Les deux gloires
Je veux essayer de noter ici fidèlement, les impressions et les événements de ma vie. Ce sera une mise au point de ma conscience, une purification de mon être et l'apaisement du constant regret que nous laisse un passé fugitif. Que tous ceux qui veulent assainir leur âme, suivent mon exemple et se réconcilient avec eux-mêmes.
Hélas ! connaît-on la vie quand on est jeune ?
Ecoute-t-on les conseils des autres, la voix autorisée de ceux qui ont été instruits par les déchirements d'ici-bas ? L'orgueil est d'abord notre seul maître et il nous conduit à l'abîme.
J'aspirais au bonheur et je pensais que j'y avais droit. Cependant deux redoutables adversaires,
la jeunesse et la beauté se disputaient mon âme ; il me semblait naturel de me fier à leur séduction.
Comme elle chantait en moi cette jeunesse victorieuse, dont la beauté semblait être la compagne inséparable :
Ah ! pourquoi la tentation revêt-elle un aspect si irrésistible ? La Beauté n'est-elle donc pas la parure des Anges ? Pourquoi cache t-elle la noirceur du démon ? Ne serait-elle qu'un voile épais dissimulant la laideur, un mirage merveilleux dont la promesse infinie s'égare daus le vide...
Etre jeune, se sentir dans la plénitude harmonieuse de la vie, goûter à toutes les voluptés, à toutes les ivresses, être femme ; pour conquérir, pour créer le sourire et la joie, n'avoir qu'un geste à faire . .
Mon sage Gérard avait beau me dire que c'était l'envie et l'ingratitude que je semais sur ma route, comment aurais-je pu le croire ? L'extrême jeunesse, insouciante et prodigue, considère les paroles de prudence et de sagesse de l'âge mûr comme un radotage sans valeur. D'ailleurs Gérard souriait avec tant d'indulgence en me parlant ainsi, que j'étais en droit de prendre
ses douces remontrances pour un encouragement tacite.
Dès que je goûtais à l'âpre volupté de plaire et de subjuguer les hommes, j'oubliais bien vite les conseils de mon ami. Je me replongeais avec ivresse dans cette joie intense de vivre ; les yeux fixés sur l'avenir, je poursuivais ma route sans me retourner. 11 y avait dans cette ardente ascension quelque chose d implacable et de fatal qui me harcelait et augmentait ma jouissance.
— Mon enfant — me répétait Gérard — bientôt tu comprendras que nous ne sommes pas uniquement créés pour le bonheur. Nous avons à remplir ici-bas une mission de bonté ou de beauté ; en parcourant l'existence sans but précis, comme un cheval échappé qui bondit dans l'espace, tu manques à ta mission et tu te prépares des désillusions cruelles. Crois-moi, la Beauté et la Jeunesse sont des pièges tendus sur le chemin de la vie. Mais comment essayer de convaincre un être comme toi, fait de grâce et de charme ; il ne comprendrait pas.
— C'est vous, grand ami. qui ne démêlez pas la vérité — répondais-je alors invariablement — si chacun a une mission à remplir ici-bas, la
mienne est de plaire et de séduire; n'est-ce pas la plus belle pari ?
A ces mots. Gérard pâlissait légèrement ; serrant ma main entre les siennes, il s'absorbait dans sa rêverie, et restait plongé dans un mutisme si poignant, que ma curiosité juvénile n'osait pas en demander davantage.
Cher Gérard, lorsque j'essaie de rassembler mes souvenirs les plus lointains, ces souvenirs qui s'effacent dans les brouillards légers où flotte l'enfance, c'est toujours sa noble figure d'indulgence et de bonté que je vois penchée sur moi. En ces temps lointains, Gérard était jeune. Etaitil beau ? Je n'en sais rien, car on ne juge avec impartialité, ni les caractères, ni les visages familiers. Il faut du recul dans la vie pour se former un jugement équitable. Je sais seulement qu'il avait une grande barbe blonde qui encadrait son visage et des yeux bleus, très doux, très bons, des yeux de tendresse qui m'ont fidèlement précédée et suivie dans la vie...
J'ai aussi souvenance d'une grande vieille femme efflanquée et grisonnante qui m'a élevée. Celle-là réapparaissait comme franchement laide, mais elle connaissait de si jolies fables, des légen-
des si fantastiques, que j'attendais avec impatience la venue du soir, où se déroulait comme un fuseau entre les vieilles mains de Leni, le fil des contes irréels.
Lorsque j'avais été sage pendant la semaine, M. Gérard, comme l'appelait Leni, me conduisait à la promenade et c'était alors à travers les rues de Paris une excursion joyeuse ; nous nous arrêtions devant chaque magasin de jouets et mon grand ami me permettait de faire mon choix. Je prenais généralement quelques militaires casqués qui personnifiaient pour moi des héros d'Outre-Rhin décrits par Leni, car Leni était Allemande et la poésie féconde et naïve de son pays, hantait déjà mon jeune cerveau. D'autres dimanches, nous allions au Jardin des Plan tes. Gérard m'apprenait le nom des animaux. J'avais pris en affection un perroquet au plumage multicolore. 11 avait un regard voilé qui faisait mon bonheur. Gérard lui avait appris mon nom, et l'oiseau à ma grande joie le répétait sans discontinuer. Je me figurais qu'il me reconnaissait et n'osais m'approcher de lui les jours où quelque peccadille enfantine m'avait valu les reproches de Leni. Gérard m assurait que le perro-
quet savait tout ; confuse et rougissante, j'évitais les regards pénétrants du joli volatile et je voyais alors un bon sourire illuminer la figure sérieuse de mon Gérard. C'était le beau temps. L'insouciance et la gaieté me faisaient cortège.
Un soir, j'avais alors douze ans, j'entendis Leni qui parlait avec Gérard :
— L'enfant se développe, elle est pleine de santé et de force, elle est même intelligente, mais il est absolument certain qu'à la longue la vie isolée qu'elle mène lui sera nuisible. 11 lui faudrait fréquenter des enfants de son âge ; son petit cœur a besoin de s'épanouir au milieu de ses pareils. Seule, elle finirait par s'étioler.
Un long silence suivit . Enfin Gérard répondit à voix basse, comme se parlant à lui-même :
— J'aurais voulu l'isoler des autres, j'aurais voulu lui éviter le plus longtemps possible le contact de ses semblables, car où trouver une petite âme de fierté et de noblesse qui puisse comprendre la sienne ?
— Monsieur, si sa mère était encore ici, son instinct maternel l'avertirait. Vous êtes un homme, monsieur Gérard, et l'éducation des enfants ne vous est pas familière . Un enfant, c'est
une fleur, qui a besoin de soleil, mais aussi de soins. Si vous la laissez dans son coin, vous la verrez s'étioler et dépérir.
A cette minute, l'entretien cessa brusquement. Leni s'aperçut que, au lieu de dormir, j'écoutais avidement les yeux grands ouverts.
— Leni — m'écriai-je — où est ma mère, pourquoi me la caches-tu? Je veux voir ma mère — et malgré ses caresses, je me mis à sangloter.
— Qui donc t'a parlé de ta mère — me dit Gérard devenu très pâle .
— Le chevalier Fritzel et le bon géant Hooger ont bien une mère ; pourquoi n'en aurais-je pas? — soupirais-je à travers mes sanglots, — qui me l'a prise ?
— Dieu ! — répondit alors gravement Gérard — Dieu le maître de toutes choses, le Dispensateur du Bien, le Juge suprême. Sa voix se troubla en prononçant ces paroles ; je n'osai plus lui adresser de nouvelles questions.
En un geste d'infinie bonté, Gérard posa la main sur mon Iront et de suite, j'éprouvai une détente et un apaisement. Je m'endormis aussitôt ; je rêvai qu'une forme blanche et fluidique se penchait tendrement vers moi et qu'au-dessus
<le ma tête, la main de l'apparition étreignait la main de mon grand ami.
Quelques semaines après, je fis la connaissance d'une jeune fille un peu plus Agée que moi, du nom d'Yvonne que je rencontrai à mon cours de chant. Elle était capricieuse, égoïste et frivole, mais elle avait une figure angélique qui me subjugua ; je me liai avec elle.
Je croyais alors que la beauté et la bonté étaient inséparables et je lui ouvris avec confiance mon cœur d'enfant.
Elle s'empara du mien sans qu'une parcelle du sien ne se donnât. Elle appartenait à la race des dominatrices et des égoïstes qui nient tout en dehors d'elles. Le monde avait été créé pour elle, pour elle seulement. Elle me donna bientôt une idée mesquine de sa façon de comprendre l'amitié pour laquelle j'avais un culte inné.
Trois ans plus tard, j'appris par hasard que les parents d'Yvonne donnaient un bal blanc en son honneur. Elle ne m'en avait pas soufflé mot. Etonnée de ne pas y être conviée, en un geste d'expansion et de tendresse, je jetai les bras autour du cou de mon amie et lui demandai si elle m'avait oubliée.
Une légère rougeur couvrit les joues d'Yvonne; puis, après une courte hésitation, elle me répondit sèchement :
— Tu sais, ma petite maman n'a pas l'habitude d'inviter chez elle des demoiselles qui n'ont pas de mère. Personne ne connaît la tienne, qu'estelle devenue ? — Et sans attendre de réponse, Yvonne monta dans sa voiture et disparut.
J'étais comme frappée de la foudre ; je demeurai figée au seuil de la maison et y serais peutêtre restée encore longtemps, si Leni qui avait mission de me ramener, ne m'avait secouée de ma torpeur.
Gérard m'attendait. Gomme un animal traqué qui trouve un refuge, je me jetai dans ses bras et alors, dans une explosion de larmes et de douleur, je lui contai l'insulte subie.
Gomme autrefois, Gérard posa la main sur mon front, mais, cette fois, cette main tremblait et ses yeux, ses bons yeux si clairs qu'ils semblaient translucides, étaient mouillés de larmes.
— Paola, mon enfant — prononça-t-il lentement — je voulais attendre ta dix-huitième année pour te confier certains secrets de famille
dont je suis dépositaire, je voulais prolonger ta douce ignorance et retarder pour toi l'ère des responsabilités, car celui qui sait devient responsable de ses actes. Mais la sainte initiation de la douleur te donne le droit aujourd'hui de connaître la vérité tout entière, La douleur mûrit vite ; écoute-moi donc sans faiblir.
— Ta mère. Paola, fut la plus douce créature que Dieu ait créée. C'était une de ces âmes d'élite que le ciel attire plus que la terre. Elle t'enfanta dans la douleur et l'abandon et, en mourant, te confia à ma garde. J'avais vingt-deux ans alors, j'étais dans toute la force de l'âge, mais la mort de ta mère me plongea dans une si atroce désespérance, qu'elle me fit renier Dieu, ce Dieu que seules les épreuves de la vie nous apprennent à comprendre et à aimer. Leni avait élevé ta mère, je connaissais sa bonté, j'appréciais son âme robuste et son absolue loyauté, je te confiai à sa garde et je partis pour les Indes, où pendant cinq ans, je menai une vie contemplative et solitaire.
C'est là où je retrouvai le calme, l'espérance et la foi, c'est là où j'appris à apprécier cette vie intense de l'âme qui peu à peu nous affranchit des liens de la chair. Mais tu ne peux encore me
comprendre, j'abrège. Revenu en Europe, je me suis entièrement dédié à ton éducation et à ton bien-être. Pardonne-moi si je n'ai su t'éviter cette première déception .
— C'est une infamie, — répliquai-je.
— Non, seulement une déception ; tu avais jugé ton amie d'après toi-même, il te semblait impossible qu'elle pût dissimuler tant de bassesse sous des dehors aussi séduisants. Voilà le danger, ma chérie ; il faut savoir deviner les hommes avant de les juger. Et maintenant, Paola, ne te laisse point abattre par quelques méchants propos. Ta mère est un ange qui rayonne aux Cieux.
Malgré les paroles consolantes de Gérard, je ne retrouvai ni le calme ni l'oubli. Mon cœur avait reçu un choc et une blessure. J'avais entrevu la laideur humaine, j'avais perdu ma première illusion. La bonté incomparable dont m'entourait Gérard ne pouvait calmer ma souffrance intérieure. Assoiffée dïdéal, je touchais du doigt l'injustice humaine et, en une sourde révolte, je me repliai sur moi-même dans un mutisme désespérant. Je pris la vie et les hommes en aversion, je m'en voulais, il est vrai, de si mal recon-
naître les soins que Gérard me prodiguait avec une patience et un dévouement infatigables, mais je ne parvenais pas à dominer cet état d'indifférence maladive. Je Languissais dans une torpeur né fias te : je me sentais comme enveloppée d'un épais brouillard qui paralysait mes facultés et retardait mon essor
— Paola, ma chérie, que t'ai-je fait pour que tu me traites tout à coup avee tant d'indifférence?
— Ah! mon petit papa, je vous aime tellement, mais si vous saviez, je ne puis pas. je ne puis pas. .
— Hélas ! mon enfant, tu es de celles qui ne savent pas oublier, et cependant, Dieu lui-même pardonne les offenses.
— Je le hais votre Dieu, il a tué ma mère.
A ces mots, Gérard bondit et sa voix s'étrangla dans sa gorge.
— Enfant, tu te permets de blasphémer, mais enfin de quel droit t'ériges-tu en juge?... Qui t'y pousse? Ah! Vautre sans doute, — ajouta-t-il entre ses dents.
L'autre? Quel était cet autre dont Gérard parlait avec mépris? Gérard avait L'air de souffrir. Je ne pus supporter la vue de sa douleur. Dans un
irrésistible élan de tendresse, je jetai les bras autour de son cou et l'embrassai tendrement. Un moment Gérard répondit à mon étreinte, puis, se détachant soudain et reculant de quelques pas, il me contempla longuement avec des yeux que je ne lui connaissais point et murmura presque à voix basse :
— Le portrait vivant de sa mère ! quelle ressemblance ! — et il s'enfuit presque en courant.
J'étais alors trop jeune et trop inexpérimentée pour démêler la cause de son trouble. Plus tard je compris la secrète torture que mon bienfaiteur endurait à cette minute.
Pendant quelques jours Gérard ne vint pas me faire sa visite habituelle. Comme je m'inquiétais de sa santé, Leni me rassura et me dit qu'une importante affaire l'avait appelé en province. Je m'étonnais qu'il ne m'eût pas prévenue de son départ ; je me débattais dans une angoisse terrible qui me fit sentir combien la présence de cet homme parfait était utile à ma vie. Gérard faisait partie de mon existence. Je le considérais comme un père, et sa première et incompréhensible défection me troublait et me navrait.
Au bout «lu quinzième jour d'absence, je reçus de lui la lettre suivante :
« Mon Enfant bien-aimée,
« Je me proposais, depuis quelques jours déjà, d'avoir avec toi une longue conversation, qui t'éclairàt sur certains coins obscurs de ta vie, mais une affaire urgente et imprévue a absorbé tout mon temps.
« Cette affaire prend une tournure si sérieuse, que. bien contre mon gré, je vais être obligé de m'expatrier pour quelques semaines, et, ma chérie, sois courageuse, peut-être même pour plusieurs mois.
« Tu devines aisément que si je m'impose le sacrifice presque surhumain de te quitter, c'est que de graves raisons inspirent ma conduite.
« Te quitter! Te quitter, toi, ma chère Paola, toi qui es la joie et le but de ma vie, te quitter ! — quelle horrible chose, et pourtant, je sens qu'il est de mon devoir de le faire et je n'hésite pas, dussé-je en mourir.
« Dussé-je en mourir? Ai-je dit cela... non,
certes, je ne mourrai pas, car j'ai une mission sacrée à remplir auprès de toi, et cette mission paternelle, le Dieu de bonté que je vénère, me permettra de la remplir jusqu'au bout. Je ne te demande qu'une grâce, ma chérie, c'est de me garder une place dans ta mémoire.
« D'une nature impulsive, tu es facilement conquise par l'impression du moment, et cette impression est si vive, grâce à ta magnifique imagination, qu'elle a presque la puissance d'effacer tout le reste. Ton petit papa, tu l'oublieras peut-être bien vite, et alors que deviendrai-je ?...
« Mais, je m'en veux de mon égoïsme ; je ne te parle que de moi et c'est de toi, de toi uniquement, ma chère Paola, que je veux, que je dois t'entretenir.
« Tu m'as souvent donné le nom de père. Tu m'appelles gentiment ton petit papa, et la joie que ce nom me donne efface toutes les inquiétudes que ton éducation m'a causées.
« Mais, chère enfant, tu es maintenant une grande fille. Tu peux me comprendre et faire avec moi une incursion dans les réalités de la vie.
« J'ai le devoir d'éclairer certains points que
j "ai laissés obscurs •• dessein. J'ai toujours, tu le sais, pris <>n-":l énements qui nous gui
déni ici-bas, bien plu> que notre volonté Les nements ont marché à grand*, pas depuis quelque tempsel m'ont clairement indiqué l'obligation de te parler à cœur ouvert.
« Et bien, chère, tu dois savoir que je ne suis pas ton père. 11 m'est pénible de soulever le voile mystérieux du p .1 le passé appartient déjà
à l'Au-delà, c'est-à-dire à notre vie future.
« Quoique Français de naissance, j'avais été élevé avec ta mère, près de Florence. Dès ma plus tendre enfance, ta mère m'avait inspiré un culte profond. Elle était ma religion et ma vie. Mon désir le plus cher était d'unir nos destinées. Mais ses parents me trouvèrent bien jeune pour assumer si tôt de si lourdes responsabilités. Ta mère était trop sévèrement élevée pour oser se révolter contre leur volonté. Elle se soumit et épousa un autre homme. Ton père était léger, il manquait de cœur, de cette compassion humaine qui distingue l'homme de la brute, et n'avait d'autre but. nfcre plaisir dans la vie. que le jeu.
« Bientôt ruiné, il se réfugia en Amérique, où ta mère. sHn- une riainte, le suivit fidèlement.
Ta pauvre maman était avant tout la femme du devoir ; elle pensait que l'homme dont elle portait le nom, avait droit à une entière abnégation ; elle quitta donc l'Europe sans murmurer.
« Ah ! ce départ de Gênes, sur le grand paquebot qui emmenait tant d'expatriés vers des destinées inconnues, je ne l'oublierai jamais. J'avais accompagné ta mère jusque sur le bateau . Elle était silencieuse, le regard perdu au loin.
« Le signal du départ était donné, je devais m'arracher, pour toujours peut-être, de celle que j'adorais encore malgré tout. — Maria — lui disje dans un sanglot — je suis vôtre jusqu'au bout du monde, jusqu'à la mort et au delà. Si vous avez besoin de moi, faites-moi signe, jurez-lemoi ? — Elle me répondit aussitôt d'une voix contenue : — Je vous le jure, Gérard, merci ! — Et ce regard, ce regard de martyre résignée, ce regard où s'était réfugiée toute son âme en détresse, ce regard me brûle encore le cœur. Ce regard, ma chérie, je le retrouve dans tes yeux, quelque fois...
« Deux longues années se passèrent sans nouvelles :
« J'avais alors vingt-deux ans et ma famille
voulait à tout prix me marier. Un instinct secret, cet instinct clairvoyant qui m';« toujours guidé, m'avertissait que je «levais conserver toute ma liberté.
« Kn effet, je reçus une dépêche ainsi conçue :
« Venez vite. Maria. »
« Le premier paquebot en partance me conduisit à Buenos-Ayres. Ni les splendeurs de la mer, ni les promesses du ciel ne purent calmer mon impatience et mon angoisse .
« Trouverai-je encore Maria vivante ? Quelles tortures avaient assailli cette âme fière pour la décider à m'envoyer cet appel ?
« Je trouvai ta chère mère méconnaissable, amaigrie, les yeux dilatés par la fièvre, couchée dans une misérable chambre au sixième étage d'un hôtel garni. Près d elle, dans un berceau, reposait un nouveau-né, c'était toi !
« J'étais si affreusement bouleversé que je ne pus articuler une parole. Je vis Maria joindre les deux mains en signe d'action de grâces. Puis, d'une voix à peine distincte, elle me dit: — Dieu soit loué, vons êtes là, mon bon Gérard ; maintenant je puis mourir en paix, car elle, la chère petite, sera sauvée par vous. — Mais lui, m'écriai-
je alors, lui, où est-il ? — Paolo n'est plus ici.... depuis longtemps. Pardonnez-lui ; les responsabilités de la vie étaient trop lourdes pour lui.
« — Mais comment n'est-il pas auprès de vous ?
« — Les cartes l'ont perdu ; après avoir dévoré au jeu tout ce que je possédais, lorsqu'il a appris que j'allais devenir mère, il m'a quittée pour tenter autre part la fortune et je ne l'ai pas revu depuis.
« Mais à quoi bon raviver la plaie de ces souvenirs. Ta pauvre mère est retournée à Dieu quelques jours après mon arrivée, et j'ai repris alors la route de France en emportant avec moi une morte et un nouveau-né.
« Ton grand-père venait de mourir en te laissant sa fortune. Les parents éloignés qui te restaient furent trop heureux de se débarrasser d'une aussi lourde charge et m'autorisèrent bien volontiers à t'élever.
« Tu saisie reste : j'ai essayé de te donner une éducation saine ; j'espère t' avoir inculqué la Foi, la plus consolante et la plus haute des vertus humaines ; j'ai écarté de toi toute conception mesquine de la vie, je ne t'ai pas imposé de religion déterminée, craignant de t'enfermer dans le
dogme étroit qui trop souvent dessèche les cœurs; j'ai développé chez toi le goût du Bon et du Beau. je t'ai appris à admirer la nature qui est la plus noble expression de Dieu. Je t'ai laissée libre aussi de former peu à peu, par la connaissance approfondie de la vie, ton propre idéal. Je considère qu'il est impossible et même dangereux de pétrir chacnn dans un moule identique. Dieu nous donne d'ailleurs le droit de penser à notre guise, usons-en. Tu as une personnalité ; d'autres diront que tu n'en as que trop, j'en suis ravi, car je préfère presque, je l'avoue, un peu d'originalité à la banalité médiocre qui est malheureusement si souvent le résultat de l'éducation moderne.
« J'ai retardé autant que possible ton entrée dans le monde. Je voulais t' éviter le contact de ses laideurs, le vertige de ses tentations, mais je ne puis ni ne dois t'empècher de vivre selon les goûts de ton âme et les lois imposées par la société.
« Certes, ce n'est pas sans une vive inquiétude que j'appréhende les nouvelles désillusions et les réels dangers qui vont assaillir ton âme neuve et confiante. Il est vrai aussi que la douleur est salutaire à l'àme, comme la rosée à la fleur ; elle
la meurtrit d'abord pour l'épanouir ensuite et c'est d'elle que naît l'expérience : malgré cela, ma tendresse vigilante aurait désiré ardemment tisser autour de toi un voile de complète sécurité...
« Tu as dix-sept ans, tu as l'âme itère et l'esprit observateur ; tu es intelligente et belle ; mais ton instinct qui n'a pas encore évolué, ne t'avertit pas des dangers que tu coures.
« Cependant le plus redoutable des problèmes se dresse devant toi à l'heure actuelle. Après t'avoir donné les soins les plus tendres, après t'avoir protégée à travers l'enfance et dirigée dans la vie, je dois m'effacer à mon tour ; le grand art de l'éducateur est de rentrer dans l'ombre au moment opportun. L'heure fatale, l'heure de l'amour consacré par le mariage, va bientôt sonner pour toi. Après mûre réflexion, j'ai songé que tu trouverais en Angleterre un milieu favorable à ton évolution. Ici, trop de vieux préjugés, trop de mesquineries ridicules, entraveraient ton essor. Tu croirais rencontrer partout des Yvonne et tu ne pourrais développer librement tes facultés et tes aspirations. En Angleterre une jeune fille peut coiffer Sainte -Catherine sans se cou-
vrir de ridicule. Elle est maîtresse de ses mouvements, de ses actes : elle relève d'elle-même, elle sait se protéger avee simplicité. Ta vive intelligence te fera bientôt apprécier la saine philosophie qui préside là-bas à tous les actes de l'existence.
« Le bon sens, qui chez nous semble, hélas ! endormi, inspire tout en Angleterre. Dans ce milieu, tu assisteras à l'évolution de ton être physique et moral et plus tard, beaucoup plus tard, j'en ai la conviction, tu me loueras d'avoir eu le farouche courage de te transplanter si brutalement.
« Libre de tes actions et de ton choix, tu pourras élire ton époux . Ne te hâte pas, tu es indépendante grâce à la fortune que tes grands-parents t'ont laissée, tu as le droit d'attendre et de choisir à ton gré. Mais marie-toi, marie-toi, mon enfant, malgré la triste expérience de ta pauvre mère, je t'exhorte au mariage. La femme est un être de charme et de bonté dont la sublime mission est de propager la vie et de créer le foyer. Elle est née aussi pour l'amour; mais, l'amour en dehors du mariage devient un penchant regrettable qui fausse les caractères en obligeant les
êtres les plus francs à user du mensonge pour se défendre contre les attaques de la société. L'amour est d'ailleurs un sentiment trop sublime pour ne pas mériter la sanction d'un serment éternel . Le mariage devient ainsi une école salutaire, où les caractères, par des sacrifices réciproques, s harmonisent et s'améliorent.
« Ma charmante cousine d'Angleterre, miss Barbara Forbes, dont je t'ai souvent parlé et qui est un cœur sûr et fidèle, te recevra à bras ouverts et veillera sur toi, sans t'importuner de ses attentions indiscrètes. Tout est convenu avec Leni pour que tu quittes le continent au plus vite Je pense donc que tu voudras bien te conformer à mes désirs ; je songe que dans quelques années, tu auras atteint ta majorité et qu'alors je n'aurai plus à te conseiller.
« Je te confie à Dieu, ma Paola adorée.
« Ton petit papa »
« Gérard »
P. S. — « Je te donnerai sous peu ma nouvelle adresse. »
La lettre tomba de mes mains raidies par une douloureuse surprise.
La première chose que je compris à cette lecture, c'est que Gérard allait partir.
Ainsi Gérard me quittait, lui mon unique, mon seul ami, et cela sans me revoir, sans mVmbrasser. Certes, sa lettre débordait de tendresse etde sollicitude à mon égard, mais pouvait-elle remplacer pour moi la chaleur de son regard si bon, si caressant? Une vie nouvelle allait commencer; je devais moi. la farouche et la sensitive. aborder des visages étrangers, bouleverser mes habitudes et conquérir ma place dans la vie, loin de mon guide et de mon soutien. Leni seule veil lerait sur moi, comme le chien fidèle veille sur son maître jalousement mais sans pouvoir cependant le conseiller. D'ailleurs, Leni se faisait vieille, et la fatigue l'emportait souvent sur son zèle.
Tout ce que me révélait Gérard sur la mort de ma pauvre mère, remuait en moi les fibres les plus mystérieuses de mon être. Un sentiment de révolte pénétra dans mon âme. Je pensai que la justice qui m'était si chère, n'était ici-bas qu'un mot, non une réalité. A semer l'abnégation, ma pauvre mère chérie n'avait récolté qu'abandon et douleur. La rage au cœur, je courus chez
Leni ; elle était en train de faire mes malles.
— Gomment — lui dis-je stupéfaite — tu savais? Tu as donc vu M. Gérard?
Une vive rougeur couvrit la peau tannée de ma vieille bonne, ses paupières battirent violemment .
— Non — dit-elle enfin avec hésitation — mais M. Gérard m'a écrit. — Je sentis qu'elle était obligée de faire un pieux mensonge. Ceci acheva de m'exaspérer.
— Tu peux tamuser à emballer, — lui dis-je, — moi, je suis décidée à ne pas partir.
Les paupières de Leui battirent à nouveau, mais elle ne répondit pas et continua sa besogne tranquillement.
Je reçus dans la soirée ces lignes très brèves apportées par un commissionnaire :
« Ma chère Paola,
« Une assez grande distance nous séparera déjà lorsque tu recevras ces lignes, mais je ne saurais quitter la France sans t'adresser encore quelques paroles de tendresse .
« J'ai beau être loin de toi, je lis dans ton cœur.
« Le premier mouvement que ma première lettre a suscité en toi est la révolte. Avoue-le?
« Kh bien, ma chère enfant, laisse-moi te dire très affectueusement, mais avec beaucoup de fermeté, que si j'agis de la sorte, c'est uniquement pour ton bien. Fais-moi crédit de quelque» années, avant de juger ma conduite et consens à mon âge mûr le soin de juger la situation. J'assume toute la responsabilité de ma décision.
« Je fais appel à ton cœur, à ton petit cœur d'or, à ce cœur généreux qui sait avoir pitié de ceux qui souffrent.
« Car moi aussi je souffre et c'est par pitié pour moi que je te prie de te rendre sans plus tarder à mes désirs.
« Que Dieu te garde, ma chère enfant. »
« Gérard »
Je partis le lendemain pour l'Angleterre.