QUATRIÈME PARTIE
Le lendemain je partis avec lui ;je revis Paris, la maison qui avait abrité mon enfance. Leni seule manquait ; peu de temps après ma disparition, elle était morte de chagrin comme un chien fidèle qui a perdu son maître.
En revivant parla penséeles trois années vécues depuis que Gérard m'avait quittée, j'étais étonnée de constater le concours inéluctable de fatalités qui m'avaient assaillie et terrassée. Le départ de Gérard avait été le premier désastre. Pourquoi Walter, lorsque Maud me dévoila son amour, avait-il hésité par excès de délicatesse à accepter mon cœur qui ne demandait qu'à se donner ? Pourquoi laissa-t-il à mon âme impétueuse le temps de la réflexion ? Celle-ci triompha d'un sentiment naissant qui se changea bientôt en amitié. Puis vint l'imprévue et fatale rencontre avec Aldo en Cornouailles, qui fit bouillonner mon sang et décida de mon sort.
Si Walter, en arrivant à Bavreuth, avait écouté
son cœur plus que son devoir, il ne serait point parti, il aurait veillé sur moi et la catastrophe ne serait point survenue. Et je songeai alors au rêve prophétique que j'avais eu à Daisy-Cottage plusieurs mois avant de connaître Aldo.
J'eus le farouche courage de l'aire à Gérard ma confession complète.
— C'était donc écrit, ma pauvre enfant ; mais la souffrance est un piédestal qui nous rapproche du ciel — et il ajouta, après quelques minutes de silence :
— Voici ce que je te propose, Paola, ma chérie : pour faire taire le monde injuste qui s'en tient aux apparences, tu porteras mon nom ; à ses yeux je deviendrai ton époux, le père de ton enfant. Un prêtre nous unira pour qu'aucune voix ne puisse s'élever contre toi et t' accuser. Mais je continuerai à demeurer, — ajouta-t-il en soupirant, — ce que j'ai toujours été pour toi, un protecteur et un père.
Je baisai ses mains que je mouillai de larmes.
— Ma petite fillette, pourquoi t'humilier ainsi. C'est moi qui suis le grand coupable, c'est moi qui aurais dû comprendre que mon sort était
étroitement lié au tien. Mais je me suis figuré que ma présence te devenait importune, que ton évolution devait se l'aire librement, et j'ai fui vers la quiétude d'un pays de paix. Tu es devenue l'innocente victime de mon imprudence. . .
— Non, le jouet d'un homme sans cœur et sans entrailles, — m'écriai -je avec amertume.
— Oh ! ne médis pas de celui qui t'a initié à l'amour que tu as tant aimé, et que tu aimes encore... peut-être. Il faut le plaindre d'ignorer les douceurs et les joies qu'enferme un cœur aimant. Son évolution n'est pas faite : la loi du sublime renoncement n'a pas encore touché son âme... Cet homme était chargé par la Providence de t'éclairer sur la vie ; il devait te faire comprendre que l'extrême joie et l'extrême douleur sont sœurs. Par la souilrance, il a ouvert ton cœur à la réalité des choses terrestres, à la vie, au sentiment du devoir. Avant lui, tu vivais pour toi, uniquement, dans une ignorance égoïste. Aujourd'hui tu comprends, tu sais, tu t'élèves.
— Oui, je comprends enfin l'inutilité de la beauté physique, lorsqu'elle n'est point accompagnée par la splendeur de l'âme, oui, aujourd'hui,
j'entrevois, mais aux prix de quelles désillusion*, la profondeur des abîmes de la vie.
— L'enfant que tu portes en toi, t«- rattachera à elle. C'est pour le guider ici bas, pour lui donner l'exemple, que tu arracheras peu à peu toutes les scories de ton Ame, car, sache-le, les enfants nous obligent à une mise au point de notre conscience ; tu me rendis naguère te service, à ton tour d'être pour lui ce que tu fus pour moi.
Et nous nous mariâmes en effet. Fidèle à sa promesse, Gérard continua à veiller sur moi comme le plus tendre des pères.
— Ah ! — lui disais-je, — quel charme profond, quelle sécurité et à la fois quel abandon inspire l'amitié désintéressée. Près de vous je me sens apaisée ; là-bas j'étais inquiète et dévorée d'incertitude, même dans l'ivresse du bonheur. Gérard, dites-moi je vous prie, pourquoi l'amour n'est qu'un duel continu entre deux adversaires ardents à se blesser et à se détruire ?
— Ne blasphème pas l'amour, tu n'en as pas encore compris toute l'essence ; son rôle est admirable ; mais il est confié souvent à d'indignes acteurs ; car ce mot sublime d'amour se donne trop facilement à ce qui n'en est qu'un
simulacre . Le désir de la bête n'a rien de commun avec l'amour élevé qui inspire le sacrifice, avec l'amour qui permet d'atï'ronter les pires supplices, le sourire aux lèvres.
— Mais pourquoi aime-t-on si mal ?
— L'amour sublime est la plus haute expression de l'évolution terrestre, car il touche aux vertus des séraphins. Hélas ! trop souvent ici-bas dans notre ignorance, nous confondons le désir de la possession charnelle, avec le désir de posséder un cœur ; cependant, plus on étreint le corps, et moins on étreint l'âme...
— Mais alors Gérard, il ne faudrait donc jamais aimer ainsi ? — Et mes yeux se remplissaient de larmes.
— Et pourtant, mon enfant, le monde finirait si on ne s'aimait plus... ainsi. C'est aux êtres d'ici-bas de comprendre que 1" œuvre de chair fait partie de notre mission terrestre. Rien n'est inutile en ce monde, tout a sa raison d'être, parfois incompréhensible et mystérieuse. Notre premier devoir est d'obéir aux lois du Créateur ; plus tard, grâce à la connaissance de la vie, nous pouvons essayer de démêler le vrai but pour lequel nous sommes créés.
J'éc*outais Gérard avidement; sa parole était douce et persuasive ; ses yeux, lorsqu'il parlait, avaient une expression prophétique, qui le rendait irrésistible.
Je me laissai doucement bercer par sa vigilance et sa tendresse.
Je n'avais point essayé d'ailleurs de rechercher les traces d'Aldo ; je le considérais comme mort pour moi.
Jamais Gérard ne m'en reparla, et c'est dans le silence auguste, que j'essayai d'ensevelir à jamais, limage ardente et belle du séducteur.
Cependant je m'alourdissais journellement, ma vie devenait végétative. La maternité engourdissait ma douleur et mes souvenirs.
J'attendais le grand événement qui devait donner à ma vie une impulsion nouvelle et effacer, selon Gérard, les traces du passé.
Il arriva enfin brutal et douloureux. Je contemplais alanguie, un bébé tout rose, enfoui sous les dentelles . Dans son sommeil, il semblait être un exilé sur cette terre de souffrance. Si doux et si inoffensif, comment ne désarmerait-il pas la colère, comment n'inspirerait-il pas la tendresse? Et cependant son père l'avait renié à jamais...
— Vois, — disait Gérard avec émotion, — ce joli poupon, c'est ton avenir, ton souci, ta joie ^ il deviendra la règle de ton existence ; il t'imposera l'oubli et l'espoir : toute la sagesse de la vie est contenue dans ces deux mots.
Mais la Providence ne voulait pas encore faciliter mon évolution. Le septième jour de sa naissance, Dieu me le reprit... Ah! l'horrible secousse, lorsque Gérard, avec des ménagements infinis, vint m'apprendre cette nouvelle et terrible épreuve qui m'assaillait. Très affaiblie par mon accouchement pénible, le cœur menacé par une tare héréditaire, j'eus une longue syncope qui mit ma vie en danger. La naissance de mon enfant me rattachait à l'existence; sa mort me replongeait dans le néant. J'étais trop jeune pour vivre uniquement d'amitié pour Gérard, sans un lien de tendresse qui m'inspirât le goût de l'existence. Cette fois, ce ne fut plus la révolte qui s'empara de moi, car elle ne peut éclater, violente et forte, que chez les êtres bien portants. Je fut prise d'un immense découragement qui envahit tout mon être et qui fit presque sombrer ma raison.
Inerte et silencieuse, sans force et sans volonté,
je restai de longs mois dans un demi assoupissement, dans une espèce de torpeur qui brisait ma volonté. Je n'osais plus vouloir, je n'essayai* même pas de parler ; c'est à peine si j'avalais quelques cuillerées de lait, que Gérard avec une inlassable bonté, me forçait à prendre. L'activité de ma nature avait fait place à un complet détachement des choses d'ici-bas ; je me survivais et c'est comme dans un brouillard, que j'entrevoyais quelquefois les événements de ma vie. passée. Il me semblait que ma vie s'extériorisait au point que je pouvais me contempler, avec indifférence, exsangue et pâle gisant sur un lit de douleur. Le désespoir de Gérard ne réussissait pas à secouer mon inertie. Au contraire, cette sorte de Nirvana dans lequel j'étais plongée, avait son charme, un charme alangui, qui me dispensait de tout effort. J'avais trop souffert depuis un an, pour essayer de recommencer la vie. Il me semblait qu en me laissant aller de la sorte, sur cette pente douce d'où tout heurt était banni, je m'acheminais insensiblement, mais sûrement, vers la mort, la grande libératrice .
Dè6 que je fus atteinte de ce mal mystérieux
que la science semblait impuissante à combattre, Gérard me transporta à Saint-Germain. C'était vers le commencement de septembre. Dans une allée discrète de la grande forêt, dont les arbres couleur de rouille m'abritaient, je passais mes journées étendue dans un hamac. Souvent aussi la tiédeur exquise des soirées me retenait sur la terrasse d'où la vue découvre au loin Paris. Gérard veillait sur moi avec le dévouement le plus tendre, ne laissant jamais à personne le soin de m'accompagner. Il essayait de me distraire, de me faire la lecture ; ou bien, tenant mes mains dans les siennes, anxieusement penché vers moi, il s'efforçait de lire sur mon visage la trace d'une impression ou d'une pensée.
L'hiver passa, sans apporter grand changement à ma santé ; j'avais cependant recommencé à faire quelques pas, mais j'étais toujours plongée dans ce même état d'indifférence et de mutisme qui désespérait mon fidèle compagnon.
Un soir de mai, morose et silencieuse, les paupièresclosesje gisais inerte dans mon hamac. Gérard me croyant endormie eut une explosion de désespoir si poignant, que mon âme en fut émue profondément.
— Mon Dieu ! — disait-il dans sa douleur, — ayez pitié, ayez pitié! Combien votre main s ;i|>|i» santit sur moi durement. Moi, le croyant plein de foi, je suis vaincu à mon tour et je commence à douter, je succombe ; c'en est trop. A cette femme que j'adore, j'ai tout sacrifié. .le me suis imposé le plus dur des supplices, j'ai feint auprès d'elle la quiétude et la sincérité d'un père, lorsque mon aine est harcelée par la passion. Que me donne-t-elle en échange? rien qu'indifférenee et dédain. Cependant je ne peux ni ne dois avouer ma blessure, ce serait un sacrilège. Au moins si je pouvais la fuir à jamais! Non, je suis rivé à ses côtés par la loi, et je ne suis pour elle ni un père, ni un mari. Oh Dieu ! ayeï pitié !
EU'ondré de douleur, Gérard sanglotait amèrement.
Un rayon de lune éclairait sa silhouette et son visage amaigri par les soucis et les veilles. Je ne connaissais de Gérard que l'expression tendre et douce, je ne l'avais jamais vu sous l'empire de la passion et de la douleur. Ses beaux yeux bleus remplis de larmes étaient tournés vers les cieux; sa grande barbe dorée et soyeuse encadrait sa
figure un peu éuiaciée ; ses cheveux clairs auréolaient son front. Il m'apparut à cette minute d'une beauté surhumaine et son cri de douleur me déchira le cœur. Comme les premiers rayons du jour dissipent les ténèbres d'un pénible cauchemar, une lueur subite éclaira mon âme. Le cri de détresse de Gérard avait enfin atteint quelque fibre cachée de mon être .
Sautant à bas de mon hamac, je me jetai éperdument dans ses bras, en murmurant à voix basse :
— Gérard, Gérard, est-ce possible ?. . .
— Quoi ! — soupira Gérard, — oh ! Paola, tu as entendu ? ne me torture pas davantage ; oublie ce que j'ai dit, il le faut.
— Je n'oublierai pas Gérard, non jamais je n'oublierai ; je suis heureuse, je suis guérie, car je ne puis vivre que par amour.
Et l'entraînant vers la maison, mon bras serré contre le sien, je lui dis alors dans une explosion de tendresse et de reconnaissance toute l'adoration que m'inspiraient son dévouement sublime et son abnégation surnaturelle.
Au-dessus de nous, l'azur profond du ciel s'étendait et la lune montait, lentement vers le zénith, baignant la campagne environnante de sa
douce clarté ; en bas, la Seine apparaissait comme un serpent immobile et argenté et Paris, qu'enveloppaient des vapeurs bleutées, se devinait au Loin. Les grands arbres projetaient sur le sol leur ombre blafarde et protectrice.
Gérard ne répondit point à mon élan de sympathie. Silencieusement, il pressait mon bras sous le sien. Lorsque je franchis le seuil de ma chambre, il me dit :
— Paola, plus un mot je t'en supplie. Demain je me serai ressaisi et te parlerai plus longuement.
Je demeurai seule, livrée à mes reflexions. Je me sentais encore plus isolée depuis que je possédais le secret de Gérard. Je devinais que son àme pieuse et sa volonté inébranlable sauraient nier l'aveu qu'involontairement j'avais surpris.
Ma destinée me paraissait sans issue.
A vingt-trois ans j'avais déjà connu la passion, la douleur et la maternité, et j'étais liée de par la loi à un homme qui m'adorait, mais qui ne consentirait jamais à manquer à ses serments d'abnégation.
Le lendemain Gérard vint à moi d'un air contraint et me dit, en évitant de me regarder :
— Je crois vraiment, ma chère enfant, qu'hier
soir je n'avais pas toute ma raison. Les soucis et les veilles ont altéré un peu mon esprit. . .
Je ne répondis point . L'étau moral se resserrait de plus en plus autour de moi.
A partir de ce jour, Gérard ne put retrouver son attitude habituelle, il veillait sur moi avec une bonté et une prévoyance infinies, mais fuyait ma présence, dès qu'il le pouvait.
Ma santé physique était revenue, mais ma solitude d'âme était plus poignante que jamais. J'avais soif de tendresse ; un besoin impérieux d'aimer me torturait le cœur. Je vivais à la dérive sans but et sans espoir. Cependant, j'admirais tous les jours davantage la sublime abnégation de Gérard et son couragesurhumain.il s'efforçait de garder sa sérénité et ne songeait qu'à mon bonheur. Son front large, où se lisaient de hautes aspirations, ses yeux, qui reflétaient la pureté de son âme, donnaient à sa figure une expression de bonté et de noblesse incomparables . Gérard était très beau ; une sorte de rayonnement émanait de son être, et rendait particulièrement séduisant cet homme de quarante-cinq ans, qui éclipsait tous les autres par un air de suprême distinction. La beauté d'Aldo était toute terrestre ; celle de
Gérard était une beauté d'âme. J'apprenais peu à peu à l'admirer et à le comprendre.
Oh ! devenir digne de cet homme supérieur, être l'associée de sa vie, faire le bien à ses côtés, combattre mes penchants innés de coquetterie, mon désir de subjuguer mes semblables ; devenir humble, pratiquer la loi si haute du renoncement... Mais comment atteindre ce but magnifique, sans être aidée par lui, sans être soutenue par l'amour?
Oui, par l'amour ! Mot magique, levier sublime de l'humanité, but et consolation de nos étapes sur la terre, rachat de nos fautes ! Amour, émanation de Dieu, lumière d'Au-delà, éclairant les ténèbres qui nous enveloppent, amour, amour! ...
Un jour de la fin d'août, j'étais accoudée solitaire sur la terrasse. Ma détresse était plus poignante que de coutume ; Gérard m'avait quittée toute la journée pour se rendre à Paris et déjà le soleil baissait à l'horizon sans que mon ami, d'habitude si exact, ne fût de retour.
C'était la minute exquise du demi-jour, précédant l'instant où la nuit étend sur la terre ses voiles. Les arbres se détachaient en silhouettes noires, en ombres chinoises sur un ciel encore
transparent de clarté. Cet instant avait le charme pénétrant des choses très brèves qui fuient et se précipitent dans le creuset du passé. Tout se confondait peu à peu dans cette couleur indéfinissable et uniforme dune nuit sans lune ; de cette teinte qui n'est ni noire ni blanche, et qui cependant s'éclaire comme tout ce qui n'est pas opaque. L'âme de la nuit rayonnait maintenant dans l'ombre ; elle envahissait son royaume nocturne avec une intensité profonde, semant le mystère et l'inconnu. Elle s'épanouissait dans le rêve, elle se plaisait à modifier, à simplifier les silhouettes des collines et des arbres, elle évoluait dans le fantastique et l'improbable, chevauchant d'une cime à l'autre comme la reine toute puissante du domaine du silence.
Abîmée dans ma rêverie, je ne m'étais pas aperçue que Gérard était maintenant à mes côtés. Il avait pris silencieusement ma main qu'il serrait dans la sienne.
Très émue, je n'osais gâter cette minute de bonheur.
Enfin, je lui dis très bas :
— Gérard, vous êtes convaincu d'avoir une mission à remplir auprès de moi ?
— Oui, sans doute.
— Alors, de grâce écoutez-moi mon ami. Vous qui savez tout, qui comprenez tout, vous devinez facilement que je souffre... Gérard, j'ai besoin de tendresse, d'amour... ayez pitié de moi.
La main de Gérard se mit à trembler dans la mienne ; puis d'une voix altérée :
— T'aimer ; moi t'aimer ? mais je suis vieux, je pourrais être ton père.
— Si ma mère pouvait vous parler, elle vous dirait, Gérard, ma profonde désespérance, elle vous dirait aussi que votre devoir sur terre est de sauver mon âme qui aspire à évoluer par vous et qui retombe impuissante et brisée lorsque vous vous détachez d'elle. Oh ! Gérard, ne me précipitez pas une seconde fois dans le gouffre ; je vous implore, car vous donnez des ailes à mon essor.
— Paola, ma chérie, mon enfant adorée, tu me déchires le cœur. Avec une si grande différence d'âge, notre union charnelle ne peut être que désharmonieuse ; et l'amour n'existe pas sans harmonie. En amour il est vrai, il n'y a pas de différence d'âge lorsque l'aspiration est pure, mais cette différence s'impose dès que la passion est en jeu.
— Nos cœurs ne battront-ils pas à l'unisson, et nos âmes ne se fondront-elles pas dès qu'elles auront communié par la divine étincelle de l'amour réciproque ? Qu'importe la différence des âges, lorsqu'on s'aime ?. . .
Gérard avait bondi et reculé de quelques pas...
— Et Aldo ?. .. cria-t-il d'une voix rauque.
— Aldo est mort pour moi : près de vous, avec vous, je ne crains plus rien. Oh! dites que ce passé est aboli aussi pour vous, comme il est aboli pour moi à jamais .
Gérard était en proie à une si violente agitation, que d'instinct je me jetai dans ses bras en lui murmurant tendrement :
— Gérard, je t'aime, Gérard, entends-tu ?. . . Mes yeux imploraient ses yeux ; je crois que
malgré l'obscurité qui nous enveloppait, il devina la prière silencieuse qui en jaillissait, car je le sentis tressaillir dans mes bras, sa figure lentement se pencha vers la mienne et ses lèvres cherchèrent mes lèvres . . .
Un soupir douloureux souleva sa poitrine, car même en s'abandonnant à mon amour, il s'immolait.