‹ Les deux gloiresChapitre 7 sur 7 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Gérard avait créé autour de moi une ambiance de tendresse et de beauté. Il s'efforçait de m'initier aux splendeui s de l'art, de développer mon goût pour la musique : il m'apprenait à pratiquer le bien. Mon cœur s'était fermé à tout effort, à toute aspiration, lorsque mon âme solitaire s'était révoltée contre les cruautés du sort. L'amour de mon mari fit éclore tout ce qui sommeillait en moi ■ guidée par sa clairvoyante bonté, je secouai la torpeur de ma longue léthargie et je commençai enfin à entrevoir la vérité.

11 m'expliquait avec une patience inlassable les philosophes et les grands initiés qui ont laissé derrière eux ce lumineux rayon, dont aujourd hui encore l'humanité douloureuse s'éclaire. Il honorait toutes les religions, il en rejetait seulement le dogme étroit, qui enlève à l'être humain sa personnalité, et retarde son essor. Il essayait

par tous les moyens de fortifier mon âme par la philosophie et la foi. Il s'efforçait surtout de m'expliquer que notre vie ne doit pas être considérée comme une partie de plaisir, mais comme une mission.

Un retour sur ma conduite passée me faisait comprendre mon imperfection.

Gérard m assurait que je pouvais, dès cette vie, racheter mes fautes, qu'il excusait, en les mettant sur le compte de l'inexpérience de la jeunesse. Il disait que malgré notre libre arbitre, nous ne sommes pas toujours responsables de nos actes. Certes, Aldo avait exercé sur moi une sorte de fascination, que de sang-froid j'avais peine à concevoir. Mais en étais-je moins coupable ?

Je faisais observer à Gérard que la vie de confort et de luxe que je menais était peu en harmonie avec la simplicité qu'il pratiquait, il me répondait alors que dans le milieu élégant qui était le mien, il était difficile de réagir ou de se singulariser et qu'en cela encore j'étais la victime des circonstances bien plus que de mes goûts.

— Je suis trop heureuse, c'est vrai, — disaisje, — mais, n'ai-je pas mérité un peu de l'être

après de telles épreuves ! Et je lui fermais les lèvres par mes baisers car j'étais avide d'amour. Malgré les exhortations de Gérard que la vie intense de l'âme attirait uniquement, les joies terrestres me séduisaient davantage, et j'avais pour le plaisir et les distractions du monde, une sorte de frénésie que mon mari n'essayait même plus de combattre.

— Tu es une âme neuve, — disait-il, — tu ne sais pas encore cultiver les fleurs dont un cœur sépare, ni apprécier les ivresses lumineuses que goûte une âme évoluée. Tu dois, par étapes, et sans brusquer ta nature, gravir un à un les échelons qui conduisent aux sommets radieux et t'attarder hélas, souvent encore, dans les carrefours remplis d'ombi*e. En faisant ta prière quotidienne, tu devrais demander à Dieu la grâce de te faire comprendre ce qui te reste à savoir, ta seule ambition devrait être de t'approcher de la vérité, et ton plus grand désir de ne jamais vivre une journée inutile. « Travailler, c'est prier » a dit le Coran, il faut que tu bannisses de ta vie l'oisiveté qui est la pire des conseillères .

— C'est si bon de rêver, — lui répondais-je alors.

— Certes, mais juste assez pour accorder son âme au diapason de la minute présente, pas davantage.

Gérard était-il heureux ? Etais je la compagne que son âme eût souhaitée et qu'il méritait ? Ah ! certes non, mais Gérard trouvait la volupté dans le sacrifice, et s'il s'abandonnait enfin à ma tendresse, c'était uniquement pour me guider et me sauver. Mes brusqueries, mes violences sans raison, surtout ma coquetterie innée, devaient le faire cruellement souffrir, mais jamais il ne manifestait ni impatience, ni humeur. Le caractère de Gérard était comme un beau lac tranquille, dont aucun souffle de vent ne ridait la surface. Sa sérénité égalait sa confiance. Il s'efforçait de mettre son cœur à l'unisson du mien et ainsi s'écoulaient doucement les jours.

Lorsque je m'impatientais de progresser si lentement, de ne pas saisir la beauté de sa doctrine, il me répondait invariablement :

— Ma chérie, tout d'un coup la lumière se fera en toi grâce à une circonstance fortuite. Tu comprendras un jour, sois patiente. L'initiation est un don d'en haut, qu'on doit avoir mérité.

Les idées de Gérard donnaient satisfaction à la

soif de justice des consciences humaines, puisque la misère et la douleur étaient selon lui, une punition méritée et non une flagrante iniquité .

Quant à moi, je trouvais injuste que tout être humain, en naissant, n'eût pas sa part de bonheur assuré. Gérard avait beau me répéter que nous en étions les artisans, que nous l'édifions par nos actes. Hélas! le doute déchirait mon âme et en détruisait la sérénité .

— Le mot bonheur est un mot sans portée sur cette terre de misère — disait mon mari. — Il n'est de vrai bonheur ici-bas que pour une conscience pure et de contentement moral que dans la sérénité qui résulte de nos bonnes actions.

— Mais apprends-moi vite cette doctrine qui éclaire ton âme.

— Cette doctrine est utile aux uns, mais dangereuse pour les autres ; c'est par conviction et non par contrainte qu'on doit y croire ; elle a ce grand avantage de supprimer toute pompe extérieure, toute cérémonie du culte ; elle émane d'un besoin d'idéal et son but est d'élever les âmes, mais elle ne peut s'épanouir que chez les esprits forts. Tu n'es pas encore assez évoluée pour en apprécier la valeur philosophique et consolante.

Gérard m'avait inspira un sentiment complexe, fait de tendresse, d'admiration et de reconnaissance, mais aussi de crainte ; la hauteur de ses vues me dépassait ; sa résignation surnaturelle me causait un malaise et j'étais découragée en sentant toute la distance qui séparait nos âmes. L'impérieux désir de plaire, de captiver les hommes, ce besoin incessant et inné de coquetterie, m'assaillait chaque fois que j'allais dans le monde etqueje pouvais y déployer mes artifices féminins. Je mettais, à subjuger, une âpreté presque féroce, abandonnant ma proie dès que je l'avais soumise. L'idée de tromper Gérard ne m'était jamais venue. Aucun homme ne pouvait lui être comparé. Mais j'exerçais, avec une sorte de cruauté presque bestiale, ce désir inassouvi de ravager les cœurs. A quelles mystérieuses injonctions, à quel besoin atavique répondait cette impérieuse poussée de la bête, qui résistait aux conseils si doux de mon mari ? Conquérir ! oui, conquérir était devenu avec le goût de l'art vers ma trentième année, le but de ma vie ; je confondais trop facilement dans mon esprit, le culte de moi-même avec le culte de la beauté. Je me considérais comme le centre du monde et je n'en étais qu'une

parcelle infinitésimale. Cette adoration de moimême me faisait oublier ma mission véritable. J'écoutais les belles doctrines de Gérard, j'essayais de les appliquer, mais mon instinct était toujours plus fort que ma volonté.

Il y avait en moi une lutte constante qui me torturait entre deux éléments aussi puissants l'un que l'autre.

Il est en effet difficile d'extirper de sa nature les dispositions ataviques ; sur elles la sagesse et la réflexion ont peu de prise. Il faut en effet, comme dit Gérard, détruire par la douleur qui épure et élève, certains instincts innés.

Je ne me rendais pas assez compte à cette minute, que mes provocations et mes coquetteries ne pouvaient attirer que des hommes d'un genre très spécial et très inférieur, ceux dont le seul but dans la vie est le plaisir et pour qui toute femme est un jouet agréable. J'avais beaucoup d'admirateurs qui se disputaient mes attentions et bien peu de réels amis. Je n'avais pas encore démêlé la supériorité de l'amitié noble et désintéressée sur l'amour, car celui-ci est de nos jours égoïste et matériel, il transforme trop souvent en

adversaires, ceux qui étaient nés pour se comprendre et se compléter.

Cette atmosphère spéciale dans laquelle je me laissais vivre et qui journellement versait dans mes veines son poison subtil, ne pouvait cependant satisfaire entièrement les secrètes aspirations de mon cœur. Même au sommet du bonheur, ou de ce que je croyais être le sommet du bonheur, une ombre enténébrait mon àme. J'avais le pressentiment qu'une grande épreuve me secouerait un jour de ma torpeur et m'ouvrirait les yeux, lorsqu'il serait trop tard hélas, pour refaire ma vie.

En attendant, une mélancolie profonde obscurcissait l'esprit de mon pauvre Gérard.

Il avait alors atteint sa cinquante-deuxième année. A la fougue de son amour avait succédé une tendresse confiante ; sans se décourager, il espérait que l'âge modifierait mes idées et m inspirerait la sagesse.

J'avais trente ans ; ma beauté s'épanouissait dans toute sa plénitude. De nombreuses et intéressantes lectures formaient mon esprit ; j avais ie goût du travail, j'honorais 1 art sous toutes ses formes, mais de plus en plus s'accentuait mon

désir immodéré de conquérir. Les hommes m'apparaissaient comme une proie naturelle qui m'était dévolue, leurs tourments d'amour me causaient une joie secrète. J'exerçais sur eux l'exécrable loi du talion ; tous, à mes yeux, devaient expier l'abandon d'Aldo ; ainsi Tégoïsme de mon amant avait engendré chez moi un égoïsme féroce et sans pitié. J'étais encore bien loin de comprendre les idées de Gérard, qui trouvait sa joie à rendre le bien pour le mal.

Gérard avait depuis quelque temps acheté une propriété dans le midi de la France ; il y allait de temps en temps pour y surveiller ses intérêts.

Pendant une de ses absences, je rentrais chez moi une après-midi de juin, en traversant à pied le Jardin des Tuileries.

C'était l'heure vespérale : du haut de la terrasse des Feuillants, j'apercevais la Seine, transparente et majestueuse, se déroulant à travers l'infini de la ville.

Des rumeurs confuses bourdonnaient à mes oreilles : c'étaient les angoisses, les misères, les labeurs, les espoirs de la Cité, qui bouillonnaient et se confondaient dans un bruit uniforme ; 1 âme vibrante et puissante de Paris semblait s'y exté-

rioriser. J'y démêlais aussi des clameurs de triomphe ; mon cœur s'amollissait d'émotion et ma voix se mêlait à toutes les voix de perpétuelle adoration qui s'élèvent de la ville pour la glorifier. Je palpitais d'admiration : car Paris est l'Initiatrice de la pensée. L'Inspiratrice de l'effort, le centre des énergies. I usine du travail, le brasier de l'invention, le berceau du progrès, la ruche de la vie. J'étais fière d'y vivre et de m'y sentir a 1 aise.

J'écoutais ces rumeurs montantes et je jouissais pleinement de l'isolement dans lequel je me trouvais à cette heure exquise et fugitive. Le soleil déjà avait disparu derrière le Trocadéro. mais le ciel palpitait encore du tumulte de ses adieux. L'Arc de Triomphe apparaissait nimbé d'or, dans une gloire incandescente. Je songeais que les hommes évoluent et se modifient souvent, que seule la nature nous donne la sensation de l'immuable. avant-goût d'éternité. Gérard m'avait enseigné l'admiration de la nature, je lui en sus gré.

Mes pensées ailées voguaient sur les cimes des nuages dorés qui crêtaient l'Arc de Triomphe, lorsque j'entendis derrière moi un bruit de pas.

Je me retournai instinctivement. Un homme de taille moyenne, tenant par la main deux bambins de quatre à cinq ans, marchait d'un pas rapide sur la terrasse ; il tourna l'angle qui mène à la place de la Concorde et se trouva face à face avec moi. Sa tête était penchée vers les enfants avec lesquels il causait gaiement en anglais. Ceux-ci, un petit garçon et une petite fille, étaient vêtus à la mode anglaise.

Lorsque l'homme qui les conduisait fut à quelques pas de moi, il releva la tète et me fixa :

— Walter, — m'écriai-je, — Walter, vous ne me reconnaissez pas ?

L'homme me dévisagea attentivement pendant quelques secondes, et s'écria à son tour en me tendant la main :

— Paola : Paola : est-ce bien vous ?

— Mais oui, Walter.

Un silence embarrassé suivit ces mots ; Walter le rompit le premier en me présentant ses enfants.

— Alors, vous êtes marié ? — fis-je.

— Oui, — répondit Walter, qui avait retrouvé son sang-froid.

— Etes- vous heureux, au moins ?

— ifio —

De sa voix caressante. Mfl yeux clairs et francs fixés sur mes prunelles, il répondit :

— Oui. l'aola. je >uis heureux, très heureux, parce que je n ai pas demandé à la vie l'impossible. J'ai compris à temps qu'il est périlleux de se nourrir de chimères, et qu'un bonheur simple, mais durable, vaut mieux que...

— Mais votre femme sait-elle apprécier votre cœur, vous comprend-elle?

— Ma femme m'a donné deux beaux enfants, elle aime son foyer, elle se contente de vivre très modestement selon nos moyens, elle possède en un mot la science de la vie, qui consiste à savoir s'adapter à ce qu'on a, sans désirer l'impossible. Mais vous, Paola, vous ? ...

— Gomment, je vous intéresse encore ?

Un éclair passa dans les yeux de Walter.

— Vous savez que je ne suis pas de ceux qui reprennent leur ail'ection une fois donnée ?

Je serrai sa main avec émotion.

— Walter, j'ai épousé Gérard qui est pour moi le plus dévoué, le meilleur des maris, mais mon cœur est brisé à jamais.

— O mon amie, ne prononcez pas d'injustes paroles ; le cœur souffre, mais ne se brise pas.

Notre volonté en soude les débris. Au lieu de vous irriter contre la destinée, travaillez et priez, car le travail et la prière sont les portes du bonheur. Et maintenant, je dois vous quitter, ma femme m'attend car nous repartons pour Londres.

— Et Maud ? — lui dis-je encore.

— Maud est devenue la sœur des pauvres; elle est la plus heureuse d'entre nous, car elle vit pour les autres. Adieu mon amie.

Walter reprenant les mains de ses enfants, gagna rapidement la rue de Rivoli.

Il avait déjà disparu à mes yeux, mais je demeurais encore debout, pensive, comme figée dans une torpeurdouloureuse. Il était heureux, il avait su refaire sa vie ; il était sauvé, car un but intéressant et noble guidait ses efforts. Et moi?... Des larmes mouillèrent mes yeux et triste ment je repris le chemin de la maison.

Cependant les paroles de Walter m'avaient produit une impression salutaire. Je me mis bravement au travail ; je repris des leçons de peinture et j'éprouvai, en m'occupant ainsi, une satisfaction intérieure qui m'était jusqu'alors inconnue.

Sept années se passèrent ; sept années unifor-

mes. La santé de Gérard s'était un peu altér une maladie de creur le minait, mais son humeur était demeurée égale : toujours bon et indulgent, il mVncourageait au travail.

Il avait complètement blanchi et sa grande barbe lui donnait une expression patriarcale qui le rendait très beau. Toute la douceur de son âme rayonnait dans ses yeux, que l'âge avait dématérialisés ; c'étaient des yeux d'infinie bonté qui attiraient.

Je lui disais souvent :

— Quel beau missionnaire tu aurais fait, mon Gérard.

— Ma mission, c'est de t aimer.

La figure de Gérard rayonnait alors d'une joie céleste.

Au mois de janvier, mon mari retourna dans le Midi pour surveiller le fermier qui gérait sa propriété .

Je restai seule à Paris.

Un soir, très occupée à lire, j'avais oublié ma correspondance sur ma table.

Plusieurs lettres étaient demeurées intactes, lorsqu'eu jetant les yeux sur l'une d'entre elles,

je reconnus une écriture qui me glaça d'épouvante : C'était l'écriture d'Aldo.

Figée d'étonnement et de crainte, je fixais l'enveloppe sans oser la décacheter. Je suivais des yeux les méandres de cette écriture dépourvue de caractère et d'élégance. Je pressentais que cette mince feuille de papier allait à nouveau bouleverser ma vie et d'un mouvement instinctif, rapide comme l'éclair, je me levai pour la jeter sans la lire, dans la cheminée.

Le feu était éteint :

Je fus saisie d'angoisse.

Comme l'animal pris au piège, je me débattais entre deux courants contraires : l'instinct de la préservation et la curiosité lancinante . Une carafe d'eau était à la portée de ma main ; j'en versai dans un verre et l'avalai d'un trait : je me ressaisis quelques instants en essayant de scruter le tumulte de mon àme.

Aldo était mort pour moi depuis de longues années.

D'où venait alors un si violent émoi à la vue de son écriture ?. . . Etait-ce donc encore de la haine ? Que me voulait-il enfin ?

La lettre froissée était demeurée dans mes

mains crispées ; j'essayai d'en lire le contenu à travers l'enveloppa ; peine inutile. D'un mouvement saccadé, je La déchirai et je lus haletante :

« Paola. voici quatorze ans que j'ai disparu de ta vie : j'ai essayé, mais en vain, de t'oublier ; ton souvenir m'a hanté jour et nuit. J'ai essayé d'aimer d'autres femmes : aucune d'elles n'avaient ton rayonnement et ta beauté. Tu ne m'as pas oublié, je le sais, mais comment accueillera s -tu cette lettre ?. . .

« Avec pitié, lorsque tu sauras que je suis malheureux : oui, malheureux : Ma vie inutile ne me laisse au cœur que du dégoût : le doute torture mon âme d'impénitent ; le doute m'assaille au seuil de l'âge mûr. Ton image demeure intacte à travers les orages de ma vie. Vers toi se tend mon coeur désenchanté, car toi seule tu peux me sauver. Auras-tu pitié de ma détresse d'âme, sauras tu prononcer les paroles de consolation et de pardon qu'à ce tournant de ma vie j implore de ta miséricorde ?

« Je demeure à l'hôtel X... viens, je t'attends.

« Aldo »

Pardonner ?

Moi, pardonner ?. . Oublier l'infâme conduite

du séducteur ? Sourire à celui qui fut l'artisan de ma perte, à celui qui ternit ma vie à jamais ? Non, certes, je ne saurais pardonner, je ne pardonnerai pas.

J'arpentais fiévreusement le salon en proie à une sombre agitation, lorsque mes yeux, parmi les lettres encore fermées, en aperçurent une de Gérard.

Vite je la décachetai et m'y plongeai avec l'énergie du noyé qui s'attache à une épave :

« Ma chère Adorée,

« Loin de toi je ne vis pas, il me semble que la nature entière se replie sur elle-même et me dérobe ses beautés et ses richesses. Ton coeur est une coupe de vermeil portée par la main des anges, dans laquelle, avidement, je bois le nectar d'amour et de vie ; tu es ma beauté et ma jeunesse, mon espoir et ma fierté.

« Je sens que vivre pour toi est mon but idéal. Qu'ai-je fait, mon Dieu, pour mériter dès cette vie un si grand bonheur ? Je sens aussi, avec une joie intense, que la parole de vérité se fait jour dans ton cœur, puisque depuis quelques années tu as pris goût au travail, qui est la base de toute évolution. Le corps humain doit être le

serviteur el non le maître de l'Ame, c'est elle qui doit le subjuger et lui apprendre l'énergie, principe de toutes les initiatives ; elle lui enseigne l'humilité qui abolit l'orgueil et affranchit l'homme des instincts de la bête ; c'est elle qui lui donne l'indulgence, ce miroir de notre cœur, dans lequel les animaux nous apparaissent comme des frères non encore évolués ; c'est à elle surtout que nous devons la charité qui nous inspire les plus nobles sacrifices.

« Le progrès, vois-tu ma chère femme, doit être le résultat d'un effort personnel et non d'une influence extérieure. Ceux qui nuisent à leurs semblables, ne sont pas encore en possession complète de leur conscience ; c'est pour acquérir toutes ces connaissances, fruits merveilleux de l'arbre de la vérité, que nous luttons en ce bas monde, avec la radieuse perspective de l'Au-delà, avec la conviction intime que la véritable patrie de nos âmes n'est point cette terre d'épreuves.

« Pour te parler de choses plus matérielles, je vais te dire en quelques mots le résultat de mon enquête ici.

« Hélas oui ! Le fermier auquel j'avais confié mes terres, que je considérais comme un hon-

nête homme, m'a indignement volé ; il a négligé la culture du sol, il a commis des actes de vandalisme, en coupant des arbres admirables, il a enfin agi comme un bandit en pressurant les ouvriers. . . Je me suis hâté de lui signifier son congé. Mais, te l'avouerai-je, lorsque j'ai vu sa femme et ses enfants en larmes, je lui ai pardonné dans un grand élan de pitié ; il est si doux de pardonner. Tu m'approuveras, je l'espère ; le bien qu'on fait aux autres est la vraie jouissance ici-bas.

« Cependant cette décision me force à prolonger mon séjour de quelques semaines, il me faut mettre un peu d'ordre dans mes affaires.

« C'est le sacrifice que je m'impose pour sauver ce malheureux fermier du déshonneur.

« Ecris-moi souvent mon adorée, tes lettres, qui sont l'émanation de ton cœur, seront la seule joie, l'unique consolation dans mon exil volontaire .

« A toi pour toujours, ici et dans l'Au-delà,

'< Gérard »

Pardonner!... Lui aussi, cet être sage et parfait, honore et exalte le pardon, et moi, sa

pupille, sa femme, son âme et sa vie. qu'avec tant d'amour et de patience il a initiée à la vérité, je ne saurais point pratiquer ces divins préceptes ?

D'un mouvement fiévreux j'écrivis à Aldo : « Je ne puis oublier, mais je pardonne ; attendez-moi demain.

« Paola »

Après une nuit sans sommeil, je pris dès le matin le chemin de l'hôtel où habitait Fiorelli.

Sans rougir de ma démarche, le cœur débordant de nobles résolutions, je m'acheminai à pied vers sa demeure, décidée à faire pénétrer dans cette âme hésitante, l'apaisement et la clarté-

En cette matinée de janvier, Paris était plongé dans une brume épaisse qui l'enveloppait comme d'un grand manteau. Violente et douce à la fois, la ville paraissait enveloppée d'un voile de gaze grise; son activité n'était pas diminuée, mais son éclat habituel était terni, comme teinté d'une douce mélancolie. Paris n'avait pas l'aspect haletant des jours habituels; la cité se recueillait dans l'attente d'un lendemain rayonnant.

J'arrivai à l'hôtel X... Aldo était debout devant moi dans sa chambre, comme figé dans une de ses belles attitudes d'immobilité. Il ne fit pas un pas vers moi, ne proféra pas une parole II était d'une pâleur de cire ; sa beauté un peu meurtrie, lui prêtait une expression douloureuse que je ne lui connaissais pas et qui ajoutait à son charme ; son front, chargé de péchés, disparaissait sous l'épaisse toison de cheveux maintenant grisonnants. Sa bouche n'avait plus la courbe arrogante d'autrefois, mais dans ses yeux aux prunelles d'or, étaient concentrés encore les rayons de la jeunesse et du désir. Toutes les voluptés du monde étaient accumulées dans ce regard fier, ardent, qui était à la fois un ordre et une prière, un espoir et un regret.

Ah! comment résister à ces yeux d'amour!...

J'étais haletante ; ce silence m'opprimait, je ne trouvais pas de pensées pour formuler des mots, mais je compris que j'étais perdue si je ne me soustrayais pas de suite à la fascination que cet homme exerçait sur moi.

Je me retournai vivement pour gagner la porte,

mais alors d'un bond, Aldo fut près de moi, me

barra la route me disant d'une voix contenue :

— Non, tune partiras pas, toi, mon seul espoir, mon unique amour, toi qui m'appartiens.

J'étais à sa merci.

— Aldo, criai-je enfin, est-ce un ennemi que je retrouve en vous ? De quel droit m'empêchezvous de partir ?

— Oh ! je ne suis qu'un malheureux, un malheureux qui t'implore.

Et Aldo tomba à genoux en sanglotant. Aldo pleurait ! Grand Dieu ! Moi qui croyais n'éprouver pour cet homme que dédain et indifférence, je sentis, à la vue de ses larmes, une douleur lancinante labourer mon cœur. Toute raison m'avait abandonnée; éperdue je lui tendis les bras pour le relever, mais déjà follement, passionnément, Aldo m'étreignait. Je sentis encore une fois, comme jadis, ma volonté vaciller, puis sombrer. J'étais l'edevenue la proie du séducteur, et comme autrefois, je ployai sous son désir.

Je vécus ainsi deux mois d'ivresse, n'osant pas me souvenir que là-bas Gérard existait, qu'il allait bientôt revenir, je n'envisageais même plus l'avenir ; je vivais de l'heure présente, avec toute la fiévreuse ardeur du condamné à mort, qui n'a plus que quelques jours à vivre. La pas-

sion d'Aldo avait encore une fois endormi ma conscience.

Comme je rentrais un jour d'un de ces rendezvous qui noyaient mon âme dans l'oubli, je vis sur le seuil de ma maison, Gérard, en costume de voyage, qui me souriait.

— J'ai pu ni' échapper plus tôtque je n'espérais, ma chérie, — me cria-t-il de loin, — et j'ai voulu te faire la surprise...

Mais il n'acheva pas sa phrase. Debout devant lui je vacillai soudain; il n'eut que le temps de me soutenir et de me porter jusque dans ma chambre. Il se pencha vers moi inquiet et voulut m'embrasser. Je l'arrêtai d'un geste.

— Gérard, — lui criai-je, — Gérard tue-moi, tue-moi !

— Paola, es-tu folle ?

— Gérard, mon pauvre Gérard, je t'ai indignement trahi, je suis une malheureuse, tue-moi. — Et je fermai instinctivement les yeux pour attendre le coup qui allait me délivrer de la vie.

— Aldo ! — hurla Gérard — Aldo?

— Oui, — répondis-je tout bas.

Gérard s'était effondré sur une chaise. Une

suffocation violente causée par sa maladie de cœur lYtreignait. Il apparaissait affreusement pâle, les yeux cernés, la pupille dilatée; je crus qu'il allait succomber dans mes liras La vue de sa douleur physique et morale nie rendit la raison. Je l'entourai de tendresse, et parvins, à force de soins, à conjurer la crise.

Gérard, les yeux hagards, parlait très bas, comme s'il ne me voyait pas.

— Cela devait être, c'était écrit, c'était fatal, elle avait cet homme dans le sang, dans le cœur, dans le cerveau. Dieu ! quelle souffrance ! mais quelle folie aussi: pourquoi avoir épousé cette femme qui ne pouvait dès cette vie s'élever et comprendre, pour laquelle j'aurais toujours dû rester un père. Pauvre malheureuse! Elle souffre aussi, car la pitié, sinon la conscience, est déjà éveillée dans son cœur.

Sublime comme il le fut toute sa vie, Gérard me dit avec douceur:

— Paola, ce n'est pas ta faute, je le sais.

Je sanglotais à ses pieds, il me releva avec b iité et me dit :

— Tu as brisé notre amour à jamais, mais je te laisse libre d'agir comme tu voudras.

Pour toute réponse, je courus au bureau et griffonnai à la hâte quelques lignes que je donnai à Gérard. Elles contenaient ceci :

« Aldo, je vous ordonne de partir de suite ; adieu pour toujours,

« Paola »

D'un regard Gérard me remercia puis, avec infiniment de bonté, il me dit :

— Paola, laisse-moi seul, je t'en prie.

Trois années moroses s'écoulèrent encore. Gérard, toujours indulgent et bon, s'était enfermé dans un voile de tristesse, demeurant des heures entières dans un mutisme désespérant. Je me taisais aussi. Qu'aurais-je pu dire à cet être exquis dont j'avais torturé le cœur? Nous vivions côte à côte comme deux galériens rivés à la même chaîne ; les paroles entre nous étaient devenues superflues.

Son affection cardiaque s'était d'ailleurs aggravée. Mon orgueil s'était évanoui pour toujours ; humblement maintenant, j'essayais de progresser et de chasser l'obsédante vision par le travail le plus assidu.

Je peignais avec ardeur, je travaillais beaucoup

et me figurais avoir chassé du jardin secret de ma tendresse, le souvenir torturant de l'amour, mais quand, harassée de fatigue, je fermais les yeux et tombais sur ma couche solitaire, aspirant au sommeil et à l'oubli, alors m'apparaissait l'image du séducteur. Brisée, je sommeillais par instants, je croyais entendre alors le bruit de ses pas qui me réveillait en sursaut... Puis, un sommeil lourd obscurcissait enfin mon esprit, mais bientôt l'ironie des rêves me replongeait encore dans l'irréel et dans ce passé torturant et humiliant que je voulais effacer à jamais. Combien la mort à cette heure m'eût paru douce !

Je recevais souvent des lettres de Fiorelli me suppliant de fuir avec lui ; j'eus le farouche courage de ne pas lui répondre . J'étais prise entre l'amour et la pitié, mais celle-ci plus forte, m'empêchait d'écouter l'élan de mon cœur. Je tremblais pourtant qu'un jour, ma nature fougueuse ne l'emportât sur mes bonnes résolutions. Je tenais entre mes mains la vie de Gérard, je sa vais qu'une nouvelle secousse pouvait lui être fatale et je suppliais Dieu de me donner la force de ne pas trahir mon devoir.

C'était en février : Gérard m'annonça qu il

partait pour ses terres et reviendrait dans une huitaine de jours. Ses absences étaient assez fréquentes depuis trois ans, car il éprouvait souvent le besoin de se retremper dans la solitude . J'étais donc habituée à ses déplacements . Cependant, je ne sais pourquoi, en le voyant partir calme et triste comme d'habitude, je me sentis inquiète. Il avait déjà pris congé de moi, lorsque je courus après lui dans l'escalier en lui criant :

— Mon ami. as-tu pris ta pelisse de fourrure ? Il fait si froid aujourd'hui.

Gérard s'arrêta au bas de l'escalier, me contemplant quelques instants et je vis deux larmes perler dans ses yeux. Il me dit de sa voix grave, un peu secoué par l'émotion :

— Merci, Paola. j'ai tout ce qu'il me faut — puis, d'un ton qui me donna le frisson, il ajouta gravement :

— Paola, adieu !

— Non, pas adieu, au revoir Gérard.

Oh ! ce regard de Gérard !

J'écris ces lignes après cinq ans et je le sens encore ce regard clair et triste, pénétrer dans mon cœur comme une lame d'acier. Il était la quintessence de son âme qui, en cette minute

— Ijf) ■ —

suprême s'extériorisait fluidique et profonde. Il était chargé d'amour et de douleur. Il avait surtout une expression d'Au-delà, qui me remua profondément. Je pensai que Gérard, entièrement dématérialisé par ses souffrances morales et physiques, s'élevait vers les cimes de la pureté et atteignait la perfection.

Je me sentis à cette minute si indigne, si loin de lui, que je ne pus réprimer mes larmes.

Quinze jours après le départ de Gérard, je recevais de lui la lettre suivante :

« Ma chère Paola,

« J'aurai bientôt terminé mon voyage sur la terre, j'entrevois l'Au-delà avec une sérénité sans mélange.

« Tu as accompli depuis trois ans un sacrifice surhumain pour lequel tu seras récompensée. Tu es restée auprès de moi uniquement par devoir, lorsque ton cœur et tes désirs t'emportaient vers le seul être que tu as aimé d'amour ici-bas, car si je suis ton âme sœur élue et fidèle dans l'Audelà, il devait être le compagnon de ta vie terrestre. Souvent j'ai voulu te délivrer de ma présence inopportune et te rendre la liberté, mais j étais tourmenté à la pensée de te laisser seule et

désemparée, en proie aux dangers qu'offre la vie et contre lesquels tu es si peu armée.

Une circonstance imprévue vient tout à coup changer le cours des événements. Aldo est veuf depuis un mois, libre enfin de réparer lemal qu'il t'a causé et de devenir ton époux devant Dieu et devant les hommes. Dès que j'ai appris ce que tu ignores peut-être encore, j'ai pris, avec mon avocat, mes dispositions en vue d'un divorce, je mettrai les torts de mon côté pour hâter le dénouement, qui ne tardera pas à te libérer.

« J'ai plus de soixante ans, j'ai le droit de me retirer enfin de la lutte et de chercher le repos. Lorsque tu recevras cette lettre je serai déjà en pleine mer, voguant vers la terre de l'apaisement.

« Ta réponse me rejoindra donc aux Indes.

« Je pense que tu acquiesceras à mon projet, après le premier moment de surprise passé, tu refouleras ta pitié et la réflexion te fera approuver ma décision.

« Tu es ardente et belle, tu peux, tu dois encore refaire ta vie et retrouver la liberté et l'amour ; moi, je vais vers le repos.

« Je t'ai adorée ma chère enfant, je t'aime.

encore, mais je pars tranquille, car tôt ou tard la bonne parole porte ses fruits.

« Ne crains pas la douleur. La porte dorée du ciel s'ouvre par elle. Ainsi rien n'est perdu sur cette terre de misère qui n'est qu'un lieu de passage, la souffrance est une purification ; chaque douleur qui n'est pas occasionnée par notre faute, crée un parterre de fleurs que nous foulerons plus tard. Au ciel, si nous l'avons mérité, nous retrouverons une âme jeune et belle, blanche et pure, régénérée par la souffrance, brûlante d'amour.

a C'est dans cet Au-delà radieux que je vais te précéder ma chérie, car je sens que mes jours sont comptés.

« Je t'absous de toute faute commise ; tu n'es point responsable des tares ataviques, encore moins de ta conscience incomplètement développée. Ce qui chante en ton cœur de femme, c'est l'amour :

« En se donnant à l'homme qu'elle aime, la femme inconsciente encore de la vie et de ses responsabilités, obéit au plus mystérieux instinct de sou être. Elle se donne par amour, c'està-dire pour se dévouer et pour créer. Car si

l'homme crée la femme, la femme à son tour crée l'enfant. La nature et la mère se confondent alors dans un même élan, vers un but identique. Si la Providence nous avait accordé des enfants, Paola, j'en réponds, tu ne serais jamais sortie du droit chemin.

« Je te conjure d'avoir la foi : une foi profonde réalise toujours son objet.

« Tâche de t'élever par la pensée. Les hautes et nobles aspirations, sont les ailes de l'âme. Privée de leurs secours, elle ne peut prendre son essor vers les cimes de la pureté et se débat, douloureuse, dans sa prison terrestre.

« Il faudra encore des siècles accumulés, avant que la vérité et la sagesse pénètrent tous les cœurs ; alors l'humanité ne sera plus qu'une immense famille. Jusque-là notre meilleure arme contre l'injustice, sera toujours : l'indulgence.

« Puisse la bénédiction du ciel se répandre sur

toi, ma Paola adorée.

« Gékard »

Je n'eus même pas le temps d'achever ces lignes ; je reçus aussitôt, datée du Caire, la dépêche suivante, signée du vaiet de chambre de Gérard :

— iSo —

« Malgré défense, vous avertis <|ue monsieur est gravement malade. »

Je pris Le premier train pour Marseille, où j'eus encore le bonheur de trouver une place dans le paquebot en partance pour le Caire.

J'avais toujours craint la mer et ses traîtrises, mais portée par le lancinant désir d'arriver encore à temps auprès de mon pauvre Gérard, je n'éprouvai aucune défiance de l'élément inconnu, je ne m'aperçus même pas que la mer était agitée et menaçante ; mon angoisse était à l'unisson avec elle et mon inquiétude m'avait mise au-dessus des tribulations physiques.

Je n'avais qu'une idée fixe, un désir ardent, revoir encore Gérard, le disputer à la mort, le sauver peut-être, et devenir enfin pour lui la compagne exemplaire et tendre dont il était digne.

Le chemin de ter qui relie Alexandrie à la capitale de l'Egypte, se rapprochait de la ville. Le Caire apparaissait limpide, dans une splendeur sans nuages, baigné dans la magnificence de la clarté radieuse du printemps. C'était comme une vision de beauté surnaturelle et fascinatrice. De la lumière partout, à profusion : de la lumière

scintillante, intense, violente. On aurait dit que l'âme même de la lumière s'était concentrée sur ce point unique du globe, pour allumer dans les cœurs une Qamme de clarté et d'allégresse. La nature frissonnait d'amour et, comme une immense Ivre, tendait autour de moi ses cordes vibrantes et passionnées ; le désir jaillissait à chaque pas de ce sol ardent.

Cependant mon cœur était morne et désespéré et cette fête de la nature ne pouvait y rallumer l'espérance et la joie ; je sentis toute l'amertume du contraste, et, l'âme étreinte par la douleur, j'arrivai auprès de Gérard.

Aussitôt au Caire, se sentant très mal. il s'était fait transporter à Sakkara dans le désert. Là, sous une tente, sur cette poussière d'or foulée par les dieux, je trouvai Gérard affaissé dans un fauteuil, le regard déjà vitreux tourné vers le soleil couchant, qui, dans une gloire de vermeil, s'abaissait à l'horizon entre les Pyramides. Celles-ci, comme des ailes renversées, semblaient le soutenir dans sa chute rapide .

Tout alentour régnait le silence, troublé seulement par le râle de mon pauvre mari . Ses yeux étaient dilatés par la crise d étouffement et à son

front auréolé de blanc, perlait une sueur froide.

J'étais tombée à genoux près de lui, baisant ses mains avec ferveur. Mais déjà Gérard ne pouvait plus parler. Son regard douloureux s'abaissa sur moi, il me reconnut et une joie indicible inonda ses prunelles ; il voulut se pencher vers moi pour me relever et dans ce geste d ineffable bonté et de pardon suprême, son âme s'envola dans l'éternité.

Ses beaux yeux d'azur se remplirent d'ombre à jamais !

Il y avait à l'horizon une fête enflammée; la paix du soir descendait lentement sur le désert, et une douceur infinie montait de la terre vers les cieux.

Le silence était devenu absolu. Le désert fauve, aplati, uniforme, était en proie à une de ces interminables somnolences, que seul détruit un souffle de simoun. Il apparaissait comme un immense suaire d'or sous les derniers rayons du soleil mourant. Enfin, privé de lumière, il sembla figé, immobile, tel un lac sous la clarté de la lune. Et ce silence grandiose, opprimait mon cœur, augmentait mon isolement, décuplait ma douleur.

Immobile et radieux, Gérard dormait son dernier sommeil. Un apaisement indicible émanait de son être et s'épandait autour de lui.

Seule maintenant avec lui, dans la tente éclairée par une torche falote, je tenais dans ma main la main de mon bienfaiteur, déjà marbrée par la mort.

J'étais comme dédoublée ; je vécus alors une de ces minutes uniques où l'âme dématérialisée touche l'inaccessible. J'écoutais avidement le silence • j'écoutais surtout, pendant cette longue veillée, les voix intérieures qui de ma conscience montaient vers mon cœur ; je revivais ma vie entière et constatais avec horreur son inutilité. Les yeux de mon âme eurent la vision soudaine de la vérité si chère à Gérard, je compris enfin le but véritable de l'existence et me désespérais à la pensée que mon cœur n'avait pu être éclairé que par la douleur et l'épreuve.

J'étais encore plongée dans mon angoissante méditation, lorsque les premiers rayons de l'aube bleuissante s'infiltrèrent sous la tente.

Je tombai à genoux devant la couche funèbre et presque à voix haute, comme si je parlais à un vivant, je prononçai ces paroles :

« Je te jure, mon Gérard, de suivre ta doctrine ; pardonne-moi de te comprendre si tard, mais ta mort qui me laisse daus l'abandon, est je le sens, le sublime rachat de mes erreurs. Je vivrai désormais pour autrui, je renoncerai au culte de moi-même, je me détacherai de l'amour terrestre qui a causé mon malheur et ta mort ; je pratiquerai tes préceptes en essayant de me sacrifier à ceux qui soutirent. — J'honorerai à jamais ta sublime devise : « labeur et charité », Gérard, je te le jure. »

Je baisai pieusement ce front glacé, ce front qui avait renfermé de si hautes et de si nobles pensées. Je compris que tant de bonté et d'amour ineffable ne pouvaient être à jamais évanouies et persuadée que l'âme de Gérard m'entendait, je m'écriai « Non pas adieu, mais au revoir mon Gérard », et je me sentis allégée d'un poids douloureux après avoir prononcé ces paroles définitives.

Aldo qui avait causé la mort prématurée de Gérard, ne m'apparaissait plus que comme un malheureux, très éloigné encore de la régénération et pour lequel je ne pouvais rien. Ma passion pour lui était morte comme meurt une fleur brisée par l'ouragan\

Je me sentais maintenant très loin de lui, je ne parlais plus son langage, la douleur, en me purifiant, avait ouvert les yeux de mon âme, m'avait donné le désir de progresser. Je regardais autour de moi, je vis que la douleur est la loi générale de la nature, que peu de privilégiés y échappent et que pour eux peut être le bonheur est également une épreuve.

Tout souffre ici-bas d'une commune misère, la plante, la fleur, la bête, l'homme. Et je sentis une pitié immense envahir mon cœur. Les souf. frances de la nature entière trouvaient un écho dans mon âme. J'étais sauvée, je ne pensais plus à moi.

Revenue à Paris, après les funérailles de Gérard, je me mis à l'œuvre courageusement. Je fus étonnée de constater, une fois le sacrifice de mon ambition consommé, avec quelle facilité et avec quelle ardeur je me refaisais une vie nouvelle, consacrée entièrement au travail et à la bienfaisance.

Ah ! certes, j'étais soutenue dans mon œuvre par le cher disparu, dont la présence autour de moi se faisait presque tangible. 11 me semblait que de là où il était maintenant, il guidait mes

actes avec plus d'autorité que de son vivant, et son image, idéalisée par la mort, symbolisait les plus hautes vertus, que j'essayais d'atteindre avec une persévérance infatigable. Ses admirables et consolantes doctrines apparurent alors d'une clarté accessible à mes yeux terrestres ; soutenue par elles, je sentis l'apaisement se faire en moi et je pus envisager la solitude sans trembler.

Cependant plusieurs lettres d'Aldo m'annonçantson veuvage étaient demeurées sans réponse. Un jour, au moment où je sortais de chez moi, je me trouvai face à face avec lui.

Tous deux nous étions vêtus de noir.

Aldo dut lire sur ma figure, une expression qu'il ne connaissait pas, car il recula d'un pas, et n'osa me tendre la main. C'est moi qui lui tendis la mienne, gravement :

— Venez, — lui dis-je, — montons chez moi, j'ai à vous parler.

Il me suivit silencieux dans mon salon.

— Aldo, — disais-je — je suis à un tournant de la vie j'ai choisi une route dans laquelle vous ne sauriez me suivre.

— Je viens aussi te proposer une nouvelle vie,

Paola, puisque la mort nous a libérés en même temps.

— Il n'est plus temps, Aldo, mon passé me répugne maintenant et ce n'est plus pour moi, ni pour vous que je veux vivre désormais, mais pour ceux qui souffrent .

— Quelle folie, — murmura Fiorelli.

— Hélas, on nie toujours ce qu'on ne comprend pas ; mais plus tard, un jour peut être, vous songerez à mes paroles et vous comprendrez que le plaisir n'est pas le but unique de notre existence .

Aldo s'était levé, il avait compris qu'une barrière infranchissable nous séparait désormais.

— Tu n'es donc plus la créature d'amour que j'ai aimée, que j'aimerais encore...

— Je vous le répète, je ne suis plus la même ; la douleur m'a donné de la vie une vision opposée à la vôtre . Vous vivez encore dans l'ignorance, je vis déjà pour l'âme. Aldo, je vous le répète, nous ne pouvons plus nous comprendre, adieu !

Sans ajouter un mot, très pâle, Aldo s'inclina profondément et sortit.

J'écoutai le bruit de ses pas crier sur le parquet

de l'antichambre, puis se confondre avec les bruits du dehors ; j'entendis la porte cochère se refermer lourdement sur lui...

J'avais brisé à jamais avec ce passé si cher à mon cœur.

Seule, je suis seule au monde, à quarante ans î ma fatale beauté a gâté ma vie ; j'avais cru que la beauté était la vraie gloire d'ici-bas ; je comprends enfin, grâce à l'exemple de Gérard, qu'il est aussi, dès cette vie, une autre gloire, impérissable celle-là, la beauté de l'âme.

Maria STAR

(Torre Clenoentina, avril 1907- 1908.)

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