‹ Les deux gossesChapitre 2 sur 56 · DANS LA NUIT · texte numérisé non relu

DANS LA NUIT

D'un pas décidé mademoiselle de Sainclair regagna sa chambre.

11 fallait agir rapidement et sur l'heure. La comtesse de Kerlor, bonne et compatissante, aurait pu s'opposer au départ de l'enfant qu'elle avait recueillie, et Mariana, depuis qu'elle sentait ses projets pénétrés, ses espérances déçues, avait soif de vengeance et de liberté.

Mademoiselle de Sainclair se rendit, dans sa chambre. Le jour commençait abaisser; elle devrait se hâter pour quitter le bourg de Kerlor avan» la nuit.

Elle prit un sac de voyage, de dimensions moyennes, et y jeta précipitamment un peu de linge et quelques menus objets.

Elle y joignit ses bijoux de jeune fille : une montre émaillée ; un bracelet que deux têtes de serpent, aux yeux d'émeraude, fermaient ; des bagues ornées de perles.

Elle mit dans sa poche une bourse aux mailles d'or, au travers desquelles quelques louis brillaient.

Il fallait cependant prévenir sa bienfaitrice, Mariana s'assit à un petit bureau, et écrivit.

Sa lettre terminée, sans la relire, elle la mit sous enveloppe, la cacheta et traça la suscription :

« Mad'i?ne la comtesse de Kerlor. »

Vivement elle descendit l'escalier de pierre; puis dans le vaste veslbule dont les portraits d'ancêtres, alternant avec des trophées de chasse, garnissaient les murs, elle avisa sur une table un plateau d'argent sur lequel elle déposa sa lettre.

Et sans un regret, sans un attendrissement, elle franchit le seuil de cet asile, où elle avait fait de si beaux rêves.

Elle sortit du château sans rencontrer personne.

A l'entrée du bourg, elle s'arrêta, et ce fut d'une voix calme qu'elle demanda à Kerhuel, l'aubergiste, de lui atteler une voiture pour la conduire tout de suite à Brest.

— Impossible, notre demoiselle, répondit le Breton, mon tilbury est à Saint-Marc et ne rentrera que demain... Voyez donc le boulanger Daoulas.

L'unique cheval de celui-ci était malade.

Mariana se rendit encore chez trois habitants du village ; elle se heurta à de nouvelles difficultés.

La violente jeune fille eut une crispation de colère, et se demanda si elle ne ferait pas à pied les huit kilomètres qui la séparaient de Brest.

En plein jour, elle s'y serait résignée, mais le soleil se couchait là bas, du côté de Camaret, irradiant les flots pourpres qui enveloppaient la pointe du Grand Gouin de leurs reflets de flammes.

Soudain, elle entendit un hennissement qui semblait partir d'une bicoque assez délabrée devant laquelle elle se trouvait.

Sans hésiter, elle poussa un des battants vermoulus de la porte cochère et vit un homme accroupi qui attelait un maigre cheval à une carriole.

Le véhicule manquait totalement d'élégance, de confort ; Mariana à sa vue eut un geste d'hésitation, mais elle n'avait pas le choix.

Elle frappa sur l'épaule de l'homme dont elle ne voyait que le dos.

— Voulez-vous me conduire à Brest? demanda-t-elle.

— Je vais à Loc Maria, répondit une voix rauque. Puis, après une courte réflexion, l'individu se ravisa :

— Après tout, si vous voulez me donner cent sous...

— J'y consens, dit Mariana.

Il se retourna ; c'était Pornic le braconnier, plus rouge, plus hirsute, l'œil plus hébété qu'une heure auparavant.

Presque tous les jours il parcourait la campagne, aux environs de Brest, de chaumière en chaumière, achetant du verre cassé, des chiffons, des peaux de lapin, faisant en un mot tout ce qui concernait son métier de brocanteur, quand il ne braconnait pas ou quand il ne se livrait pas à la contrebande.

Mademoiselle de Sainclair eut un mouvement de recul en reconnaissant l'adversaire de M. de Kerlor ; mais le drôle ne paraissait pas se souvenir de sa présence à la scène de l'après-midi, ni du rôle qu'elle y avait joué. C'était l'essentiel, et puis elle n'avait plus de temps à perdre.

Elle monta dans la voiture. L'animal malgré sa maigreur semblait assez allant ; le trajet s'accomplirait en moins d'une heure.

Pornic se hissa péniblement sur le siège. Pour se remettre de sa chaude alarme, il avait encore eu recours à sa fameuse topette d'eau-de-vie.

M. de Kerlor avait rejoint le braconnier au moment où celui-ci, échappant à Tanguy, allait sauter par une brèche du parc, et lui avait infligé une correction méritée.

Pornic n'avait pas demandé son reste. Il était rentré chez lui en se frottant les côtes ; puis il s'était largement « arrosé » pour dissiper sa contrariété.

Mariana n'avait pas remarqué que la brute en fût à ce point d'ébriété, Pornic ayant l'ivresse plutôt silencieuse.

Sans encombre, la carriole sortit du village par la cavée.

La voyageuse était retombée dans ses réflexions amères.

Elle maudissait ce bisaïeul, quelque vieillard stupide probablement, qui avait eu la faiblesse sénile d'épouser la mulâtresse Aurore.

En même temps Mariana repassait dans son esprit les derniers mots que lui avait adressés Carmen.

Démasquée !... c'était vrai... La sœur de Georges avait vu clair dans ses ambitieuses machinations.

Éprise de son cousin, certes elle l'était, car la prestance et la mâle beauté de Georges avaient de quoi séduire une femme. Mais le désir de briller, de sortir de sa condition infime, la soif du luxe n'étaient-ils pas plus forts encore que cet amour ?

Cependant le grand air achevait de faire perdre à Pornic le peu de raison qui lui restait.

Il enveloppait l'échiné de son cheval de vigoureux coups de fouet, se plai-

sant à lui donner les noms de tous ceux qu'il appelait ses ennemis. Pour le moment c'était de celui d'un brigadier de la gendarmerie qu'il qualifiait le pauvre animal, en l'accompagnant de toutes les épithètes désobligeantes avec lesquelles il soulageait sa rancune contre le représentant de l'autorité.

— llue donc! Métoulîé ! Uucl canaille! Marche, carcan! La bête allongea le trot.

Mariana sans remarquer ce manège, repassait dans son esprit tous les motifs de haine qu'elle possédait contre ces Kerlor, qui avaient accru sans cesse leur fortune, pendant que les Sainclair, plus riches à l'origine que leurs parents, se voyaient ruinés par des calamités successives : révoltes de nègres, incendies de plantations, vols commis par des générations d'intendants ; le cycle fatal avait été jusqu'au bout, pour aboutir aux outrages prodigués à Mariana par Carmen.

Pornic continuait à fouaillerà tour de bras son cheval, l'injuriant et le frappant comme s'il avait vraiment ses bêtes noires en face de lui !

— Tiens, Tanguy !... Je ne te prends pas en traître, moi, scélérat!

Il y eut un brusque cahot qui tira mademoiselle de Sainclair de ses méditations peu édifiantes.

Alors, seulement, elle se rendit compte de l'imminence du danger ; mais il était trop tard.

— - Ramasse, Kerlor! vociféra le braconnier, enrouant de coups l'infortuné quadrupède, dont les maigres côtes saignaient déjà.

Après la lanière, ce fut le manche ; après le français, ce futle bas-breton.

— Louslon ! (malpropre !) Gidnon cos ! (vieille tète !)

Le forcené alla jusqu'à prêter ses propres qualités au sobre animal. Il bégaya dans un hoquet :

— Mes fesdcos! Ce qui signifie « vieil ivrogne ».

L'animal ne put-il supporter cette suprême insulte, ou ses jambes surmenées refusèrent-elles de le porter plus loin?

Toujours est-il que, brusquement, à la suite d'un écart, cheval, carriole, conducteur et voyageuse roulèrent dans un fossé avec fracas.

— Stroim Maria Rumengold ! (Notre-Dame de Rumengol !} nous sommes morts ! gémit Pornic.

Le pochard se serait fendu le crâne, si en sa qualité de Breton, il ne l'avait pas eu si dur. Il resta sans mouvement.

Mademoiselle de Sainclair se releva, bien que la commotion eût été des plus rudes et qu'elle fût légèrement contusionnée.

Elle fit quelques pas en chancelant et regarda aux alentours.

Elle était au milieu d'un bois; l'obscurité l'égnail.

Mariana eut un frisson; comment retrouverait-elle son chemin au milieu de la nuit?

Elle marcha encore inconsciemment pendant quelques minutes.

Il lui sembla entrevoir une faible lumière à quelque distance au milieu des branches.

La fugitive retrouva un peu d'espoir ; mais la lueur disparut brusquement ; cependant mademoiselle de Sainclair ne s'arrêta pas.

Elle jeta un cri de joie ; le sentier qu'elle suivait tournait dans le bois ; le point brillant reparut à quelques pas.

Vaguement, elle distingua un véhicule de forme singulière arrêté sous les arbres ; elle s'approcha.

Un aboiement la fit reculer ; mais elle entendit le grincement d'une porte.

Une silhouette masculine se profila dans une baie lumineuse, à cinquante centimètres du sol.

Mariana respira ; elle allait pouvoir demander un renseignement et peutêtre continuer sa route.

— Qui va là? interrogea une voix éraillée.

— Une voyageuse égarée, dit mademoiselle de Sainclair.

— Ah !... Attendez! je vais vous remettre dans le bon chemin. L'homme descendit quelques marches et vint au-devant de la jeune fille. Il s'écria avec un accent traînard, qui n'était certainement pas du

pays :

— On n'illumine pas souvent dans votre province; c'est difficile de se regarder dans le blanc des mirettes.

— J'ai été victime d'un accident, reprit Mariana. Je vais à Brest ; en suis-je encore loin ?

En entendant cet organe jeune et musical, l'homme esquissa un salut, et répondit :

— Vous avez encore plus d'une lieue et demie... Mais, entrez donc chez nous, ma petite dame, vous devez être dans tous vos états ; mon épouse va vous faire prendre un doigt "de vulnéraire.. C'est souverain!

Avant que Mariana eût eu le temps de refuser, il appelait :

— Zéphyrine ! éclaire-nous ; je t'amène du monde.

La porte se rouvrit ; une masse énorme apparut, tenant une lampe à pétrole, et glapissant d'un ton canaille :

— En voilà une blague, Eusèbe ! On ne reçoit pas de société à cette heure-ci.

La masse se pencha, faisant gémir les ais.

Mademoiselle de Sainclair aperçut alors une voiture de saltimbanque, une roulotte, ou plutôt un entresort, car le véhicule en face duquel elle se trouvait était l'établissement d'une somnambule extra-lucide.

La jeune fille voulut reculer ; mais l'homme la tenait par la main et la poussait en avant.

a LES DEUX GOSSES.

— Prenez garde, ma petite dame, dit-il avec une intonation gouailleuse qu'il cherchait pourtant à adoucir, il y a un pas, et même plusieurs.

Le chien, qui était attaché sous la voiture, hurla de nouveau en tirant sur sa chaîne ; d'un coup de pied, son maître lui imposa silence.

Mademoiselle de Sainclair subit machinalement l'impulsion. Elle se trouva dans la voiture.

L'homme la fit asseoir sur un siège boiteux, le trépied de la pythonisse.

Marianade Sainclair examina ses hôtes et pâlit.

Elle n'avait pas remarqué pourtant que l'attention du couple s'était tout de suite concentrée sur le sac qu'elle tenait à la main.

Eusèbe Rouillard, dit La Limace, était un petit homme de l'aspect maigrichon et sec des voyous du trottoir parisien, au visage gVabre, et passablement patibulaire. Les cheveux étaient courts et drus, mal plantés, se raréfiant aux tempes et au sommet d'un crâne assez difforme. Dans ses petits yeux éraillés et chassieux, un regard sournois et madré pétillait. Les pattes d'oie étaient déjà fortement accentuées, bien qu'il n'eût pas encore atteint la quarantaine. La bouche édcntée, aux lèvres épaisses dont l'inférieure avançait, suait le vice. En somme la physionomie était celle d'un parfait gredin ; toutefois, les gestes hypocrites et les manières de pitre atténuaient la rudesse et la grossièreté du personnage, qui tenait plus du riffaudé de la Cour des Miracles que de l'escarpe moderne. Un de ses ancêtres avait été certainement dessiné par Callot.

Zéphyrine avait la taille d'un cuirassier, un mètre soixante-dix-neuf de hauteur. La richesse de sa corpulence répondait à cette stature monumentale. Si l'enseigne de son entresort n'avait pas annoncé sa profession, on l'eût prise pour la Femme Colosse, une autre artiste qu'on rencontre dans ce milieu forain. Elle semblait plus jeune que son Eusèbe; mais sa figure ronde et couperosée, son front bas, orné de superbes accroche-cœurs, ses gros yeux à fleur de tête lui donnaient ime expression bestiale qui justifiait une fois de plus le dicton de la sagesse des nations concernant les époux assortis.

— Eh bien ! quoi, fit l'homme, tu ne vois pas que madame a besoin de se remonter ?

— Faut-il vous faire une tasse de camomille ?

— Mais non, je te dis; du vulnéraire; madame est tombée... Tiens ! elle a des écorchures.

En effet, le visage de mademoiselle de Sainclair portait la trace de légères ecchymoses.

Elle remercia du geste, bien qu'elle se sentît très mal. La réaction se produisait.

Après l'accident; elle avait fait une provision d'énergie nerveuse qui touchait à sa lin.

Ses beaux yeux bleus errèrent à droite et à gauche.

Elle entrevit un intérieur sordide; un lit très sale dans une sorte d'alcôve; un canapé graisseux ; des loques immondes partout.

Au milieu de la chambre, sur un guéridon au lapis effrangé, quelque chose de blanc surprenait ; ce n'était pourtant qu'une simple feuille de papier à lettres. Une insupportable odeur de graillon prit la jeune fille à la gorge ; puis la lampe charbonna, dégageant d'acres vapeurs minérales; d'autres relents innomés achevèrent de suffoquer Mariana. Elle eut une sensation de terreur, comprenant qu'on l'avait attirée dans un repaire infâme. Tant d'émotions successives l'avaient épuisée ; ses forces la trahirent; sa tète s'inclina, elle perdit connaissance.

— Chouette ! fit Zéphyrine, esquissant un entrechat. Ça nous épargne de l'ouvrage. Allons-y, La Limace ! Allume! allume !

Et sans s'être autrement concertés, les deux bandits se mirent en devoir de dévaliser la voyageuse. La Limace empoigna le sac, pendant que Zéphyrine fouillait la jeune fille et s'emparait de la bourse.

Quand elle vit l'or rutiler, la somnambule s'écria :

— Voilà de quoi affranchir la babillarde que j'écris à ma sœur.

— Souhaite-lui le bonjour de ma part, dit Eusèbe en tordant la fermeture du sac.

— Pas de blagues ! riposta Zéphyrine, comptant le produit de son vol ; jusqu'à nouvel ordre, elle ne sait pas que nous sommes en ménage ensemble... ça viendra quand il faudra.

La Limace, tout en tirant son butin, ajouta :

— Et je t'épouserai... Tâche que ce soit avant que Rose Fouilloux, ta frangine, ait craché son dernier poumon... Gomme ça nous hériterons de sa braise et de son cabinet de pythonisse de la rue des Trois-Gouronnes. Un bocal autrement rupin que celui-ci !

— Bien sûr, mais elle nous léguera aussi son môme... Et ça c'est le chiendent ! observa Zéphyrine tout en décrochant les boucles d'oreilles de Mariana.

— Ah ! oui, ton neveu Giaudinet.

— Bah! Il ne nous embarrassera pas longtemps; il tiendra de sa mère; la dernière fois que je l'ai vu, il avait déjà la coqueluche.

Ils interrompirent ce court dialogue familial et se regardèrent comme deux bêtes de proie, qui se sont approprié leur part respective de butin, mais la trouvent insuffisante.

Elle avait l'or, et lui les bijoux. Leurs yeux se reportèrent sur leur victime ; ils se ruèrent de nouveau sur elle.

Sur le poignet de la jeune fille, ils venaient de voir briller l'or d'un bracelet, entremêlé de turquoises qui faisaient ressortir la blancheur du bras satiné ; ce fut la main velue de La Limace qui effleura la première

cet épiderme délicat. 11 fit jouer le ressort assez brutalement et détacha le bijou, qui alla rejoindre le resté. Eusèbe, qui n'avait plus rien à prendre, r^^'" éprouva le besoin de se montrer connaisseur en matière de beauté féminine.

— Elle est rien bath! cette gigolette^àl

— C'est pas pour ta pdire, répliqua la soninambule en haussant les épaules, ce qui secoua monstrueusement son buste opulent... Occuponsnous de choses sérieuses; tu ne vas pas la laisser là?

— Tu as raison... je la cueille par la tète ; choppe-la par les guibolles; nous allons la porter au carrefour des Quatre-Chemins.

— Il, n'y a pas besoin de se mettre à deux, fit Zéphyrine, méfiante et jalouse. Est-ce que tu crois que, toute seule, je ne trimbalerais pas cette mauyielte?.i. Malheur! tu trouves ça joli? C'est comme la poupée à Jeanneton !... Tu ne mérites vraiment pas d'avoir la plus belle femme de la « Banque '>■>.

Et Zéphyrine ponctua ses paroles en s'administrant une forte tape sur l'estomac.

i\s tressaillirent. Mademoiselle de Sainclair rouvrait les yeux.

Elle les regarda avec effarement, puis aperçut sur le guéridon les objets qu'on! lui avait. dérobés.

— Vous êtes des malfaiteurs ! dit-elle.

Et, se lévâiit brusqUément, elle rénssit à ouvrir la porte de lenlresort. Elle cria :

— Au secours !

L'écho répéta longuement cet appel.

La Limace se précipita sur Mariana; mais la jeune iîlle avait recouvré toute son énergie et elle entraîna le bandit jusqu'au bas de l'escalier. Il trébucha contre une pierre et chancela. .Elle en profita pour s'élancer dans les ténèbres. :!, iui :> -ji-;

Zéphyrine, plus lente à se mouvoir, àWiva à son tour, proférant des menaces terribles.

D'une main, elle tenait la lampe, de l'autre, elle brandissait une hachette qui lui servait à fendre ses cotrets.

La Limace rejoignit bientôt mademoiselle de Sainclair et clama :

— Si tu gueules, nous allons te faire passer le goût du pain.

— Au secours ! à moi ! cria la jeune fille, d'une voix encore plus vibrante que la première fois.

La Limace abattit sa main sur l'épaule de la fugitive qui tomba à genoux.

— Ton foulard, Zéphyrine, cria le gredin, que je lui ferme le hurloir. La somnambule se mit en devoir d'obéir.

Tout à coup, un poignet solide s'abattit sur elle, en même temps que La Limace recevait un magistral coup de bâton.

— Canailles 1 s'écria un jeune inconnu qui venait de surgir; j'arrive à tem.ps!

— Voici noire voyage teriuiaé, dit-elle. (Page 23.)

Mademoiselle de Sainclair, surprise de cette assistance inespérée, accepta la main que lui tendait le nouveau venu pour l'aider à se relever

La Limace et sa compagne étaient restés un moment interdits de cette intervention providentielle.

Ce fut Zéphyrine qui reprit la première son aplomb.

Elle posa sa lampe sur le palier de l'entresorl, et résolument :

— Il n'est pas accompagné, souffla-t-elle à l'oreille d'Eusèbe. Tombons dessus.

— Ne fais pas à'harmone, répondit l'autre ; à quoi ça nous avancerait-il ?

— Tu laisses manquer de respect à ton épouse !...

— Que veux-tu ? Quand y a pas moyen de faire autrement ! Mariana, pendant ce temps, remerciait chaleureusement son sauveur.

— Sans vous, monsieur, ces misérables, qui m'avaient attiré chez eux pour me dévaliser, allaient me tuer.

Rapidement, elle lui raconta ce qui s'était passé. L'inconnu répliqua en agitant son bâton de cornouiller :

— Ne craignez rien, mademoiselle, je vais leur faire rendre ce qu'ils vous ont volé.

Et il s'avança vers les deux bandits qui discutaient toujours sur les chances de succès d'un nouvel attentat.

La Limace avait beaucoup de peine à'contenir Zéphyrine.

— Pas de bêtises, disait-il; l'homme est solide... Je ne tiens pas à recevoir de nouveaux coups de matraque... J'ai cru qu'il m'avait cassé un abatis.

— Capon !

— Et puis, tu sais bien que je ne travaille pas à la dure. . Je n'aime pas le raisiné.

— Nous avons toute la nuit pour nous esbigner.

— Jamais cette rosse de Troppmann n'aurait le trot assez solide pour nous permettre de dépister les curieux... Le jeu n'en vaut pas la cabombe, il vaut mieux battre comtois.

Le jeune homme s'était avancé ; il dit d'un ton péremptoire :

^ Vous allez restituer immédiatement ce que vous avez pris à votre victime.

Zéphyrine poussa un grognement formidable. Elle ne s'attendait pas à cette dernière humiliation.

Eusèbe, lui aussi, fit une horrible grimace ; mais il ne manquait pas de décision. A voix basse, il fournit à la mégère les dernières raisons qui les obligeaient à capituler.

— Le chopin est raté, quoi ! Tâchons que ce mec-là ne nous empêche pas de travailler à Brest... Tu sais bien que notre caisse est vide.

Et comme chef de la communauté il répondit tout haut :

— Pardon, monsieur, vous faites tort à vos connaissances, ou madame se met le doigt dans l'œil.

— Vraiment? riposta l'inconnu d'une voix brève; vous ne lui avez pas enlevé son argent et ses bijoux ?

— C'était pour lui rendre service, affirma tranquillement La Limace.

— Bien sûr ! renchérit sa moitié. Voilà comment on est récompensé d'une bonne action... Cette jeunesse était égarée, malade; mon mari la soutient et l'amène ici. . . Elle tombe de son digue-digue ; nous nous mettons en quatre pour la soulager ; et pour la peine, on nous mécanise, on nous colle des gnons sur la trompette ! Et ce qui est pire pour des cœurs bien

placés, on nous prête des vilains sentiments! Ah !.. on ne nous y rechoppera plus à soigner les duchesses qui se promènent dans les bois quand les gens comme il faut roupillent... Ce n'est pourtant pas une heure à voir la feuille à l'envers.

— Vous avez une singulière façon de venir en aide à votre prochain, riposla le jeune homme.

— Permettez ! reprit La Limace, ce que vous a dit mon épouse est la vérité du Bon Dieu ! nous voulions coucher madame; alors pour ça, on lui avait enlevé ce qui pouvait la gêner...

-7- Et comment m'expliquerez-vous votre attitude, et vos menaces que j'ai entendues?

— Ah! voilà! répartit Eusèbe; pour nous remercier, madame nous a insultés; chacun a son amour-propre; nous sommes du pauvi'e monde, mais ça n'empêche pas les sentiments. D'ailleurs nous ne voulions pas la brutaliser; nous sommes incapables de faire du mal à une mouche, seulement, nous tenions à lui démontrer son erreur.

— Voulez- vous, oui ou non, maintenant lui remettre ce qui lui appartient ?

— Ah ! malheur ! grommela Zéphyrine, ils ne valent pas si cher, les fameux bijoux... Ils sont peut-être en toc; quanta la bourse, elle ne pèse pas des kilos.

La Limace, tout en grinçant des dents, alla chercher les objets et les apporta à Mariana.

Celle-ci vint au pied des marches et constata, à la faible lueur de la lampe, qu'il ne lui manquait rien.

Zéphyrine étouffait de rage. Eusèbe impassible en apparence, murmura :

— Ne te fais pas de sang; on se retrouvera peut-être... Le monde est pas si grand qu'il en a l'air.

Mariana était rentrée en possession du peu qui lui appartenait. Il ne lui restait plus, qu'à quitter cet endroit qui avait failli lui être fatal.

— A la revoyure ! cria la somnambule en lui voyant faire mine de s'éloigner. Quand vous repasserez, vous paierez au moins le vulnéraire qu'on vous a offert.

L'inconnu se retourna, lança une pièce de cinq francs, qui vint tomber dans la roulotte en rendant un son argentin; puis il rejoignit la jeune fille.

Après quelques minutes de marche côte à côte, Mariana rompit la première le silence :

— Ah ! monsieur, fit-elle de sa voix chaude et mélodieuse, combien je vous suis reconnaissante de m'avoir arrachée des mains de ces misérables !

— Vous êtes saine et sauve, mademoiselle; ne nous occupons plus des dangers que vous avez courus... Et comme il est malséant de faire route

à côlé d'une jeune fille sans ôtre connu d'elle, permettez-moi de me présenter moi-même: Paul Vernier, sculpteur.

La jeiino(ille n'avait aucune raison de garder l'incognito; elle répondit:

— .Il' m";ippelle mademoiselle de Sainclair... Et je vais à Brest.

— Alors, mademoiselle, vous allez me permettre de retourner au village de KernL^s dont je viens, et où j'espère, malgré l'heure un peu tardive, trouver vme voiture à mettre à votre disposition.

La nuit était très noire ; et bien que le couple eût cessé de marcher sous les arbres, ni l'un ni l'autre ne distinguait le visage de son interlocuteur.

Lentresort de Zéphyrine et de La Limace était campé presque à l'orée du bois.

Les lumières du pays que l'artiste venait de nommer piquaient l'obscurité à une faible distance.

— Et si vous n'en trouvez pas, comme cela est probable? reprit Mariana. Nous aurons perdu une demi-heure, peut-itre davantage. 11 vaut mieux que je continue tout droit ma route sur Brest, où j'arriverai encore à une heure possible.

— Vous ne vous rendez pas compte de la distance, mademoiselle.

— 11 doit y avoir environ six kilomèti-es.

— Et cela ne vous effraie pas?

— jN'ullement. Je suis très bonne marcheuse. Il reprit après une légère hésitation :

— C'est que, moi aussi, je vais à Brest.

— Eh bien ! lit-elle avec beaucoup d'aisance, cela tombe à merveille. Au moins je suis sûre de ne plus faire de mauvaise rencontre.

Cependant Vernier voulut se justifier immédiatement, comme s'il craignait d'être soupçonné d'un subterfuge propice à quelques banales galanteries. Combien d'hommes à sa place eussent songé peut-être à exploiter la situation romanesque où il se trouvait vis-à-vis de IMariana et à abuser du rôle de sauveur qu'il venait de jouer!

— J'ai dîné chez mon oncle, le curé de Kernéis, le recteur, si vous préférez. J'ai résolu de rentrera pied, à travers la campagne et les bois, en amoureux de la nature que je suis...

Il parlait d'un ton ferme, nuancé pourtant d'une légère émotion, qui ne pouvait échapper à mademoiselle de Sainclair.

Evidemment il aurait développé plus brillamment ses idées s'il n'avait été paralysé par une timidité native.

Elle lui sut gré de sa délicatesse. Au peu de paroles qu'il avait dites elle le jugeait enthousiaste, épris du beau, de l'idéal; elle le soupçonna aussi d'être un peu naïf; et de fait, entre ce jeune homme et cette jeune fille, l'ingénuité n'était peut-êtrç pas du côté que Ton pouvait croire.

Désireuse de le voir se départir de toule contrainte, Mariana chercha h

provoquer la confiance de son compagnon en se montrant très affable, mais sans se départir de cette pointe de condescendance aristocratique que les femmes d'un certain rang abdiquent rarement.

Sous le prétexte de la difficulté que présentait la route obscure, elle lui demanda le secours de son bras, que le jeune homme lui tendit avec un empressement qui n'était pourtant pas exempt d'une certaine gêne.

Il ne tremblait cependant pas une demi-heure plus tôt quand il tenait tête au couple hideux qu'il venait de dompter ; il avait la voix énergique et se sentait prêt à risquer sa vie pour protéger celle de Mariana.

Sans doute ce contraste parut piquant aux yeux de mademoiselle de Sainclair, et sa vanité de jolie fille en fut flattée, au point que son imagination très vive se prit à vagabonder bien loin des sinistres perspectives oîi la fatalité l'avait entraînée quelques instants plus tôt.

— Savez-vous, monsieur Yernier, dit-elle, que vous ne m'êtes pas inconnu?

Il se récria :

— Mon nom est bien obscur pourtant, mademoiselle.

— Cependant j'ai déjà pu apprécier votre talent.

— C'est impossible ; je n'ai aucune réputation.

— Je vais faire cesser votre étonnement : je vous ai vu au château de Kerlor.

Il eut un mouvement de joie.

Mariana continua :

— Vous y avez restauré la galerie d'honneur, et dans la chapelle, vous avez rendu la vie à un Saint Yves qui avait été fort maltraité par le temps.

— C'est vrai, mademoiselle ; mais comment pouvez-vous connaître ces détails?

— Parce que je suis une parente de la comtesse de Kerlor et que j'arrive précisément du château. Vous pourriez me demander maintenant pourquoi je me suis mise en route si tard pour aller à Brest, je vous répondrais que j'ai voulu satisfaire une pure fantaisie, et cela vous suffirait... Les artistes ne sont-ils pas capricieux aussi?

— Je ne me permettrais pas une telle indiscrétion.

— Vous auriez le droit de me questionner, monsieur ; après votre vaillante conduite je reste à jamais votre obligée... Plus tard, si vous y tenez, vous saurez à quoi vous en tenir.

Vernier balbutia :

— Je pourrais donc espérer avoir l'honneur de vous revoir? Elle eut un petit rire.

— Me revoir!... Mais vous ne m'avez pas encore vue, monsieur Vernier.

— Les artistes ont souvent le don de double vue, et peut-être que sans vous connaître, je vous devine...

Il s'enhardissait subitement, comme tous les timides. Mariana l'interrompit en ramenant la conversation sur le terrain purement esthétique.

— L'art sacré a sa grandeur, et nombreux sont les maîtres qui lont illustré ; mais avez-vous réellement une prédilection pour les sujets religieux?

— Pas du tout, mademoiselle! J'estime que les travaux que vous connaissez ne sont pas indignes de moi... Mais je veux créer.

Il cessa de se montrer timoré; et s'exprimant avec l'ardeur communicative que donne à tout véritable artiste la passion de son labeur :

— Vous le trouvez ambitieux, sans doute, le pauvre praticiea échoué dans un hameau breton. Mais ce n'est pas en doutant de soi que l'on réalise les cbefs-d'œuvi'e... Certes je suis loin de posséder le talent que je rêve; m'est-il défendu de chercher à l'acquérir en y consacrant toutes mes forces, toute ma volonté, toute mon existence ?

— Non certes. . . Cela s'appelle le feu sacré ! Et c'est Tàme de l'artiste, cela. . .

— Et quand je serai parvenu à ce but, poursuivait-il... je croirai encore qu'il me reste quelque chose à apprendre. Vous voyez, mademoiselle, que si je suis ambitieux, je ne suis pas orgueilleux.

— Quelle beauté préférez-vous? Vos aspirations d'artiste sont-elles en rapport avec vos goûts personnels?

11 répondit avec une sorte de ferveur :

— En m'inspirant des maîtres anciens, de ceux de la Renaissance, pour suivre ceux des xvn" et xviu" siècles, je voudrais tailler dans le marbre une figure qui réunît la perfection du passé aux raffinements de la modernité contemporaine...

Oui, je rêve de créer la nouvelle Eve, et je souhaiterais que cette merveille plastique fût animée et reflétât nos plus ardentes passions... Elles sont admirables, les œuvres d'autrefois ; il leur manque généralement l'âme, et ce sont les sculpteurs de notre temps qui ont été les vrais magiciens du ciseau; aujourd'hui la matière n'est plus inerte; elle vit, elle souffre, elle aime !... La légende de Prométhée est devenue de l'histoire.

Mariana trouvait un charme tout particulier à cette conversation qui lui permettait d'éloigner momentanément ses cruels soucis.

Elle répliqua avec une petite commisération railleuse :

— Votre marbre, fût-il de Carrare, restera toujours du marbre...

— Hélas ! Vous avez raison, et les peintres sont plus heureux que nous, car s'il leur manque la poésie du relief, ils ont pour eux la magie de la couleur. . . Oh ! ma statue ! ... Je la vois, vivifiée, embellie parle pinceau d'un grand maître... Je baiserais la chair mate et chaude de son visage ambré, je plongerais mes doigts dans les ondes de sa chevelure noire comme l'Érèbc païen; je tremblerais devant ses grands yeux bleus aux reflets de saphir et de clair de lune... Oh! comme je l'adorerais!

Elle s'arrêta brusquement surprise, car ils étaient arrivés à Recouvrance, le vieux Brest, sans qu'ils se fussent rendu compte du trajet parcouru.

Soudain lui aussi en levant la tête eut un tressaillement ; et sa surprise se changea bientôt en extase. A la lueur du premier réverbère, il venait de constater que mademoiselle de Sainclair réalisait en tous points la visionqu'ilvenait d'évoquer dans la fougue de son enthousiasme juvénile.

L'esprit de Mariana fut délicieusement impressionné en devinant l'effet qu'elle produisait ; elle ne douta plus de la sincérité du jeune sculpteur, et son cœur aurait peut-être battu plus fort, si l'image de Georges n'était revenue tyranniquement s'imposer à son esprit. La comparaison qu'elle établissait forcément entre les deux hommes ne pouvait guère tourner à l'avantage du dernier venu.

— Voici notre voyage terminé, dit-elle.

Dissimulant son trouble, Paul Vernier s'inclina et pressa la main qu'elle lui tendait.

— Au revoir! fit-elle gracieusement.

Elle lui sut un gré infini du tact qu'il montra en ne lui demandant pas dans quel quartier elle se rendait.

— C'est mon plus vif espoir, mademoiselle, murmura-t-il de sa voix redevenue tremblante.

Il se dirigea vers le pont tournant de la Penfeld. Mariana regarda sa montre; il était neuf heures.

— Il est trop tard, se dit-elle, pour me présenter chez madame Nerville ; résignons-nous à trouver un gîte pour cette nuit.

Elle prit une chambre à l'hôtel de Montfort.

Quand elle se vit dans cette modeste installation, elle eut un amer sourire, en constatant à quel point cette banale chambre d'auberge ressemblait peu à l'opulence seigneuriale de Kerlor.

A ce souvenir ses sourcils se froncèrent; désormais, elle était prête à tout ; elle se sentait trempée pour le combat sans merci de la vie.

Déshabillée, elle jeta un coup d'œil dans la glace et releva la tête avec un air de défi ; elle se trouvait admirablement armée.

Elle se coucha.

— Demain matin, réfléchit-elle, j'irai au cours d'Ajot ; madame Nerville sera enchantée de m'avoir comme institutrice de sa fille .. Ce n'est pas une mauvaise femme qne madame la notaresse, malgré sa langue un peu trop déliée et ses préjugés provinciaux... Et puis, si je m'ennuyais trop, qui sait si ce Paul Vernier ne me tirerait pas de là quand je le voudrais...

Elle éteignit sa bougie et s'endormit.

Son sommeil fut très agité, troublé par la mâle physionomie de Georges de Kerlor, puis par les faces grimaçantes de La Limace et de Zéphy-

rine ; la douce figure de Paul Vernier y revenait aussi, rassérénante et calme. Bientôt toutes ces apparitions différentes se confondirent en un vague et incertain brouillard au milieu duquel sa pensée se perdit, et elle reposa tranquille jusqu'au matin.

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