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Les deux gosses

Tanguy, un des gardes-chasse du chàleau de Kerlor, arriva sous la châtaigneraie et regarda dans les quatre allées qui s'y rejoignaient en croix s'il voyait la personne qu'il cherchait.

11 paraissait furieux, et tenait à pleine main un fusil à deux coups qu'il jeta rudement sur le gazon.

— Tu peux venir le réclame-r, gredin! grommela-t-il...Maisil faut pourtant que je trouve M. le comte.

Et, s'engageant dans une sente latérale, il disparut sous bois, faisant craquer les feuilles et les racines sous ses lourdes bottes.

A peine était-il hors de vue qu'un groupe de personnes débouchèrent de l'allée opposée.

Un jeune homme de haute taille, à l'allure fière, et dont les muscles et l'ossature semblaient taillés dans le granit de la vieille terre armoricaine, donnait le bras à sa mère qui marchait assez péniblement. Deux jeunes filles les suivaient, charmantes toutes deux, mais d'un genre de beauté si différent, qu'il était impossible de savoir à laquelle donner la préférence.

L'une incarnait la grâce, la poésie, la fraîcheur des vierges druidiques ; l'autre, par son teint mat, ses yeux de lotus aux reflets bleu-sombre, sa chevelure très brune, évoquait l'idée des filles de ces terres ardentes, situées au delà des mers, et que féconde un soleil plus brûlant et plus vivifiant que le nôtre.

La comtesse de Kerlor dit à son fils :

— Nous allons nous reposer ici, veux-tu, mon cher Georges ? L'endroit était bien choisi ; c'était une sorte de clairière, entourée df

châtaigniers ; en face, la vue s'étendait au large, embrassant le bourg d> Kerlor, niché dans une échancrure de falaises, avec ses maisonnettes aux toits d'ardoise, son pavillon de la douane et son sémaphore.

Quelques bicoques, plus vieilles, avaient conservé le chaume agreste.

La petite église romane, restaurée depuis peu, dressait fièrement à l'horizon l'élégante silhouette de son clocher ajouré. A droite, le cimetière

LCS DEUX GOSSES.

dévalait vers la mer ; ses innombrables croix cnchevètrt'ïes semblaicnl des mâts minuscules émergeant de l'onde, après un naufrage.

La grève abrupte commençait au mur du c':um;i du repos.

Puis, c'était l'Océan infini.

Madame de Kcrlor s'était assise ; sa fille Carn.jn l'entoura càlinement de SCS bras et l'embrassa avec la plus vive tendresse.

— Décidément, dit la mère avec un doux sourire, je me sens plus forte, depuis que nous sommes revenus ici. L'hiver, à Paris, m'avait fatiguée. ,]y crois bien que je n'y retournerai pas.

Un geste étonné et un peu inquiet échappa à Carmen. Son regard interrogea l'autre jeune fille, sa petite cousine, mademoiselle Mariana de Sainclair, comme pour lui demander si elle allait être privée des plaisirs parisiens, si captivants à son âge; mais la séduisante brune aux yeux bleus semblait trop préoccupée pour répondre à ce muet langage.

Georges de Kerlor, qui avait compris, lui, s'écria :

— Ma sœur regretterait infiniment votre décision. Elle s'imagine qu'elle ne trouverait jamais de mari eu Bretagne.

— Georges !

— Nous n'y sommes pourtant pas isolés, surtout en cette saison... Le domaine qui touche au nôtre est occupé depuis hier par son nouveau propriétaire, qui vient d'en hériter.

— Tu connais notre voisin ? demanda Carmen.

— Mais toi aussi, ma petite sœur. . .Tu as dansé avec lui à l'ambassade russe. Une rougeur furtive empourpra les joues de mademoiselle de Kerlor.

— C'est le capitaine? interrogea-t-clle.

— Tu te rappelles, reprit Georges, que le capitaine d'Alboize t'a annoncé son départ pour Stockholm, oîi il venait d'être désigné comme attaché militaire. Il a dû rejoindre son poste depuis longtemps.

— Alors, c'est le diplomate, soupira la jeune fil'.o. M. de Saint-Hyrieix !.. Et son joli visage refléta une légère déception, qui n'échappa pas à sa

compagne, redevenue attentive.

— M. de Saint-Hyrieix est fort distingué, déclara la comtesse. Carmen, ne tenant probablement pas à ce que l'on s'étendît sur ce ciia-

pitre, s'efforça de faire dévier la conversation sur un autre sujet.

— Monsieur mon frère, questionna-telle, seriez-vous aussi enthousiaste si l'on vous apprenait que vous passeriez ici le reste de votre existence"?

M. de Kerlor répondit franchement :

— Ah !.. petite sournoise, comme lu me prends r-âr mon faible!.. Tu sais bien que, fils et petit-fils de marins, rien ne \uut pour moi la vie aventureuse et large de nos tropiques, le ciel en fc:;, le sol qui tremble, les savanes brûlantes, et cette indépendance du dan^; r en face de laquelle il n'y a d'autres lois pour imposer à l'homme un égal que la force, l'adresse

et le courage. Certes oui, les perdreaux et les lapins de Kerlor ne sont qu'un pièti'e gibier quand on a chassé les fauves...

Mariana le regardait à la dérobée. Sous ses longs cils voilés une tlammc avait brillé. Sa taille ondulait comme une des lianes flexibles de son pays, de ce pays enchanteur et captivant que venait d'évoquer le jeune homme.

Celui-ci continua :

— Et pourtant, il n'en est pas moins vrai que la bonne terre de Kerlor est le berceau de nos aïeux, et qu'il est doux d'y revenir.

La comtesse, un peu oppressée, se rasséréna.

— Je t'aime mieux ainsi, dit-elle.

Madame de Kerlor se leva pour rentrer. Elle prit le bras de sa fille : mademoiselle de Sainclair allait la suivre avec Georges, lorsque Tanguy tout essouffle apparut à l'extrémité de l'allée opposée.

— Qu'y a-t-il, Tanguy? fit le jeune homme s'arrêtant avec Mariana.

— Il y a que je l'ai attra^pc ! monsieur le comte, s'écria le garde-chasse.

— Qui?

— Ce vaurien de Pornic.

— Ah ! cet incorrigible braconnier.

— Ça n'a pas été sans peine. Il allait me tirer dessus ! je lui ai arraché son fusil des mains.

— Parce que tu m'as pris en traître ! hurla la voix d'un nouvel arrivant. C'était un gars breton à la toison rouge, k l'œil émerillonné ; sa face

colorée indiquait qu'il venait de demander de l'aplomb à une topette d'eaude-vie qu'il portait en sautoir.

— Qui t'a permis d'entrer ici? demanda le garde.

— Laissez-le ! fit M. de Kerlor ; je veux causer avec lui.

— Méfiez-vous, monsieur le comte, dit Tanguy à mi-voix, quand il a bu, on ne sait pas de quoi il est capable.

Georges haussa les épaules.

— Que veux-tu? demanda-t-il d'une voix brève.

— Je veux qu'on me rende ce qu'on m'a pris, répondit Pornic, regardant le jeune châtelain d'un œil de dogue montrant ses crocs.

— Comment! c'est toi qui voles mes lapins et mes faisans, et tu réclames encore quelque chose.

— Voleur! vous me traitez de voleur! cria le gars breton d'un ton étranglé parla colère ; et il fit un pas vers le comte en lui montrant le poing.

— Oui ! fit Kerlor les bras croisés en face du braconnier. Intimidé par cette attitude résolue, celui-ci reprit :

— Je n'ai jamais fait tort d'un sou à personne... Je suis un honnôlc homme, moi, bien qu'on ne m'appelle pas Monsieur le comte ou Monsieur le marquis... Le gibier est à tout le monde... C'est le bon Dieu qui l'a fait venir dans les landes et dans lesguércts.

LES DliUX GOSSES.

— Mais pas dans les parcs entourés de murs, riposta Georges... Encore une fois, que veux-tu '?

— Je veux mon fusil.

— La loi ordonne sa confiscation.

— Je l'ai acheté trente écus à Brest... Il est à moi... Tanguy me l'a enlevé en traître... Sans ça, je lui aurais envoyé les dragées dans le ventre.

— Assez de paroles ! Tu ne l'auras pas.

— Alors c'est vous qui êtes un voleur, tout comte de Korlor que vous êtes! Tout le sang de Georges lui afflua au visage. L'emportement de sa nature

violente se faisait jour malgré lui.

— Misérable ! s'écria-t-il, s'élançanl vers le paysan.

Mais celui-ci poussa une exclamation : un rayon de soleil venait de faire briller dans l'herbe le canon de l'arme.

Avant que Georges eût fait un pas, le braconnier le ramassait, et s'abritant derrière un gros arbre :

— N'avancez pas, hurla le braconnier, ou, par Sainte-Anne la Palud ! je vous tue comme le dernier de vos lapins !

Une menace n'était pas faite pour intimider le gentilhomme, qui fonça de nouveau sur le bandit avec des yeux étincclanls de fureur.

La brute perdit la tôle et pressa la détente.

Un cri d'angoisse sortit de la gorge de Mariana, qui d'un bond s'élança entre les deux hommes, couvrant Georges de son corps.

Mais aucune détonation ne retentit. Le garde s'était à son tour jeté sur le braconnier qu'il tirait violemment en arrière.

— Ah! scélérat!... s'écria-t-il. Comme j'ai bien fait d'enlever les cartouches de ton sale flingot. Tu aurais tué M. le comte.

Comprenant les conséquences de l'acte que sa fureur lui avait dicté, le braconnier parut subitement dégrisé. Puis, sans mot dire, après avoir balancé sa lourde tête d'un air sournois à droite et à gauche, il détala à toutes jambes, poursuivi par Tanguy.

Iverlor allait les rejoindre. Mais auparavant il se retourna vers Mariana d'un air ému.

— Savez-vous que vous avez risqué votre vie poiu' moi, ma cousine... Mariana releva la tête d'un geste brusque.

— Moi ! fit-elle d'une voix saccadée... Vous voul-ez rire, cousin. Je ne suis décidément pas faite pour jouer les héroïnes. J'ai cru que ce misérable allait vous frapper. Un mouvement irréfléchi m'a jetée entre vous et lui, mais vous voyez, ce fusil n'était seulement pas charge ; et au lieu d'être admirable, je suis tout près d'être ridicule... Vous n'avez même pas à me remercier...

Elle termina sa phrase dans un éclat de rire strident qui résonna douloureusement aux oreilles de Georges.

— Vous vous trompez, reprit celui-ci quelque peu gène. Et je vous garde au contraire une très profonde reconnaissance de votre généreuse témérité, qui m'a prouvé une fois de plus la sincérité de votre affection. Mais pardonnez-moi, je vais arracher ce bandit aux mains de mon brave Tanguy, qui doit être en train de l'écharper.

D'un pas rapide le jeune homme s'éloigna.

— Mon affection! murmura Mariana restée seule... C'est tout ce qu'il Il deviné de moi !

— Mariana! dit une voix à ses côtés.

La jeune fille leva la tête. Carmen était en face d'elle.

— Ah ! Tu étais là?

— Oui ! répondit la sœur de Georges. Depuis un instant déjà.

— Tu as vu ?

— Et j'ai entendu aussi... Je ne m'étais donc pas trompée.... Tu aimes mon frère.

Sa voix aux modulations si douces avait pris un ton de suprême dédain que Mariana, sous l'empire de sa préoccupation, ne remarqua pas.

— Eh bien, oui ! fit-elle frémissante... Mon secret me brûle. J'aime Georges de Kerlor, c'est un vertige, une folie... mais c'est le seul homme qui m'ait révélé que j'avais un cœur. Tout à l'heure j'aurais donné ma vie pour lui avec d'ineffables délices...

Carmen eut un sourire méprisant.

— Une folie, dis-tu ! Tu te crois folle !... En es-tu sûre ?

— Que veux-tu dire?

— Que ta démence me semble à moi au contraire le fruit de raisonnements longuement médités et de savants calculs...

— Tu penses que je n'aime pas Georges.

— Je ne dis pas cela... Mon frère est de ceux auxquels une femme est hère de donner son cœur. Mais il est riche, et tu es pauvre... Il a un nom sans tache, et le tien...

— Le mien?... reprit Mariana frémissante.

— Le tien t'interdit de lever les yeux oii tu les portes...

— Nesuis-je pas de votre famille? Ma mère n'était-elle pas une Kerlor ?

— Tu es une Sainclair. Ton arrière-grand-père a épousé une mulâtresse, Ja belle Aurore. C'est son sang noir qui coule dans tes veines... Regarde tes ongles.

Mariana étouffa un cri de rage. Carmen impitoyablement continuait :

— Tu oublies qu'il y a soixante ans ceux qui t'ont mis dans les veines ce sang impur courbaient l'échiné sous les coups de fouet du commandeur. Si les Sainclair se sont mésalliés, ce ne sera pas le cas des Kerlor. Et d'ailleurs, je te le répète, je ne crois pas au désintéressement de ce prétendu amour. Je connais depuis longtemps ton ambition de fille pauvre.

LES DEUX UUSSE^.

tes jalousies, tes révoltes de déshéritée... Tu n'avais rien; notre bonté fa recueillie. C'était justice. Mais tonrôve d'aujourd'hui dépasse les borne?. Notre nom ! Halte-là I C'est un patrimoine auquel on ne touche pas!...

Pour ne pas crier, Mariana s'enfonçait dans la chair ces ongles dont l'allière jeune fille venait de railler si cruellement la souillure bleuâtre.

Elle parvint pourtant à surmonter l'atroce douleur qui la tenaillait.

— Tuas raison, Carmen, fit-elle en baissant la tète avec toutes les apparences de la soumission la plus humble, je dois tout aux tiens... Ta mère pouvait me faire élevci' avec la domesticité ; elle ne la pas voulu ; qu'elle en soit éternellement bénie... Pardonne-moi; j'ai eu tort d'oublier la distance infranchissable qui me sépare d'un Kerlor... C'est vrai 1 je ne suis que la parente pauvre.

— Que vas- tu faire? interrogea Carmen... A[)rès ton aveu peux-tu ro;rlor au château '.'

— Non! je ne le peux pas, et je ne le dois pas. Madame Nerville, la femme du notaire de Brest, cherche une institutrice pour sa fille qui a huit ans. Grâce à l'éducation que l'on m'a si généreusement prodiguée ici, je peux me créer une position.

— Cela vaut mieux, déclara Carmen. 11 m'en coûterait beaucoup, si lu ne renonçais pas définitivement à tes projets, d'avertir ma more d'aAoir à te chasser.

— Sois tranquille ! je serai partie ce soir...

L'humilité de Mariana sembla désarmer l'altière jeune fille.

— A la bonne heure ! dit-elle. A cette condition, tu pourras toujours compter sur nous, sur notre appui, sur notre affection môuKv..

— Merci!... fit Mariana.

— Il te faudra trouver un prétexte [xjur téluiguer saiii que ma mcre cl (leorges se doutent de rien.

— Sois tranquille.

Carmen lui tendit la main.

— C'est bien, ce que tu fais, Mariana. Si je t'ai parlé un peu durement tout à l'heure, pardonne-moi. La noblesse aujourd'hui est si dégénérée, qu'il faut la préserver avec d'autant plus de scrupules et de jalousie. Au revoir!

— Au revoir! fit Mariana serrant la main que lui tendait Carmen. Mais tandis que celle-ci s'éloignait lentement, la parente pauvre releva

le front qu'elle venait de courber.

Et enveloppant Carmen d'un regard où la haine implacable et farouche ne se dissimulait plus :

— Te pardonner! murmura-t-elle... Non pas!... Tu mas humiliée, abaissée, démasquée... Un jour viendra où à ton tour tu me demanderas grâce, et où ces Kerlor si fiers verseront vainement des larmes de honte, des larmes de sang.

Canailles I s'écria un jeune inconnu qui venait de surgir; j'arrive à temps ! (Page IC).

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