Quant à l'empoisonnement, le rapport de Vulpian, que Me Robinet de Cléry ne cite que dans la partie qu'il rend énigmatique, est au contraire net, formel et indiscutable dans la partie suivante. Voici ce passage, pour l'édification de l'avocat-historien, qui a eu la malechance de ne pas lire dans un rapport qui l'intéressait précisément le passage essentiel.

Devant l'Académie de médecine, i883, il reconnut son erreur de diagnostic, et, comme le bruit d'un empoisonnement courait déjà, il trouva bonne l'occasion d'y répondre : « L'histoire de cette maladie, telle que je la connais, disait-il, ne me laissait aucun doute sur l'inexactitude de cette supposition. » Et il expliqua pourquoi en ces termes :

« Les substances toxiques sont de deux sortes, dit-il à ses collègues : celles qui donnent lieu à des lésions et celles qui n'en prcduisent point. 11 est clair que les substances toxiques de la deuxième catégorie, telles que la digitaline, la morphine, l'aconitine, la nicotine sont hors de cause puisque l'on a trouvé des lésions considérables. Quant aux autres agents: arsenic, phosphore, sels de mercure ou d'antimoine, substances caustiques, on sait que les lésions qu'ils provoquent sont réparties, lorsque la mort est rapide, non seulement dans toute l'étendue des voies digestives supérieures, mais aussi dans l'estomac et les intestins. « Jamais, que la mort soit rapide ou tardive, on n'observe d'ulcérations ayant les caractères que présentaient

celles que nous avons rencontrées dans l'œsophage du comte de Chambord.

« En outre, si la mort n'a eu lieu qu'un certain nombre de semaines après l'ingestion du poison, on trouve des altérations des viscères, en particulier du foie et des reins, et parfois des modifications des muscles : ces altérations faisaient ici entièrement défaut.

« Il est incontestable que la maladie du comte de Chambord n'a pas eu pour point de départ l'ingestion d'un poison. Jamais il ne mangeait seul et ses commensaux habituels ont fait usage des mêmes mets que lui.

« Le prince attachait une importance à ce fait que sa maladie avait commencé au lendemain du jour où il avait mangé, ainsi que ses amis, des fraises un peu avariées. Peut-on admettre que ces fraises, à cause d'une idiosyncrasie, spéciale, avaient déterminé chez lui une vive irritation des membranes muqueuses, irritation de nature semblable à celle de ces formes éruptivës que provoque parfois sur la peau l'ingestion de ces fruits ? Et l'irritation une fois produite, a-t-elle pu atteindre, dans un des points intéressés, dans la partie inférieure de l'œsophage et dans l'estomac, un degré d'intensité tel que des ulcérations aient pu en être la conséquence. »

Il est fâcheux que Me Robinet de Cléry, dans sa lecture attentive du rapport de Vulpian, ait négligé ce passage. Il conviendra qu'il a son importance. Il est difficile, après l'avoir lu, d'étayer sur l'opinion de Vulpian le roman d'un empoisonnement.

Enfin, des fragments du cadavre sont à la disposition des médecins qui voudraient reprendre cet examen. Et d'Autriche, on écrivait hier que l'opinion unanime de tous ceux qui les peuvent voir écarte — dans les termes mêmes dont Vulpian s'est servi — toute supposition criminelle.

La mort du comte de Chambord est naturelle ; que les partisans de l'histoire à la mode de l'Ambigu en fassent leur deuil.

Express- Agence, 23 juin 1894.

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