DEUXIEME PARTIE
Dans le tumulte des pensées contradictoires qui m'assaillirent pendant mon voyage, j'étais hantée par ce mystère qui pesait sur moi. Certes, Gérard me cachait d'autres détails pénibles, mais j'étais forcée de me contenter de ce qu'il me disait. Je devais le jour à une union malheureuse ; ma naissance avait causé la mort de ma pauvre mère, et maintenant mon seul, mon véritable ami, me fuyait pour des raisons qui m'échappaient. Cependant Gérard souffrait, j'en étais sûre ; à cette pensée ma colère tombait et se fondait en une grande pitié. Pourquoi Gérard ne m'avait-il pas jugée digne de consoler sa désespérance, pourquoi son mutisme, sa disparition?...
Je ne prononçai pas une parole pendant le tra-
jet. D'ailleurs, Leni dormait dans un coin du wagon. Lorsque le bateau quitta le port de Cal mes yeux, qui se promenaient au hasard sur la foule des curieux stationnant sur le quai, s'arrêtèrent sur un grand feutre marron. J'avais souvent vu Gérard se rendre à la campagne coiffé d'un chapeau de même forme et de même couleur. Je me précipitai à 1 arrière du bateau, mais le chapeau se renfonça sur la figure qui l'abritait, et au milieu de la foule, je le perdis de vue...
Cet incident acheva de me bouleverser.
A Victoria Station, je fus reçue par une demoiselle anglaise d'une quarantaine d'années, aux yeux roux, au binocle vissé sur le nez.
— How are y on, dear — me dit-elle, comme si elle m'avait vue la veille. Soyez la bienvenue, je tâcherai de rendre votre nouvelle vie aussi cheerful que possible.
Puis, sans attendre de réponse, elle me prit pas le bras et me guida à travers le tumulte indescriptible de cette gare, où les hansom qui guet tent les voyageurs, touchent presque les rails du train.
Avant de monter dans la voiture de miss Forbes, qui était attelée de deux jolis alezans, je ne
pus m'empêcher de caresser de la main le cheval qui était à ma portée.
Une joie très vive éclaira la figure anguleuse de miss Forbes !
— Aoh ! vous aimez les chevaux, je vois, nous ferons donc certainement bon ménage ; — et un petit rire sec ponctua ces mots. Je la dévisageai. Derrière son binocle, brillaient des yeux verts, très francs. Des dents trop longues, défiguraient son visage ; elles s'avançaient menaçantes en dehors des lèvres, comme les créneaux d'une forteresse imprenable. Mais l'ensemble du visage était sympathique ; je sentis de suite que je pourrais m'entendre avec elle .
Nous traversions les rues de Londres. J'étais étonnée de leur aspect si différent des rues de Paris. Des maisons basses et sombres, sans beauté, s'y entassaient. Mais bientôt, j'aperçus à chaque fenêtre un petit jardin parfumé et varié qui prêtait à ces demeures une grâce particulière. Il me sembla que leurs balcons fleuris me souhaitaient la bienvenue .
Au moment où nous traversions Hyde Park, une musique étrange et ténue frappa mes oreilles. C'était le régiment des Scot Guards qui tra-
versait le parc. Les Pipers soufflaient leurs airs mélancoliques dans leurs flûti s ; les soldats grands et blonds, coiffés du petit béret écossais crânement posé sur l'oreille, vêtus de blanc, avec le kilt à carreaux, marchaient gaiement les jambes nues, La tète haute, — clans la souplesse de leurs mouvements cadencés. Ces hommes semblaient heureux et insouciants, ils avaient conscience de l'admiration qu'ils suscitaient et ils semblaient touchés par les suflrages des passants. Leur assurance contrastait avec la tristesse des mélodies évocatrices de leurs montagnes et des légendes lointaines. La vie est faite de ces contrastes.
Miss Forbes m'épiait, elle comprit à demi ma pensée :
— Nos braves soldats savent quils sont beaux et admirés ; comment les trouvez-vous ?
— Superbes.
Ma voisine sourit.
La Victoria s'engageait alors dans Knightsbridge et les alezans étaient obligés de ralentir leur allure. Les policemen impassibles, debout sur la chaussée, dirigeaient les mouvements des voitures et des piétons, suivant un ordre impec-
cable, que les gens de la rue observaient avec une obéissance disciplinée .
Encore une fois miss Forbes fit écho à ma pensée.
— Oui dear, l'ordre est sévèrement maintenu ici.
— Ce n'est pas comme chez nous.
— Oh ! il ne faut pas médire de Paris ; malgré ses petits défauts, Paris sera toujours le paradis du monde.
La voiture avait fait demi-tour dans une allée latérale et stoppait dans Prince' s Gâte, devant une maison couverte de fleurs.
— Nous voici chez nous — me dit aimablement ma compagne. Nous gravîmes deux étages d'un étroit escalier recouvert d'un moelleux tapis vert pomme. Les murs disparaissaient sous d'amusantes gravures de sport.
Miss Forbes mïntroduisit aussitôt dans ma chambre.
Quel amour de chambre : Tout y était blanc, laqué, ciré, des meubles bas accompagnaient ingénieusement le mur et se prolongeaient de chaque côté du lit, formant bibliothèque, canapé, vitrine. La cheminée était surmontée d'une çlacc
ovale ; les murs étaient tendus de cette étoffe particulièrement anglaise que l'on appelle chinz et qui brille comme de la porcelaine. Çà et Kà, des portraits de femmes à figure d'anges et à port de reine en rompaient la monotonie. Je remarquai encore un vaste fauteuil en velours de coton chaudron à grands ramages, un bureau carré en acajou incrusté de bois plus clair, s'ouvrantpardes ressorts et cachant ainsi le désordre de la correspondance. Le long des fenêtres donnant sur Prince's Gâte, des jardinières en faïence de couleur turquoise contenaient des fleurs de même ton. Tout respirait la paix, la gaieté, l'ordre, le sens pratique.
J'étais troublée par cet ensemble qui attestait une mentalité si éloignée de la nôtre et qui me transportait dans une atmosphère complètement inconnue.
J'étais étonnée, même un peu dépitée, de constater le calme qui s'était emparé de mon être et je me demandais si l'ambiance seule pouvait avoir une influence assez prédominante et régénératrice, pour endormir déjà mes souvenirs les plus douloureux.
Dans la coquette salle à manger en chippen-
dale qui nous réunit à huit heures un quart, je fus d'abord saisie par la toilette de mon hôtesse. Elle portait une robe d'intérieur prétentieuse à force de vouloir être originale. C'était une étoffe indienne de couleur saumon, brodée d'innombrables petites perles encadrant des miroirs qui formaient des yeux de paon d'un fantastique dessin. J'étais étonnée, je l'avoue, mais le calme de miss Forbes me ramena vite à la réalité. Je goûtai à un dîner assez fade et j'écoutai la maîtresse du logis qui me dit soudain :
— Vous savez, dear, en Angleterre, tout le monde jouit d'une entière liberté.
— Même les jeunes filles ?
— Surtout les jeunes filles ; comment connaîtraient-elles la vie, si elles ne se familiarisaient pas de bonne heure avec ses petites taquineries ?
— Et comment s'y reconnaître ? Ce qui vous paraît très naturel peut me sembler très condamnable.
— Aoh ! My dear, nous avons chacune notre conscience pour nous guider.
— Et si les consciences varient selon chaque individu ?
— Un de vos grands écrivains, Montaigne, je
crois, a dit : « Selon qu'où peut » c'est-à-dire, chacun selon sa conscience.
— Et son idéal — ajoutai je en souriant.
— L'idéal ? C'est un mot français. Nous sommes des gens pratiques. L'idéal ne nous fera pas faire un pas, si nous ne croyons pas qu'il peut nous être utile. Mais je vous effraie, — ajoutat-elle, de ce bon rire qui éclairait sa figure laide.
— Les conseils ne sont jamais écoutés yoii'iU find it out rourself, bientôt vous en saurez aussi long que moi.
Lorsque je me retrouvai seule dans ma chambre, me remémorant tous les incidents de cette journée décisive, je fus étonnée de constater que miss Forbes n'avait pas une seule fois prononcé le nom de Gérard.
Alors commença pour moi l'initiation à la vie mondaine, cette vie fiévreuse qui ne me laissait pas le temps de penser. J'étais prise dans un engrenage, j'avais plaisir à me sentir dominée par une force supérieure, faite de curiosité, mais aussi l'avouerai-je, d'un violent désir de plaire dont j'avais toujours été possédée. J'étais flattée de l'hommage des hommes et touchée de l'affabilité des femmes, qui ne se jalousent pas ici entre elles
comme sur le continent. Mes toilettes parisiennes, mon tour d'esprit français, amusaient les Anglaises sans trop les dépiter. Je compris bientôt que dans le cercle élégant et aussi très éclectique de miss Forbes. j'avais obtenu tous les suffrages. Ce qui séduisait en moi, c'était la vivacité, la sincérité de mes impressions, le ravissement qui s'emparait de mon âme, lorsque je me trouvais en présence d'une beauté de la nature ou de l'art. Et Londres m'en offrait à tout instant et de toutes sortes. Barbara Forbes, dans sa sagesse britannique, prétendait avec raison que le véritable bonheur dépend d'un équilibre parfait. Elle jugeait exagérés et maladifs mes enthousiasmes pour un tableau, pour de la musique, pour un joli visage.
Miss Forbes avait raison, mais cette hyperesthésie de la sensibilité toute latine, me causait des jouissances si intenses et si douces, que je la considérais comme un don du ciel. On me donna le surnom « d'Italienne » et j'en fus fière ; l'Italie était la patrie de ma mère et je désirais ardemment la connaître. Tout ce qui touchait à l'Italie revêtait à mes yeux un prestige particulier.
Je courus de fête en fête ; je connus ces soirées
élégantes, ces bals londoniens, où la foule est si compacte, que les invités ne peuvent arriver jusqu'à la maltresse de maison. Les retardataires assiègent les étroits escaliers et tandis qu'on danse au-dessus d'eux et ne recueillent de la fête que des bruits lointains et cadencés.
Cependant tout ceci, loin de m'ennuyer m'amusait au contraire. L'inlassable patience de miss Forbes me servait d'exemple ; ces tournois mondains lui donnaient une occasion de déployer sa ténacité et son énergie ; souriant aux uns, bousculant les autres, sa traîne ramassée sur son bras droit, sur le nez son binocle, elle parvenait presque toujours à se frayer un passage où d'autres avaient reculé. Elle disait alors des banalités aux amies qu'elle rencontrait. J'en profitais, souple et résolue, pour fendre la foule des danseurs au bras de quelque intrépide partenaire, qui s'escrimait de son mieux, pendant que les basques de son habit voltigeaient dans les airs. Les Anglais portent le costume masculin avec une aisance inconnue partout ailleurs : J'en faisais la remarque à mon valseur, le vicomte de Trémeuse, attaché à l'Ambassade de France, en dansant avec lui, chez Lady Flora Hambry, pendant que mes yeux admi-
raient le sourire gracieux et l'œil ingénu d'une femme poudrée, peinte par Gainsborough .
— Ce qui prouve, me répondit-il, que les Anglais sont une race de tailleurs.
— Et les Français, une race de blagueurs.
— Laquelle préférez-vous ?
— Celle qui ignore l'ironie.
— Vous avouerez que les Anglais ne comprennent pas les femmes ?
— Mais ils pratiquent la camaraderie franche et loyale .
— Mademoiselle, je suis bien résolu à ne jamais devenir votre camarade.
Maigre, anguleux, le nez mince et aquilin, Alain de Trémeuse m'enveloppait d'un regard de convoitise. Le monocle à l'œil, il caressait complaisamment sa fine moustache blonde, hérissée au petit fer et attendait une réponse qui ne vint pas. Je me sentis soulagée lorsque Gordon Huskins m'arracha à ses attentions pour danser avec moi. C'était une sorte d'hercule au profil grec, avec des cheveux plats, partagés très régulièrement au milieu du front, la face entièrement rasée. D'un bras vigoureux il m'enleva presque de
terre, et ce l'ut <-u bondissant plutôt qu'en dansant que nous fîmes le tour «lu salon.
— H allô! comme c'est bon d'avoir chaud ; cela détend les muscles — remarqua Gordon en
[longeant le front.
— La danse n'est donc pour vous que de l'hygiène ? *
— Of course — répondit-il en riant bruyamment.
— Lorsque je danse avec vous, elle devient un art de volupté, mademoiselle — ajouta le petit vicomte qui nous avait rejoints.
— How very odd — grommela Gordon en montrant une rangée de dents, blanches.
— Ha ! ha ! ha ! — C'était lord Henry Fitz-Gore qui riait ; il approuvait toujours sans jamais prononcer une parole. Il était long, osseux, avec de petits favoris roux et des cheveux très rares laissant voir un crâne dégarni. Il portait dos cols très hauts d'où émergeait un cou très mince, sur lequel, indécise, se balançait une tète conique. Lord Henry Fitz-Gore m implorait du regard, mais n'osait parler ; je devinai son désir et lui accordai une valse, que nous dansâmes jusqu'au bout sans souffler.
— Vous êtes vraiment trop bonne de faire l'aumône de votre attention à ce grand dadais, — disait le vicomte, — ce Lord efflanqué est absolument idiot.
— Monsieur de Trémeuse — répondis-je — il a au moins de l'esprit dans les pieds, puisqu'il danse à ravir ; et de plus, il sait se taire à propos.
— Vous appréciez donc les muets ?
— Plus que les beaux parleurs, oui monsieur.
En rentrant àPrince's Gâte, comme nous avancions péniblement dans l'inextricable cohue des voitures, miss Forbes se pencha vers moi :
— Comment trouvez- vous M. de Trémeuse ? fit-elle négligemment.
— Je ne le trouve pas .
— Et Gordon Huskins ?
— Bon garçon.
— Et lord Henrv Fitz-Gore ?
— Quelconque.
— Quelco nque ? — fit Barbara irritée vous trouvez lord Henry quelconque? Mais vous ignorez donc qu'il fait partie du Smart Set et qu'il est le frère du Duc de M... Si la duchesse n'a pas d'enfants mâles, le titre et la superbe propriété
en Ecosse lai reviendront un jour. Ah ! certes non, Fitz-Gore n'est pas quelconque !
L'été approchait et nous allions passer quelques semaines au bord de la Tamise, dans un de ces coquets cottages anglais, qui émaillent le bord du fleuve. La vie qu'on y mène, après l'ouragan mondaiu, apparaît par contraste, presque amollissante.
C'est la liberté entière, sous le soleil, sur l'eau, à l'ombre des bois verts ; c'est le sport qui développe les muscles, qui prête à la jeune fille raffinée des allures masculines. Ici, la femme abdique ses prérogatives de coquetterie, qui dans un salon lui siéent si merveilleusement; elle devient la camarade de l'homme, l'égalant en habileté dans les jeux, se battant au tennis ou au golf, ramant dans la barque, portant crânement le canotier sur la nuque, à l'aise dans l'ample blouse de couleur, qui déforme sa beauté. Le sport est roi, c'est à lui qu'on sacrifie tout.
J'étais grisée par cette vie exquise et facile, j'adorais surtout ramer dans mon canot, pendant qu'étendu dans la barque, un des invités de miss Forbes ou des voisins des environs, se laissait bercer langoureusement .
Il me semblait que c'était une revanche de la femme, de mener et de diriger une embarcation, pendant que l'homme gît à ses pieds, passif et subjugé Mon orgueil en tirait une grande vanité. J'avais appris le punting et je savais faire glisser sans secousses la barque près des rives, à l'aide dune grande gaule qui touche le fond.
C'était surtout Gordon Huskins, champion des sports britanniques, qui recherchait les occasions de naviguer avec moi sur la Tamise. Pendant que je m'escrimais debout sur le canot, Gordon étendu au bout du bateau me regardait de ses grands yeux étonnés et se taisait obstinément.
— Voyons, dites quelque chose.
— Que dois-je dire ?
— Mais monsieur Huskins, il me semble que vous devriez avoir mille choses à dire, n'êtesvous pas heureux, n'êtes-vous pas satisfait ?
— Of course !
— C'est tout ?
— How very odd, — ajouta-t-il tout bas et il retomba dans son mutisme .
Sur la berge, assis sur le gazon, Trémeuse el Fitz-Gore m'attendaient. Au moment où nous allions les atteindre, Gordon me dit tout bas :
— Ces hommes-là n'ont pas été en bateau avec vous.
— Eh bien, et après ?
— Après, c'est tout.
Selon la coutume anglaise les hommes s'attardent à table pour fumer et boire ; seul. Trémeuse qui ne supportait ni la boisson, ni les cigares, nous suivait fidèlement au billard. C'était l'heure de son triomphe, au milieu des femmes avides de l'écouter. Son babil brillant les amusait. Dès qu'une saillie spirituelle faisait rire l'assistance, Alain se tournait radieux vers moi, comme pour m'offrir le tribut de son succès. J'affectais de causer avec Gordon, ou de monologuer avec Fitz-Gore, qui revenaient de la salle à manger avant les autres convives.
A Daisy-Cottage séjournaient aussi lady Ellesdore, grave et pompeuse, essayant de cacher la cinquantaine sous une perruque couleur acajou, Mrs. Moreland, dont les cheveux blancs comme neige, contrastaient délicieusement avec sa figure jeune, et une Russe sémillante, la comtesse Olga Borisoff . Cette dernière incarnait le type spécial et raffiné de la Slave ; elle était précieuse et recherchée, langoureuse et perverse, inconsciente
et volontaire, avec un regard vague et velouté, où le caprice et la volupté, la cruauté et la persuasion, se lisaient tour à tour. Ses yeux étaient nébuleux, des yeux de promesse, des yeux de péché, des yeux si changeants dans leurs expressions multiples, que j'éprouvais une vraie gêne à les fixer.
Trémeuse, tout en jouant envers moi son rôle d'amoureux transi, ne négligeait aucune occasion de faire sa cour à la jolie comtesse. Il semblait que cette double occupation amoureuse convint à sa nature changeante et frivole. Avec une aisance parfaite, il jetait à la comtesse des regards en coulisse, tandis qu'il essayait de faire auprès de moi l'apologie du mariage.
— Damned Frenchman — murmurait Gordon, et il se rapprochait de moi, sans oser cependant en dire davantage.
— Oui — disait le brillant attaché sur un ton badin, à la comtesse Olga, sans se douter que je l'écoutais à la dérobée — croyez-moi, chère comtesse, vous devriez me confier le soin de votre bonheur. En somme, que risquez-vous?
— Au nom du Père, mais je risque la rupture, doncjiéjà.
— Mais précisément, ce qui est merveilleux dans l'amour, c'est la rupture ; guidée par le tact et la finesse, elle peut devenir une œuvre d'art- Elle dévoile quelquefois un attachement sérieux chez notre délicieux adversaire féminin, à la place du mignon et fugitif caprice auquel on avait cru d'abord. Oh ! les reprises, alors, sont exquises et savoureuses.
- Par saint Michel, s'il me faut rompre avant de commencer, j'aime mieux l'amitié pure et simple, cher monsieur.
— Y songez-vous, chère madame? L'amour, sans la possibilité entrevue de la rupture libératrice, ne serait point l'affriolante distraction qui nous attire. Le mariage est morose et monotone puisqu'il ne mène pas à la séparation , aussi, est-il fatalement condamné.
Entre deux coups d'éventail, languissamment étendue sur le divan, la souple comtesse lui répondit :
— Dieu me pardonne, vous me chavirez... — Puis sur le même ton, avec la même inflexion de sa voix chantante, roulant démesurément les r, elle répondit à miss Forbes qui la questionnait
sur un prince russe, fraîchement débarqué à Londres :
— C'est un charmant garçon. Il ment et il vole toujours, mais l'Empereur l'aime beaucoup.
Il faisait étouffant dans le salon ; je sortis sur la pelouse. La Tamise éclairée par la lune, semblait un long ruban argenté. A peine avais-je fait quelques pas sous un épais massif d'arbres, que je me sentis saisie vigoureusement à la taille, pendant qu'une bouche déposait deux sonores baisers sur mes joues. Une silhouette s'enfuvait dans l'ombre, mais j'eus le temps de reconnaître la carrure athlétique de Gordon.
Je demeurai si étonnée de son audace que je ne pus articuler un son. Je restai là, troublée et indignée à la fois, lorsque survint le vicomte. Je fis un pas vers la maison.
— De grâce, mademoiselle, de grâce, demeurez, j'ai quelque chose de très important, de très sérieux à vous communiquer. — Je voyais sa figure à la lueur de sa cigarette, prendre une expression presque grave. Trémeuse était d'ailleurs un artiste consommé dans l'art de parler aux femmes ; il savait trouver les attitudes opportunes et dire les paroles de circonstance.
— De très sérieux ? — lui dis-je alors un peu interloquée.
— Et de très doux aussi — ajouta-t il — oui, de très doux — et sa voix se faisait tendre. — Je viens vous dire, mademoiselle, que vous avez bouleversé en moi toutes les idées fausses que je me faisais des femmes et de la vie ; vous m'avez converti au mariage que naguère encore je méprisais , vous voir, vous connaître, vous apprécier, mademoiselle Paola, c'est vous aimer ; je mets mon cœur à vos pieds, bien humblement.
Un fou rire me prit alors, un rire frénétique : mais me ressaisissant aussitôt, je lui répondis gravement :
— Le mariage est morose et monotone, puisqu'il ne mène point à la séparation ; aussi, est-il fatalement condamné. — Puis, lui faisant une profonde révérence, je tournai les talons et m'enfuis vers le cottage. Mais au seuil de la maison, je rencontrai Gordon qui me barra la route.
— Que signifie votre attitude de tout à l'heure — lui dis-je moitié fâchée, moitié riant.
— Elle signifie que je veux vous épouser.
— C'est donc ainsi que vous formulez votre demande ?
— Je ne sais pas faire de phrases like that toolish Frenchman, but I me an it.
— Huskins. laissez-moi au moins le temps de réfléchir.
— Oh ! un an si vous voulez, je vous attendrai. — Je rentrai dans le cottage, j'entendis résonner dans le salon le rire strident de lord Henry qui acheva de m' énerver, je me sauvai dans ma chambre, de peur d'être l'objet d'une troisième déclaration.
Je n'avais pas plutôt pénétré dans mon appartement que Barbara y fit irruption ; elle paraissait radieuse :
— Well dear — commença-t-elle — j'ai une commission à vous faire ; une très agréable commission : lord Henry qui est la timidité même, n'ose pas vous parler directement, mais il m'a chargée de vous dire qu'il vous offre son titre et son cœur ; je lui ai fait espérer une réponse favorable, car vraiment Paola, future duchesse de M... vous êtes a lucky girl.
J'étais littéralement ahurie ; je fixais les prunelles vertes de mon interlocutrice qui, à travers les verres de son binocle, prenaient des tons de porcelaine.
— Vous dites oui. c'est clair, — et Barbara, dans un mouvement de triomphante amitié, me serra sur son cœur à m'étouffer.
— Vous dires à Lord Henry, que je suis profondément honorée, mais que je ne songe nullement à devenir sa femme.
La ligure de miss Forbes se crispa ; elle devint écarlale et ilans le désarroi causé par son indignation, son binocle tomba à terre et se brisa en mille morceaux. Mais elle n'ajouta pas un mot et partit en claquant la porte.
Cette journée mémorable fut pour mon cœur inexpérimenté le début d'une ère nouvelle. Je n'avais donc qu'à nie montrer pour conquérir tous les suffrages. A cette pensée mon orgueil s'a<-crut démesurément. Malgré la conduite équivoque du vicomte, je me figurais pourtant que j'étais la seule à régner sur son cœur, et que la souple comtesse n'était pour lui qu'un passe-temps.
L'idée ne me vint pas une seconde que très à court d'argent, Trémeuse recherchait dans son mariage, le moyen de redorer son blason. I3ien que Huskins et Fitz-Gore ne lussent pas non plus dans une situation à dédaigner ma fortune, je me persuadai volontiers que je ne devais mes succès
qu'à ma beauté. Je me regardai dans la glace dès que Barbara fut partie et me considérai longtemps. Je ne sus détailler ma figure, mais je fus frappée du rayonnement qui émanait de ma personne, mêlé à un air arrogant et fier. Certes, ce n'était pas le titre de future duchesse de M... qui aurait pu me tourner la tête, car j étais décidée à ne me marier que selon mon cœur, mais j'étais flattée à l'idée qu on ne pouvait m'approcher sans être subjugué. Je me contemplai longtemps, j'admirai ma robe, une simple robe de mousseline blanche plissée, rehaussée par une ceinture de faille couleur Nil, qui selon le goût du jour, descendait sur ma traîne en deux chutes. Un bouquet d'œillets roses était accroché à mon corsage et cette robe me faisait valoir dans mon plein épanouissement de jeune fille. Je me souvins des paroles du célèbre peintre anglais, sir Andrew Loys, qui en me voyant, s'écria : « Quelle belle amazone vous feriez, mademoiselle ». Je relevai la tête avec fierté et considérai l'opulente chevelure fauve qui la casquait.
Mais, inconsciemment, du miroir, mes yeux se portèrent vers une miniature de ma mère. Je retrouvai mes traits, sauf l'expression de la
figure, si différente de la mienne. Sur son visage angéiique, se lisaient La résignation et la douceur. Je portai pieusement le portrait ;■ mes Lèvres et me mis à sangloter. Combien à cette minute j'étais Loin <!<• sa perfection.
Au moment «>ù je songeais à prendre un peu de repos, j'avisai sur un plateau une lettre de Gérard ; je l'ouvris impatiente. Elle étaitdatée de Bénarès. La voici :
« Ma chère enfant,
« Tu t'étonnes sans doute de me savoir si loin. Cependant, jamais je ne fus , plus; proche, car la paix sainte que je goûte dans ce pays, me permet de concentrer mon fluide et mes pensées et de les diriger vers toi. En vérité, il n'existe point de distance pour ceux qui sont pénétrés de foi et de sincère affection. Jamais je n'ai pensé à toi avec autant d intensité que depuis notre séparation ; il me semble môme que ma présence tangible doit s'imposer à ta pensée puisque moi, je te vois partout : La nature entière me parle de toi, car tu es très belle, sache-le, ma chérie, et je retrouve tes yeux, tes attitudes, tes dédains, ton sourire, dans
les splendeurs qui m'environnent et qui s'adaptent si merveilleusement à mes rêves et à mes évocations. »
Je m'arrêtai songeuse. Comment, lui aussi constatait ma beauté ? Gérard, le sage Gérai'd, associait mon image aux splendeurs qui l'environnaient ? A nouveau je me regardai dans la glace, et un sourire de triomphe illumina mon visage.
La lettre continuait ainsi :
« Les lettres de la chère cousine Barbara m'ayant rassuré sur ta santé et sur ton état d'âme, j'ai prolongé mon voyage jusqu'ici. J'ai revu avec une émotion sainte cette terre de méditation, où la sérénité emplit le cœur, comme la prière du soir emplit les cieux. En Europe, on est sous la continuelle oppression d'une vie fiévreuse, que des cerveaux surchauffés compliquent à dessein. Ici, c'est la détente, la paix, l'extase. L'Inde est la véritable patrie de l'âme ; celle-ci s'y épanouit à 1 aise, sans que le corps, ailleurs si impérieux, lui impose sa tyrannie. On se sent délesté d'un poids très lourd, on plane dans d'au très régions, que j'aimerais à te faire aimer, si tu avais du goût pour la vie méditative. Mais je te
connais, ma chère Paola, tu es un être d'action, qui se plairait difficilement au renoncement et à la contemplation dans lesquels je -retrempe mon âme, comme les métaux se retrempent dans la flamme. Donc, je veux seulement te dire ceci : Si jamais tu te sens brisée par les luttes de la vie, souviens-toi qu'il n'est pour lésâmes hautes, d'autre refuge que le renoncement. Lorsque tu commenceras à vivre pour les autres, à devenir la dispensatrice de leur bonheur, tu seras définitivement sauvée et régénérée.
« Dans ta chère lettre datée de Londres, tu me confies ton trouble, presque tes remords, d'apparaître sans religion, ou plutôt sans forme extérieure de religion, quand tous ces mondains qui t'entourent en ont une. ou font semblant d'en avoir une .
« Quand tu embrasserais telle ou telle religion pour faire comme tout le monde, aurais-tu une conscience plus pure, ou une àme plus candide ? Tu as été frappée, me dis-tu. des paroles de ta nouvelle amie, Mrs. Moreland: « On peut penser comme on veut, mais il faut parler comme tout le monde. » Eh bien, ma chérie, je répondrai à cela que les différentes religions ne sont, d'après
moi, que des voiles qui cachent aux mortels le Dieu unique ; chacune d'elles est sublime par les sacrifices qu'elle nous impose et par les beautés quelle nous révèle 11 est donc naturel que chaque individu ayant besoin de signes extérieurs pour communiquer avec Dieu, choisisse entre les différentes religions, celle qui s'harmonise le plus avec ses aspirations. Peu importe ton choix. L'essentiel est que ta conversion soit sincère, et que tu ne t'avises pas de t'affubler d'une religion comme d'un habit qu'on ôte plus tard à son gré. Il est périlleux d'agir légèrement à l'égard du divin, mais il est dangereux aussi de s'en dérober la vue en s' en fermant dans le dogme. Le dogme étroit, maître de notre intelligence, de notre cœur, de tout notre être, opprime nos aspirations, détruit notre libre arbitre, retarde l'essor de notre àme vers les cimes élevées où fleurissent la sagesse, l'indulgence et la charité
« Te voilà avertie : à toi de décider ce que tu dois faire, car tout est individuel ici bas, la douleur comme la joie, comme aussi la piété. Nous sommes des êtres complexes ; l'atavisme, l'éducation et surtout le milieu où nous vivons, nous
pétrissent et nous tiraillent. Je ne pourrais donc, avec la meilleure volonté du monde, malgré la connaissance approfondie que j'ai de ta nature, me substituer à toi et te conseiller. L'initiation que j'ai reçue ici, m'affranchit des liens de la chair et assure la liberté de ma conscience. Elle m'empêche de m'incliner avec sincérité devant la parole d'un prêtre quel qu'il soit, car je porte Dieu en moi, et c'est dans le sanctuaire intime de mon être que je communie avec Lui, sans intermédiaire. Dans le morose Occident, les habitudes ataviques et aussi l'alanguissement de la foi, expliquent le besoin d'une routine religieuse qui soutient et guide ceux qui ne savent pas, ou qui n'osent pas regarder Dieu en face. Cependant, Dieu est un Père d'ineffable bonté : il sait apprécier tout effort, toute aspiration vers le progrès, même dans l'âme la plus humble et la plus bornée. Il sait lire en nos cœurs, sans que nous ayons besoin de nous rapprocher de Lui, par la voie souvent imparfaite de la religion.
« Les robustes santés se passent de remèdes ; les âmes fortes vont droit à Dieu. Et pourtant, j'estime qu'il est nécessaire à la masse ignorante et douloureuse des hommes, d'avoir une religion
et d'honorer un Dieu. A tous ceux qui n'ont pas le loisir de réfléchir ou de s'instruire, s'impose le formalisme extérieur.
« Si tu es de ceux-là. n'hésite pas à choisir une croyance, la liberté de conscience étant un don magnifique dont le Créateur nous a tous gratifiés à notre naissance. La religion devient alors un réconfort, un soutien et une espérance, le flambeau qui éclaire les ténèbres pour ceux qui ignorent la foi.
« Je t'embrasse, ma petite fillette, avec toute l'affection et la ferveur dont tu es digne.
« Ton petit papa,
« Gérard »
Cette lettre me rendit songeuse et augmenta l'état d'indécision qui troublait mon être, si contraire à ma nature primesautière et décidée . Je dormis mal. J'eus un rêve étrange et prophétique :
Je me trouvais au milieu d'une foule compacte de gens élégants, qui s'agitaient autour de moi en faisant des gestes incohérents ; je partageais d'ailleurs leur fièvre, lorsque soudain, un homme
d'une taillr si hante qu'il dominait la foule, me fixa ardemment ; il avait une épaisse chevelure noire et de grands yeux d'or, dont le regard me fascinait ; entièrement subjuguée, je le contemplai à mon tour. Peu à peu la foule bruyante s'évanouit comme se fond la bruine aux premiers rayons du soleil. Je ne sentais plus que la présence de l'inconnu, je ne voyais que lui, dont les prunelles claires se penchaient vers les miennes. Mais au moment où il s'inclinait lentement vers moi et où ses lèvres se tendaient vers mes lèvres, j'eus la sensation angoissante que le plancher cédait, que l'eau nous envahissait, et je me réveillai en sursaut, en criant éperdue : « Gérard, au secours Gérard ! »
Je me levai tard, engourdie par le pénible cauchemar ; cependant la sensation des lèvres de l'inconnu, sur mes lèvres, me dévorait le cœur et m'obsédait.
Je descendis au jardin, les nerfs tendus à l'excès, peu disposée à partager la gaieté générale.
Nous touchions à la fin d'août ; il faisait une de ces journées de chaleur opprimante, que les Anglais appellent close weather. Le soleil, le ciel et les fleurs étaient enveloppés d'une vapeur
grise qui brouillait et diminuait les distances. Tout était uniforme et confus dans l'espace. C'était un jour de recueillement pour la nature, de méditation et de mélancolie pour les cœurs meurtris, une halte pour ceux qui espèrent malgré tout.
Sur la pelouse très verte qui se mourait au bord de l'eau, étaient déjà nonchalamment étendus ou assis tous les hôtes de miss Forbes. Le vicomte rougit légèrement en m'apercevant et me fit l'honneur de me bouder en prolongeant à voix basse une conversation très animée avec la comtesse slave, dont les yeux, ce jour-là, brillaient d'un éclat pervers et triomphant.
— Le Morning Post — dit-elle, en se balançant avec grâce dans un hamac et en me fixant insolemment — annonce encore un de ces mariages disparates entre une riche Américaine et un décavé ; le journal a l'audace d'ajouter que c'est un mariage d'inclination. Elles ne savent donc pas, les sottes personnes, que c'est uniquement déjà leur or qui leur vaut l'honneur de devenir duchesse ou comtesse.
J'ouvrais la bouche pour riposter, car l'allusion était directe, mais la charmante Mrs. More-
laiul. me serra le bras pour m 'imposer silence et, de ses yeux de miel. fi\;i impitoyablement le vicomte, tout en s'adressent à la comtesse :
— Il est regrettable, chère comtesse, que les • lues et les comtes évincés, et ils sont légion, ne se vantent point de tous les refus qu'ils ont reçus, car il existe tout de même certaines jeunes filles qui joignent l'intelligence à la richesse et discernent les pièges qu'on leur tend.
Un silence de mort suivit cette riposte, interrompue seulement par un — ha ! ha ! ha ! — formidable de lord Henry Fitz-Gore. La cloche, annonçant l'heure du déjeuner, tinta fort à propos et fit diversion.
Après le repas quifutniorose.Mrs.Morelandme proposa une promenade en canot ; j'eus alors avec elle, sous les superbes ombrages de Cleveland Woods, où nous accostâmes, une conversation que je tiens à reproduire :
— Paola — me disait-elle tendrement — vous êtes triste, je le sens. Mais vous donnez peut-être trop d'importance à ces petites escarmouches de salon, qui n'en ont aucune. Vous êtes jeune, vous n'avez pas encore été effleurée par la douleur. Lorsqu'un vrai chagrin vous aura touchée, vous
ne prendrez plus garde aux écarts de langage d'une créature sans cœur.
— Est-ce à dire mon amie, qu'il faut souhaiter la douleur ?
Les doux yeux de Mrs.Moreland se voilèrent de mélancolie.
— Sans la souhaiter, il ne faut pas la craindre, mais l'attendre journellement, comme une visiteuse importune qu'on n'invite pas, mais qui ne peut manquer d'apparaître à l'heure fatidique.
— Vous êtes fataliste ?
— Je suis avant tout croyante, mais je pense que si parfois nous avons la possibilité de faire ployer la destinée sous notre volonté, les grandes lignes de notre vie sont écrites à l'avance et nous n'y pouvons rien changer .
— Alors, à quoi bon nos efforts vers le progrès, si nous ne sommes pas libres ?
— C'est justement dans le cercle qui nous est tracé par le Grand Maître d'en haut, que nous devons essayer d'évoluer le mieux possible. La vie est une épreuve dont nous devons sortir victorieuses. Voyez les chevaux d'un cirque, ils sont tous parqués dans la même piste et pourtant les uns sont toujours supérieurs aux autres. Croyez-
moi. chère petite amie, le prend point c'est d'être en règle avec sa propre conscience ; ce que disent ou pensent Lee autres n'a qu'une importance très secondaire.
— Alors, chère Mrs. Moreland, pourquoi me poussez-vous à embrasser une religion ?
Ici. mon interlocutrice ouvrit de grands yeux, et ajouta presque sévèrement :
— Je croyais, chère, que c'était pour vous et non pour les autres que vous éprouveriez le désir de pacifier votre conscience.
— Je ne sais encore ce que je ferai — lui disje — mais ce que je sais d'ores et déjà, c'est que vous êtes une charmante amie que j'aime de tout mon cœur.
— Alors, vous viendrez à Panvillian Castle. n'est-ce pas. dites-le-moi. chère ?
— Je vous le promets.
— Good — prononça-t-elle en souriant — vous verrez que vous ne v<m- y ennuierez pas trop : nos vieilles demeures anglaises sont cosey . Je vous ferai d'ailleurs connaître un homme qui vous plaira, j'en suis sûre. — Elle m'embrassa affectueusement et nous reprimes le chemin de Daisy-
Cottage, le cœur allégé par ce rayon de tendresse qui nous avait réchauffées .
Le soir, lorsque nous fûmes tous réunis, je ne me rapprochai guère de la comtesse Olga ; elle était d'ailleurs occupée à fasciner le vicomte qui menaçait de reprendre le train pour Londres, en alléguant que son ambassadeur le réclamait.
— Au nom du Père, inventez donc quelque chose pour le rendre favorable. — Mais Trémeuse ne semblait pas l'entendre de cette oreille et il nous quitta le lendemain, suivi, quelques heures après, par la comtesse Borisoff. Elle invoqua d'affreuses névralgies subitement survenues et qui la contraignaient, disait-elle, à un changement d'air immédiat.
— L'air de Londres est merveilleux pour dissiper les vapeurs — lui dit malicieusement Mrs. Moreland, en prenant congé d'elle.
Personne ne regretta la disparition du couple . Gordon Huskins devint notre seule ressource, car lord Henry Fitz-Gore continuait à observer le mutisme le plus absolu et à tourner vers moi des yeux suppliants.
— Vous ne l'avez donc pas découragé — dis-je un jour à Barbara ?
— Dieu m'en préserve, je n'aurais pas su comment lui dire votre folie ; il n'y croirait pas.
— Apres tout, cela ne vous gêne nullement d'avoir un amoureux transi de plus ; avec Gordon, cela fera deux — ajouta Mrs. Morelanden souriant — et bientôt là-bas. chez moi — dit-elle encore plus bas — je vous prédis que vous bouleverserez un nouveau cœur.
Novembre, tout emmitouflé de givre, arriva bientôt. Profitant des visites que miss Forbes rendait dans les châteaux à ses nombreuses connaissances, je partis un beau matin, avec mon amie Mrs. Moreland, pour son légendaire pays de Cornouailles. En route, elle médit :
— Vous savez, chère, mon pays natal est sauvage, peuplé de souvenirs et de légendes et ma vieille demeure est solitaire : c'est là, que lassée des vains plaisirs de la vie mondaine, je viens me régénérer. C'est là aussi, qu'après la mort démon cher mari, j'ai confié à la solitude le soin de me réconforter. Rien ne rafraîchit un cœur comme le > nce et le calme.
Je regardai Maud. Elle disait cela avec une absolue conviction ; sa douce ligure rayonnait
d'une foi profonde. Elle avait des dents admirables ; pour les voir reluire comme des perles dans leur écrin de chair rose, on essayait de la faire sourire. Elle s'y prêtait de bonne grâce, car malgré un fond très sérieux et réfléchi, Maud adorait la gaieté .
Par un train lent nous arrivâmes, quand il faisait déjà nuit close, à une station qu'une seule lanterne éclairait d'une indécise lumière. Je ne distinguais rien devant moi. Guidée par mon amie, je trouvai à tâtons la roue d'un dog-cart très élevé, où je fus hissée par deux vigoureuses mains, pendant que Mrs. Moreland disait :
— C'est vous, old-boy ?
— C'est moi, Utile sister.
— Chère, vous voici en sûreté auprès de mon frère Walter Panvillian. Pendant qu'il vous mènera au château, je m'attarderai ici quelques instants pour causer avec un fermier : A tout à l'heure !
— Pull up, prononça dans l'ombre, une voix à côté de moi, après qu'une main prévoyante eût bordé ma jupe d'une couverture de fourrure. Nous partîmes dans la nuit au grand trot d'un
— 6tf —
cob irlandais, dont la forte croupe rouanne était éclairée par les lanternes de la voiture.
Il faisait grand vent et le froid était rendu pénétrant par un épais brouillard qui nous enveloppait comme un suaire. La route étant cahotteuse. nous allions par bonds. Des silhouettes étranges d'arbres ou de rochers filaient le long du chemin. Après un silence de quelques minutes, je ne pus m'empêcher de m'écrier comme me parlant à moi-même :
— Grand Dieu ! qu'il fait sombre ici.
— Do J'ou feel unconf or table ?
— / feel rather crée p y !
— Oh! ne craiguez rien, ne sommes-nous pas environnés d'amis ?
— D'amis, fis-je étonnée?
— Certes, ces rochers, ces bruyères, ces falaises toutes voisines, la mer violente et belle que nous allons atteindre, le ciel qui est au-dessus de nous, sont des dons d'en haut et jamais la nature ne fut hostile à l'homme.
— C'est vrai — dis-je — charmée par le son de cette voix grave et caressante qui me rappelait celle de Maud, et qui me parvenait claire et forte, malgré le vent. Certes, la nature est un don d'en
haut, mais vous ne faites pas assez la part de mon étonnement ; tout ce qui m'entoure m' apparaît d'une façon mystérieuse et alors...
— Et alors, j'ai confiance en ce don d'assimilation que toute femme possède à un si haut degré. Je le sens, vous êtes déjà réconciliée avec l'ambiance nouvelle qui vous entoure ; dans les formes vagues qui défilent devant vous, vous reconnaissez quelque fantôme familier et dans le murmure du vent vous devinez la douce complainte de quelque trépassé qui implore une prière .
— Vous avez une façon de me rassurer... et j'essayai de pénétrer les ténèbres pour dévisager mon compagnon, mais le cap était enfoui sur les yeux et le collet relevé jusqu'aux oreilles. Force me fut d'attendre l'arrivée au château.
— Est-ce encore loin ? — hasardai-je.
— Trois quarts d'heure à peine et alors ce sera une bonne tasse de thé chaud et un feu pétillant dans l'âtre qui réconforteront your ladyship riposta-t-il gaiement.
— Avouez que vous ne serez pas fâché de vous réconforter aussi ?
— Oh ! je ne songe guère à moi ; mon unique
souci à la minute présente est de vous savoir satisfaite et pas trop gelée.
— Ne vous inquiétez pas, je commence à 1110 réconcilier avec mon sort.
— Ah ! voyez, j'avais deviné votre facilité à vous adapter. Heureusement d'ailleurs, car chez nous, la vie est rude, et après les distractions amollissantes de Londres...
— J'aurai au contraire de la joie à goûter un peu de repos, je vous assure — lui dis-je, en l'interrompant.
Enfin le dog-cart s arrêta. Nous étions arrivés, mais le brouillard était si dense que je ne distinguais ni lumière, ni maison. J'entendis le bruit d'une porte qui s'ouvrait et je vis une lanterne s'agiter dans une main. Je me sentis enlever du siège par Walter qui me déposa sur le sol, puis, me prenant par la main, il m'introduisit dans une pièce où un grand feu pétillait en une vaste cheminée à hotte. 11 m'installa dans un profond fauteuil incrusté dans le mur, qui, en sarrondissant, s'avançait d'un coté de la cheminée. Toute la pièce d'ailleurs était rond
Je faisais de vains efforts pour apercevoir enfin les traits de Walter. Il était occupé à pré-
parer le thé, et à glisser sous mes pieds une bouillotte d'eau chaude.
Lu mer faisait rage au loin, et sa grande voix de colère grondait à travers les vitres du château.
— Est-elle toujours aussi méchante? — demandai-je.
— Oh ! elle n'est pas méchante ; elle est vivante et vibrante, voilà tout.
— Mais — hasardai-je — peut-on dormir avec ce bruit incessant ?
— Dormir ? — et il se redressa enfin devant moi, éclairé par la flamme de la cheminée — dormir ?. . . C'est-à-dire que cette grande enjôleuse vous berce délicieusement ; elle devient votre compagne, votre amie, votre confidente ; le matin elle vous parle, le soir elle vous écoute, la nuit elle vous endort .
J'avais enfin aperçu les traits de Walter. Je remarquai d'abord ses yeux ; de grands yeux bleus, pensifs, profonds, insinuants, très doux, avec de longs cils qui les abritaient et les enchâssaient dans du velours noir ; ses cheveux étaient noirs également, légèrement grisonnants aux tempes, une forte moustache châtain cachait ses lèvres, que seul démasquait son rire argentin ; il
avait le même ton de voix métallique et persuasif de Maud, qui déjà m'avait frappé en voiture. Son front était un peu dégarni ; sa tête était petite et ovale. Walter était de taille moyenne, avec des épaules carrées dénotant L'habitude des exercices physiques : Il y avait de la nol>l<'^r dans ses traits réguliers et, dans son maintien, une parfaite aisance qui le rendait irrésistiblement sympathique.
J'en étais là de mes impressions, lorsque Maud entra d'un pas si léger, que sa démarche semblait aérienne.
— Eh bien, Paola, comment trouvez-vous mon frère ?
Un moment de silence embarrassé suivit cette question.
Puis, résolument, je répondis :
— Eh bien, Maud, figurez-vous qu'il me semble que je l'ai toujours connu.
Walter, ravi, applaudissait des deux mains. La figure de Maud prit une expression grave.
— Paola, vous venez de dire là quelque chose de profond et de définitif. En effet, vous vous êtes probablement toujours connus — et comme j'ouvrais de grands yeux étonnés, elle ajouta :
— Peut-être vous êtes-vous connus de toute éternité dans les vies antérieui'es, et votre rencontre ce soir était prévue, écrite, dans le livre de la destinée.
— Chère sœur, votre amie est fatiguée, vous devriez la conduire dans sa chambre.
Une fois chez moi, je tombai exténuée sur mon lit, et je m'endormis d'un sommeil lourd, sans rêve, qui m'immobilisa jusqu'au matin.
En ouvrant les yeux.je fus étonnée de constater que ma chambre était parfaitement ronde comme la salle à manger. Elle était simplement, mais confortablement meublée et s'ouvrait d'un côté sur un cabinet de toilette et, de l'autre, sur un petit salon. Je courus à la fenêtre. J'y demeurai longtemps muette, figée d'étonnement et d'admiration.
L'Atlantique se déroulait devant moi aux pieds de la falaise, qu'il ceinturait d'écume et qu'il flagellait avec rage.
La mer était couleur de jade pâle ; elle se gonflait et se creusait lentement, avec majesté, puis frénétique, démente, se ruait contre la roche. Les vagues étaient si hautes, qu'elles atteignaient la crête de la falaise, l'aspergeant d'embruns.
- Oi —
J'entendis une voix d'eo bas, me disanl bon-
jour. Celait Walter qui guettait mon réveil.
— Je suis fascinée, — m'écriai-je. — Dites-moi, ne se lasse-t-elle jamais cette mer en fureur ?
— Pourquoi se lasserait-elle ? Il y a des choses qui sont éternelles, même ici-bas. Elle est amoureuse de la terre immobile, du massif rocher, de ses verts gazons, de ses fleurs et de ses fruits. Fidèle, elle chante aux pieds de l'aimée la complainte de la désespérance, la ballade de l'amour inassouvi.
— La mer seule a des fidélités éternelles ?
— Oh ! que non — répondit "Walter gravement.
Je m'habillai vite, et je descendis dans la cour du château.
C'était la ruine d'un vieux manoir dont la fondation, me dit Walter, remontait au xe siècle ; cette ruine crêtait fièrement la falaise abrupte. Elle semblait en faire partie et avoir poussé avec elle, tellement elle s'était identifiée à sa forme et à sa couleur. Semblable à des gigantesques tuyaux d'orgue portant les actions de grâce de la mer vers les cieux, la falaise rocheuse servait de base immuable au château. Le lierre cachait quelques
lambeaux de pierre : une seule tour massive et trapue était restée debout ; c'est là que se superposaient les appartements. Les salons et la salle à manger étaient au rez-de-chaussée, j'habitais le premier étage, Maud était au-dessous de moi, et Walter était perché sur le haut de la tour, entre les créneaux. Un petit escalier en colimaçon, en grosses pierres dégradées, desservait les appartements.
Cet ensemble imposant me captiva.
— Quel charme puissant ont ces pierres effritées ?
— En effet, elles sont éloquentes ; elles parlent du passé, elles racontent les exploits fameux, les désirs vains, les espérances avortées, les mornes désespoirs ; elles sont un document et une leçon.
— Une leçon ? — dis-je.
— Oui, malgré leur décrépitude, elles nous rappellent de quelle argile étaient pétris nos ancêtres, elles accusent l'impuissance inféconde de l'heure présente et la chétive substance de nos cerveaux névrosés.
— C'est vrai, dis-je — ici, on est plus près de Dieu. Mais où donc est Maud ?
— Elle est allée voir ses pauvres, la contrée est
misérable, le straggle for life y est plus pénible qu'ailleurs.
— Et vous ne l'avez pas accompagnée ?
— Aujourd'hui, le désir de vous servir m'a retenu prisonnier. Je le remerciai d'un sourire.
Une vie intense, grave et à la fois exquise, s'ouvrit devant moi. Deux vives tendresses veillaient, qui inspiraient ces cœurs vaillants. Ils tissaient autour de moi une atmosphère particulière qui endormait les souvenirs du passé et reculait les soucis de l'avenir. Mon séjour à Panvillian Castle fut une halte dans le pèlerinage de la vie. J'appris entre eux deux, la douceur de donner et la possibilité de vivre d'une vie contemplative sans éprouver de lassitude. Mon caractère fier s'assouplissait, s'épanouissait. Mais je n'appris pas encore hélas, à mépriser la coquetterie. Maud 1 ignorait ; elle savait être à Londres aussi simple qu'elle l'était ici. J'attachais une importance exagérée à tous les détails de la toilette, à tout ce qui pouvait rehausser ma beauté. Je croyais alors que c'était le seul attrait d'une femme et je haïssais déjà l'âge mûr et la vieillesse qui, impitoyables, détruisent l'harmonie du visage et la perfection de la ligne.
Maud essayait de combattre mes penchants ; un jour que j'avais mis une robe neuve qui me seyait à merveille, j'éprouvai du dépit de constater que ni le frère ni la sœur ne l'avaient remarquée. Enfin je dis à mon amie :
— Gomment me trouvez-vous dans cette robe ?
— Chère, — me répondit-elle, — j'attache si peu d'importance à une robe. C'est votre cœur et votre âme qui m'attirent.
— Mais encore faut-il savoir porter une robe...
Maud si calme d'habitude, s'agita :
— Comment, Paola, c'est vous qui me dites ceci ? Je vous croyais au-dessus de ces mesquineries.
— Maud — commença Walter, en s'adressant à sa sœur — pourquoi la rendre responsable de ce qui n'est pas sa faute ; son évolution n'est pas encore parvenue au degré où seule l'âme a une valeur.
— C'est vrai — fit Maud en m'embrassant sur le front comme une tendre mère.
— Mais — hasardai-je — voulez-vous dire par là que le corps est négligeable ?
— Oh ! que non, — riposta vivement Walter, — je me suis mal exprimé , notre corps est la gaine qu'on doit soigner par respect pour la divinité qui l'habite, car notre ame est une parcelle de Dieu, mais c'est le culte exagéré de notre enveloppe terrestre qui est répréhensible et qui oflense le Créateur.
Miss Forbes elle aussi avait essayé d'attaquer mon penchant, elle avait dû en toucher deux mots à Gérard, en lui écrivant de Daisy-Cottage, car je reçus peu de jours après quelques lignes de mon ami, ainsi conçues :
« Ma chère Paola,
a J'ai longtemps hésité à te dire toute ma pensée sur un sujet qui m'intéresse puisqu'il s'agit de toi, mais je sais combien il est difficile de garder de loin la mesure exacte. Si j'étais auprès de toi, mes yeux plongeraient dans les tiens et la voix, le geste, atténueraient la portée de mes expressions . La sécheresse de la lettre déforme souvent la pensée ; elle va donner à ces lignes un air de gravité qui est loin de mes intentions. Fais-moi
crédit d'un peu d'indulgence et lis-moi, ou plutôt interprète mes intentions.
« Je te connais assez, pour te savoir éprise de la beauté physique. Et la beauté, partout où nous la rencontrons, est digne en effet de notre admiration, car comme toute chose ici-bas, elle émane du Créateur.
« Mais elle n'est que secondaire : elle est le vase qui contient l'essence, le flacon qui enferme le parfum, l'enveloppe superficielle qui cache la réelle beauté de l'âme.
« Je t'ai vue autrefois te détourner d'une pauvresse, car, disais-tu, elle était repoussante de laideur. A cette minute, certes, son âme était plus intéressante que la tienne .
« Oui, ma chère petite païenne, il faut à tout prix combattre ce penchant, qui n'est en somme que l'orgueil de la bête, et que tu sauras faire ployer peu à peu. Il faut attacher plus de prix à toutes les manifestations de l'âme, dont notre tunique de chair retarde l'évolution II faut faciliter son essor. Ce n'est pas en te mirant longuement dans une glace, que tu donneras une pâture à ton âme. Si tu n'y prends garde, ton caractère primesautier risque fort de faire de toi
-yê-
la proie du premier homme qui te fascinera par sa beauté.
« Ma chère Paola, je te quitte ; j'en ai déjà trop dit, mais tu es intelligente «t tu sauras me comprendre.
« Je t'embrasse avec mon cœur.
« Gérard »
Cette lettre ne me lit qu'une impression légère. Hélas ! il me fallait de véritables épreuves pour me prouver la vérité de ces paroles.
Je poursuivais dans les Cornouailles cette vie simple qui m'avait charmée dès le début. Dans la journée, c'étaient des tournées chez les miséreux dont l'aspect maladif et repoussant ne me rebutait plus, des promenades en dog-cart avec Maud et Walter, de longues extases parmi les bruyères roses, sur la falaise à pic, devant cette mer agitée sans trêve dont la mélancolique poésie fascinait mon âme.
— Savez-vous, — disais-je à Walter, — qu'elle va me manquer cette mer intinie. lorsque je l'aurai quittée.
— Je vous l'avais dit, c'est une enjôleuse ; elle verse à ses croyants un philtre subtil, plus fort
que toute puissance humaine. Songez que son mugissement perpétuel et son éternelle complainte ont été entendus par Iseult aux cheveux d'or et par Tristan le preux, que devant elle s'est déroulé leur drame passionnel, que près d'elle furent échangés à grande joie et à grande peine, de merveilleuses paroles entre les amants immortels, des paroles définitives, plus fortes que la mort.
— Mais cet amour avait été enfanté par la magie ?
— La magie n'est qu'un symbole magnifié par le temps, une excuse à leurs amours coupables et magnifiques. Ils s'aimèrent, tout simplement. C'est rapetisser l'amour, que de penser qu'il ne peut éclore, violent et terrible dans nos cœurs, sans le secours de la magie.
Je regardai Walter ; il y avait de la majesté dans son geste et, dans son regard, une flamme inconnue.
— Oh ! dites mes amis — m'écriai-je — car Maud nous avait rejoints — dites-moi pourquoi, Walter et vous-même, vous êtes si différents de tous ceux que j'ai connus jusqu'ici ? Quel mystère a présidé à votre naissance ?
— Ce mystère réside dans nos origines. Nous sommes des Celtes, nous faisons partie de cette race prédestinée et mystique qui, déjà en France, aux temps les plus reculés, avait la mission de rapprocher du Divin les âmes incrédules ou ignorantes. Grâce à la nature sauvage et à la solitude qui nous entoure, notre sens psychique se développe plus facilement. Les voix intérieures acquièrent plus de force, notre sensibilité plus de raffinement, que si nous vivions comme vous vivez ailleurs, dans une perpétuelle effervescence.
— Oh ! la solitude est bénie, — ajouta Walter de sa voix caressante — elle nous aguerrit par la réflexion et la continence.
— Cependant, il ne faut pas abuser de la vie solitaire — ajouta sa sœur, en m' observant à la dérobée.
J'étais attirée par la nature exceptionnelle de Walter, par son éloquence, par sa bonté, par son caractère si altruitiste. Je jouissais délicieusement des attentions qu'il me prodiguait, trouvant tout naturel, je l'avoue, de lui avoir inspiré un peu d'amour, car Walter m'aimait, c'était clair ; Maud semblait s'en réjouir et encourageait même nos tête-à-tête.
Nous étions déjà arrivés au mois de février ; je ne pouvais prolonger plus longtemps mon séjour auprès de mes amis, sans risquer de devenir importune. D'ailleurs Barbara me réclamait.
Je m'attendais à ce que Walter me déclarât ses sentiments, mais sur ce sujet il demeurait impénétrable.
Enfin, quelques jours avant mon départ, Maud entra dans ma chambre ; ses traits avaient une gravité insolite.
— Paola — prononça-t-elle doucement — nous allons nous quitter. Quelques semaines d'intimité à la campagne resserrent plus les liens d'amitié que dix ans dans une ville .
— Ma chère — dis-je, en me jetant dans ses bras — je sens comme vous ; je sais aussi quej'ai vécu ici, peut-être les jours les plus heureux de ma vie, et que vous êtes tous les deux mes meilleurs amis.
— J'ai quelque chose à vous dire, quelque chose qui m'embarrasse.
— Oh ! Maud, de vous à moi, qu'est-ce qui peut
vous embarrasser ? — Et je pressais tendrement sa main.
— Je* suis embarrassée — fit-elle en baissant les
veux — car il s'agit de mon frère. Oui, mon frère vous aime. ..
— Etil ne me l'a pas dit lui-môme ! — m'écriai-je.
— Il ne vous l'a pas dit lui-même, par pure délicatesse ; il n'a pas voulu que la chaleur de ses paroles pût trop ardemment plaider sa cause auprès de vous. Il se délie du premier élan de voire âme enthousiaste ; il veut que votre réflexion vienne au secours de votre cœur ; le mariage, ditil est chose trop grave et trop sérieuse pourqu'on n'essaye pas de peser toutes les responsabilités, toutes les chances de bonheur. Il vous demande simplement d'agréer sa tendresse respectueuse, sans que pour cela vous vous considériez le moins du monde engagée envers lui. Paola — ajoutât-elle en baissant la tête — nous ne sommes pas riches et vous l'êtes à l'excès ; comprenez enfin la réserve de Walter. C'est à son devoir qu'il obéit plus qu'à son sentiment. D'ailleurs, vous connaissez notre devise : « Devoir prime joie».
— Soit, — dis-je les larmes aux yeux, touchée de la délicatesse de Walter — je réfléchirai ; mais dites-lui en attendant, mon amie, ma sœur, qu'il n'existe pas de plus noble cœur au monde que le sien .
Ah ! pourquoi m'imposa-t-il la réflexion ? Pourquoi ne cueillit-il pas dans sa fleur ma tendresse naissante ? — Mais il est dans la vie d'insondables lois, qu'on subit, sans les comprendre hélas.